Chapitre I. L’entrée des femmes dans la presse anarchiste
p. 21-70
Texte intégral
Au moment où la question anarchiste est à l’ordre du jour et passionne également ses partisans et ses adversaires, n’est-il pas à propos, à l’apparition d’un nouvel organe anarchiste, de dire quelques mots du rôle et de l’action des femmes dans le mouvement politique ?
Marguerite Leloup
1Dès la publication des premiers journaux anarchistes, les femmes bénéficient d’une visibilité plus faible que les hommes. Non seulement elles sont absentes des équipes de direction, mais elles s’y retrouvent en moins grand nombre à titre de collaboratrices. Ce décalage persiste d’ailleurs tout au long du xixe siècle, la production journalistique des femmes restant moins importante – d’un point de vue quantitatif – que celle développée par leurs homologues masculins. Mentionnons toutefois le cas particulier de Louise Michel, dont le nombre d’écrits signés dans la presse anarchiste surpasse celui de beaucoup d’hommes de son époque. Dès son retour dans la capitale parisienne en 1880, année qui consacre l’amnistie définitive des communards et marque la fin de sa déportation en Nouvelle-Calédonie, elle fait paraître plus de 70 textes – lettres, poèmes, articles journalistiques et feuilletons romanesques – dans l’hebdomadaire La Révolution sociale, diffusé entre 1880 et 1881. Selon le gérant du journal, Louise Michel était « l’étoile de [l]a rédaction », y assumant le poste de rédactrice en chef1. Or, comme le souligne Jean Maitron, ce périodique peut difficilement être considéré comme une publication anarchiste en raison de ses origines policières2. L’historien estime que ce sont plutôt les journaux lyonnais qui représentent véritablement « le premier essai anarchiste en matière de journalisme3 ». Dans cette perspective, il faut d’abord revenir aux journaux lyonnais avant d’aborder la production journalistique de Louise Michel, dont la majeure partie est publiée un peu plus tard entre 1886 et 1890. Dans ces journaux, plusieurs femmes ainsi que quelques groupes féminins empruntent la voie de l’épistolarité pour investir le mouvement anarchiste et faire valoir leurs idées dans la presse.
Premiers écrits féminins dans la série des journaux lyonnais
2Entre 1882 et 1884, les femmes qui contribuent à la série des journaux lyonnais ne sont pas des collaboratrices régulières. Elles envoient plutôt des missives aux journaux, qui sont diffusées dans les rubriques « Chronique lyonnaise » et « Tribune publique », bientôt rebaptisée « Tribune révolutionnaire ». Situées dans les dernières pages, ces tribunes sont ouvertes aux militants qui souhaitent porter certains faits à la connaissance des lecteurs. Si les hommes occupent en grande partie ces espaces journalistiques, une poignée de femmes y signent néanmoins des lettres qui prennent la forme de courtes protestations dans lesquelles elles dénoncent les injustices dont elles sont victimes. Leurs lettres révèlent plus particulièrement la place accordée aux femmes dans les réseaux anarchistes de l’époque.
Réflexions sur le militantisme anarchiste au féminin
3En mars 1882, Paule Minck fait paraître une lettre ouverte dans la « Tribune publique » du Droit social. Elle réplique à un article récemment publié dans les pages du journal, dans lequel elle a été prise à partie par un camarade connu sous le nom de Mouline fils. Le collaborateur du journal, basé à Rivesaltes, lui reproche son « changement d’attitude4 » en matière de positionnement politique. Il l’accuse d’avoir publié un article dans un journal socialiste, où elle aurait contredit ses convictions anarchistes en appuyant des candidatures ouvrières aux élections municipales. Paule Minck réitère son allégeance aux idéaux antiautoritaires, affirmant qu’elle est « anarchiste au sens absolu de ce mot qui veut dire sans maître5 ». Elle insiste toutefois pour rappeler à son détracteur qu’elle ne s’est jamais déclarée abstentionniste et qu’elle a toujours, au contraire, encouragé les prolétaires à prendre possession des villes. Au-delà de la polémique elle-même, c’est la réaction du journal qui doit attirer l’attention. En tête de la lettre, figure une notice écrite par la rédaction qui tend à discréditer la lettre de Paule Minck : « Notre impartialité nous fait un devoir de l’insérer. Nous profitons toutefois de cette occasion pour engager tous nos correspondants à éviter autant que possible de discuter l’attitude des individualités afin d’éviter toute polémique personnelle6. » Le journal souhaite ainsi privilégier les débats de société au détriment des conflits de personnalités et des règlements de compte. Alors que la lettre de Mouline fils est publiée en l’état malgré le fait qu’elle constitue une première forme d’attaque, celle de la militante est accompagnée d’une note explicative qui oriente d’emblée le jugement des lecteurs. Si la critique prétend s’adresser à tous les correspondants, elle cible donc plus particulièrement l’intervention de Paule Minck en lui retirant toutes formes d’intérêt public. Collaboratrice active de la presse militante, l’ancienne communarde n’apparaît presque plus par la suite dans les journaux anarchistes. Elle investit plutôt les publications associées au socialisme révolutionnaire, dont La Question sociale pour laquelle elle assume d’ailleurs la fonction de secrétaire de rédaction.
4Ce type d’intervention envers les femmes n’est pas un phénomène isolé dans la presse anarchiste. Il se répète quelques mois plus tard dans La Lutte, à la suite d’une lettre signée par une certaine « femme Mattray » dans la « Chronique lyonnaise ». Cette femme, qui se présente comme une simple citoyenne, prend la plume pour dénoncer sa condamnation récente par un tribunal lyonnais. Si les motifs de cette condamnation demeurent relativement obscurs, ils portent vraisemblablement sur un événement ayant eu lieu le 8 octobre 1882 entre elle et un homme dénommé Delarmonichère. Non seulement l’autrice déplore le fait d’avoir été accusée sans preuve, mais elle reproche aux « valets du gouvernement7 » d’avoir « sais[i] les appointements de [s]on mari, qui est employé depuis trente cinq [sic] ans à la gare Perrache8 ». La lettre, qui prend la forme d’une protestation adressée aux citoyens, vise à « flétrir les actes de M. Mazet, juge de paix du cinquième arrondissement, ainsi que ses deux compères, l’huissier Deschamps et le greffier pour les déclarer à la vindicte publique9 ». Or, la rédaction du journal diffuse une courte note sous cette lettre dans le but d’enseigner une leçon à la citoyenne, qui consiste à lui montrer que les injustices qu’elle dénonce relèvent en fait de l’évidence : « Sachez donc, citoyenne, que tous, depuis le juge de paix jusqu’au premier président d’une Cour quelconque, sont du même calibre et mangent au même ratelier10 [sic]. » Le ton paternaliste emprunté par la rédaction a pour effet de souligner le manque d’éducation politique de l’autrice. En effet, la note laisse entendre que cette dernière perd son temps à évoquer une réalité personnelle qui renvoie à un sujet ayant déjà été longuement commenté au sein des discours anarchistes. Dans cette perspective, la rédaction minimise l’importance de la réhabilitation qu’elle recherche à travers l’écriture : « Protester c’est bien, mais une volée de coups de trique ce serait mieux11. »
5En mars 1884, L’Hydre anarchiste fait paraître une lettre signée par Henriette Vergès dans sa « Tribune révolutionnaire ». Cette lettre se veut un appel à la mobilisation adressé aux jeunes filles. La militante, dont la biographie demeure inconnue, tente en effet de convaincre les jeunes filles de s’engager dans le mouvement anarchiste. Ainsi, il est possible de penser que plusieurs femmes lisent les journaux anarchistes ou, à tout le moins, que certaines autrices tentent de viser, voire de former, un lectorat féminin. Henriette Vergès regrette que les femmes soient encore peu nombreuses à investir les milieux anarchistes :
Nous sommes restées jusqu’ici presque complètement étrangère [sic] au mouvement révolutionnaire, – mais dès aujourd’hui, apprenons à revendiquer nos droits, entrons définitivement dans le combat pour la révolution sociale et nous aurons bien mérité de l’avenir12.
6Le manque de familiarité des femmes avec la propagande est évoqué à maintes reprises par plusieurs épistolières dans la presse anarchiste. Henriette Vergès explique les raisons qui contribuent à les reléguer en marge des milieux militants. Elle montre que les efforts qu’elles déploient pour s’occuper des êtres vulnérables les empêchent de s’intégrer à une lutte révolutionnaire commune. « [E]n cherchant les moyens nécessaires au soulagement de quelque malheureux, de quelque excommunié de la société actuelle13 », les femmes restent prises dans des rôles traditionnels qui les éloignent du militantisme. C’est ainsi qu’elle mobilise des modèles de femmes révolutionnaires dans le but d’inspirer les jeunes filles : « Nous suivrons l’exemple de Vera Zassoulitch, de Sophie Perowskaya, de Louise Michel et nous serons révolutionnaires14. » Ce passage est particulièrement intéressant dans la mesure où il permet à l’autrice de bâtir une sorte de filiation féminine au sein de l’anarchisme. Une filiation qui comble moins un vide entre le passé et le présent, mais qui repose plutôt sur la valorisation de modèles féminins contemporains. Les femmes qu’elle mentionne ont en commun d’avoir consacré leur vie à la propagande révolutionnaire, transgressant ainsi les normes associées au genre féminin. Le cas de Sofia Perovskaïa est à cet égard assez exceptionnel, puisqu’elle est pendue en avril 1881 pour avoir été impliquée dans l’organisation de l’assassinat d’Alexandre II de Russie.
7Parmi toutes les femmes ayant contribué à la série des journaux lyonnais, seule Marguerite Leloup rédige un article journalistique approfondi. Intitulé « La femme anarchiste », cet article, paru dans La Vengeance anarchiste15 en mars 1883, met en lumière la place différenciée que les femmes occupent dans la presse anarchiste et dans les milieux révolutionnaires. D’une part, il confirme que l’article journalistique est une forme d’écriture encore peu pratiquée par les femmes dans les journaux militants. D’autre part, le texte aborde de front la question du militantisme féminin en montrant comment le manque d’éducation des femmes et les préjugés de genre les écartent du politique :
Beaucoup nient notre droit à nous intéresser aux questions sociales, affectant de traiter nos prétentions d’utopies et de sottises ; sans doute, beaucoup parmi nous ne sont pas assez éclairées pour s’intéresser à ces questions ; l’éducation que la société accorde à la femme lui atrophie tellement l’intelligence qu’à moins d’être élevée dans un certain milieu, on [sic] douée d’une grande énergie, elle se complait [sic] dans sa condition infime, sans essayer de secouer le joug16.
8Elle soutient toutefois qu’elles sont nombreuses à revendiquer leurs droits et à réclamer une place au sein des milieux anarchistes. Ce sont ces femmes qui incarnent, selon Marguerite Leloup, l’archétype de « la femme anarchiste ». Cette dernière est décrite comme une militante qui, en s’engageant aux côtés des hommes dans la lutte révolutionnaire, cherche également à améliorer sa propre situation sociale. Son principal pouvoir réside d’ailleurs dans son rôle de mère de famille, car c’est elle qui peut éduquer les enfants en leur fournissant les « moyens de faire disparaître tout ce qui opprime le travailleur17 ».
Le groupe Louise Michel
9Malgré les multiples difficultés évoquées par les femmes, un groupe féminin réussit à se tailler une place de choix dans le mouvement anarchiste et dans la série des journaux lyonnais. Il s’agit du groupe Louise Michel, créé à Lyon en 1880, qui rassemble une quarantaine de militantes âgées d’une trentaine d’années18, dont plusieurs sont les compagnes des accusés du procès des 6619. Parmi les membres les plus éminentes du groupe figurent Fanny Madignier, militante condamnée aux travaux forcés à perpétuité pour son implication présumée dans l’attentat de Bellecour20, et Adélaïde Mitteaux, dite la veuve Pallet, tenancière de restaurant régulièrement perquisitionnée par la police en raison de ses activités anarchistes21. Entre 1880 et 1884, le groupe adopte plusieurs noms : le groupe Louise Michel, le groupe des Femmes révolutionnaires lyonnaises et le groupe Marie Ferré. Dans Le Droit social, il explique que ce changement découle d’une proposition de Louise Michel, alliée du groupe22, qui y voit une manière de rendre hommage à l’ancienne communarde récemment décédée :
En vue de ces faits nous annonçons que sur la proposition de notre amie, la citoyenne Louise Michel, nous substituons le nom de Marie Ferré à celui de Louise Michel, afin que son souvenir survive dans tous les cœurs, et en mémoire de la vaillante citoyenne que nous pleurons et que nous regrettons sincèrement, sous le drapeau de la Révolution, nous signons aujourd’hui le groupe Marie Ferré23.
10Cette annonce, diffusée dans la « Tribune révolutionnaire », prend la forme d’une notice nécrologique qui vise à souligner le dévouement de Marie Ferré envers la cause révolutionnaire afin qu’elle devienne, « pour toutes les citoyennes, un exemple à suivre24 ». Le groupe revient toutefois à son nom d’origine dès 1883, comme en témoignent les textes publiés dans Le Drapeau noir et L’Émeute. Les raisons qui expliquent ce nouveau changement restent nébuleuses, ainsi que l’avance Laurent Gallet. L’historien estime néanmoins qu’il pourrait découler d’un « rapport de forces changeant au sein du groupe25 ». Une nouvelle dynamique semble en effet s’installer lorsque Marie Labouret-Finet, militante active jusqu’en 1882, s’éloigne des réunions anarchistes lyonnaises et qu’elle cède sa place à Adélaïde Mitteaux qui prend alors en charge l’orientation du groupe26.
11Les bureaux du groupe sont situés au 12 de la rue Fantasque à Lyon, selon un texte datant de mars 1882 qui mentionne également que des brochures de Louise Michel y sont vendues au profit des travailleurs en grève27. Le groupe organise régulièrement des rencontres, notamment le dimanche, et fréquente les réunions anarchistes lyonnaises. Il encourage fortement les femmes à venir écouter les conférences prononcées par les militants, puisqu’elles sont perçues comme une forme d’éducation populaire. Le groupe annonce par exemple une série de conférences organisée avec Louise Michel, à laquelle il convie les femmes pour qu’elles viennent s’y instruire28. Entre 1882 et 1884, il signe une vingtaine d’écrits qui correspondent principalement à des lettres ouvertes envoyées aux journaux lyonnais29. Ces textes empruntent à la fois aux genres de la lettre et de l’article journalistique, l’épistolaire apparaissant comme une manière de prendre publiquement position sur des enjeux qui concernent le groupe. Il s’agit, d’une part, d’appels à la mobilisation lancés aux femmes afin de les inciter à investir les milieux militants lyonnais. D’autre part, les lettres tiennent lieu de protestations collectives pour dénoncer les injustices commises envers les anarchistes. Elles présentent du même coup les femmes comme des alliées des hommes dans la lutte révolutionnaire.
12Dès sa formation, le groupe invite les femmes à se joindre aux hommes dans la grande marche révolutionnaire. Dans le deuxième numéro du Droit social, publié le 19 février 1882, il lance un appel à la mobilisation des citoyennes signé Les Femmes révolutionnaires lyonnaises :
Devons-nous rester calmes, indifférentes, en face du mouvement social qui se produit, et s’accentue de jour en jour davantage ? Non, citoyennes, il y aurait lâcheté de notre part, de ne pas unir nos forces à celles de nos compagnons de luttes et de souffrances, se dévouant à la cause de tous pour le bien-être général, car comme eux ne subissons-nous pas la même exploitation, les mêmes injustices, les mêmes iniquités de cette société corrompue qui nous gouverne. […] Mais aussi, citoyennes, défions-nous de ceux qui prétendent que la femme ne doit pas s’occuper de politique, que sa place doit être dans son intérieur de ménage, et non pas dans les réunions, à ceux-là, disons-leur que nous connaissons leur tactique, qui est de nous éterniser dans le néant, afin de mieux diriger en maîtres et nous tenir indéfiniment dans l’esclavage. Jetons bien loin de nous ces vieux et absurdes préjugés, qui ont toujours contribué à notre perte et à notre infériorité30.
