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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Saisir les coopératives Les composantes coopératives Encadré 1 : Un entrelacs de coopératives à différentes échelles, le cas des Granges Qui sont les coopérateurs ? Diffusion et modernité Notes de bas de page

    Quand les Américains coopéraient

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre I. Coopérer, aux champs et à la ville

    p. 21-46

    Texte intégral Saisir les coopératives Les composantes coopératives Coopératives chez les Granges et les populistes : la lutte contre les intermédiaires Encadré 1 : Un entrelacs de coopératives à différentes échelles, le cas des Granges Laiteries et fromageries coopératives : une solution technique ? Coopérateurs urbains, démocratie et économie industrielle Qui sont les coopérateurs ? Les ressources des coopérateurs L’appui des organisations antimonopolistes aux coopératives Des coopérateurs bien intégrés économiquement et socialement Genre et ethnicité dans les coopératives Libérer les femmes par la coopération ? Coopératives et communautés immigrées : homogénéité et cloisonnement Où trouver les coopérateurs ? Diffusion et modernité Notes de bas de page

    Texte intégral

    « On pourrait donc dire, pour synthétiser, qu’une utopie est la représentation imaginaire d’une société, représentation contenant des propositions de solutions à des problèmes non résolus, bien particuliers, de la société d’origine, à savoir des propositions de solutions qui indiquent les changements que les auteurs ou les porteurs de cette utopie souhaitent ou bien les changements qu’ils redoutent, voire peut-être les deux à fois. »

    Norbert Elias, L’utopie, 1982.

    Saisir les coopératives

    1En août 1895 se tient à Londres le premier congrès de l’Alliance coopérative internationale (ACI), tout juste fondée. Le rapport concernant la coopération aux États-Unis est rédigé par Edward W. Bemis, alors professeur d’économie à l’université de Chicago. Celui-ci est très pessimiste. S’il reconnaît un certain succès des caisses d’épargne logement et un récent développement des laiteries ou des compagnies d’assurance coopératives chez les agriculteurs, il déplore l’absence de magasins et d’ateliers coopératifs, d’organisation régionale ou nationale, la fréquence des échecs des expériences coopératives et le manque de chiffres publics à la disposition des administrations ou des chercheurs. Il regrette enfin qu’il n’y ait dans le pays ni presse coopérative, ni réunions annuelles pour rassembler les bonnes volontés1.

    2Le tableau dressé par Bemis à la fin du siècle apparaît donc bien sombre. Il est cependant davantage révélateur de la difficulté qu’il y a alors à saisir la réalité des expériences coopératives, leurs frontières et leur importance, que d’une réelle absence de coopération aux États-Unis. Ce premier chapitre est consacré à dresser, à partir du cas du Wisconsin, un tableau des différentes formes de coopération, au moment où celle-ci prennent forme, dans les trois dernières décennies du xixe siècle. À cette période en effet, la coopération touche un nombre croissant de personnes, dans des secteurs différents, notamment car elle est au cœur des programmes de réformes de grandes organisations d’envergure nationale.

    3Dans le Wisconsin entre les années 1870 et 1890, les coopératives recouvrent des réalités diverses. Elles deviennent néanmoins des entreprises de plus en plus familières et diffusées, proposant des initiatives parfois très ambitieuses. L’étude des projets et des réalisations mises en œuvre dans cet État montre que les coopératives de la fin du xixe siècle, souvent considérées par l’historiographie comme de simples archaïsmes, méritent d’être davantage prises au sérieux, notamment en les replaçant dans le contexte de l’évolution des autres types d’entreprise à cette période2.

    4Quels sont les principaux acteurs de ces initiatives ? Quels types d’organisations sont mises sur pied à cette période, par qui et en quels lieux ? Voilà les questions auxquelles s’attache ce premier chapitre, en essayant de voir comment leurs réponses nous renseignent sur la nature des projets coopératifs à cette période.

    Les composantes coopératives

    5Dans les années 1870, le Wisconsin est encore un État principalement rural. Les agriculteurs y sont en majorité des producteurs de céréales, relativement aisés. Mais la prospérité n’est pas généralisée sur tout le territoire : les comtés du Sud, plus fertiles et mieux reliés aux axes de communication, sont les plus riches, quand ceux du Nord ou de l’Est ne sont pas encore entièrement mis en valeur. Les agriculteurs de l’État sont plus prospères et moins endettés que ceux du reste du Midwest, mais en 1890, 43 % d’entre eux ont tout de même une hypothèque sur leur ferme. La croissance des chemins de fer y est vue à la fois comme une chance pour l’accès à des marchés distants et comme une menace pour l’indépendance des producteurs. Les crises financières répétées du Gilded Age, en particulier les paniques de 1873 et 1893, accentuent le sentiment d’insécurité et avivent les critiques à l’égard des pratiques jugées monopolistiques des grandes entreprises et des marchands. Les prix du transport autant que ceux du matériel agricole apparaissent trop élevés, en particulier en comparaison des prix des céréales qui diminuent à partir des années 1880. Par ailleurs, les années 1870-1890 constituent l’amorce d’une transition agricole dans l’État, des céréales vers les produits laitiers, désormais vus comme plus rentables.

    6À la campagne comme à la ville, l’emprise des grandes entreprises s’accroît. Celles-ci cherchent à intégrer de plus en plus d’activités en leur sein. Qu’il s’agisse des négociants, des grandes compagnies spécialisées dans le bois de construction, ou encore des maisons de vente par correspondance, de nombreux acteurs s’efforcent d’absorber leurs rivaux, d’employer les intermédiaires à leur service, de vendre directement aux consommateurs finaux en contournant les réseaux de distribution des détaillants, afin de contrôler les chaînes de production et de distribution sur des segments plus grands et, ainsi, limiter la concurrence3.

    7Dans le Wisconsin, tous les secteurs économiques subissent de profondes transformations, qui se reflètent dans les évolutions des principales formes d’entreprise. Dans le domaine industriel, Milwaukee, au bord du lac Michigan, devient au cours de ces décennies une ville industrielle importante – passant de 45 000 habitants dans les années 1860 à plus de 285 000 à la fin du siècle –, quand des centres industriels plus modestes émergent jusque dans les comtés isolés du Nord. Les investissements, auparavant principalement tournés vers la construction des chemins de fer, s’orientent à partir des années 1870 vers d’autres secteurs. Les industries de l’acier, de la viande, la production de machines agricoles, ou les brasseries prennent de plus en plus d’importance. La forme de la corporation – société par action protégée par un certain nombre de privilèges – encore rare au début de la période, devient plus fréquente. De très grosses entreprises, qui embauchent des centaines, voire des milliers de salariés, dont une très forte proportion d’immigrés allemands ou polonais, font leur apparition. Deux des principales compagnies de métallurgie emploient plus de 3 000 travailleurs dans le faubourg sud de la ville au milieu des années 1880. Dans les principaux domaines industriels, la capitalisation augmente et ces divers secteurs sont dominés par quelques grandes sociétés dans la décennie 18904.

    8Les activités coopératives à l’œuvre dans l’État sont à comprendre comme une réponse à ce contexte. Dans les espaces ruraux, elles oscillent entre plusieurs pôles. Le premier recouvre les initiatives organisées dans le sillage des mouvements agraires, mobilisés précisément contre les activités de ces grandes entreprises, en particulier dans les chemins de fer. Le second pôle est incarné par les producteurs de lait, de plus en plus nombreux à partir des années 1880. Dans les villes, dans le contexte d’une syndicalisation croissante de la population ouvrière, les initiatives coopératives se multiplient également au cours de cette décennie, prenant la forme de magasins ou de petits ateliers ouvriers, sans atteindre le niveau que l’on trouve dans les campagnes. Ces trois catégories de coopération sont en général traitées par des historiographies différentes – l’une insistant sur la dimension contestataire de la coopération, dans le contexte de la lutte contre les intermédiaires et les monopoles au sein des mouvements agraires ou celui des conflits du travail pour les coopérateurs urbains, l’autre sur la modernisation économique et la rationalisation de la production laitière, par le recours à une forme d’entreprise efficace. L’étude des expériences coopératives de ces décennies montre que ces différents pôles tendent en réalité à se recouper, les membres des organisations agraires comme les ouvriers recherchant eux aussi des modes d’organisation performants et l’action des producteurs laitiers n’étant pas dénuée d’enjeux politiques.

    Coopératives chez les Granges et les populistes : la lutte contre les intermédiaires

    9Les coopératives les plus importantes, dans le Wisconsin des années 1870, en termes d’effectifs comme d’influence, sont celles qui émanent, plus ou moins directement, de l’organisation agraire des Granges. Celle-ci est formée en 1867, à l’initiative d’Oliver Kelley, un employé de l’État fédéral. Destinée à résoudre les problèmes d’isolement des paysans, l’organisation a, au moment de sa fondation, des objectifs principalement sociaux et culturels. Il s’agit d’organiser des réunions, des débats sur les meilleures méthodes agricoles, mais aussi des pique-niques ou des bals, dans la tradition des clubs fermiers ou des organisations fraternelles sur le modèle des francs-maçons. Un programme commercial est cependant rapidement envisagé, en particulier au niveau local, et après 1873, avec la crise économique qui traverse le pays, les objectifs de l’organisation sont réorientés et les questions économiques prennent de plus en plus d’importance, jusqu’à devenir primordiales autour de 18755.

    10L’organisation arrive précocement dans le Wisconsin. Après une première tentative avortée en 1871, les Granges y sont finalement créées en 1872. Elles connaissent un succès rapide et des associations fleurissent un peu partout dans l’État, jusqu’à atteindre 510 sections locales en 1874, revendiquant 21 000 membres sur un peu plus de 100 000 agriculteurs que compte alors l’État. À l’échelle des États-Unis, on dénombre 19 000 sections locales et près de 760 000 membres en 1875. Il s’agit donc d’un véritable mouvement de masse, dont l’importance dans l’histoire de cette période mérite d’être réévaluée. Dans le Wisconsin, les Granges sont rapidement actives en politique, réclamant en particulier une régulation accrue des activités des grandes compagnies de chemin de fer6.

    11La coopération, dans le Wisconsin comme ailleurs, fait tôt partie du programme des Granges7. Certains dirigeants s’en font les promoteurs zélés. C’est en particulier le cas de Joseph Osborn, responsable des achats, puis grand maître de l’organisation entre 1873 et 1877, et de Thomas Wilcox, un immigré britannique, dirigeant de la Grange locale de La Valle, dans le comté de Sauk. Le premier, lui-même organisateur de coopératives, saisit toutes les occasions pour faire de grands discours sur la nécessité de coopérer, multiplie les circulaires sur le sujet et essaie d’organiser des collectes pour mettre en place un système efficace à l’échelle de l’État8. Le second est l’auteur de très nombreux articles dans le journal de l’organisation, le Bulletin of the Wisconsin State Grange, dans lequel il décrit notamment tous les bénéfices que tirent ses compatriotes anglais de la coopération9.

    12L’organisation met en œuvre des activités coopératives à plusieurs échelles : des achats groupés au niveau local et à celui de l’État, des magasins de plus ou moins grande importance, des associations de production, ou des compagnies d’assurance. La durée de vie de ces différentes expériences est assez limitée. En 1886, une étude statistique qui fait le bilan sur la coopération dans l’État note que le nombre de magasins des Granges en activité, estimé à une vingtaine à la fin des années 1870, est désormais « très faible10 ». Les expériences de production (des tentatives d’organisation d’usines de fabrication de matériel agricole, mais aussi de textile, de fabrication de chaussures, ou des minoteries) sont souvent restées à l’état de projet, ou n’ont que très peu duré. La difficulté à obtenir des brevets de fabrication, ou à produire du matériel de qualité limite souvent les chances de succès. Les initiatives en termes de commercialisation des produits agricoles, par l’intermédiaire de l’agence d’État ou d’établissements indépendants comme des ascenseurs à grain, restent de portée limitée11. Le mouvement rencontre certains succès dans le domaine des assurances avec la création de plusieurs dizaines de compagnies d’assurance mutuelles incendie. À l’échelle de l’État, l’organisation met en place, en 1875, une assurance vie, la Patrons’ Benevolent Aid Society qui, malgré des difficultés financières, attire jusqu’à un millier de membres en 188012. L’agence d’achat en gros, qui réunit le plus grand nombre d’agriculteurs, connaît le pic de son activité entre 1875 et 1878. Le nombre de membres des Granges commence quant à lui à diminuer dès 1875, pour atteindre un palier à moins de 5 000 personnes en 1878, stable jusqu’au milieu des années 188013.

    13Cependant, si l’organisation ne compte plus autant de membres, de nouveaux magasins coopératifs liés aux Granges sont encore mis sur pied dans les années 1880. En 1886, on dénombre encore 145 compagnies d’assurance incendie, plus ou moins formellement liées aux Granges dans l’État, un nombre en constante augmentation depuis 187014. Et si les expériences coopératives des Granges font long feu, elles laissent une trace durable et posent clairement les bases d’une première forme de coopération rurale, dirigée contre les abus des marchands locaux et les pressions exercées sur les paysans par les grossistes et les industriels.

