Un Alexandrin entre Jérusalem et Athènes : Philon sur l’incorruptibilité du créé
p. 107-130
Texte intégral
1Deux grands chemins conduisent le juif alexandrin à soulever la question de l’incorruptibilité du monde : la lecture de la Bible et celle du Timée de Platon, dont les arguments sont confirmés, dit Philon, par Aristote1. A priori, le Timée et la Bible sont incompatibles. Mais l’Alexandrin, appelé plus tard « Philon le philosophe » ou « Philon le Juif », ou encore « le Pythagoricien », ne manifeste aucune réserve à cet égard. Se situant à mi-chemin entre ces pôles de la pratique réflexive dans le monde antique, Athènes et Jérusalem, le juif hellénophone aborde au moins deux fois et de manière détaillée les textes fondateurs pour la pensée dite « cosmologique », sachant pertinemment que ce sont des textes diamétralement opposés comme genre, mais qui relèvent tous deux de la recherche d’une convergence entre une théorie physique et une vision théologique (ou métaphysique) du monde immanent. Pourquoi les aborde-t-il en cherchant visiblement à les rapprocher ? Nous ne le saurons sans doute jamais. Il est néanmoins certain que l’audace de cette lecture croisée, à laquelle s’ajoute nombre de références aux philosophes et poètes de tous les temps, ne relève pas seulement d’une recherche d’arguments autour d’une question controversée, mais vise à déconditionner la pensée et à lui donner un statut universel. Ce faisant, Philon n’embrasse pas large pour montrer son érudition ; il cible ce qu’il décèle comme étant le but de la philosophie, celui d’aller à la racine du monde en révélant le nerf qui conditionne son existence et qui en assure aussi la dignité.
2L’Alexandrin aborde la question de l’incorruptibilité du créé d’une part dans son exégèse du livre de la Genèse intitulée De opificio mundi, et de l’autre, dans un traité philosophique à part, le De æternitate mundi. On s’intéressera ici en particulier à ce dernier livre, l’un des textes atypiques de Philon d’Alexandrie puisqu’il compte parmi ses cinq ouvrages proprement philosophiques face à l’ensemble des 42 traités d’exégèse biblique conservés intégralement et de la vingtaine d’autres traités consacrés à l’interprétation de la Bible dont seuls des fragments ou des simples mentions subsistent. La paternité philonienne du De æternitate a été contestée au xixe siècle et au début du xxe, mais à tort, disent les savants actuels. Néanmoins, sa place dans l’œuvre de l’Alexandrin est toujours discutée et située tantôt au tout début, avant le travail monumental d’exégèse biblique, tantôt dans une marginalité insituable chronologiquement, comme un débat philosophique parallèle à l’interprétation de la Bible, débat exigé par les enjeux controversés de la démiurgie du monde selon les philosophes et selon Moïse. Enfin, l’état de conservation partielle, indubitable puisque le texte dont nous disposons serait dépourvu de sa seconde partie, complique l’accès aux positions théoriques de l’auteur, le lecteur étant confronté à une discussion dans laquelle la présentation doxologique, l’analyse des concepts et des traditions philosophiques et l’évocation de plusieurs thèses concurrentes ne laissent pas émerger clairement la position ultime de Philon sur la question même qu’il affronte, celle de concilier philosophiquement la condition du monde créé, soumis au devenir, et la divinité de son démiurge qui engage la perfection et donc l’incorruptibilité de l’œuvre. D’où la thèse qui ressort, intenable puisqu’elle enfreint les lois de la physique mais dont Philon démontre la cohérence théologique, thèse soutenant que le monde est incorruptible bien qu’il soit le fruit d’un acte de création ou d’engendrement parce qu’il est l’œuvre d’un démiurge non immanent, identifié au Dieu transcendant. Le titre sous lequel le traité est connu dans son édition française est De æternitate mundi, mais l’intitulé grec, ΠΕΡΙ ΑΦΘΑΡΣΙΑΣ ΚΟΣΜΟΥ, indique qu’il s’agit plus précisément de réfléchir « sur l’incorruptibilité du cosmos2 ».
3Malgré les incertitudes multiples dont il fait l’objet, ce traité de Philon demeure capital pour saisir à l’œuvre la pensée de l’Alexandrin. Situé donc entre Athènes et Jérusalem par sa culture, et non loin de Rome par son statut politique, le juif hellénophone d’Alexandrie se trouve au cœur du croisement entre les débats des philosophes et un texte religieux dont l’unique approche est exégétique pour lui, les deux genres de connaissance (dialectique et exégétique) portant ici sur un sujet unique : le rapport entre le monde d’une part, selon qu’il relève de l’être immanent, et sa condition d’autre part, selon son principe, son agent ou sa cause première, autrement dit, selon sa condition de possibilité et ses déterminations a priori. Le terrain de ce croisement est de manière incontestable le lieu même où la philosophie se présente au début du premier siècle de l’ère nouvelle dans l’ampleur encyclopédique de ses recherches, la technicité de ses démonstrations et la subtilité de ses paradoxes que son langage soulève et soumet à la pensée. Fondateur d’une philosophie de l’exégèse à partir de la tradition juive d’interprétation pratiquée dans la Synagogue, Philon répond par son éducation et par ses choix au double appel constitutif de la philosophie : faire de la pensée un acte de recherche de la sagesse dans la confrontation avec le monde, en en cherchant le principe et le sens, en même temps que la condition unique pour réaliser l’unité avec le monde, en en faisant l’objet par excellence de la pensée. C’est la condition de la philosophie et de ses vertus, dès lors que le monde s’avère inconditionnel en lui-même et donc insaisissable et indéterminable autrement que par et dans la pensée elle-même et dans ce qui l’exprime, la rationalité ou le logos, à travers l’exercice de l’ensemble des arts libéraux. Rappelons à cet égard les deux perspectives qui se croisent dans l’œuvre philonienne : d’une part la tentative de faire de Moïse lui-même un « prince de la philosophie » formé par les maîtres de la pensée grecque, comme le présente Philon dans De vita Moysis I, 21-233, ou encore un « sommet de la philosophie », comme il l’appelle dans De opificio mundi 84 ; d’autre part l’importance accordée aux « arts libéraux », dont la description du cursus figure dans De congressu eruditionis gratia5, formation que Philon lui-même a suivie, depuis la grammaire, la rhétorique et la dialectique jusqu’à la géométrie et la musique, en ayant pris goût ainsi à toute la tradition hellénique, d’Homère et des tragiques jusqu’aux différentes « écoles » philosophiques dont l’Alexandrin fréquente les écrits et qu’il cite souvent dans ses exégèses bibliques. L’œuvre du savant juif relève donc simultanément de deux traditions qui se rencontrent dans presque tous ses textes : celle de l’« école » de la Synagogue qui concerne l’interprétation de la Bible (bien que la tradition talmudique ne soit pas encore établie à son époque et que la connaissance par Philon de la tradition antérieure, midrashique, ne soit pas certaine6) et celle des « écoles » grecques qui concerne l’apprentissage des arts du langage et de la science philosophique. Du croisement de ces deux traditions, Philon ne fait pas une simple synthèse censée enrichir l’éclectisme intellectuel et religieux alexandrin, selon la critique de Festugière7. L’immense héritage de son œuvre fait de lui un véritable fondateur pour la première des traditions évoquée, celle de l’exégèse biblique à laquelle Philon semble avoir été le premier à assigner une dimension philosophique, et en fait aussi un maître pour la seconde tradition dans laquelle l’Alexandrin s’inscrit en donnant à la philosophie une orientation théologique et la forme particulière d’une recherche de la sagesse, orientation et forme que recueillera en particulier la pensée chrétienne depuis Clément d’Alexandrie et Origène jusqu’à l’époque byzantine et médiévale.
4Mais cette rencontre entre les pratiques de la lecture biblique et le dialogue constant avec les philosophies helléniques n’est pas exempte de contradictions logiques et d’autres écueils pour la pensée. Au contraire, et c’est paradoxalement heureux parce que dans les failles de ce manque évident de concordance entre ces pratiques et leurs conclusions théoriques s’installe précisément la réflexion et se dévoilent les connaissances et les vertus spéculatives de Philon. Nous nous concentrerons sur l’un de ces écueils à partir de ce texte particulier qu’est le De æternitate, texte qui ne relève que de l’une des deux cordes de possibilités théoriques dont dispose l’Alexandrin, celle de la philosophie proprement dite. Mais l’auteur se détache-t-il totalement de la tradition biblique, comme le laissent entendre la lettre de ce texte et les quelques historiographes qui s’y sont penchés8 ? Le petit traité a attiré en effet l’attention puisque Philon y affirme l’éternité du monde en infléchissant en apparence certaines de ses affirmations du De opificio 7-12, et en outre parce qu’il fait appel à une argumentation plus spécifiquement aristotélicienne, alors que l’Alexandrin est fondamentalement « platonicien » dans ses traités exégétiques. Philon reste-t-il toutefois un disciple fidèle de l’« école » de Moïse dans le contexte de cette recherche philosophique ? Ou bien l’approche rationnelle sur laquelle fait fond son exégèse de la Bible trouve-t-elle une forme d’aboutissement dans ce traité consacré à un thème central dans l’interprétation de la création cosmique, une forme de pensée autonome dès lors qu’elle n’est plus adossée à l’autorité de la parole dite « révélée » mais se déploie en dialogue avec les « écoles » philosophiques, dans un esprit de réflexion sans appel à une position a priori ? Il n’est pas certain que Philon, en discutant les thèses des différentes « écoles » philosophiques, le fasse dans un simple esprit de doxographie encyclopédique.