13Non seulement le groupe cherche à convaincre les femmes de s’engager dans la lutte anarchiste, mais il récuse les préjugés sexistes qui ont pour effet de les écarter de la vie publique et de les confiner au foyer. Le groupe déplore d’ailleurs ouvertement les formes de discrimination auxquelles il doit faire face. Il affirme notamment être « en butte aux critiques et aux calomnies les plus infâmes, de la part des personnalités jalouses de la bonne entente et de l’union qui, depuis plus de deux années, règnent parmi eux31 ». À partir de cet unique extrait, il est difficile de savoir qui sont les cibles exactes de cette critique. On peut toutefois penser que cette dernière concerne plus spécifiquement les militants qui auraient été envieux de la bonne fortune du groupe. Le groupe, qui bénéficie d’une « longévité inhabituelle32 » et d’une activité exceptionnelle par rapport aux autres groupes anarchistes, est conscient des attentes sociales liées au sexe féminin. Ainsi, il lance un « Appel aux citoyennes33 » dans L’Étendard révolutionnaire qui s’adresse très précisément aux « mères de famille sincèrement révolutionnaires34 ». Il estime que les femmes doivent rompre les chaînes qui les lient à la sphère domestique pour acquérir une formation politique en participant aux activités anarchistes.
14Les appels lancés par le groupe Louise Michel entraînent un impact réel sur la mobilisation des militantes. Une lettre des Femmes révolutionnaires caladoises, publiée dans la « Tribune publique » du Droit social, confirme que le groupe réussit à établir des contacts avec des cercles féminins situés à l’extérieur de Lyon. Cette lettre a d’abord été envoyée aux Femmes révolutionnaires lyonnaises qui demandent ensuite au journal de la rendre publique. Les femmes caladoises y affirment qu’elles sont prêtes à combattre aux côtés du groupe Louise Michel : « Au nom de la misère et de la souffrance qui nous torturent, nous répondons à votre appel et c’est debout sur la brèche que nous attendons le cri de ralliement35. » Non seulement le groupe lyonnais réussit à éveiller la conscience d’autres femmes qui en viennent à s’organiser entre elles, mais il participe également à la mise en réseau des cercles féminins. En relayant cette lettre, il illustre donc son rayon d’influence et prouve l’existence d’un lectorat féminin qui fréquente les pages des journaux anarchistes. Dans L’Hydre anarchiste, le groupe constate d’ailleurs « avec plaisir les heureux effets de la propagande révolutionnaire, et cela par le nombre progressif des citoyennes qui, chaque jour, viennent renforcer nos rangs36 ». Il va même plus loin en affirmant que les jeunes bourgeoises « seront un jour de véritables auxiliaires pour la Révolution37 ».
15Mais le groupe tente aussi de mobiliser les femmes par-delà les frontières géographiques de la France, répondant ainsi aux visées internationalistes du mouvement anarchiste. Dans L’Étendard révolutionnaire, il fait paraître un court appel en faveur de la création d’une ligue internationale féminine : « Nous faisons un nouvel appel à toutes les femmes révolutionnaires, à quelques pays qu’elles appartiennent, pour former une ligue redoutable pour la destruction de tout ce qui nous fait victime ou esclave38. » Si cette ligue ne semble jamais avoir vu le jour, elle rend néanmoins compte de la volonté du groupe de créer une « Internationale féminine » antiautoritaire. Il prend d’ailleurs lui-même en exemple ses « sœurs de Russie » et ses « sœurs Irlandaises, sacrifiant leur existence, leur vie à la cause des peuples39 ». De cette manière, le groupe s’inscrit dans une filiation féminine tout en se présentant comme un modèle à suivre pour les militantes en devenir.
16Au-delà des appels adressés aux femmes, le groupe rédige des lettres dans lesquelles les membres expriment ouvertement leur soutien envers leurs camarades masculins. Ces lettres prennent une forme double, celle de la lettre d’appui et celle de la protestation collective. En août 1882, le groupe fait paraître dans L’Étendard révolutionnaire une lettre ouverte où il défend Claude Crestin, récemment traîné en justice à titre de directeur du journal40. Un peu plus tard, les membres du groupe « protestent énergiquement contre les condamnations qui ont frappé les compagnons Parich, Brachet et Galieni41 », soulignant également le dévouement d’un certain compagnon Lemoine. Dans L’Émeute, elles prennent la défense d’Antoine Cyvoct qu’elles considèrent, bien avant Ravachol, comme « le premier martyr de l’anarchie42 ». Leurs démonstrations de solidarité revêtent une dimension particulière lorsqu’elles s’adressent directement aux journaux. À plusieurs reprises, elles félicitent les équipes de rédaction qui reprennent le flambeau des autres journaux, disparus en raison des poursuites judiciaires. C’est ainsi qu’elles manifestent leur appui vis-à-vis de L’Émeute, en souhaitant au journal « la bienvenue et [la] prospérité43 ». Non seulement le groupe accorde une importance fondamentale à la propagande, et plus particulièrement à l’écriture, mais il montre qu’il est bien installé dans la vie militante lyonnaise.
17Les membres dénoncent également les accusations portées contre Louise Michel, figure tutélaire du groupe. Dans La Lutte, elles s’opposent « au jugement inique dont elle et ses compagnons ont été victimes44 ». En 1883, Louise Michel est incarcérée à la prison Saint-Lazare avant d’être transférée dans le donjon de Clermont, au motif d’avoir incité des militants à piller des boulangeries lors d’une manifestation aux Invalides. Le groupe invite dès lors les femmes à poursuivre l’œuvre de propagande amorcée par Louise Michel. Or, la protestation se transforme rapidement en un hommage qui vise à souligner le dévouement exemplaire de la militante envers la cause anarchiste. Elle témoigne par ailleurs du rapport de proximité que le groupe entretient avec son modèle, considéré ouvertement comme une « amie45 ». L’influence de Louise Michel au sein du mouvement anarchiste semble donc incontestable, cette lettre étant suivie d’une autre protestation en sa faveur signée par un groupe de femmes révolutionnaires parisiennes.
L’épistolarité, ou la construction d’une image publique
18La pratique épistolaire des femmes dans les journaux lyonnais, et plus particulièrement celle du groupe Louise Michel, fraye la voie à de nouvelles collaboratrices qui reprennent ce modèle d’intervention journalistique. Entre 1886 et 1890, une douzaine de lettres féminines sont, en effet, publiées dans les journaux anarchistes qui voient le jour dans la capitale parisienne. Il s’agit, d’une part, de certains groupes féminins qui lancent des appels ayant pour mission d’organiser les femmes entre elles sur le terrain politique et, d’autre part, de militantes qui font paraître des lettres ouvertes dans le but partager leurs expériences individuelles et collectives de l’anarchisme. La plus prolifique, à cet égard, est certainement Louise Michel, dont les correspondances lui servent de tribune dans La Révolution cosmopolite, L’Idée ouvrière, La Révolte et Le Père peinard. Dans l’ensemble, ces lettres témoignent de la volonté des femmes de négocier leur place dans les réseaux anarchistes et de se construire une identité publique.
19L’épistolaire constitue une pratique journalistique de première importance dans les périodiques anarchistes qui tiennent des rubriques de correspondances. Aucune publication ne néglige le rôle que peuvent jouer les lettres dans la diffusion de l’information liée au mouvement et dans l’organisation des activités militantes. Plusieurs militants adressent des lettres à la direction des journaux afin d’attirer l’attention des lecteurs sur une réalité qui concerne, de près ou de loin, le mouvement anarchiste. D’autres échangent des lettres de facture privée qui, grâce au truchement du journal, sortent de la sphère intime pour investir l’espace public46. Tantôt polémiques, tantôt amicales, ces correspondances lancent des débats intellectuels qui contribuent à l’évolution des idées révolutionnaires. Véritable « boîte aux lettres aux compagnons47 », la presse anarchiste donne une voix à des militants qui cherchent à rendre visibles des situations personnelles vécues en marge de la grande actualité politique. Elle intervient par ailleurs dans la mobilisation de fonds destinés à appuyer les camarades48. Les comités de rédaction communiquent régulièrement avec les lecteurs en publiant en première page de courtes lettres intitulées « Aux camarades » ou « Aux lecteurs », qui visent notamment à solliciter leur aide financière pour soutenir la publication du journal. De plus, certains journaux prennent en charge les correspondances privées. Les bureaux de La Révolte, par exemple, tiennent lieu de poste alternative où les militants viennent récupérer physiquement des lettres qui leur sont adressées49. La lettre devient, de cette manière, une pratique par l’entremise de laquelle les anarchistes donnent vie à leur mouvement.
20Les anarchistes ne sont pas les seuls à reconnaître l’importance des lettres dans l’organisation de la vie sociale et politique. Dans L’Espace public, Jürgen Habermas montre que l’échange épistolaire participe à l’émergence d’une sphère publique bourgeoise en Angleterre et en France à la fin du xviiie siècle. L’échange épistolaire rend possible l’expression publique des opinions privées – notamment par le biais de la presse – et concourt, dès lors, à la création d’un espace de discussion en marge des instances traditionnelles du pouvoir50. À la fin du xixe siècle, l’échange épistolaire devient une pratique très répandue dans la presse britannique et française, ainsi que dans la population en général. Elle passe en effet d’une activité principalement réservée à la classe bourgeoise à une pratique d’écriture courante, les correspondances privées s’étant généralisées à toutes les classes de la société51. La popularité de la lettre en fait d’ailleurs l’un des exercices scolaires par excellence pour apprendre à maîtriser l’art de la rédaction52. Avant les anarchistes, d’autres militants comme les saint-simoniens ont compris le potentiel politique des lettres53. Les anarchistes exploitent donc dans leur presse une pratique qui, à leur époque, est bien installée dans le corps social et dans la sphère militante.
21Il ne faudrait pas pour autant passer sous silence le caractère particulièrement audacieux que revêt l’échange épistolaire au sein de la presse anarchiste. Les périodiques courent de véritables risques en publiant des lettres qui dénoncent parfois directement des personnes privées. Un commentateur de l’époque explique même que les lecteurs craignent de s’abonner aux journaux anarchistes de peur d’être dénoncés par leur facteur et de voir leur nom échouer sur les listes des commissariats de police54. Ce désir d’anonymat, qui concerne ici la réception des journaux par voie postale, donne néanmoins la mesure du danger que représente la mise en place d’un courrier interne entremêlant le personnel et le politique. Pour cette raison, plusieurs épistoliers dissimulent leur identité derrière des pseudonymes qui conservent néanmoins des marques d’appartenance politique. La question des pseudonymes, abordée plus loin, est d’autant plus complexe chez les femmes qui ont un accès différencié à l’activité journalistique. Il convient néanmoins de noter pour l’instant que le pseudonyme présente une commodité particulière pour les anarchistes qui, sans en renouveler l’usage, le mobilise pour échapper à la surveillance policière.
22Si l’épistolarité n’est pas l’apanage des libertaires, il serait tout aussi erroné de croire qu’elle correspond à une pratique typiquement féminine au sein de la presse anarchiste. Contrairement aux idées reçues, un faible pourcentage de femmes aurait pratiqué ce genre « originellement masculin55 » dans l’histoire littéraire. Les femmes n’auraient pas non plus privilégié cette pratique plus que les autres, dans la mesure où elles auraient figuré « en proportion plus élevée parmi les auteurs de genres narratifs56 ». Le caractère féminin du genre épistolaire découle plutôt de l’ensemble des discours critiques qui l’ont associé a posteriori à une pratique féminine. Les lettres de femmes seraient, pour plusieurs, le prolongement d’une nature féminine s’exprimant dans la littérature par le biais de la sentimentalité et d’un style primesautier. Au xviiie siècle, Mme de Sévigné s’illustre dans la correspondance et devient une référence majeure de ce genre littéraire. La prétendue féminité du genre entraîne éventuellement sa disqualification, l’épistolaire étant considéré comme une pratique pseudo-littéraire dépourvue de valeur esthétique. Le genre épistolaire est donc associé à une pratique féminine au sein d’un système littéraire qui repose sur un dualisme masculin/féminin : « c’est bien par rapport à l’ensemble de la littérature que l’épistolaire est dit féminin relativement à d’autres genres qui ne le seraient pas ou le seraient moins57 ».
23Mais renier l’existence d’une écriture épistolaire qui serait par essence féminine n’empêche pas que les femmes aient historiquement eu recours à ce genre pour obtenir leur droit d’entrée dans la littérature. Christine Planté constate en effet que les lettres représentent pour les femmes « le seul moyen – en tout cas le moins interdit – d’accéder à des espaces ou des activités où elles n’étaient guère admises autrement58 ». Brigitte Diaz abonde dans le même sens lorsqu’elle affirme que l’épistolaire apparaît comme « la seule modalité d’expression située aux frontières mouvantes de la littérature qui soit concédée sans réserve aux femmes59 ». De là découle l’intérêt d’étudier les différents usages que les femmes font des lettres et la manière dont leur écriture, tantôt reconduit, tantôt transgresse, les normes du genre épistolaire60. Dans les journaux anarchistes, les hommes écrivent beaucoup plus de lettres que les femmes qui sont moins nombreuses à en investir les pages. Or, il s’agit de la première forme d’écriture par laquelle les femmes entrent dans la presse anarchiste, l’épistolaire leur ouvrant un espace de parole qui, bien que marginal au départ – les lettres, souvent très brèves, figurent dans les dernières colonnes des numéros –, gagne en ampleur au cours des années suivantes.
Les appels des groupes féminins
24De 1889 à 1890, La Révolte fait paraître trois lettres écrites par différents groupes féminins – le groupe l’Avenir, le cercle le Réveil de la femme et le groupe La Femme libre. Ces derniers invitent les femmes à se réunir sur une base plus ou moins régulière afin qu’elles prennent conscience de leur situation sociale et s’engagent dans la lutte révolutionnaire. Ces lettres s’inscrivent donc dans le sillage des écrits signés par le groupe Louise Michel, de par leur facture collective et leur dimension contestataire. Elles ont pour fonction d’informer les lectrices des différentes réunions organisées dans le but de leur fournir un espace d’éducation politique. Ainsi, elles jouent un rôle dans la mobilisation des femmes en cherchant à les rassembler en dehors de la sphère domestique. Mais elles servent également de vitrine médiatique pour les groupes féminins eux-mêmes qui tentent de se tailler une place dans les milieux militants. Les lettres s’apparentent, en ce sens, au genre du manifeste, l’énonciation étant prise en charge par « un groupe de signataires61 » plutôt que par un « penseur solitaire62 ». La Révolte manifeste une sensibilité particulière vis-à-vis des groupes féminins. Ces sympathies peuvent s’expliquer, en partie du moins, par la tendance anarcho-communiste du journal qui accorde une importance de choix à la mobilisation collective.
25Le 31 mars 1889, La Révolte publie une première lettre écrite par le cercle le Réveil de la femme. Récemment constitué, le groupe parisien sollicite le journal afin de diffuser une lettre servant à convaincre les femmes de venir assister aux rencontres organisées tous les premiers et troisièmes dimanches du mois. Parmi les membres qui adhèrent au groupe figure Louise Quitrime, tenancière d’un cabaret hautement surveillé par la police, qu’elle gère avec son compagnon Louis Duprat63. Elle est également l’autrice des Rondes pour récréations enfantines, un recueil de chansons incendiaires destinées aux enfants, ayant d’ailleurs peu à voir avec les comptines traditionnellement enseignées dans les écoles. La lettre s’ouvre sur un discours qui vise à aider les femmes, plus particulièrement les ménagères, à prendre conscience de leur condition d’opprimées. Décrivant les sentiments de pitié et de terreur éprouvés à la vue des filles enfermées dans la prison Saint-Lazare, le groupe avance que toutes les femmes vivent pourtant des expériences similaires en raison du travail forcé qu’elles effectuent quotidiennement dans la sphère privée :
Pourtant, est-ce que notre existence n’est pas analogue à la leur ? Ménagères, ouvrières ou bonnes est-ce que nous ne traînons pas aussi notre chaîne comme elles, cette chaîne forgée de notre ignorance, de notre misère ou des caprices de nos maîtres ? Ainsi comme un bœuf à la charrue, nous voilà attelées dès l’aurore au travail forcé, quelquefois répugnant, sans repos ni trêve ; jusqu’au moment où épuisées, harassées, un sommeil de plomb nous ferme les paupières pour quelques heures et le lendemain la vie recommence triste et ennuyeuse comme la veille64.
