Introduction. Où sont les femmes dans l’histoire littéraire de l’anarchisme ?
p. 11-20
Texte intégral
1En juillet 1899, Alice Canova fait paraître, dans L’Homme libre, un article dans lequel elle insiste sur l’importance de l’écriture pour propager les idées révolutionnaires. Intitulé « Les bons semeurs », cet article distingue les écrivains en quête de reconnaissance sociale de ceux qui utilisent l’écriture pour « soulever les foules contre la double autorité de la force brutale et de la persuasion1 ». Quelques mois plus tard, elle revient à nouveau sur cette idée en désignant l’écriture comme un outil susceptible de « renverser une société mauvaise en conduisant les foules opprimées sur le chemin de leurs droits2 ». En cette fin du xixe siècle, Alice Canova n’est pas la seule femme à accorder un pouvoir révolutionnaire – voire messianique – aux mots. Louise Michel promettait déjà, en 1886, une collaboration active à La Révolution cosmopolite afin que « le choc des idées ardentes déchaîne sur le vieux monde le cyclone qui lavera la terre3 » ! Plus tard, Sophie Zaïkowska prendra également la plume dans La Vie anarchiste pour interroger le rôle politique de l’écrivain. Dans l’article « Pourquoi je suis anarchiste », elle juge ceux qui savent « si bien nous charmer par leurs plumes4 » pour mieux entretenir les « préjugés dans l’imagination populaire5 ». À l’instar des hommes anarchistes de leur temps, les femmes réfléchissent donc au pouvoir du langage et adoptent des pratiques d’écriture par lesquelles elles tentent de donner forme à leur propre idéal de propagande.
2Lorsque l’on parcourt les histoires littéraires de l’anarchisme, les femmes semblent presque avoir été absentes de cette mouvance politique et culturelle. Dans son Histoire de la littérature libertaire en France, qui constitue une référence incontournable sur la littérature anarchiste publiée en volume, Thierry Maricourt s’intéresse principalement aux personnalités et aux pratiques masculines. Dans la section consacrée aux portraits d’auteurs, seules deux femmes figurent parmi la vingtaine d’hommes évoqués, soit Séverine et Louise Michel. D’ailleurs, la notice sur Louise Michel met en lumière son militantisme au détriment de sa production littéraire, jugée de faible valeur. L’historien considère en effet que Louise Michel « est apparemment plus à l’aise lorsqu’elle ne s’essaie pas à la fiction6 ». Il ajoute que son œuvre littéraire « est plutôt décevante7 » en comparaison avec sa vie militante qui, elle, « s’inscrit avec force dans l’histoire des luttes ouvrières de la fin du xixe siècle8 ». Ainsi, ce livre est né d’une volonté de mesurer l’apport réel des femmes à la vie littéraire anarchiste du xixe siècle, en partant de l’hypothèse qu’elles ont emprunté d’autres voies que la publication en volume, à savoir celle de la presse écrite.
3La production de textes signés par des femmes dans la presse anarchiste se situe au croisement des pratiques militantes et des pratiques lettrées. Deux facteurs expliquent la présence significative des femmes au sein de la presse anarchiste. Au xixe siècle, l’avènement de la presse moderne, tant en France qu’en Angleterre9, encourage l’entrée des femmes sur la scène culturelle et dans le monde des lettres. Les nouvelles modalités d’écriture qui caractérisent la presse – brièveté, périodicité, salaire à la livraison – accélèrent en effet leur intégration à une industrie culturelle en plein développement. Les femmes investissent l’activité journalistique en convertissant les compétences qu’elles ont acquises dans le privé, notamment à travers l’apprentissage des modèles d’écriture transmis par l’institution scolaire10. À une époque où le métier de journaliste n’est pas encore professionnalisé, la presse ouvre aux femmes de nouveaux horizons puisqu’elles n’ont pas besoin d’une formation intellectuelle préalable pour y exercer leur plume.
