Représentations des handicaps dans la littérature jeunesse francophone
p. 77-98
Texte intégral
Introduction
1Foisonnante et dynamique, la littérature jeunesse (LJ) offre aujourd’hui un répertoire de lectures riche et diversifié. Elle permet aux jeunes lectrices et lecteurs de découvrir des univers fictionnels variés, et de vivre des expériences inédites par le truchement du livre. Grâce ses fonctions d’éducation, de récréation et d’édification, la LJ participe à la formation et au développement de la personnalité des jeunes lectrices et lecteurs (Chelebourg et Marcoin, 2007). L’intérêt de ces ouvrages à la trame narrative fictionnelle (albums, romans, récits, etc.) procède de leur double spécificité : les personnages et les situations qu’ils mettent en scène se constituent à la fois comme des miroirs, dans lesquels le jeune lecteur peut s’identifier, et des filtres (Chartier, 2010) en ce qu’ils sont reconnus indiscutablement comme de la fiction qui occasionne une mise à distance effective. Éléments essentiels de ces ouvrages, les personnages proposent au lecteur la simulation d’une expérience subjective, et stimulent son empathie et sa compréhension de l’altérité (Mar et Oatley, 2008). Ces ouvrages permettent ainsi d’initier des dialogues avec les élèves autour de thèmes graves ou difficiles à aborder, comme l’immigration (Mahy, 2016), l’homoparentalité (Jindra, 2019), l’orphelinage (Mietkiewicz et al., 2018), ou encore le handicap (Lemoine et Schneider, 2021). L’intérêt de la recherche pour les livres de jeunesse présentant précisément des personnages en situation de handicap s’est développé de façon croissante depuis la fin des années 1970 (Monson et Shurtleff, 1979 ; Greenbaum et al., 1980), permettant dès lors de documenter l’évolution des représentations des handicaps dans la LJ.
Contexte théorique : littérature jeunesse et inclusion scolaire
2En France, le mouvement législatif initié en 1975 et complété en 2005 par la loi « pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées », préconise l’inclusion scolaire des élèves avec handicap. Cette volonté est réaffirmée chaque année par les bulletins officiels de rentrée des ministères de l’Éducation nationale français successifs1, qui depuis 2019 cherchent à atteindre une école pleinement inclusive couvrant l’ensemble du territoire national. Des progrès restent à effectuer, et un consensus apparaît chez les acteurs soutenant l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap : l’intégration physique seule des élèves concernés dans l’école ordinaire ne garantit pas la réussite de leur inclusion (Schneider, 2007). D’autres actions éducatives, encourageant par exemple la socialisation et les interactions, sont notamment à développer auprès des pairs sans handicap (Favazza et al., 2000). Il revient dès lors aux enseignantes et enseignants de penser des dispositifs pédagogiques favorisant un climat de classe collaboratif et bienveillant, propice à l’inclusion de tous (Sigmon et al., 2016). À ce titre, l’une des pistes envisagées pourrait être d’encourager le développement de la théorie de l’esprit, de l’empathie, et de la compréhension du handicap et de ses manifestations par les élèves typiques (Brun et Mellier, 2016). Afin de développer ces qualités chez les élèves, les ouvrages de LJ apparaissent comme des outils opérants : en véhiculant effectivement une image positive d’acceptation du handicap et de tolérance (Lintner, 2011), ces ouvrages engagent les jeunes lectrices et lecteurs à porter un regard critique sur la place donnée par la société aux personnes en situation de handicap (Curwood, 2013). Concernant précisément la scolarisation, les ouvrages de LJ conduisent le jeune lecteur à considérer ses pairs en situation de handicap en tant qu’élèves (Lemoine et Schneider, 2019) et lui fournissent des informations sur les handicaps et leurs conséquences, notamment sur la vie quotidienne et la scolarité des élèves concernés (Azano et al., 2017).