26Établissant un continuum entre les différentes formes d’oppression sociale vécues par les femmes, le groupe critique la division genrée du travail qui confine les femmes aux rôles traditionnels de mère et d’épouse. C’est ainsi qu’il opère un rapprochement entre les femmes et les esclaves, forcés de travailler au bénéfice d’un maître qui tire avantage de leur exploitation. Cette critique préfigure le discours formulé par les anarcha-féministes65 du xxe siècle à l’égard du mariage, notamment celui d’Emma Goldman qui le perçoit comme une forme d’exploitation sexuelle et économique des femmes66. Contrairement aux autres lettres composées par des groupes féminins dans la presse anarchiste, cet appel insiste sur la nécessité de sortir les femmes du foyer en proposant une lecture radicale de la domination masculine.
27Mais au-delà des idéaux politiques qu’il défend, l’appel façonne une certaine image de la liberté qui repose sur une dialectique entre travail et divertissement. La liberté est en effet représentée comme une antithèse du travail puisqu’elle y est décrite comme une expérimentation du « beau67 » et « du sublime68 ». Or, le groupe convoque un imaginaire de la liberté qui n’est pas sans rapport avec le genre féminin. Les femmes accéderaient à la liberté en s’initiant à la « nature, [aux] sciences, [aux] arts, [à] la poésie, [à] l’amour éclairé et libre69 ». C’est d’ailleurs à ce type d’expériences que le groupe souhaite convier les femmes. Le but des réunions consiste à mobiliser les femmes afin de leur offrir un espace où elles peuvent se reposer et se divertir en s’adonnant à des activités qui, tout en conservant une part de sérieux, se veulent surtout ludiques et revigorantes :
Ce que nous voulons ? Pas grand chose [sic] pour le moment ; d’abord nous habituer à sortir de nos coquilles où nous végétons et nous réunir le premier et troisième dimanche de chaque mois, de 1 à 6 h du soir, dans un local convenu l’hiver et l’été dans un endroit fixé d’avance à la campagne. Et là, pendant que le corps se reposera des fatigues de la semaine, le cerveau et le cœur reprendront force et vitalité tant dans les jeux et les danses, que par des discussions sérieuses sur nos droits, devoirs, éducation, etc., et, à mesure que nous avancerons, notre programme s’élargira suivant nos goûts et nos aspirations70.
28Une telle déclaration joue sur un paradoxe en affirmant vouloir sortir les femmes d’un travail ménager forcé et éreintant, tout en décrivant leur quotidien comme une expérience proche de l’inertie.
29Cette lettre cherche à attirer les femmes dans les réunions non mixtes en mobilisant un imaginaire de la liberté qui ne risque pas de les effaroucher. Car le groupe anticipe les difficultés qui pourraient dissuader les femmes d’assister aux réunions. À celles qui préféreraient rester à la maison pour s’occuper de leurs enfants, il précise que c’est justement au nom de leur avenir que les mères devraient chercher à développer leur esprit critique. De plus, le groupe ajoute que les enfants peuvent gratuitement les accompagner aux rencontres. À la question de l’argent, il affirme également que les dépenses qu’elles auront à assumer pour couvrir leur participation seront presque nulles. Le groupe vient clairement identifier ce qui empêche généralement les femmes d’investir la sphère politique et, plus spécifiquement, les milieux révolutionnaires. Il s’agit d’une part, de la charge parentale qu’elles doivent assumer et, d’autre part, des frais d’entrée qu’elles doivent débourser pour assister aux activités militantes. D’ailleurs, certaines activités sont peu fréquentées par les femmes comme le laissent entendre des publicités du Libertaire71.
30En l’absence de comptes rendus de telles réunions, cette lettre jette un éclairage pertinent sur les logiques de genre qui déterminent l’accès différencié des femmes aux espaces anarchistes. C’est en ce sens qu’il faut lire la représentation que le groupe donne de lui-même en soulignant son caractère inoffensif : « Voilà, amie, à peu près les pensées de plusieurs de vos camarades. Qui nous sommes ? de pauvres femmes et jeunes filles au-dessus de tous les préjugés ayant pour tout patrimoine le cœur juste, l’esprit fier et libre72. » Dans ce passage, le groupe ne s’adresse plus à plusieurs lectrices, mais bien à chacune d’entre elles qu’il présente comme une amie. Le groupe insiste sur les rapports amicaux qu’il cherche à tisser et sur la bienveillance de ses membres. Ces stratégies discursives contribuent à atténuer la menace qu’un groupe non mixte est susceptible d’incarner aux yeux d’un mouvement majoritairement masculin. Puisque les réunions servent à mettre en place un espace à l’intérieur duquel les femmes peuvent échanger à propos de leurs droits et de leurs intérêts, le groupe gagne à dissimuler ses intentions politiques derrière un discours axé sur le plaisir et l’amitié.
31Le 21 avril 1889, une certaine Madame Élise lance un « Appel aux amies73 » au nom du groupe l’Avenir dans La Révolte. À l’instar du Réveil de la femme, Madame Élise convoque le terme « amies » en ouverture de la lettre pour s’adresser à un lectorat spécifiquement féminin. Le but de cet appel consiste à interpeller les femmes au foyer pour les inciter à se libérer des chaînes qui les asservissent. La lettre fait écho à un autre « appel aux ménagères74 » ayant récemment été publié dans le journal. On peut ainsi penser qu’il s’agit d’une référence à la lettre du Réveil de la femme, parue quelques semaines plus tôt. Madame Élise revient sur la nécessité de former des groupes féminins autonomes, idée clairement évoquée dans l’appel signé par le cercle. Les lettres s’inscrivent dès lors dans un rapport d’interdiscursivité qui prouve qu’elles atteignent des lectrices dans la presse anarchiste. Cette révélation de Madame Élise montre également que les lettres jouent un véritable rôle sur le plan du militantisme puisqu’elles ont un impact réel sur la mobilisation des femmes. Bien plus que des textes de dénonciation, elles remplissent une fonction organisationnelle dont les épistolières savent mesurer la portée. Madame Élise fait valoir un discours très similaire à celui véhiculé par le Réveil de la femme. Elle insiste en effet sur le rôle spécifique des femmes au sein de la lutte anarchiste :
La femme est bien souvent la conseillère de l’homme, et combien de fois, dans son milieu elle peut lui donner de bons conseils et l’aider à propager ses idées libertaires et sublimes. Et puis, non content de cela, il n’y a qu’elle qui puisse développer ses enfants et leur faire comprendre qu’il ne faut ni maîtres ni valets ; ni exploiteurs ni exploités75.
32Décrite comme la conseillère de l’homme et l’éducatrice des enfants, la femme doit mettre à profit ses compétences différenciées pour participer pleinement à l’évolution des mentalités.
33Un an plus tard, La Révolte diffuse une lettre du groupe La Femme libre dans le premier numéro du mois d’avril. Cette lettre porte sur les rencontres hebdomadaires organisées par le groupe, qui se tiennent à Paris. Les origines du groupe, de même que l’identité de ses membres, ne semblent pas avoir été retrouvées jusqu’à présent. Les réunions servent à faire avancer les réflexions au sujet de la condition sociale des femmes. La lettre est d’ailleurs rédigée au féminin pluriel, stratégie d’écriture qui témoigne d’une volonté commune de participer à l’éveil d’une conscience de genre. S’affichant à travers une voix collective qui traduit les liens de solidarité entre ses membres, le groupe fait état de la surveillance étroite à laquelle il est régulièrement confronté :
Nous sommes très étonnées de voir que chaque fois que notre groupe se réunit, une demi-douzaine de ces sortes d’individus que l’on nomme gardiens de la paix ou vulgairement sergots, stationnent devant le local où se tiennent nos séances et ont ordre, à ce qu’ils disent, d’y demeurer jusqu’à ce que notre réunion soit terminée76.
34D’une part, ce passage peut être lu comme une mise en scène du groupe qui cherche à souligner le caractère inquiétant de sa propagande. Une telle représentation légitimerait ainsi sa place au sein d’un mouvement dont l’image médiatique est indissociable des tentatives répétées de répression auxquelles il doit faire face. D’autre part, ce passage peut être interprété comme un témoignage historique qui prouve que les réunions organisées par La Femme libre étaient réputées dangereuses. Si c’était bel et bien le cas, cette lettre fournirait un élément de réponse à l’une des questions posées par Laurent Gallet dans Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon au sujet du militantisme féminin.
35Contrairement au militantisme masculin, l’historien avance – à juste titre – qu’il existe très peu de traces des activités menées par les femmes au sein du mouvement anarchiste. Il s’étonne notamment de l’absence de rapports policiers au sujet des activités organisées par le groupe Louise Michel qui s’est pourtant distingué des autres groupes de son époque – tant masculins que féminins – de par sa longévité exceptionnelle et sa propagande vigoureuse. S’interrogeant sur les motifs qui pourraient expliquer le désintérêt des autorités vis-à-vis d’un groupe aussi actif, Laurent Gallet suggère les pistes de réflexion suivantes :
La police de l’époque estimait-elle que la politique était affaire d’hommes ? Que des femmes ne représentaient que peu de danger d’agitation ? Mais peut-être que, plus prosaïquement, le commissaire spécial ne disposait pas d’indicatrice qui aurait pu infiltrer le groupe Louise-Michel77.
36Bien qu’il soit impossible de résoudre ces interrogations à l’aide d’un seul exemple, la lettre de La Femme libre projette néanmoins l’image d’un groupe de femmes dissidentes qui aurait incarné une menace importante aux yeux des autorités policières. Et c’est justement parce qu’il milite en faveur de l’émancipation sociale des femmes que le groupe est traqué par les forces policières : « Probablement que le gouvernement voit dans l’émancipation de la femme un grand danger pour sa sûreté, pour qu’il prenne ainsi des mesures78. » Cet aveu indique que les idées révolutionnaires portées par les militantes sont d’autant plus fortes qu’elles s’inscrivent en faux contre une image traditionnelle des femmes. La menace incarnée par le groupe est donc double puisqu’elle concerne sa posture à la fois anarchiste et féministe.
37En effet, La Femme libre promeut une représentation des femmes qui contraste avec celles véhiculées dans les appels signés par le Réveil de la femme et Madame Élise. Le groupe n’essaie pas de s’inscrire dans une norme de genre en revalorisant les rôles traditionnels féminins. Au contraire, il met en avant une représentation de la militante qui mène des activités susceptibles d’ébranler les fondements de la société. D’ailleurs, cette lettre ne correspond pas à un appel puisqu’il s’agit ici d’un groupe de femmes déjà constitué qui entend s’inscrire dans la lignée du penseur anarcho-communiste Pierre Kropotkine :
Mais, loin de nous l’idée de nous en plaindre, nous l’en félicitons au contraire ; car, comme le dit très bien Kropotkine « la persécution est le meilleur moyen de propager une idée » et, puisque le gouvernement nous voit assez fortes pour se donner la peine de s’occuper de nous, nous n’avons qu’à nous en réjouir et à continuer plus activement notre œuvre de propagande émancipatrice et révolutionnaire79.
38Non seulement le groupe retourne à son avantage la répression dont il est victime, mais il vient également situer le groupe dans un héritage anarchiste plus large.
Les lettres ouvertes
39En parallèle des groupes féminins, quelques femmes écrivent des lettres ouvertes de facture individuelle dans la presse anarchiste. La production épistolaire des femmes reste toutefois beaucoup moins importante que celle des hommes. Il est cependant difficile d’établir avec certitude les raisons qui expliquent le faible pourcentage d’épistolières dans les périodiques. Les journaux anarchistes reçoivent-ils très peu de lettres de femmes ou choisissent-ils de ne pas publier celles qu’elles leur adressent ? À la fin de l’année 1887, L’Idée ouvrière diffuse une lettre signée « Une de vos lectrices assidue » dans la rubrique « Communications et correspondances ». Cette lettre, envoyée de Marseille, évoque une société philanthropique au sein de laquelle l’autrice occupe un rôle de préposée auprès des enfants en bas âge et des adolescents issus de familles défavorisées. Bien que la vocation de cette association demeure floue, l’autrice explique clairement que celle-ci cherche à former des « hommes robustes, sains d’esprit, et libres80 ». L’épistolière se présente comme une correspondante qui entend rapporter des nouvelles locales, cherchant à informer le journal d’une situation vécue à l’intérieur de l’association féminine.
40Entremêlant l’information et la dénonciation, la lettre prend pour point de départ une proposition énoncée par une des membres de la société qui estime que leur engagement mériterait d’être récompensé par le gouvernement. Admettant la portée stimulante des récompenses fondées sur la reconnaissance morale plutôt que sur l’argent, l’autrice y entrevoit néanmoins un potentiel de dégénérescence pour leur organisation. Elle soutient que l’intervention du gouvernement dans leurs affaires privées n’aurait pour effet que de pervertir leur cause : « la corruption sociale invétérée se répandand [sic] tellement vite dans le cœur des jurys, qu’on verrait bientôt le caffarelisme s’étendre, et gangrener cette institutiou [sic], et en souiller le caractère sacré81 ». La présence du néologisme « caffarelisme » rappelle les métaphores entomologiques couramment employées au xixe siècle. Elles apparaissent chez plusieurs libertaires, notamment sous la plume de Paule Minck et de Louise Michel qui, dans le pamphlet Les Mouches et les araignées et dans le roman Les Microbes humains, recourent au symbole des araignées pour représenter l’élite dirigeante. Ici, le « caffarelisme » renvoie à l’image d’un gouvernement susceptible de contaminer une œuvre édifiante en encourageant les élans de générosité par le biais de récompenses financières.
41L’autrice recourt à un néologisme inspiré d’un terme qui circule déjà dans les milieux ouvriers. Le terme « cafard », parfois écrit avec deux « f », est en effet un surnom employé dans les ateliers pour désigner les ouvriers bonnetiers82. Il possède une signification particulière pour les socialistes qui lui prêtent une connotation révolutionnaire, comme en témoigne une chanson populaire du militant Étienne Pédron83. Chez « Une lectrice assidue », le « caffarelisme » désigne l’attitude d’un gouvernement bourgeois qui nuit d’autant plus aux révolutionnaires qu’il feint d’appuyer leur cause. L’image du cafard permet à l’autrice de mettre au jour une critique anticapitaliste de l’État en s’opposant aux réformes gouvernementales. Pour elle, la seule récompense envisageable repose sur les liens de réciprocité et d’entraide qui se développent en marge des rapports marchands traditionnels. C’est d’ailleurs en ce sens que cette lettre est digne d’intérêt pour le journal qui y voit l’expression de sa propre ligne éditoriale. Sous le texte, apparaît ainsi une courte intervention, provenant vraisemblablement de la rédaction, qui vise à appuyer la déclaration de l’autrice :
Puisque vous êtes imbue de sentiments généreux, citoyenne, venez avec ceux qui ont toujours lutté et souffert, du berceau à la tombe […] Venez avec nous, renforcer l’innombrable et grossissante légion des Révoltés Internationaux, venez en y joignant votre activité, votre intelligence, votre énergie, votre dévouement et votre courage, nous donner la main pour hâter le coup de collier qui doit faire disparaître pour toujours le vieux monde, sur les ruines duquel devra pousser une humanité nouvelle, saine et forte84.
42Non seulement le journal reconnaît les valeurs militantes de cette citoyenne, mais il l’invite également à rejoindre les rangs révolutionnaires. La lettre, qui défend avec exemplarité les idéaux antiautoritaires, trouve donc sa place dans un journal comme L’Idée ouvrière.
43Le 18 janvier 1890, Louise Duval publie une lettre dans La Révolte au sujet d’un appel à souscription qu’elle vient de lancer. Un peu plus tôt, elle avait fait appel au journal pour mobiliser de l’argent destiné à financer un voyage personnel à l’étranger. Ce voyage devait servir à « adoucir [l]a peine85 » de son compagnon Duval qui lui envoie d’ailleurs régulièrement des messages depuis sa cellule de prison. Or, elle annonce qu’elle doit retarder son départ, initialement fixé au 15 décembre 1890, en raison du manque de fonds pour couvrir les dépenses minimales engagées par son projet de visite. Dès lors, elle prie le journal de relancer son appel afin de réussir à amasser une somme plus importante. La lettre, signée Louise Duval, est accompagnée de l’adresse civique de l’autrice, domiciliée au 63 de la rue Ramey à Paris. Si la lettre ne fournit aucune indication biographique précise à propos de Louise Duval, il reste possible d’émettre une hypothèse quant à son identité véritable. Il pourrait s’agir de la compagne de Clément Duval, anarchiste parisien condamné aux travaux forcés en 1887 pour un incendie déclenché dans un hôtel de la rue Monceau. Déporté aux Îles-du-Salut, Duval est emprisonné pendant quatorze ans jusqu’à ce qu’il parvienne à s’évader en 1901 lors de son transfert à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane française86.