4De plus, la presse joue un rôle de premier plan pour l’ensemble du mouvement anarchiste du fait qu’elle se présente comme le principal vecteur de la propagande par l’écrit11. La presse permet au mouvement anarchiste de s’inscrire dans l’actualité politique en instaurant un rythme régulier d’écriture et de lecture. Au-delà des nouvelles visant à informer les lecteurs des activités organisées par les groupes militants, les périodiques donnent naissance à une véritable littérature qui traduit les préoccupations du mouvement. Caroline Granier montre comment le développement de la littérature anarchiste est indissociable de la presse, qui opère des rapprochements inédits entre écrivains et militants12. À travers la diffusion d’un ensemble hétérogène de textes, qui regroupe autant des articles journalistiques que des écrits littéraires, les périodiques anarchistes apparaissent comme des lieux de réflexion et d’échange qui mettent en place une communauté d’auteurs et de lecteurs. Ils partagent de surcroît un intérêt commun pour les débats littéraires en créant des espaces critiques, notamment des chroniques, qui accordent un sens aux pratiques et aux discours libertaires. Que ce soit du point de la création ou de la critique, ces publications négocient constamment leur rapport à l’institution en participant au remodelage des formes et des conceptions du littéraire. Les femmes, tout comme les hommes, contribuent donc à la presse anarchiste en mettant en forme un imaginaire où s’entremêlent littérature et politique.
5Quelques années après la publication, en 1990, de l’ouvrage fondateur de Thierry Maricourt13, un certain enthousiasme vis-à-vis de l’anarchisme s’exprime au sein des études littéraires14. La plupart des recherches focalisent sur la production fictionnelle des écrivains, anarchistes ou sympathisants, parue au cours de la décennie 1890. Elles s’intéressent généralement aux relations complexes qui se sont tissées entre les milieux de l’avant-garde littéraire et les cercles anarchistes. Or, en privilégiant les œuvres publiées en volume ou les écrivains qui ont collaboré aux revues littéraires de l’avant-garde, ces études tendent à marginaliser les femmes, dont la production textuelle semble avoir circulé par des espaces de diffusion moins consacrés que les maisons d’édition et les revues littéraires prestigieuses. Des recherches plus récentes sur les rapports entre littérature et anarchisme appuient d’ailleurs cette idée15. En parallèle des études littéraires sur l’anarchisme, plusieurs recherches en histoire ont permis de redécouvrir certaines femmes qui ont été liées, de près ou de loin, au mouvement anarchiste. Il s’agit notamment des biographies de Louise Michel16, d’André Léo17, d’Alexandra David-Néel18 et de Nelly Roussel19. Le Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social, fruit d’une collaboration active entre différents historiens, comporte également un volet entièrement réservé aux femmes20. D’autres études s’attachent également à replacer collectivement les femmes dans les groupes anarchistes de leur époque21. Il faut cependant se tourner vers l’historiographie littéraire féministe pour en apprendre davantage sur leurs pratiques d’écriture.
6De nombreuses rééditions critiques des œuvres littéraires de Louise Michel ont vu le jour aux Presses universitaires de Lyon qui consacrent une collection complète à l’autrice. Claude Rétat a également fait paraître des éditions critiques de plusieurs poèmes et romans signés par l’anarchiste. Grâce aux rééditions menées par les membres de l’Association André Léo, il est désormais possible de lire plusieurs romans de l’écrivaine, dont Aline-Ali et Le Père Brafort. Les pièces de théâtre de Louise Michel, Nelly Roussel et Véra Starkoff, ont été redécouvertes par Jonny Ebstein, Philippe Ivernel, Monique Surel-Tupin et Sylvie Thomas dans le cadre de leur recherche colossale sur le théâtre anarchiste. Elles ont aussi été étudiées par Cecilia Beach dans une perspective de genre22 et par Julie Rossello-Rochet dans le cadre d’une thèse récente sur les autrices dramatiques parisiennes23. Toutes ces recherches ont permis de réhabiliter et de relire les œuvres littéraires de femmes ayant misé sur l’écriture pour interroger les enjeux politiques de leur temps. Mais une part importante des écrits féminins s’inscrivant dans la mouvance libertaire reste encore à explorer puisqu’elle sommeille dans la presse anarchiste.