5Voyons donc, textes à l’appui, jusqu’à quel point l’écrit philosophique philonien permet de comprendre la position théorique de son auteur. Voyons, plus précisément, comment Philon construit une démarche dont l’originalité consiste à ne pas trancher entre une option ou une discipline et l’autre, ni entre un modèle ou l’autre malgré leur opposition logique ou physique, mais au contraire à chercher les arguments d’une unité subtile, sous-jacente aux contradictions apparentes, afin d’harmoniser les différentes compétences en une forme unique d’expression, celle d’une approche philosophique de la théologie. Serait-il alors un devancier de certains platoniciens d’époque hellénistique ou tardo-antique qui cherchaient une concordance systémique entre Platon et Aristote ? Nous ne le croyons pas, malgré certains échos philoniens que nous pouvons déceler de Numénius et Plotin à Simplicius et Jean Philopon. Peut-être pourrions-nous y voir, en revanche, les prémisses d’une approche théologique de la philosophie, une forme qui ne donne pas lieu à une complémentarité thématique ou rhétorique mais cherche à réaliser l’unité d’une science unique, une science qui serait véritablement nouvelle pour son époque puisqu’elle donnerait à la philosophie un but qui accomplit, au sein même des vertus du langage et de la pensée, ses compétences dialectiques et métaphysiques. Philon n’ouvre-t-il pas ainsi la porte à ce que sera un millénaire plus tard la scolastique médiévale, l’enseignement des futures universités ?
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6Philon discute au long de dix chapitres (7-27) du De æternitate les trois options théoriques au sujet de la condition d’incorruptibilité de l’univers, le thème du traité. Il s’agit d’abord des termes « corruption » (φθορὰ) et « cosmos » (κόσμος) qui peuvent être entendus de manières différentes, selon les thèses d’Anaxagore et des Stoïciens ou selon Empédocle et Euripide, auteurs dont Philon cite des fragments sans mentionner les noms9. Arnaldez, dont nous suivons l’édition et les notes critiques10, retrouve les textes sources de ces auteurs et reconnaît aussi des références à Chrysippe, Aristote et le pythagoricien Ocellus de Lucanie, qui sera cité plus loin. Pour conclure ce prélude, Philon formule sa principale prémisse : ne pas commettre l’erreur de considérer que la corruption éventuelle du monde aboutirait au non-être, celui même à partir duquel, ex nihilo, le monde avait été créé : « Rien donc d’aussi naïf que de se demander de manière aporétique si le cosmos va au non-être en se corrompant (εἰ ὁ κόσμος εἰς τὸ μὴ ὂν φθείρεται)11. » Si la corruption n’est en effet pas synonyme d’aboutissement au néant, elle comporte alors le sens du changement qui peut conduire de l’ordre au désordre, de l’harmonie à la confusion, de l’unité d’un entier au morcellement induit par la désagrégation des éléments, bref, du monde en tant qu’identité par laquelle se manifeste l’être vers une altérité existentielle formellement hétérogène, comme l’affirment les vers d’Empédocle et surtout ceux d’Euripide que Philon cite deux fois dans le traité : « Rien ne meurt de ce qui est engendré (θνῄσκει δ᾽ οὐδὲν τῶν γιγνομένων), mais, se dispersant ici et là, se montre sous une autre forme (μορφὴν ἑτέραν ἀπέδειξεν)12. » Les trois options (doxai) concernant la relation entre la création et la nature corruptible ou incorruptible du monde sont ensuite résumées par Philon :
« il y a ceux qui disent que le monde est éternel (ἀίδιον), incréé (ἀγένετόν) et impérissable (ἀνώλεθρον) ; ceux qui disent au contraire qu’il est créé et corruptible (γενητόν τε καὶ φθαρτόν) ; ceux enfin qui empruntent aux deux opinions précédentes, aux derniers l’idée que le monde est créé (γενητὸν), aux premiers celle qu’il est incorruptible (ἄφθαρτον), établissant ainsi une opinion mixte (μικτὴν δόξαν), puisqu’ils le croient créé et incorruptible (γενητὸν καὶ ἄφθαρτον)13 ».
7Cette synthèse, qui rappelle un type d’argumentation scolaire et qui est construite sur les bases d’une doxographie déployée par la suite, a le mérite de mettre en place non seulement différentes options théoriques sur la démiurgie et la nature de l’univers, mais aussi de fixer les termes du débat. Ainsi, l’engendrement s’oppose à l’éternité, l’incréé au périssable, mais le créé n’est pas incompatible avec l’incorruptible, selon les deux maîtres de la philosophie, Platon et Aristote, avec lesquels sont également d’accord Hésiode et Moïse, les « pères » de la tradition mythologique hellénique et de la Bible. Philon présente par la suite les positions de chacun.
8Les plus éloquentes pour notre propos sont les présentations des positions d’Aristote et de Platon, dans un ordre inversé chronologiquement qui dénote que Philon se situe dans une perspective philosophique dont la visée, purement théorique, se révélera rapidement être une approche théologique de la question. Aristote vient donc en premier puisque le Stagirite défend, selon Philon, la thèse d’un monde à la fois incréé et incorruptible (ἀγένετόν καὶ ἄφθαρτον)14. Remarquons que cette thèse ne correspond pas aux mots près à la première des trois opinions énoncées par l’Alexandrin, car le terme « impérissable » (ἀνώλεθρον), utilisé par Parménide et Platon15, est remplacé par son quasi homonyme « incorruptible » (ἄφθαρτον) dans le contexte de son attribution à Aristote. Mais ce léger flottement lexical ne semble pas avoir des conséquences sur l’argumentation que mène Philon. En revanche, c’est la manière dont l’Alexandrin présente les raisons pour lesquelles le Stagirite défend cette théorie qui attire notre attention. Cette théorie est considérée d’emblée comme théologique et plus tard comme étant conforme à ce que les devanciers d’Aristote ont eux-mêmes défendu. L’argument d’Aristote en faveur d’un monde incréé et incorruptible est celui de l’absence de Dieu dans l’opinion contraire, celle qui considère que le monde est créé et corruptible, opinion attribuée à Démocrite et aux Stoïciens. A contrario donc, la nature du cosmos est conforme au grand dieu visible ou au « visible divin » (ὁρατὸν θειόν) qui comprend tout, incluant le ciel et l’ensemble des planètes (περιέχοντα πάνθειον). L’univers est donc un « grand tout divin » et ne peut pas à ce titre ressembler aux objets « façonnés par les mains » (οἳ τῶν χειροκμήτων)16. Nous reconnaissons une critique à peine voilée qu’Aristote avait adressée dans Métaphysique A au Timée de Platon et à la conception artisanale d’une démiurgie cosmique17. Philon retient cependant qu’Aristote plaidait pour un monde à la fois immanent et divin et que l’incorruptibilité de celui-ci tenait de cette nature divine et de l’absence de création : le cosmos s’identifie à ce qu’il est, est toujours et se voit. L’Alexandrin ajoute à ce constat que le Stagirite semble avoir été en accord sur cette thèse avec les Pythagoriciens (τῶν Πυθαγορείων τινάς), et cite à l’appui un ouvrage d’Ocellus de Lucanie intitulé « Sur la nature du tout » (Περὶ τῆς τοῦ παντὸς φύσεως) dans lequel la nature incréée et incorruptible du cosmos (ἀγένετόν τε καὶ ἄφθαρτον) était non seulement rendue manifeste (οὐκ ἀπεφαίνετο μόνον) mais même démontrée (δι᾽ ἀποδείξεων)18. La première opinion révèle donc l’effet de la nature divine du monde : celui-ci est nécessairement incorruptible ou impérissable, mais il est immanent à l’être et se confond avec ce qui est (to on). Cependant, cette thèse ne peut pas convenir à Philon puisqu’elle nie la transcendance en même temps que la création. La seconde opinion, celle de Démocrite, des Épicuriens et des Stoïciens, ayant été déjà écartée en raison de l’absence d’une cause divine (θεὸν αἴτιον) du monde créé et corruptible19, il va de soi que le juif alexandrin choisit pour sa part la troisième opinion, celle qui propose une version mixte : bien qu’il soit créé, le cosmos est incorruptible.
