Les origines (humaines) de la laideur
Savoirs (zoo)techniques et pratiques d’élevage dans le monde grec classique (ive siècle av. J.-C.)
p. 171-186
Résumé
Les réflexions sur la représentation culturelle de la laideur dans le monde grec ancien se sont rarement intéressées aux animaux non humains, se concentrant davantage sur les actions et apparences humaines. Toutefois, un certain nombre de textes antiques documentent l’évaluation des traits physiques des animaux dans le cadre des pratiques zootechniques, bien ancrées dans les sociétés agraires et pastorales de la Grèce continentale au ive siècle av. J.-C. Cette contribution propose d’analyser des textes comme l’Histoire des animaux d’Aristote et le Cynégétique de Xénophon, pour reconstruire, dans la mesure du possible, une pragmatique de l’usage de la catégorie de la laideur dans les savoirs zootechniques antiques.
Entrées d’index
Mots-clés : animaux, chevaux, chiens, croisements, laideur, zootechnie
Texte intégral
1Dans un passage célèbre de la dernière partie du premier livre du traité Sur les parties des animaux, souvent considéré comme le livre méthodologique de l’entreprise « biologique » aristotélicienne, Aristote propose un guide pour l’étude des animaux et la lecture de ses écrits sur les vivants1. Il y exhorte le savant, désireux d’approcher la connaissance de manière authentiquement philosophique, à ne pas se détourner des êtres vivants qui peuvent apparaître désagréables aux sens, qu’il s’agisse d’animaux repoussants ou suscitant le dégoût par leur difformité ou leur morphologie inhabituelle. Cependant, dans ce passage, on cherche en vain un terme relevant de la terminologie grecque ancienne exprimant la laideur ou l’inesthétisme physique. Des adjectifs comme aischros, amorphos, ou aschêmon sont absents. Aristote préfère recourir au registre de la valeur de la vie des êtres vivants, en distinguant ceux qui méritent une plus grande considération de ceux que l’on juge négligeables et sans importance, atima2.
2Dans le cadre du programme aristotélicien de collecte des différences (diaphorai) parmi les êtres vivants et de l’étude des causes déterminant la finalité de leur existence ainsi que la configuration de leurs parties, il n’y a pas de place pour des jugements portant sur la beauté ou la laideur des formes. Ce n’est donc pas un hasard si les occurrences de la famille sémantique des adjectifs aischros et amorphos dans le corpus « biologique » aristotélicien sont extrêmement rares, ne dépassant pas dix mentions, malgré l’ampleur de ce corpus, qui représente plus d’un tiers de l’ensemble des œuvres d’Aristote. La laideur des animaux est perçue comme un accident, sans pertinence pour comprendre les causes et les étapes du processus d’actualisation des formes des êtres vivants, c’est-à-dire le processus de développement et de croissance qui est inhérent au programme de formation de chaque espèce3. Elle n’est donc pas un critère d’analyse pertinent, tout comme la couleur des yeux ou des cheveux d’un individu4.
3L’invitation d’Aristote à dépasser les jugements esthétiques sur la répugnance et l’inutilité de certaines formes d’êtres vivants semble être, sinon une réaction explicite, du moins une tentative de s’écarter, dans le cadre de son programme de recherche et de documentation, d’autres traditions de savoir qui, au contraire, intègrent des jugements de valeur sur les formes apparentes des animaux. Ces jugements sont parfois considérés comme particulièrement significatifs, notamment pour les animaux domestiques, omniprésents dans les cultures agro-pastorales du monde grec continental au ive siècle av. J.-C. Le monde des bergers, éleveurs et chasseurs, qu’Aristote mentionne à plusieurs reprises dans son traité Histoire des animaux, se trouve constamment confronté à l’évaluation des formes, devant sélectionner les meilleurs spécimens et écarter ceux qui sont jugés moins adaptés aux tâches agricoles ou aux activités génératrices de profits pour les humains. Les traditions zootechniques montrent que non seulement le jugement esthétique des formes animales a été constant, mais que l’apparence disgracieuse est souvent le résultat, inattendu ou bien voulu, des actions « démiurgiques » des humains dans la modification des corps animaux.
4Dans cet article, nous mettrons en lumière comment ces traditions de savoir zootechnique attestées pour la Grèce classique intègrent la manipulation des formes animales et les jugements esthétiques associés.
Se montrer (in)compétents : la laideur des chiens dans le Cynégétique de Xénophon
5L’un des textes où le discours et le jugement esthétiques se manifestent et influencent l’évaluation des formes de la nature, contribuant ainsi à la construction d’un modèle normatif de comportement exemplaire, est sans conteste L’Art de la chasse ou Cynégétique de Xénophon. Rédigé probablement dans la première moitié du ive siècle av. J.-C., ce texte a longtemps suscité un débat critique, principalement axé sur les sections liminaires. Ces passages encadrent le discours sur la transmission d’un modèle éducatif et l’entraînement des jeunes (neoi), qui, selon l’auteur, doivent acquérir une maîtrise des compétences liées à la chasse.
6L’une des premières sections du traité est dédiée à une description succincte des types (genê) de chiens les plus appropriés que le jeune homme, correctement éduqué, devra et pourra choisir comme fidèles compagnons de chasse. L’auteur y rappelle l’existence de deux catégories de chiens, chacune portant en son nom l’histoire généalogique de son type canin respectif. D’un côté, les chiens kastoriai, de l’autre, les alôpekides :
ἔχουσι δ’ αἱ μὲν καστόριαι τὴν ἐπωνυμίαν ταύτην ὅτι Κάστωρ ἡσθεὶς τῷ ἔργῳ μάλιστα αὐτὰς διεφύλαξεν· αἱ δ’ ἀλωπεκίδες διότι ἐκ κυνῶν τε καὶ ἀλωπέκων ἐγένοντο· ἐν πολλῷ δὲ χρόνῳ συγκέκραται αὐτῶν ἡ φύσις.