7Les écrits féminins mobilisés dans le cadre de ce livre sont le fruit d’une longue recherche, fondée sur le dépouillement d’une masse importante de publications anarchistes. Quelques remarques préliminaires s’imposent avant de présenter les principales étapes qui ont guidé ce processus. Il importe d’abord de préciser que le premier geste ayant mené à une distinction entre ce qui est anarchiste et ce qui ne l’est pas a été appliqué aux périodiques plutôt qu’au militantisme des femmes. Les femmes qui sont présentées ont en commun d’avoir, à un moment de leur trajectoire, collaboré à des publications anarchistes, même si elles n’ont pas toutes été des anarchistes convaincues. Ce choix repose sur le constat que leurs convictions politiques évoluent souvent avec le temps, ce qui fait qu’elles restent difficiles à cartographier dans la mesure où elles ne relèvent pas toujours d’allégeances partisanes. Par ailleurs, ces femmes de lettres ne sont pas toutes d’origine française. Elles ont plutôt signé des textes ayant été diffusés par le biais d’organes de presse d’expression francophone, situés en territoire français. Elles participent donc à une tradition littéraire de l’anarchisme, qui traduit une vision internationaliste très forte dans la seconde moitié du xixe siècle, en s’étendant au-delà des frontières de la France.
8Les publications retenues mettent en forme, de manière plus ou moins explicite, un discours antiautoritaire qui constitue la marque distinctive de l’anarchisme24. Qu’elles s’inscrivent dans un courant anarcho-communiste, syndicaliste ou individualiste, elles énoncent toutes une critique antiautoritaire de la société bourgeoise capitaliste. La plupart du temps, le substantif anarchiste est préféré à celui de libertaire, le premier insistant davantage sur la critique à la fois négative et positive de l’anarchisme, soit le refus de l’autorité et l’exigence inconditionnelle de liberté. Il présente également une portée plus englobante que le second qui, s’il apparaît sous la plume de Joseph Déjacque dès 185725, ne se généralise qu’à la fin du xixe siècle chez les anarchistes individualistes26. Parfois, ils sont néanmoins employés comme des synonymes pour désigner les luttes et les discours qui dénoncent les systèmes de domination au nom d’un idéal de liberté individuelle et collective. Parmi les publications anarchistes qui ont été dépouillées figurent des journaux de propagande qui ont accordé une place à la littérature dans leurs pages, tant sous la forme de textes de création que de critiques littéraires. Sont également considérées les revues littéraires de la fin du siècle qui ont exprimé des sympathies libertaires à travers un discours sur la société, l’art et la littérature. Comme l’illustrent bien les travaux de Vittorio Frigerio, une étude de la presse anarchiste ne peut exclure les revues littéraires qui, malgré leur mission sociale différente, ont participé à l’essor d’une mouvance culturelle anarchiste. L’historien prend lui-même appui sur les observations de René Bianco, grand spécialiste de la presse anarchiste francophone, pour affirmer que les revues littéraires de la fin du siècle « œuvrent parallèlement à une galaxie de journaux dont le but principal est la propagande et l’éducation27 ».