    14L’empreinte des Granges est en particulier sensible dans les autres mouvements agraires de la période, notamment chez les Farmers’ Alliances. Fondées à la fin des années 1880, dans bien des cas elles prennent la relève au moment du déclin des Granges. Dans le Wisconsin cependant, les Alliances investissent bien moins l’organisation coopérative. Certaines sections locales, comme à Westby, à Eau Claire ou à Baraboo, pratiquent l’achat groupé sur le modèle des Granges au début des années 1890. Mais s’il est fait mention d’un agent à l’échelle de l’État pour organiser ces achats en 1891, l’organisation de ses activités semble avoir été particulièrement laborieuse15. L’étude des statuts d’entreprises coopératives témoigne de la mise en place d’organisations plus formelles, en particulier un ascenseur à grains et plusieurs magasins, entre 1888 et 189716. En dehors de ces quelques mentions les Alliances du Wisconsin apparaissent peu puissantes. D’une manière générale, le populisme rural n’a qu’une prise limitée dans le Wisconsin, contrairement à ce qui se passe dans des États comme le Texas ou le Kansas, où les agriculteurs populistes vont rapidement au-delà des achats groupés et des magasins et mettent sur pied des organisations de grande envergure17.

    15Les objectifs affichés de la coopération chez les Grangers, comme chez les membres des Alliances sont d’obtenir des produits à meilleur prix, en contournant les commerçants locaux, les acheteurs en gros, les agents des grandes entreprises, ceux qu’ils appellent indifféremment « les intermédiaires ». Le préambule des statuts de la Co-operative Association of the Patrons of Husbandry du comté de Dane, rédigé en janvier 1875, en est un bon exemple :

    « Les agriculteurs de l’État du Wisconsin sont contraints de verser d’importants bénéfices aux agents et aux marchands de détail sur une grande proportion des machines et du matériel agricoles nécessaires à l’exploitation de leurs fermes, […] ils estiment qu’une grande proportion des bénéfices ainsi versés […] pourraient être économisée par la communauté rurale au moyen d’une coopération mutuelle18. »

    16L’ambition de la coopérative, détaillée dans la suite des statuts, est soit d’obtenir immédiatement des meilleurs prix, soit de faire baisser les prix des marchands en leur faisant concurrence par l’achat en gros. L’horizon des différentes entreprises commerciales des Granges, généralement réunies sous le nom de coopération est ainsi d’améliorer la position des agriculteurs dans un rapport de force avec d’autres acteurs du circuit économique – et ce à plusieurs échelles, comme en témoignent les exemples développés dans l’encadré 1.

    Encadré 1 : Un entrelacs de coopératives à différentes échelles, le cas des Granges

    À quelle échelle se déploient les activités des entreprises coopératives au Gilded Age ? Le cas des Granges met au jour un écheveau d’expériences. L’échelon local apparaît au premier abord comme le plus important, dans la mesure où la petite taille des coopératives est souvent présentée comme une condition nécessaire à leur réussite.

    Cependant, dans le Wisconsin, de nombreux organisateurs insistent sur l’idée que le noyau originel est un point de départ afin de construire des entreprises de plus grande envergure. L’un des objectifs explicites est alors de trouver une forme d’organisation qui permette de s’adapter aux évolutions économiques en cours. Les Granges sont dès le départ fondées comme une organisation nationale – pensée par ses créateurs comme un outil permettant de remédier à l’isolement des agriculteurs et de lutter contre l’opposition nord-sud après la guerre de Sécession. Dans les années qui suivent, les dirigeants insistent sur la nécessité d’organiser des activités économiques à grande échelle, dans le contexte du développement d’un marché national. Les projets coopératifs sont pensés comme devant nécessairement s’adapter aux entreprises qui leur font face, notamment à leur taille régionale ou nationale.

    Ainsi, rapidement, les Grangers du Wisconsin cherchent à contourner les circuits commerciaux existants et à construire leurs propres réseaux – s’efforçant de mettre sur pied une sorte de contre-économie qui fonctionne à leur avantage.

    Un grand nombre d’activités coopératives sont rapidement envisagées au niveau de l’État : la compagnie d’assurance vie, l’agence d’achats en commun et le fonds commercial chargé de coordonner les activités dans les différents comtés. Le fonds en particulier est vu comme un moyen d’augmenter la capitalisation des projets coopératifs de l’organisation et de renforcer ainsi les activités à grande échelle. Les Grangers organisent également des échanges régionaux voire nationaux, ce dont témoignent les nouvelles publiées dans le Bulletin. Afin de contrer les alliances entre industriels et compagnies de chemin de fer, qui s’entendent pour fixer des prix, les Granges de New York et celles de l’Ouest sont régulièrement invitées à établir des relations directes.

    Au milieu des années 1870 enfin, les Granges sont à l’origine d’un projet de commerce international avec l’Angleterre, placé sous l’égide d’une société coopérative réunissant des membres des deux côtés de l’Atlantique. On prévoit alors d’organiser deux sociétés, l’une aux États-Unis, l’autre en Grande-Bretagne, qui seraient chapeautées par une seule entreprise, la Mississippi Valley Trading Company (MVTC). Cette dernière est officiellement créée, suivant des principes coopératifs en avril 1875. L’intérêt sur le capital est limité à 8 % ; les profits sont ensuite répartis proportionnellement aux achats des membres ; et 5 % des bénéfices doivent être mis de côté à des fins éducatives, le capital de départ étant fixé à 500 000 $. L’objectif de ce projet est d’envoyer en Angleterre des produits agricoles fournis par les Granges, qui seraient vendus dans les magasins coopératifs, et d’acheter en échange des produits manufacturés provenant d’Angleterre. En utilisant la MVTC, les coopérateurs espèrent contourner les commissions des marchands états-uniens et anglais, tout en évitant les frais des compagnies de chemin de fer, en préférant un trajet par voie d’eau, nord-sud, via le Mississippi, à un trajet ouest-est par rail. À terme, ils envisagent même d’avoir leur propre flotte. Des voyages dans les deux sens sont organisés et des débats engagés, auxquels participent les représentants du Wisconsin, à propos des structures que doit adopter cette entreprise. Des problèmes apparaissent cependant rapidement, les négociations traînent en longueur, certains délégués des États, en particulier dans le Sud, font tout pour freiner le projet et celui-ci est finalement abandonné en 1877.

    Le programme de la MVTC, en dépit de son échec, témoigne des ambitions des Grangers en termes de coopération, bien loin de se limiter à un programme de retour aux petits producteurs indépendants. Les Granges du Wisconsin donnent des échos de ce programme et dans les rapports sur les avancées du projet publiés dans le Bulletin. Entre initiatives locales, organisations au niveau des comtés, agence d’État, projets inter-étatiques et même internationaux, les Granges contribuent ainsi à mettre sur pied un écheveau d’expériences coopératives qui enracinent les pratiques coopératives chez les agriculteurs du Wisconsin.

    Philip N. Backstrom, « The Mississippi Valley Trading Company: A Venture in International Cooperation 1875-1877 », Agricultural History, no 46-3, 1972, p. 428-429 ; Robert A. Calvert, « A. J. Rose and the Granger Concept of Reform », Agricultural History, no 51-1, 1977, p. 181-196 ; Bulletin of the Wisconsin Grange, (1875-1877) ; Journals of Proceedings of the Tenth Session of the National Grange of the Patrons of Husbandry, (1875-1880).

    Laiteries et fromageries coopératives : une solution technique ?

    17Dans ces mêmes années, alors que les Granges multiplient les initiatives coopératives, la nature des activités des agriculteurs du Wisconsin se transforme profondément, avec la transition de la culture des céréales vers les produits laitiers. La production de céréales atteint son apogée dans l’État en 1878, puis décline rapidement en raison de l’épuisement des sols, de la valeur accrue des terres et de la présence plus sensible de la concurrence des États de l’Ouest, favorisée par la progression des chemins de fer. À la fin des années 1890, plus de 90 % des paysans de l’État déclarent posséder du bétail dédié à la production de lait19. Suivant une transition qui s’est déjà opérée à l’est, en particulier dans l’État de New York, l’organisation du travail agricole se transforme. La principale évolution concerne le déplacement d’une grande partie de la production hors de la ferme. Les produits – beurre ou fromage – ne sont plus confectionnés dans le cadre domestique, comme dans les années 1850, mais dans un bâtiment à part, par un travailleur spécialisé à qui le paysan confie son lait tous les jours. Il faut désormais le produit de 200 à 300 vaches pour qu’une fromagerie ou une laiterie soit considérée comme rentable, il est donc souvent nécessaire de réunir plusieurs agriculteurs dans ces nouveaux établissements. En comparaison avec la production de céréales, celle des produits laitiers nécessite une organisation collective, qui constitue un terreau favorable au développement des coopératives. Les fromageries et les laiteries spécialisées se multiplient alors mais leur forme institutionnelle et juridique est encore mal définie, la frontière entre l’entreprise privée, l’association de voisinage et la coopérative est encore incertaine20.

    18La définition de ce qui constitue une coopérative laitière, et partant, l’appréhension de leur développement, varient selon les auteurs. Certains travaux estiment à environ 400 le nombre d’organisations coopératives produisant et commercialisant des produits laitiers aux États-Unis dès 1867, sans que l’on sache exactement ce que recouvre ce terme21. Il existe différents modèles d’organisation qualifiés de coopératifs. Les deux plus courants sont les suivants. Les agriculteurs peuvent passer d’abord un contrat avec un fabriquant de beurre ou de fromage et le payer un certain prix au poids de produit fini. Les paysans prennent alors en charge la vente des produits et divisent les profits en fonction de la quantité de lait qu’ils ont apportée au départ. Les producteurs peuvent également créer une forme d’association plus contraignante et assumer la prise en charge du processus du début à la fin, de la collecte du lait à la vente, en embauchant un professionnel salarié pour fabriquer le beurre ou le fromage. Cette dernière organisation est considérée comme plus coopérative, puisqu’elle implique davantage les agriculteurs. Certains établissements peuvent en plus intégrer des pratiques se rapportant au modèle coopératif au sens strict, en termes de vote démocratique ou de limite imposée à la détention du capital. Il existe de multiples variations à partir de ces modèles, chaque région, chaque comté, chaque communauté y apportant ses propres pratiques.

    19C’est dans les années 1860 et 1870, qu’apparaissent les premières laiteries et fromageries dans le Wisconsin. La plupart des établissements laitiers, peut-être une centaine au début des années 1870, sont concentrés à l’est et au sud de l’État. Le plus souvent, ce ne sont ni des sociétés par actions, ni des coopératives, mais des entreprises familiales, ou bien la propriété d’un seul investisseur22. Si les statuts sont incertains, certains établissements sont pourtant clairement identifiés comme des coopératives. L’un des premiers d’entre eux est une fromagerie qui aurait vu le jour autour de 1870 dans le comté de Jefferson. Les paysans de Faville Grove, à proximité de Lake Mills construisent alors des bâtiments spécifiques, à faible coût. Ils choisissent l’un d’entre eux comme gérant et les bénéfices sont redistribués en fonction du lait fourni par les agriculteurs chaque année. Après plusieurs années, la fromagerie reçoit, outre le lait des propriétaires, celui d’autres producteurs voisins. Les voisins non actionnaires paient le même prix pour la fabrication du fromage, mais ne reçoivent pas de dividendes. Ce qui définit la coopérative, ici, c’est premièrement qu’il s’agit d’une production spécialisée et non domestique, deuxièmement que la fromagerie est uniquement possédée et dirigée par des producteurs laitiers, et enfin que les profits sont distribués en proportion de l’apport en lait et non seulement en fonction du capital apporté au départ23.

    20La diffusion des pratiques coopératives à cette période chez les producteurs de lait va croissante entre les années 1870 et 1890. La Wisconsin Dairymen Association, fondée en 1872 pour défendre les intérêts des producteurs laitiers, établit au cours des années 1870 des listes des laiteries et des fromageries qu’elle a été en mesure d’identifier. En 1879, sur les 362 organisations recensées, on en dénombre 55 qui peuvent être considérées comme coopératives à un degré ou à un autre24. Dans les décomptes de cette période, le terme de coopérative n’apparaît pas, mais il devient plus courant dans la dernière décennie du siècle. Un rapport de la commission agricole de l’État en 1896 en recense 38, sur près de 2 500 établissements laitiers. Si on ajoute à cela les établissements qui possèdent dans leur nom les termes « farmers’ »/« association »/« union »/« stockholders’ »/« dairymen’s », connotant la possibilité d’une implication directe des agriculteurs dans l’entreprise, on arrive au nombre de 83. Si on ajoute encore les organisations qui portent un nom générique, renvoyant à une localité et qui ont plus de chance de ne pas être la propriété d’une seule personne, l’ensemble est de 600, soit près de 25 % du total des établissements dénombrés25.

    21Le facteur le plus fréquemment invoqué pour expliquer la multiplication des établissements coopératifs chez les producteurs de lait est d’ordre technique et commercial. Le passage de la production domestique aux établissements collectifs permet aux paysans d’obtenir de meilleurs prix, en faisant des économies d’échelle, en augmentant la quantité de produits négociés, et en uniformisant leur qualité26. Mais cette transition ne s’accompagne pas automatiquement de la forme coopérative de l’entreprise.