« Les chiens kastoriai tiennent ce nom du fait que Castor, qui aimait l’œuvre de chasse, les maintint (comme ils étaient nés), et les alôpekides de ce qu’ils furent le produit d’un croisement entre renards et chiens ; avec le temps leur nature a subi des mélanges5. »
7La représentation qui émerge du passage construit son discours sur la valeur et les performances des types de chiens de chasse à partir de l’histoire de leur « fabrication ». Si, dans l’ouverture du traité, Xénophon rappelle que les chiens, ainsi que le savoir cynégétique, sont un don des dieux aux hommes, ce passage explique pourquoi certains chiens sont meilleurs que d’autres dans leur nature. Pour les kastoriai en particulier, Xénophon souligne qu’il y a une continuité dans la préservation de certains traits caractéristiques qui constituent leur phusis, la nature évidente et visible de ce type de chiens, probablement leur apparence physique mais aussi leur tempérament et leurs principaux traits éthologiques. L’action de conservation (diephulaxe) mise en place par Castor est essentielle à cet égard, car elle permet la perpétuation de ce type de chien sans donner de possibilité qu’il puisse voir son physique changer ou se modifier par le biais, par exemple, d’une hybridation ou d’un accouplement avec d’autres espèces. Castor maintient intacte la phusis de ce type de chien, assurant peut-être la préservation de la nature originelle des chiens donnés par Apollon et Artémis au centaure Chiron dans un passé lointain6, bien avant la naissance de Castor lui-même.
8Si la présence d’un adverbe peut rarement être considérée comme négligeable, elle l’est encore moins dans le passage qui nous intéresse. En effet, la mise en discours offerte par Xénophon souligne comment Castor a préservé et protégé la nature de ce type de chien avec un soin et une attention particuliers, malista, par rapport peut-être à d’autres types de chiens également offerts par Apollon et Artémis, qui, au fil des générations, auraient perdu leur spécificité à la suite de mélanges et de croisements disgracieux.
9Ce thème est précisément évoqué en mentionnant le deuxième type de chien de chasse, celui des alôpekides, dont l’excellence ne résulte pas de l’isolement « génétique » des animaux et du contrôle minutieux exercé par Castor, mais plutôt d’un savant croisement entre certains spécimens de chiens et de renards. Dans ce cas, l’identité apparente des formes de ce type de chien est explicitement désignée par le mot phusis7. L’ensemble des traits visibles qui l’identifient, la forme naturelle optimale de l’alôpekis, est le résultat de croisements répétés sur une longue période, vraisemblablement sur de nombreuses générations, jusqu’à l’obtention du modèle parfait. L’utilisation du verbe kerannumi, renforcé par le préverbe sun-, pourrait se référer à une action de mélange de différentes natures, combinant un tempérament plus fort et exubérant avec un autre capable d’adoucir la composante sauvage du premier8. Dans ce cas, le naturel du renard, animal sauvage, agrion par excellence, serait tempéré par une série de croisements avec des chiens, animaux domestiqués et « doux », hêmera, pour obtenir la phusis bien tempérée caractérisant les meilleurs chiens de chasse9.
10Si la sunkrasis parfaite des natures est présentée comme un fait accompli, il n’en demeure pas moins que la création de l’animal le meilleur pour l’action de chasser a exigé du temps et des efforts. Il n’est pas exclu que Castor lui-même, ou un autre héros, ait été l’opérateur compétent de ces expériences de croisement d’animaux10. En particulier, la maîtrise des justes proportions des différentes natures dans les mélanges interspécifiques, la connaissance du moment opportun pour interrompre le croisement entre chiens et renards, et même, en amont, le choix de l’animal avec lequel effectuer le croisement, sont des signes évidents d’un savoir technique réservé à la génération des héros, les continuateurs et disciples, mathêtai, des enseignements du centaure Chiron.
11La représentation de l’origine des familles de chiens de chasse proposée par Xénophon n’est pas une simple tournure rhétorique originale ni uniquement une réécriture des traditions mythographiques antérieures. Elle est étroitement liée à certaines représentations culturelles anciennes sur l’origine et le développement des espèces animales. Un passage d’Aristote, contenu dans son Histoire des animaux, est particulièrement pertinent à cet égard, car il utilise une formulation similaire, bien que distincte, pour décrire l’émergence de certains animaux à partir d’un vocabulaire façonné sur la métaphore du mélange.
12Cet extrait est contenu dans une section consacrée aux aigles, située dans une partie des livres dits éthologiques du traité :
« Il y a aussi une autre variété d’aigles qu’on appelle “de race pure”. On dit qu’eux seuls parmi les aigles, et même parmi les autres oiseaux, sont de race pure. Les autres familles sont mélangées et abâtardies entre elles (τὰ γὰρ ἄλλα γένη μέμικται καὶ μεμοίχευται ὑπ’ ἀλλήλων), que ce soient les aigles, les faucons ou les oiseaux très petits11. »
13La présence du parfait memiktai ne suffit pas à affirmer qu’Aristote présente dans ce passage une axiologie spécifique des espèces d’oiseaux, où les aigles « purs » (gnêsioi) seraient considérés comme les seuls véritables représentants parfaits de la meilleure espèce d’oiseaux. Cependant, l’expression memoicheutai oriente clairement l’interprétation du passage dans cette direction. L’hendiadys (…kai…) est ici employé pour qualifier spécifiquement la valeur idéologique attribuée au mélange des races d’autres oiseaux. On mobilise ainsi le champ sémantique de la moicheia, l’adultère commis par un homme dans le corps de l’épouse légitime d’un autre, qui souille la pureté de la semence masculine de la famille. Cette perversion de la lignée descendante provoque une confusion entre les lignées et, surtout, compromet la lignée légitime, rendant impossible toute filiation véritablement authentique (gnêsia)12.
14Aristote décrit ici un processus naturel qui, à partir des rencontres et des accouplements entre animaux, notamment les oiseaux, conduit inévitablement à une confusion des typologies animales originelles et à une dilution progressive des distinctions entre les différentes familles d’animaux. Seule une variété particulière d’aigle, considérée comme authentique et légitime, parvient à préserver sa pureté originelle, échappant ainsi au mélange anarchique qui semble dominer le monde naturel des oiseaux. Dans ce contexte, le mauvais mélange des espèces est décrit comme un phénomène parfaitement naturel. En revanche, ce modèle se distingue d’autres représentations où le croisement entre certains types d’animaux est planifié et dirigé par la sagesse « démiurgique » de l’homme.
