Conclusion
p. 257-264
Texte intégral
Me voici partie, pour « vivre ma vie ». J’allai droit vers les intellectuels ; avec eux, au moins, on peut causer. Les causeries tiennent dans la vie anarchiste une très grande importance. J’avais à prendre une étiquette. Serais-je individualiste ou communiste ? Je n’avais guère le choix. Chez les communistes, la femme est réduite à un tel rôle qu’on ne cause jamais avec elle, même avant. Il est vrai que chez les individualistes, ce n’est guère différent.
Rirette Maîtrejean
1La production textuelle des femmes dans la presse anarchiste est bien plus significative que ne le laissent croire les histoires littéraires actuelles. Entre 1882 et 1905, les femmes signent près de 600 textes dans une vingtaine de périodiques différents, qui œuvrent à la transmission des idées révolutionnaires. Il s’agit à la fois de journaux de propagande, qui remplissent avant tout une mission d’éducation populaire, et de revues littéraires sympathisant avec le mouvement anarchiste. À travers des pratiques d’écriture aussi diversifiées que la lettre ouverte, l’article journalistique, le feuilleton romanesque, la nouvelle, le conte, la poésie, l’autobiographie et la critique littéraire, les femmes s’engagent à divers degrés dans l’univers des discours libertaires. En effet, elles explorent et façonnent l’ensemble des significations collectives qui constituent ce qu’Alain Pessin appelle une rêverie anarchiste, c’est-à-dire un « registre imaginaire fécond1 » accordant une certaine unité de sens à la pensée antiautoritaire. Comment dès lors expliquer cet « écart entre la présence de femmes écrivains dans la culture vécue et leur faible visibilité dans l’histoire littéraire2 », tel qu’il se manifeste dans les histoires littéraires de l’anarchisme ? Ce phénomène peut, en partie, s’expliquer par les modalités sociohistoriques qui entourent l’activité littéraire et journalistique des femmes au xixe siècle.
2À l’époque où elles écrivent dans les périodiques anarchistes, les femmes doivent légitimer leur place dans une culture du savoir qui est en plein essor3. Si le développement massif de la presse favorise leur entrée dans le monde des lettres, elle ne leur confère pas du même coup une crédibilité en tant qu’écrivaines et journalistes. Malgré les bénéfices que les femmes peuvent tirer de l’activité journalistique, cette dernière les maintient souvent à l’écart des véritables instances de légitimation littéraire. Jusqu’à la deuxième moitié du xxe siècle, les femmes doivent composer avec diverses « formes de contraintes et de prescriptions4 », dont un niveau d’éducation généralement plus faible que les hommes, pour investir la presse et assurer la meilleure réception possible de leur discours. La remarque vaut autant pour les femmes qui collaborent à la presse généraliste que pour celles qui tentent de faire entendre leur voix dans la presse anarchiste. Dans l’ensemble, les anarchistes adoptent une vision traditionnelle des rôles de genre qui « tend [à] enfermer les femmes au sein de la sphère privée5 ». Ils n’échappent pas, en ce sens, aux discours dominants qui ont cours à la fois dans les milieux bourgeois et ouvriers de leur époque. Cette posture antiféministe est en partie héritée des conceptions sexistes de Pierre-Joseph Proudhon6 qui proclamait haut et fort que « la femme » ne pouvait être que « ménagère ou courtisane7 ».
3Alors que plusieurs hommes atteignent un degré de notoriété élevé au sein des milieux militants, les femmes restent généralement dans l’ombre du mouvement anarchiste. Ce dernier n’échappe pas à une certaine forme de vedettariat qui bénéficie aux hommes, exception faite de Louise Michel qui acquiert une importante renommée. Cette renommée est toutefois liée à son rôle de militante bien plus qu’à son statut de femme de lettres. Un détour par les numéros de la revue Les Hommes du jour, publiée entre 1908 et 1919, rend compte de l’existence d’un vedettariat masculin au sein de la presse anarchiste. Chaque numéro retrace le portrait d’une personnalité politique, littéraire ou artistique, illustrée en couverture par un dessinateur. Plusieurs anarchistes sont représentés dans les numéros qui portent parfois sur des personnalités non anarchistes, hautement caricaturées par Victor Méric qui signe sous le pseudonyme « Flax ». Les numéros consacrés aux anarchistes sont plus élogieux, montrant comment certains militants engagés comme Émile Pouget et Jean Grave ont fait œuvre utile. Le titre de la revue est en lui-même évocateur puisqu’il révèle que l’actualité politique est pensée en fonction des grandes figures masculines. La revue participe plus précisément à la création d’un panthéon de militants qui prend forme dès le début du xxe siècle, alors que le mouvement anarchiste est encore en pleine activité. Certaines femmes éminentes ont droit à leur portrait au sein de cette galerie masculine, mais elles reçoivent rarement des honneurs. En 1909, Séverine fait la couverture du 65e numéro, Victor Méric justifiant sa place au sein « de cette galerie d’hommes du jour8 » en la distinguant d’emblée des « intellectuelles pâmées9 » de son temps qui « débitent leurs vers avec des poses alanguies ou vous fatiguent l’entendement de raisonnements minutieux10 ». En 1911, un numéro est réservé à la poète Lucie Delarue-Mardrus où l’on déclare sans ambages qu’elle possède « tous les défauts des trop nombreuses femmes qui “font de la littérature”11 ».