9Cette troisième thèse sur la nature du cosmos est d’emblée attribuée à Platon qui, dit Philon, la présente dans le Timée (ὑπὸ Πλάτωνος ἐν Τιμαίῳ δηλοῦσθαι). L’Alexandrin la discute au long de trois paragraphes (13-16) à partir d’une illustration textuelle qui correspond à son but. Il cite pour commencer le passage 41a7-b6 du Timée dont il conserve le style direct : c’est le Démiurge lui-même qui parle dans une mise en scène qui fait allusion à la mythologie évoquée plus haut par Timée, 40e-41a. Philon reste fidèle à la lettre du texte de Platon (à peu de détails près), en utilisant à son compte les ambiguïtés, voire les dédoublements produits par le style elliptique de l’adresse directe. Voici le passage du Timée tel qu’il est cité par Philon :
« Dieux des dieux (θεοὶ θεῶν), les choses dont je suis le démiurge et le père (<ὧν> ἐγὼ δημιουργὸς πατήρ τε ἔργων), sont [engendrées par moi (δι᾽ ἐμοῦ γενόμενα) et20] indissociables tant que je ne veux pas les délier (ἄλυτα ἐμοῦ μὴ θέλοντος). Certes, tout ce qui a été relié [composé] peut être délié [défait] (Τὸ μὲν οὖν δὴ δεθὲν πᾶν λυτόν), mais défaire ce qui est composé [harmonisé] de belle manière et qui est bien relié (τό γε μὴν καλῶς ἁρμοσθὲν καὶ ἔχον εὖ λύειν), relève du mal [méchant] (ἐθέλειν κακοῦ). Dès lors que vous êtes engendrés vous n’êtes nullement immortels et indéfaisables (Δι᾽ ἃ καὶ ἐπείπερ γεγένησθε, ἀθάνατοι μὲν οὔκ ἐστε οὐδ᾽ ἄλυτοι τὸ πάμπαν), mais vous ne serez pas défaits et n’aurez pas non plus la part de la mort (οὔτι γε μὴν λυθήσεσθέ γε, οὐδὲ τεύξεσθε θανάτου μοίρας), car ma volonté est un lien plus puissant que celui qui vous a relié lorsque vous aviez été engendrés (τῆς ἐμῆς βουλήσεως μείζονος ἔτι δεσμοῦ καὶ κυριωτέρου λαχόντες ἐκείνων, οἷς ὅτε ἐγίγνεσθε συνεδεῖσθε)21. »
10Les « dieux » auxquels s’adresse le Démiurge sont visibles puisqu’ils sont ceux qui accomplissent la révolution astrale, elle-même visible, ou parce qu’ils se rendent visibles selon leur volonté (Timée 41a). Timée les identifie aux étoiles et aux planètes, mais aussi aux divinités du panthéon grec. On comprend, par conséquent, que ce passage est choisi par Philon parce qu’il répond en partie à l’argument aristotélicien cité dans les chapitres précédents, assurant les bases d’une concordance qui sera renforcée plus loin par un argument d’ordre causal (nous y reviendrons). Mais à cette immanence de la divinité du monde, prônée par le Stagirite et en partie par Platon, l’Alexandrin ajoute maintenant les arguments qui proviennent du Timée et qui correspondent à son propre but. Ces « dieux », puisqu’ils sont engendrés ne peuvent pas être immortels et incorruptibles ; pourtant ils le sont, car telle est « la volonté du Démiurge » dont ils proviennent : τῆς ἐμῆς βουλήσεως, dans le style direct de la citation platonicienne22. La « volonté divine », appelée aussi la « bonté de Dieu » dans De opificio, constitue donc le premier argument évoqué par Philon en faveur de la troisième option concernant la nature de l’univers : il est créé mais demeure incorruptible (en l’occurrence, infracassable ou non dispersable dans ses éléments) dès lors qu’il est l’œuvre de la volonté de Dieu. Cet argument, contraire aux lois de la phusis, correspond au propre du créateur qui apparaît avant tout comme père des dieux, ainsi qu’à sa tekhnê de fabrication qui est, elle aussi, divine. Mais l’argument de la « volonté » est complexe et son usage au sujet du Démiurge divin mérite au moins une remarque : il assigne à Dieu l’identité d’un être doué d’âme et d’intellect et pose l’alternative spécifique à la définition de la volonté, à savoir qu’elle est soit l’expression d’un désir qui conduit à produire ou engendrer le monde, soit l’expression d’une délibération sur le fond d’une connaissance de ce qui est nécessaire à l’œuvre, en l’occurrence le lien entre l’âme et le corps comme condition de possibilité pour que le monde soit. Dans ce dernier cas, la volonté n’exprime pas seulement le désir de bien, inhérent à Dieu, mais répond aussi à la nécessité de l’œuvre dont le Démiurge a la connaissance. Par conséquent, le second argument en faveur de l’incorruptibilité du créé, celui de la cause de/pour soi, qui sera emprunté par Philon non à Platon mais à la pensée péripatéticienne, se trouve déjà dans l’argument de la volonté et confirme a posteriori la nature épistémique de celle-ci dans la démonstration de Philon, contrairement au sens du désir et d’attestation du pouvoir dans l’agir assigné à la boulêsis divine dans le passage cité du Timée.
11Arrivé à ce point, Philon ne suit plus le récit de Timée, dont il a choisi à dessein ce passage intermédiaire, ambigu et peut-être ironique dans la mesure où Timée fait parler le Démiurge lui-même renforçant ainsi l’aspect éthique de la volonté divine. Platon continue la présentation de la démiurgie cosmique en indiquant qu’il reste encore trois espèces mortelles à engendrer mais que celles-ci ne seront pas à la charge du Démiurge puisqu’elles seraient alors égales aux dieux. Le Démiurge platonicien poursuit par conséquent son œuvre avec la fabrication des âmes, puis demande aux « jeunes dieux » d’accomplir la création en façonnant les corps des mortels et en réalisant les liens qui rattachent les âmes immortelles aux corps périssables (Timée 41d-43a) ; c’est la tradition pythagoricienne du lien entre les astres et les âmes individuelles. Philon, en revanche, se détache du récit ancien et construit maintenant son argumentation à partir d’une interprétation du mythe, une manière de lire le Timée entre les lignes qui se retrouve aussi dans son exégèse de la Genèse dans De opificio mundi. Il installe ainsi une distinction entre deux sortes de perfection : celle propre à l’œuvre divine du Démiurge cosmique et celle qui dérive par imitation de l’archétype intelligible dont le Démiurge est lui-même l’auteur. Philon fait intervenir, autrement dit, une séparation entre le monde intelligible (kosmos noêtos), qui est créé mais demeure incorruptible puisqu’il est parfait et divin en lui-même (à l’instar du ciel des astres en mouvement de rotation parfaite et perpétuelle), et le monde sensible (kosmos aisthêtos) dont la perfection ne relève que de l’« empreinte parfaite » reçue de l’autre monde, parfait et divin, bien que ce dernier ne soit pas lui-même transcendant, séparé du tout cosmique qui est créé. Dans De opificio cette interprétation aboutira à la thèse bien connue de la « double création », celle de l’espèce qui reçoit le sceau de l’idée ou de l’intelligible comme une parole qui s’imprime dans l’âme, et celle de l’individu qui en est la copie corporelle, réalisée par un artisan de l’assemblage et du modelage23. On retrouve l’écho tenace de cette interprétation deux siècles et demi plus tard chez Plotin qui part du même passage du Timée et qui mène plus loin le débat sur l’éternité du monde et les prémisses de sa perfection24.
12Mais restons encore dans le périmètre du De æternitate. Nous savons que cette terminologie, νοητὰ – αἰσθητὰ, est emprunté au lexique platonicien et que Philon serait, selon David Runia, le premier à avoir remplacé le terme topos qui servait dans La République à désigner le « lieu » des intelligibles et des sensibles, par le terme kosmos25, en donnant ainsi non seulement une extension maximale à la détermination de la nature du monde par ces qualificatifs qui relèvent des topoi de la connaissance, mais aussi une position spécifique de l’un à l’égard de l’autre qui transforme la complémentarité cognitive platonicienne en une dualité de principes et donc d’univers qui seraient distincts. Or cette mutation n’est pas anodine ni dans l’exégèse de la Genèse biblique (De opificio) ni dans le traité philosophique sur la nature éternelle du cosmos (De æternitate). Elle entérine une opposition entre le sensible et l’intelligible qui semble avoir été la koinê de la lecture platonicienne à l’époque de Philon et qui provient peut-être d’Aristote lui-même, sans tenir compte que pour Platon il ne s’agissait pas d’une opposition ontique mais d’une complémentarité dans l’approche cognitive de l’étant. À cet infléchissement aristotélicien de Platon, Philon ajoute encore un emprunt platonicien, tout aussi générique, celui du lexique de l’empreinte (ekmageion) et de l’imitation (mimêma)26.
13Voyons la suite de l’argumentation philonienne en faveur de la thèse d’un monde créé mais incorruptible. Philon présente deux hypothèses concernant le choix de Platon de considérer le monde comme engendré (γενητὸν). La première, qu’il s’empressera de qualifier de meilleure, consiste à affirmer que le monde créé ne commence pas en tant que devenir de l’étant engendré (οὐ… γενέσεως ἀρχήν) par rapport à l’être qui serait éternel ou immortel (De æternitate 14). Ayant été engendré (εἴπερ ἐγίγνετο), le cosmos ne le fut pas autrement que de la manière présentée par le Démiurge lui-même dans le passage 41a-b que Philon venait de citer, c’est-à-dire comme un « dieu », bien qu’immanent et multiple, « dieu » afin qu’il soit conforme à la divinité de son créateur, même si celui-ci est unique, non multiple, et séparé du monde de l’existant. Le monde créé ne serait pas d’emblée réductible à son engendrement, donc soumis au devenir et voué à la corruption, car il y a des « dieux » immanents à ce monde, ou du moins des êtres parfaits tels que les astres et les intelligibles. Cet argument implique cependant que le Démiurge ne soit pas ou n’ait pas lui-même l’être, bien que l’être soit considéré comme divin et incorruptible comme dans le cas des « dieux » engendrés. Dieu donne ses propriétés à ce qu’il crée ou engendre lui-même, mais sa transcendance demeure foncièrement intacte, i.e. proprement transcendante à l’égard de l’éternité et de l’incorruptibilité qui sont des propriétés de l’étant parfait des « dieux » immanents ou des intelligibles séparés du sensible. Philon fait peut-être allusion au début du récit de Timée (28a-b) où l’être éternel (τὸ ὂν ἀεί) et ce qui devient toujours (τὸ γιγνόμενον ἀεί) sont distingués selon leur appartenance à l’étantité ou au statut de créature engendrée : le premier ne naît jamais (γένεσιν δὲ οὐκ ἔχον), le second n’a nullement l’être (ὂν δὲ οὐδέποτε)27. Ce qui est toujours ne naît pas (ceci va de soi), tandis que ce qui naît naît toujours puisqu’il n’a pas l’étantité perpétuelle propre au premier. Longuement débattu, ce début du récit de Timée laisserait entendre que l’être éternel désigne le divin et qu’il est pur intelligible. Platon le précise à travers une distinction qui porte sur les moyens de la connaissance : d’une part, ce qui peut être « pensé à travers le logos » (νοήσει μετὰ λόγου) parce qu’il est intelligible, donc partage la nature de la pensée et du logos ; de l’autre, ce qui est « perçu sans le logos » (μετ᾽ αἰσθήσεως ἀλόγου δοξαστόν) parce qu’il correspond au sensible et ne fait donc que l’objet de la perception et de l’opinion (28a1-3). Cependant, ne suivant pas l’alternative ontique « éternaliste » posée par Platon, qui est une alternative des conditions de possibilité de l’intellection, Philon semble rabattre sa glose sur une « leçon » de type aristotélicien. L’œuvre est conforme au but et à la nature de son créateur, et dans le cas de l’univers celui-ci est éternel dans sa totalité parce que le créateur est divin et qu’il a le pouvoir et la volonté de transmettre sa perfection à ce qu’il crée. Cette « leçon » proviendrait, selon les historiographes, du De caelo et serait empruntée par le Stagirite lui-même aux Pythagoriciens28, sauf que pour Aristote c’est parce qu’il est inengendré que le monde est incorruptible et donc éternel, non parce qu’il est une « œuvre divine ».