15Le passage de Xénophon ne constitue pas un cas isolé. En effet, d’autres traditions de savoir proposent des cadres explicatifs similaires concernant l’émergence de différents types de chiens. Pline l’Ancien, dans son Histoire naturelle, fournit une illustration assez explicite de ces expériences de « fabrication » d’animaux à partir de la manipulation de diverses natures. Ce passage élabore en partie des informations aristotéliciennes concernant le croisement de chiens avec des animaux sauvages, tels que des tigres ou des loups, dans des régions du monde habitées en dehors de la Grèce :
« Les Indiens veulent avoir des chiens croisés de tigre, et pour cela, ils attachent dans les bois des lices quand elles sont en chaleur. Ils regardent les produits de la première et de la seconde génération comme trop féroces, et ne les élèvent qu’à partir de la troisième (nimis feroces putant gigni, tertio demum educant). Les Gaulois en font autant avec les loups, et leurs meutes ont toutes pour guide et pour chef un chien issu de ce croisement. C’est lui que la meute accompagne à la chasse, c’est à lui qu’elle obéit ; car ils reconnaissent entre eux l’autorité d’un maître13. »
16Ce que Pline rapporte au sujet des chiens indiens suit un schéma similaire à celui évoqué par Xénophon concernant le temps nécessaire pour obtenir le résultat optimal du croisement entre chiens et animaux sauvages (agria). Dans ce cas, ce que Pline présente comme une tradition de savoir zoologique indienne (Indi volunt), bien que difficile à vérifier, prescrit que seuls les chiots de la troisième portée (tertio) doivent être considérés comme les véritables représentants de ce nouveau type de chien, le chien indien, fruit du mélange entre tigres et chiens. Seuls ces chiots sont soumis à un processus complexe d’élevage et de dressage (educant), les rendant parfaitement adaptés à la cohabitation avec l’homme et aptes à coopérer avec les humains dans des activités « hybrides » de travail allant de la chasse à la garde des troupeaux. Pour les spécimens des deux premières portées, la dilution de l’agressivité sauvage (nimis feroces) n’est, en effet, pas encore entièrement aboutie.
17L’expertise dans le contrôle du processus de reproduction des chiens, visant à obtenir les meilleurs spécimens ou à préserver les performances des lignées existantes, n’est pas uniquement attribuée aux générations héroïques du passé, mais constitue une composante essentielle du savoir-faire du chasseur-éleveur de chiens. Incorporant les mêmes pratiques zootechniques que les héros du passé, le chasseur compétent doit être capable d’identifier les chiens de la plus haute qualité (pros kunas agathous) auxquels il faut accoupler les exemplaires féminins, afin de garantir une descendance optimale14. Il convient de souligner que la culture grecque ne formalise pas une distinction nette entre les processus de croisement et d’hybridation, que ce soit dans le cadre de la réflexion intellectuelle issue de la tradition aristotélicienne ou au sein des catégories propres à l’héritage commun des éleveurs et des spécialistes15.
18Dans les premières pages de son traité, immédiatement après avoir présenté les deux meilleurs types de chiens de chasse précédemment évoqués, Xénophon offre une liste détaillée des caractéristiques morphotypiques et éthologiques qui, pour l’éleveur averti, doivent être interprétées comme des indicateurs d’une nature canine inférieure (cheirous) et peu fiable pour la chasse. Xénophon se contente de souligner que la liste des types de chiens qu’il s’apprête à énumérer est de loin la plus répandue et la plus représentative parmi les typologies existantes, sans toutefois se prononcer explicitement sur les causes de cette situation. Il reste donc incertain si ces chiens malformés ou inaptes sont le résultat de croisements non réglementés, échappant au contrôle humain, ou s’ils sont les produits d’expériences de croisements mal réussies, peut-être entreprises par les héros du passé. Malgré ce silence sur les origines des lignées canines les plus courantes, Xénophon n’hésite pas à en rappeler les traits distinctifs :
μικραί, γρυπαί, χαροποί, μυωποί, ἄμορφοι, σκληραί, ἀσθενεῖς, ψιλαί, ὑψηλαί, ἀσύμμετροι, ἄψυχοι, ἄρρινες, οὐκ εὔποδες. αἱ μὲν οὖν μικραὶ πολλάκις ἀποστεροῦνται τῆς ἐργασίας διὰ τὸ μικρόν· αἱ δὲ γρυπαὶ ἄστομοι καὶ διὰ τοῦτο οὐ κατέχουσι τὸν λαγῶ· <αἱ> χαροποὶ δὲ καὶ μυωποὶ χείρω τὰ ὄμματα ἔχουσιν· <αἱ> ἄμορφοι δὲ καὶ αἰσχραὶ ὁρᾶσθαι·
« Ils sont petits, camus, avec des yeux clairs, clignés ; ils sont laids, raides, faibles, glabres, hauts, mal bâtis, sans ardeur, sans nez, sans bons pieds. Les petits sont souvent détournés du travail à cause de leur petite taille ; les camus ont mauvaise gueule et pour cette raison ne retiennent pas le lièvre ; les chiens aux yeux clairs et clignés voient moins bien ; les laids offrent un mauvais spectacle16 […]. »
19Bien que la liste des « défauts » canins soit essentiellement fondée sur des particularités anatomiques très spécifiques, telles que la petite taille, la forme du nez et de la bouche, et leur association avec des conséquences négatives pour la chasse, un discours différent semble s’appliquer à la qualification de « laids » (amorphoi) attribuée à certains chiens. L’indication devient plus générale et, de ce fait, d’autant plus puissante, car elle ne se limite pas à des caractéristiques concrètes ou spécifiques, l’expression du jugement de valeur projetant une évaluation négative sur le chien qualifié de laid, sans qu’aucune caractéristique particulière ne soit mise en avant. Au contraire, le simple fait de poser les yeux sur ce type de chien et de ressentir un sentiment de gêne, voire de dégoût (aischrai horasthai), suffit à justifier l’inadéquation ou l’infériorité des performances de ce chien amorphos. Le critère esthétique de la laideur de certains spécimens est repris par Xénophon dans la section de son traité consacrée au dressage des chiens de chasse. Il souligne notamment l’importance pour le chasseur de discerner les moments opportuns et les méthodes appropriées pour laisser un chien poursuivre un lièvre. Il est crucial de ne pas permettre à tous les chiens, surtout les jeunes, de s’approcher trop près de la proie. Les meilleurs, ceux qui font preuve d’ardeur (eupsuchoi), doivent être tenus en laisse pour garantir une poursuite efficace. Les jeunes, encore immatures et incapables de se maîtriser, risquent de se blesser s’ils sont laissés trop proches du lièvre. Ces chiens ne sont pas présentés comme les meilleurs en faisant référence à la conformation de leurs articulations, à leur odorat ou à leur acuité visuelle, mais uniquement sur la base de leur apparence physique (kalai ta eidê)17.