9Les bornes chronologiques englobent la période s’étendant de 1882 à 1905. L’année 1882 marque le début de la presse anarchiste en France, avec la fondation du journal lyonnais Le Droit social, un an après la création d’un courant anarchiste autonome. Cette publication paraît pendant cinq mois avant de renaître sous plusieurs titres afin de contourner la répression policière. En retenant une date qui concerne l’ensemble du mouvement anarchiste plutôt que la production textuelle des femmes, il est possible de retracer avec précision les débuts d’une activité littéraire et journalistique féminine. Les femmes se manifestent, certes timidement, mais d’une manière indéniable, dès l’émergence des premiers journaux libertaires. L’année 1905 représente quant à elle le début d’une nouvelle ère pour la presse anarchiste. Des groupes néomalthusiens et anarchistes individualistes occupent désormais le devant de la scène, fondant leurs propres organes de presse pour véhiculer de nouvelles idées politiques. Le journal l’anarchie28, fondé par Anna Mahé et son compagnon Albert Libertad, témoigne de l’évolution des discours libertaires qui se tournent vers les thématiques de l’amour libre, de la maternité consciente et de l’éducation rationnelle. Selon Jean Maitron, le début du xxe siècle marque un changement au sein du mouvement qui accueille désormais des tendances dispersées auxquelles les périodiques servent de vitrines29. L’année 1905 constitue le seuil de cette transformation, apparaissant en ce sens comme un indicateur adéquat pour clore cette étude sur la presse anarchiste.
10À partir de la thèse de René Bianco, Répertoire des périodiques anarchistes de langue française : un siècle de presse anarchiste d’expression française, une liste d’environ 70 journaux de propagande et revues littéraires d’orientation libertaire, diffusés entre 1882 et 1905, a d’abord été dressée. Cette thèse, mise en ligne et augmentée par une équipe de militants, constitue une véritable mine d’or pour quiconque s’intéresse à la presse anarchiste. L’historien a produit les notices bibliographiques de près de deux mille journaux anarchistes, lesquelles recensent notamment les noms de leurs principaux collaborateurs. Elles laissent toutefois dans l’ombre beaucoup de femmes dont la production a été moins volumineuse que celle des hommes. En parallèle, les travaux de Vittorio Frigerio et de Caroline Granier ont permis de repérer les revues littéraires d’orientation libertaire. Plusieurs publications sont disponibles en ligne sur Gallica, le site numérique de la Bibliothèque nationale de France, ou sur des pages diverses entretenues par des bénévoles30. La plupart des journaux sont accessibles dans différentes bibliothèques spécialisées d’Europe : la Bibliothèque nationale de France, les Centres de recherches sur l’anarchisme situés à Lausanne et à Marseille, ainsi que l’Institut international d’histoire sociale d’Amsterdam. Les collections des journaux anarchistes sont souvent dispersées et incomplètes, une réalité qui complexifie le travail de recherche lorsque l’on souhaite dépouiller les périodiques dans leur intégralité. Parmi l’ensemble des périodiques qui ont été examinés, 25 contenaient des écrits féminins et pouvaient donc être considérés comme des organes de presse mixtes.
11Au total, près de six cents textes de femmes ont été retrouvés dans les périodiques consultés, plus particulièrement dans La Révolte, La Plume, L’Endehors, Le Libertaire, L’Humanité nouvelle et La Revue blanche. Les textes mentionnés et analysés dans ce livre sont ceux qui sont à la fois les plus représentatifs et les plus exceptionnels au regard des pratiques et des discours adoptés par les femmes. Ces écrits sont signés tantôt par des autrices connues, tantôt par des militantes qui ne sont pas passées à la postérité. Le Dictionnaire des anarchistes, ouvrage collaboratif disponible en ligne, permet de confirmer l’identité de plusieurs collaboratrices. Plusieurs autrices restent toutefois inconnues, notamment parce qu’elles recourent à des pseudonymes pour dissimuler leur identité. L’utilisation du pseudonyme est courante chez les anarchistes qui empruntent différentes signatures littéraires pour éviter d’éventuelles poursuites judiciaires. Chez les femmes, les pseudonymes jouent par ailleurs sur une sorte de familiarité qui tend à accorder de la légitimité à leur intervention journalistique. C’est le cas d’une quinzaine d’entre eux qui se présentent sous la forme de prénoms féminins. En l’absence d’informations biographiques éclairantes, ils ont été considérés comme des signatures féminines. Qu’ils soient le fait d’hommes ou de femmes, ces pseudonymes restent au final des indicateurs pertinents pour étudier les postures adoptées à partir d’une perspective de genre. Les pseudonymes masculins relevant de plumes féminines identifiables ont, en outre, été retenus.
