Fidélité et retour aux sources
p. 53-65
Texte intégral
1L’un des rares universitaires à s’être penché sur la nouvelle Matière de Bretagne, Raymond H. Thompson, a classé la fiction arthurienne actuelle en cinq catégories : retellings, les simples traductions en langue moderne des textes médiévaux ; la fiction réaliste qui transpose le schéma arthurien dans un contexte moderne ; la fiction historique – qui, pour Thompson, recouvre à la fois le monde du vie siècle et celui du Haut Moyen Âge ; les créations arthuriennes qui se rattachent à la science fiction et à la science-fantasy ;et, pour finir, les romans arthuriens appartenant à la Fantasy1. Sans méconnaître l’intérêt de ce classement pointilleux (Thompson distingue, au sein de la Fantasy, les sous-ensembles de la low, heroic, ironic et mythopoetic Fantasy), il nous a semblé plus pratique d’opposer les textes traditionnels (ceux qui demeurent fidèles au corpus médiéval) aux textes historiques, marqués par le retour du « Prince du ve siècle » et de son univers. Il ne s’agit nullement de lois d’école qui auraient régi le roman historique d’inspiration arthurienne depuis cinquante ans (Thompson repère plus de cent romans publiés ne serait-ce qu’entre 1954 et 1985). Cependant, il manquait au corpus sous sa forme traditionnelle (nous entendons par là l’Arthur médiéval hérité de Chrétien et de Malory qui s’incarne chez Tennyson) la puissance d’engendrer des romans au xxe siècle, pouvant ajouter un élément nouveau à la Matière de Bretagne, mais non celle d’inspirer les auteurs qui préféraient s’en tenir aux thèmes déjà existants, et par là, les rendre plus accessibles aux lecteurs modernes.
2Il existe aussi, bien entendu, une tendance qui voit dans la légende sous sa forme médiévale la spiritualité d’une autre époque qui peut inspirer la nôtre, ainsi qu’une certaine perfection dans la matière même de ce corpus que la tradition a si parfaitement transmis. Arthur, conçu comme personnage historique, est, dans le meilleur des cas, inutile, car un cadre médiéval, ou un cadre approximatif du vie siècle n’ont pas de réelle importance. Le premier est une convention traditionnelle, alors que s’employer à développer le second fait courir le risque de privilégier la « couleur locale » de l’histoire par rapport à son message, de faire d’Arthur non le véhicule d’un mythe, mais le simple « chef de cataphractaires » selon le terme de l’historien Franz Altheim. Car la recherche d’un Arthur historique peut conduire à un appauvrissement de la signification mythique du personnage et à une fragmentation de ce corpus homogène, qui laisserait place aux inspirations plus ou moins incomplètes des romanciers. En somme, ou bien habiller les mélodrames et états d’âme du lectorat bourgeois d’un vernis du vie siècle, ou bien rejeter l’histoire toute entière dans un contexte triste et barbare. Cette tendance affirme, du reste, que la vérité historique est pauvre par définition et par rapport à la sublimation accomplie dans les légendes.
Les adeptes de la littérature médiévale avaient tendance non seulement à ignorer mais à déprécier tout le reste. Cela reste vrai jusqu’à un certain point. Ces critiques disent, en effet : Nous avons la légende, elle est immortelle. Pourquoi creuser à côté et derrière ? Et surtout, pourquoi farfouiller à droite et à gauche à la recherche d’un Arthur des Âges sombres qui n’a rien à voir avec l’histoire et pourrait même l’affaiblir en la rendant petite, mesquine et sans intérêt 2.
3Déjà William Coleridge en 1833 avait jugé qu’Arthur, en tant que figure historique, n’avait pas grand intérêt, car « What have we to do with him ? » Alors que Southey, reconnaissant que l’Arthur des légendes était éclipsé par ses propres chevaliers, soutenait néanmoins en 1804 que ses actions n’avaient pas eu de véritable retentissement 3.
4Pour le cinéaste John Boorman, le réalisateur d’Excalibur :
Les problèmes que l’on rencontre avec ce genre de film sont grands. Qu’avons nous ? Un Arthur qui serait un chef celtique en Grande Bretagne, après le départ des Romains. Devons-nous adopter une démarche historique ? Je ne le pense pas. Je me soucie de la vérité mythologique, et non historique. Car cette dernière est relativement terne lorsqu’on la compare aux aperçus mythologiques 4.
