Conclusion. Un moment coopératif, démocratie et capitalisme aux États-Unis
p. 249-252
Texte intégral
1La suite des événements marque la fin d’un cycle et le début de l’affaiblissement des coopératives aux États-Unis. En effet, en dépit du rôle moteur qu’ils jouent dans le vote de l’Employment Peace Act en 1939, les coopérateurs sont violemment pris à partie, la même année, par une campagne lancée par les organisations patronales du Wisconsin. Cette attaque prend la forme d’un programme législatif destiné à « affaiblir et détruire » les coopératives en obtenant l’abrogation de toutes les mesures de protection dont elles bénéficient. À travers ces demandes, la chambre de commerce exige une égalité de traitement entre coopératives et « entreprises privées1 ».
2L’attaque de 1939, qui se poursuit au début des années 1940, n’est pas la première que subissent les coopératives de la part des représentants patronaux2. Mais elle se distingue par son caractère concerté et son échelle. Les coopératives, en particulier de consommation, sont désormais montrées du doigt dans tout le pays. En 1940-1941, elles sont notamment l’objet de l’attention du comité Dies sur les activités anti-américaines, qui les suspecte de propagande communiste3. À l’échelle fédérale comme à celle des États, du Kansas au Massachusetts, les propositions de lois visant à démanteler les privilèges des coopératives font florès dans les années 19404.
3Comme le remarquent les défenseurs de la coopération, les arguments de leurs opposants sont contradictoires. D’une part, ils accusent les coopératives de n’être rien d’autre que des entreprises classiques, comparant notamment les entreprises de consommateurs à des chaînes de magasins qui n’auraient été créées que pour échapper à l’impôt. Mais d’autre part, ils les accusent de vouloir « mettre à bas le système de profit5 ». Le statut ambigu des coopératives apparaît ici pleinement : à la fois entreprises comme les autres qui exigent indûment un statut privilégié, et formes d’anti-entreprises qui menacent le système capitaliste. L’ambiguïté de cette position apparaît également dans l’incapacité des coopérateurs de l’État à présenter un front uni. Alors que les consommateurs réagissent publiquement aux attaques en envoyant leurs défenseurs à l’Assemblée, le Wisconsin Council of Agriculture préfère rédiger une réponse privée à la chambre de commerce, dans laquelle il se pose clairement comme un allié, et prend ses distances vis-à-vis des coopératives de consommation6.
4Si ces campagnes sont rarement couronnées de succès, elles contribuent à placer les coopératives sur la défensive. Dans un contexte d’anticommunisme omniprésent, les organisations progressistes se défont de leurs éléments les plus radicaux, et les plus conservatrices essaient de se distinguer des coopératives jugées subversives, contribuant ainsi à fragiliser l’unité et la légitimité des principes coopératifs dans le contexte états-unien. À partir de la fin des années 1930, la Consumers’ League of the USA prend un tournant conservateur, qui se confirme après-guerre7. D’autres attaques sont par ailleurs plus efficaces : les programmes de la Farm Security Administration en matière de coopération, et en particulier les cités-jardins comme celle de Greendale, sont démantelés au début des années 19508. Les coopératives agricoles, moins suspectes de radicalisme, sont l’objet d’attaques moins virulentes, et connaissent une croissance importante dans les décennies qui suivent la guerre. Mais elles suivent un processus de concentration important, en même temps que les revendications liées à un modèle différent d’entreprise s’affaiblissent9. La diversité en termes d’organisation de l’activité économique, qui apparaissait comme une possibilité réelle dans les années de la Grande Dépression, semble une fantaisie inutile alors que la croissance économique est de nouveau au rendez-vous.
5Les années 1940 marquent donc le déclin du moment coopératif états-unien auquel ce livre s’est attaché à redonner du relief. Entre les années 1870 et 1930, l’analyse a mis au jour l’importance des expériences coopératives et la permanence de l’horizon qu’elles constituent pour un grand nombre d’acteurs, en particulier ruraux : des magasins des Granges aux assurances mutuelles, des coopératives de téléphone aux laiteries, des centrales d’achat à la fédération des producteurs de tabac, des coopératives d’électricité à la cité-jardin de Greendale, les coopératives maillent l’histoire de l’État. Si j’ai pu être surprise d’entendre un mot d’ordre coopératif lors du mouvement Occupy Wall Street en 2011, on peut gager que les Américains du tournant du xxe siècle n’auraient pas eu cette même réaction.