14Quelle qu’en soit l’origine, c’est bien cette manière de comprendre l’incorruptibilité du créé qui est privilégiée et discutée par Philon et non la seconde qui s’appuie sur la perfection harmonique ou géométrique des parties de l’œuvre et sur la manière dont celles-ci se métamorphosent et évoluent dans leur devenir. Il s’agit, en l’occurrence, de l’hypothèse d’interprétation de la seconde partie de la citation timéenne, que Philon lui-même mentionne tout en la rejetant, interprétation qui proviendrait, selon les spécialistes, de Speusippe, donc de l’héritage immédiat et peut-être pythagorisant de Platon. Or, en donnant sa préférence à la première des compréhensions du sens de l’engendrement, Philon oriente l’entendement de la démiurgie platonicienne vers une convergence avec la création biblique, la faisant correspondre ainsi avec son exégèse dans De opificio. Le prix est celui d’une concordance, certes forcée, avec Aristote, concordance qui lui permet d’associer la première opinion sur la nature du cosmos, éternel et inengendré, avec la troisième, celle de l’incorruptibilité de l’univers malgré son engendrement en raison de sa conformité avec la nature divine du Démiurge. Ce prix suppose que la transcendance soit intégrée sans s’annihiler au premier rang d’une série de perfections dont l’être est pourvu directement en même temps que de manière référentielle (comme empreinte, reflet, image ou imitation de l’intelligible dans le sensible), une position théorique qui se reflète aussi dans De opificio mais qui n’a au fond rien d’aristotélicien. Rappelons cette préférence assumée par Philon dans De æternitate :
« [15] Mais la meilleure manière de comprendre et la plus véridique, c’est la première, non seulement parce que d’un bout à l’autre de son traité ce philosophe [Platon] donne le nom de père, créateur et démiurge à ce grand artisan d’un monde divin (πατέρα μὲν καὶ ποιητὴν καὶ δημιουργὸν τὸν θεοπλάστην ἐκεῖνον καλεῖ), parce qu’il appelle ce monde-ci son ouvrage et sa descendance (ἔργον δὲ καὶ ἔγγονον) imitation sensible dérivée d’un modèle archétype et intelligible (ἀπ᾽ ἀρχετύπου <καὶ> νοητοῦ παραδείγματος μίμημα αἰσθητόν), renfermant en soi sous la forme sensible tout ce qui est intelligible dans l’autre (πάνθ᾽ ὅσα ἐν ἐκείνῳ νοητὰ περιέχοντα αἰσθητὰ ἐν αὑτῷ), empreinte parfaite, dans l’ordre du sensible, du parfait dans l’ordre de l’intellect (τελειοτάτου πρὸς νοῦν τελειότατον ἐκμαγεῖον πρὸς αἴσθησιν), [16] mais encore parce qu’Aristote de son côté est garant de cette interprétation à propos de Platon […]29. »
15À la suite de cette déclaration, Philon ajoute les origines théologiques de cette conception contradictoire d’un monde créé et incorruptible : Hésiode comme « père » de la conception platonicienne, parce que le poète évoque la création à partir du chaos mais ne parle jamais de la destruction30, et Moïse, dans les temps d’avant, précise le juif alexandrin31. Nous n’insisterons pas sur la brève argumentation concernant le lien entre cette option philosophique mixte d’un monde créé et incorruptible, et le livre de la Genèse. Philon est passablement elliptique dans ce contexte et ne surmonte pas le principal écueil qui tient du choix entre l’immanence ou la transcendance du Démiurge à l’égard de l’étant. Il s’impose en revanche, avant d’analyser le second argument décisif pour la thèse du crée incorruptible du De æternitate, en l’occurrence l’argument causal, de regarder aussi certains passages du De opificio 7-12 pour comparer l’usage que fait l’exégète des questions philosophiques concernant la nature sensible, l’engendrement, le modèle intelligible, le Démiurge et l’être immanent du monde créé dans un discours relevant d’un genre différent. Philon fait-il les mêmes choix textuels et déploie-t-il les mêmes thèses herméneutiques dans l’un ou l’autre de ses traités ? La comparaison des deux textes philoniens et notamment de leurs références au « mythe vraisemblable » du Timée mérite l’arrêt.
16Considérer le monde comme « inengendré et éternel » (ἀγένητόν τε καὶ ἀίδιον) revient, dit Philon, à commettre deux erreurs : accuser Dieu d’inaction et exalter le monde sans mesure, aux dépens du créateur32. Si on veut rétablir le droit chemin, en suivant Moïse « qui avait atteint la cime de la philosophie »33, il faut considérer comme lui « que dans les étants il y a, plus que nécessairement, une cause agissante et une cause passive (ὅτι ἀναγκαιότατόν ἐστιν ἐν τοῖς οὖσι τὸ μὲν εἶναι δραστήριον αἴτιον τὸ δὲ παθητόν) »34. La première, « agissante [agente ou pratique], correspond au noûs de l’ensemble (ὅτι τὸ μὲν δραστήριον ὁ τῶν ὅλων νοῦς), lequel est absolument séparé et sans mélange (ἐστιν εἱλικρινέστατος καὶ ἀκραιφνέστατος), étant supérieur à la vertu, à la science, et même au bien et au beau (κρείττων ἢ ἀρετὴ καὶ κρείττων ἢ ἐπιστήμη καὶ κρείττων ἢ αὐτὸ τὸ ἀγαθὸν καὶ αὐτὸ τὸ καλόν) ». La seconde, « passive, est inanimée et immobile par soi (τὸ δὲ παθητὸν ἄψυχον καὶ ἀκίνηθον ἐξ ἑαυτοῦ), mais, mise en mouvement, structurée et animée par l’intellect (κινηθὲν δὲ καὶ σχηματισθὲν καὶ ψυχωθὲν ὑπὸ τοῦ νοῦ), se transforme devenant la chose la plus parfaite, à savoir ce cosmos (μετέβαλεν εἰς τὸ τελειότατον ἔργον, τόνδε τὸν κόσμον) »35. Plus loin, Philon ajoute que l’engendrement revient au créateur en tant que « père » et qu’autrement l’engendré n’aurait aucune familiarité avec celui qui n’aurait été le créateur (πρὸς δὲ τὸ μὴ γεγονὸς οἰκείωσις οὐδεμία τῷ μὴ πεποιηκότι)36. Enfin, selon le « grand Moïse » (μέγας Μωυσῆς), l’inengendré ne s’identifie pas au visible (comme le soutient Aristote, selon l’affirmation de Philon dans De æternitate), « car tout le sensible est soumis à la génération et à la corruption et n’est donc jamais le même (πᾶν γὰρ τὸ αἰσθητὸν ἐν γενέσει καὶ μεταβολαῖς οὐδέποτε κατὰ ταὐτὰ ὄν) ». Par conséquent, ce qui n’est pas engendré est « invisible, intelligible et on le considère même éternel par parenté fraternelle (τῷ μὲν ἀορατῳ καὶ νοητῷ προσένειμεν ὡς ἀδελφὸν καὶ συγγενὲς ἀιδιότητα) », tandis que « le sensible on le nomme habituellement genèse (τῷ δ᾽ αἰσθητῷ γένεσιν οἰκεῖον ὄνομα ἐπεφήμισεν) » ; le monde, visible et sensible, est alors « nécessairement engendré (αἰσθητὸς ὅδε ὁ κόσμος, ἀναγκαίως ἂν εἴη καὶ γενητός) ». Mais, en ayant décrit de cette manière la genèse (τὴν γένεσιν ἀνέγραψεν), Moïse, dit Philon, la « théologise » en lui rendant ainsi un grand honneur (αὐτοῦ μάλα σεμνῶς θεολογήσας)37.