3De plus, la littérature faisant vivre des expériences personnelles et subjectives de simulation du réel (Mar et al., 2009), la fiction littéraire conduit les jeunes à vivre par procuration les situations que vit le personnage concerné par un handicap, mais l’invite également à lui attribuer des émotions, des croyances, des intentions et des perceptions individuelles (Mélançon, 2015). Or, la capacité à identifier et interpréter ces états mentaux chez soi-même et chez autrui constitue une compétence prosociale socle dans le développement cognitif de l’enfant : la théorie de l’esprit (Nader-Grobois et Houssa, 2016). Dès lors, les fictions de LJ constitueraient des leviers au développement de cette capacité (Gombert et al., 2016) mobilisant les mêmes structures cérébrales que l’empathie et la compréhension de l’autre et de soi-même (Decety et Lamm, 2006). En exposant l’expérience d’un personnage avec handicap, les ouvrages de LJ stimuleraient aussi chez la personne lectrice le développement de comportements prosociaux : certaines histoires proposent effectivement des modèles de comportements auxquels la lectrice et le lecteur peuvent s’identifier afin de guider ses propres conduites (Giasson, 2014) à l’égard des personnes avec handicap. Grâce aux ouvrages de LJ, les élèves bénéficieraient alors de clés de compréhension opportunes pour accueillir et inclure leurs pairs en situation de handicap.
4La LJ peut également être propice au développement et au bien-être des élèves avec handicap : ainsi, découvrir des histoires dont les héros présentent des similarités avec soi-même permet de rompre le sentiment de solitude et d’isolement préjudiciable que peuvent en particulier ressentir les élèves avec handicap (Cook et al., 2006). Par ailleurs, les ouvrages peuvent aussi engager le jeune lecteur avec handicap à identifier la problématique établie par la fiction, et à trouver des solutions qui pourraient, en conséquence, l’aider dans sa propre situation (Pardeck, 1995 cité par Cook et al., 2006). Enfin, la présence dans les ouvrages de LJ de personnages avec handicap réalistes, dynamiques et doués de compétences (scolaires mais aussi sociales, artistiques, sportives, etc.) tend à soutenir l’identité et à renforcer l’estime de soi des jeunes en situation de handicap (Jack et Ronan, 2008). Ces derniers peuvent dès lors s’appuyer sur ces modèles identificatoires valorisants, afin de prendre conscience de leurs propres capacités et de les développer (Iaquinta et Hipsky, 2006).
5Dans ce cadre, l’intérêt croissant porté par la recherche sur la présence du handicap dans la LJ révèle comment ce média se nourrit des évolutions sociétales : comme tout média, la LJ se constitue effectivement comme le reflet des représentations d’une société donnée et de ses membres vis-à-vis du handicap (Joselin, 2013). Elle se présente comme le miroir des attitudes et des comportements que les individus manifestent à l’égard des personnes avec handicap. Grâce à la puissance de son influence sur les lecteurs (Beckett et al., 2010), la LJ valide et légitime ces représentations (Joselin, 2010), mais peut également, en retour, s’attacher à les façonner et opérer ainsi leur modulation et leur évolution (Prince et Hayden, 2021).
Question de recherche
6La recherche sur le handicap dans la LJ s’est développée de façon importante ces dix dernières années, notamment en France. L’intérêt croissant de la recherche pour ce domaine témoigne d’une part de l’influence de la LJ afin de favoriser la visibilité et l’inclusion des élèves en situation de handicap, et permet d’autre part d’appréhender la plasticité de ce média, évoluant aussi au gré des évolutions sociétales dans lesquelles il s’inscrit. Au regard de ce constat, nous avons établi une revue de la littérature scientifique internationale sur ce sujet (Pineau et al., 2025) : nous présenterons plus précisément dans cet article un examen des travaux publiés s’intéressant aux représentations de handicaps dans la LJ francophone. L’analyse de l’image des handicaps véhiculée par les ouvrages de LJ constitue effectivement la base des actions de sensibilisation (Blaska, 2004) et permet de mieux comprendre les représentations sociétales et leur évolution dans le temps (Joselin, 2013). Dans ce cadre, nous nous intéresserons d’une part aux dates de publication de ces recherches, afin de les mettre en perspective avec le contexte sociétal français. Nous porterons plus précisément notre attention sur le lien entre les dates des publications et l’évolution des politiques nationales concernant les droits et l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap, politiques traduites chaque année par les bulletins de rentrée du ministère de l’Éducation nationale promouvant une école pleinement inclusive sur l’ensemble du territoire. D’autre part, nous distinguerons les différents handicaps dans ces études afin d’appréhender les points d’intérêt et les manques de la recherche sur la documentation des représentations de handicaps dans les livres destinés aux enfants francophones.