6Certes, les coopérateurs des années 1870-1930 connaissent des échecs répétés : celui des projets transatlantiques des Granges, de la commission McGovern en 1913, ou encore du Milk Pool à la fin des années 1930. Ni dans le Wisconsin, ni ailleurs aux États-Unis, les coopérateurs n’ont réussi à construire un véritable « mouvement » coopératif, qui serait parvenu à incarner un système alternatif au capitalisme dominant. Toutefois, ils sont parvenus à bâtir, au cours de ces décennies, une forme originale et distincte d’organisation économique, un modèle de l’entreprise, disponible et utilisable par différentes catégories d’acteurs – qui propose une forme de démocratie économique au sein même du capitalisme. Plutôt que d’offrir un système alternatif, les entreprises coopératives, définies par plusieurs décennies de mobilisations, sont parties prenantes des divers régimes d’économie politique qui caractérisent la période que j’ai étudiée. Leurs membres ne préparent pas l’avènement d’un système entièrement coopératif, ils construisent plutôt un capitalisme de petits actionnaires, qui s’efforce de maintenir une forme de démocratie interne. Ils incorporent à leurs organisations des éléments du républicanisme, valorisant l’éthique du producteur, d’autres qui les apparentent au capitalisme industriel, d’autres encore qui les relient au socialisme. Leur définition en tant qu’outils de politique publique au début xxe siècle, ou encore leur participation à des coalitions antisyndicales dans les années 1930, témoignent encore d’autres voies par lesquelles les coopératives participent aux différentes configurations d’économie politique de ces décennies.
7Comment le potentiel démocratique de ce modèle d’entreprise se manifeste-t-il lors de ce moment coopératif ? La lecture traditionnelle qu’en fait l’historiographie trace une frontière entre des entreprises politisées, radicales mais inefficaces au xixe siècle (celles des populistes par exemple), et des organisations professionnalisées, tournées vers les seules préoccupations économiques et peu portées à la contestation (les grandes coopératives agricoles notamment)10. Mon étude permet de nuancer cette lecture. Certes, la professionnalisation et une forme de bureaucratisation existent, comme le montre notamment l’avènement du Council of Agriculture. Les actions de cette organisation lors du vote de la loi sur le droit du travail de 1939, semblent bien confirmer l’évolution des coopératives vers un conservatisme croissant. Cependant, on a également montré qu’on ne pouvait se satisfaire de cette seule analyse. Tout d’abord dans la mesure où les coopératives du xixe siècle ne sont pas nécessairement frondeuses : les fromageries ou les laiteries coopératives, très nombreuses dans le Wisconsin à partir des années 1880, contribuent à acclimater les paysans aux demandes du marché plutôt qu’à leur fournir des outils de contestation. Ensuite parce que, même au début du xxe siècle, comme le montre le cas des grèves du lait de 1933, ou celui de la résistance à la loi de 1939, elles peuvent faire l’objet d’un réinvestissement protestataire, qui contredit l’idée d’une marche forcée vers le conservatisme. La flexibilité et la diversité des appropriations possibles (parfois contradictoires) de la forme coopérative ne signifie ni sa nécessaire dilution dans le capitalisme, ni sa neutralité. J’ai plutôt voulu montrer que les coopératives conservent, au cœur du capitalisme, un potentiel démocratique et subversif, mais que son actualisation n’a rien d’automatique11.