17Nous remarquerons et retiendrons de ce passage inaugural du commentaire de la Genèse dans lequel le Timée n’est pas encore nommé mais les allusions philosophiques ne manquent pas, que Philon emploie pour la création le vocabulaire de la causalité et qu’il identifie l’effet à la nature même de la cause comme si celle-ci était intérieure (séminale ou structurelle) à ce qu’elle produit. Comme en écho des deux causes, divine et par nécessité, discutées dans Timée 68e-69a, Philon parle lui aussi de deux causes de la cosmogonie, bien que les termes employés correspondent plutôt au lexique de l’agir et du pâtir38. En outre, l’Alexandrin renverse la théorie traditionnelle de la transcendance ou séparation du principe se manifestant par son inaction ou son immobilisme, en détermination de ce qui n’ayant ni mouvement propre, ni âme, ni forme, n’est donc pas engendré mais précède, en quelque sorte, l’engendrement dans l’attente d’une perfection qui manifestera le « parfait » à travers l’acte de la création. Le tâtonnement lexical de la causalité laisse entendre une ambiguïté patente concernant la nature même de l’acte démiurgique et peut-être la nécessité de ne pas déterminer non plus la nature du Démiurge dans sa divinité dès lors qu’en qualité de « père » et de « créateur » celui-ci partage nécessairement un lien quasi physique dans sa sungeneia ou son oikeiôsis avec l’engendré à travers l’œuvre qu’il accomplit39. Philon insiste d’une part sur cette familiarité ou communité (oikeiôsis) entre le Démiurge et son œuvre, et d’autre part sur le rapport de fraternité et de parenté (adelphon, sungeneia) entre l’intelligible et l’éternité ; il reprend donc à son compte les rapports de fraternité entre l’œil et le Soleil et de filiation du Soleil à l’égard du Bien du Timée et de République VI. La position herméneutique ainsi défendue n’est ni platonicienne ni aristotélicienne, malgré les allusions que l’on peut déceler dans le lexique employé par Philon. Elle n’est évidemment pas stoïcienne non plus, malgré l’usage d’un vocabulaire patenté, car Philon a clairement rejeté la théorie cosmologique du Stoïcisme. Plus loin en revanche, l’Alexandrin citera le Timée et y fera plusieurs allusions transparentes, en qualifiant le Démiurge comme « bon » (De opificio 21), en parlant de la « bonté de Dieu » (ibid. 23), en utilisant la figure de l’architecte comme le « double » inséparable du Démiurge40, en faisant un large usage du vocabulaire de l’image dans un sens explicitement platonicien, et en marquant parfois la distinction entre la doctrine de Moïse et la sienne (ibid. 25) non pour s’en détacher, mais pour renforcer par recours à l’autorité ses interprétations, ses arguments et le lexique philosophique utilisé41. Explicitant la parole biblique par son exégèse, Philon se fait en quelque sorte le porte-parole de Moïse ; d’ailleurs l’exégèse du texte de la Genèse se présente au départ comme le récit du récit : Moïse dit que Dieu dit que la lumière soit… (De opificio 26), par un triple transfert de la parole démiurgique depuis Dieu, à Moïse et de ce dernier à Philon. Enfin, une dernière remarque concerne la fin de cet exposé sur le caractère créé du monde présenté dans De opificio 12. La distribution distincte des attributs du visible et de l’invisible concerne le sensible et l’intelligible et engendre par parenté les déterminations d’éternité pour l’intelligible et d’engendré pour le sensible, or ce partage, qui revient à Moïse dans la manière d’écrire le récit de la Genèse, dénote que celui-ci, « ayant atteint la cime de la philosophie », s’emploie dans ce contexte à dépasser les théories causales et les distinctions philosophiques en présentant de manière « théologique » la création du cosmos. En forçant le trait, on dirait qu’en parlant du même sujet, Moïse présente la cosmogonie du point de vue théologique, tandis que Timée la présente comme un mythe vraisemblable (eikos muthos) en se servant de la mythologie (la théologie ancienne) pour établir les prémisses d’une science nouvelle que Platon appelle la philosophie et qui est censée fournir une vision intelligible de la nature du cosmos. Philon rend explicite la démarche théologique de Moïse, tandis que Platon, au nom de la philosophie, donne la parole à un savant d’Élée, peut-être pythagoricien, appelé Timée.
18Voyons maintenant un autre recours de Philon à la causalité, toujours en rapport avec la création du monde, à partir du second argument en faveur de l’incorruptibilité du créé dans De æternitate. Si le premier argument tenait de la nature divine du Démiurge et s’exprimait par la « volonté » de celui-ci, le second argument provient du créé lui-même et s’exprime à travers celui-ci. Philon distingue d’abord le genre et l’individu en stipulant que ce dernier n’est pas à même de recevoir ce qui incombe au genre, à savoir l’immortalité dont relève l’humain en tant que genre. Le passage du De æternitate 68-69 porte sur le propre de l’homme selon la vision « éternaliste » attribuée par Philon au péripatéticien Critolaos : l’homme est le meilleur [le plus adouci ou conciliant] vivant (ἡμερώτατον γὰρ ζῷον ὁ ἄνθρωπος) parce qu’il est pourvu du logos et qu’il a par conséquent le pouvoir de dominer les passions (πάθη)42 ; en outre, bien qu’il soit loti d’une « part modeste de l’univers » (βραχεῖα μοῖρα τοῦ παντός), l’homme est néanmoins considéré comme « éternel » (ἀίδιον ἄνθρωπος,) en raison de son genre, même si l’individu lui-même disparaît43. Le vocabulaire que l’Alexandrin déclare emprunter à Critolaos comporte nombre de résonances platoniciennes (signalées par Arnaldez), mais la distinction entre le genre et l’individu, qui est un topos aristotélicien, permet de conclure que si l’homme est éternel par son genre, a fortiori le monde est incréé et donc incorruptible (ἀγένητος δήπου καὶ ὁ κόσμος, ὥστε ἄφθαρτος)44. Toutefois, Philon ne s’arrête pas à ce syllogisme simplet ; il ajoute, toujours au nom de Critolaos, l’argument de la cause de/pour soi. Voici donc la suite du texte :
« […] ce qui est pour soi cause d’existence est éternel (τὸ αἴτιον αὑτῷ τοῦ ὑπάρχειν ἀίδιόν ἐστιν). Or le monde est pour/par soi cause d’existence (αἴτιος δ᾽ ὁ κόσμος αὑτῷ τοῦ ὑπάρχειν), puisque, en vérité, il en est cause pour tous les êtres (τοῖς ἄλλοις ἅπασιν) ; en conséquence, le monde est éternel (ἀίδιος ἄρα ὁ κόσμος ἐστίν)45 ».
19Dans le contexte, l’argument cité par Philon repose sur un exemple médical (la santé, le sommeil) ; il s’agit donc d’un intérêt toujours tourné vers la saisie d’une détermination du vivant, homme ou monde. Mais la reprise de l’argument de la cause de/pour soi quelques paragraphes plus loin (De æternitate 84) indique clairement que l’inspiration pour la formulation de cet argument est platonicienne et repose sur l’interprétation des références empruntées au Phèdre (245c-246a) et peut-être au Phédon (105d4-5) au sujet de l’automotricité comme nature de l’âme, argument pour une démonstration en faveur de l’immortalité de celle-ci (Phèdre) et de l’absence de contraire (Phédon), qu’il s’agisse de l’âme du monde ou de l’âme de l’individu. La mention quelques lignes plus haut des images du cocher et du pilote, des rênes et du gouvernail, du soleil et des astres laisse peu de doutes sur l’origine de l’argument, même si Philon avait évoqué au début un péripatéticien (Critolaos), et que des échos stoïciens se laissent également déceler.
« […] si l’on supprime de l’âme le mouvement perpétuel (ἀεικίνητον ἐὰν ἀνέλῃς ψυχῆς), on supprime aussi complètement l’âme même (καὶ αὐτὴν πάντως συνανελεῖς). Or, selon les contradicteurs, Dieu est l’âme du monde (ψυχὴ δὲ τοῦ κόσμου κατὰ τοὺς ἀντιδοξοῦντας ὁ θεός)46. »
20Certes, Philon ne confond pas Dieu avec l’âme du « grand vivant ». Cependant, l’argument formulé comme cause de/pour soi ou comme mouvement par soi qui assure l’éternité de l’être en tant que vivant constitue à ses yeux un argument en faveur de l’incorruptibilité du créé, car l’âme du monde est créée (en même temps que le monde), mais comporte aussi cette parenté que révèle l’éternité, dit l’Alexandrin dans De opificio 12. Cette parenté, déterminante pour le rapport entre le Démiurge et son œuvre tant que celle-ci relève du noûs, de l’intellect, n’est cependant pas partagée par l’étant sensible. Or, en recoupant maintenant les arguments des deux textes philoniens sur la cosmologie, un traité philosophique et l’exégèse du livre de la Genèse, on peut saisir la convergence des démarches et les chiasmes ou les croisements qu’opère Philon.
21L’un des arguments consiste à considérer que le Démiurge agit en vue de la création et de l’engendrement du monde en tant que « père » et « artisan » et qu’il est cause active, tandis que l’œuvre recèle le statut passif de ce qui reçoit l’acte et se parfait par la mise en mouvement, par l’animation et par la structure interne que lui confère l’agent. L’autre argument consiste à séparer d’une part ce qui relève du parfait, de l’immortel et de l’incorruptible, ayant une parenté à cet égard avec le Démiurge bien qu’il n’en soit que l’œuvre puisqu’il est créé, et d’autre part ce qui relève du sensible, est immanent au monde créé incorruptible, mais est pour sa part périssable puisqu’il ne reçoit qu’une empreinte de ce qui est créé, en étant ainsi à la fois « engendré » (τῷ δ᾽ αἰσθητῷ γένεσιν οἰκεῖον ὄνομα ἐπεφήμισεν)47 et « copie » de ce qui est incorruptible (νοητοῦ παραδείγματος μίμημα αἰσθητόν)48. L’âme est ainsi immortelle puisqu’elle a en elle ou pour elle la cause de l’existence (τὸ αἴτιον αὑτῷ τοῦ ὑπάρχειν)49 ; or, en s’identifiant à cette cause d’elle-même en tant que cause de l’existence, cette condition de « causa sui » (avant la lettre) propre à l’âme permet à celle-ci d’assurer l’immortalité du genre malgré la périssabilité de l’individu. Ainsi, les deux arguments en faveur de l’incorruptibilité du créé – la volonté ou bonté de Dieu et la présence de la cause de/pour soi de l’existence dans ce qui comporte par nature le mouvement, en l’occurrence l’âme du vivant –, semble réunir d’une part l’intellect auquel s’identifie Dieu dans son acte délibératif et son rôle démiurgique, et d’autre part l’âme en tant que moteur immanent de l’existant, comme si un argument exogène à l’être (Dieu-noûs-volonté) et un argument endogène au vivant (âme-animé) s’articulaient pour défendre l’unité de ce qui est contraire aux seules lois physiques du cosmos.