Méthodologie
7Afin de constituer cette revue de la littérature scientifique, nous avons recherché des articles accessibles via les moteurs de recherche indexés dans les catégories suivantes : Psychologie (Academic Search Premier, Google Scholar, Hypothèses.org, Isidore, Journalbase, Pascal et Francis, Psycarticles, Psycinfo), Sciences de l’éducation (6 moteurs de recherche, tous inclus dans la catégorie Psychologie), Sociologie (11 moteurs de recherche, dont 6 inclus dans la catégorie Psychologie, ainsi que Data.gouv.fr, Eurostat, Hermine, Socindex, The World Bank), et Littérature générale (5 moteurs de recherche, dont 3 inclus dans la catégorie Psychologie, ainsi que Early English Books Online, KLAPP Online – Bibliographie d’Histoire Littéraire française). Nous avons aussi utilisé les moteurs de recherche Cairn et ResearchGate. Nous avons associé le mot clé « handicap » aux autres mots-clés suivants : « Littérature jeunesse », « Littérature enfants », « Littérature adolescents », « Littérature jeunes adultes » afin de couvrir le plus d’études possibles. À la place du mot clé « handicap », nous avons ensuite recherché des handicaps spécifiques : « paralysie cérébrale », « autisme », « Asperger », « trisomie », « retard mental », « trouble intellectuel », « sourd », « surdité », « aveugle », « cécité », « trouble visuel », « trouble moteur », « bégaiement », « trouble du langage », « dyslexie », « TDAH », « maladie », « démence ». Nous avons effectué cette recherche avec les mots clés en anglais, puis en français, afin de couvrir un éventail de revues internationales. À partir de cette recherche, nous avons conservé les articles dont le résumé évoquait explicitement la présence d’un handicap dans des ouvrages fictionnels de LJ francophones.
Résultats
8Au total, nous avons recensé 163 articles, que nous avons catégorisés en fonction du type de recherche effectuée par leurs auteurs. Parmi ces 163 études, 78 analysent un corpus d’ouvrages destinés à des enfants : ces analyses portent sur le contenu des ouvrages et explorent les représentations textuelles et/ou picturales des personnages en situation de handicap. Ces 78 articles ont retenu plus particulièrement notre attention, en raison de notre intérêt pour les représentations de handicaps dans la LJ comme vecteurs d’intervention permettant de favoriser l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap (Pineau et al., 2023). Enfin, parmi ces 78 articles, 16 portent sur des ouvrages de LJ pour enfants francophones : 15 articles sont publiés en français, et un article est publié en anglais. Nous proposons dans cet article un examen plus précis de ces travaux effectués sur des corpus d’ouvrages francophones. Les 16 articles concernés sont classés et numérotés en annexe I.
Résultats : dates de publication des articles
9Concernant les dates de publication des articles, nous proposons de structurer la temporalité en intervalles de cinq ans pour faciliter la lisibilité des résultats. Dans ce cadre, un article a été publié entre 1995 et 1998, et un autre entre 2005 et 2009. Quatre articles ont été publiés entre 2010 et 2014. La majorité des articles (huit articles) ont été publiés entre 2015 et 2019. Enfin, deux articles ont été publiés depuis 2020, mais ce résultat est à pondérer puisque l’intervalle ne correspond qu’à deux années, en raison de l’arrêt de notre recherche aux articles publiés jusqu’en janvier 2022.
Résultats : handicaps représentés dans les corpus étudiés (tableau 1)
10Tout d’abord, nous avons répertorié les handicaps analysés par la recherche dans les ouvrages de jeunesse francophones : il ne s’agit pas ici de comparer le contenu des représentations entre les handicaps, mais de savoir si l’abord de certains handicaps a été davantage documenté que d’autres. Ainsi, les ouvrages jeunesse francophones présentant des personnages avec des troubles neuro-développementaux (TND – tels que décrit par le DSM-5) ont été les plus analysés (13 articles sur 16). Viennent ensuite les études d’ouvrages jeunesse présentant des personnages avec un handicap sensoriel (10 articles sur 16) et les études d’ouvrages pour enfants présentant des personnages avec un handicap physique/locomoteur/orthopédique (9 articles sur 16). Enfin, un article sur 16 analyse des ouvrages présentant des personnages avec un trouble du langage oral non spécifié, et un autre des ouvrages dont le handicap n’est pas spécifié. Parmi les 16 articles recensés, 4 s’intéressent à un seul handicap et 12 s’intéressent à deux ou plusieurs handicaps.