5Cependant, cette volonté de ne conserver que le schéma mythique conduit à écarter des références trop spécifiquement médiévales :
Nous essayons d’éviter tout aspect, tout style architectural ou historique par trop reconnaissable 5.
6Et Michel Rio, seul romancier français à situer son Arthur au ve-vie siècle, reconnaît qu’à la base il y a une « histoire sans magie aucune » avant de démontrer comment, précisément, elle peut servir de terreau à la légende 6.
7Le romancier le plus illustre à avoir réagi vivement contre le « vrai » Arthur en conservant avec véhémence l’arrière-plan médiéval (pourquoi écrire un roman lorsque les textes existent ? Déjà Steinbeck adapte Malory en anglais moderne, mais se garde de créer une œuvre littéraire en son propre droit) est Terence Hanbury White (1905-1964). A l’origine d’un véritable phénomène de société au début des années soixante – son roman The Once and Future King inspira Camelot (1960), la comédie musicale et film qui furent pour beaucoup dans l’appropriation de la référence arthurienne par la présidence de John Fitzgerald Kennedy, présentée comme une Table Ronde des temps modernes – son cycle arthurien est à la fois traditionnel et profondément original. S’agissant de l’Arthur historique, l’opinion de White se résume à la perfection quand il affirme joliment que « Arthur was not a distressed, ancient Briton hopping about in a suit of woad in the fifth century. » Cette profession de foi mérite un examen plus poussé.
8S’il refuse le « ancient Briton », il rejette donc, tout à la fois, un contexte antique plus proche de l’époque arthurienne véritable (le ve siècle appartient encore à l’Antiquité) ainsi qu’une identité nationale spécifique. Le « Briton » se définit comme l’habitant celtique de la Grande Bretagne depuis l’arrivée des Celtes jusqu’à la conquête saxonne, à partir de laquelle il se confond avec le Gallois. White rejette une origine qui sied mal au roi du corpus médiéval et qui, surtout, est en contradiction avec sa propre réécriture mythologique faisant d’Arthur un Anglo-normand dont le père, Uther, est une image miroir de Guillaume le Conquérant, né comme par hasard en 1066.
9Roi assiégé, voire débordé dans The Once and Future King, Arthur est trop grand, trop royal pour que le terme « distressed » (désemparé) puisse lui être attribué, épithète péjorative qui le reléguerait au rang d’un homme ordinaire. Précisons que l’expression consacrée des contes chevaleresques, l’obligation faite au chevalier de secourir les « damsels in distress » donne à l’épithète une allure incongrue lorsqu’on l’associe à Arthur.
10Le Roi ne saurait, non plus, « hop around », « sautiller de ci de là ». Alors que les textes les plus anciens semblent accorder au Dux Bellorum une grande mobi, ses douze batailles l’entraînant jusqu’en Calédonie, le Roi visionnaire préside à la Table Ronde en sa capitale de Caamalot au point où d’autres auteurs modernes tels Peter Vansittart et Michel Rio déplorent son immobilité de potiche (voir ci-dessus). White, en revanche, rejette tout ce qui ferait ressembler Arthur à un chef de bande sans attaches. Quant au « suit of woad », il s’agit d’un rappel de la coutume picte de se peindre en bleu avant de livrer bataille. Ainsi, fort symbolique, White rejette l’aspect extérieur d’un chef indigène primitif (en forçant le trait, néanmoins, aucun romancier historique n’aurait jamais représenté Arthur en Picte – chez Sutcliff, en particulier, les Pictes figurent parmi ses adversaires les plus féroces (et les plus nobles) !) en faveur du Roi médiéval revêtu de ses armures éclatantes.
11Finalement, White résume sa position en refusant toute datation historique, ou plutôt, son Arthur est la quintessence du Pantagenet, dont le règne recouvre celui des premiers successeurs de Guillaume jusqu’à Richard Cœur-de-Lion, et qui fraye avec Robin des Bois, l’autre personnage mythique du Haut Moyen Âge. Les vrais souverains historiques sont perçus à travers les interstices dans le mur légendaire qui sépare, en les inversant chez White, la réalité et le mythe, comme de vagues légendes. Arthur est issu d’une souche royale normande, ses serfs sont des Saxons – ainsi la lutte héroïque contre l’envahisseur qui définit en premier lieu l’Arthur historique se trouve complètement escamotée. Les activités guerrières, comme chez Malory, se déroulent sur le continent dans la plus pure tradition du xiie siècle, tandis qu’Arthur livre chez lui des guerres féodales. Non seulement Arthur n’est plus conçu comme un chef celtique, et encore moins romain, mais, renversement de situation, ses principaux adversaires sont des sinistres Hiberno-gallois. Subtilité finale, qui achève avec panache cette reconstitution de ce qu’il faut bien nommer un univers parallèle mythique, le jeune page de la fin de l’histoire qui, recueillant les hauts faits, les rédigera pour les siècles futurs, n’est autre qu’un certain Thomas Malory.