22Dans ces conditions, la genèse est un acte qui semble réservé au vivant sensible tandis que la création complète du monde est l’œuvre du vivant intelligible, le noûs poïétique. Le monde, reliant un « cosmos noétique » et un « cosmos sensible » selon le lexique spécifiquement philonien, constitue l’unité hétérogène de ces deux actes d’engendrement et de fabrication sous la houlette d’un Démiurge qui exprime sa volonté et son action, mais qui délègue aussi à ce qui est à son image, tels que les « jeunes dieux » engendrés par le Démiurge du Timée (41b sq.), la constitution de ce qui est individuel, visible et corruptible. Philon pose donc une thèse, l’incorruptibilité du créé, sachant pertinemment que celle-ci se heurte à des écueils physiques et logiques, ne pouvant pas se défendre de manière strictement philosophique quelle que soit la voie ou l’« école » choisie. Cette thèse est cependant compatible avec le livre de Moïse, livre dont l’exégèse de Philon fait ressortir à la fois les enjeux philosophiques et leur dépassement par une science censée montrer que les limites des moyens de la philosophie ne représentent pas les limites de la connaissance mais l’ouverture à ce qui les dépasse et qui se nomme théologie, d’après la manière dont procède l’écrit de Moïse selon son exégète d’Alexandrie.
Notes de bas de page
1De æternitate mundi 16. Voir infra les références bibliographiques.
2Nous utilisons l’édition et la traduction du De æternitate mundi de Philon d’Alexandrie, réalisée par Arnaldez Roger (introduction et notes) et Pouilloux Jean (traduction) et publiée dans la série Les œuvres de Philon d’Alexandrie, tome 30, Paris, Cerf, 1969. Pour les débats concernant la paternité philonienne du traité selon les différents historiens et exégètes, ainsi que sur la question de l’état non intégral du traité conservé, voir la longue étude introductive de Arnaldez, op. cit., p. 11-70 (en particulier p. 12-37). Pour une synthèse plus récente des débats autour de la paternité du De æternitate… et sur la chronologie et l’interprétation des traités philoniens, voir Runia David T., « Philon d’Alexandrie », in Richard Goulet (dir.), Dictionnaire des philosophes antiques, Paris, CNRS Éditions, tome V-1, 2012, p. 362-390 (en particulier p. 369-370 pour la chronologie et p. 379-387 pour les écrits philosophiques et les rapports avec les courants philosophiques classiques et contemporains de Philon). Sur les questions de cosmologie que Philon discute dans ce traité, ainsi que dans l’exégèse de la genèse dans la Bible qui fait l’objet du De opificio mundi, et notamment ses rapports avec le Timée, voir en particulier les études de Runia David T., Philo of Alexandria. On the Creation of the Cosmos According to Moses, Leyde, Brill, coll. « Philo of Alexandria Commentary Series », 1, 2001, Runia David T., Philo of Alexandria and the Timaeus of Plato, Leyde, Brill, coll. « Philosophia Antiqua », vol. 44, 1986, et Radice Roberto, « Commentario a La creazione del mondo et a Le allegorie delle Leggi », in Clara Kraus Reggiani, Roberto Radice et Giovanni Reale (dir.), La filosofia mosaica. La creazione del mondo secondo Mosè, Milan, Rusconi, 1987, p. 231-533. Pour notre part nous ne pouvons pas proposer ici une étude comparative des deux textes philoniens ; nous aborderons seulement quelques passages du De æternitate et nous renvoyons pour De opificio à quelques passages que nous avons analysés dans Vasiliu Anca, Penser Dieu. Noétique et métaphysique dans l’Antiquité tardive, Paris, Vrin, 2018 (en partic. p. 63-109 et 252, n. 1 pour De æternitate) et dans Vasiliu Anca, « Le sceau et le pinceau du Logos. Conversion de la parole démiurgique chez Philon d’Alexandrie », in Ludovica De Luca (dir.), Similitudini, metafore e allegorie nel De opificio mundi di Filone di Alessandria, Rome, Edizione di Storia e Letteratura, 2021 (p. 111-131) ; ce sont d’ailleurs ces études qui nous ont orientée vers la nécessité d’une analyse des arguments philosophiques évoqués par Philon dans De æternitate. Enfin, pour la complexité et la richesse des références philosophiques dans l’œuvre philonienne, voir les articles publiés dans Lévy Carlos (dir.), Philon d’Alexandrie et le langage de la philosophie. Actes du colloque international organisé par le Centre d’études sur la philosophie hellénistique et romaine de l’université de Paris XII, Turnhout, Brepols, 1995.
3Runia David T., « Philon d’Alexandrie », in Richard Goulet (dir.), Dictionnaire des philosophes antiques, op. cit., p. 366 ; l’auteur remarque que cette présentation de Moïse correspond plutôt au cursus suivi par Philon lui-même.
4« Mais Moïse, qui avait atteint la cime de la philosophie (φιλοσοφίας ἐπ᾿ αὐτὴν φθάσας ἀκρότητα), et qui, par les oracles, avait appris de nombreuses vérités parmi les plus complexes de la nature […] », De opificio 8, trad. Arnaldez, dans Philon d’Alexandrie, De opificio mundi, Paris, Cerf, 1961.
5Voir De congressu 18, 21, 39-42, 45, 51, 76-80, 92-94, 117, 144-150 où le plus souvent les « arts » (de la grammaire à la géométrie et à la musique), les domaines de la perception et de la réflexion noétique, ainsi que la pratique des vertus qui donnent la connaissance du sensible et des lois, ou qui permettent de guérir les maladies de l’âme, telles que les passions ou l’oubli, sont présentés comme le sens de certains épisodes bibliques qui en seraient les allégories. Philon se sert des arts libéraux et de l’art de tous les arts (τέχνη τεχνῶν) qui est selon lui la science philosophique, pour interpréter les épisodes bibliques de la même manière que les mythes sont interprétés par les philosophes grecs ; mais ses interprétations, allégoriques ou symboliques, ne reproduisent pas nécessairement un certain schéma interprétatif, comme celui pratiqué par les Stoïciens, selon la thèse de Pépin Jean dans Mythe et allégorie. Les origines grecques et les contestations judéo-chrétiennes, Paris, Aubier, 1958. Le principal épisode biblique auquel réfère Philon dans De congressu est celui des deux femmes d’Abraham, Sara et Agar (Gen. 16, 1-6). Voir l’apparat critique réalisé par Alexandre Monique pour l’édition et la traduction de ce traité philonien (Paris, Cerf, t. 16, 1967, p. 206 et 250 pour la définition de la philosophie comme « art de tous les arts »).
6Runia David T., « Philon d’Alexandrie », in Richard Goulet (dir.), Dictionnaire des philosophes antiques, op. cit., p. 367.
7Le manque d’originalité de Philon proviendrait, selon Festugiére André-Jean (La Révélation d’Hermès Trismégiste, t. II : Le Dieu cosmique, Paris, J. Gabalda, 1949), de cet éclectisme alexandrin. Contre cette « thèse », voir les études de Arnaldez Roger (1969) et de Runia David T. (« Philo’s De aeternitate mundi. The problem of its interpretation », Vigilae Christianae, 35, 1981, p. 105-151, et dans Ricard Goulet [dir.], Dictionnaire des philosophes antiques, op. cit., p. 362-390).
8Runia David T., « Philon d’Alexandrie », in Richard Goulet (dir.), Dictionnaire des philosophes antiques, op. cit., p. 380. Le spécialiste des études philoniennes cite les principaux historiographes qui ont étudié le De æternitate et la contradiction entre les thèses défendues dans ce traité philosophique et les affirmations de l’Alexandrin dans ses traités d’exégèse biblique, depuis la fin du xixe siècle (J. Bernays, 1876, F. Cumont, 1891, D.T. Runia, 1981, R. Skarsten, 1987, K. Fuglseth, 2006 – auteurs cités et commentés par Runia). Les positions de Jacob Bernays et Franz Cumont, ainsi que celle de Hans Leisegang sont amplement discutées et partiellement réfutées aussi par Roger Arnaldez dans son introduction à l’édition et traduction du De æternitate, op. cit., en particulier p. 16-35, avant de présenter ses propres positions au sujet de cette controverse qui vise à la fois l’authenticité du traité philonien et l’apparente incohérence des positions défendues par l’Alexandrin (op. cit., p. 38-70). Pour Arnaldez (1969, p. 16-35 et 38-70), comme pour Runia (2012, p. 380), De æternitate est bien un écrit de Philon et constitue l’un des textes qui montre de la manière la plus convaincante l’érudition philosophique de l’Alexandrin. Selon Runia, le problème de l’incohérence interne à l’œuvre philonienne serait dû à l’état incomplet de ce traité ; dans la seconde partie, manquante, Philon pouvait avoir réfuté les thèses de l’éternité du monde exposées dans la première partie dans laquelle l’Alexandrin présente les opinions des différents auteurs et des positions d’école.
9De æternitate 3-6. Sur les différents sens de ces termes, et notamment celui de « corruption » en rapport avec les sens que recouvrent chez Platon le non-être et l’altérité, voir l’étude introductive de Arnaldez Roger, Les œuvres de Philon d’Alexandrie, op. cit., p. 42-53.
10Ibid., p. 76-78.
11De æternitate 6 ; traduction modifiée. Peut-on y déceler aussi un écho du poème physique de Parménide et de la discussion sur le non-étant dans le Sophiste de Platon ? Ici la référence philonienne est trop brève et ciblée sur la finitude pour qu’on puisse soutenir l’hypothèse d’une allusion au débat sur l’être et le non-être.
12Il s’agit du fragment 839 d’Euripide, cité dans De æternitate 5 et 30 ; nous modifions la traduction.
13De æternitate 7. Arnaldez Roger, Les œuvres de Philon d’Alexandrie, op. cit., p. 78-79, n. 1-2 et 5-7, précise les philosophes grecs sur lesquels s’appuie la synthèse de Philon : Platon (Timée), Parménide, Démocrite, Empédocle, Héraclite, Épicure, les Stoïciens, Aristote, et indique aussi les échos de cette synthèse chez Simplicius et Jean Philopon.