    22Celle-ci est cependant rapidement réputée pour son efficacité supérieure par rapport aux établissements à un seul propriétaire. Périssable, difficile à transporter, et facilement mis en commun, le lait est un produit propice à l’activité coopérative, d’autant que la mise sur pied d’une laiterie ou d’une fromagerie nécessite moins de capital que la construction d’un ascenseur à grains par exemple27. Les coopératives semblent être davantage en mesure d’assurer la standardisation des produits et surtout une amélioration de leur qualité – un problème récurrent dans l’industrie laitière du Gilded Age. L’intéressement direct, par l’intermédiaire de la participation à la coopérative, entre des propriétaires souvent reliés par une appartenance communautaire ou ethnique commune, apparaît comme une incitation pour les agriculteurs à ne pas tricher sur les caractéristiques du lait et à mettre en place des normes strictes de contrôle des produits28.

    23Citant ces raisons techniques, les commentateurs des années 1880 estiment qu’en comparaison des coopératives issues des Granges et des Alliances, les coopératives laitières sont plus « pragmatiques », et moins « ostentatoires29 ». Cependant, l’importance des facteurs pratiques n’exclut pas l’existence de motifs plus politiques en mesure d’expliquer le développement de ces organisations. Les récits retraçant l’émergence des coopératives témoignent des hésitations des producteurs laitiers quant à la meilleure organisation possible. De la vente directe du lait à un industriel à la prise en charge du processus de production et de commercialisation, le choix de la structure a souvent pour arrière-plan les conflits avec les propriétaires d’établissements privés ou avec les professionnels spécialistes de la fabrication. D’après un manuel à destination des coopérateurs publié en 1891, les coopératives permettent aux producteurs d’obtenir des bénéfices « 5 à 20 % supérieurs » à ceux qu’ils peuvent espérer en passant par des « laiteries privées30 ». Une telle estimation peut être exagérée, mais elle traduit le fait que les différends avec les propriétaires d’établissements privés – non contrôlés directement par les agriculteurs – peuvent être vifs, comme c’est le cas dans les années 1870, où les coopératives deviennent « une arme efficace aux mains des paysans lorsque les propriétaires des laiteries deviennent tyranniques31 ». Dans le Wisconsin du Gilded Age, il est fréquent que des coopératives naissent des oppositions entre les producteurs agricoles et des industriels, qui peuvent être ou non d’anciens agriculteurs32. À l’instar des Granges qui cherchent à éliminer les intermédiaires, les producteurs laitiers, s’ils présentent leurs activités sous un jour moins politique, s’efforcent tout de même de prendre en main la fabrication et la commercialisation de leurs produits afin de renverser le rapport de force commercial en leur faveur.

    24Les coopératives liées aux Granges et celles des producteurs laitiers fournissent deux idéaux-types d’organisations, les unes apparemment plus politiques et revendicatives, les secondes d’allure plus technique, liées à la recherche de solutions « scientifiques » aux problèmes économiques des agriculteurs. Ces pôles ne sont cependant pas étanches, mais se situent le long d’un continuum programmatique. En outre, les contacts entre les deux organisations existent, et leurs participants sont parfois les mêmes33. Chester Hazen, par exemple, réputé pour avoir fondé la première fromagerie du Wisconsin, à Lagoda, dans le comté de Fond du Lac en 1864, et membre éminent de la Dairymen Association, est en même temps président du magasin coopératif de Brandon, établi par les Granges en 187734. Dustin Grow Cheever, paysan important de Clinton, dans le comté de Rock, fournit un autre exemple. Les journaux intimes qu’il rédige entre les années 1850 et 1890 témoignent de son investissement dans différentes formes de coopération. Gestionnaire de plusieurs établissements laitiers au cours de ces années, c’est un membre assidu de la Dairymen Association. Il participe aussi régulièrement aux réunions de sa Grange locale, dont il est même élu conférencier. En 1876, il assiste à un discours de Joseph Osborn, alors grand maître et principal défenseur de la coopération. Au cours de cette réunion il adhère à la Patrons’ Benevolent Aid Society, la compagnie d’assurance vie mutuelle organisée par les Granges35. Entre les deux pôles, qui se superposent en fait en partie, s’étend la diversité des coopératives agricoles du Gilded Age.

    Coopérateurs urbains, démocratie et économie industrielle

    25Durant ces décennies les agriculteurs ne sont pas les seuls à faire l’expérience des pratiques coopératives. Une partie du mouvement ouvrier s’y intéresse également.

    26Dès les années 1860 et 1870, on compte aux États-Unis une poignée d’entreprises de travailleurs, quelques magasins coopératifs et des ateliers de production, créés pendant ou juste après la guerre de Sécession par des cordonniers, des fabricants de cigares ou des ébénistes36. Mais c’est surtout dans les années 1880, avec l’émergence des Knights of Labor comme organisation ouvrière d’envergure nationale, que la coopération se retrouve à l’honneur. Créée en 1869, le mouvement connaît un succès grandissant à partir de la fin des années 1870, et revendique plus de 700 000 membres dans le pays à son apogée au milieu des années 1880. À cette période, les Knights professent une éthique républicaine de défense des producteurs : ceux-ci doivent garder leur indépendance économique, garante de leur indépendance politique, toutes deux menacées par l’industrialisation. Contrairement aux syndicats de métier, ils entendent former une organisation « industrielle » inclusive et rassembler tous les travailleurs et travailleuses, dans des sections locales et non cloisonnées par secteur ou par profession. Dirigée par le « grand maître » Terence Powderly à partir de 1879, l’organisation est notamment très impliquée dans la lutte pour la journée de huit heures37.

    27Présente dans les principes de l’organisation dès les premières années, la revendication coopérative devient de plus en plus centrale et prend de l’ampleur au début des années 1880. En 1881 est créé un fonds coopératif, auquel tous les membres du syndicat doivent contribuer pour aider à la formation de magasins puis d’ateliers coopératifs. En 1882, c’est un conseil coopératif qui est mis sur pied et chargé de coordonner les différentes initiatives. La même année, la coopération devient officiellement un des objectifs immédiats des Knights, dans le domaine de la consommation comme de la production, avec une visée émancipatrice et transformatrice très ambitieuse38. Les initiatives se multiplient dans diverses régions : entre 1865 et 1890 des milliers de magasins, plusieurs centaines d’entreprises de production, ainsi que plusieurs dizaines de communautés coopératives sont créés par des ouvriers39.

    28Les tentatives de centralisation et de coordination de ces différentes initiatives par les Knights rencontrent peu de succès, mais certains dirigeants déploient une énergie sans faille tout au long des années 1880 pour diffuser la bonne parole coopérative. L’organisation décline après 1886, notamment à la suite des attentats de Haymarket à Chicago, alors que les nouvelles centrales syndicales naissantes, en particulier l’American Federation of Labor de Samuel Gompers, portent beaucoup moins l’accent sur la coopération.

    29Dans le Wisconsin, les Knights of Labor représentent un contingent important dans les années 1880, revendiquant par exemple 12 000 membres à Milwaukee en 1886. Mais ceux-ci concentrent prioritairement leur énergie sur la lutte pour la journée de huit heures40. On compte toutefois un certain nombre d’entreprises coopératives, directement organisées par les Knights ou dans leur sillage. La plupart se trouvent à Milwaukee, mais on en trouve également dans des centres urbains de moindre envergure, comme à Eau Claire, ou à Menominee41. À Racine, au sud de Milwaukee, deux magasins qui se revendiquent de la coopération, la Racine Co-operative Society et la Racine Workmen Co-operative Society, sont créés respectivement en 1882 et 1887 ; à Hurley, à l’extrême nord, un groupe de mineurs crée également un magasin ouvrier en 188742.

    30L’engouement pour les coopératives ouvrières, en particulier les entreprises de production, décline à partir de 1888, suivant de près l’affaiblissement des Knights of Labor. Cet échec relatif a pu conduire les historiens à négliger l’importance du programme coopératif ouvrier au Gilded Age. L’école de John Commons, pionnier de l’étude des « relations industrielles » à l’université du Wisconsin au début du xxe siècle, a beaucoup fait pour répandre l’idée que les coopératives ouvrières des années 1880 n’ont représenté qu’une réaction défensive de la part d’ouvriers de métier qui refusaient les contraintes de l’ordre industriel et en particulier le triomphe du salariat. Le déclin des expériences coopératives à la fin des années 1880 s’expliquerait par un « changement de psychologie » de la part des ouvriers, de plus en plus portés à privilégier la négociation collective, le syndicalisme « pur et simple » symbolisé par l’American Federation of Labor, dont les objectifs seraient totalement opposés à ceux des coopérateurs. Ces derniers, dénonçant « l’esclavage du salaire », n’auraient fait que retarder inutilement l’avènement d’un ordre économique moderne43.

    31L’étude plus précise des pratiques et des idéologies des coopératives ouvrières tend à nuancer fortement une telle interprétation. La défense d’un ordre coopératif tel que défini par les Knights of Labor à la fin du xixe siècle n’est pas uniquement une réaction défensive, visant à restaurer un ordre ancien. Elle est bien plutôt une tentative d’adaptation de l’idéologie républicaine à un contexte de bouleversements économiques liés aux progrès de l’industrialisation. Il ne s’agit pas d’une tentative de revenir à une économie artisanale de petits propriétaires individuels, mais d’un effort de mise en commun égalitaire de compétences et de capitaux au sein d’entreprises qui peuvent être grandes. De plus en plus d’études tendent à reconnaître le sérieux de ce projet, et à considérer son importance dans l’économie politique du Gilded Age44. En formant ce type nouveau d’entreprises, les coopérateurs reconnaissent la nécessité de s’organiser, acceptent les raisons de l’interdépendance issue de l’industrialisation, mais entendent lui donner une forme démocratique.

    Qui sont les coopérateurs ?

    Les ressources des coopérateurs

    32Qui sont les hommes et les femmes qui décident d’avoir recours à la forme coopérative au Gilded Age pour organiser leur activité économique ? L’historiographie n’a qu’imparfaitement répondu à cette question45. Dans le Wisconsin, les informations sont lacunaires. Les registres de coopératives des années 1870-1890 ne comportent que rarement des listes de membres, et quand elles existent, elles ne donnent que peu d’informations sur ces derniers. Les statuts des entreprises coopératives légalement enregistrées – ce qui ne représente qu’une partie des cas de figure – contiennent parfois des listes d’actionnaires, mais c’est loin d’être systématique.

    33Les coopérateurs ne donnent que peu de renseignements sur eux-mêmes. L’identité revendiquée dans les statuts des organisations coopératives reste très générale. La Farmers’ Alliance de Wesby organisée en 1897, interdit à toute personne possédant déjà des parts dans un autre magasin d’investir dans le capital de l’établissement ou de voter aux élections internes. La Farmers’ Scale Company, mise sur pied en 1887, précise que pour faire partie de l’entreprise il faut être un « producteur, n’importe quel producteur ». L’Alliance Elevator Co. enfin, restreint en 1891 aux « véritables paysans en activité » l’adhésion à son organisation46. Il s’agit là d’une identification typique de la rhétorique du Gilded Age valorisant le monde de la production, cohérente avec les objectifs de lutte contre les intermédiaires affichés par les organisateurs de coopératives, mais qui ne nous donne que peu d’éléments pour les identifier.

    34S’il est difficile de dresser un portrait-type des coopérateurs du Gilded Age, on peut toutefois faire un certain nombre de remarques permettant de les distinguer. La première est que leurs organisations sont, dans leur grande majorité, le fait d’agriculteurs ou d’ouvriers. Parmi ceux-ci, les coopérateurs forment une population particulière dont la première caractéristique est de n’être pas dépourvue de ressources.

    L’appui des organisations antimonopolistes aux coopératives

    35La plus importante de ces ressources est l’appui fourni par les organisations agraires et syndicales. Il est fréquent que l’adhésion aux coopératives ainsi soutenues soit restreinte aux membres de ces organisations. Le magasin des Granges d’Evansville par exemple, ou celui de Stoughton, prévoient cette limitation dans leurs statuts ou leur règlement interne. L’atelier coopératif de femmes Our Milwaukee Girls’ Co-operative Dress and Cloakmaking Co., créé en 1887, ne compte que des membres des Knights of Labor47. L’organisation est souvent en mesure de prodiguer de l’aide, financière et technique, aux coopérateurs. Elle encourage l’établissement de coopératives, diffuse des modèles et envoie des conseillers sur place.

    36Les mouvements antimonopolistes fournissent parfois du capital, ou à tout le moins les canaux pour organiser des levées de fonds. L’organisation de départ de ces entreprises peut en effet être complexe, puisque les membres qui les constituent ont généralement des moyens limités, et que la faible rémunération du capital, au cœur même de l’idée coopérative, ne rend l’investissement que peu attractif. Le mouvement peut alors pallier ce problème. Fin 1873, début 1874 par exemple, lorsque le magasin des Granges d’Evansville cherche des souscripteurs avant de commencer ses activités, un comité est créé, chargé de solliciter directement les membres du mouvement. Lorsque les fonds promis tardent à rentrer, les dirigeants passent de nouveau par les Granges pour réclamer du capital48. Pour les coopératives ouvrières, qui ont besoin d’un capital plus conséquent, le recours au mouvement est d’autant plus explicite. Le fonds créé par les Knights of Labor en 1881 pour aider à l’organisation de coopératives fait l’objet de requêtes constantes, tant et si bien qu’il est rapidement débordé. En 1882 à Milwaukee, devant le refus de leurs employeurs d’accéder à leurs revendications concernant leurs conditions de travail, des ouvriers du cigare fondent une coopérative, avec l’aide de leur syndicat de métier, l’Union of Cigarmakers. En 1885 encore, à la suite d’un long conflit entre l’organisation des maîtres et celles des ouvriers plombiers de Milwaukee, Patrick Coyle, le président de la Plumbers’ International Union se déplace dans la ville. Il puise alors dans un fonds créé par le syndicat pour la formation de coopératives et avance du capital à la branche locale de l’association à laquelle appartiennent les grévistes. Quatre ateliers coopératifs sont établis en différents points de la ville, avec l’aide de Coyle, qui, en plus du capital, fournit une aide technique, participe à la campagne de levée de fonds et se déplace à Chicago pour trouver du matériel. Dans ce cas, la coopérative est un prolongement du syndicat et tous les participants en sont membres, le dirigeant de l’organisation prenant même provisoirement la tête de l’entreprise49.