11Au sein de la catégorie des TND (13 articles sur 16), la recherche a principalement analysé les représentations des troubles du développement intellectuel (11 articles) et des troubles du spectre de l’autisme (11 articles) dans les livres pour enfants. Parmi les représentations des troubles du développement intellectuel (11 articles), celles de la trisomie 21 ont été analysées dans tous les articles (11 articles). Les représentations des troubles des apprentissages scolaires sont moins étudiées, avec deux articles concernant la dyslexie, ainsi que les représentations du TDA/H, avec un article. Les représentations des troubles spécifiques des apprentissages sont moins étudiées (avec deux articles concernant la dyslexie), ainsi que les représentations du TDA/H (un article).
12Enfin, au sein de la catégorie des handicaps sensoriels (10 articles sur 16), les représentations des handicaps visuels ont été analysées dans tous les articles (10 articles), et celles des handicaps auditifs ont été analysées dans huit articles.
Discussion
13Parmi les analyses de corpus d’ouvrages jeunesse francophones que nous avons examinées, la majorité étudie les représentations des TND. L’intérêt de la recherche pour la représentation de ces troubles, dont certains restent encore méconnus ou mal compris dans les milieux scolaires ordinaires (Ravet, 2018 ; Anderson et al., 2012 ; Knight, 2018), témoigne peut-être d’une part, de la volonté des chercheurs d’en documenter l’image véhiculée aux enfants par la LJ. D’autre part, les TND se manifestant principalement pendant l’enfance, il se peut que la recherche ait également établi un parallèle plus resserré entre ces handicaps spécifiques et la LJ, média s’adressant précisément à un lectorat d’enfants. Du reste, la recherche s’intéresse aussi aux représentations des handicaps sensoriels (visuels et auditifs) et moteurs. Abordées par la LJ, les répercussions caractéristiques de ces handicaps sur la vie quotidienne et la scolarité constituent effectivement des défis et impliquent des adaptations spécifiques qui peuvent interroger les enfants (Lemoine et al., 2018). Au niveau des dates de publication des recherches, une large majorité des articles examinés (87 %) ont été publiés à partir de 2010 : une hypothèse explicative réside peut-être dans l’influence des évolutions législatives et institutionnelles qui ont animé la société française. Effectivement, l’ensemble des études retrouvées dans notre recherche ont été publiées par des équipes de chercheurs issues d’institutions françaises. Or, en 2005, en France, la promulgation de la loi pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées (Journal officiel de la République française, 2005) marque un tournant considérable dans l’inclusion scolaire des élèves en situation de handicap. Il se peut donc que cette évolution sociétale déterminante ait influencé l’augmentation du nombre de publications sur la thématique des handicaps dans la LJ quelques années plus tard.
14Au demeurant, concernant les types de handicaps étudiés relativement aux dates de publication des articles, nous remarquons un intérêt prononcé de la recherche pour les représentations des troubles du spectre de l’autisme (TSA) et de la trisomie 21 dans la LJ particulièrement à partir des années 2010. Concernant les TSA, nous mettons en relation cette tendance avec les quatre stratégies nationales autisme organisées successivement à partir de 2005, stratégies qui ont eu pour objectif d’améliorer l’accompagnement des personnes concernées par ce trouble. L’une des priorités de ces stratégies a porté sur le rattrapage du retard en matière de scolarisation des élèves avec un TSA, notamment en milieu ordinaire : sur cette thématique des TSA dans la LJ, nous postulons donc que la recherche en France a non seulement épousé ce mouvement politique visant à favoriser l’inclusion scolaire des élèves concernés, mais qu’en retour, elle observe également les effets de ce mouvement par le prisme des représentations de l’autisme dans la LJ. Par ailleurs, depuis 20182, ces stratégies ont été étendues à l’ensemble des TND en raison des cooccurrences fréquentes observées dans cet ensemble de handicaps (Hansen et al., 2018 ; Leitner, 2014) : il sera donc intéressant de considérer l’évolution de la recherche et l’émergence d’études inédites au regard de cette nouvelle évolution sociétale.