14De æternitate 10. Remarquons qu’ayant présenté les trois opinions Philon ne respecte pas l’ordre de leur présentation, ni la succession historique des écoles philosophiques qui les ont soutenues, mais écarte la seconde qui est la plus éloignée de sa propre position théorique sur la question, et considère ensuite la première et la troisième selon ce qu’il souhaite mettre en évidence : la position théologique d’Aristote d’abord, puis la théorie platonicienne qui se rapproche le plus de la position de l’Alexandrin et de la convergence qu’il recherche avec le livre de Moïse.
15Voir Arnaldez, Les œuvres de Philon d’Alexandrie, op. cit., p. 78, n. 5. L’occurrence platonicienne en question provient du Timée 52a2 et désigne la réalité première immuable de ce qui n’est pas engendré (ageneton) ; c’est plutôt à ce passage que renvoie Philon.
16De æternitate 10.
17La question complexe de l’artificialisme dans la cosmologie de Platon et sa critique d’Aristote revient de manière récurrente dans le platonisme hellénistique et tardif, ultérieur à Philon. Voir Michalewski Alexandra, Le dieu, le mouvement, la matière. Atticus et ses critiques dans l’Antiquité tardive, Paris, Les Belles Lettres, 2024. Arnaldez Roger, Les œuvres de Philon d’Alexandrie, op. cit., p. 80-81, n. 3 cite, quant à lui, des références philoniennes possibles à la Métaphysique, ainsi qu’au De caelo et aux Météorologiques.
18De æternitate 12. Ocellus (nom transcrit aussi Occelos) de Lucanie, pythagoricien du ve siècle, semble avoir existé (d’après Aristoxène, cité par Jamblique, De vita pythagorica 267), mais demeure peu connu. Diogène Laërce l’évoque en parlant d’une lettre qu’Archytas aurait adressée à Platon pour l’informer de la découverte des écrits de ce pythagoricien (voir Laërce Diogène, Vie et doctrines des philosophes illustres, Liv. VIII, 80, traduction collective sous la dir. de Marie-Odile Goulet-Cazé, Paris, Le Livre de Poche, 1999, p. 1005 et n. 5). Mais l’ouvrage cité par Philon (« Sur la nature de l’univers ») ne figure pas parmi les textes cités par Archytas. Il s’agirait d’un apocryphe selon von Harder Richard (“Ocellus Lucanus.” Text und Kommentar, Berlin, Weidmann, 1926) et Thesleff Holger (The Pythagorean Texts of the Hellenistic period, in Acta Academiae Aboensis, vol. 30, no 1, Åbo, 1965, p. 125-138), à moins qu’il s’agisse de deux auteurs lucaniens différents, ce qui semble assez peu probable. Concernant le pythagorisme de Philon, voir Lévy Carlos, « La question de la Dyade chez Philon d’Alexandrie » (p. 11-28, avec une référence à ce passage du De æternitate et à Ocellus de Lucanie, p. 12 et n. 2) et Calabi Francesca, « Filone di Alessandria e Ecfanto. Un confronte possibile » (p. 29-61), les deux articles publiés dans Bonazzi Mauro, Lévy Carlos et Steel Carlos (dir.), A Platonic Pythagoras. Platonism and Pythagorism in the Imperial Age, Turnhout, Brepols, 2007.
19De æternitate 8. Pour la présentation dans l’ordre de ces trois options interprétatives et des sources citées ou potentielles dans le texte philonien, voir l’étude introductive de Arnaldez Roger (1969, p. 54 sqq.). Nous ne reprendrons pas ici ses analyses et la reconstitution des sources intermédiaires de l’Alexandrin, mais essayons de souligner les positions philosophico-théologiques de Philon qui émergent de ce texte particulier.
20Passage du texte platonicien éludé par Philon.
21De æternitate 13, Timée 41a7-b6. La citation philonienne (dans la traduction de Pouilloux Jean retouchée) est assez fidèle au texte platonicien, mais peut-être faudrait-il comparer de plus près les textes à partir de plusieurs éditions, ce que nous ne pouvons pas proposer ici. Nous avons utilisé à titre de comparaison uniquement l’édition ancienne de Rivaud Albert (Timée, Paris, Les Belles Lettres, 20022).
22De æternitate 13, Timée 41b5.
23De opificio 16, pour la création du cosmos, puis 69 et 134 pour l’anthropogenèse, intelligible et sensible, de l’homme à l’image et à la ressemblance du Démiurge (Gen 1.26 et 2,7).
24Voir, par exemple, les deux premiers livres de la Deuxième Ennéade (traités 40 et 14) consacrés à l’éternité du monde et de la sphère céleste et dont l’inspiration timéenne se rapproche de celle qui transparaît dans les deux traités de Philon que j’évoque ici.
25Runia David T., « A brief history of the term kosmos noétos from Plato to Plotinus », in John J. Cleary (dir.), Traditions of Platonism. Essays in Honour of John Dillon, Aldershot, Ashgate, 1999, p. 151-171. L’auteur parle du rôle séminal de Philon à cet égard. Le syntagme kosmos noêtos figure à la fois dans De opificio et dans De æternitate. Mais rappelons que le premier à signaler la transformation par Philon de l’expression platonicienne topos noêtos en kosmos noêtos est Arnaldez en 1961 dans son édition du De opificio, op. cit., p. 151, n. 3.
26De æternitate 15. Ce lexique est courant chez Platon et n’est pas utilisé spécifiquement dans le Timée. Pour son usage par Philon et ses différentes références platoniciennes, nous nous permettons de citer quelques études sur deux traités philoniens, De opificio mundi et Quis rerum divinarum heres sit, dans lesquels ces termes sont plus particulièrement présents : Vasiliu (2018, p. 63-140), Vasiliu Anca, « L’exégèse philosophique chez Philon d’Alexandrie. Étude d’une image », RSPT 104 (Vrin), 1/2020 (p. 31-52), Vasiliu Anca, « Images de l’âme et de l’intellection dans le Quis rerum divinarum heres sit de Philon d’Alexandrie », in Olivier Munnich et Jean Moreau (dir.), Religion et rationalité : Philon d’Alexandrie et sa postérité, Leyde, Brill, 2021 (p. 157-184), et Vasiliu (« Le sceau et le pinceau du Logos… » art. cité, p. 111-131).
27Timée 27d6-28a1 ; ce passage répond à l’interrogation de Timée, formulée en 27c4-5, ᾗ γέγονεν ἢ καὶ ἀγενές ἐστιν, consistant à déterminer si le monde relève d’un engendrement ou s’il existe sans avoir été engendré. C’est une formule qui a soulevé de très nombreuses controverses, et aussi des remaniements de la transcription textuelle selon les manuscrits. Voir tout dernièrement l’édition du Timée qui fait le point sur les positions historiographiques actuelles à ce sujet : Platone, Timeo, in Federico M. Petrucci, introduction de Franco Ferrari, Milan, Mondadori, « Fondazione Lorenzo Valla », 2022.
28De æternitate 14. Pour les références, Arnaldez, Les œuvres de Philon d’Alexandrie, op. cit., p. 20 et p. 83, n. 3. Concernant l’écho de ce passage du Timée dans le proemion du De opificio mundi, voir Vasiliu Anca, « Dieu en démiurge : les noms doubles de l’Un. Notes sur le prologue de la Cosmogonie selon Moïse de Philon d’Alexandrie », in Danielle Cohen Levinas (dir.), Noms de Dieu !, Paris, Cerf, 2024, p. 9-42. Il s’agit vraisemblablement du De caelo I, 10-12 (le monde est immortel puisqu’il est inengendré et le ciel, incorruptible puisqu’il est composé d’éther, le cinquième élément étant par nature incorruptible).
29De æternitate 15-16 ; trad. Pouilloux (légèrement retouchée).
30L’explication est donnée par Arnaldez, Les œuvres de Philon d’Alexandrie, op. cit., ad loc. et dans l’Introduction. Remarquons de notre côté que Platon avait lui aussi fait référence au panthéon des dieux anciens de la mythologie (Timée 40e-41a), avant de donner la parole au Démiurge. Celui-ci s’adresse aux dieux qu’il a lui-même engendrés et l’effet produit par cette prise de parole est double : il présente d’une part les générations divines qui s’emboîtent en s’engendrant (dieux des dieux) et qui d’autre part se séparent, la nouvelle génération remplaçant l’ancienne par une sorte de révolution des dieux immanents. La référence platonicienne aux générations de dieux semble cependant rappeler plutôt la théogonie orphique que le poème d’Hésiode, comme chez Philon.
31De æternitate 17-19.
32De opificio 7.
33Voir supra n. 1.
34Nous retraduisons partiellement ce fragment du De opificio 8. Pour une analyse de ces deux causes, ainsi que du statut de l’intellect et de l’âme et des fonctions qui reviennent au démiurge et à l’architecte du monde dans le prologue du De opificio (7-12), voir Vasiliu Anca, « Dieu en démiurge : les noms doubles de l’Un… », art. cité., en particulier p. 33-39.