12White sait innover dans sa conception d’Arthur : la chute de Camelot et la destruction de la Table Ronde sont annoncées par l’utilisation du canon (à laquelle Malory avait déjà fait allusion à la fin du xve siècle), l’invention qui marque les débuts de ce monde moderne que White condamne, et qu’il rend responsable de cette quête d’un Arthur historique qu’il récuse. Des références à l’actualité (la société des fourmis qui constitue une satire du totalitarisme) apparaissent assez souvent et sont présentées avec humour. Mais White, en définitive, accomplit un retour aux sources tout relatif, car il oublie Tennyson, qui avait donné à la Matière de Bretagne son goût de médiévisme victorien, pour retourner à Malory. De même, à la différence des auteurs du Moyen âge, White rend à Arthur sa place centrale, et le couple Roi et Enchanteur occupe les devants de la scène. Cette tradition de respect envers la légende, au point de juger que l’arrière-plan traditionnel du Haut Moyen âge demeure irremplaçable, sera néanmoins limitée dans son expression littéraire : pourquoi introduire du neuf dans la version de Malory lorsque, comme l’écrit Steinbeck :
La Morte est le premier et l’un des plus grands romans de langue anglaise 7.
13Mais le respect sourcilleux de cette tradition ne conviendra pas au roman, dans le plein sens du mot, qui témoigne d’une grande multiplicité dans la conception d’Arthur et de son univers. Cependant, il est indiscutable que l’œuvre de T. H. White représentait bien plus les préoccupations de l’auteur qu’une distillation de l’essence du mythe arthurien. Dans The Once and Future King, et plus encore dans The Book of Merlin, nous avons affaire, sous les couleurs médiévales, à un texte très personnel, dont le résumé est avant tout un réquisitoire allégorique contre la guerre et une comparaison nullement flatteuse pour l’homme des habitudes humaines avec celles du monde animal (au cours de son apprentissage du métier de roi, Arthur séjourne dans diverses sociétés animales par le biais de l’enchantement de Merlin).
14Plus original – d’une autre façon – et plus proche du sens premier qui avait été voulu par Sir Thomas Malory, est l’Arthur Rex de Thomas Berger (1978). Une œuvre longue, leste, et du plus haut comique, qui ne fait aucunement appel à l’« Arthurian Fact » tout en se situant dans la génération plus contemporaine, et en saluant :
Le Roi Arthur, qui n’a jamais été historique, mais dont les exploits étaient tous vrais.
15Comme dans les romans médiévaux, ce sont les carrières d’Arthur et, surtout, de ses chevaliers qui sont sur les devants de la scène : le but poursuivi par ces hommes est la constitution de la Confrérie et du Royaume parfaits sur terre, leur chute est la conséquence irrémédiable de la conjonction des vices et des vertus des héros. Clef de voûte de ce royaume situé en dehors de l’espace et du temps, un Roi dont la seule crainte est celle d’avoir été futile, mais qui reconnaît à la fin :
Remercions Dieu dans la joie d’avoir su aménager, durant un bref espace, un inter dans le cycle humain de barbarie et de décadence 8.
16Enfin, en associant les trois romans « traditionnels » de White, de Steinbeck et de Berger, en comparant leur thématique avec celle des romans arthuriens de type historique, nous parvenons effectivement à deux schémas, à deux univers en opposition. D’une part, aucun semblant de réalisme, l’univers arthurien est désormais coupé de tout lien avec le monde et l’histoire, et devient la quintessence d’un monde mythique dans toutes ses exagérations. D’autre part, un monde imbriqué dans les grandes mutations historiques de son temps. D’un côté, essentiellement un conte moral sur les limites de la perfection, un monde clos et uni, invulnérable face aux ennemis du dehors, mais où des héros surhumains s’entre-détruisent malgré eux. De l’autre, le thème principal est la lutte d’un petit nombre de gardiens de la civilisation – dont ils sont les derniers représentants mais non les fondateurs – contre l’assaut des ténèbres barbares : « Porteurs de Lanternes » et « Épée au Crépuscule », l’idée est celle d’une dernière flambée de lumière avant la tombée des Âges Sombres. C’est le dernier carré de résistance qui se maintient contre le mouvement général d’inertie qui a livré l’Empire d’Occident aux barbares, mais qui est vulnérable à tout moment à l’anarchie et à la trahison.