12Le cadre théorique repose sur deux courants majeurs qui s’inscrivent dans les études littéraires et les recherches féministes actuelles. Il s’agit, d’une part, de l’histoire littéraire de la presse qui appréhende les périodiques dans une « perspective de poétique historique31 ». L’étude de la presse anarchiste prend appui sur cette conception littéraire de la presse en tant qu’univers textuel qui contribue à façonner les représentations politiques, littéraires et culturelles. La presse anarchiste peut en effet être envisagée sous la forme d’un sous-champ spécifique, influencé à la fois par les normes poétiques du journal et par une volonté de cohérence politique. L’analyse du discours complète cette vision de la presse, en considérant les textes publiés comme une partie intégrante du discours social. Dans le sillage de Ruth Amossy et de Marc Angenot, le discours social fournit un cadre conceptuel opérant pour interpréter les textes diffusés à une même époque qui « organisent le dicible – le narrable et l’opinable32 ». Cette conception du discours oriente l’analyse des écrits féminins, axée sur la manière dont ils participent à la « production sociale du sens et [à] la représentation du monde33 » à partir d’une perspective anarchiste.
13Dans un deuxième temps, le genre constitue un outil indispensable pour éviter de proposer une relecture du passé qui n’ajouterait qu’un chapitre critique à un récit dont la nature androcentrique demeurerait inchangée34. Cette approche implique en effet de s’intéresser aux femmes, du fait qu’elles occupent la position la plus problématique dans l’histoire littéraire35, tout en adoptant une démarche qui vise à réinscrire leurs expériences diverses de la réalité au sein d’une « histoire relationnelle entre les sexes36 ». L’objectif consiste donc à retracer la place des femmes dans la presse anarchiste tout en restant sensible aux enjeux de genre qui structurent les espaces de sociabilité au sein desquels elles ont évolué. Pour reprendre les mots de Judy Greenway, la volonté d’ouvrir une place aux femmes dans l’histoire de l’anarchisme ne doit pas se limiter à l’intégration de quelques noms de femmes dans une histoire masculine de l’anarchisme37. Elle doit s’accompagner d’une remise en question plus globale des paramètres historiographiques pour éviter le double écueil d’une histoire idéalisée des femmes, en tant que grandes héroïnes rejetées par une historiographie ouvertement sexiste, et d’une histoire mixte dépolitisée où les rapports entre hommes et femmes seraient présentés de manière tout à fait harmonieuse.
14L’univers de la presse, tel qu’il se constitue au xixe siècle, modifie le rapport des hommes et des femmes à l’espace littéraire de même qu’il « joue un rôle considérable dans la définition des rôles masculins et féminins38 ». Il s’impose dès lors d’étudier les postures littéraires que les femmes adoptent dans la presse anarchiste pour négocier leur rapport aux normes de genre de leur époque. Dans l’ouvrage Femmes de presse, femmes de lettres. De Delphine de Girardin à Florence Aubenas, Marie-Ève Thérenty mobilise simultanément les notions de posture et d’éthos pour examiner les « effet[s] de représentation39 » et les « topo[ï] historique[s]40 » qui se manifestent dans les écrits de femmes. Ces deux notions problématisent le rapport des femmes à l’écriture journalistique en montrant comment elles se rapprochent ou s’écartent des stéréotypes féminins. Un même texte peut d’ailleurs jouer sur une tension entre conformité et subversion en laissant apparaître des représentations à la fois stéréotypées et dissonantes. Cette dynamique complexe s’exprime à travers les pratiques d’écriture, les thématiques, les figures et les représentations convoquées par les femmes pour intervenir dans l’univers des discours anarchistes. Quels genres littéraires et quelles thématiques mobilisent les femmes pour mettre en forme un imaginaire libertaire ? Quelles postures empruntent-elles pour faire valoir leur point de vue ? À quelles stratégies discursives recourent-elles pour assurer la meilleure réception possible de leur discours ? Enfin, quels éléments émergent d’une analyse comparative entre des textes signés par des femmes et certains textes signés par des hommes ? Autant de questions auxquelles cette étude entend fournir des réponses.