15Concernant les troubles du développement intellectuel (TDI), désormais inscrits dans la stratégie nationale Autisme et TND menée par le ministère des Solidarités, de l’Autonomie et des Personnes handicapées, nous rejoignons le constat de Joselin en 2008 (cité par Lemoine et al., 2012) selon lequel la trisomie 21 apparaît comme le handicap emblématique de cette catégorie de troubles, y compris dans la LJ. Ainsi, le site Internet de référence dédié à la LJ francophone, Ricochet-jeunes.org, propose par exemple le mot clé « trisomie » dans son moteur de recherche, mais aucune autre entrée concernant les TDI. Le site Babelio.com référençait quant à lui en mai 2023 22 ouvrages sous l’association des mots clés « littérature jeunesse » et « trisomie 21 » contre trois ouvrages sous l’association des mots clés « littérature jeunesse » et « déficience intellectuelle ». Ce nombre plus important d’ouvrages jeunesse référencés abordant la trisomie 21 peut s’expliquer par la fréquence de cette étiologie (il s’agit du trouble le plus fréquent parmi les TDI d’origine génétique selon l’association Trisomie 21 France3), mais aussi par les caractéristiques physiques visibles de ce trouble, peut-être plus facilement identifiables par les enfants. En conséquence, les actrices et acteurs de la LJ (auteurs, autrices, éditeurs, éditrices, sites spécialisés et marchands, etc.) ont peut-être estimé comme important de mettre en avant prioritairement ces ouvrages. De plus, il se peut que ces ouvrages jeunesse compilés en corpus d’études substantiels aient constitué un matériau de recherche plus homogène pour les chercheurs que les ouvrages abordant d’autres TDI.
16En somme, notre examen donne à voir une disparité notable dans l’étude des représentations des handicaps, et notamment des TND, dans la LJ francophone : si les TSA et la trisomie 21 ont été plus largement analysés, les représentations des troubles spécifiques des apprentissages scolaires, des troubles de la communication, du TDA/H et des troubles du développement des coordinations restent moins voire non documentées. Une des pistes d’explication de cet écart peut résider dans l’évolution du mode de scolarisation des élèves. En France, si les élèves avec un trouble du développement intellectuel ou un TSA sont historiquement scolarisés en milieux spécialisés uniquement (Philip, 2012), depuis 2005, le milieu ordinaire se trouve de plus en plus concerné par l’arrivée de ces nouveaux élèves au regard des volontés politiques inclusives ; de leur côté, les élèves concernés par un autre TND (trouble spécifique des apprentissages scolaires, troubles de la communication, trouble du développement des coordinations, TDA/H) bénéficient historiquement d’une scolarisation en milieu ordinaire avec plus ou moins d’adaptations (enseignements spécifiques en classe spécialisée au sein de l’école ordinaire, accompagnements psychologiques et/ou paramédicaux, etc.). Le personnel enseignant français en milieu ordinaire côtoie donc davantage les élèves présentant un trouble des apprentissages scolaires, un trouble de la communication, un trouble du développement des coordinations, ou un TDA/H. À titre d’exemple, pour l’année scolaire 2021-2022, 98 % des élèves avec un trouble du langage ou de la parole étaient scolarisés en milieu ordinaire, contre 82 % des élèves présentant des troubles intellectuels ou cognitifs4. Dès lors, les politiques publiques ayant dirigé en priorité leurs actions pour favoriser l’inclusion scolaire des élèves présentant un TSA ou un trouble du développement intellectuel, il se peut qu’en parallèle, la recherche en LJ ait considéré comme nécessaire de documenter en premier lieu la représentation des élèves concernés par ces troubles, particulièrement concernés par le virage inclusif opéré. Cependant, au regard des conséquences notamment sociales des autres TND (Mrug et al., 2012 ; Ingesson, 2007 ; Campbell et al., 2012 ; Blood et al., 2011) et de l’extension des dispositifs de repérage précoce et de diagnostic5 augmentant le nombre d’élèves concernés, il semblerait pertinent que la recherche s’intéresse à l’image de l’ensemble des TND véhiculée dans les ouvrages de LJ, afin de favoriser l’inclusion scolaire de tous les élèves concernés par cette grande catégorie de troubles. Au demeurant, depuis 2016, cinq articles de notre corpus d’étude s’intéressent précisément aux handicaps dans la LJ par le prisme de la scolarisation, appréhendant ainsi l’influence sur ce média de l’évolution de la société française concernant l’inclusion scolaire.