17Mais chez l’un et chez l’autre nous assistons à la mise sur pied, puis à la dissolution, d’une période d’exception dans les cycles de l’histoire, à des êtres exceptionnels, à leur œuvre exceptionnelle, à leur destinée exceptionnelle.
18Cependant, les camps ne sont pas aussi homogènes que l’on pourrait le penser. Si la majeure partie des romans arthuriens modernes a volontiers troqué les aspects médiévaux de la légende contre un univers de la fin de l’Antiquité, les jalons du corpus légendaire peuvent être repris et « habillés » seulement à la mode du vie siècle. Malgré des allusions à la proximité temporelle de l’Empire romain, et le rôle considérable qu’elle accorde à Magnus Maximus, ancêtre de la lignée arthurienne, la romancière Mary Stewart s’efforce de suivre Geoffroi de Monmouth pas à pas dans sa trilogie arthurienne dont le narrateur est Merlin lui-même. La fin de chaque volume comporte également l’extrait approprié du récit de Geoffroi, invoqué comme source. Mary Stewart l’annonce de la façon suivante :
Les historiens sérieux ne seront pas parvenus jusqu’ici (dans le roman), je pense, puisqu’ils auront découvert que la source principale de mon récit est l’Histoire des Rois de Bretagne de Geoffroi de Monmouth.
19C’est dans le dernier volume, The Last Enchantment (1979) qu’un déséquilibre se produit, car la fidélité fièrement proclamée à Geoffroi finit par entraîner des anachronismes : la cour d’Arthur se présente, dans ses détails, comme une cour médiévale, et les compagnons du Roi finissent par être désignés sous le nom de « Chevaliers » et se donner du « Sir »…
20La romancière Catherine Christian, qui s’efforce cependant de respecter la « couleur locale » de la fin de l’Antiquité dans The Sword and the Flame (1978), lui a néanmoins donné comme sous-titre : Variations on a Theme of Sir Thomas Malory. Mais sans parler des romans dont les auteurs se sont employés à ternir tout l’éclat légendaire du Roi Arthur, la cassure avec la légende, qui implique la mise en veilleuse de tout personnage et de tout détail qui ne soit pas rigoureusement conforme à la vérité historique, est clairement soulignée par Victor Canning dans la préface au deuxième volume de sa trilogie, The Circle of the Gods (1977) :
J’ai évité intentionnellement de suivre le schéma communément admis des légendes arthuriennes […] en grande partie parce que je ne crois pas que ces légendes aient grand rapport avec la vérité. Quelle était cette vérité, personne n’en sait rien. Qu’il y ait eu une vérité, voilà qui est indiscutable : le Roi Arthur et la Quête du Graal font inébranlablement partie de notre héritage national. Bien qu’il n’y ait pas de faits avérés qui puissent lui être attribués, la renommée de ses exploits aux Âges Sombres s’est perpétuée dans la mémoire populaire. Invariablement lorsqu’une légende est créée, sa première victime est la vérité.
21Cette recherche d’une vérité arthurienne qui ne serait pas a priori la vérité de la légende, soit par le biais des recherches historiques, soit par la création littéraire, conduit inévitablement à envisager la complexité culturelle et politique de l’ère arthurienne : un substrat culturel et social celtique et des vestiges d’administration, de culture et d’allégeances politiques romaines difficiles à estimer (et donc laissées à l’inspiration des chercheurs-créateurs), au moment où l’Empire laissait la place aux « chefferies et royaumes bretons » (selon les termes de Michel Rio). En somme, un mélange d’influences complémentaires et opposées. Il y a toujours eu un consensus sur les origines celtiques des légendes médiévales (une évidence en ce qui concerne les sources galloises, Mabinogion, Triades, hagiographies) :
Le monde celtique y avait retracé les figures et les thèmes perpétuels de ses épopées et de ses sagas : les enfances secrètes du héros, ses aventures, la quête des Objets Merveilleux de l’Autre Monde, talismans d’abondance et de souveraineté ; les visites au palais féerique des rois de ce même monde, la solidarité entre le monde des vivants et le monde féerique, chacun des deux mondes faisant appel à l’autre 9.
22Et Roland Marx fait remonter ces structures du récit mythologique à l’Irlande.