35De opificio 8-9. Voici dans la traduction d’Arnaldez le passage que nous glosons dans le texte en le retraduisant partiellement : « Mais Moïse, qui avait atteint la cime de la philosophie, […], savait bien que, de tout nécessité, il existe dans les êtres une cause active et une cause passive (ὅτι ἀναγκαιότατόν ἐστιν ἐν τοῖς οὖσι τὸ μὲν εἶναι δραστήριον αἴτιον τὸ δὲ παθητόν). Il savait que la cause active est l’intellect universel (ὅτι τὸ μὲν δραστήριον ὁ τῶν ὅλων νοῦς), absolument pur et sans mélange (ἐστιν εἱλικρινέστατος καὶ ἀκραιφνέστατος), supérieur à la vertu, supérieur à la science, supérieur au Bien et au Beau mêmes (κρείττων ἢ ἀρετὴ καὶ κρείττων ἢ ἐπιστήμη καὶ κρείττων ἢ αὐτὸ τὸ ἀγαθὸν καὶ αὐτὸ τὸ καλόν) ; [9] que la cause passive est inanimée et immobile par soi (τὸ δὲ παθητὸν ἄψυχον καὶ ἀκίνηθον ἐξ ἑαυτοῦ), mais que, mise en mouvement, conformée et animée par l’intellect (κινηθὲν δὲ καὶ σχηματισθὲν καὶ ψυχωθὲν ὑπὸ τοῦ νοῦ), elle s’est transformée en l’œuvre la plus achevée, ce monde-ci (μετέβαλεν εἰς τὸ τελειότατον ἔργον, τόνδε τὸν κόσμον). »
36De opificio 10 : « Avec ce qui n’a pas la qualité d’engendré, celui qui n’en n’est pas l’auteur n’a aucune parenté (πρὸς δὲ τὸ μὴ γεγονὸς οἰκείωσις οὐδεμία τῷ μὴ πεποιηκότι). »
37De opificio 12 : « Mais le grand Moïse (μέγας Μωυσῆς) jugea que l’inengendré était d’une tout autre nature que le visible, car tout ce qui est sensible est livré à la génération et aux altérations, et il n’existe jamais identiquement (πᾶν γὰρ τὸ αἰσθητὸν ἐν γενέσει καὶ μεταβολαῖς οὐδέποτε κατὰ ταὐτὰ ὄν) ; aussi attribua-t-il à l’invisible et à l’intelligible, comme propriété sœur et parente, l’éternité (τῷ μὲν ἀορατῳ καὶ νοητῷ προσένειμεν ὡς ἀδελφὸν καὶ συγγενὲς ἀιδιότητα), et au sensible, il donna le nom qui lui convenait particulièrement de “genèse” (τῷ δ᾽ αἰσθητῷ γένεσιν οἰκεῖον ὄνομα ἐπεφήμισεν). Or, puisque ce monde-ci est visible et sensible, il y a quelque nécessité qu’il soit aussi engendré (αἰσθητὸς ὅδε ὁ κόσμος, ἀναγκαίως ἂν εἴη καὶ γενητός). Ce n’est donc pas hors de propos que Moïse en a décrit la genèse (τὴν γένεσιν ἀνέγραψεν), tout en parlant si magnifiquement de Dieu (αὐτοῦ μάλα σεμνῶς θεολογήσας). » (trad. Arnaldez). Comme plus haut, nous glosons ce passage dans notre texte en le retraduisant partiellement.
38Arnaldez précise pour sa part qu’il s’agit en réalité d’un emprunt au Stoïcisme dans sa réponse à Aristote (De opificio, op. cit., p. 146). Il est néanmoins étrange que Philon, hostile à la conception cosmologique stoïcienne, comme le démontre aussi le De æternitate, fasse ici recours à son lexique, qui plus est contre Aristote dont Philon emprunte parfois les arguments, alors qu’il utilise ensuite largement les thèses et le vocabulaire du Timée, dans lequel la distinction de deux causes figure, bien que celles-ci soient définies par Platon comme « divine » et « nécessaire » (Timée 68d). Nous reviendrons sur la conception philonienne de la causalité et sur ses références philosophiques à partir d’un passage du De æternitate, mais retenons d’ores et déjà que les deux causes dont il est question dans le Timée recoupent en quelque sorte les causes évoquées ici par Philon, ne serait-ce que par ce sur quoi elles portent, le modèle du monde et le monde immanent. Sur les deux causes présentées dans le prologue du De opificio et leurs sources platoniciennes présumées, voir Vasiliu Anca, « Dieu en démiurge : les noms doubles de l’Un… », en particulier p. 23-33, art. cité supra, n. 27 et 34.
39Voir en particulier la dernière phrase du De opificio 10 citée supra.
40Sur la figure de l’architecte voir De Luca Ludovica, Il Dio architetto di Filone di Alessandria (De opificio mundi 17-20), Milan, Vita e Pensiero, 2021 et Vasiliu Anca (2021), « Le sceau et le pinceau… », art. cité et ead. (2024) « Dieu en démiurge : les noms doubles de l’Un… », art. cité, p. 33-39.
41De opificio 25 : « […] ceci est la doctrine de Moïse, non la mienne (Τὸ δὲ δόγμα τοῦτο Μωυσέως ἐστίν, οὐκ ἑμόν) », conclut abruptement Philon, après avoir affirmé dans le passage précédent (24) que « le kosmos noêtos n’est rien d’autre que le Logos de Dieu en train de créer le monde, si on parlait à découvert (Εἰ δέ τις ἐθελήσειε γυμνοτέροις χρήσασθαι τοῖς ὀνόμασιν, οὐδὲν ἂν ἕτερον εἴποι τὸν νοητὸν κόσμον εἶναι ἢ θεοῦ λόγον ἤδη κοσμοποιοῦντος) » (trad. propre). Voir supra (n. 25) une référence bibliographique sur le lexique de ce dernier paragraphe.
42De æternitate 68.
43De æternitate 69.
44Ibid. « Or, si l’homme, frêle portion de l’univers, est éternel (ἀίδιον ἄνθρωπος, βραχεῖα μοῖρα τοῦ παντός), le monde lui aussi apparemment est incréé et par suite incorruptible (ἀγένητος δήπου καὶ ὁ κόσμος, ὥστε ἄφθαρτος). » Nous citons ici la traduction de Pouilloux que nous ne suivons pas dans notre commentaire.
45De æternitate 70, trad. Pouilloux (nous soulignons). La théorie de la cause pour/de soi a été considérée comme aristotélicienne. Elle peut néanmoins avoir aussi une racine dans la définition platonicienne de l’âme dans Phèdre 245c-246a, l’automotricité de l’âme constituant la preuve de son immortalité ; il est toutefois vrai que Socrate parle de l’essence et du principe de l’âme sans employer ici le lexique causal. En revanche, un écho de cette causalité de soi comme preuve de l’éternité se retrouve chez Plotin en contexte noétique (voir Narbonne Jean-Marc, « Plotin, Descartes et la notion de causa sui », Archives de philosophie, 56, 1993, p. 177-195, et Beierwaltes Walter, « Causa sui. Plotins Begriff des Einen als Ursprung des Gedankens der Selbstursächlichkeit », in John J. Cleary (dir.), Traditions of Neoplatonism. Essays in Honour of John Dillon, Aldershot, Ashgate, 1999, p. 191-226), ainsi que chez Marius Victorinus, dans un contexte ontique et existentiel plus proche de l’argument théologique de Philon. Nous citons un passage de l’Adversus Arium (I, 3, 21-27) de Victorinus puisque cet usage de l’argument causal est moins connu : « Car seul le Logos, en tant qu’il est Logos pour soi-même et pour les autres, donne l’être à tous les existants (et sibi et aliis ispum quod est esse). Et à cause de cela, il est, sans doute, égal au Père – car la cause principale est cause et pour soi et pour les autres, étant cause par sa puissance et par sa substance (causa enim principalis et sibi et aliis causa est et potentia et substantia causa exsistens)… » Au sujet du causa sui comme définition de Dieu chez Victorinus, voir Hadot Pierre, Plotin, Porphyre, études néoplatoniciennes, Paris, Les Belles Lettres, 1999, p. 33-36 (reprise d’un texte de 1971). La proximité du passage cité de Victorinus avec l’argument de Critolaos présenté par Philon nous semble assez frappante ; voir pour cette proximité Vasiliu (2018, p. 252 [n. 1] sq.). Pour le rapprochement avec l’argument de l’immortalité de l’âme automotrice chez Platon, voir Vasiliu Anca, Montrer l’âme. Lecture du Phèdre de Platon, Paris, Sorbonne Université Presses, 2021, p. 387-417 (en particulier p. 397-398 pour la comparaison avec le passage cité de Philon d’Alexandrie). La question de l’automotricité chez Platon et Aristote, ainsi que sa postérité, est abordée aussi par Longo Angela, mais sans mentionner Philon, Plotin ou Victorinus ; l’auteure s’intéresse en particulier à la critique du syllogisme socratique formulée par le Stagirite dans les Analytiques I, les Topiques et dans Physique VIII. Voir Longo Angela, « La réécriture analytico-syllogistique d’un argument platonicien en faveur de l’immortalité de l’âme (Plat. Phaedr. 245c-246a) : Alcinoos, Alexandre d’Aphrodise, Hermias d’Alexandrie », Philosophie antique, t. IX, 2009, p. 145-164 ; Longo Angela, « What Is the Principle of Mouvement, the Self-moved (Plato) or the Unmoved (Aristotle)? The Exegetic Strategies of Hermias of Alexandria and Simplicius in the Late Antiquity », in John F. Finamore, Christina-Panagiota Manolea et Sarah Klitenic Wear (dir.), Studies in Hermias’ Commentary on Plato’s Phaedrus, Leyde, Brill, 2019, p. 115-141 ; Longo Angela, « Alessandro d’Afrodisia e l’anima semomovente del Fedro (245c5-9) di Platone », Aristotelica, 3, 2023, p. 61-91.
46De æternitate 84. Selon Arnaldez, Les œuvres de Philon d’Alexandrie, op. cit., p. 134-135, n. 3-5, les contradicteurs dont parle Philon seraient les Stoïciens.
47De opificio 12.
48De æternitate 15.
49De æternitate 70, cité supra.
Auteur
-
Anca Vasiliu
CNRS.
Anca Vasiliu est directrice de recherches au CNRS et membre du « Centre Léon Robin de recherches sur la pensée antique », à Sorbonne Université. Son dernier ouvrage publié s’intitule Démiurge du réel. Le langage de l’être dans le Sophiste de Platon, (Presses universitaires de France, coll. « Épiméthée », 2024).
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