20Le critère esthétique de la beauté de la forme synthétise toutes les particularités physiques évoquées précédemment. Ainsi, l’ensemble des détails anatomiques, qu’il s’agisse des yeux, du nez, de la bouche ou des pattes, se fond dans une harmonie globale où la beauté de la forme devient l’expression de la perfection de chaque caractéristique individuelle. De même, ce sont les chiens les plus laids (aischious) qui seront autorisés à courir après le lièvre, car ces animaux, affligés de défauts et de limitations physiques (muôpoi, arrhines, ouk eupodes), n’auront aucune chance (anelpistoi) de capturer leur proie. Ici, par analogie avec la description des meilleurs chiens, dont la beauté manifeste témoigne de leur excellence, les pires spécimens sont identifiés par leur laideur et leur apparence esthétiquement repoussante.
21La dernière section du traité de Xénophon offre une perspective clé pour comprendre l’importance du critère esthétique dans la sélection et le dressage des chiens de chasse18. Dans une attaque polémique explicite contre d’autres formes d’éducation des jeunes, principalement centrées sur l’art oratoire et la rhétorique, Xénophon souligne la relation privilégiée entre la cynégétique et les dieux. L’auteur fonde la légitimité de son discours sur la tradition la plus ancienne, évoquant des récits du passé (palaioi logoi) censés peut-être remémorer les temps révolus de l’âge héroïque, où l’intérêt prononcé des divinités se manifeste clairement. Xénophon construit explicitement la légitimité de son programme éducatif centré sur la chasse en promouvant un effort constant d’émulation des jeunes envers les dieux. Comme il l’a déjà mentionné dans les premières pages du traité, en soulignant le plaisir que Castor tirait de l’activité de sélection et d’élevage des chiens de chasse, Xénophon réitère à la fin du texte que les dieux non seulement apprécient cette pratique mais ils se réjouissent aussi de voir les hommes chasser19 (chairousi kai prattontes kai horôntes). Cette insistance sur le rapprochement avec l’action divine confère à l’éducation cynégétique un statut privilégié, suggérant que le perfectionnement dans l’art de la chasse constitue non seulement une compétence technique, mais aussi un acte de piété.
22Les actions entreprises par les jeunes hommes pour devenir de bons chasseurs sont scrutées et évaluées par les dieux (hupo theôn tou horasthai tauta), transformant ainsi cette pratique en une sorte de spectacle, une performance destinée à susciter la bienveillance divine envers les hommes. Les dieux, en tant que juges éminents, sont particulièrement qualifiés pour cette tâche. Comme Apollon et Artémis, ils possèdent une connaissance approfondie des meilleures races de chiens, et savent comment éviter la naissance de spécimens imparfaits et esthétiquement désagréables. Dans cette perspective, l’évaluation divine des hommes repose également sur la qualité des chiens qu’ils ont sélectionnés et dressés. Un échec dans ce domaine se manifeste par divers signes physiques défectueux chez l’animal, rendant l’incompétence humaine immédiatement reconnaissable à travers la faible esthétique des spécimens élevés.
23D’après des traditions textuelles postérieures à Xénophon, et notamment grâce au travail de collecte lexicographique de Julius Pollux, il est possible d’affirmer qu’il existe pour le monde grec plusieurs récits appartenant aux traditions de la mémoire culturelle locale qui associent l’origine des races de chiens à l’activité « démiurgique » de divers héros20. En particulier, Pollux, en citant un témoignage important de Nicandre de Colophon21, attribue la lignée des chiens molosses (Molottides) à Héphaïstos, affirmant qu’ils seraient les descendants directs (apogonoi) du chien de bronze façonné par le dieu « métallurgiste22 ».
Expérimenter la laideur : tentatives de manipulation des espèces
24Dans la section de l’Histoire des animaux consacrée aux comportements des animaux non humains, il est particulièrement significatif qu’Aristote prenne en considération la possibilité de modification des traits éthologiques d’une espèce en conséquence des modifications morphotypiques produites, entre autres, par l’action humaine. Les animaux peuvent en effet altérer certaines caractéristiques de leur comportement ou de leur apparence à la suite d’événements fortuits et contingents. Parmi les causes efficientes de ces changements, qui ne modifient certes pas la substance de l’animal mais seulement certains de ses attributs accidentels, figure également l’intervention humaine, notamment en ce qui concerne les animaux domestiqués. L’action humaine sur le corps animal se manifeste en particulier à travers la pratique de la castration (ektemnein), appliquée principalement aux individus mâles.
25Aristote mentionne parmi les espèces concernées celles qui sont traditionnellement exploitées par les communautés humaines pour les travaux agricoles ou la production de viande. Les connaissances approfondies des praticiens spécialisés dans des technai telles que la pêche, la chasse ou l’élevage sont particulièrement bien représentées dans les pages de L’Histoire des animaux. C’est à ce type d’informations, relevant d’un savoir-faire spécifique, qu’il convient de rattacher la recommandation d’Aristote selon laquelle les jeunes veaux (moschoi) doivent être castrés lorsqu’ils auront atteint leur première année de vie. Au-delà de ce seuil, selon les informateurs d’Aristote, il existerait en effet un risque non seulement de limiter leur croissance, les rendant plus petits (elattous) que ce que leur développement potentiel permettrait, mais aussi de produire des spécimens dont le physique serait peu attrayant, voire disgracieux (aischious)23.
26La compréhension de ce passage aristotélicien est sujette à interprétations. D’une part, la mention de la première année de vie du veau comme seuil temporel pour la castration pourrait indiquer que, si cette intervention était réalisée au-delà de cette période, elle entraînerait des effets particulièrement négatifs sur le corps de l’animal, compromettant ainsi sa valeur marchande ou utilitaire du point de vue de l’éleveur. D’autre part, il est également possible qu’Aristote fasse référence à la pratique courante de la castration des veaux âgés d’un an, en suggérant que l’absence de cette intervention à cet âge précis pourrait avoir pour conséquence la production d’animaux de plus petite taille et d’apparence disgracieuse.