23Quelle serait donc la part du celtique, du médiéval, de la géopolitique marquée encore par Rome (pour autant qu’on pouvait la connaître avec précision) dans le monde arthurien rendu à son siècle d’origine ? Les innovateurs du début du xxe siècle, suivant en cela leurs prédécesseurs au début du xixe, ont voulu revaloriser les légendes à la source du corpus arthurien en manifestant leur originalité par rapport à l’œuvre monumentale de Tennyson et en faisant appel à la fois aux légendes médiévales, aux traditions du Mabinogion gallois, et aux premières recherches historiques. Chez John Masefield, dans Midsummer Night and Other Tales in Verse (1927) et surtout dans son roman, Badon Parchments (1947) nous trouvons la victoire historique de Badon remportée par Arthur sur les Saxons, léguée par les chroniques de Nennius, la Quête de l’Au-delà telle qu’elle apparaît dans Les Dépouilles d’Annwn, et même le vol de porcs triadique. Dans une même œuvre apparaissent les deux composantes majeures du personnage arthurien : le chef celtique dont les principales occupations sont la chasse et le vol de bétail, issu de la tradition mythologique, et un personnage à première vue radicalement dif, le chef impérial, dernier défenseur de ce qui reste de l’Empire. Sans vouloir par trop simplifier, on peut affirmer que dans toutes les œuvres de fiction qui se réclament de la vérité historique, ces deux Arthur, le Celte et le Romain, sont confondus ou alternent, alors que la recherche historique, ironie suprême, ne semble pas vouloir trancher. Les célèbres fouilles archéologiques de Cadbury-Camelot ont servi dans les récentes années à compliquer les choses aux chercheurs, et à ouvrir des horizons nouveaux aux créateurs, puisque les vestiges attribuables à l’époque « arthurienne » étaient d’aspect ni celtique, ni romain 10.
24Ces deux interprétations ont d’ailleurs donné lieu à des divergences, essentiellement au sein de cette « ethno-histoire » qui s’est accaparé une partie de la recherche arthurienne en France voici quelques années. Cherchant à définir une spécificité celtique, des érudits comme Jean Markale se sont penchés sur les origines de la Matière de Bretagne, faisant un intéressant travail de compilation et d’interprétation de textes, mais cherchant à dégager une « pure » tradition celtique qui s’opposerait à une vision par trop romaine de l’Arthur historique, ainsi qu’à une origine purement médiévale du cycle légendaire courtois.
25La tradition celtique, dans cette optique, irait donc à l’encontre de la « raison » qui prédomine en Occident depuis la conquête romaine : c’est une pensée cyclique, anti-historique, concernée par le pourquoi invisible des choses et s’exprimant par symboles à l’image des représentations plastiques. Les Celtes sont préoccupés par une hypothétique perfection de l’être humain dans l’esprit, l’univers physique et les actes, ce qui explique les qualités exagérées des personnages des légendes. Ces caractéristiques se retrouvent dans corpus arthurien médiéval, et peuvent en même temps expliquer cette grande fluidité de temps et d’espace que nous trouvons dans les romans de Chrétien de Troyes. Il était inévitable de faire un pas plus loin, comme le font nombre de critiques, et de faire procéder tout l’esprit sous-jacent des romans arthuriens de leurs prototypes celtiques, voire de considérer ces romans comme la preuve d’une survie de l’esprit celte au xiie siècle. Ces études qui se consacrent à la spécificité celtique peuvent donc déboucher sur une explication bien étayée du phénomène arthurien à la fois dans la légende et dans la littérature médiévale. Mais la polémique s’engage lorsqu’on part à la recherche du « vrai » Arthur, ainsi que dans le roman arthurien moderne lorsqu’on oppose celtisme à romanité, ou comme le fait Jean Markale, lorsqu’on cite une tradition celtique authentique à l’origine des légendes arthuriennes contre un prétendu abâtardissement médiéval au service, bien sûr, de la « caste dominante » de l’époque 11… Le message est simple et clair : l’Empire romain était une « association bizarre et contre nature », l’île de Bretagne au ve siècle, après le départ des troupes régulières de l’Empire, « retrouva immédiatement son passé celtique » ; l’on ne saurait même pas affirmer que le nom d’Arthur fût d’origine latine, et, de toute façon, « c’est autour d’un personnage historique, représentatif d’une époque, d’une volonté patriotique et d’une renaissance celtique, que s’est développée une saga dont les éléments sont empruntés à toutes les traditions encore connues du fonds celtique 12. » Si Markale admet que les Bretons se sont considérés, malgré tout, comme les derniers défenseurs de l’Empire d’Occident moribond, la « saga » d’Arthur est, en revanche, entièrement celtique.