4Dans les revues littéraires d’orientation libertaire, la situation des femmes est tout aussi problématique que dans les journaux de propagande. Elles ne sont qu’une poignée de femmes à investir les pages de La Plume, de La Revue blanche et de L’Ermitage. En général, les femmes qui expriment une sensibilité libertaire dans ces revues littéraires jouissent d’un fort capital symbolique. Au moment où Marie Krysinska et Séverine y publient respectivement des poèmes et des nouvelles, elles ont déjà gagné une visibilité au sein des milieux littéraires et journalistiques. Elles ne sont d’ailleurs pas étrangères aux cercles libertaires, qu’elles ont toutes deux côtoyés de manière très différente. Alors que la première est une personnalité connue de l’avant-garde littéraire et artistique, la deuxième s’est fait un nom en tant que directrice du Cri du peuple après la mort de Jules Vallès. La place accordée aux femmes dans le cadre des enquêtes sociales témoigne également de l’accès différencié des femmes aux revues littéraires. Seules des femmes ayant accédé à un certain degré de notoriété semblent en droit de s’exprimer sur des enjeux d’actualité liés à l’anarchisme. Si les profils des femmes qui écrivent dans les revues littéraires et dans les journaux de propagande varient dans la plupart des cas étudiés, un constat s’applique néanmoins à l’ensemble de la presse anarchiste. Les femmes sont moins nombreuses que les hommes à collaborer aux organes qui donnent vie au mouvement.
5Rien n’explique toutefois encore pourquoi elles n’ont pas été redécouvertes par l’historiographie littéraire féministe. Au-delà de la réception des textes de femmes au temps de leur écriture, leur oubli relève de choix historiographiques ayant « reprodui[t] à la base et de manière trop mécanique les découpages et les paramètres les plus évidents de l’histoire littéraire générale12 ». L’occultation des femmes est liée, d’une part, au privilège qui a été accordé à la production féminine publiée en volume. Or, la majorité des femmes ayant signé des écrits qui portent sur l’anarchisme sont rarement passées par les maisons d’édition, y compris celles fondées par les militants. Bien que la presse leur permette d’entrer plus facilement dans l’univers des lettres, elle leur bloque du même coup l’accès à l’édition en volume qui constitue alors le vecteur principal de légitimité politique et littéraire. D’autre part, cette occultation découle du faible intérêt consacré à la presse anarchiste qui se présente comme un espace d’écriture marginal par rapport à la presse généraliste et féministe. Or, un nombre considérable de militantes, femmes de lettres et journalistes de la fin du xixe siècle ont investi la presse anarchiste, qu’elles aient mené ou non des carrières littéraires par la suite.
6À plusieurs égards, ce livre propose un regard nouveau sur l’anarchisme. L’étude de la production textuelle des femmes montre que l’anarchisme n’est pas qu’un simple mouvement politique, mais bien une mouvance culturelle, littéraire et sociale. L’anarchisme constitue un laboratoire d’idées qui s’étend au-delà du cadre politique dans lequel il prend forme. Il se présente comme un mouvement diffus qui regroupe un ensemble de discours et de pratiques se retrouvant à la fois dans les journaux de propagande et dans les revues littéraires. Les écrits de femmes mettent donc en valeur l’apport de l’anarchisme à la vie culturelle de son temps. Ils orientent également vers de nouveaux territoires qui étaient jusqu’alors ignorés dans les histoires littéraires. Parmi les femmes qui écrivent dans la presse anarchiste, plusieurs sont également des collaboratrices de La Fronde, quotidien féministe qui représente alors « le centre de la nébuleuse féministe13 ». C’est le cas de Judith Cladel, d’Alexandra David-Néel, de Marie Krysinska, de Savioz – pseudonyme d’Avril de Sainte-Croix – et de Séverine. Ces rapports, qui mériteraient d’être approfondis, révèlent que plusieurs femmes de lettres et journalistes ont collaboré à la fois à la presse anarchiste et à la presse féministe où elles ont bénéficié d’une meilleure visibilité. La reconnaissance journalistique qu’elles acquièrent par l’intermédiaire de La Fronde semble faciliter leur intégration dans une presse anarchiste majoritairement animée par des hommes.