27En effet, il convient de rappeler qu’à plusieurs reprises dans son corpus « biologique », Aristote mentionne que la castration des animaux mâles entraîne souvent l’apparition de certaines caractéristiques physiques particulièrement avantageuses pour les éleveurs et les agriculteurs. Les mâles castrés conserveraient ainsi l’intégralité de leur développement osseux et musculaire atteint avant l’intervention, avec l’avantage supplémentaire d’éviter le vieillissement prématuré, la déstabilisation physique, et la dissipation d’énergie due à l’activité sexuelle et reproductive24. Selon Aristote, ces activités affaibliraient la constitution physique des animaux, les rendant moins aptes et moins performants25. Il devient possible de comprendre pourquoi Aristote recommande la castration des veaux dès leur première année de vie, moment où de nombreuses espèces de bétail atteignent la puberté et sont en mesure de commencer leur activité reproductive. En castrant les bovins autour de cet âge, on favoriserait une longévité accrue ainsi qu’une amélioration de leurs performances, notamment en termes d’énergie, de prise de poids et de production de viande.
28Le risque d’altérer maladroitement l’apparence des jeunes veaux destinés à devenir des bœufs prend tout son sens lorsqu’on replace cette question dans le contexte culturel du rôle central des bovins castrés dans la société agricole grecque classique, en particulier dans le cadre plus large du fonctionnement politique des communautés grecques26. En effet, certains bœufs élevés sont spécifiquement destinés aux sacrifices rituels. Les individus responsables de l’entretien des pâturages sacrés, appartenant aux sanctuaires, ou chargés de veiller aux conditions optimales de croissance et de développement du bétail pour le compte des prêtres, ont pour mission de sélectionner les meilleurs pâturages et d’assurer le bien-être des animaux. Dans ce contexte, plusieurs textes littéraires et documents épigraphiques témoignent de sélections rigoureuses (dokimasiai) concernant l’aspect physique des animaux destinés au sacrifice27. Ces derniers sont évalués selon des critères tels que la couleur du pelage, la taille et l’absence de maladies. Parmi les spécimens conduits au sacrifice, certains sont écartés, tandis que les autres sont classés en fonction de leur vigueur et de leur attractivité, le plus beau bœuf (ho kallistos bous) étant placé en tête de la procession sacrificielle28.
29L’expérimentation sur le corps des animaux dans le monde grec ancien, ainsi que les pratiques d’élevage élaborées dans le but de modifier les formes et les dispositions comportementales de certains animaux domestiqués, peuvent également impliquer d’autres interventions que la castration. La sélection des textes dans la transmission du patrimoine écrit de l’Antiquité n’a pas permis de conserver des informations détaillées sur les pratiques d’élevage, la zootechnie ou les autres savoirs techniques liés à la gestion des relations interspécifiques29. Cependant, quelques rares fragments de cette encyclopédie culturelle subsistent encore, offrant un aperçu de pratiques qui seraient autrement difficiles à documenter. C’est le cas, par exemple, de la collection de textes issue de la tradition péripatéticienne, connue sous le titre des Problèmes, qui conserve des traces précieuses de ces connaissances :
Διὰ τίνα αἰτίαν οἱ νάνοι γίνονται; ἔτι δὲ μᾶλλον καθόλου, διὰ τί τὰ μὲν ὅλως μεγάλα, τὰ δὲ μικρά; εἶτα οὕτω σκεπτέον. δύο δὴ τὰ αἴτια· ἢ γὰρ ὁ τόπος ἢ ἡ τροφή. ὁ μὲν οὖν τόπος, ἐὰν ᾖ στενός, ἡ δὲ τροφή, ἐὰν ᾖ ὀλίγη, ὥσπερ καὶ ἤδη γεγενημένων πειρῶνται μικροὺς ποιεῖν, οἷον οἱ τὰ κυνίδια τρέφοντες ἐν τοῖς ὀρτυγοτροφείοις.
« Pour quelle raison naît-il des nains ? Et d’une manière plus générale pourquoi y a-t-il des êtres tout à fait grands et d’autres petits ? Eh bien, voici la façon de considérer la question. Il y a deux raisons : est en cause ou l’espace ou la nourriture ; l’espace s’il est étroit, la nourriture si elle est peu abondante ; comme c’est le cas pour les animaux qu’on prend à la naissance et qu’on essaie de rendre petits, par exemple les petits chiens qu’on élève dans les cages à cailles30. »
30Cette section du recueil s’efforce d’expliquer les principales causes des phénomènes de nanisme ou d’absence de croissance et de développement des structures anatomiques chez les êtres vivants31. La présence d’animaux présentant un morphotype spécifique, identifiable par rapport à un prototype précis – qu’il s’agisse d’un chien, d’un cheval ou encore d’un bœuf – mais différant nettement en termes de proportions et de formes apparentes, est attribuée à deux causes principales. La première est liée à l’endroit précis, au lieu spécifique (topos) où ces êtres se développent : l’étroitesse des espaces de vie, voire le confinement imposé à un animal dans un espace restreint durant les premières étapes de son ontogenèse, peut entraîner un retard de développement ou une atrophie de certaines parties du corps.
31Dans ce contexte, il est particulièrement intéressant de relever les cas spécifiques présentés dans le texte, qui illustrent de manière concrète et tangible les explications théoriques (aitiai) avancées. Ces exemples semblent provenir d’expériences réelles d’élevage, très probablement enracinées dans les pratiques zootechniques du monde grec à la fin de la période classique. Le texte mentionne notamment des tentatives de modification physique effectuées sur certains chiens dès leur toute première phase de vie, alors qu’ils sont encore des chiots, comme le suggère clairement l’emploi du diminutif kunidion au pluriel. Les stratégies employées par les éleveurs (hoi trephontes) pour obtenir des chiens de petite taille reposent sur une manipulation délibérée du processus naturel de croissance des animaux. Ces pratiques associent les deux causes principales susceptibles d’entraîner une réduction de la taille : d’une part, la limitation stricte de la quantité de nourriture administrée, et d’autre part, l’élevage des chiots dans des cages habituellement destinées à des oiseaux de petite taille, tels que les cailles, dont les dimensions sont nettement inférieures à celles requises par un chien de taille moyenne.