26Dans sa Préface au Perceval de Chrétien de Troyes (1974), Armand Hoog va encore plus loin dans le rejet de toute affiliation romaine :
Chose presque impensable, cette longue complaisance de nos écoles envers les massacreurs de Gaulois, les pourvoyeurs scientifiques des supplices de l’amphithéâtre, inventeurs d’un sadisme officiel que n’ont pas égalé les S. S. du xxe siècle […] Pendant que je faisais des thèmes latins à l’École Normale, un peu avant qu’Hitler ne ressuscitât la technique de l’universalisme romain, des hommes comme Victor Chapot et Albert Grenier rappelaient que la civilisation de Rome s’était « payée cher là où elle avait pris racine, étouffant dans leur germe des civilisations originales qui allaient s’élaborer ».
27Le tout pour arriver à la conclusion suivante :
Notre âme la plus authentique n’est pas latine […] Telle est la part latine : sur les terres où l’âme humaine essaie d’interpréter par des légendes, des drames, des croyances, le mystère et la grandeur de sa condition – en Grèce, en Gaule, en Bretagne, en Syrie, en Judée – Rome a fourni les flics.
28Rome semble effectivement aux antipodes de la littérature arthurienne médiévale, si l’on fait abstraction de la dimension impériale d’Arthur chez Geoffroi de Monmouth et Malory, pourtant bien explicite. De même, il n’est jamais fait mention de la littérature moderne, de langue anglaise, chez les spécialistes arthuriens français, dont le propos est de s’en tenir aux textes anciens :
Face à la parlerie latine, à ses symboles décolorés, oui, il y eut en Occident une mythologie véritable. Nos sources d’imagination ensablées, je les vois, chez nous, jaillir pendant le Moyen Âge. La recherche des paradis, la quête opératoire des miracles, les mots clés qui fracassent l’enceinte des terres interdites, la liaison de l’existence avec le monde surréel, tout est déjà ici, dans les milliers de pages de la Table Ronde 13.
29A l’inverse, en pays anglophone, là où fleurit précisément une abondante littérature arthurienne moderne, le rejet du Romain en faveur du Celte ne semble pas s’être imposé. Nous trouvons même l’anti-Markale chez Beram Saklatvala. Pour servir de toile de fond à une explication originale du phénomène arthurien (la Table Ronde représenterait une transposition de l’organisation administrative de la province romaine) l’auteur évoque une Pax Romana bien différente de celle de Markale ou de Hoog :
Pendant plus de 400 ans, la Bretagne avait été gouvernée par Rome. Durant la majeure partie de cette période, le pays était bien administré, comprenant des villes aux murailles grises, de bâtisses à colonnes et de demeures soigneusement entretenues, aux toits en tuiles rouges. Un réseau routier long de six mille milles recou le pays par monts et par vaux. On construisit des belles fermes, qui ne firent que prospérer. Au dessus des mers sombres des phares orgueilleux jetaient leur éclat jaune […] Des fonctionnaires affairés travaillaient dans ces bureaux et ministères grâce auxquels se déversaient sur le pays la puissance, la sagesse et la justice de Rome […] En échange de leurs impôts, la population bénéficiait d’un gouvernement d’ordre, de la protection d’une armée efficace et disciplinée, d’un système monétaire fait de pièces d’or, d’argent et de bronze, et d’un avenir sûr. Le pays avait pratiquement perdu le nom de « Bretagne » : on l’appelait « L’Île romaine ». Quatre siècles, c’est une époque bien longue ; en d’autres mots, douze générations. Des institutions qui durent depuis si longtemps finissent par paraître sans fin. L’on ne se souvenait plus, sauf à travers le brouillard de la légende, de l’époque qui précédait l’arrivée des Romains. La ville de Rome était éternelle : l’été de son règne était, semblait-il, comme les étés de l’enfance – ils durent depuis toujours et paraissent sans fin 14.