7Dans un article intitulé « Discurso e imaginario en la literatura anarquista », Clara E. Lida avance que la presse anarchiste espagnole manifeste une plus grande ouverture que la presse socialiste vis-à-vis de la collaboration féminine. Elle affirme que le refus de la domination, tel qu’il s’exprime chez les libertaires de la fin du xixe siècle, rend la presse anarchiste espagnole plus inclusive en accueillant différents collaborateurs sans égard à leur niveau d’éducation ou à leur identité de genre14. Il en va cependant tout autrement pour la presse anarchiste française. Non seulement les femmes accèdent plus difficilement aux publications anarchistes que les hommes, mais elles n’y acquièrent jamais une légitimité aussi grande en tant que publicistes, poètes, écrivaines ou intellectuelles. Un dépouillement intégral de La Question sociale, revue publiée entre 1885 et 1897, invite d’ailleurs à penser que les femmes ont occupé une meilleure position dans la presse socialiste que dans la presse anarchiste15. Même si la presse anarchiste se veut un foyer de réflexion et d’écriture alternatif, elle n’échappe pas aux logiques de genre de son époque qui tendent à écarter les femmes de la vie publique. En général, les femmes sont conscientes des enjeux de genre qui déterminent leur rapport à l’écriture et, plus particulièrement, à la presse. Elles recourent en effet à différentes stratégies rhétoriques pour déjouer certaines normes féminines, tout en s’y conformant parfois, pour transmettre le plus efficacement possible leurs idées politiques.
8À l’issue de ce livre, certaines pistes restent encore à explorer. Pour prendre une réelle mesure de la production textuelle des femmes dans la presse anarchiste, il faudrait d’abord élargir le corpus des publications étudiées. En ayant écarté une revue comme La Question sociale qui, après dépouillement, ne semblait pas s’insérer dans une définition stricte de l’anarchisme, cette étude a été privée d’une militante telle que Paule Minck, dont les idées rejoignent pourtant la pensée libertaire. Or, il est désormais évident que plusieurs femmes ne se limitent pas à intervenir uniquement dans la presse anarchiste. En incluant davantage de publications, il serait envisageable de mesurer plus nettement le rôle des femmes dans la circulation des idées révolutionnaires et d’étudier la manière dont elles adaptent leur discours en fonction des différents lectorats auxquels elles s’adressent. De plus, il serait pertinent d’analyser les écrits de femmes publiés après 1905, notamment dans les journaux qui sont tenus par les néomalthusiens et les anarchistes individualistes. Ces deux courants placent la question des femmes au cœur d’une réflexion plus globale sur la société, au point d’avoir développé une critique assez sévère du patriarcat16. Plusieurs femmes ont donc trouvé leur place chez les anarchistes individualistes en ayant notamment joué « un rôle moteur dans les expériences de vie en milieu libre17 ». Elles ont été nombreuses à collaborer au journal l’anarchie pour lequel les sœurs Anna et Armandine Mahé exerçaient les fonctions de directrice et de trésorière18. Si la persistance d’une division sociosexuée des tâches au sein des milieux individualistes enferme les femmes dans des rôles plus traditionnels – Rirette Maîtrejean affirmant avoir été envoyée aux casseroles dès son arrivée au siège de l’anarchie à Romainville19 –, les femmes signent néanmoins une masse considérable d’écrits dans ce journal20.