    37Pour les Granges comme pour les Knights, ces aides en capital sont loin d’être systématisées et elles sont bien inférieures aux besoins. Les échecs à mettre en place un système de financement centralisé et contraignant témoignent des limites de l’appui du mouvement aux coopérateurs. Mais l’engouement pour les embryons d’aide existant n’en reste pas moins révélateur du rôle joué par les mouvements antimonopolistes dans l’institutionnalisation des entreprises coopératives.

    Des coopérateurs bien intégrés économiquement et socialement

    38Les coopérateurs disposent également de certaines ressources en termes de compétences et de capital. Les ouvriers qui mettent sur pied des coopératives au Gilded Age sont des travailleurs qualifiés. Dans le Wisconsin, les organisateurs se trouvent principalement chez les charpentiers, les cordonniers, les tonneliers, les plombiers, les tailleurs et les imprimeurs – tous secteurs qui font travailler des ouvriers de métier. Ce sont également des secteurs déjà anciens dans les années 1880 et qui ne sont pas les plus concentrés en capital. Cependant, si les coopérateurs n’ont pas un capital très important à leur disposition, ils ne font pas partie des travailleurs les plus démunis. Le montant des parts de capital de l’établissement ou la participation minimale exigée peuvent constituer des indicateurs du type de public visé par les appels à souscription. Certaines coopératives ouvrières du Wisconsin (de consommation ou de production) proposent des parts de capital peu onéreuses – 2 $ pour les mineurs de Hurley, 10 $ pour les ouvrières de textile de Milwaukee –, d’autres offrent des participations beaucoup plus importantes, qui ne sont pas à la portée de toutes les bourses. En 1887, la Custom Tailors Co-operative Co. offre des parts à 50 $, alors que celles de la Co-operative Barrel Works valent 100 $ – un chiffre à comparer au salaire moyen annuel des plombiers de Milwaukee qui s’élève en 1888 à 682 $50.

    39Les paysans coopérateurs disposent eux aussi d’un certain nombre de ressources. On peut inférer les caractéristiques des coopérateurs issus des Granges à partir des traits généraux des membres de l’organisation. Ces derniers, s’ils sont moins dotés que les membres de la conservatrice Société d’agriculture ou que ceux de la dynamique Dairymen Association, sont tout de même plus aisés que la moyenne des paysans de l’État. Leurs fermes sont plus grandes, et valent davantage. Les Grangers se trouvent plutôt dans l’Ouest de l’État, là où la transition vers les produits laitiers tarde le plus à s’enclencher mais la plupart des magasins coopératifs de l’organisation sont localisés dans le Sud et dans l’Est (figure 1), dans les comtés les plus riches51.

    40D’une manière générale, les coopérateurs et leurs entreprises apparaissent bien implantés localement. Les espaces ruraux du Midwest à la fin du xixe siècle sont caractérisés par des réseaux sociaux relativement denses où les pratiques collectives sont fréquentes, même à l’ère de la spécialisation agricole. Les institutions locales comme les églises, les écoles et les organisations fraternelles jouent un rôle primordial dans la vie des communautés locales, quelle que soit leur origine ethnique52. L’étude des lieux où se pratique la coopération témoigne de l’ancrage des coopératives dans ce maillage institutionnel. Les Granges peuvent ainsi partager leurs espaces de rencontre avec d’autres organisations, églises ou autres ordres fraternels en particulier. Dans les années 1870, la Grange de Ripon, par exemple, tient d’abord ses rassemblements au-dessus d’une quincaillerie, puis dans la salle de l’ordre des Good Templars, une organisation défendant la prohibition de l’alcool, avant de se faire construire son propre « hall ». La Grange de Mount Horeb, dans le comté de Dane ou celle de Doylestown, à la tête d’un magasin, se réunissent quant à elles dans les locaux de l’église méthodiste53. Les registres des coopératives laitières révèlent également une implantation dans ces espaces communautaires. Les membres de la fromagerie de Faville, au sud, comme celle de la laiterie de Luck, au nord-ouest de l’État, utilisent l’école publique pour leurs rassemblements annuels. Lorsqu’une réunion exceptionnelle est convoquée, ou qu’une information urgente doit être communiquée aux membres, la nouvelle est affichée au bureau de poste, pour être accessible à toute la collectivité54.

    41L’appartenance des coopérateurs aux autres institutions qui maillent leur territoire constitue une marque supplémentaire de l’enracinement des coopératives dans leur environnement. Parmi les premiers actionnaires du magasin des Granges d’Evansville se trouvent par exemple des membres éminents de la collectivité, dont deux membres élus qui dirigent le village l’année de la création du magasin en 187355. En plus d’occuper des fonctions publiques, les coopérateurs appartiennent souvent à d’autres associations locales. Ainsi Isaac Warren Morley, dans le comté de Sauk, est un membre actif de la Grange de Reedsburg, où un magasin est créé en 1883. Venu d’Ohio, il est résident du comté depuis 1849, où il pratique l’élevage, en même temps qu’il enseigne. En 1861, il est le premier superintendant des écoles élu au niveau du comté. Il participe à la création de la Société agricole locale, ainsi qu’à celle de l’église congrégationaliste de Reedsburg, dont il est administrateur. Morley est également membre de l’ordre des Good Templars et milite localement pour la tempérance56.

    42Les organisateurs de coopératives laitières, qui n’ont pas forcément partie liée avec les mouvements antimonopolistes, sont eux aussi souvent mis en avant dans les histoires des comtés comme des citoyens exemplaires, bien intégrés dans les différentes institutions communautaires – églises, ordres fraternels, institutions publiques57. On est ici confronté à un certain biais des sources, dans la mesure où les coopératives qui laissent le plus de traces sont justement celles qui comptent parmi leurs membres les citoyens les plus éminents. Cependant ces recoupements tendent à montrer que les coopératives ne sont certainement pas des institutions marginales.

    43À l’heure où les corporations se définissent de plus en plus comme des organisations privées, purement économiques, les coopératives se caractérisent par contraste comme des institutions publiques au sein des quartiers et des villages dans lesquelles elles sont créées – en lien constant avec les autres organisations religieuses et sociales, tenant leurs réunions dans des lieux communautaires et publiant même les comptes rendus de ces rencontres dans la presse locale58.

    Genre et ethnicité dans les coopératives

    Libérer les femmes par la coopération ?

    44La deuxième caractéristique qui distingue les coopérateurs du Wisconsin à cette période est que, en dehors de rares exceptions, ce sont des hommes. Dans les établissements issus des Granges, bien que l’organisation prône l’égalité des sexes dans certains domaines et revendiquent des droits politiques pour les femmes, lorsqu’il s’agit d’affaires commerciales, ce sont les hommes qui sont à la manœuvre59. Peu de femmes se trouvent parmi les signataires des statuts des magasins coopératifs des années 1870-1880. Celles qui signent le font en tant qu’épouse d’un autre actionnaire. En outre, elles n’occupent pas de postes à responsabilité, ni dans les magasins, ni dans l’organisation d’achats groupés. Les discussions concernant les commandes en gros se déroulent généralement pendant les réunions régulières des sections locales qui peuvent avoir lieu en présence des femmes. Mais ces dernières ne prennent pas part aux décisions, et aucune femme n’est nommée agent responsable des achats, ni dans les Granges, ni plus tard au sein des Alliances du Wisconsin60.

    45Dans le monde ouvrier, la coopération peut au contraire apparaître comme une opportunité d’émancipation dans les années 1880. Au sein des Knights of Labor, les coopératives sont parfois perçues par les membres féminins comme un moyen de se libérer du salariat61. À Milwaukee en 1887, est ainsi créé un atelier coopératif textile de femmes membres des Knights of Labor, Our Milwaukee Girls. Cependant, ces ouvertures réelles coexistent avec des discours de fermeture, dans la mesure où le développement de l’enthousiasme pour les coopératives au sein des Knights of Labor correspond à une période d’accès accru des femmes au marché du travail, perçu comme une menace pour les hommes – à la fois en termes de concurrence pour les emplois et à l’égard du modèle de la famille traditionnelle62. La recherche d’indépendance à l’origine de nombreuses entreprises coopératives passe par l’affirmation de la capacité des hommes membres à pourvoir à leurs besoins et à ceux de leur famille, et donc parfois à en exclure les femmes. Cette mécanique apparaît dès avant la période des Knights of Labor : à Milwaukee dans les années 1860 un groupe d’imprimeurs se met en grève, puis décide de former une coopérative qui fasse concurrence au journal de leur ancien employeur, afin de protester contre l’embauche de femmes dans l’atelier63. Dans les décennies suivantes, en dépit de revendications concernant l’égalité des sexes portées par certaines organisations syndicales, la plupart des coopératives ouvrières ne laissent que peu de place aux femmes. Comme chez les Granges, on ne les trouve pas aux postes de direction, et rarement en tant qu’actionnaires en dehors des entreprises uniquement féminines.

    46Dans les coopératives laitières, les femmes occupent une place à part, mais elles se trouvent également peu à peu exclues. En effet, avant que la production des produits laitiers ne se professionnalise, elle était en grande partie domestique et réservée aux femmes. Dans les années 1870 à 1890, cette production leur échappe et ce sont désormais des hommes qui s’occupent de fabriquer le beurre et le fromage64. Cette évolution est présentée par les membres de la Dairymen Association comme une libération. En 1889, un adhérent de l’organisation conseille ainsi à tous les agriculteurs de s’engager dans des coopératives afin de « s’assurer l’amour et le respect éternels de [leur] femme en faisant en sorte que la baratte qui lui brisait le dos disparaisse pour toujours de sa vue ». Lors de la même intervention, l’orateur déclare que la coopérative apparaît comme un moyen pour le paysan de démontrer qu’il « n’a pas besoin d’un autre homme pour s’occuper de ses propres affaires65 ». La rhétorique de l’indépendance masculine, centrale dans l’éthique républicaine, est ici liée à l’argument de la libération des femmes du fardeau que représente le travail de la production du beurre : la coopérative permet d’atteindre ces deux objectifs du même coup66.

    47En 1870, le Wisconsin compte 54 fromageries, qui emploient 177 personnes, seulement 30 d’entre elles étant des femmes – signe de leur exclusion progressive de ce domaine de la production67. S’il arrive encore que des femmes soient embauchées comme employées pour des tâches de production, il est beaucoup plus rare qu’elles soient membres actives de la coopérative. La Luck Creamery Company, mise sur pied par des agriculteurs danois dans le comté de Polk, en 1885, engage par exemple Hannah Ravnholt, formée à la fabrication du beurre au Danemark, en même temps que son mari, chargé de la collecte et du transport du lait. C’est la qualification de Mme Ravnholt qui est ici prisée, mais elle n’investit pas dans la coopérative et il ne semble pas que d’autres femmes soient actionnaires68. Lorsqu’on trouve des femmes membres des coopératives laitières, ce sont souvent des veuves et elles ne reçoivent de dividendes que dans la mesure où elles continuent de fournir du lait à l’établissement69.

    Coopératives et communautés immigrées : homogénéité et cloisonnement

    48En 1880, plus de 60 % des agriculteurs du Wisconsin ne sont pas nés aux États-Unis. Attirées par les bas prix de la terre, les communautés allemandes et scandinaves en particulier constituent une force sociale et politique de première importance, qui maillent le territoire et participent aux évolutions économiques de manière active70. Quelle est la participation de cette population aux expériences coopératives ? Là encore, quoique de manière moins évidente que pour les femmes, on constate des formes d’exclusion, ou au moins de cloisonnement.

    49Au sein des Granges tout d’abord on trouve surtout des membres nés aux États-Unis, en dépit de certaines tentatives pour recruter des paysans immigrés71. Certains membres importants du mouvement du Wisconsin sont d’origine étrangère, à l’instar de Theo Louis, maître de sa Grange locale, trésorier du conseil coopératif du comté de Dunn et d’une compagnie d’assurance mutuelle. Né en Prusse en 1830, Louis a émigré dans le Wisconsin en 1848 et occupe des fonctions importantes au sein du mouvement et de ses instances coopératives. Mais il semble bien être l’exception plutôt que la règle et la très faible présence des Allemands comme des Scandinaves au sein des Granges est confirmée par des éléments prosopographiques à l’échelle de l’État. Les paysans immigrés intégrés aux Granges doivent attendre plusieurs décennies après leur installation pour occuper des responsabilités dans le mouvement72.