32À la fin du texte sur le nanisme, le traité aborde les résultats médiocres et loin d’être satisfaisants que les stratégies zootechniques d’élevage et de production de chiens de petite taille sont susceptibles de produire. Il apparaît clairement que le confinement forcé des chiots dans des cages ou les tentatives de réduire leur taille en rationnant drastiquement la nourriture ont des effets indésirables. En particulier, la restriction alimentaire entraîne la création de chiens immatures et imparfaits (ateleis), dont le cycle naturel de développement ne parvient pas à terme, produisant ainsi des animaux présentant des défauts de croissance manifestes. Ces résultats insatisfaisants contrastent avec le modèle naturel d’harmonie anatomique que les éleveurs cherchent à atteindre avec les moyens à leur disposition. Ce modèle est incarné par les petits chiens appelés melitaia dans le monde grec antique, une espèce difficilement identifiable mais généralement associée aux chiens de type Spitz32.
33Il convient de souligner que le texte des Problèmes n’utilise jamais de termes ni de modalisations énonciatives susceptibles de présenter les tentatives zootechniques humaines visant à créer de nouvelles espèces animales par la modification d’espèces existantes comme une action contraire à la morale commune ou une profanation des lois naturelles ou divines. Du moins dans ce texte de la tradition péripatéticienne, la supériorité morphotypique (et esthétique) des chiens melitaia sur les résultats malheureux des expérimentations humaines est située uniquement sur le plan de la perfection formelle et du développement corporel : dans leur action démiurgique, les humains seraient incapables d’atteindre le degré de spécialisation et de raffinement propre au processus de croissance naturelle. Cependant, la manipulation en tant que telle n’est ni moralement condamnée ni perçue comme une opération impie ou dangereuse.
34Quelques décennies auparavant, Démocrite, au contraire, aborde la question de la stérilité des mules dans un cadre axiologique tout à fait différent, en mettant en avant leur statut d’hybrides stériles issus de l’accouplement d’une jument et d’un âne33. Ces animaux, largement répandus dans les sociétés agropastorales méditerranéennes, illustrent l’une des manifestations les plus claires de l’intervention humaine dans la « fabrication » de nouvelles espèces. Démocrite profite de leur infertilité pour évoquer l’imperfection anatomique des mules, qu’il attribue à une malformation de l’utérus, rendant la fécondation impossible. Cette déficience anatomique est, selon lui, directement liée à leur caractère contre nature (mê gar einai phuseôs poiêma). Les mules seraient des créations accidentelles, des produits artificiels (klemma) de l’orgueil humain (epinoias… tolmas…), en rupture avec l’ordre naturel.
35Les hommes auraient normalisé et systématisé, à leur avantage, des événements accidentels tels que la violence qu’un âne aurait pu, en un temps lointain, exercer contre une jument. Ce qui aurait pu rester un acte isolé de brutalité s’est transformé, sous l’impulsion humaine, en une pratique zootechnique visant à produire des animaux de bât et de travail, résistants et irremplaçables34. En agissant de la sorte, les hommes se seraient faits disciples et imitateurs de cette violence exceptionnelle, imposant à la nature un modèle de reproduction contraire à son ordre spontané. L’opération de fécondation des juments par les ânes requiert des préparations très spécifiques, afin que l’union se déroule sans entrave. Dans le même passage où il transmet les réflexions de Démocrite sur la stérilité des mules, Élien évoque une technique innovante développée par l’inventivité humaine : la tonte (…kekarmenais) de la crinière des juments. Ce procédé fait partie d’un savoir technique spécialisé (…hoi sophoi…) qui, selon Élien, vise à rendre les juments moins réticentes et plus disposées à s’accoupler avec les ânes. La tonte semble avoir pour objectif d’abaisser l’orgueil des juments en leur ôtant l’une des caractéristiques majeures de leur beauté et de leur fierté : leur crinière, un attribut distinctif qui les différencie des ânes et symbolise leur éclat (…aglaïan…)35. Cette manipulation zootechnique s’appuie sur l’observation du comportement des juments une fois qu’elles sont privées de leur crinière : comme Aristote le souligne, la tonte provoque chez elles une soumission accrue, les rendant moins fougueuses et diminuant leur assurance (…katêphesterai…)36.
36Cette pratique zootechnique est présentée par Xénophon comme courante et largement répandue parmi les éleveurs grecs à son époque, en plein âge classique37. Quelques générations avant la rédaction du traité Peri hippikês par l’historien grec, la scène théâtrale athénienne a déjà abordé la question de la violence subie par les juments en exploitant ce « thème » zootechnique dans l’élaboration d’une analogie poétique insérée dans une lamentation tragique. L’un des fragments les plus célèbres de la tragédie perdue Turô de Sophocle illustre cette analogie. Dans cette œuvre, l’héroïne éponyme est cruellement punie par sa marâtre, qui lui fait couper entièrement les cheveux. Cette mutilation entraîne chez Turô une profonde détresse, marquée par des pleurs déchirants et une souffrance causée par la honte (aischunêsin) d’avoir perdu sa chevelure, symbole de sa dignité de femme et de sa beauté38. L’héroïne tragique, dans une scène qui pourrait constituer le prologue de la tragédie, utilise l’analogie avec la douleur éprouvée par les juments tondues pour illustrer sa propre perte et humiliation39.
37Dans le dernier cas examiné, l’apparence désagréable, les traits qui composent un portrait morphotypique non conforme au prototype de l’espèce chevaline, ne résultent pas d’une expérimentation humaine inattendue. Ici, la recherche délibérée d’une déformation esthétique constitue une stratégie choisie par les éleveurs pour provoquer des effets psychologiques spécifiques sur l’animal, en jouant sur sa perception d’une conformation physique imparfaite et répréhensible.
38Les études de cas que nous avons analysées montrent clairement qu’en Grèce classique, les jugements et descriptions portant sur des formes peu attrayantes, des défauts physiques, ou des entités altérées et éloignées du prototype culturel partagé ne sont pas uniquement assimilés à des « faits de nature », c’est-à-dire des réalités issues du cours naturel des événements. Contrairement aux créatures dont la conformation naturelle peut susciter de la répulsion, comme certains reptiles ou insectes évoqués par Aristote dans son appel à l’étude de toutes les formes de vie, les textes que nous avons examinés se concentrent sur des êtres déformés par l’intervention humaine.
