Préface
p. 7-10
Texte intégral
« En 1975, trois ans avant mon entrée à l’université, Jacques Le Goff changeait le titre de son séminaire à l’EHESS qui s’appelait (depuis 1962) “Histoire et sociologie de l’Occident médiéval” en “Anthropologie historique de l’Occident médiéval”. On nous incitait à déplacer nos regards vers les dominés, le peuple et les marges de la société : les prostitués, les sorcières, les fous, les marginaux, les pauvres, les déviants. On observait le corps (la contraception, la sexualité, la maternité) et la parenté. On étudiait les sensibilités et la culture matérielle. On avait envie de tout compter, “de la cave au grenier” (Michel Vovelle) et du berceau à la tombe1. »
1Si les études historiques consacrées au corps ont connu un développement spectaculaire au cours des trois dernières décennies, elles peuvent revendiquer des fondateurs prestigieux, tels que Marc Bloch ou Marcel Mauss, et témoignent génération après génération de la volonté continue des chercheurs d’élargir le territoire de l’historien, d’historiciser tout ce qui a trait à l’humain. Ainsi que le remarque Didier Lett dans les quelques lignes précédemment citées, extraites d’un essai d’égo-histoire, les années 1970 ont également constitué une étape importante, en associant plus étroitement que par le passé les approches historique et anthropologique, ouvrant dès lors de nouvelles thématiques, attentives à rendre compte des faits sociaux dans leurs dimensions les plus banales et quotidiennes, tout en prêtant également attention à tout ce que l’histoire avait jusqu’alors délaissé. Depuis les années 1990, à partir de cette volonté première d’étudier les acteurs sociaux sans faire l’impasse sur leur corporéité, l’étude des existences individuelles dans ce qu’elles ont tout à la fois de plus intime et de plus partagé, mais aussi, donc, de plus marginal, s’est intensifiée, et a donné naissance à une histoire des émotions ou bien encore une histoire des sensibilités, tout aussi stimulantes.
2Que nous soyons passés d’une « histoire des mentalités », pour reprendre cette célèbre formulation, particulièrement usitée dans les années 1960-1970, à une « histoire du corps », souligne combien les renouvellements théoriques et conceptuels ont été importants au cours des dernières années, et combien le corporel, le matériel, ou pour le dire autrement, l’humain dans toutes ses dimensions (individuelles et collectives), sont désormais au cœur des recherches historiques.
3L’histoire ancienne a bien sûr pris toute sa place dans cette évolution des recherches, et pour ne retenir qu’un seul titre, le Dictionnaire du corps dans l’Antiquité, publié sous la direction de Lydie Bodiou et de Véronique Mehl, en 2019, aux Presses universitaires de Rennes, avec ses 310 notices, témoigne clairement de la richesse des pistes ouvertes et de l’investissement désormais continu des historien-nes afin d’en explorer toutes les facettes.
4Proposer aujourd’hui une étude de la laideur dans la période antique s’inscrit dans ces perspectives et, à l’instar de ce que relevait Didier Lett, montre bien que ce qui est en jeu est d’élaborer une autre histoire des sociétés et cultures du passé, à partir de ses marges, de ses revers, de ce que les sources stigmatisent et rejettent ; ce sont des figures antiques de l’altérité, de l’a-normal, du désordre, de l’infirme, du pathologique, de l’excès ou bien encore de la transgression, qui sont présentées et explorées dans ce volume, issu d’un colloque organisé à Athènes en 2023.
5Au fil des pages, et des articles, ce qui apparaît alors c’est l’extraordinaire capacité d’une telle approche historique à mobiliser tous les sens et à fédérer des thématiques qui habituellement sont dissociées, en partant donc de la manière dont les corps sont donnés à voir et sont mobilisés symboliquement. Certes, sans surprise, l’étude des apparences, en termes de beauté et de laideur, est étroitement associée durant l’Antiquité à des considérations relevant de l’ethos (i. e. du caractère et des qualités morales) et du pathos (i. e. de l’émotion) ; mais, au-delà de ces analogies fréquentes, ce sont de multiples aspects politiques, sociaux, juridiques, culturels… des mondes anciens, que cette approche permet de croiser, confrontant ainsi jugements de valeurs, distinctions sociales et rapports de domination, ou bien encore explorant les modes antiques de construction du même et de l’autre, du collectif et de l’individuel.
6De telles approches nécessitent de mobiliser les sources anciennes dans toute leur diversité, et c’est encore l’un des apports de l’ouvrage que de nous proposer à voir et à comprendre des objets, des œuvres artistiques et des écrits bien souvent négligés ; ici mises en avant, ces sources sont à elles seules révélatrices de l’intérêt constant que les Anciens ont accordé au corps et aux apparences, des points de vue symbolique comme pratique.
