Préface
p. 7-10
Texte intégral
1Depuis quelques années, des travaux de recherche interrogent courageusement un sujet méconnu, celui de l’investissement des femmes dans la presse ancienne, notamment au xixe siècle, moment historique très ambivalent puisqu’il correspond à la mise sous cloche légale, grâce au Code Napoléon de 1804, de la moitié de la population française mais aussi à une revendication plus organisée de droits et d’égalité par des mouvements (proto)féministes. Au xixe siècle, en tout cas, le genre est identifié par toutes et tous comme un critère de distinction sociale, politique, économique, et c’est dans les corpus de presse que cela s’observe le mieux. Le courage ne doit cependant pas manquer pour s’attaquer à ces massifs périodiques, car comme l’a écrit l’immense Michelle Perrot, quand on se consacre à l’histoire des femmes, on est condamné à explorer des « zones muettes », un « océan de silence lié au partage inégal des traces, de la mémoire, et plus encore de l’Histoire ».
2L’histoire de la presse a été effectivement longtemps considérée comme uniquement masculine, et cela dans tous les sens du terme. Les historiens de la presse étaient jusqu’à peu uniquement des hommes qui parlaient d’un monde d’hommes où les femmes journalistes, par exemple, étaient totalement invisibilisées. Quand on recherche dans l’index de l’Histoire générale de la presse française parue en cinq volumes1 le nombre de mentions de Delphine de Girardin, la journaliste qui a inventé sous la monarchie de Juillet dans La Presse la chronique parisienne, pleine d’esprit et d’ironie, genre qui a été réinvesti sous le Second Empire, dont la presse était très surveillée, par des opposants comme Jules Vallès ou Henri Rochefort et qui triomphe encore aujourd’hui dans certaines matinales radiophoniques (par exemple sur France Inter), on trouve une seule mention et si l’on se reporte à l’intérieur du volume, on découvre cette édifiante périphrase « Delphine Gay, l’aimable femme de Girardin ». Elle ne surnage que par son mariage avec le magnat de la presse, Émile de Girardin. Rien, bien sûr, sur sa place essentielle dans l’invention et le renouvellement des genres journalistiques. L’ouvrage de Marc Martin sur les grands reporters (Audibert, 2005), quant à lui, ne consacre pas une ligne à Isabelle Eberhardt ou à Séverine et la liste qu’il donne des femmes reporters dans l’entre-deux-guerres est extraordinairement restreinte. Longtemps, à peine quelques biographies individuelles sur telle ou telle figure, à peine quelques travaux sur la presse féminine ou féministe, ceux d’Evelyne Sullerot2, de Laure Adler3, d’Alice Primi4 par exemple, faisaient exception. Mais depuis quelques années, un mouvement s’esquisse et même s’affirme avec de jeunes chercheuses qui se plongent dans des corpus périodiques réputés uniquement masculins comme Kathryn Corbin sur la grande presse généraliste, Aisha Bazlamit sur la presse socialiste et… Marie-Pier Tardif sur la presse anarchiste. Chacune de ses recherches s’inscrit dans le courant fécond depuis une vingtaine d’années des recherches sur presse et littérature et en même temps par son originalité propre, par son exploration d’un territoire inconnu, s’en démarque et apporte du neuf.
3Marie-Pier Tardif s’est donc attaquée à cerner la manière dont les femmes avaient investi la presse anarchiste à la Belle Époque. Devant une telle entreprise, on peut penser d’abord à de l’inconscience du fait du caractère extrêmement fragmenté, émietté et d’ailleurs parfois difficilement identifiable des corpus, du manque d’archives et aussi, il faut le dire, de la faible notoriété supposée des autrices, même si de ce côté-là on aura quelques surprises. Chaque journal, chaque article même, allait nécessiter une opération d’excavation, et une enquête, avec ensuite la difficulté de relier ensemble tous ces artéfacts discursifs collectés. Mais on doit conclure finalement au courage parce que le résultat force l’admiration. Les risques étaient d’ailleurs limités car ce qui était au départ un doctorat, avant d’être ce livre, a été guidé par deux spécialistes incontestées et éclairées du genre, les professeures Christine Planté, l’autrice notamment de l’ouvrage magistral La Petite Sœur de Balzac5, et Chantal Savoie, réputée internationalement pour ses travaux sur les femmes de lettres et les femmes journalistes canadiennes-françaises au tournant du xxe siècle.