30Cette description idyllique ne rejoint l’anathème d’Armand Hoog que dans l’outrance 15. Or cette vision diamétralement opposée est à attribuer à la façon dont les littérateurs – car il ne s’agit ni dans un cas ni dans l’autre d’une vision d’historien – se sont représenté le passé de leur pays. En Grande Bretagne l’impression qui prévaut à la lecture des romans historiques de l’époque contemporaine est que chaque vague conquérante apporte ses mérites, qui prennent place aux côtés de ceux, nullement gommés, des vaincus, pour constituer la nation britan. Même la tendance chez certains nationalistes victoriens (Edward Bulwer-Lytton, par exemple, dans Harold, the Last of the Saxon Kings)de considérer la conquête normande comme une tragédie, la destruction du libre royaume anglosaxon au profit du sinistre féodalisme continental, n’est plus de mise. Or le passé celtique n’a jamais été rélégué à un grade d’infériorité comme cela a pu être le cas en France jusqu’à une date récente (à la différence de la langue bretonne, le Gallois a été traité en langue noble et littéraire par les conquérants anglo-normands). De même, aux yeux de leurs descendants, Normands et Saxons, après s’être combattus, ont fini par s’enrichir mutuellement. L’exemple le plus frappant, bien sûr, est que le Roi Arthur ait pu être adopté et glorifié par ceux-là même qu’il avait combattus, et il est devenu le Roi anglais par excellence. Nous verrons dans le détail comment chaque peuple dispose de ses territoires congénitaux mais, pour l’essentiel, l’idéal est celui d’une fusion des peuples ennemis pour créer la nation britannique :
La civilisation qui ne détruit pas mais incorpore, développe, fait avancer ; chaque époque de l’histoire a son propre style, son propre sens ; où la virilité des époques plus rudes, l’esprit chevaleresque de celles qui leur ont succédé ; la science des temps plus récents ; la poésie qu’elles ont toutes, se réunissent et se développent dans l’harmonie.
31affirme John Forster, dès 1849, pour saluer le poème épique de Lytton (père) sur Arthur 16.
32Les lecteurs anglophones restent sensibles depuis longtemps à ce phénomène de complémentarité, et un schéma général se dégage des romans historiques qui ont trait à l’antiquité de la Grande Bretagne : la part celtique, c’est l’imaginaire, le monde des héros et des fées, le mythique par excellence. La part romaine, c’est la clarté rassurante, et non le sanglant impérialisme sans imagination d’Armand Hoog ; c’est le « bon sens » pragmatique dans lequel l’homme moderne peut se reconnaître. L’univers dans lequel ces deux héritages peuvent être appréciés ensemble n’en est pas moins un monde de mystère et de sortilèges. C’est l’univers d’un Arthur Machen, l’auteur du Grand Dieu Pan à la fin du siècle dernier, lequel, aux yeux de H. P. Lovecraft,
s’était rendu au charme de la vie romano-britonne qui s’était jadis étendue sur son pays natal, et trouve de l’étrange magie dans les camps fortifiés, dallages, fragments de statues et choses semblables qui rappellent l’époque où le classicisme régnait en maître, et où la langue du pays était le latin17.
33Cette notion de double appartenance, de réconciliation des ennemis, prédomine dans le roman arthurien moderne, qui va jusqu’à étendre ce motif au domaine religieux : l’époque arthurienne serait également celle de la coexistence d’un christianisme jeune et peu doctrinaire avec les cultes celtiques, ainsi qu’avec le culte par excellence du miles romain, celui de Mithra, qui bénéficie d’une popularité étonnante chez tous nos auteurs, toutes tendances confondues. En dépit de la guerre féroce qui fait rage entre civilisé (dans le sens de cives) et barbare, nous trouvons le thème des enfants ennemis qui jouent ensemble, même dans le roman sombre de Peter Vansittart ; chez Rosemary Sutcliff il y a même une histoire d’amour paternel impossible entre Arthur et le jeune chef saxon, Cerdic, fondateur de la lignée du Wessex. Enfin, la grande stratégie qui anime la lutte des hommes d’Arthur dans la plupart des romans est invariablement la suivante : arracher en combattant un siècle de répit, afin que le Saxon, dont la victoire paraît à la longue inévitable, se soit civilisé dans l’intervalle. De même, nous verrons que les qualités de Romain, Celte ou Saxon, qui coexistent parfois au sein d’un même personnage, symbolisent des valeurs bien spécifiques.