Notes de bas de page
1Alice Canova, « Les bons semeurs », L’Homme libre, no 3, 8-15 juillet 1899.
2Alice Canova, « L’œuvre nécessaire », L’Homme libre, no 10, 15-30 novembre 1899.
3Louise Michel, « Au journal La Révolution cosmopolite », La Révolution cosmopolite, no 1, 4 septembre 1886.
4Sophie Zaïkowska, « Pourquoi je suis anarchiste », La Vie anarchiste, no 8, 20 juillet 1913.
5Ibid.
6Thierry Maricourt, Histoire de la littérature libertaire en France, Paris, Albin Michel, 2012 [1990], p. 189.
7Ibid., p. 190.
8Ibid.
9Voir F. Elizabeth Gray (dir.), Women in Journalism at the Fin de Siècle. Making a Name for Herself, Basingtoke, Palgrave MacMillan, 2012.
10José-Luis Diaz, « Avatars journalistiques de l’éloquence privée », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au xixe siècle, Paris, Nouveau Monde, coll. « Opus magnum », 2011, p. 691-715.
11Jean Maitron et Alain Droguet, « La presse anarchiste française de ses origines à nos jours », Le Mouvement social, no 83, avril-juin 1973, p. 9.
12Caroline Granier, Les Briseurs de formules. Les écrivains anarchistes en France à la fin du xixe siècle, Cœuvres-et-Valsery, Ressouvenances, 2008, p. 441. Cet ouvrage est la version remaniée de sa thèse de doctorat, sous la dir. de Claude Mouchard, université Paris 8, 2003.
13L’ouvrage de Thierry Maricourt est publié un an après Anarchism and Cultural Politics in Fin de Siècle France. Dans cette étude, Richard Sonn montre que l’anarchisme a exercé une influence significative sur la société française en constituant une sous-culture structurée, ayant rapproché les milieux populaires et lettrés.
14Voir notamment Littérature et anarchie d’Alain Pessin et Patrice Terrone et le dossier « Anarchisme et création littéraire » diffusé dans la Revue d’Histoire littéraire de la France. En 2010, un numéro sur l’anarchisme est également dirigé par Sébastien Veg dans la revue québécoise Études littéraires.
15À cet effet, consulter les travaux de Caroline Granier et de Vittorio Frigerio, qui ont contribué à faire connaître les textes de plusieurs femmes de lettres.
16Édith Thomas, Louise Michel ou la Velléda de l’anarchie, Paris, Gallimard, coll. « Leurs figures », 1971 ; Xavière Gauthier, La Vierge rouge. Biographie de Louise Michel, Paris, Éditions de Paris, 1998.
17Alain Dalotel, André Léo (1824-1900), la Junon de la Commune, Chauvigny, Association des publications chauvinoises, 2004 ; Frédéric Chauvaud, François Dubasque, Pierre Rossignol et Louis Vibrac (dir.), Les Vies d’André Léo, romancière, féministe, communarde, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Archives du féminisme », 2015 ; Françoise Tarrade, André Léo. Une femme entre deux luttes, socialisme et féminisme, Villers-Cotterêts, Ressouvenances, 2020.
18Joëlle Désiré-Marchand, Alexandra David-Néel, passeur pour notre temps, Paris, Le Passeur, 2016.
19Elinor Accampo, Blessed Motherhood. Bitter Fruit. Nelly Roussel and the Politics of Female Pain in Third Republic France, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 2006.
20Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier et du mouvement social, [https://maitron.fr/], consulté le 22 juillet 2024.
21Voir les recherches d’Anne Cova sur les néomalthusiennes et celles d’Anne Steiner sur les anarchistes individualistes.