    50Cette exclusion s’explique d’abord par la condamnation formulée par une partie des Églises du Midwest, notamment l’Église catholique, à laquelle appartiennent de nombreux Allemands, ou bien l’Église luthérienne, à l’égard de l’adhésion à des sociétés secrètes. Les Granges, qui calquent leur organisation sur celle de la franc-maçonnerie et des autres ordres fraternels, fonctionnent avec des rituels secrets païens, qui font dès lors figure de repoussoir73. Une autre raison a trait au décalage entre le statut des agriculteurs présents depuis plus d’une génération aux États-Unis et celui des immigrés. Les mouvements comme ceux des Granges répondent plutôt aux aspirations des premiers, mieux installés, et qui souffrent d’un sentiment de déclassement et de déprise dans les années qui suivent la guerre de Sécession, quand les paysans immigrés peuvent estimer leur situation comparativement meilleure par rapport à celle de leur pays d’origine.

    51Les Dairymen quant à eux, sont pour les trois quarts originaires du Wisconsin même ou des États de l’Est. On a cependant de nombreuses traces de coopératives organisées par des populations immigrées, en particulier d’origine scandinave. Dans le contexte de communautés souvent très homogènes, avec des chaînes migratoires bien organisées, les paysans tendent à s’organiser collectivement par origine nationale74. La laiterie coopérative de Luck, dans le comté de Polk, est par exemple entièrement composée d’agriculteurs danois. Les coopérateurs impriment régulièrement des documents à destination de leurs membres à la fois en anglais et en danois, et en 1888, décident de tenir leur registre uniquement en danois75. Dans le comté de Trempealeau, ce sont des paysans norvégiens qui s’investissent particulièrement dans l’organisation de coopératives laitières, entre 1885 et 1890 notamment76.

    52Cependant, les études consacrées à la professionnalisation du secteur du lait au xixe siècle ont montré que l’idée selon laquelle les populations européennes avaient directement importé les techniques coopératives dans le Midwest relevait largement du mythe. Les coopératives danoises ou norvégiennes ne sont pas les premières dans la région et elles ne sont pas fondées sur des modèles importés d’Europe, mais s’intègrent bien plutôt dans un mouvement indigène, venu de l’Est du pays. Les liens nationaux jouent un rôle important pour renforcer la cohésion dans certaines entreprises, mais ils ne sont pas moteurs d’innovation77.

    53Dans les villes, la présence de communautés immigrées est aussi importante. À Milwaukee, où est créé le plus grand nombre de coopératives ouvrières, l’organisation urbaine est fortement structurée par l’origine nationale des habitants. Il n’est pas étonnant que les établissements qui y sont formés se caractérisent par une relative homogénéité ethnique. Les membres signataires des statuts de la Custom Tailors Co-operative Compagny et de la Co-operative Stove, Tin & Hardware Company, toutes deux fondées dans cette ville en 1887, sont par exemple tous nés en Allemagne ou de parents allemands78. Cela étant, si l’uniformité ethnique crée des liens qui aident à la formation de l’entreprise, cela ne signifie pas qu’elle s’y résume ou que l’homogénéité persiste nécessairement. Les études de cas montrent plutôt une diversité nationale qui s’accroît avec le temps, et peu de conflits liés aux distinctions ethniques, celles-ci tendant à s’effacer dans l’expérience pratique de la coopérative79.

    Où trouver les coopérateurs ?

    54À l’échelle du Wisconsin le modèle coopératif est largement diffusé géographiquement, dans ses différentes variantes dans les trois dernières décennies du xixe siècle. Les divers programmes des Granges se propagent et font connaître les établissements coopératifs sur une grande partie du territoire de l’État. Dès 1875, il se trouve des sections locales des Granges dans 49 des 60 comtés que compte alors l’État. Elles sont localisées en particulier dans le Sud et l’Est, dans les zones les plus densément peuplées, mais également dans l’Ouest de l’État, où la transition du blé vers les produits laitiers a lieu plus tard. Proportionnellement à la population, les Granges sont en fait bien plus présentes dans les comtés de l’Ouest80. On peut estimer que la majorité des sections locales a participé aux programmes d’achat coopératif, qui se trouvent à la base des activités de l’organisation dans les années 1870-1880. En 1875, des agents responsables des achats groupés sont recrutés dans 18 comtés. D’autres initiatives, comme la constitution d’un fonds destiné aux activités commerciales ou la mise en place de la compagnie d’assurance vie en 1875 s’adressent à tous les Grangers de l’État. Si l’on regarde où se trouvent les Granges qui contribuent le plus au fonds spécial, on découvre une distribution proche de celle de l’organisation en général. Les comtés du Sud et de l’Est sont les mieux représentés, et certaines sections des comtés de l’Ouest, comme celle de Tomah dans le comté de Monroe, ou de River Falls, plus au nord, entre les comtés de Pierce et de St Croix, font les contributions les plus importantes81.

    55Vingt magasins sont en outre formellement établis entre 1873 et 1878 – certains importants comme à Evansville où la coopérative compte plusieurs centaines de membres, adhérents de cinq Granges locales, d’autres plus modestes, comme à Stoughton où l’établissement ne réunit que 19 membres à sa création82. Leur localisation sur la figure 1 témoigne d’une concentration spatiale assez faible.

    56Le fait que l’on trouve des occurrences de coopération dans les comtés septentrionaux comme Eau Claire (pour le magasin d’Augusta) ou Clark (pour celui de Humbird), où la densité de population est nettement plus faible, est la marque d’une propagation importante des pratiques coopératives. Leur distribution n’est cependant pas aléatoire : les magasins sont tous situés dans des communautés d’une certaine envergure. La grande majorité se trouve dans des bourgs ou de petites villes pourvus d’un bureau de poste et souvent commerces nombreux et variés.

    57La diffusion des coopératives laitières n’est pas aisée à estimer, en raison de l’imprécision des statuts dans les recensements effectués. On peut toutefois noter une propagation géographique, du Sud et Sud-Est de l’État en direction de l’Ouest. D’après les listes établies dans les années 1870 par la Wisconsin Dairymen Association, les premières coopératives se trouvent dans les comtés du Sud, là où les producteurs laitiers créent les premières laiteries83. Dans les années 1890, le vocabulaire et les pratiques coopératives se sont répandus et, des listes d’établissements comme de l’analyse des statuts, il ressort une dispersion géographique assez large de la coopération, en particulier en direction de l’Ouest84. En 1896, le bureau des statistiques industrielles du Wisconsin réalise une enquête sur les pratiques agricoles dans l’État. L’une des questions posées aux quelques 500 agriculteurs interrogés porte sur la présence ou non de coopératives laitières à proximité de leur ferme et sur leur éventuel succès. Environ la moitié des répondants identifient des coopératives près de chez eux85.

    Figure 1. – Localisation des vingt magasins coopératifs organisés par les Granges du Wisconsin (1873-1878).

    Réalisation de l’auteure.

    58On peut faire le même genre de remarques à propos de la localisation des coopératives de travailleurs. La figure 2 témoigne là encore d’une dissémination géographique des expériences coopératives. Même si la majorité (17) des organisations identifiées se trouve à Milwaukee, la coopérative est une institution connue des ouvriers et des ouvrières de Hudson, au nord-ouest, ou de Menominee au nord-est qui décident d’y avoir recours au milieu des années 1880. Les mineurs de la ville de Hurley, à l’extrême nord du Wisconsin, organisent eux aussi, en 1887, un magasin coopératif, la Miners’ Cooperative Mercantile Company86.

    Figure 2. – Localisation des coopératives ouvrières de production et de consommation dans le Wisconsin (1867-1892).

    Réalisation de l’auteur.

    59Ainsi, le recours aux coopératives n’est pas limité à une seule zone, mais se diffuse, y compris dans les régions les moins densément peuplées. Par ailleurs, certaines zones concentrent des établissements coopératifs dans plusieurs secteurs d’activité : les coopératives paraissent avoir appelé les coopératives, avec des effets cumulatifs. À Ripon, dans le comté de Fond du Lac, à l’est, sont par exemple établis, d’abord un magasin des Granges en 1878, puis, dans les années 1880, une laiterie coopérative, dont les statuts affirment clairement la volonté de suivre les principes démocratiques de la coopération87.

    Diffusion et modernité

    60Trois éléments se dégagent de ce premier portrait des coopératives du Wisconsin dans les dernières décennies du xixe siècle. Premièrement, ce type d’organisation est devenu plus courant et plus diffusé au sein des populations, notamment agricoles, de l’État. Les coopérateurs de cette période sont surtout des hommes, ils ont accès à un certain nombre de ressources (institutionnelles et financières), et ils tendent à créer des entreprises homogènes d’un point de vue ethnique. Mais leurs initiatives ne sont ni isolées ni confidentielles, elles connaissent une certaine notoriété, notamment grâce à la promotion qu’en font les associations professionnelles et les organisations antimonopolistes, particulièrement puissantes au Gilded Age.

    61Deuxièmement, si les coopératives s’organisent autour de grands pôles, militant pour les Granges et les organisations ouvrières, professionnel et technique pour les producteurs laitiers, ces pôles ne sont pas étanches. Les différentes composantes coopératives du Wisconsin se rencontrent, à travers des lieux et des personnes, mais aussi dans la mesure où elles partagent des motifs d’organisation. Les objectifs antimonopolistes des Granges s’accommodent d’un souci d’efficacité et d’adaptation à l’économie industrielle de la fin du xixe siècle, alors que, symétriquement, les producteurs de lait construisent leurs organisations dans des rapports de force avec d’autres acteurs de l’économie et ne sont pas seulement à la recherche de solutions techniques à leurs difficultés.

    62De ce constat en découle un troisième : les coopératives apparaissent bien comme une réaction aux conséquences de l’industrialisation, mais non comme une forme d’archaïsme ou de nostalgie. Elles traduisent, dans leurs différentes incarnations, une tentative d’adaptation à des circonstances nouvelles. Ce sont des entreprises de leur temps, qui ont des traits communs avec les grandes entreprises que leurs membres contestent pourtant.

    63La construction de ces organisations au cœur du Gilded Age, leur diffusion et leur adoption par un nombre croissant d’acteurs est ainsi bien sensible. Elle n’est cependant pas spontanée. Elle se produit en particulier à travers la multiplication de discours et de définitions qui déterminent progressivement les frontières de la coopérative.

    Notes de bas de page

    1Edward W. Bemis, « United States », in Report of the First International Co-operative Congress: held in the Hall of the Society of Arts, on 19th, 20th, 22nd, and 23rd August 1895, Londres, International Co-operative Alliance, 1896, p. 376-381.

    2On se place ici au sein d’une littérature qui redonne de l’importance aux programmes économiques des organisations agraires et syndicales du Gilded Age, souvent opposés abusivement à la rationalité de ceux mis en œuvre par les grandes entreprises. Voir en particulier Charles Postel, The Populist Vision, op. cit. ; Richard White, Railroaded: the Transcontinentals and the Making of Modern America, New York, W.W. Norton & Co., 2011 ; Alex Gourevitch, From Slavery to the Cooperative Commonwealth: Labor and Republican Liberty in the Nineteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2014.

    3Sur ce phénomène dans la région des Grandes Plaines, William Cronon, Chicago, métropole de la nature, Bruxelles, Zones sensibles, 2019.

    4Sur le contexte général, Robert Nesbit, The History of Wisconsin, vol. III, Urbanization and Industrialization, 1873-1893, Madison, State Historical Society of Wisconsin, 1985 ; John D. Buenker, The History of Wisconsin vol. IV, The Progressive Era, 1893-1914, Madison, State Historical Society of Wisconsin, 1998.

    5L’historiographie sur les Granges est limitée. Outre les anciens, Solon J. Buck, The Granger Movement. A Study of Agricultural Organization and its Political, Economic and Social Manifestations, 1870-1880, Cambridge, Harvard University Press, 1913 ; Dennis S. Nordin, Rich Harvest, op. cit. Voir plus récemment Charles Postel, Equality: An American Dilemma, 1866-1896, New York, Hill & Wang Inc., 2019, p. 17-110, qui réévalue l’importance des Granges en tant que mouvement social de masse après la guerre de Sécession.

    6Ralph Russell, The Grange in Wisconsin, mémoire de master, Madison, University of Wisconsin, 1929, p. 6-14 ; LaVerne H. Marquart, Wisconsin’s Agricultural Heritage : The Grange, 1871-1971, Lake Mills, Rural Life Pub. Co., 1972, p. 8-12 ; Dennis S. Nordin, Rich Harvest, op. cit., p. 29-30 ; Dale E. Treleven, « Railroads, Elevators, and Grain Dealers: The Genesis of Antimonopolism in Milwaukee », The Wisconsin Magazine of History, no 52-3, 1969, p. 205-222.

    7George Cerny, « Cooperation in the Midwest in the Granger Era, 1869-1875 », Agricultural History, no 37-4, 1963, p. 187-205.

    8Proceedings of the State Grange of Wisconsin, Second Annual Session, 1874, p. 50-59, « State Agent’s Report », Fifth annual session, 1877, p. 28-42, « Masters’ Address », et Proceedings of Ripon Council of Patrons of Husbandry, July 1874, dossier « papers 1855-1874 », papiers de Joseph Osborn, Wisconsin Historical Society (désormais WHS).