Conclusion
17À la fois miroir et filtre, la LJ présente un intérêt considérable afin de favoriser la compréhension des handicaps et de leurs conséquences chez les jeunes lecteurs. Devant ce constat, la recherche en France s’est intéressée au potentiel des ouvrages de LJ dans le but de promouvoir l’inclusion scolaire des élèves avec handicap. Ainsi, nous avons proposé dans cet article un examen des recherches étudiant les représentations de handicaps dans des ouvrages de LJ francophone, afin de les mettre en lien avec les évolutions sociétales et politiques françaises. Nos résultats révèlent entre autres, des disparités dans la documentation des représentations en fonction des handicaps, et une augmentation des études sur cette thématique à partir des années 2010 : mettre à jour ces caractéristiques permet non seulement d’appréhender l’influence du contexte national sur les publications scientifiques relatives aux handicaps dans les ouvrages de LJ, mais aussi de fournir une base documentaire pour les recherches à venir qui pourront s’attacher à compléter l’étude des représentations de handicaps moins voire non documentées. Enfin, les recherches analysées adressent avec acuité les implications pratiques que présente la LJ pour aider les différents acteurs accompagnant des élèves en situation de handicap à réaliser leur mission d’inclusion.
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Melançon J., 2015, « Le potentiel des albums jeunesse pour soutenir la compréhension du monde de la pensée chez l’enfant d’âge préscolaire », Revue de recherches en littératie médiatique multimodale, no 2, [https://doi.org/10.7202/1047310ar].
Mietkiewicz M.-C., Lemoine L. et Schneider B., 2018, « Après la pluie, une éclaircie ? L’enfant orphelin confronté à la recomposition familiale en littérature jeunesse », Dialogue (Association française des centres de consultation conjugale), no 220 (2), p. 123-136.
Monson D. et Shurtleff C., 1979, « Altering Attitudes Toward the Physically Handicapped through Print and Non-Print Media », Language Arts, no 56 (2), p. 163-170.
Mrug S., Molina B., Hoza B., Gerdes A., Hinshaw S., Hechtman L. et Arnold E., 2012, « Peer Rejection and Friendships in Children with Attention-Deficit/Hyperactivity Disorder: Contributions to Long-Term Outcomes », Journal of Abnormal Child Psychology, no 40 (6), p. 1013-1026, [https://doi.org/10.1007/s10802-012-9610-2].
Nader-Grosbois N. et Houssa M., 2016, « La batterie de tâches de théorie de l’esprit : validation de la version francophone », Enfance, no 2 (2), p. 141-163, [https://doi.org/10.3917/enf1.162.0141].
Philip C., 2012, « Scolarisation des élèves avec autisme en France : trente ans d’histoire… », La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, no 60, p. 45-58.
Pineau V., Lemoine L. et Marec-Breton N., 2025, « Portrayals of Disabilities in Children’s Fiction a Literature Review of Anglophone, Francophone and Hispanophone Studies », Journal of Early Childhood Literacy, [https://doi.org/10.1177/14687984251326244].
Prince A. et Hayden E., 2021, « Repositioning Disability in Children’s Picture Books through Classroom Read-Alouds », Teaching Exceptional Children, [https://doi.org/10.1177/00400599211038299].
Ravet J., 2018, « “But how do I teach them?”: Autism and Initial Teacher Education (ITE) », International Journal of Inclusive Education, no 22 (7), p. 714-733, [https://doi.org/10.1080/13603116.2017.1412505].
Schneider C., 2007, « Être intégré, être en marge, être reconnu ? », Éducation et sociétés, no 20 (2), p. 149-166.
Sigmon M., Tackett M. et Azano A., 2016, « Using Children’s Picture Books about Autism as Resources in Inclusive Classrooms », The Reading Teacher, no 70 (1), p. 111-117, [https://doi.org/10.1002/trtr.1473].