8En retraçant les rapports des coopératives au capital et au travail, mais aussi à l’État et aux mobilisations sociales, l’analyse a montré qu’elles se trouvent au cœur des tensions entourant les entreprises états-uniennes entre la fin du xixe et le début du xxe siècle. En dépit des efforts de certains acteurs de la période, et d’une partie des historiens qui les ont étudiées, pour les cantonner à une sphère autonome, uniquement économique, les coopératives ne se laissent pas aisément enfermer. Espaces politiques, où s’affrontent différents intérêts ; outils de mobilisation pour des acteurs cherchant à peser au sein des rapports de force du capitalisme industriel ; modalités du répertoire d’action collective des grands mouvements sociaux de la période ; instruments de politique publique, les coopératives ne peuvent être comprises sans prendre en compte ces différentes dimensions qui les rattachent sans cesse à l’histoire politique. L’analyse de leur trajectoire démontre que la question démocratique ne s’arrête pas aux portes de l’entreprise, et permet au contraire d’affirmer que les rapports entre sphère entrepreneuriale et sphère politique méritent d’être davantage explorés – dans les États-Unis de cette période et au-delà.
Notes de bas de page
1« Chamber of Commerce is Farmers’ Friend Against Labor, But Attacks Co-ops », The Capital Times, 26 mars 1939.
2« Seeks to Check Co-op Projects », Milwaukee Journal, 23 janvier 1936 ; « Flay Consumers’ Co-operatives », The Cooperative Builder, 15 août 1936 ; « Charges Bias for Co-op Ideas », Milwaukee Journal, 6 février 1937 ; « Consumer Co-ops Hurt Independent Merchants, Association President Tells 150 at Meeting Here », Capital Times, 6 avril 1937.
3Jennifer Elise Tammi, Minding Our Own Business, op. cit., p. 170-171. Sur les activités du comité, créé en 1938, voir Ted Morgan, Reds: McCarthyism in Twentieth-Century America, New York, Random House, 2003, p. 184-222.
4Joseph Knapp, The Advance of American Cooperative Enterprise: 1920-1945, op. cit., p. 521-525 ; Gilbert Courtland Fite, Farm to Factory: a History of the Consumers Cooperative Association, Columbia, University of Missouri Press, 1965, p. 200-209 ; « Savage Anti-Co-op Tax is Proposed in Massachusetts », The Co-operative Builder, 8 mars 1941 ; « Co-ops’ Rights Held Breeders of Socialism », Chicago Daily Tribune, 9 mai 1944.
5« Co-op Income Tax Bill To Take Money From Farmer, Laborer, Fear », Capital Times, 24 mai 1939 ; « Wisconsin Co-ops Fight Proposed Income Tax Levy », The Cooperative Pyramid Builder, 27 mai 1939. Voir également Harlan Huntley, « Historical Study of Wisconsin Cooperative Statutes », art. cité, sur les lois anticoopératives présentées à l’Assemblée du Wisconsin en 1939.
6Minutes Executive Committee Wisconsin Council of Agriculture, entrées du 12 avril, 26 avril et 14 juin 1939, boîte 2 (Part 3, additions), Wisconsin Federation of Cooperatives Records 1926-1985, WHS.
7Clarke A. Chambers, « The Cooperative League of the United States of America, 1916-1961 », art. cité.
8Paul Keith Conkin, Tomorrow a New World: the New Deal Community Program, op. cit., p. 220-233 et 322-325.
9Joseph Knapp, The Advance of American Cooperative Enterprise, op. cit., p. 478-489 et 535-536 ; John Curl, For All the People, op. cit., p. 189-191.
10Voir notamment Robert Wiebe, The Search for Order, op. cit.
11Voir Abby Spinak, Infrastructure and Agency, op. cit., pour des conclusions comparables. On contredit en revanche la position adoptée par Jean-Claude Daumas dans un texte intitulé « Les coopératives sont-elles des entreprises comme les autres ? », in Alain Mélo (dir.), Utopies et entreprises : imaginaires et réalités de la coopération ouvrière en Europe du xixe au xxie siècle, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2015, p. 225-235, où il répond à la question par l’affirmative, en estimant que les différents accommodements auxquels se livrent les coopérateurs dans le contexte capitaliste les condamnent à renoncer à leur spécificité, ou pour le dire autrement, que le fait que les coopératives ne fournissent pas une « alternative au capitalisme » disqualifie leur prétention à la différence au sein des organisations économiques.
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