    9Voir Bulletin of the Wisconsin Grange, juin 1875, p. 5 ; juillet 1876, p. 3 ; août 1876, p. 2-3 ; novembre 1876, p. 2 ; avril 1877, p. 3 ; mai 1877, p. 1 ; mai 1878, p. 1.

    10Frank A. Flower, Second Biennial Report of the Wisconsin Bureau of Labor and Industrial Statistics, 1886, Madison, Democrat Printing Company, p. 208.

    11George Cerny, « Cooperation in the Midwest in the Granger Era », art. cité, p. 199 ; Wilbur H. Glover, Farm and College, op. cit., p. 55.

    12Bulletin of the Wisconsin State Grange, juin 1875 p. 3 ; octobre 1875 p. 6. Pour un exemple de membre qui rejoint la compagnie, voir les journaux intimes de Dustin Grow Cheever, boîte 5, vol. 21, p. 64, entrée du 14 juillet 1876, WHS. Sur les difficultés de la compagnie après 1880, voir LaVerne H. Marquart, Wisconsin’s Agricultural Heritage, op. cit., p. 21.

    13Ralph Russell, The Grange in Wisconsin, op. cit., p. 24 ; Wilbur H. Glover, Farm and College, op. cit., p. 50.

    14Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 209 ; Albert Shaw, « Cooperation in the Northwest », in Herbert B. Adams (dir.), History of Coöperation in the United States, Baltimore, Johns Hopkins University, 1888, p. 318.

    15Sur l’activité coopérative des Alliances locales, voir par exemple Wisconsin Farmers’ Alliance, Baraboo no 65, Secretary’s books, 1887-1892, WHS ; Wisconsin Farmers’ Alliance, Eau Claire, no 233, Records 1891-1917, WHS.

    16Voir par exemple les statuts de l’Alliance Mercantile Association, dans le comté de St Croix en 1890 ou de l’Alliance Elevator Co. dans le même comté en 1891, Incorporation papers of defunct domestic corporations, 1848-2001, WHS (désormais Incorporation papers).

    17D’une manière générale l’historiographie sur les Alliances du Wisconsin est quasiment inexistante. En revanche, les historiens ont débattu du populisme dans l’Ouest et le Sud et de la place des coopératives dans le mouvement. La bibliographie sur cette question est citée dans le chapitre iii.

    18Statuts « The Dane County Co-operative Association of the Patrons of Husbandry », Articles of Association & Index, 1848-1893, vol. 2, p. 276-281, Secretary of State, Corporation Division, WHS.

    19Robert Nesbit, The History of Wisconsin, vol. III, op. cit., chapitre 1 ; Benjamin H. Hibbard, The History of Agriculture in Dane County, Wisconsin, Bulletin of the University of Wisconsin, Economics and Political Science Series, no 1-2, 1902, p. 178-184.

    20Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., chapitre 6 ; Henry E. Erdman, « The “Associated Dairies” of New York as Precursors of American Agricultural Cooperatives », Agricultural History, no 36-2, 1962, p. 82-90.

    21Bob Cropp et Triman Graff, « The History and Role of Dairy Cooperatives », University of Wisconsin-Center for Cooperatives Bulletin, janvier 2001, p. 3.

    22Benjamin H. Hibbard, The History of Agriculture in Dane County, op. cit., p. 178 ; Frederick Merk, Economic History of Wisconsin during the Civil War Decade, Madison, Wisconsin Historical Society, 1916, p. 23 ; Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 101.

    23Ibid., p. 103 ; Wilbur Stiles, « Lake Mills, a Dairying Pioneer », Wisconsin Magazine of History, no 24-4, 1941, p. 449-450. Voir aussi Faville Grove Cooperative Cheese Factory, Record Book, 1879-1925, WHS.

    24Pour le décompte des laiteries et des fromageries, Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1879, p. 144-159.

    25Biennial Report of the Dairy and Food Commissioner of Wisconsin. For the years 1895-1896, « List of creameries and cheese factories in Wisconsin, 1896 », p. 233-261. Une analyse détaillée de 157 statuts d’entreprises enregistrées dans le Wisconsin entre les années 1870 et 1890, à partir de la collection Incorporation papers donne un résultat comparable.

    26Herbert Myrick, How to Coöperate: the Full Fruits of Labor to Producer, Honest Value to Consumer, Just Return to Capital, Prosperity to All; a Manual for Coöperators, New York, O. Judd, 1891.

    27« Co-operative Dayring », Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1889, p. 27-38.

    28Sur la mauvaise réputation des produits laitiers en provenance du Midwest dans les années 1870-1880, voir Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 138.

    29Amos G. Warner, « Three Phases of Coöperation in the West », in Herbert B. Adams (dir.), History of Coöperation in the United States, op. cit., p. 381 parle de « la moins ostentatoire » des formes de coopération à propos des coopératives laitières.

    30Herbert Myrick, How to Coöperate, op. cit., p. 143.

    31Amos G. Warner, « Three Phases of Coöperation in the West », art. cité, p. 381.

    32Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 104-105 pour un exemple de ces conflits.

    33Wilbur H. Glover, Farm and College, op. cit., p. 52 ; Bulletin of the Wisconsin State Grange, mai 1875, p. 8 ; Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1902, p. 205.

    34« Site of First Cheese Factory to be Marked », Antigo Journal, 12 décembre 1926 ; The History of Fond du Lac County, Wisconsin, Containing… War Record, Biographical Sketches… History of Wisconsin, etc., Chicago, Western Historical Co., 1880, p. 759, p. 930, p. 1049 ; Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 208. Voir également Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., note 8, p. 424, pour d’autres exemples de dairymen membres des Granges.

    35Papiers de Dustin Grow Cheever, WHS, boîte 5, vol. 21, entrées du 3 mars, du 7 avril, du 14 juillet du 21 décembre 1876, 22 et 23 janvier et 21 avril 1877.

    36Frederick Merk, Economic History of Wisconsin during the Civil War Decade, op. cit., p. 170-178.

    37Sur les Knights of Labor et leur idéologie, Kim Voss, The Making of American Exceptionalism: the Knights of Labor and Class Formation in the Nineteenth Century, Ithaca, Cornell University Press, 1993 ; Alex Gourevitch, From Slavery to the Cooperative Commonwealth, op. cit. ; Charles Postel, Equality, op. cit., p. 171-272.

    38John Samuel, « Co-operation », Journal of United Labor, septembre 1882.

    39Clare Horner, Producers’ Co-operatives in the United States, 1865-1890, thèse de doctorat (Ph.D.), sous la direction de David Montgomery, Pittsburgh, University of Pittsburgh, 1979 ; Steven Leikin, The Practical Utopians, op. cit., p. 53-88.

    40Sur les Knights dans le Wisconsin, et en particulier à Milwaukee, Leon Fink, Workingmen’s Democracy: the Knights of Labor and American Politics, Urbana, University of Illinois Press, 1983, p. 178-218 ; Thomas William Gavett, Development of the Labor Movement in Milwaukee, Madison, University of Wisconsin Press, 1965, p. 48-50 ; Robert W. Ozanne, The Labor Movement in Wisconsin: a History, Madison, State Historical Society of Wisconsin, 1984, p. 11-20.

    41Voir Clare Horner, Producers’ Co-operatives in the United States, op. cit., p. 237 ; Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 213-220.

    42Voir les statuts de ces entreprises, Incorporation papers.

    43John R. Commons et al., History of Labour in the United States, New York, The Macmillan Company, 1951 (1918-1935) ; Joseph Knapp, The Rise of American Cooperative Enterprise, op. cit., p. 38.

    44Richard C. Hoffman, « Producer Co-operatives of the Knights of Labor: Seeking Worker Independence », Labor History, no 63-3, 2022, p. 372-390 ; Steven Leikin, The Practical Utopians, op. cit. ; Alex Gourevitch, From Slavery to the Cooperative Commonwealth, op. cit. qui insiste sur le rôle des coopératives dans la reconfiguration de l’idéologie du « républicanisme ouvrier » après l’abolition de l’esclavage.

    45Lawrence Goodwyn, The Populist Moment: a Short History of the Agrarian Revolt in America, Oxford, Oxford University Press, 1978, p. xv-xvi sur le recours à la coopération chez les populistes comme un phénomène touchant à la fois les propriétaires et les métayers. Victoria Woeste, The Farmer’s Benevolent Trust, op. cit., à propos de la Californie note que les coopératives sont mobilisées à la fois par les gros propriétaires et les petits exploitants à la fin du xixe siècle.

    46Voir les statuts de ces différentes entreprises, Incorporation papers.

    47Voir respectivement l’article 4 du règlement interne du magasin d’Evansville, Evansville Mercantile Company, Minutes 1873-1944, WHS, Whitewater Area Research Center, p. 3 ; l’article 2 des statuts de la Farmers Mercantile Company de Stoughton, Articles of Association & Index, 1848-1893, vol. 2, p. 301-303 ; Journal of United Labor, 23 juillet 1887, p. 2460.

    48Evansville Mercantile Company, Minutes 1873-1944, p. 4, 5, 6, 18 et 23. Autre exemple similaire pour la Grange du comté de Sauk, Bulletin of the Wisconsin Grange, novembre 1877, p. 1.

    49Joseph Knapp, The Rise of American Cooperative Enterprise, op. cit., p. 37 ; Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 213-216 et 274-280 sur le conflit qui mène à l’organisation de la coopérative ; Albert Shaw, « Cooperation in the Northwest », art. cité, p. 320.

    50Voir les statuts de ces organisations, Incorporation papers ; Frank A. Flower, Third Biennial Report of the Wisconsin Bureau of Labor and Industrial Statistics, Madison, 1888, p. 229.

    51Les données sur les Grangers sont tirées de Gerald Prescott, « Wisconsin Farm Leaders in the Gilded Age », Agricultural History, no 44-2, 1970, p. 183-199.

    52Voir Jane Marie Pederson, « The Country Visitor : Patterns of Hospitality in Rural Wisconsin, 1880-1925 », Agricultural History, no 58-3, 1984, p. 347-364 ; Jon Gjerde, The Minds of the West: Ethnocultural Evolution in the Rural Middle West, 1830-1917, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1997 ; Mary Neth, Preserving the Family Farm: Women, Community and the Foundations of Agribusiness in the Midwest, 1900-1940, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1995.

    53The History of Fond du Lac County, Wisconsin, Chicago, Western Historical Company, 1880, p. 682 ; The History of Dane County, Wisconsin, Chicago, Western Historical Company, 1880, p. 882, pour la Grange de Mount Horeb, qui partage de plus les lieux avec l’organisation qui prône la tempérance ; The History of Columbia County, Wisconsin, Chicago, Western Historical Company, 1879, p. 840.

    54Faville Grove Cooperative Cheese Factory, Record Book, 1879-1925, WHS, p. 54 et 56 ; Luck Creamery Company, Minute Book, 1885-1890, River Falls Area Research Center, WHS, p. 3, 5, 11, 16, 24, 25, 27, 47, 59 et 70.

    55Statuts de l’Evansville Mercantile Association, Articles of Association & Index, 1848-1893, vol. 2, p. 172-173 ; The History of Rock County, Wisconsin, Chicago, Western Historical Company, 1879, p. 658.

    56Statuts de la Reedsburg Co-operative Association, Incorporation papers ; Memorial and Biographical Record and Illustrated Compendium of Biography Containing a Compendium of Local Biography of Columbia, Sauk and Adams Counties, Wisconsin, Chicago, Geo. A. Ogle & Co. 1901, p. 681-682. La biographie d’autres membres de la Grange de Reedsburg témoigne également des multiples appartenances sociales et communautaires de ses membres. Voir par exemple William Henry Young et Menzo Winnie, ibid., p. 744-745 et 311-312.

    57Voir par exemple Ole Barton, l’un des organisateurs de l’Union Primerose Cheese Company en 1877 dans le comté de Dane, The History of Dane County, Wisconsin, op. cit., p. 917 et 1091 ; Joseph Schafer, Wisconsin Domesday Book, Town Studies, Madison, Wisconsin Historical Society, 1924, p. 115-116.

    58Voir par exemple River Falls Co-operative Creamery Company Records, p. 11, River Falls Area Research Center, WHS. En 1912 encore, la coopérative publie les minutes des réunions de son conseil d’administration dans deux journaux locaux.

    59Voir Donald B. Marti, « Sisters of the Grange: Rural Feminism in the Late Nineteenth Century », Agricultural History, no 58-3, 1984, p. 247-261, à propos des ambiguïtés des Granges sur la question de l’égalité des sexes.

    60Margaret K. Andersen, Agrarian Union: the Grange in the Midwest, 1870-1900, thèse de doctorat (Ph.D.), sous la direction de Robert Wiebe, Evanston, Northwestern University, 1989, p. 58, attribue l’absence de femmes responsables des achats en commun au fait que les membres souhaitent éviter qu’elles ne traitent seules avec des marchands urbains. Elle note que les membres femmes sont présentes dans tous les types de comités à l’échelle nationale dans les années 1870, sauf celui intitulé « finance et coopération », p. 67.

    61Susan Levine, « Labor’s True Woman: Domesticity and Equal Rights in the Knights of Labor », The Journal of American History, no 70-2, 1983, p. 323-339.

    62Steven Leikin, The Practical Utopians, op. cit., p. 41.