7N’oublions pas d’ailleurs que l’interprétation divinatoire ou morale des corps était déjà enseignée dans les tablettes proche-orientales, et fut ensuite l’objet de nombreux traités grecs ou latins, transmis par les copistes du Moyen Âge. Dans ces textes de nature physiognomonique, pour reprendre ce terme grec, comme dans les multiples autres sources analysées dans ce volume, la complexité du regard porté sur le beau et le laid ne peut que nous intriguer, comme le montre par exemple le jugement porté sur le paon :
« Le paon est un animal aimant la beauté, sot, déployant l’arrière de son corps, criard, avec une voix de femme. Tous ceux qui répondent au type de cet animal seront maigres ; leur corps ne sera pas sans beauté ; ils auront la tête presque ronde, de beaux yeux, un long cou, une noble démarche ; ils feront volontiers des largesses et seront adultères et invertis2. »
8En fait, plusieurs clés de lecture se conjuguent pour rendre compte des apparences, un trait singulier ne pouvant à lui seul rendre compte de la nature d’un être ; dans le cas du paon, les critères certes de la beauté, mais aussi de la juste mesure et de la présence ou l’absence d’un véritable contrôle de soi, s’associent pour expliquer ce portrait composite, non sans attrait mais moralement déficient. De même, qu’importe la beauté d’un homme si son attitude et ses gestes sont marqués par une trop grande précipitation, ce qui signale le caractère d’un homme « qui entreprend plus qu’il n’achève3 ».
9À la base de telles descriptions et interprétations, ainsi que le montrent les articles rassemblés dans ce volume, c’est bien l’absence d’harmonie et de maîtrise qui permet d’affirmer la « laideur » d’une personne. Et de manière générale, dans une telle vision du monde, les pathologies physiques et autres déficiences sont étroitement associées aux pathologies sociales et politiques. En ce sens, l’approche historique de la laideur démontre après bien d’autres que l’histoire du corps est une histoire des dominations, et à partir de ce questionnement portant sur l’opposition du beau et du laid, ce sont bien d’autres clivages structurant les mondes anciens (masculin/féminin, libre/esclave, élites/peuple, jeune/vieux, vivants/morts…) que cet ouvrage interroge à nouveaux frais pour nous donner à voir une autre Antiquité.
10En une période où l’expérience intime et personnelle des corps est au centre de bien des préoccupations, entre contraintes sociales et émancipation individuelle, l’Antiquité offre un terrain d’investigations bien sûr propice au dépaysement, mais aussi à une réflexivité bienvenue, nous invitant à questionner notre propre rapport au corps, à la beauté comme à la laideur.
Notes de bas de page
1D. Lett, Un parcours d’enseignant et de chercheur, 2006, cité dans V. Heimendinger et F. Quint, « L’anthropologie des historiens », in C. Galland et V. Heimendinger (dir.), Histinéraires. La fabrique de l’histoire telle qu’elle se raconte, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2024, p. 211-232, 217.
2Anonyme latin, Traité de physiognomonie, § 130 (trad. J. André, Les Belles Lettres, 1981).
3Ibid., § 75.
Auteur
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Jérôme Wilgaux
Université de Nantes.
Jérôme Wilgaux est maître de conférences en histoire ancienne à l’université de Nantes et membre du Centre de recherches en histoire internationale et Atlantique (CRHIA). Il consacre ses recherches à l’étude des sociétés et des cultures grecques antiques. Relevant de l’anthropologie historique, ses travaux portent plus particulièrement sur la parenté et sur les représentations grecques du corps. Parmi ses publications, peuvent par exemple être citées : F. Prost et J. Wilgaux (dir.), Penser et représenter le corps dans l’Antiquité, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2006 ; V. Dasen et J. Wilgaux (dir.), Langages et métaphores du corps dans le monde antique, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2008 ; ainsi que le manuel publié avec J.-B. Bonnard et V. Dasen, Famille et société dans le monde grec et en Italie du ve siècle av. J.-C. au iie siècle av. J.-C., Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2017. Il a également participé au Dictionnaire du corps dans l’Antiquité dirigé par L. Bodiou et V. Mehl, paru en 2019 aux Presses universitaires de Rennes, en écrivant notamment les notices suivantes : « âme/psychè », « Aristote », « éternuement », « intégrité/complétude », « noir », « norme/normalité », « physiognomonie ».
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