22Cecilia Beach, Staging Politics and Gender: French Women’s Drama, 1880-1923, New York, Palgrave Macmillan, 2005.
23Julie Rossello-Rochet, Des autrices dramatiques parisiennes dans l’espace public du xixe siècle (1879-1914), thèse de doctorat en lettres et arts, sous la dir. de Bérénice Hamidi-Kim, université Lumière Lyon 2, 2020.
24Irène Pereira, Anarchistes, Montreuil, La ville brûle, coll. « engagé-es », 2009, p. 8-11.
25Joseph Déjacque, De l’Être-humain mâle et femelle. Lettre à P.-J. Proudhon, Nouvelle-Orléans, Lamarre, 1857.
26Cette interrogation terminologique, lancée par plusieurs chercheurs, mériterait toutefois d’être creusée. Voir notamment l’introduction « Vallès et les anarchistes », du 46e numéro de la revue Autour de Vallès, dirigé par Sarah Al-Matary.
27Vittorio Frigerio, « La vérité par la fiction : anarchisme et narration populaire », Belphégor, vol. 9, no 10, février 2010, [https://dalspace.library.dal.ca/handle/10222/28725], consulté le 22 juillet 2024.
28Il s’agit ici de la graphie originale du titre, écrit sans majuscule. Cette graphie est exigée par Anna Mahé, institutrice et typographe qui fait la promotion d’un système d’orthographe simplifiée. Voir Guillaume Davranche, Dominique Petit, Anne Steiner et Michel Chevance, « Notice Mahé, Anna, Rose, Marie », Dictionnaire des anarchistes, version mise en ligne le 25 mars 2014 et modifiée le 26 décembre 2019, [https://maitron.fr/spip.php?article154632], consulté le 24 juillet 2024.
29Jean Maitron, Le Mouvement anarchiste en France. Des origines à 1914, t. I, Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1992 [1975], p. 303.
30Voir notamment le site [https://www.archivesautonomies.org/], consulté le 22 juillet 2024.
31Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au xixe siècle, op. cit., p. 19.
32Marc Angenot, 1889. Un état du discours social, Montréal, Éditions Balzac, coll. « L’univers des discours », 1989, p. 13.
33Ibid., p. 14.
34Cette problématique est abordée par Christine Planté dans son article « La place des femmes dans l’histoire littéraire : annexe, ou point de départ d’une relecture critique ? », Revue d’histoire littéraire de la France, vol. 103, 2003, p. 655-668.
35Christine Planté et Marie-Ève Thérenty, « “Séparatismes” médiatiques 2 : identités de genre », in Dominique Kalifa, Philippe Régnier, Marie-Ève Thérenty et Alain Vaillant (dir.), La Civilisation du journal. Histoire culturelle et littéraire de la presse française au xixe siècle, op. cit., p. 1443.
36Françoise Thébaud, Écrire l’histoire des femmes et du genre, Paris, ENS Éditions, 2007, p. 122.
37Judy Greenway, « The Gender Politics of Anarchist History: Re/Membering Women, Re/Minding Men », PSA, avril 2010, p. 13, [http://www.judygreenway.org.uk/wp/the-gender-politics-of-anarchist-history-remembering-women-reminding-men/], consulté le 22 juillet 2024.
38Christine Planté et Marie-Ève Thérenty, « “Séparatismes” médiatiques 2 : identités de genre », art. cité, p. 1443. Dans cette même perspective, les deux autrices ont récemment codirigé un ouvrage remarquable sur les rapports complexes entre genre et presse au xixe siècle. Voir Féminin/Masculin dans la presse du xixe siècle, Lyon, Presses universitaires de Lyon, coll. « Des deux sexes et autres », 2022.
39Marie-Ève Thérenty, Femmes de presse, femmes de lettres. De Delphine de Girardin à Florence Aubenas, Paris, CNRS Éditions, 2019, p. 19.
40Ibid.
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