    63Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 206-207.

    64Sally Ann McMurry, Transforming Rural Life: Dairying Families and Agricultural Change, 1820-1885, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1995 ; Jon Gjerde, The Minds of the West, op. cit., p. 152.

    65Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1889, p. 160.

    66À propos de cette idéologie, Daniel T. Rodgers, The Work Ethic in Industrial America, 1850-1920, Chicago, University of Chicago Press, 1978.

    67Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 96.

    68Luck Creamery Company Minute Book, p. 37, 38, 48, 50, 61, 63, 80 et 81. Voir aussi R. T. Ravenholt, « Hanne Ravnholt, Pioneer Wisconsin Buttermaker », The Bridge – Journal of the Danish American Heritage Society, no 10-1, 1987, p. 5-19.

    69Voir dans les registres de la Blue Mounds Cheese Factory, papiers de Charles I. Brigham, boîte 21 « Minutes-business 1888-1915 », dossier 1 « Minutes Cheese Factory 1888-1890 », WHS.

    70Robert Nesbit, The History of Wisconsin, vol. III, op. cit., p. 262-266 ; Kathleen N. Conzen, « Immigrants in Nineteenth-Century Agricultural History », in Lou Ferleger (dir.), Agriculture and National Development: Views on the Nineteenth Century, Ames, Iowa State University Press, 1990, p. 303-342.

    71Journal of Proceedings of the Ninth Annual Session of the National Grange, Patrons of Husbandry, 1875, p. 18, 44 et 142 ; Journal of Proceedings of the Thirteenth Annual Session of the National Grange, Patrons of Husbandry, 1879, p. 69 pour la proposition de traduire les principaux textes de l’organisation en allemand. En 1874, la proposition s’étend également au norvégien dans le Wisconsin, Journal of Proceedings of the Second Annual Session of the Wisconsin Grange, Patrons of Husbandry, 1874, p. 13.

    72Gerald Prescott, « Wisconsin Farm Leaders in the Gilded Age », art. cité. Sur Louis, voir lettre de Theo Louis à Joseph Osborn, 23 juin 1876, dossier « papers 1875-1877 », papiers de Joseph Osborn. Voir aussi Federal Census, 1880, Wisconsin, Dunn County, 285-B.

    73Thomas A. Woods, Knights of the Plow: Oliver H. Kelley and the Origins of the Grange in Republican Ideology, Ames, Iowa State University Press, 1991, p. 172-176.

    74Sur l’organisation sociale des communautés « européennes » par rapport aux communautés « américaines » dans le Midwest à cette période, voir Jon Gjerde, The Minds of the West, op. cit.

    75Luck Creamery Company, Minute book, 1885-1890, p. 23, 42, 45 et 130.

    76Jane Marie Pederson, Between Memory and Reality: Family and Community in Rural Wisconsin, 1870-1970, Madison, University of Wisconsin Press, 1992, p. 78-87 ; Theodore Saloutos, « The Immigrant Contribution to American Agriculture », Agricultural History, no 50-1, 1976, p. 51, 54 et 59.

    77Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 376 ; Steven J. Keillor, « Agricultural Change and Crosscultural Exchange: Danes, Americans, and Dairying, 1880-1930 », Agricultural History, no 67-4, 1993, p. 58-79.

    78Voir les statuts de ces deux entreprises dans Incorporation papers, ainsi que Federal Census, 1880 et 1910 pour des renseignements sur les membres. Voir Wisconsin Cartographers’ Guild, Wisconsin’s Past and Present: a Historical Atlas, Madison, University of Wisconsin Press, 1998, p. 24-25 sur « Ethnic Milwaukee ».

    79Voir en particulier les études sur le Massachusetts et le Minnesota dans Steven Leikin, The Practical Utopians, op. cit., p. 106 et 127-128.

    80Ralph Russell, The Grange in Wisconsin, op. cit., p. 16-18.

    81« Officers of the State Grange », Bulletin of the Wisconsin State Grange, janvier 1875, p. 4. Pour la liste des Granges qui contribuent au « business funds », voir le Bulletin of the Wisconsin State Grange, février 1875 p. 3 ; mars 1875, p. 6 ; avril 1875, p. 4 ; mai 1875, p. 7.

    82Evansville Mercantile Company, Minutes 1873-1944, WHS, Whitewater Area Research Center ; Statuts de la Farmers Mercantile Company, Articles of Association & Index, 1848-1893, vol. 2, p. 301-303.

    83Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1879, p. 144-159.

    84Biennial Report of the Dairy and Food Commissioner of Wisconsin, for the years 1895-1896, « List of creameries and cheese factories in Wisconsin, 1896 », p. 233-261.

    85Halford Erickson, Seventh Biennial Report of the Bureau of Labor, Census and Industrial Statistics, State of Wisconsin, 1896, p. 104.

    86Statuts de la Miners’ Cooperative Mercantile Company, Incorporation papers.

    87Sur le magasin de Ripon, voir la liste de vingt magasins établie par Osborn la même année, dossier « papers ud », papiers de Joseph Osborn. Pour la laiterie, statuts de la Ripon Creamery Company, Incorporation papers.

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    1Edward W. Bemis, « United States », in Report of the First International Co-operative Congress: held in the Hall of the Society of Arts, on 19th, 20th, 22nd, and 23rd August 1895, Londres, International Co-operative Alliance, 1896, p. 376-381.

    2On se place ici au sein d’une littérature qui redonne de l’importance aux programmes économiques des organisations agraires et syndicales du Gilded Age, souvent opposés abusivement à la rationalité de ceux mis en œuvre par les grandes entreprises. Voir en particulier Charles Postel, The Populist Vision, op. cit. ; Richard White, Railroaded: the Transcontinentals and the Making of Modern America, New York, W.W. Norton & Co., 2011 ; Alex Gourevitch, From Slavery to the Cooperative Commonwealth: Labor and Republican Liberty in the Nineteenth Century, Cambridge, Cambridge University Press, 2014.

    3Sur ce phénomène dans la région des Grandes Plaines, William Cronon, Chicago, métropole de la nature, Bruxelles, Zones sensibles, 2019.

    4Sur le contexte général, Robert Nesbit, The History of Wisconsin, vol. III, Urbanization and Industrialization, 1873-1893, Madison, State Historical Society of Wisconsin, 1985 ; John D. Buenker, The History of Wisconsin vol. IV, The Progressive Era, 1893-1914, Madison, State Historical Society of Wisconsin, 1998.

    5L’historiographie sur les Granges est limitée. Outre les anciens, Solon J. Buck, The Granger Movement. A Study of Agricultural Organization and its Political, Economic and Social Manifestations, 1870-1880, Cambridge, Harvard University Press, 1913 ; Dennis S. Nordin, Rich Harvest, op. cit. Voir plus récemment Charles Postel, Equality: An American Dilemma, 1866-1896, New York, Hill & Wang Inc., 2019, p. 17-110, qui réévalue l’importance des Granges en tant que mouvement social de masse après la guerre de Sécession.

    6Ralph Russell, The Grange in Wisconsin, mémoire de master, Madison, University of Wisconsin, 1929, p. 6-14 ; LaVerne H. Marquart, Wisconsin’s Agricultural Heritage : The Grange, 1871-1971, Lake Mills, Rural Life Pub. Co., 1972, p. 8-12 ; Dennis S. Nordin, Rich Harvest, op. cit., p. 29-30 ; Dale E. Treleven, « Railroads, Elevators, and Grain Dealers: The Genesis of Antimonopolism in Milwaukee », The Wisconsin Magazine of History, no 52-3, 1969, p. 205-222.

    7George Cerny, « Cooperation in the Midwest in the Granger Era, 1869-1875 », Agricultural History, no 37-4, 1963, p. 187-205.

    8Proceedings of the State Grange of Wisconsin, Second Annual Session, 1874, p. 50-59, « State Agent’s Report », Fifth annual session, 1877, p. 28-42, « Masters’ Address », et Proceedings of Ripon Council of Patrons of Husbandry, July 1874, dossier « papers 1855-1874 », papiers de Joseph Osborn, Wisconsin Historical Society (désormais WHS).

    9Voir Bulletin of the Wisconsin Grange, juin 1875, p. 5 ; juillet 1876, p. 3 ; août 1876, p. 2-3 ; novembre 1876, p. 2 ; avril 1877, p. 3 ; mai 1877, p. 1 ; mai 1878, p. 1.

    10Frank A. Flower, Second Biennial Report of the Wisconsin Bureau of Labor and Industrial Statistics, 1886, Madison, Democrat Printing Company, p. 208.

    11George Cerny, « Cooperation in the Midwest in the Granger Era », art. cité, p. 199 ; Wilbur H. Glover, Farm and College, op. cit., p. 55.

    12Bulletin of the Wisconsin State Grange, juin 1875 p. 3 ; octobre 1875 p. 6. Pour un exemple de membre qui rejoint la compagnie, voir les journaux intimes de Dustin Grow Cheever, boîte 5, vol. 21, p. 64, entrée du 14 juillet 1876, WHS. Sur les difficultés de la compagnie après 1880, voir LaVerne H. Marquart, Wisconsin’s Agricultural Heritage, op. cit., p. 21.

    13Ralph Russell, The Grange in Wisconsin, op. cit., p. 24 ; Wilbur H. Glover, Farm and College, op. cit., p. 50.

    14Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 209 ; Albert Shaw, « Cooperation in the Northwest », in Herbert B. Adams (dir.), History of Coöperation in the United States, Baltimore, Johns Hopkins University, 1888, p. 318.

    15Sur l’activité coopérative des Alliances locales, voir par exemple Wisconsin Farmers’ Alliance, Baraboo no 65, Secretary’s books, 1887-1892, WHS ; Wisconsin Farmers’ Alliance, Eau Claire, no 233, Records 1891-1917, WHS.

    16Voir par exemple les statuts de l’Alliance Mercantile Association, dans le comté de St Croix en 1890 ou de l’Alliance Elevator Co. dans le même comté en 1891, Incorporation papers of defunct domestic corporations, 1848-2001, WHS (désormais Incorporation papers).

    17D’une manière générale l’historiographie sur les Alliances du Wisconsin est quasiment inexistante. En revanche, les historiens ont débattu du populisme dans l’Ouest et le Sud et de la place des coopératives dans le mouvement. La bibliographie sur cette question est citée dans le chapitre iii.

    18Statuts « The Dane County Co-operative Association of the Patrons of Husbandry », Articles of Association & Index, 1848-1893, vol. 2, p. 276-281, Secretary of State, Corporation Division, WHS.

    19Robert Nesbit, The History of Wisconsin, vol. III, op. cit., chapitre 1 ; Benjamin H. Hibbard, The History of Agriculture in Dane County, Wisconsin, Bulletin of the University of Wisconsin, Economics and Political Science Series, no 1-2, 1902, p. 178-184.

    20Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., chapitre 6 ; Henry E. Erdman, « The “Associated Dairies” of New York as Precursors of American Agricultural Cooperatives », Agricultural History, no 36-2, 1962, p. 82-90.

    21Bob Cropp et Triman Graff, « The History and Role of Dairy Cooperatives », University of Wisconsin-Center for Cooperatives Bulletin, janvier 2001, p. 3.

    22Benjamin H. Hibbard, The History of Agriculture in Dane County, op. cit., p. 178 ; Frederick Merk, Economic History of Wisconsin during the Civil War Decade, Madison, Wisconsin Historical Society, 1916, p. 23 ; Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 101.

    23Ibid., p. 103 ; Wilbur Stiles, « Lake Mills, a Dairying Pioneer », Wisconsin Magazine of History, no 24-4, 1941, p. 449-450. Voir aussi Faville Grove Cooperative Cheese Factory, Record Book, 1879-1925, WHS.

    24Pour le décompte des laiteries et des fromageries, Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1879, p. 144-159.

    25Biennial Report of the Dairy and Food Commissioner of Wisconsin. For the years 1895-1896, « List of creameries and cheese factories in Wisconsin, 1896 », p. 233-261. Une analyse détaillée de 157 statuts d’entreprises enregistrées dans le Wisconsin entre les années 1870 et 1890, à partir de la collection Incorporation papers donne un résultat comparable.

    26Herbert Myrick, How to Coöperate: the Full Fruits of Labor to Producer, Honest Value to Consumer, Just Return to Capital, Prosperity to All; a Manual for Coöperators, New York, O. Judd, 1891.

    27« Co-operative Dayring », Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1889, p. 27-38.

    28Sur la mauvaise réputation des produits laitiers en provenance du Midwest dans les années 1870-1880, voir Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 138.

    29Amos G. Warner, « Three Phases of Coöperation in the West », in Herbert B. Adams (dir.), History of Coöperation in the United States, op. cit., p. 381 parle de « la moins ostentatoire » des formes de coopération à propos des coopératives laitières.

    30Herbert Myrick, How to Coöperate, op. cit., p. 143.

    31Amos G. Warner, « Three Phases of Coöperation in the West », art. cité, p. 381.

    32Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 104-105 pour un exemple de ces conflits.

    33Wilbur H. Glover, Farm and College, op. cit., p. 52 ; Bulletin of the Wisconsin State Grange, mai 1875, p. 8 ; Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1902, p. 205.