4Malgré la difficulté de l’entreprise, ce livre éclaire donc un certain nombre de points aveugles de l’histoire. Dans la même logique que l’histoire de la presse, l’étude de la littérature anarchiste s’est longtemps déclinée uniquement au masculin, notamment parce qu’elle se focalisait sur les œuvres publiées en livres. L’ouvrage de Marie-Pier Tardif, en montrant la manière dont les femmes ont investi la presse anarchiste entre 1882 et 1905, rompt donc avec une double tradition historiographique. Pourtant que ceux qui espéraient la mise au jour d’une conscience féministe dans l’ensemble du mouvement anarchiste passent leur chemin. Le beau livre de Marie-Pier Tardif confirme bien le manque de considération des femmes par la gauche de l’échiquier politique au tournant du siècle. Anarchistes et républicains, mêmes réflexes genrés. En revanche, cette recherche met au jour un corpus de six cents articles de femmes de lettres retrouvés dans La Révolte, La Plume, L’Endehors, Le Libertaire, L’Humanité nouvelle et la Revue Blanche. Elle mesure ainsi l’apport réel des femmes à la littérature anarchiste. Pour une partie, ces femmes anarchistes, souvent d’ailleurs les plus méconnues aujourd’hui, par exemple Marie Salel ou Marie Huot, pratiquent, risquons l’anachronisme, une forme de journalisme intersectionnel, rédigé, sous le poids d’une double discrimination sociale et genrée, et avec une volonté de double émancipation, féministe et anarchiste. Mais la force du geste de Marie-Pier Tardif est de n’avoir pas distingué arbitrairement les militantes des simples sympathisantes, si bien que sa recherche met aussi en évidence une forme de compagnonnage des femmes avec l’anarchie beaucoup plus large qu’on n’aurait pu le pressentir au premier abord, toutes les autrices exhumées, sans être forcément anarchistes, partageant au moins avec ce mouvement une conception antiautoritaire de la société bourgeoise capitaliste. Le lecteur retrouvera aussi dans ce livre des figures hautes en couleur qui sont, elles, déjà inscrites dans le matrimoine, comme Louise Michel évidemment mais aussi Séverine, Jeanne Marni, Marie Krysinska qui, elles aussi, à un moment ou un autre de leur parcours, ont contribué au massif de la « littérature anarchiste » par leurs articles.
5Le premier chapitre analyse l’entrée significative des femmes dans la presse anarchiste dans la deuxième moitié de la décennie 1880. Elles y arrivent par la lettre, l’épistolarité constituant une pratique admise qui masque une aspiration encore non avouée des femmes au journalisme. Marie-Pier Tardif offre alors une analyse de la production de la plus connue des militantes anarchistes françaises, Louise Michel, qui met en place une poétique de la révolution et écrit des fictions de la lutte des classes tout en empruntant la voie épistolaire. Les deuxième et troisième chapitres portent sur les années 1892-1894 durant lesquelles une dizaine de femmes signent des écrits dans la presse anarchiste. Elles mobilisent des stratégies singulières (le dialogue comique, la parabole féministe par exemple) pour s’insérer dans les discours sur la violence qui animent encore la presse anarchiste en même temps qu’elles font paraître des témoignages entremêlant les genres de l’article journalistique et de l’autobiographie pour donner leur parcours militant en exemple. Les quatrième et cinquième chapitres qui portent sur le début du xxe siècle montrent des femmes qui tentent de faire entendre leur voix à travers le corpus critique ou les enquêtes sociales. Aussi bien dans les polémiques autour des enquêtes sociales que dans les stratégies de légitimation par la traduction pour la critique, il apparaît que le statut d’écrivaine, de journaliste ou d’intellectuelle leur est contesté dans le milieu anarchiste.
6Les conclusions de Marie-Pier Tardif sont donc instructives. La production relevée de manière systématique montre effectivement, et comme souvent dans ce genre d’enquête sur les femmes, une matière bien plus significative que ne le laissent croire les histoires littéraires et les histoires de l’anarchisme. Mais ce livre permet aussi de voir in situ le grand nombre de contraintes qui pèsent sur les femmes qui veulent s’exprimer dans l’espace public. Car le diagnostic est sans appel : les anarchistes n’échappent pas à une vision traditionnelle du genre et la situation des femmes est tout aussi problématique dans les journaux de propagande que dans les revues littéraires d’orientation libertaire. Il faut lire l’excellente analyse par Marie-Pier Tardif du Massacre des Amazones de Han Ryner pour s’en convaincre. Les femmes accèdent plus difficilement que les hommes aux publications anarchistes et elles n’y acquièrent jamais une légitimité aussi grande qu’eux comme publicistes, poètes, écrivaines ou intellectuelles. Le lien consubstantiel entre refus de l’autorité et journalisme féminin ne se réalise donc pas dans l’anarchisme comme dans le féminisme du journal quotidien La Fronde, fondé par Marguerite Durand en 1897 et rédigé uniquement par des femmes. De manière tout à fait significative, à l’exception notable de Louise Michel, toutes les femmes du corpus qui ont laissé une trace dans l’histoire littéraire, aussi minime soit-elle, de Marie Krysinska à Séverine en passant par Alexandra David-Néel, non seulement n’ont donné que quelques articles à la presse anarchiste mais surtout sont passées à la postérité pour d’autres activités ou d’autres supports.
7Un des grands mérites de l’enquête de Marie-Pier Tardif est de rendre audibles des voix de pionnières qui, au nom de leurs convictions, se sont battues pour être prises en compte et parfois le lectorat pourra être interpellé par certains cris qui résonnent encore aujourd’hui peut-être notamment du fait de leur radicalité désespérée, comme celui de la néomalthusienne Marie Huot qui dépeint le fœtus comme « une sale graine qui lui suçait le sang et lui disputait la pâture ». Dans un temps où même des régimes démocratiques peuvent questionner le droit à l’avortement, il est bon de pouvoir entendre ces femmes qui se sont battues pour pouvoir disposer librement de leurs corps et de leur cerveaux.
Notes de bas de page
1Claude Bellanger, Jacques Godechot, Pierre Guiral et Fernand Terrou (dir.), Histoire générale de la presse française, 5 vol., Paris, Presses universitaires de France, 1969-1976.
2Evelyne Sullerot, La Presse féminine en France, Paris, Armand Colin, 1963.
3Laure Adler, À l’aube du féminisme, Paris, Payot, 1979.
4Alice Primi, Femmes de progrès, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.
5Christine Planté, La Petite Sœur de Balzac, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 2015.
Auteur
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Marie-Ève Thérenty
Université Paul Valéry Montpellier 3, Institut universitaire de France
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