9Ce livre visait à offrir une perspective globale sur une production féminine dont tout un pan reste encore à découvrir. Des femmes comme Madeleine Vernet et Madeleine Pelletier, qui entrent un peu plus tard dans les milieux libertaires, viendraient s’inscrire de plein droit dans la continuité des voix féminines qui ont été portées dans la presse anarchiste française à la fin du xixe siècle. Dans cette perspective, il serait pertinent de continuer à exhumer les trajectoires et les écrits de diverses femmes anarchistes, en offrant des anthologies ou des portraits biographiques dans lesquels leurs textes pourraient être mis en lumière. L’objectif consistait d’abord et avant tout à tirer de l’oubli des écrits qui méritaient enfin de réintégrer une histoire littéraire commune, amputée d’une partie de sa production. Il s’agissait ensuite de démontrer comment les écrits de femmes permettent de poser un regard nouveau sur la presse anarchiste qui n’avait jusqu’à présent été pensée qu’à travers l’activité journalistique et littéraire des hommes. Mais un espoir demeure quant à la possibilité de réfléchir, un jour, à une histoire littéraire de l’anarchisme sans isoler les écrits des hommes et des femmes. Étudier la manière dont ils ont participé, de manière concomitante, à l’évolution de la pensée et des pratiques anarchistes. Il serait ainsi possible de repenser l’histoire littéraire en des termes qui rappellent la conception qu’André Léo se faisait des rapports de genre : « Aux hommes tous leurs droits et rien de plus, aux femmes tous leurs droits et rien de moins21. »
Notes de bas de page
1Alain Pessin, La Rêverie anarchiste, 1848-1914, op. cit., p. 21.
2Christine Planté, « La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une relecture critique ? », art. cité, p. 655.
3Karen Offen, Les Féminismes en Europe (1700-1905), Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Archives du féminisme », 2012, p. 252.
4Marie-Ève Thérenty, Femmes de presse, femmes de lettres. De Delphine de Girardin à Florence Aubenas, op. cit., p. 359.
5Sophie Kérignard, Les Femmes, les mal entendues du discours libertaire ? De la fin du dix-neuvième siècle à la Grande guerre, op. cit., p. 558.
6Ibid., p. 555-556.
7Cette formule revient à plusieurs reprises sous la plume de Pierre-Joseph Proudhon. Les termes sont parfois inversés, parfois intégrés à un commentaire plus long. Ils apparaissent notamment dans l’ouvrage La Pornocratie, ou les Femmes dans les temps modernes.
8Flax, « Séverine », Les Hommes du jour, no 65, 17 avril 1909. Le portrait de Séverine mobilise plusieurs clichés de genre, dont un rapprochement entre les féministes et les amazones, et un éloge au sentimentalisme de l’autrice.
9Ibid.
10Ibid.
11Sketch, « Lucie Delarue-Mardrus », Les Hommes du jour, no 174, 20 mai 1911.
12Chantal Savoie (dir.), Histoire littéraire des femmes. Cas et enjeux, Paris, Éditions Nota Bene, coll. « Séminaires », 2010, p. 11.
13Michelle Perrot, « La Fronde des femmes au temps de l’affaire Dreyfus », in Kathryn M. Grossman, Michael E. Lane, Bénédicte Monicat, Willa Z. Silverman (dir.), Confrontations. Politics and Aesthetics in Nineteenth-Century-France, Amsterdam, Éditions Rodopi, 2001, p. 288.
14Clara E. Lida, « Discurso e imaginario en la literatura anarquista », Filología, nos 1-2, 1996, p. 123.
15Paule Minck assume la fonction de secrétaire de rédaction pour la revue en plus d’y publier de nombreux articles. Louise Michel, Eugénie Potonié-Pierre et Charlotte Vauvelle collaborent activement à la publication.
16Anne Steiner, « De l’émancipation des femmes dans les milieux individualistes à la Belle Époque », Réfractions, no 24, printemps 2010, p. 21-22.
17Ibid., p. 22.
18Anne Steiner, « Les militantes anarchistes individualistes : des femmes libres à la Belle Époque », Amnis. Revue d’étude des sociétés et des cultures contemporaines Europe-Amérique, no 8, 2008, [https://doi.org/10.4000/amnis.1057], consulté le 2 septembre 2024.
19Rirette Maîtrejean, « Souvenirs d’anarchie », Le Matin, no 10771, 24 août 1913. Ces souvenirs, publiés en feuilleton, ont fait l’objet d’une réédition chez La Digitale en 2005. Les inégalités de genre qui y sont dépeintes sont toujours d’actualité au sein des milieux anarchistes, notamment québécois, dans la mesure où ils sont marqués par une « division sexuelle du travail militant ». Sur ce point, voir Thomas Déri et Francis Dupuis-Déri, L’anarchie expliquée à mon père, op. cit., p. 105.
20Plus d’une centaine de textes signés par des femmes ont été publiés dans ce journal.
21Il s’agit de la devise d’un journal américain fondé par les militantes féministes Susan B. Anthony et Elizabeth Cady Stanton, reprise par André Léo dans un article paru en 1868 dans L’Opinion nationale. Cette citation a été trouvée grâce à l’ouvrage Women in the Paris Commune. Surmounting the Barricades de Carolyn J. Eichner.
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