39Il est crucial, à cet égard, de procéder à un examen critique des préjugés naturalistes, en particulier de ce que Philippe Descola a désigné comme le « grand partage » entre le naturel et le culturel, une opposition caractéristique et présupposée de nombreuses représentations et catégories d’analyse issues du « naturalisme », compris comme une ontologie des relations écologiques, selon l’anthropologue français40. Le modèle d’une discontinuité radicale entre les « intériorités » humaines et non-humaines a produit, au fil des siècles, d’autres dichotomies interprétatives, dérivées de cette opposition nature/culture, comme celle des espaces transformés par l’homme qualifiés de lieux, ou des milieux de vie redéfinis comme des paysages par l’intervention humaine. Dans cette même perspective, les idées de l’autonomie du naturel et de la protection hermétique des formes naturelles contre l’action humaine se sont profondément ancrées dans les représentations culturelles occidentales, encore plus dans certaines représentations discursives de la pensée écologiste contemporaine.
40Cependant, cette conception risque de sous-estimer ou d’ignorer certains phénomènes culturels profondément enracinés dans des pratiques sociales et expériences du monde qui échappent aux cadres de pensée des sociétés post-modernes et post-industrielles, pour lesquelles ces aspects n’ont souvent que peu d’importance culturelle.
41Les savoirs traditionnels des sociétés agropastorales du monde antique, en particulier les pratiques zootechniques visant à créer des croisements spécifiques entre espèces animales existantes ou à modifier certaines espèces, sont au cœur des textes que nous avons étudiés. Dans ce contexte culturel, la représentation de la laideur n’est pas qu’un simple jugement esthétique formulé par un observateur humain à propos de la réalité animale évaluée à l’aune de critères anthropocentrés, mais aussi le résultat direct de l’action humaine sur le corps des (autres) animaux. La distinction entre corps naturels et artificiels devient ici floue et, en fin de compte, peu pertinente au regard des catégories mobilisées par les textes. En revanche, la laideur ou la difformité de certains animaux peut servir de critère pour évaluer le manque de maîtrise technique ou les erreurs commises par les humains dans la transmission des savoirs et des techniques d’élevage au fil des générations, y compris à l’égard de celles attribuées aux éleveurs mythiques comme Castor.
Notes de bas de page
1Je tiens à remercier Christophe Chandezon, Véronique Mehl et Maria Patera pour l’aide précieuse qu’ils m’ont apportée dans la rédaction de ce texte.
2Aristote, Les parties des animaux, I, 5, 645a6-23.
3En ce qui concerne les accidents qui ne relèvent pas de l’essence de l’espèce, on peut se référer, par exemple, à Aristote, De la génération des animaux, V, 1, 778a20-b1.
4Un discours tout à fait différent peut être tenu pour d’autres genres discursifs, en particulier pour la poésie de la tradition iambique-scommatique, du fragment contre les femmes de Sémonide d’Amorgos (fr. 7 West) aux comédies d’Aristophane, dans lesquelles les animaux font souvent l’objet d’un jugement esthétique dans la construction d’analogies et de métaphores à effet comique. Sur ces textes, voir M. Vespa, « La forme animale : maigreur des bêtes et norme esthétique en Grèce ancienne », in S. Rougier-Blanc et E. Galbois (dir.), Maigreur et minceur dans les sociétés anciennes. Orient, Grèce, Rome, Bordeaux, Ausonius, 2020, p. 95-112.
5Xénophon, Cynégétique, III, 2 (trad. É. Delebecque, CUF, légèrement modifiée).
6Ibid., I, 1-2.
7Sur la phusis comme forme apparente dans les textes grecs classiques, voir A. Buccheri, « Deiknūnai tēn phūsin : valider l’identité filiale dans le Philoctète de Sophocle », Cahiers « Mondes anciens », en ligne, 8, 2016.
8Pour une analyse sémantique du verbe kerannumi, voir notamment E. Montanari, ΚΡΑΣΙΣ e ΜΙΞΙΣ. Un itinerario semantico e filosofico, Florence, CLUSF, 1979.
9Sur l’opposition culturelle entre les animaux hêmera et agria, notamment en ce qui concerne la représentation culturelle des liens de parenté entre chiens et loups dans le monde grec, voir C. Franco, Shameless. The Canine and the Feminine in Ancient Greece, Oakland, California University Press, 2014, p. 134-136, 168.
10Pollux, Onomasticon, V, 40, qui associe la figure de Castor aux tentatives de croisement donnant vie au chien alôpekis.
11Aristote, Histoire des animaux, IX, 32, 619a8-11 (trad. P. Pellegrin, Flammarion).
12P. Li Causi, Generare in comune. Teorie e rappresentazioni dell’ibrido nel sapere zoologico dei Greci e dei Romani, Palerme, Palumbo, 2008, p. 77-79.
13Pline l’Ancien, Histoire naturelle, VIII, 148 (trad. A. Ernout, CUF).
14Xénophon, Cynégétique, VII, 1 (trad. É. Delebecque, CUF).
15Sur la spécificité culturelle des catégories concernant l’hybridation, voir P. Li Causi, op. cit., p. 14-25.
16Xénophon, Cynégétique, III, 2-3 (trad. É. Delebecque, CUF légèrement modifiée).
17Ibid., VII, 7-8.
18Ibid., XIII, 16-17.
19Ibid., XIII, 17.
20Pour les héros homériques en tant que sélectionneurs de chiens d’exception, voir S. Barbara, « Les chiens de l’Epyllium Diomedis (v. 8-19). Quelques remarques sur la littérature cynégétique à l’époque hellénistique », in C. Vendries et J. Trinquier (dir.), Chasses gréco-romaines. Pratiques et représentations de l’époque hellénistique à l’Antiquité tardive, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2009, p. 163-176, notamment en ce qui concerne la meute de chiens de Diomède dans le célèbre Epyllium Diomedis datant de l’époque hellénistique.
21La référence aux chiens molottides en tant que descendants du chien d’airain d’Héphaïstos pourrait se trouver dans l’un des poèmes perdus attribués à Nicandre l’Ancien (iiie s. av. J.-C.), qui vécut deux générations avant le plus célèbre poète alexandrin. Le récit du don du chien de bronze animé, d’Héphaïstos à Zeus, puis de Zeus à Europe, pourrait avoir figuré dans un excursus mythographique de l’ouvrage Eurôpia. Sur les deux Nicandres, G. Pasquali, « I due Nicandri », Studi Italiani di Filologia Classica, 20, 1913, p. 55-111.
22Pollux, Onomasticon, V, 39. Pour les références homériques aux ouvrages d’Héphaïstos, y compris aux chiens automates offerts au roi Alcinoüs, M. Delcourt, Héphaïstos ou la légende du magicien, Paris, Les Belles Lettres, 1982 (1957), p. 53-54.