44La lettre de Louise Duval laisse croire que Clément Duval pourrait être le compagnon qu’elle tente d’aller rejoindre puisque sa date de publication coïncide avec l’époque où il est emprisonné hors du pays. Celui qui collaborait au journal Le Révolté, ancêtre de La Révolte, s’était d’ailleurs lui-même adressé à Jean Grave en juillet 1901 pour lui demander cinq cents francs afin de rester en Guyane anglaise où il s’était alors réfugié87. En réponse à la lettre de Louise Duval, La Révolte s’engage à continuer à solliciter de l’argent pour elle, en précisant que la somme recueillie sera remise à un certain Decker qui déterminera avec elle les modalités de son départ. Intermédiaire entre la requérante et le journal, Decker pourrait être le tailleur syndicaliste prénommé Joseph88 qui, comme Clément Duval, a été membre du groupe anarchiste parisien la Panthère des Batignolles89. Aussi brève soit-elle, la lettre de Louise Duval rend compte du rôle que jouent les femmes au niveau du soutien des anarchistes. Elle révèle que celles-ci prennent souvent en charge des tâches invisibles qui sont pourtant indispensables à la survie du mouvement et des militants. C’est l’un des enjeux abordés par l’historien Vivien Bouhey qui souligne que les femmes ont été « un pivot de la sociabilité anarchiste90 » dans un monde à prédominance masculine91.
45Louise Duval se présente comme une compagne qui, si elle travaille dans l’ombre du mouvement, vient néanmoins s’inscrire dans un événement ayant eu un fort retentissement au sein des milieux militants. De plus, sa lettre incarne de manière exemplaire l’une des formes de solidarité encouragées par La Révolte qui tente fréquemment de centraliser de l’argent au profit des familles des détenus politiques. Elle exprime en effet la sensibilité très forte que manifeste le journal à l’égard des victimes de la répression. Elle donne également à voir aux lecteurs une femme qui n’hésite pas à voyager – en solitaire et à l’étranger – par solidarité envers un camarade. Mais la manière dont le journal entend gérer l’argent jette un éclairage sur la liberté relative accordée aux femmes dans le mouvement. L’argent doit d’abord passer entre les mains des hommes avant d’aboutir dans celles de Louise Duval. En définitive, il reste pertinent de s’interroger sur l’usage qu’elle a pu faire de cet argent, Clément Duval ayant tenté de s’évader de prison à une vingtaine de reprises avant de réaliser ses vœux en 1901. Louise Duval aurait-elle été impliquée dans l’un de ces projets d’évasion ?
Une tribune libre pour Louise Michel
46Parmi les épistolières de la presse anarchiste, Louise Michel est la plus prolifique. La militante accorde une place importante à la correspondance autant dans sa vie privée que dans l’espace du journal. Dès son jeune âge, elle entretient une relation épistolaire soutenue avec Victor Hugo, à qui elle fait d’ailleurs lire sa poésie. Elle rédige également de nombreuses lettres pendant ses périodes d’enfermement, notamment à la prison de Versailles et durant sa déportation en Nouvelle-Calédonie. Xavière Gauthier a rassemblé plus de 1 290 lettres écrites par Louise Michel entre 1850 et 1904. Cette recherche documentaire colossale montre l’attachement de la militante à la correspondance, dont elle se sert pour maintenir des relations à distance et réagir à l’actualité politique dans l’urgence. Les lettres qu’elle publie dans La Révolte et Le Père peinard, de 1899 à 1890, ont en commun de faire intervenir sur la scène publique des conflits vécus dans la sphère privée. Le 21 juin 1890, Louise Michel fait paraître dans La Révolte une lettre intitulée « Réponse à de nouvelles accusations » afin de répliquer à un article récemment paru dans le journal La Bataille. Cet article l’accuse d’entretenir des liens secrets avec le boulangisme – courant politique qui rassemble des républicains révisionnistes et des monarchistes, aspirant de concert au renversement de la Troisième République. Indignée, l’anarchiste envoie une dépêche à La Révolte dans laquelle elle nie que des femmes boulangistes lui ont été spécialement envoyées. Elle dément également la rumeur selon laquelle on lui aurait dicté une lettre au profit du quotidien français L’Intransigeant, journal boulangiste fondé par le financier Eugène Mayer.
47À cette époque, Louise Michel vient de quitter la prison de Vienne où elle a été enfermée pour avoir prononcé un discours dans le cadre des grands meetings anticapitalistes organisés à Saint-Étienne. Ces rassemblements entraînent des manifestations et des émeutes, lors de la journée des travailleurs à Vienne le 1er mai 1890, lesquelles se soldent par une répression sévère ayant pour conséquence de traîner plusieurs anarchistes en justice. Par solidarité envers les autres émeutiers détenus, Louise Michel refuse de bénéficier de la liberté provisoire qui lui est accordée. Après « quatre jours de délire furieux92 » durant lesquels elle vandalise sa cellule de prison, elle fait l’objet d’une ordonnance de non-lieu à la suite de laquelle elle est transférée à l’hospice de Vienne. Elle est ensuite graciée par Ernest Constans, ministre de l’Intérieur, qui souhaite alors contenir de futurs débordements93. Dans la presse anarchiste, Louise Michel revient à maintes reprises sur cet épisode pour dénoncer la grâce qu’elle n’a jamais cherché à obtenir. Cette dénonciation apparaît notamment dans une lettre ouverte adressée au juge d’instruction de Vienne, dans laquelle elle réclame clairement sa place parmi les inculpés du procès94.
48Dans la lettre envoyée à La Révolte le 21 juin 1890, Louise Michel prend non seulement la plume pour démentir ses prétendues affiliations avec le boulangisme, mais également pour essayer de redresser son image publique. Elle entend ainsi assumer la pleine responsabilité de ses actions : « Je n’ai jamais été irresponsable, mais indignée, furieuse. Je n’ai pas mérité l’infamie d’une grâce de Constans. Vive l’Anarchie95 ! » Cette lettre est précédée d’un extrait de l’article publié dans La Bataille qui est repris par la rédaction de La Révolte afin de contextualiser la polémique. Le propos de Louise Michel est ensuite introduit dans les pages du journal à l’aide de la formule suivante : « [n]otre ami indignée nous adressa la protestation qu’on va lire96 ». L’accord masculin du terme « ami », suivi de l’adjectif féminin, donne l’image d’une militante qui serait mi-homme, mi-femme. L’incursion du journal dans le conflit transforme par ailleurs la lettre en espace de prise de position collective. En endossant le discours de l’autrice, le journal vient se positionner par rapport aux autres organes de presse. La lettre témoigne dès lors de la manière dont les correspondances établissent un pont entre les différents périodiques, en permettant à La Révolte d’investir les conflits d’idées qui teintent le paysage politique de son époque. L’intervention du journal est d’autant plus efficace qu’elle passe presque inaperçue, alors qu’elle constitue le cadre énonciatif même de la lettre.
49En outre, la protestation de Louise Michel repose sur un collage fabriqué par le journal. Louise Michel donne à lire aux lecteurs une lettre qui en comporte une autre, diffusée quelques jours plus tôt dans le journal L’Égalité. Au-delà du propos qui y est véhiculé, c’est la mise en scène de cette courte lettre qui mérite d’être examinée : « Avant-hier en rentrant chez moi, courbée comme un chien galeux sous la grâce de Constans, j’ai écrit quatre lignes qui ont été publiées dans quelques journaux, notamment L’Égalité97. » Louise Michel recourt à une logique de circularité ayant pour effet de montrer la cohérence de ses actions et de ses idées en mobilisant l’activité journalistique comme preuve. En convoquant cette seconde lettre, elle fonde donc sa protestation sur l’autorité même du journal. Le collage des lettres devient en effet une stratégie pour faire valoir son témoignage dans l’espace public, la presse anarchiste se portant comme la garante du discours énoncé. Car si Louise Michel condamne les « monstruosités98 » qui circulent à son sujet dans la grande presse, elle les considère comme une conséquence directe de la grâce lui ayant été accordée par le ministre Constans. Cette dernière est présentée comme le premier moment d’une série de persécutions répétées qui auraient trouvé leur écho dans les journaux. Dans cette perspective, la lettre de Louise Michel devient une façon de mettre en place le procès qu’elle n’a jamais eu à Vienne en 1890. Le journal apparaît dès lors comme un tribunal populaire qui participe à la reconstruction de son image publique.
50En septembre 1890, Louise Michel publie une lettre similaire dans Le Père peinard, intitulée « Babillarde de Louise Michel ». Louise Michel est l’une des rares femmes à collaborer au Père peinard et la seule à y signer un nombre significatif d’écrits99. L’anarchiste prend à nouveau la plume pour s’exprimer à propos de ses prétendues affiliations avec les milieux boulangistes. Elle infirme la rumeur selon laquelle elle aurait envoyé une lettre à la duchesse d’Uzès100 – l’une des femmes évoquées implicitement dans l’article de La Bataille101. On l’accuse d’avoir promis à la duchesse le vote des anarchistes pour soutenir l’élection d’un candidat boulangiste. Encore une fois, la lettre fait office de tribune qui vise à démentir les ouï-dire et à défendre son engagement politique :
La lettre insérée dans Les Coulisses du Boulangisme, à propos de l’élection du 22 septembre, et adressée à Mme d’Uzès est un faux. C’était aussi une ânerie, que les imbéciles seuls peuvent croire ; tout le monde sachant que je regarde le suffrage dit universel comme un os pourri que les multitudes rongent sous la République parlementaire : le plus hypocrite et le plus dégoûtant de tous les gouvernements qui vont s’écrouler ensemble. Les multitudes passant sur le monde, comme l’Océan, en laveront les iniquités, pour que l’Humanité s’y groupe en pleine liberté, en pleine harmonie, dans la Société universelle : l’Anarchie102.
51Du même coup, elle fait la promotion des idées révolutionnaires en appelant de ses vœux le triomphe social de l’anarchie. La lettre est précédée d’un court texte qui explique les circonstances entourant la polémique. Écrit en argot, ce texte ne peut avoir été écrit par nul autre qu’Émile Pouget, fondateur et principal rédacteur du journal où il s’est fait connaître pour « sa gouaille faubourienne103 » et sa « langue pittoresque du Moulin de la Galette104 ». L’intervention de Pouget opère un dédoublement de l’énonciation, sa voix se superposant à celle de Louise Michel pour insister sur la place que le journal occupe dans le paysage médiatique. L’auteur prend à partie Mermeix105, décrit comme « un des plus galbeux croque-morts de la Boulange106 ». Cette opposition lui permet ainsi de s’inscrire en faux contre « le Fig107 », quotidien ayant diffusé les révélations du boulangiste sur cette fameuse lettre attribuée à tort à Louise Michel.
52La lettre de Louise Michel repose sur un imaginaire épistolaire articulant le privé et le politique. Elle apparaît comme une tentative de réparer publiquement une lettre falsifiée envoyée à un particulier. Dans sa correspondance privée, Louise Michel déplore à maintes reprises la circulation de fausses lettres écrites par des individus malveillants qui tentent de se faire passer pour elle. À certains moments, les témoignages de l’anarchiste laissent croire à une véritable conspiration destinée à ternir sa réputation. En ce sens, la lettre publiée dans Le Père peinard constitue un prolongement des échanges épistolaires – tant authentiques qu’apocryphes – qui ont lieu dans la sphère intime. Le topos de la correspondance opère donc un rapprochement entre le personnel et le politique. De plus, la lettre s’inscrit dans un rapport d’interdiscursivité avec d’autres lettres publiées dans la presse militante. Dans L’Égalité et La Révolte108, Louise Michel évoque à nouveau cette lettre truquée envoyée à la duchesse d’Uzès. L’usage que fait Louise Michel de cette lettre donne dès lors du poids à « une existence où privé et politique ont été constamment mêlés109 ».
53En parallèle, Louise Michel diffuse deux lettres dans La Révolte, dans lesquelles elle réplique à des critiques dirigées contre ses œuvres littéraires. Publiée le 5 avril 1890, la première fait état des tensions survenues entre elle et l’éditeur de ses mémoires, F. Roy. Louise Michel évoque la menace d’un procès qui guette le second volume des Mémoires dont le premier tome est paru en 1886110. L’éditeur du premier volume, qui revendique la propriété de l’œuvre, reproche à Louise Michel d’accorder le primat à ses démêlés judiciaires au lieu d’esquisser un portrait de sa vie privée. L’anarchiste répond à cette attaque en insistant sur l’indissociabilité de son vécu personnel et de ses activités militantes. Non seulement elle affirme n’avoir aucun renseignement personnel à cacher, mais elle soutient que les tribunaux occupent une place réellement centrale dans sa vie. Louise Michel refuse de subordonner ses écrits aux exigences commerciales d’un éditeur qui cherche à infléchir son discours autobiographique :
L’éditeur des mémoires s’adressera aux tribunaux, le second volume lui paraissant ne devoir contenir que la vie privée de l’auteur et non les réunions, les tribunaux, questions qui remplissent son existence. […] Que l’éditeur s’adresse aux tribunaux s’il le juge convenable ; moi, je m’adresse à mes seuls juges la presse et le public. Quand j’aurai effeuillé dans les journaux les six cents pages du second volume, il sera libre de les prendre, il les a même payées d’avance ; mais je ne puis lui donner autre chose, n’ayant jamais écrit sur mesure et ne voulant pas commencer111.
54Ici, elle ridiculise surtout sa vision d’un récit personnel détaché du contexte politique dans lequel il s’enracine. Louise Michel présente de nouveau le journal comme une sorte de tribunal populaire. Si l’anarchiste craint aussi peu les tribunaux, c’est parce qu’elle estime que les véritables juges sont la presse et le public. L’épistolaire correspond dès lors à un modèle d’écriture à travers lequel elle peut accéder à une véritable forme de justice sociale.
55À la fin de l’année 1890, l’autrice s’explique encore sur sa pratique de la littérature dans une lettre envoyée à La Révolte. Elle réagit cette fois à une critique diffusée deux semaines plus tôt dans le supplément littéraire du journal au sujet de sa pièce de théâtre La Grève. Écrite au moment où elle séjourne à Londres, cette pièce est portée à la scène au théâtre de la Villette le 20 décembre 1890. La salle accueille alors environ 700 spectateurs, dont 250 anarchistes qui, aux entractes, entonnent en chœur des chants révolutionnaires112. Louise Michel signe un « mélodrame historique113 » qui fait le procès de la société bourgeoise capitaliste en encourageant la révolte populaire. Si le public semble apprécier la pièce, Monique Surel-Tupin souligne que sa réception critique est beaucoup moins consensuelle dans l’espace médiatique114. Parmi les journalistes qui expriment des réserves envers la pièce figure un collaborateur anonyme du journal La Révolte. Il dénigre le caractère invraisemblable du drame qui s’incarnerait à travers les traits exagérés des personnages et les effets recherchés par la musique. Le but de la littérature, selon ce critique, est « la recherche du vrai115 » qui repose sur la nécessité de « ne pas forcer la note, de ne pas chercher à viser l’effet116 ». En réalité, il se montre surtout agacé par la tradition générique dans laquelle s’inscrit la pièce qui « sen[t] trop le mélodrame117 » et « ôt[e] l’illusion du vrai118 ». Il applaudit néanmoins « de grand cœur au souffle de révolte dont est imprégnée119 » la pièce, lui reconnaissant une certaine dose de virilité. On retrouve dans cette déclaration un des clichés fréquemment associés à la figure de Louise Michel qui se situerait à la croisée du masculin et du féminin. La faiblesse de la pièce résiderait, en fin de compte, dans son appartenance au genre mélodramatique qui contrasterait avec une littérature socialiste axée sur un idéal de vérité.