    34« Site of First Cheese Factory to be Marked », Antigo Journal, 12 décembre 1926 ; The History of Fond du Lac County, Wisconsin, Containing… War Record, Biographical Sketches… History of Wisconsin, etc., Chicago, Western Historical Co., 1880, p. 759, p. 930, p. 1049 ; Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 208. Voir également Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., note 8, p. 424, pour d’autres exemples de dairymen membres des Granges.

    35Papiers de Dustin Grow Cheever, WHS, boîte 5, vol. 21, entrées du 3 mars, du 7 avril, du 14 juillet du 21 décembre 1876, 22 et 23 janvier et 21 avril 1877.

    36Frederick Merk, Economic History of Wisconsin during the Civil War Decade, op. cit., p. 170-178.

    37Sur les Knights of Labor et leur idéologie, Kim Voss, The Making of American Exceptionalism: the Knights of Labor and Class Formation in the Nineteenth Century, Ithaca, Cornell University Press, 1993 ; Alex Gourevitch, From Slavery to the Cooperative Commonwealth, op. cit. ; Charles Postel, Equality, op. cit., p. 171-272.

    38John Samuel, « Co-operation », Journal of United Labor, septembre 1882.

    39Clare Horner, Producers’ Co-operatives in the United States, 1865-1890, thèse de doctorat (Ph.D.), sous la direction de David Montgomery, Pittsburgh, University of Pittsburgh, 1979 ; Steven Leikin, The Practical Utopians, op. cit., p. 53-88.

    40Sur les Knights dans le Wisconsin, et en particulier à Milwaukee, Leon Fink, Workingmen’s Democracy: the Knights of Labor and American Politics, Urbana, University of Illinois Press, 1983, p. 178-218 ; Thomas William Gavett, Development of the Labor Movement in Milwaukee, Madison, University of Wisconsin Press, 1965, p. 48-50 ; Robert W. Ozanne, The Labor Movement in Wisconsin: a History, Madison, State Historical Society of Wisconsin, 1984, p. 11-20.

    41Voir Clare Horner, Producers’ Co-operatives in the United States, op. cit., p. 237 ; Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 213-220.

    42Voir les statuts de ces entreprises, Incorporation papers.

    43John R. Commons et al., History of Labour in the United States, New York, The Macmillan Company, 1951 (1918-1935) ; Joseph Knapp, The Rise of American Cooperative Enterprise, op. cit., p. 38.

    44Richard C. Hoffman, « Producer Co-operatives of the Knights of Labor: Seeking Worker Independence », Labor History, no 63-3, 2022, p. 372-390 ; Steven Leikin, The Practical Utopians, op. cit. ; Alex Gourevitch, From Slavery to the Cooperative Commonwealth, op. cit. qui insiste sur le rôle des coopératives dans la reconfiguration de l’idéologie du « républicanisme ouvrier » après l’abolition de l’esclavage.

    45Lawrence Goodwyn, The Populist Moment: a Short History of the Agrarian Revolt in America, Oxford, Oxford University Press, 1978, p. xv-xvi sur le recours à la coopération chez les populistes comme un phénomène touchant à la fois les propriétaires et les métayers. Victoria Woeste, The Farmer’s Benevolent Trust, op. cit., à propos de la Californie note que les coopératives sont mobilisées à la fois par les gros propriétaires et les petits exploitants à la fin du xixe siècle.

    46Voir les statuts de ces différentes entreprises, Incorporation papers.

    47Voir respectivement l’article 4 du règlement interne du magasin d’Evansville, Evansville Mercantile Company, Minutes 1873-1944, WHS, Whitewater Area Research Center, p. 3 ; l’article 2 des statuts de la Farmers Mercantile Company de Stoughton, Articles of Association & Index, 1848-1893, vol. 2, p. 301-303 ; Journal of United Labor, 23 juillet 1887, p. 2460.

    48Evansville Mercantile Company, Minutes 1873-1944, p. 4, 5, 6, 18 et 23. Autre exemple similaire pour la Grange du comté de Sauk, Bulletin of the Wisconsin Grange, novembre 1877, p. 1.

    49Joseph Knapp, The Rise of American Cooperative Enterprise, op. cit., p. 37 ; Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 213-216 et 274-280 sur le conflit qui mène à l’organisation de la coopérative ; Albert Shaw, « Cooperation in the Northwest », art. cité, p. 320.

    50Voir les statuts de ces organisations, Incorporation papers ; Frank A. Flower, Third Biennial Report of the Wisconsin Bureau of Labor and Industrial Statistics, Madison, 1888, p. 229.

    51Les données sur les Grangers sont tirées de Gerald Prescott, « Wisconsin Farm Leaders in the Gilded Age », Agricultural History, no 44-2, 1970, p. 183-199.

    52Voir Jane Marie Pederson, « The Country Visitor : Patterns of Hospitality in Rural Wisconsin, 1880-1925 », Agricultural History, no 58-3, 1984, p. 347-364 ; Jon Gjerde, The Minds of the West: Ethnocultural Evolution in the Rural Middle West, 1830-1917, Chapel Hill, University of North Carolina Press, 1997 ; Mary Neth, Preserving the Family Farm: Women, Community and the Foundations of Agribusiness in the Midwest, 1900-1940, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1995.

    53The History of Fond du Lac County, Wisconsin, Chicago, Western Historical Company, 1880, p. 682 ; The History of Dane County, Wisconsin, Chicago, Western Historical Company, 1880, p. 882, pour la Grange de Mount Horeb, qui partage de plus les lieux avec l’organisation qui prône la tempérance ; The History of Columbia County, Wisconsin, Chicago, Western Historical Company, 1879, p. 840.

    54Faville Grove Cooperative Cheese Factory, Record Book, 1879-1925, WHS, p. 54 et 56 ; Luck Creamery Company, Minute Book, 1885-1890, River Falls Area Research Center, WHS, p. 3, 5, 11, 16, 24, 25, 27, 47, 59 et 70.

    55Statuts de l’Evansville Mercantile Association, Articles of Association & Index, 1848-1893, vol. 2, p. 172-173 ; The History of Rock County, Wisconsin, Chicago, Western Historical Company, 1879, p. 658.

    56Statuts de la Reedsburg Co-operative Association, Incorporation papers ; Memorial and Biographical Record and Illustrated Compendium of Biography Containing a Compendium of Local Biography of Columbia, Sauk and Adams Counties, Wisconsin, Chicago, Geo. A. Ogle & Co. 1901, p. 681-682. La biographie d’autres membres de la Grange de Reedsburg témoigne également des multiples appartenances sociales et communautaires de ses membres. Voir par exemple William Henry Young et Menzo Winnie, ibid., p. 744-745 et 311-312.

    57Voir par exemple Ole Barton, l’un des organisateurs de l’Union Primerose Cheese Company en 1877 dans le comté de Dane, The History of Dane County, Wisconsin, op. cit., p. 917 et 1091 ; Joseph Schafer, Wisconsin Domesday Book, Town Studies, Madison, Wisconsin Historical Society, 1924, p. 115-116.

    58Voir par exemple River Falls Co-operative Creamery Company Records, p. 11, River Falls Area Research Center, WHS. En 1912 encore, la coopérative publie les minutes des réunions de son conseil d’administration dans deux journaux locaux.

    59Voir Donald B. Marti, « Sisters of the Grange: Rural Feminism in the Late Nineteenth Century », Agricultural History, no 58-3, 1984, p. 247-261, à propos des ambiguïtés des Granges sur la question de l’égalité des sexes.

    60Margaret K. Andersen, Agrarian Union: the Grange in the Midwest, 1870-1900, thèse de doctorat (Ph.D.), sous la direction de Robert Wiebe, Evanston, Northwestern University, 1989, p. 58, attribue l’absence de femmes responsables des achats en commun au fait que les membres souhaitent éviter qu’elles ne traitent seules avec des marchands urbains. Elle note que les membres femmes sont présentes dans tous les types de comités à l’échelle nationale dans les années 1870, sauf celui intitulé « finance et coopération », p. 67.

    61Susan Levine, « Labor’s True Woman: Domesticity and Equal Rights in the Knights of Labor », The Journal of American History, no 70-2, 1983, p. 323-339.

    62Steven Leikin, The Practical Utopians, op. cit., p. 41.

    63Frank A. Flower, Second Biennial Report, op. cit., p. 206-207.

    64Sally Ann McMurry, Transforming Rural Life: Dairying Families and Agricultural Change, 1820-1885, Baltimore, Johns Hopkins University Press, 1995 ; Jon Gjerde, The Minds of the West, op. cit., p. 152.

    65Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1889, p. 160.

    66À propos de cette idéologie, Daniel T. Rodgers, The Work Ethic in Industrial America, 1850-1920, Chicago, University of Chicago Press, 1978.

    67Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 96.

    68Luck Creamery Company Minute Book, p. 37, 38, 48, 50, 61, 63, 80 et 81. Voir aussi R. T. Ravenholt, « Hanne Ravnholt, Pioneer Wisconsin Buttermaker », The Bridge – Journal of the Danish American Heritage Society, no 10-1, 1987, p. 5-19.

    69Voir dans les registres de la Blue Mounds Cheese Factory, papiers de Charles I. Brigham, boîte 21 « Minutes-business 1888-1915 », dossier 1 « Minutes Cheese Factory 1888-1890 », WHS.

    70Robert Nesbit, The History of Wisconsin, vol. III, op. cit., p. 262-266 ; Kathleen N. Conzen, « Immigrants in Nineteenth-Century Agricultural History », in Lou Ferleger (dir.), Agriculture and National Development: Views on the Nineteenth Century, Ames, Iowa State University Press, 1990, p. 303-342.

    71Journal of Proceedings of the Ninth Annual Session of the National Grange, Patrons of Husbandry, 1875, p. 18, 44 et 142 ; Journal of Proceedings of the Thirteenth Annual Session of the National Grange, Patrons of Husbandry, 1879, p. 69 pour la proposition de traduire les principaux textes de l’organisation en allemand. En 1874, la proposition s’étend également au norvégien dans le Wisconsin, Journal of Proceedings of the Second Annual Session of the Wisconsin Grange, Patrons of Husbandry, 1874, p. 13.

    72Gerald Prescott, « Wisconsin Farm Leaders in the Gilded Age », art. cité. Sur Louis, voir lettre de Theo Louis à Joseph Osborn, 23 juin 1876, dossier « papers 1875-1877 », papiers de Joseph Osborn. Voir aussi Federal Census, 1880, Wisconsin, Dunn County, 285-B.

    73Thomas A. Woods, Knights of the Plow: Oliver H. Kelley and the Origins of the Grange in Republican Ideology, Ames, Iowa State University Press, 1991, p. 172-176.

    74Sur l’organisation sociale des communautés « européennes » par rapport aux communautés « américaines » dans le Midwest à cette période, voir Jon Gjerde, The Minds of the West, op. cit.

    75Luck Creamery Company, Minute book, 1885-1890, p. 23, 42, 45 et 130.

    76Jane Marie Pederson, Between Memory and Reality: Family and Community in Rural Wisconsin, 1870-1970, Madison, University of Wisconsin Press, 1992, p. 78-87 ; Theodore Saloutos, « The Immigrant Contribution to American Agriculture », Agricultural History, no 50-1, 1976, p. 51, 54 et 59.

    77Eric E. Lampard, The Rise of the Dairy Industry in Wisconsin, op. cit., p. 376 ; Steven J. Keillor, « Agricultural Change and Crosscultural Exchange: Danes, Americans, and Dairying, 1880-1930 », Agricultural History, no 67-4, 1993, p. 58-79.

    78Voir les statuts de ces deux entreprises dans Incorporation papers, ainsi que Federal Census, 1880 et 1910 pour des renseignements sur les membres. Voir Wisconsin Cartographers’ Guild, Wisconsin’s Past and Present: a Historical Atlas, Madison, University of Wisconsin Press, 1998, p. 24-25 sur « Ethnic Milwaukee ».

    79Voir en particulier les études sur le Massachusetts et le Minnesota dans Steven Leikin, The Practical Utopians, op. cit., p. 106 et 127-128.

    80Ralph Russell, The Grange in Wisconsin, op. cit., p. 16-18.

    81« Officers of the State Grange », Bulletin of the Wisconsin State Grange, janvier 1875, p. 4. Pour la liste des Granges qui contribuent au « business funds », voir le Bulletin of the Wisconsin State Grange, février 1875 p. 3 ; mars 1875, p. 6 ; avril 1875, p. 4 ; mai 1875, p. 7.

    82Evansville Mercantile Company, Minutes 1873-1944, WHS, Whitewater Area Research Center ; Statuts de la Farmers Mercantile Company, Articles of Association & Index, 1848-1893, vol. 2, p. 301-303.

    83Wisconsin Dairymen’s Association, Annual Report, 1879, p. 144-159.

    84Biennial Report of the Dairy and Food Commissioner of Wisconsin, for the years 1895-1896, « List of creameries and cheese factories in Wisconsin, 1896 », p. 233-261.

    85Halford Erickson, Seventh Biennial Report of the Bureau of Labor, Census and Industrial Statistics, State of Wisconsin, 1896, p. 104.

    86Statuts de la Miners’ Cooperative Mercantile Company, Incorporation papers.

    87Sur le magasin de Ripon, voir la liste de vingt magasins établie par Osborn la même année, dossier « papers ud », papiers de Joseph Osborn. Pour la laiterie, statuts de la Ripon Creamery Company, Incorporation papers.

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