23Aristote, Histoire des animaux, IX, 50, 632a13 : Οἱ μὲν οὖν μόσχοι ἐκτέμνονται ἐνιαύσιοι, εἰ δὲ μή, αἰσχίους γίνονται καὶ ἐλάττους.
24Aristote, De la brièveté de la vie, 466a2.
25Pour un aperçu des effets de la castration sur le bétail à partir de l’analyse des textes d’Aristote, voir A. Zucker, « La castration chez Aristote : une théorie sans complexe », DHA, 31/2, 2005, p. 57-63, notamment 62.
26Pour l’élevage et l’amélioration zootechnique des races bovines dans la période classique grecque et à l’époque gréco-romaine, C. Chandezon, « Pratiques zootechniques dans l’Antiquité grecque », Revue des études anciennes, 106/2, 2004, p. 477-497.
27C. Chandezon, L’élevage en Grèce (fin ve-fin ier s. a.C.). L’apport des sources épigraphiques, Bordeaux, Ausonius, 2003, p. 209-210, 290 et « L’hippotrophia et la boutrophia, deux liturgies dans les cités hellénistiques », in C. Balandier et C. Chandezon (dir.), Institutions, sociétés et cultes de la Méditerranée antique. Mélanges d’histoire ancienne rassemblés en l’honneur de Claude Vial, Bordeaux, Ausonius, 2014, p. 29-50.
28S. Georgoudi, « Quelles victimes pour les dieux ? À propos des animaux “sacrifiables” dans le monde grec », in M.-T. Cam (dir.), La médecine vétérinaire antique. Sources écrites, archéologiques, iconographiques, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2007, p. 35-44.
29Par exemple, S. Georgoudi, Des chevaux et des bœufs dans le monde grec. Réalités et représentations animalières à partir des livres XVI et XVII des Géoponiques, Paris/Athènes, Daedalus, 1990, pour des périodes plus tardives. Par exemple, chez Didymos (ive ou ve siècle apr. J.-C.), les veaux doivent être châtrés à deux ans (S. Georgoudi, p. 218 et p. 280, n. 54).
30[Aristote], Problèmes, X, 12, 892a7-11 (trad. P. Louis, CUF).
31Sur les nains dans le monde antique, avec une attention particulière aux représentations figurées, V. Dasen, « L’enfant qui ne grandit pas », Medicina nei Secoli, 18/2, 2006, p. 431-452.
32Sur les chiens melitaia, M. Vespa, « Variations de comportement et communautés anthropozoologiques dans l’Antiquité gréco-romaine : le cas du chien dit “maltais” », in É. Baratay (dir.), Les animaux historicisés. Pourquoi situer leurs comportements dans le temps et l’espace ?, Paris, Éditions de la Sorbonne, 2022, p. 129-143.
33Démocrite, fr. 68 A 151 D.-K. (apud Élien, La Personnalité des animaux, XII, 16). Sur le contexte de la citation du fragment et en particulier sur l’exploitation de ce texte dans le cadre du discours savant élaboré par Élien, voir récemment P. Li Causi, « ΜΗ ΓΑΡ ΦΥΣΕΩΣ ΠΟΙΗΜΑ : Democrito, l’ibridazione equina e la moralizzazione della natura in Eliano (NA 12.16) », Habis, 54, 2023, p. 233-248.
34Sur les mulets dans l’Antiquité grecque, C. Chandezon, « “Il est le fils de l’âne…” Remarques sur les mulets dans le monde grec », in A. Gardeisen (dir.), Les équidés dans le monde méditerranéen antique, Paris, Lattès, 2005, p. 207-217.
35Sur le vocabulaire de la crinière en grec ancien, A. Zucker, « L’appréhension grecque de la crinière : crète (λοφιά) ou chevelure (χαίτη) », in C. Chandezon et A. Gardeisen (dir.), Équidés et Bovidés de la Méditerranée antique. Rites et combats. Jeux et savoirs, Lattes, Édition de l’Association pour le développement de l’archéologie en Languedoc-Roussillon, 2014, p. 269-283.
36Aristote, Histoire des animaux, VI, 18, 572b7-10.
37Xénophon, L’Art équestre, V, 7-8 ; cf. Pollux, Onomasticon, I, 217.
38Sophocle, fr. 659 éd. S. Radt (apud Élien, La Personnalité des animaux, XI, 18). Sur la valeur à attribuer à l’aischunê, D. L. Cairns, Aidôs. The Psychology and Ethics of Honour and Shame in Ancient Greek Literature, Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 56, p. 169, n. 74 où il associe le sentiment de honte à la conscience de défiguration physique et morale.
39Sur la tragédie de Sophocle en rapport avec le personnage de Turô et de sa chevelure, A. C. Clark, « Tyro Keiromene », in A. H. Sommerstein (dir.), Shards from Kolonos: Studies in Sophoclean Fragments, Bari, Edizioni Levante, 2003, p. 79-116.
40Sur l’« ontologie » naturaliste occidentale, construite autour d’un cadre de pensée et d’une épistémologie kantiennes, P. Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005, p. 114-165, 336-350.
Auteur
-
Marco Vespa
Université hébraïque de Jérusalem.
Marco Vespa est philologue classique, spécialiste de littérature grecque ancienne. Il est chercheur à l’université hébraïque de Jérusalem dans le cadre du projet ERC Atlomy portant sur la médecine antique et l’anatomie comparée. Il est aussi collaborateur scientifique du projet ERC Locus ludi sur la culture ludique de l’Antiquité classique et il participe activement au groupe de recherche Zoomathia sur la transmission des savoirs zoologiques dans l’Antiquité grecque et romaine. En plus de ses travaux sur les relations interspécifiques entre l’homme et l’animal, il explore les représentations du jeu dans les textes grecs et gréco-romains, en soulignant le rôle central et fédérateur des pratiques ludiques dans la structuration des sociétés antiques. Il est l’auteur d’une monographie sur le singe dans l’Antiquité (Geloion mimêma. Studi sulla rappresentazione culturale della scimmia nei testi greci e greco-romani, Turnhout, Brepols, 2021), et plus récemment, d’une anthologie de textes grecs et latins sur le monde animal, traduits en italien (I Greci, i Romani e…gli animali, Rome, Carocci, 2023).
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