56Dans sa lettre, Louise Michel revient sur les principaux aspects de son œuvre qu’elle estime avoir été mal interprétés, soit l’importance accordée à la musique et les visées morales de l’intrigue. D’une part, elle justifie la présence de la musique dans sa pièce en inscrivant cette dernière dans la grande tradition des mélodrames dont l’intrigue littéraire est rythmée par une trame musicale. D’autre part, elle se défend d’avoir ancré son drame dans un discours moralisateur qui enseignerait que la vertu doit toujours être récompensée. Louise Michel rappelle qu’elle ne cherche pas à proposer une œuvre édifiante, mais à donner au contraire l’image d’une société injuste et imparfaite : « À moins que notre ami ne regarde la mort comme une récompense (dans ce cas il est dans le vrai), il ne peut pas dire que ceux des personnages qui agissent bien sont récompensés puisqu’ils meurent avant le triomphe de leur cause120. » Ici, l’autrice prend ses distances vis-à-vis du mélodrame qui se termine généralement sur une fin heureuse en assurant la victoire des bons et le châtiment des méchants.
57Dans cette perspective, il reste pertinent de s’interroger sur l’usage critique que Louise Michel fait du mélodrame. Héritier du drame bourgeois, le mélodrame est un genre à succès qui entremêle le pathétique et le spectaculaire dans une visée d’édification morale121. C’est d’ailleurs pour ces mêmes raisons qu’il a longtemps été malmené par la critique littéraire. N’empêche qu’il se présente comme un genre connu qui constitue, aux yeux de plusieurs, l’un des ferments de la culture populaire. Si le mélodrame ne peut que déplaire à un critique voyant dans le drame socialiste la quintessence de la littérature engagée, il semble mobilisé de manière tout à fait consciente par Louise Michel qui souhaite atteindre un vaste public. En puisant dans un genre codifié, elle exploite des archétypes et des référents communs qui lui permettent de véhiculer de manière encore plus efficace son discours révolutionnaire.
58Bien que Louise Michel compte « sur une juste rectification122 » de la part de « l’ami si bienveillant qui a fait le compte rendu de La Grève123 », La Révolte reste campée sur ses positions. Car au-dessous de la lettre, la rédaction fait paraître une réponse qui justifie les motifs ayant été convoqués pour juger son drame. Cette note laisse donc croire que le compte rendu a été rédigé par la rédaction elle-même. À propos de la thématique de la vertu, le journal affirme qu’il s’agit d’un malentendu avec l’autrice qui aurait pensé, à tort, que La Grève était directement visée par la critique. Selon le journal, cette dernière s’adressait plus largement au genre du mélodrame. Du point de vue de la musique, il réitère toutefois que le caractère excessif des chants constitue bel et bien une entrave à l’illusion réaliste :
Certes, le compte rendu de La Révolte comparé aux comptes rendus dithyrambiques de L’Égalité et de L’Intransigeant, a pu paraître froid, et cela semble étrange que ce soit un journal anarchiste qui fasse des réserves sur l’œuvre d’une anarchiste, mais nous estimons que nous nous devons à tous la vérité et que la camaraderie n’a rien à voir dans les actes de propagande. Nous parlons, agissons et jugeons d’après notre idéal, et en littérature anarchiste, notre idéal, est le vrai, le réel124.
59Au nom de l’indépendance de la critique littéraire, La Révolte n’hésite pas à remettre en cause l’œuvre d’une anarchiste qui ne se conformerait pas à l’idéal de la littérature réaliste. Or, c’est justement en se situant à la croisée d’un « romantisme révolutionnaire et [d’un] réalisme paroxystique125 » que la pièce de Louise Michel confère une portée politique au mélodrame.
L’activité journalistique de Louise Michel
60Au cours de la décennie 1880, l’activité journalistique des femmes, en dehors de l’épistolarité, reste très rare dans la presse anarchiste. Louise Michel fait toutefois exception à cette règle, y publiant une production textuelle importante126. Entre 1886 et 1890, elle rédige une trentaine d’écrits dans La Révolution cosmopolite, L’Idée ouvrière, L’Attaque et La Révolte. Elle signe des textes qui empruntent à des genres littéraires variés, dont la poésie, le feuilleton romanesque et l’article journalistique. En parallèle, elle publie également plusieurs œuvres en volume, dont les romans Les Microbes humains, Le Monde nouveau et Le Claque-dents, parus aux éditions Dentu. Cette période représente un moment fort de la trajectoire de Louise Michel qui mène une vie militante active tout en donnant forme à une production littéraire à la fois abondante et diversifiée127. La popularité qu’elle a acquise dans les milieux anarchistes tend à accorder une légitimité préalable à ses interventions journalistiques128. Inversement, la presse produit autour de Louise Michel un discours et une imagerie qui participent à la construction de sa célébrité politique129.
61Louise Michel crée une production textuelle protéiforme, qui présente néanmoins une cohérence sur le plan idéologique. En effet, elle donne à lire de nombreux poèmes qui transposent dans la littérature les idées qu’elle défend dans ses articles journalistiques. De la même manière, littérature et politique sont inséparables dans ses feuilletons romanesques diffusés dans La Révolution cosmopolite et L’Idée ouvrière. Les textes de la militante reposent d’ailleurs sur un important processus de recyclage, plusieurs d’entre eux faisant l’objet de réécritures grâce auxquelles elle adapte son discours à de nouveaux contextes de publication. Cette démarche fait écho à la « méthode de collage130 » qu’elle exploite dans ses mémoires et dans ses romans en y remaniant des coupures de presse pour déployer son écriture. Dans un cas comme dans l’autre, l’écriture journalistique apparaît comme un matériau mouvant qui reflète sa vision d’un monde en constante (r)évolution.
62Chez Louise Michel, l’expression littéraire constitue un mode d’intervention spécifique qui se veut complémentaire à l’action politique. Dans une lettre ouverte publiée en première page du numéro inaugural de La Révolution cosmopolite, elle explique les raisons qui la poussent à collaborer avec ce journal. L’intérêt de l’écriture réside dans le pouvoir de communication qu’elle offre aux militants. L’autrice accorde une portée révolutionnaire à l’écriture en la distinguant de la propagande par le fait : « L’internationale des idées ! celle-là est la plus terrible ; – on ne peut ni arrêter ni mitrailler l’idée ; plus on la remue, plus les vents contraires soufflent contre elle, plus elle s’étend et flamboie131. » Contrairement à l’action militante, l’écriture résisterait à toutes formes de répression politique. Cette courte lettre renferme une dimension métaréflexive soulignant l’importance de la propagande par l’écrit dans le processus qui doit mener à l’avènement du nouveau monde. Si l’action et l’écriture représentent les deux facettes d’une même lutte pour Louise Michel, la littérature ne se réduit pas pour autant à une variante du politique. La littérature offre un autre cadre pour penser l’anarchisme, en le projetant sous la forme d’un imaginaire dont la portée symbolique dépasse le simple reflet didactique.
Poétiques de la révolution
63Dans La Révolution cosmopolite, L’Idée ouvrière et L’Attaque, Louise Michel propose des poèmes qui mettent en forme un topos de la révolution. La révolution constitue un motif qui repose sur le principe du matérialisme historique. Ce principe politique, cher aux anarchistes, prend pour postulat que les changements historiques sont déterminés par les rapports sociaux et, plus particulièrement, par la lutte des classes. La nature et les animaux sont les principaux opérateurs textuels mobilisés par Louise Michel pour évoquer le processus révolutionnaire. Dans « L’Atlantide », l’autrice dépeint la révolution sociale à travers une série d’images inspirées de la nature. Île mythique, l’Atlantide représente un monde utopique qui aurait disparu après avoir été englouti dans l’océan. Ce monde, décrit pour la première fois dans Les Dialogues de Platon, correspond à une allégorie qui rappelle l’état d’une vie idyllique sur terre. De la même manière, il est associé chez Louise Michel à la résurgence d’un paradis perdu se manifestant à travers un champ lexical de la mer :
La mort qui va soufflant sur les races humaines,
La nature en travail et l’infini géant,
Jetant l’homme ou le ver pour engraisser les plaines, en attendant que l’onde y passe en murmurant.
Des flancs du Ténériffe agité de tempêtes,
Au roc de Gibraltar peut-être avec terreur
On entendra mugir les vagues et les faîtes
Et le vieux continent émergera vainqueur132 !
64Le cycle de reproduction de la vie symbolise le processus de transition devant mener à la réapparition d’une Atlantide disparue. Louise Michel s’emploie ainsi à « naturaliser le sens de l’histoire133 » pour « montrer la nécessité134 » d’un monde nouveau. En convoquant des métaphores naturalistes, elle met en lumière l’inévitabilité de la révolution sociale.
65Cette évocation d’un univers autorégulé, visant à expliquer le mouvement de l’histoire, apparaît dans plusieurs articles journalistiques de Louise Michel. Dans « L’homme libre sur la terre libre », cette dernière pense l’émancipation sociale sur la base de l’évolution de la science et du progrès : « Si nous croyons à la science, au progrès, nous sommes obligés de penser que l’homme est destiné à avoir son complet développement135. » La libération de l’humanité s’inscrit dès lors dans la logique d’une évolution perpétuelle des phénomènes naturels et sociaux. Une telle idée revient chez plusieurs anarchistes, notamment sous la plume d’Élisée Reclus qui appréhende l’évolution comme une série de révolutions permanentes136. Louise Michel dépeint la révolution sociale comme un moment de transition, une « époque où à la fois râle le vieux monde et vagit le nouveau137 ». Le poème emprunte d’ailleurs une forme qui met en place cette dialectique temporelle. Chacune des huit strophes du poème est structurée en un quatrain dont les vers riment selon un schéma croisé. Les quatre premières strophes décrivent la redécouverte de l’Atlantide par l’homme qui, en descendant au fond de l’océan, retrouve les vestiges de cette civilisation ancienne. Les quatre dernières strophes sont, quant à elles, consacrées au processus naturel sous l’impulsion duquel celle-ci reprend progressivement forme. La structure fait ainsi écho à la thématique développée dans le poème, les strophes créant un effet miroir qui permet de bien distinguer les deux moments clés de la révolution sociale : le premier étant lié à la rencontre de l’homme avec la cité idéale disparue, le deuxième étant associé au processus de mutation qui participe à l’avènement de la société future.
66Si le thème de l’Atlantide renvoie à une légende plutôt qu’à un mythe sous la plume de Louise Michel, c’est bien parce que le poème cherche à mettre en lumière le caractère inéluctable de la révolution sociale. Ainsi, Claude Rétat soutient que le récit légendaire, et plus particulièrement « l’hypothèse d’un continent océanique138 », marque la poésie de Louise Michel qui dessine « la perspective d’une nouvelle époque géologique et sociale139 ». Pour raconter l’avènement du « futur monde nouveau140 », l’autrice puise dans des légendes qui inscrivent l’utopie dans un continuum historique avec des temps anciens. La légende permet donc à Louise Michel de brouiller les temporalités et d’esquisser le futur à partir du passé, « la transition de la légende ancienne à la légende nouvelle141 » suggérant le passage naturel à une société anarchiste. Le poème « L’Atlantide » convoque un imaginaire des temps anciens pour mettre en lumière l’éternel retour de l’histoire. Le continent disparu est d’ailleurs comparé à la ville de Pompéi ayant réussi à renaître de ses cendres après l’éruption du Vésuve.
67L’évocation de l’Égypte ancienne, dont les récits auraient permis de conserver la mémoire de l’Atlantide, illustre la manière dont Louise Michel envisage l’écriture. À l’image de la « vieille Égypte [qui], seule, a gardé la mémoire de ce monde enfoui142 », l’écriture devient un moyen de perpétuer les légendes du passé afin de démystifier l’actualité. En effet, Louise Michel mobilise les légendes pour appréhender le présent à la lumière d’un horizon futur. C’est ainsi qu’elle révèle l’enclenchement du processus révolutionnaire dans le poème « Les noces rouges », paru dans L’Idée ouvrière en 1887 :
Le tocsin vibre dans l’espace,
Lentement il sonne le glas.
C’est la noce rouge qui passe,
La mort est assise là-bas –
La mort, de pourpre revêtue,
Aussi de flammes est la nue,
Tocsin, tocsin, sonne le glas !
Le glas !
C’est la légende qui se lève
Soufflant dans les clairons des vents.
Comme le flot qui bat la grève,
La foule monte en océans143 !
68La légende, ici, n’est pas qu’un récit susceptible de raconter l’avenir. Elle est l’incarnation même de l’expérience révolutionnaire. En opérant un brouillage entre le passé et l’avenir, elle permet donc « à l’utopie de se trouver en phase avec le monde réel144 ».
69Cet intérêt pour les légendes traverse l’œuvre de Louise Michel145 et marque les écrits qu’elle publie dans la presse anarchiste. Dans La Révolution sociale, l’autrice énonce clairement le pouvoir qu’elle accorde à ce type de récit : « Comme il faut attendre la prochaine bonne occasion pour récidiver l’apologie de faits qualifiés crimes, nous allons, par une série de légendes, transporter le lecteur loin des questions interdites en France (de par Alexandre III, empereur de toutes les Russies)146. » La légende apparaît comme une manière de faire de la propagande anarchiste, puisqu’elle possède la capacité d’attirer le lecteur sur les problèmes de la société actuelle tout en feignant de s’en écarter. Les récits légendaires de Louise Michel s’insèrent dans « la grande vogue folkloriste des années 1880 en France147 ». Or, leur originalité consiste à puiser dans un répertoire d’histoires populaires pour véhiculer un discours politique ancré dans un imaginaire antiautoritaire. Claude Rétat et Stéphane Zékian identifient quant à eux un paradoxe entre le passé idyllique évoqué dans des légendes comme « L’Atlantide » et la révolution rêvée par l’autrice. Ils soulignent en effet les contradictions entraînées par l’inscription du processus révolutionnaire dans un cycle naturel, procédé de représentation qui tendrait à « soustraire [la révolution] à l’influence humaine148 » et à « rendre inutiles les efforts militants de l’avant-garde149 ». La naturalisation de la révolution peut toutefois être interprétée comme une stratégie grâce à laquelle Louise Michel parvient à communiquer plus efficacement son discours révolutionnaire. D’ailleurs, elle n’hésite pas à puiser dans un style de poésie romantique qui est déjà assez dépassé en France.
70Dans cette perspective, il est possible de penser qu’elle mobilise des formes littéraires très codées pour assurer la meilleure réception possible de ses idées anarchistes. Louise Michel fait souvent appel à des genres populaires, un choix qui semble émaner d’une volonté d’élargir la base des sympathisants auxquels elle s’adresse. Dans le poème « Légende », paru le 4 septembre 1886 dans La Révolution cosmopolite, elle met en scène la révolution sociale à travers une imagerie de la nature qui récupère le motif du continent ressuscité. Cette représentation, inspirée des légendes bretonnes, invite à penser le processus révolutionnaire sous la forme d’un cycle naturel échappant à toutes formes d’intervention humaine. Mais elle peut également être perçue comme un moyen de rassurer les lecteurs susceptibles d’être inquiétés par la nouveauté révolutionnaire. De par ses origines populaires, la légende permet à Louise Michel de promouvoir l’anarchisme à travers un récit qui repose sur des référents communs et qui manifeste, dès lors, un caractère relativement inoffensif. Il serait toutefois erroné de réduire les légendes à un simple dispositif littéraire adopté par l’autrice. À plusieurs reprises, elle déclare que les contes et les légendes, transmis de manière orale, marquent son imaginaire depuis son enfance en Haute-Marne150.
71La légende présente aussi une certaine commodité pour l’autrice qui répond du même coup aux « attentes et aux possibles sociolittéraires151 » liés au genre féminin. En témoigne l’avant-propos qui ouvre la publication des poèmes « Dans les mers polaires » et « Soirs d’été » dans le deuxième numéro de L’Attaque. Ernest Gegout, directeur du journal, signe une brève présentation de ces poèmes, diffusés en primeur avant leur parution en recueil :
Après la lutte pour le salut de la Commune, Louise Michel, la grande Révolutionnaire, déposa le fusil et reprit la plume. Elle chanta merveilleusement, à ses frères d’exil, avec toute la poésie et la tendresse d’un cœur de femme, les multiples impressions de voyage à travers l’Océan et les souvenirs des rives lointaines152.
72Dans cet extrait, la pratique littéraire de Louise Michel est justifiée à l’aune de sa trajectoire politique. L’autrice est désignée avant tout comme une militante ayant troqué les armes pour l’écriture, une écriture qui incarnerait d’ailleurs certains traits féminins. La réception des poèmes passe dès lors par une représentation genrée de Louise Michel, dépeinte comme une femme sensible dont les chants poétiques auraient bercé ses camarades masculins. Cette image féminine de l’autrice contraste avec celle de la militante à qui l’on attribue la plupart du temps des traits de virilité153.