34Le roman historique se veut assez fidèle, dans la mesure du possible, à ce qui s’est vraiment passé en ces temps-là. Si les versions modernes de la Matière de Bretagne insistent sur des notions et des valeurs, comme celles que nous venons d’évoquer, qui peuvent paraître anachroniques dans la houle des invasions barbares du ve-vie siècle, malgré le souci d’exactitude des auteurs (mais ce sont rarement des historiens…), elles servent en revanche à cimenter un univers littéraire qui est assez homogène et original. Et ce n’est pas une nouveauté : cette vision reste proche de celle des auteurs arthuriens des débuts du xixe siècle (Milman, Peacock, Lytton) qui font d’Arthur non seulement le défenseur de sa patrie, et ce jusqu’au martyre, mais aussi des libertés (à l’encontre de la tyrannie des rois barbares, qu’ils soient celtes ou saxons) ainsi que d’un Christianisme modéré. A cela il faudra ajouter que dans l’ensemble, et ce à la différence des Français, les auteurs anglais, à l’instar d’Arthur Machen ou d’un John Parker qui, en 1831, situe Arthur et sa cour dans « … halls where some classic artist/With Roman workmanship adorn’d their sumptuous arches. Where the chequer’d pavements are fraught with musical emblems/Mosacie enrichment, they called the fair habitation18. », sont fascinés par Rome. Peter Vansittart raconte que son roman Lancelot était à l’origine un récit consacré à la chute de la Grande Bretagne romaine. Et Mary Stewart reconnaît que « je ne dirai pas que j’étais attirée par la légende arthurienne au début. Elle est médiévale, après tout, et cette époque ne m’a jamais plu. C’était la Grande Bretagne romaine qui m’intéressait19. »
35Finalement, le romancier surtout spécialiste de la Fantasy H. Warner Munn, qui fait de son Arthur le sauveur attendu, quittant sa caverne en compagnie de Merlin mais sous l’égide symbolique de la Sixième légion Victrix, témoigna une fois de plus, peu avant sa mort, de son admiration pour Rome en publiant un épais roman historique, The Last Legion (1980) où l’on voit une légion entière, en délicatesse avec le tyran Caligula, s’enfoncer en Orient sur la trace des soldats perdus de Crassus et aborder les terres fabuleuses d’Asie.
Notes de bas de page
1 THOMPSON, Raymond H. The Return from Avalon : A Study of Modern Arthurian Fiction. Westport, Conn. : Greenwood Press, 1985.
2 ASHE, dans The Arthurian Tradition – Essays in Convergence, op. cit. p. 24.
3 Voir SIMPSON, op. cit., p. 240.
4 Article dans le Evening Standard, 11 juillet 1980.
5 Idem.
6 RIO, op. cit. p. 169.
7 Lettre du 26 avril 1957 dans The Acts of King Arthur.
8 BERGER, Thomas, Arthur Rex, dernière page.
9 MARX, op. cit. p. 3.
10 Voir le détail des opérations de fouille dans ALCOCK, Leslie. « By South Cadbury, is that Camelot… » Excavations at Cadbury Castle 1966-1970. Thames and Hudson, 1972.
11 Il y a toujours eu deux points de vue, s’agissant tout particulièrement du Graal : « Deux écoles tendent à s’opposer […] : ceux qui rattachent le cycle du Graal à la tradition celtique et ceux qui le croient issu du vieux fond français. » avant-propos de Jean BALARD, Lumière du Graal. Les Cahiers du Sud, 1951, p. 8.
12 MARKALE, Jean. Le Roi Arthur et la société celtique. Paris : Payot 1976, p. 178ss.
13 CHRÉTIEN de TROYES. « Préface », Perceval ou le Roman du Graal. Paris : Gallimard, 1974, p. 8ss
14 SAKLATVALA, Beram., Arthur : Roman Britain’s Last Champion. Redwood Press, 3e édition, 1971, p. 13-14.
15 Léon Fleuriot, dans les Origines de la Bretagne (Paris : Payot, 1980, p. 9) soutient l’idée d’une allégeance impériale forte : « D’ailleurs, même peu romanisés, comme le prouve la permanence de leur langue, et formant de petits États demi-autonomes aux confins de l’Empire, les Bretons, tout au moins les clercs et quelques chefs, se considéraient aussi comme Romains et ils ont vigoureusement participé à la défense de l’Empire croulant de toutes parts. Leur force militaire leur ayant permis de survivre à cet Empire, ils furent amenés à s’organiser en un État mieux structuré que les autres pays restés plus purement celtiques comme l’Irlande. »
16 Dans The Examiner, 27 janvier 1849, 52-54.
17 LOVECRAFT, Howard Philip. « Supernatural Horror in Literature », dans Dagon and Other Macabre Tales, Panther Books, 1967, p. 204-205.
18 PARKER, John. The Passengers : containing « The Celtic Annals ». 1831, p. 217.
19 Interrogés par R. H. Thompson, vide supra.
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