73En outre, Louise Michel convoque des allégories animales pour mettre en lumière la solidarité humaine. Alors que la révolution sociale revêt les traits d’une nature cyclique, la révolte des masses s’exprime quant à elle à travers la fable animalière. En 1888, L’Idée ouvrière publie « Chansons d’oiseaux », poème qui correspond à une fable dans laquelle des corbeaux, personnifiant le peuple esclave, unissent leurs efforts pour concourir à l’avènement des temps nouveaux. Louise Michel s’insère dans une tradition d’allégories animales à sens politique qui renvoie notamment aux fables de Jean de La Fontaine, s’étant lui-même inspiré d’Ésope pour critiquer la monarchie du xviie siècle154. Dans l’ouvrage Anthropologie structurale, Claude Lévi-Strauss associe le corbeau à une figure de médiation entre les états de vie et de mort. De par sa nature charognarde, celui-ci représente de manière exemplaire la vision d’un monde en décomposition que Louise Michel cherche à transmettre aux lecteurs. Le symbole est d’autant plus opérant que le plumage du corbeau rappelle la couleur noire du drapeau anarchiste :
Allez corbeaux, prenez sans crainte
Ces affreux et sacrés lambeaux ;
Contre vous n’ira nulle plainte,
Vous êtes purs, ô noirs oiseaux !
Allez vers les peuples-esclaves,
Allez ! semez le sang des braves,
Qu’il germe pour les temps nouveaux155.
74Ici, l’image du corbeau diffère de celle qui apparaît dans Le Corbeau et le renard, célèbre fable de Jean de La Fontaine dans laquelle l’oiseau se fait dérober son morceau de fromage par un renard rusé. Le corbeau ne représente plus l’oiseau dupé par la vanité humaine, mais il symbolise plutôt les révolutionnaires qui dévorent les restes de leurs camarades tombés au combat afin de nourrir les nouvelles générations de révoltés. Porteurs d’une mémoire collective, les corbeaux fomentent ainsi la lutte des classes en alimentant le peuple contre la société bourgeoise. Cette lutte répond d’ailleurs à l’idéal internationaliste des anarchistes puisqu’elle entend rassembler des oiseaux de la « Germanie [jusqu’]à l’Ukraine156 ».
75L’exploitation de l’allégorie animale revient également dans les articles journalistiques de Louise Michel, notamment dans « La trouée » publié dans La Révolution cosmopolite. L’autrice compare la solidarité humaine à différentes espèces grégaires comme les troupeaux de bisons : « Quand les bisons traversent les grandes prairies ébranlant le sol sous leurs pas, ils oublient leurs communes rancunes pour broyer ensemble les bandes de loups qui les harcèlent157. » À l’image des bisons, c’est l’instinct de solidarité qui guidera les individus vers l’abolition de l’autorité détenue par la classe dirigeante. L’allégorie animale atteint une dimension toute particulière dans le poème « L’autre Lucas », paru dans L’Attaque en août 1888, puisqu’elle se veut une clé de lecture de l’actualité politique. Publié en couverture du journal, le poème s’inspire de la vie d’un prêtre breton, Pierre Lucas, ayant tenté d’assassiner Louise Michel à la salle de l’Élysée du théâtre de la Gaîté, quelques mois plus tôt. Le 22 janvier 1888, Pierre Lucas tire deux balles sur Louise Michel au moment où elle prononce une conférence anarchiste sur les déboires du système capitaliste. L’une d’entre elles pénètre dans son temporal gauche, tandis que l’autre effleure son oreille avant d’atterrir dans la doublure de son chapeau. Louise Michel n’exprime aucune rancune envers Pierre Lucas, qu’elle considère au contraire comme un « honnête homme ignorant, fanatique, mais cœur sincère et bon, devenu un ami158 ». Elle s’oppose d’ailleurs à son emprisonnement, affirmant que son agresseur n’est que la victime d’une société bourgeoise qui encourage les antagonismes de classe159.
76Dans « L’autre Lucas », Louise Michel met en scène un personnage breton et son double, appelé l’autre Lucas, qui assistent aux premiers soubresauts de la révolte populaire. Alors que le Breton incarne la persistance d’une idéologie révolue, l’autre Lucas représente le peuple qui rêve de s’émanciper de la misère. Or, ceux-ci sont décrits comme des « frères de misère160 », des « enfants du prolétaire161 », dont les rivalités idéologiques ne sont que les facettes interdépendantes d’une même société autoritaire. Le poème convoque une allégorie animalière où le peuple revêt les traits d’une meute de loups solidaires :
Les loups, quand la faim les torture
Ne se dévorent pas entre eux
Les gueux, sans abri ni pâture,
Ne seront pas moins généreux
Ensemble dans la Grande Guerre
Tous les révoltés de la terre
Hélas ! sont assez malheureux162.
77À la manière des loups, le Breton et l’autre Lucas s’unissent pour œuvrer au renversement de la société bourgeoise. L’image des loups fait écho à celle des bisons convoquée dans l’article « La trouée », l’allégorie animale mettant en œuvre une poétique de la lutte des classes qui illustre l’émancipation de l’humanité grâce à l’entraide. Louise Michel attribue en ce sens un rôle particulier à la poésie qui intervient sur le plan symbolique en participant à la transformation des représentations collectives.
Fictions de la lutte des classes
78Louise Michel élabore également une importante production fictionnelle dans la presse anarchiste. Plusieurs de ses feuilletons romanesques et nouvelles littéraires passent par la presse avant d’être publiés en maison d’édition. De mars à juin 1888, elle signe dans L’Idée ouvrière un feuilleton intitulé « Le Monde nouveau ». Ce titre s’inscrit dans « la série de romans des années 1886-1890163 » grâce à laquelle Louise Michel établit une « marque littéraire personnelle : expression d’un rythme, d’un souffle, d’un patron à la fois narratif et prophétique, d’une prose164 ». Publié chez Dentu en 1888, Le Monde nouveau constitue le second volume d’une trilogie amorcée avec le roman Les Microbes humains, paru deux ans plus tôt. Ces deux romans participent à la construction d’une « forme nouvelle et atypique d’utopie romanesque165 » ayant pour particularité d’articuler « délire et réalisme166 », « histoire et utopie167 ». Cette déclaration de Claude Rétat et de Stéphane Zékian invite à remettre en question certaines idées reçues au sujet de la production fictionnelle de Louise Michel, parfois réduite à sa dimension didactique et à ses visées prétendument réalistes. Les romans de l’anarchiste détiennent une portée politique qui réside au contraire dans leur capacité à « dénoncer les leurres de la représentation réaliste168 ».
79En effet, Louise Michel brise l’illusion réaliste en empruntant des modèles d’écriture conventionnels avec un recul critique affiché. Ce « dérèglement du jeu représentatif169 » apparaît notamment dans la nouvelle « Les rapaces », publiée en feuilleton dans La Révolution cosmopolite en 1887. La publication cesse après quatre livraisons, au moment où disparaît le journal. L’année suivante, elle paraît en version intégrale dans le recueil Les Crimes de l’époque, paru aux éditions N. Blanpain170. La nouvelle s’ouvre sur une intervention de l’autrice qui explicite les ambitions du texte :
Les rapaces sont les bêtes de proie humaines, depuis les financiers de haut vol qui tournent sur les années en marche jusqu’aux placiers, qui dévorent le misérable sous ses haillons. Ce sont eux que nous allons mettre en scène dans ce roman de mœurs contemporaines171.
80À première vue, la nouvelle se présente comme un petit roman de mœurs à vocation réaliste qui entend dénoncer les inégalités entre classes sociales. Deux caractéristiques témoignent toutefois du recul critique qu’adopte Louise Michel vis-à-vis de ce genre littéraire. D’une part, elle puise dans l’univers métaphorique du conte pour formuler une critique de la société bourgeoise. D’autre part, elle fait appel au sarcasme et à l’ironie pour mettre en lumière les absurdités du monde contemporain. Dans « Les rapaces », Louise Michel met en scène deux jeunes sœurs, prénommées Makaïke et Viktoria, qui quittent leur Bretagne natale pour emménager à Paris chez la marquise de Donadieu. Elles répondent à un appel lancé par la marquise qui, dans le journal catholique Le Lys de Sidon, offre aux jeunes infortunées ses services de protectrice. Étourdies par les salons mondains et gagnées par l’ennui, les sœurs décident ensuite de retourner en Bretagne à pied. Croyant qu’elles se sont sauvées pour courir le trottoir, la Marquise se présente aux bureaux du Lys de Sidon dans l’espoir de sauver son honneur. Le journal décide alors de publier un article pour condamner publiquement les jeunes sœurs, malgré les réserves exprimées par la marquise face à une telle intervention médiatique. Le comité de rédaction souhaite ainsi préserver la réputation du journal ayant été impliqué dans l’affaire.
81Dans La Révolution cosmopolite, la publication de la nouvelle s’arrête juste avant que les deux sœurs, arrivées en Bretagne, rencontrent un personnage d’enfant nommé Yves Gallo. L’entrée en scène de ce personnage bouleverse le reste de l’histoire qui revêt tout à coup les traits d’un conte. La suite de la nouvelle, publiée en volume, révèle que le retour des jeunes filles ne s’effectue pas sans heurts. Scandalisés par leur histoire, les villageois s’en prennent physiquement à elles un dimanche lors duquel elles sont traînées de force à l’église. L’épisode devient dès lors satirique :
Arrivés là, les mères, les pères se jetèrent sur elles, engageant leurs filles à lancer des pierres aux maudites ! Les cris, les coups, les vociférations de cette meute faisaient tant de vacarme que le recteur sortit de son église et se mit à exorciser, jetant au hasard l’eau bénite sur les deux sœurs et sur la foule. Un gars à ses côtés tenait un sceau de cuivre, plein de l’eau dans laquelle le recteur trempait largement son goupillon, aspergeant furieusement. Tout à coup aspergeants et aspergés reculèrent. Les deux sœurs, couvertes de poussières et de coups, les vêtements déchirés, essayèrent de se relever172.
82Ce passage se présente évidemment comme une caricature des exorcismes. L’exagération de cette scène dépasse la description réaliste en faisant entrer le lecteur dans le registre du burlesque. Elle marque d’ailleurs le début de la quête d’Yves Gallo qui met fin à l’assaut contre les jeunes filles et quitte le village dans le but de faire entendre la vérité sur cette affaire. L’intervention de l’enfant comporte une dimension merveilleuse qui rappelle les récits légendaires : « Ce trait digne des légendes devait avoir son effet au pays des légendes. La foule se tut. Quand on chercha où était l’enfant, personne ne le vit plus. […] Personne ne fut étonné de ne plus le voir. On crut à quelque chose de surnaturel173. » Cette scène représente un moment clé du récit puisqu’elle fait basculer les lecteurs dans un conte qui fait appel au merveilleux pour mieux critiquer la société bourgeoise.
83Le récit révèle un personnage d’enfant présenté comme le héros d’une quête. Figure récurrente des contes traditionnels, l’enfant est souvent représenté comme un personnage qui réussit à tromper les pièges que lui tendent les adultes. Au xixe siècle, bon nombre d’anarchistes s’intéressent à l’enfant, perçu comme un individu n’ayant pas encore été corrompu par les mœurs sociales. La figure d’Yves Gallo repose sur ce double héritage qui accorde un pouvoir de lucidité à l’enfant. Le jeune vacher est d’ailleurs décrit comme un grand lecteur qui dévore des almanachs et des livres de chevalerie. Or, il entretient un rapport ambivalent vis-à-vis de la lecture, car il détient assez d’esprit critique pour reconnaître une certaine limite aux livres : « Yves Gallo ne lisait pas que son almanach et comme il savait que l’almanach se trompe en vieillissant, il se doutait que les livres, à travers d’autres circonstances, ne sont pas rigoureusement exacts174. » C’est d’ailleurs ce doute envers l’écriture qui lui permet de remettre en question « les mensonges effrontés du Lys de Sidon175 ». En contrepartie, l’autrice recourt à l’ironie en montrant, plus loin dans le récit, que les lectures fournissent à l’enfant le courage nécessaire pour mener sa quête de vérité, à un moment où la peur le saisit : « Il n’avait pas lu plus inutilement les vieux contes de chevalerie que les almanachs de l’année176. »
84Si la fiction aide l’enfant à accéder au sens caché de la réalité, la nouvelle recourt elle-même aux ressorts du merveilleux pour jeter un éclairage sur l’actualité. Déguisé en fillette couverte de haillons, Yves Gallo pénètre dans la maison de la marquise de Donadieu qui l’accueille avec hospitalité. Le garçon tente de recueillir suffisamment d’informations pour prouver que des actes douteux y sont pratiqués envers les jeunes filles. De découverte en découverte, il constate que les bourgeois – la marquise de Donadieu et ses convives – sont en réalité des mangeurs d’enfants. L’histoire prend dès lors la forme d’un conte inspiré des légendes d’ogres177 :
– Il ne faut pas boire, se dit Yves Gallo, il ne faut pas manger non plus de cette moitié de poulet rôti. Quant au pain, on n’a pas dû l’empoisonner. Il mordit donc, avec son appétit d’enfant affamé, dans le petit blanc qu’il dévora tout entier. Cela lui rendit des forces et le gars continua sa perquisition. Il se sentait chez l’ogre. – Le Petit Poucet en est bien sorti, se disait-il178.
85La référence au Petit Poucet met en évidence l’intertextualité du récit. Yves Gallo incarne l’enfant qui réussit à tromper les ogres en se travestissant en jeune fille. L’imaginaire de la prédation structure l’ensemble du récit, la figure de l’ogre laissant place à d’autres métaphores, dont celle du chat et de la souris. À la fin de la nouvelle, les lecteurs apprennent que la marquise et ses complices sont impliqués dans le trafic sexuel des jeunes filles. Le récit s’inscrit ainsi dans l’actualité politique en évoquant le scandale de Londres179, qui éclate en 1885 lors d’une enquête menée par William T. Stead dans la Pall Mall Gazette180. Claude Rétat souligne que « Louise Michel réinvente le conte au moyen de l’actualité, et, inversement, [l]it l’actualité à travers le conte181 ». En effet, l’histoire des ogres est celle des proxénètes bourgeois qui traitent les filles du peuple comme des marchandises. C’est également le récit d’une société qui punit les innocents plutôt que les méchants, Yves Gallo ayant été envoyé en maison de correction sans avoir finalement réussi à prouver sa version des faits.
86Dans le second volume des Mémoires, Louise Michel associe explicitement la société bourgeoise à une légende moderne :
Il y a des faits modernes qui, après nous, seront contestés ; des faits tellement sauvages qu’ils dépassent les mœurs les plus barbares. Ces faits nous forment une légende. La légende, n’est-ce pas ce qu’il y a de plus vrai, sous sa robe nébuleuse, elle recèle la forme véritable de la vie de chaque époque182.
87Chez Louise Michel, le caractère invraisemblable de la fiction ne s’apparente pas à une invention, mais bien à un « fait de l’époque183 », selon les mots de Caroline Granier, dans la mesure où la réalité elle-même « dépasse les limites du vraisemblable184 ». Le jeu sur la représentation réaliste autorise donc Louise Michel à poser un regard critique sur les enjeux de son temps. L’humour noir se veut aussi une stratégie pour insérer des réflexions critiques dans la fiction. La scène la plus absurde est certainement celle qui concerne un faux attentat ayant eu lieu aux bureaux du journal Le Lys de Sidon. Louise Michel propose une courte digression portant sur l’histoire de quatre anarchistes qui se sont présentés au siège du journal, armés de quatre œufs teints en noir. Mais cet épisode tourne rapidement au ridicule, les œufs étant confondus avec des explosifs :
Les quatre anarchistes furent arrêtés avec des précautions infinies – ils tenaient toujours à la main les redoutables œufs – deux brigades les conduisirent au poste où ils proposèrent de faire une expérience, ce qui ayant été refusé, on tenta de les désarmer : les œufs se cassèrent dans la lutte, répandant une odeur infecte ; ils avaient eu soin d’en prendre de pourris185.
88Louise Michel pousse la satire encore plus loin en mettant en scène des policiers qui recourent à l’aide de chimistes pour évaluer la nature des projectiles. « Au bout de trois heures de patientes et prudentes études186 », ces derniers confirment qu’il s’agit bien d’œufs et non de bombes artisanales. Le motif de l’œuf revient à maintes reprises dans l’œuvre de l’autrice, notamment dans le poème « Légende » qui dépeint l’émergence des temps nouveaux sous la forme d’un œuf éclos187. Claude Rétat en relève également la présence dans la pièce La Grève, où il symbolise les bombes destinées à assassiner une baronne188. Dans la nouvelle, les œufs sont convoqués pour dénoncer les machinations bourgeoises et les injustices commises envers les anarchistes qui écopent finalement de six mois de prison. La puanteur des œufs évoque également la vision d’une société en décadence, incarnée par la presse conservatrice. Louise Michel recourt à l’humour pour montrer que la grande presse encourage les psychoses collectives, l’affaire des œufs suscitant la frayeur à « chaque fois qu’on parlait d’omelettes devant un des quatre pelés ou devant le tondu qui formaient le comité du Lys de Sidon189 ». À la fin du récit, le lecteur comprend que la marquise, affolée à l’idée que ses jeunes protégées soient parties courir le trottoir, est en fait une proxénète impliquée dans les réseaux de prostitution.
89Dans « Les rapaces », Louise Michel met en forme l’actualité politique à travers un récit qui témoigne de ses préoccupations à la fois anarchistes et féministes. Bien que Louise Michel ne se déclare jamais ouvertement féministe190, elle s’engage néanmoins à plusieurs reprises dans la défense des intérêts féminins. Elle fournit plusieurs articles au journal L’Union internationale des femmes, diffusé de décembre 1888 à mars 1889. Sa signature côtoie celle de Marie Huot, femme de lettres aux positions libertaires dont la trajectoire et les textes sont abordés dans le prochain chapitre. Louise Michel entretient un rapport complexe vis-à-vis du féminisme puisque ses convictions antiautoritaires la poussent à dénoncer « les crimes du suffrage universel191 », le droit de vote constituant le ferment de l’émancipation féminine à son époque. Mais elle peut néanmoins être considérée comme une féministe, dans le sens où le terme englobe les luttes et les discours menés en faveur de l’amélioration de la condition féminine192. En décembre 1888, elle fait paraître un article intitulé « La femme dans l’humanité » dans L’Attaque. Celui-ci est accompagné d’une note écrite par l’autrice qui précise qu’il s’agit de la reproduction d’un texte paru dans le numéro inaugural de L’Union internationale des femmes. Louise Michel honore au passage la mission de cette « vaillante revue193 » à laquelle elle adresse d’ailleurs son « fraternelle [sic] salut194 ». La reproduction de cet article témoigne de l’importance accordée par Louise Michel à la pratique du recyclage ainsi que du dialogue qu’elle cherche à établir entre l’anarchisme et le féminisme195.
90L’article aborde la question des femmes en soulignant que ce sont les autorités politiques et religieuses qui ont conduit à leur exclusion sociale : « Quand les prêtres et les chefs s’aperçurent que la femme était une puissance, ils voulurent l’annihiler en la jetant uniquement dans la voie du sacrifice196. » Dans cette perspective, Louise Michel réprouve moins le régime patriarcal que les institutions bourgeoises qui maintiennent les femmes dans un état perpétuel de domination. Le point de départ de sa contestation repose donc sur une critique anarchiste des systèmes de pouvoir qui ont mené à une oppression spécifiquement féminine. La révolution sociale apparaît dès lors comme la seule voie possible pour redonner aux femmes leur pleine liberté et leur place dans l’humanité. Louise Michel adopte par ailleurs une vision différenciée des genres en laissant entendre que c’est grâce aux compétences singulières que celles-ci ont acquises au sein de la sphère privée qu’elles pourront préparer le « nid de l’humanité pour l’éocène nouvelle197 ». Elle décrit en effet les femmes comme des « compagne[s] de lutte198 » ayant pour rôle de participer à l’éducation des générations futures.
91Si Louise Michel arrime la lutte des femmes au combat anarchiste, il serait toutefois inadéquat de minimiser l’importance qu’elle accorde à l’émancipation féminine. Dans le texte « La femme à travers les âges », situé à la croisée de la fable et de l’article politique, elle reconnaît clairement l’existence de la domination masculine. La femme aurait historiquement été la proie de l’homme, comme en témoigne l’exemple de l’époux indien qui n’aurait pas été « moins dominateur que le prêtre199 ». Dans le neuvième chapitre de ses mémoires, elle dénonce également sans ambages l’oppression des femmes :
C’est là que nous en sommes ! Les êtres, les races, et dans les races, ces deux parties de l’humanité : l’homme et la femme, qui devraient marcher la main dans la main et dont l’antagonisme durera tant que la plus forte commandera ou croira commander à l’autre réduite aux ruses, à la domination occulte qui sont les armes des esclaves. Partout la lutte est engagée. Si l’égalité entre les deux sexes était reconnue, ce serait une fameuse brèche dans la bêtise humaine200.
92Un tel extrait donne à lire ses convictions féministes tout en explicitant les motifs qui l’incitent à prioriser la lutte anarchiste. Le principal ennemi de l’humanité réside, pour elle, dans les systèmes autoritaires qui légitiment la domination des uns sur les autres. En abolissant le pouvoir, les individus pourront instaurer un régime de société capable de préserver les libertés de chacun au sein de la collectivité. Dès lors, la suppression de l’autorité entraîne nécessairement avec elle la fin de la domination masculine. C’est pourquoi Louise Michel accorde une priorité stratégique à la lutte anarchiste qui, en œuvrant à la libération de l’humanité, participe de concert à l’émancipation féminine. Mais cette lutte anarchiste, comme elle l’écrit ailleurs, ne peut passer sous silence la question des femmes qui reste, à son avis, « inséparable de la question de l’humanité201 ».
Notes de bas de page
1C’est ce que rapporte une coupure de presse conservée dans le fonds Louise Michel à l’Institut d’histoire sociale d’Amsterdam. Voir [https://hdl.handle.net/10622/0AD3A4FF-D1CB-4B75-A169-3799E98117B4?locatt=view:level1], consulté le 23 juillet 2024.
2Le gérant de l’hebdomadaire La Révolution sociale, fondé à Saint-Cloud en 1880, est un agent provocateur qui reçoit du financement de la part du préfet de police Louis Andrieux, homme politique impliqué dans la répression de la Commune de Lyon. Dans ses mémoires, ce dernier explique qu’en donnant une tribune aux anarchistes il pouvait « placer un téléphone entre la salle de conspirations et le cabinet du Préfet de police ». Voir André Nataf, La Vie quotidienne des anarchistes en France (1880-1910), Paris, Hachette, coll. « La vie quotidienne », 1986, p. 153. L’influence policière transparaît d’ailleurs dans le périodique qui livre sans discrétion les noms et les adresses des militants.
3Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France. Des origines à 1914, op. cit., p. 142.
4Mouline fils, « [Mouvement socialiste : Rivesaltes] », Le Droit social, no 3, 26 février 1882.
5Paule Mink, « [Tribune publique] », Le Droit social, no 5, 12 mars 1882.
6Ibid.
7Femme Mattray, « [Chronique lyonnaise] », La Lutte, no 14, 1er juillet 1883.
8Ibid.
9Ibid.
10Ibid.
11Ibid.
12Henriette Vergès, « [Tribune révolutionnaire] », L’Hydre anarchiste, no 2, 2 mars 1884.
13Ibid.
14Ibid.
15En réalité, les bureaux de cette publication, qui s’affiche comme la suite du journal lyonnais L’Étendard révolutionnaire, sont situés à Paris.
16Marguerite Leloup, « La femme anarchiste », La Vengeance anarchiste, no 1, 6 mars 1883.
17Ibid.
18Laurent Gallet, Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du xixe siècle, précédé de l’Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894) par Marcel Massard, op. cit., p. 246.
19Ibid.
20Dominique Petit, « Notice Fanny Françoise Marie Monnin, dite Madignier ou Madinier », Dictionnaire des anarchistes, version mise en ligne le 31 décembre 2018 et modifiée le 8 février 2019, [https://maitron.fr/spip.php?article210030], consulté le 23 juillet 2024.
21Laurent Gallet et Dominique Petit, « Notice Adélaïde Léonie Mitteaux ou Mitau, épouse Pallet », Dictionnaire des anarchistes, version mise en ligne le 4 mars 2014 et modifiée le 19 janvier 2019, [https://maitron.fr/spip.php?article156454], consulté le 23 juillet 2024.
22Le groupe voue une grande admiration à Louise Michel qui lui témoigne en retour son amitié. Dans une lettre envoyée à Léonie Pallet, soit Adélaïde Mitteaux, elle appelle affectueusement ses membres « mes chères amies » et estime qu’elles sont « aussi révolutionnaires » qu’elle. Voir : [https://anarchiv.wordpress.com/2018/12/21/lettre-de-louise-michel-et-de-son-cousin-didelet-a-leonie-pallait-animatrice-du-groupe-louise-michel-de-lyon-26-janvier-1886/], consulté le 23 juillet 2024.
23Le groupe Marie Ferré, « [Tribune publique], Le Droit social, no 6, 19 mars 1882.
24Ibid.
25Laurent Gallet, Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du xixe siècle, précédé de l’Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894) par Marcel Massard, op. cit., p. 245.
26Ibid.
27Le groupe Louise Michel, « [Tribune publique], Le Droit social, no 4, 5 mars 1882.
28Le groupe Marie Ferré, « [Mouvement socialiste], Le Droit social, no 20, 25 juin 1882.
29Mentionnons toutefois deux articles plus longs signés par le groupe : « C’est fâcheux », publié dans le no 8 du Droit social en 1882, et « Un fait divers », paru dans le no 17 du Drapeau noir.
30Les Femmes révolutionnaires lyonnaises, « [Tribune publique] », Le Droit social, no 2, 19 février 1882.
31Le groupe Louise Michel, « [Tribune publique] », Le Droit social, no 4, 5 mars 1882.
32Laurent Gallet, Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du xixe siècle, précédé de l’Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894) par Marcel Massard, op. cit., p. 251.
33Le groupe Louise Michel, « Appel aux citoyennes », L’Étendard révolutionnaire, no 10, 1er octobre 1882.
34Ibid.
35Les Femmes révolutionnaires caladoises, « [Mouvement socialiste] », Le Droit social, no 8, 2 avril 1882.
36Le groupe Louise Michel, « [Tribune révolutionnaire] », L’Hydre anarchiste, no 5, 23 mars 1884.
37Ibid.
38Le groupe Marie Ferré, « Appel de la Ligue internationale des femmes », L’Étendard révolutionnaire, no 4, 29 août 1882.
39Les Femmes révolutionnaires lyonnaises, « [Tribune publique : Aux citoyennes] », Le Droit social, no 2, 19 février 1882.
40Maurice Moissonnier, « Notice Crestin, Claude, Dominique », Dictionnaires des anarchistes, version mise en ligne le 30 mars 2010, [https://maitron.fr/spip.php?article79498], consulté le 23 juillet 2024.
41Le groupe Louise Michel, « [Tribune révolutionnaire] », Le Défi, no 2, 10 février 1884.
42Le groupe Louise Michel, « [Tribune révolutionnaire] », L’Émeute, no 4, 30 décembre 1883.
43Le groupe Marie Ferré, « [Mouvement social] », L’Étendard révolutionnaire, no 5, 27 août 1882.
44Les Femmes révolutionnaires lyonnaises, « [Tribune révolutionnaire] », La Lutte, no 15, 8 juillet 1883.
45Ibid.
46Félix Dubois, Le Péril anarchiste, Paris, Flammarion, 1894, p. 98.
47Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Histoire », 2008, p. 60.
48Ibid., p. 61.
49Ibid., p. 64.
50Voir Jürgen Habermas, L’Espace public : archéologie de la publicité comme dimension constitutive de la société bourgeoise, Paris, Payot, 1978 [1962].
51Jean Hébrard, « La lettre représentée. Les pratiques épistolaires populaires dans les récits de vies ouvriers et paysans », in Roger Chartier (dir.), La Correspondance. Les usages de la lettre au xixe siècle, Paris, Fayard, 1997, p. 280.
52Ibid., p. 281.
53Sur ce point, voir Philippe Régnier, « Usages saint-simoniens de l’épistolaire », in Mireille Bossis (dir.), La Lettre à la croisée de l’individuel et du social, Paris, Kimé, 1994, p. 91-97.
54Alvan Francis Sanborn, Paris and the Social Revolution. A Study of the Revolutionary Elements in the Various Classes of Parisian Society, Boston, Small/Maynard & Company, 1905, p. 75-76.
55Roger Duchêne, « La lettre : genre masculin et pratique féminine », in Christine Planté (dir.), L’Épistolaire, un genre féminin ?, Paris, Honoré Champion, coll. « Champion-Varia », 1998, p. 29.
56Christine Planté, « Introduction », in Christine Planté (dir.), L’Épistolaire, un genre féminin ?, op. cit., p. 15.
57Ibid., p. 13.
58Ibid., p. 17.
59Brigitte Diaz, L’Épistolaire ou la pensée nomade. Formes et fonctions de la correspondance dans quelques parcours d’écrivains au xixe siècle, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p. 20.
60C’est le pari relevé par deux ouvrages collectifs récents qui proposent une traversée dans l’histoire des pratiques épistolaires féminines. Voir Brigitte Diaz et Jürgen Siess (dir.), L’Épistolaire au féminin : Correspondances de femmes (xviiie-xxe siècle), Caen, Presses universitaires de Caen, 2006 ; Emmanuelle Berthiaud (dir.), Paroles de femmes : rôles et images de soi dans les écrits personnels, Europe xvie-xxe siècles, Paris, Éditions le Manuscrit, coll. « Figures du social », 2017.
61Marc Angenot, La Parole pamphlétaire. Typologie des discours modernes, Paris, Payot, 1982, p. 61.
62Ibid.
63Dominique Petit, « Notice Marie Constant, Charles, Auguste, dit Le Père Lapurge », Dictionnaire des anarchistes, version mise en ligne le 15 juin 2017 et modifiée le 12 mars 2019, [https://maitron.fr/spip.php?article193213], consulté le 23 juillet 2024.
64Le cercle le Réveil de la femme, « [Communications et correspondance : Sans titre] », La Révolte, no 29, 31 mars-6 avril 1889.
65Le terme « anarcha-féministe » est revendiqué dans les années 1960 et 1970 par les féministes anarchistes américaines. Voir Louise Boivin, « Les anarcha-féministes », Relations, no 682, février 2003, [https://cjf.qc.ca/revue-relations/publication/article/les-anarcha-feministes/], consulté le 23 juillet 2024. Des groupes féministes de tendance libertaire existent toutefois dès la fin du xixe siècle. La Voz de la Mujer, publié en Argentine entre 1896 et 1897, est en effet considéré comme le premier journal dans le monde ayant revendiqué une posture à la fois anarchiste et féministe.
66Voir par exemple le texte « Marriage and Love », publié en 1910 dans le recueil Anarchism and Others Essays.
67Le cercle le Réveil de la femme, « [Communications et correspondance : Sans titre] », loc. cit.
68Ibid.
69Ibid.
70Ibid.
71Le Libertaire fait paraître des publicités qui indiquent que les « dames sont admises » aux « conférences contradictoires ». Cette mention peut autant témoigner d’une volonté d’y attirer les femmes en plus grand nombre que d’une ouverture relative, visant à rendre mixtes certaines séances ordinairement réservées aux hommes. Voir notamment le no 61, publié en janvier 1897.
72Le cercle le Réveil de la femme, « [Communications et correspondance : Sans titre] », loc. cit.
73Mme Élise, « [Communications et correspondance : Sans titre] », La Révolte, no 32, 21-27 avril 1889.
74Ibid.
75Idem.
76La Femme libre, « [Communications et correspondance : Sans titre] », La Révolte, no 29, 5-11 avril 1890.
77Laurent Gallet, Aspects de la vie quotidienne des anarchistes à Lyon à la fin du xixe siècle, précédé de l’Histoire du mouvement anarchiste à Lyon (1880-1894) par Marcel Massard, op. cit., p. 251.
78La Femme libre, « [Communications et correspondance : Sans titre] », loc. cit.
79Ibid.
80Une de vos lectrices assidue, « [Communication et correspondances : Sans titre] », L’Idée ouvrière, no 16, 24-31 décembre 1887.
81Ibid.
82Louis Morin, « Surnoms donnés à des ouvriers », Revue des traditions populaires. Recueil mensuel de mythologie, littérature orale, ethnographie traditionnelle et art populaire, t. 10, no 1, 1895, p. 31.
83Voir la chanson « Le Caffard » dans le recueil Chansons socialistes d’Étienne Pedron, publié en 1906.
84Une de vos lectrices assidue, « [Communication et correspondances : Sans titre] », loc. cit.
85Louise Duval, « [Communications et correspondance : Sans titre] », La Révolte, no 18, 18-24 janvier 1890.
86Marianne Enckell, « Notice Duval, Clément, Louis », Dictionnaire des anarchistes, version mise en ligne le 23 mars 2014 et modifiée le 19 janvier 2018, [http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article153910&id_mot=28], consulté le 25 juillet 2024.
87Ibid.
88Dominique Petit, « Notice Decker, Joseph, dit Jeune Decker », Dictionnaire des anarchistes, version mise en ligne le 22 novembre 2017 et modifiée le 23 janvier 2019, [http://maitron-en-ligne.univ-paris1.fr/spip.php?article197191&id_mot=28], consulté le 25 juillet 2024.
89Aucune information n’a été retrouvée sur ce groupe, si ce n’est une réunion organisée en 1887 en hommage à Clément Duval. Voir Article anonyme, « Au jour le jour. Les anarchistes et la condamnation de Clément Duval », Le Temps, no 9396, 25 janvier 1887.
90Vivien Bouhey, Les Anarchistes contre la République. Contribution à l’histoire des réseaux sous la Troisième République (1880-1914), op. cit., p. 172.
91L’historien ne souligne toutefois que l’apport de deux femmes, soit Louise Michel et Mariette Soubert, aux réseaux anarchistes. En se servant uniquement des archives départementales et policières, il tend ainsi à passer sous silence un nombre important de femmes qui ont investi autrement le mouvement anarchiste, notamment par le biais de la presse.
92Louise Michel, Je vous écris de ma nuit. Correspondance générale (1850-1904), édition établie et présentée par Xavière Gauthier, Paris, Éditions de Paris, 1999, p. 565.
93Ernest Constans envoie en effet un télégraphe au préfet de l’Isère dans lequel il accorde à Louise Michel sa liberté.
94Louise Michel, « [Communications et correspondance : Lettre ouverte à Monsieur le Juge d’instruction de Vienne] », La Révolte, no 45, 26 juillet-1er août 1890.
95Louise Michel, « [Communications et correspondance : Réponse à de nouvelles accusations] », La Révolte, no 40, 21-27 juin 1890, p. 4.
96Ibid.
97Ibid.
98Ibid.
99En 1899, elle donne notamment au journal deux textes de fiction parus en feuilleton sous les titres « Conte de Noël » et « Clovis décembre ».
100La famille d’Uzès a appuyé financièrement le boulangisme en raison de ses intérêts compatibles avec le monarchisme.
101André Lorulot évoque à son tour les liens entre Louise Michel et la duchesse d’Uzès. Dans une brochure consacrée à l’anarchiste, publiée aux éditions de l’Idée libre, il raconte qu’elle n’était « ni sectaire, ni haineuse » et qu’elle entretenait de « cordiales relations avec des personnes dont elle ne partageait nullement les idées », mentionnant au passage cette fameuse duchesse. Voir André Lorulot, Louise Michel. La « Vierge Rouge », Herblay, Les Éditions de l’Idée libre, [s. d.], p. 52-53.
102Louise Michel, « Babillarde de Louise Michel », Le Père peinard, no 80, 28 septembre 1890.
103Cité dans Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France. Des origines à 1914, op. cit., p. 146.
104Ibid.
105Il s’agit du pseudonyme du journaliste et écrivain français Gabriel Terrail, associé au boulangisme.
106Louise Michel, « Babillarde de Louise Michel », loc. cit.
107Ibid.
108Voir le numéro du 21 septembre 1890 de L’Égalité et celui du 27 décembre 1890 de La Révolte.
109Brigitte Diaz, L’Épistolaire ou la pensée nomade. Formes et fonctions de la correspondance dans quelques parcours d’écrivains au xixe siècle, op. cit., p. 89.
110Ce second volume, publié en feuilleton dans L’Égalité, est en réalité un « troisième “second volume” » se substituant aux deux versions précédentes que l’autrice aurait brûlées. Voir Louise Michel, À travers la mort. Mémoires inédits 1886-1890, édition établie et présentée par Claude Rétat, Paris, La Découverte, p. 15.
111Louise Michel, « [Communications et correspondance : Sans-titre] », La Révolte, no 29, 5-11 avril 1890.
112Pour des détails concernant la pièce, voir Jonny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique Surel-Tupin et Sylvie Thomas (dir.), Au temps de l’anarchie, un théâtre de combat (1880-1914), t. 2, Paris, Séguier Archimbaud, 2001, p. 142-143.
113Ibid., p. 142.
114Ibid., p. 143.
115Article anonyme, « Le théâtre », La Révolte, no 14, 12-19 décembre 1890.
116Ibid.
117Ibid.
118Ibid.
119Ibid.
120Louise Michel, « À propos du compte-rendu de “La Grève” », La Révolte, no 16, 27 décembre-2 janvier 1890.
121Sur le mélodrame, voir Jean-Marie Thomasseau, Mélodramatiques, Paris, Presses universitaires de Vincennes, coll. « Hors collection », 2009.
122Louise Michel, « À propos du compte-rendu de “La Grève” », loc. cit.
123Ibid.
124Ibid.
125Philippe Ivernel, « Romantisme révolutionnaire et réalisme paroxystique. Théâtre de Louise Michel », Romantisme, no 132, 2006, p. 35.
126Une certaine Gervaise tient toutefois la chronique théâtrale dans le journal L’Attaque. Cette signature, à première vue féminine, semble plutôt renvoyer à une plume masculine en raison du regard distancié que l’auteur adopte à l’égard des femmes. Ce pseudonyme pourrait être celui de Léon Gervaise, syndicaliste de la CGT et secrétaire de l’Union fédérative des travailleurs, qui entretenait des liens étroits avec Ernest Gegout, directeur du journal.
127Louise Michel, Trois romans : Les Microbes humains, Le Monde nouveau, Le Claque-dents, textes établis, présentés et annotés par Claude Rétat et Stéphane Zékian, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. « Louise Michel : Œuvres », 2013, p. 9.
128Déportée en Nouvelle-Calédonie après la Commune de Paris, Louise Michel revient à Paris en 1880. Son retour en France est célébré par des milliers de militants qui l’accueillent à la gare Saint-Lazare. Selon un article paru dans La Révolution sociale, la gare est gardée par des centaines de policiers et par huit commissaires qui en interdisent l’entrée à la foule. Voir Article anonyme, « Louise Michel », La Révolution sociale, no 10, 14 novembre 1880.
129Sidonie Verhaeghe, De la Commune de Paris au Panthéon (1871-2013) : célébrité, postérité et mémoires de Louise Michel. Sociologie historique de la circulation d’une figure politique, thèse de doctorat en science politique, sous la dir. de Michel Hastings, université Lille 2, 2016, p. 52-53.
130Louise Michel, À travers la mort. Mémoires inédits (1886-1890), op. cit., p. 24.
131Louise Michel, « Au journal La Révolution cosmopolite », loc. cit.
132Louise Michel, « L’Atlantide », La Révolution cosmopolite, no 2, 11 septembre 1886.
133Louise Michel, Trois romans : Les Microbes humains, Le Monde nouveau, Le Claque-dents, op. cit., p. 24.
134Idem.
135Louise Michel, « L’homme libre sur la terre libre », La Révolution cosmopolite, no 3, 18-25 septembre 1886.
136Élisée Reclus, L’Évolution, la révolution et l’idéal anarchique, Paris, P.-V. Stock, coll. « Bibliothèque sociologique », 1914 [1897], p. 3.
137Louise Michel, « La situation », L’Attaque, no 11, 29 août-5 septembre 1888.
138Louise Michel, La Révolution en contant. Histoires, contes et légendes de Louise Michel, textes réunis et présentés par Claude Rétat, Saint-Pourçain-sur-Sioule, Éditions Bleu autour, 2019, p. 20.
139Ibid., p. 21.
140Ibid., p. 47.
141Ibid., p. 9.
142Louise Michel, « L’Atlantide », loc. cit.
143Louise Michel, « Les noces rouges », L’Idée ouvrière, no 14, 10-17 décembre 1887.
144Cette remarque de Caroline Granier, qui concerne les feuilletons romanesques de Louise Michel, peut également éclairer son écriture poétique. Caroline Granier, Les Briseurs de formules. Les écrivains anarchistes en France à la fin du xixe siècle, op. cit., p. 322.
145Voir Louise Michel, Contes et légendes, Paris, Kéva et Cie, 1884 ; Louise Michel, Lectures encyclopédiques par cycles attractifs, Les mondes au télescope, Les mondes au microscope, Généralités du mouvement, – Migrations humaines, Légendes populaires, Nombres et grandeurs ; Rythme, musique, dessin et langues, Paris, Librairie d’éducation laïque, 1888 ; Louise Michel, Légendes et chansons de gestes canaques (1875), suivi de Légendes et chansons de gestes canaques (1885) et de Civilisation, textes établis et présentés par François Bogliolo, avec la contribution de Joël Dauphiné, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. « Louise Michel : Œuvres », 2006.
146Louise Michel, « Légendes. I : Les francs-juges », La Révolution sociale, no 17, 10 avril 1881.
147Louise Michel, La Révolution en contant. Histoires, contes et légendes de Louise Michel, op. cit., p. 12.
148Louise Michel, Trois romans : Les Microbes humains, Le Monde nouveau, Le Claque-dents, op. cit., p. 28.
149Ibid.
150Louise Michel, La Révolution en contant. Histoires, contes et légendes de Louise Michel, op. cit., p. 10.
151Chantal Savoie, Les Femmes de lettres canadiennes-françaises au tournant du xxe siècle, Montréal, Éditions Nota Bene, coll. « Essais critiques », 2014, p. 27.
152Ernest Gegout, « [Sans-titre] », L’Attaque, no 2, 27 juin-4 juillet 1888.
153Cette caractéristique est en effet récurrente dans une vingtaine de notices nécrologiques publiées dans la presse, à la mort de Louise Michel, en 1905. Voir Sidonie Verhaeghe, De la Commune de Paris au Panthéon (1871-2013) : célébrité, postérité et mémoires de Louise Michel. Sociologie historique de la circulation d’une figure politique, op. cit., p. 253.
154Alain Génetiot, « Poétique de l’allégorie dans Les fables de La Fontaine », Revue d’histoire littéraire de la France, vol. 112, no 2, 2002, p. 315-334. La portée didactique des allégories attire également de nombreux écrivains socialistes. C’est le cas d’Alphonse Toussenel, dont l’étude intitulée L’Esprit des bêtes. Le Monde des oiseaux, ornithologie passionnelle, expose en toile de fond l’organisation sociale rêvée par les fouriéristes.
155Louise Michel, « Chansons d’oiseaux », L’Idée ouvrière, no 21, 28 janvier-5 février 1888.
156Ibid.
157Louise Michel, « La trouée », La Révolution cosmopolite, no 4, 2-9 octobre 1886.
158Louise Michel, « Pierre Lucas du Havre », Histoire de ma vie. Seconde et troisième parties. Londres 1904, texte établi et présenté par Xavière Gauthier, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. « Louise Michel : Œuvres », 2000, p. 100.
159Cet épisode rappelle à plusieurs égards celui de Voltairine de Cleyre qui, en 1902, survit à une tentative d’assassinat perpétrée par l’un de ses étudiants. Comme Louise Michel, elle n’éprouve aucun ressentiment envers son agresseur, qu’elle décrit plutôt comme une victime de la société bourgeoise capitaliste. Voir Thomas Déri et Francis Dupuis-Déri, L’anarchie expliquée à mon père, Montréal, Lux, coll. « Instinct de liberté », 2014, p. 77.
160Louise Michel, « L’autre Lucas », L’Attaque, no 7, 1er-8 août 1888.
161Ibid.
162Ibid.
163Louise Michel, Trois romans : Les Microbes humains, Le Monde nouveau, Le Claque-dents, op. cit., p. 10.
164Ibid.
165Caroline Granier, Les Briseurs de formules. Les écrivains anarchistes en France à la fin du xixe siècle, op. cit., p. 317.
166Ibid.
167Ibid.
168Louise Michel, Trois romans : Les Microbes humains, Le Monde nouveau, Le Claque-dents, op. cit., p. 31.
169Ibid.
170L’analyse prend en compte la version inachevée de la nouvelle, diffusée dans la presse, ainsi que la version complète publiée en volume. Le passage d’un support à l’autre souligne l’importance des réécritures dans l’œuvre de Louise Michel et, plus particulièrement, le rôle de la presse dans sa trajectoire littéraire.
171Louise Michel, « Les Rapaces. I », La Révolution cosmopolite, no 2, [s. d.], 1887.
172Louise Michel, La Révolution en contant. Histoires, contes et légendes de Louise Michel, op. cit., p. 77-78.
173Ibid., p. 78.
174Ibid., p. 77.
175Ibid.
176Ibid., p. 79.
177La représentation des bourgeois en ogres apparaît dans plusieurs écrits de Louise Michel, notamment dans « L’ogresse » publié le 9 mai 1896 dans Le Libertaire.
178Louise Michel, La Révolution en contant. Histoires, contes et légendes de Louise Michel, op. cit., p. 80.
179Ce scandale, qui porte sur le trafic de jeunes filles vierges à Londres, est abordé par Claude Rétat dans La Révolution en contant. Histoires, contes et légendes de Louise Michel.
180L’enquête a été republiée en 2013, accompagnée d’une étude de Dominique Kalifa.
181Louise Michel, La Révolution en contant. Histoires, contes et légendes de Louise Michel, op. cit., p. 38.
182Louise Michel, À travers la mort. Mémoires inédits 1886-1890, op. cit., p. 214-215.
183Caroline Granier, Les Briseurs de formules. Les écrivains anarchistes en France à la fin du xixe siècle, op. cit., p. 320.
184Ibid.
185Louise Michel, « Les Rapaces. IV », La Révolution cosmopolite, no 4, [s. d.] 1887.
186Ibid.
187Louise Michel, « Légende », La Révolution cosmopolite, no 1, 4 septembre 1886.
188Louise Michel, La Révolution en contant. Histoires, contes et légendes de Louise Michel, op. cit., p. 74.
189Louise Michel, « Les rapaces. IV », loc. cit.
190Sidonie Verhaeghe, « Louise Michel, féministe : analyse d’une opération de qualification politique aux débuts de la IIIe République », Le Temps des médias, no 29, 2017, p. 18-32.
191Il s’agit du titre d’un article paru dans Le Libertaire le 14 mars 1897.
192En France, le terme « féministe » apparaît au xixe siècle sous la plume d’Alexandre Dumas fils qui lui accorde un sens péjoratif. Il est ensuite réapproprié de manière positive par Hubertine Auclert en 1882. Voir Karen Offen, « Sur l’origine des mots “féminisme” et “féministe” », Revue d’histoire moderne et contemporaine, t. 34, no 3, juillet-septembre 1987, p. 492-496.
193Louise Michel, « La femme dans l’humanité », L’Attaque, no 26, 14-21 décembre 1888.
194Ibid.
195Il est intéressant de mentionner que l’article paraît dans l’avant-dernière page de L’Attaque, alors que le journal publie généralement les écrits de Louise Michel en première page. La faible visibilité du texte s’explique-t-elle par le fait qu’il s’agit d’une reproduction ou bien par le discours féministe qui y est véhiculé ? Cette question, qui demeure sans réponse, mérite néanmoins d’être posée, car elle met en lumière la position différenciée que le texte occupe dans les deux publications. Dans L’Union internationale des femmes, l’article figure dans la deuxième page du premier numéro sous un court texte liminaire signé par la rédaction. En première page est également publié un « Appel aux femmes », dans lequel Louise Michel exhorte les femmes à prendre la place qui leur est due – mais qui leur a toujours été injustement dérobée – dans la marche de l’histoire.
196Ibid.
197Ibid.
198Ibid.
199Louise Michel, « La femme à travers les âges », L’Union internationale des femmes, nos 3-4, février-mars 1899.
200Louise Michel, Mémoires, préface de Xavière Gauthier, Bruxelles, Éditions Tribord, 2005 [1886], p. 120.
201Louise Michel, À travers la mort. Mémoires inédits (1886-1890), op. cit., p. 275.
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