Annexe
Annexe 1. Classement des articles étudiant des ouvrages fictionnels francophones pour enfants en fonction des handicaps représentés dans les ouvrages
Type de handicap dans les ouvrages | Nombre d’articles étudiant un corpus francophone présentant le handicap % sur 16 | ||
Handicaps physiques/locomoteurs/troubles orthopédiques | 9 (56 %) [3], [4], [5], [6], [7], [11], [13], [14], [15] | ||
Paralysies cérébrales (PC) | Total PC | 0 (0 %) | |
Infirmité motrice cérébrale | 0 (0 %) | ||
Polyhandicap | 0 (0 %) | ||
Autre/non spécifié | 0 (0 %) | ||
Handicaps sensoriels (H. sens.) | Total H. Sens. | 10 (62 %) | |
Handicap visuel | 10 (62 %) [1], [2], [3], [4], [5], [6], [11], [13], [14], [15] | ||
Handicap auditif | 8 (50 %) [3], [4], [5], [6], [11], [13], [14], [15] | ||
Troubles du neuro-développement (TND) | Total TND | 13 (81 %) | |
Troubles du développement intellectuel (TDI) | Total TDI | 11 (69 %) | |
Trisomie 21 | 11 (69 %) [3], [4], [5], [6], [7], [8], [9], [11], [12], [14], [15] | ||
Autre/non spécifié | 3 (19 %) [4], [6], [15] | ||
Troubles du spectre de l’autisme (TSA) | Total TSA | 11 (69 %) | |
Synd. d’Asperger | 1 (6 %) [16] | ||
Autre/non spécifié | 11 (69 %) [3], [4], [5], [6], [9], [10], [11], [12], [14], [15], [16] | ||
Troubles spécifiques des apprentissages (Tbs. Appr.) | Total Tbs Appr. | 2 (12 %) | |
Dyslexie/Dysorthographie | 2 (12 %) [6], [15] | ||
Dyscalculie | 0 (0 %) | ||
Autre/non spécifié | 0 (0 %) | ||
Troubles de la communication (Tbs Comm.) | Total Tbs Comm. | 0 (0 %) | |
Dysphasie | 0 (0 %) | ||
Bégaiement/trouble de la fluence | 0 (0 %) | ||
Troubles du développement des coordinations | 0 (0 %) | ||
Trouble déficitaire de l’attention ± hyperactivité (TDA/H.) | 1 (6 %) [6] | ||
Autres troubles du langage oral (Tbs LO) | Total Tbs LO | 1 (6 %) | |
Mutisme | 0 (0 %) | ||
Trouble d’articulation | 0 (0 %) | ||
Autre/non spécifié | 1 (6 %) [15] | ||
Handicaps psychiques (H. Psy.) | Total H. Psy. | 0 (0 %) | |
Dépression | 0 (0 %) | ||
Trouble obsessionnel compulsif (TOC) | 0 (0 %) | ||
Autre/non spécifié | 0 (0 %) | ||
Démences | 0 (0 %) | ||
Syndrome d’alcoolisme fœtal | 0 (0 %) | ||
Maladies/autres atteintes à la santé | 0 (0 %) | ||
Autres handicaps/Handicaps non spécifiés | 1 (6 %) [15] | ||
Annexe II. Articles analysant un corpus d’ouvrages fictionnels présentant un personnage en situation de handicap à destination d’enfants
[1] Eisenegger A., 1998, « Des personnages aveugles dans les livres pour enfants », La revue des livres pour enfants, no 179, p. 115-119.
[2] Hache-Bissette F., 2006, « Aveugles et malvoyants dans les livres pour enfants », La nouvelle revue de l’adaptation et de la scolarisation, no 33 (1), p. 283-290, [https://doi.org/10.3917/nras.033.0283].
[3] Joselin L., 2010, « Filles/garçons : quelles images des héros en situation de handicap dans la littérature de jeunesse ? », in A. Ciccone, S. Korff-Sausse, S. Missonnier, R. Salbreux et R. Scelles (dir.), Handicap, identité sexuée et vie sexuelle, Toulouse, Érès, p. 171-185.
[4] Joselin L., 2010, « Images de la famille de l’enfant déficient dans la littérature jeunesse », Dialogue (Association française des centres de consultation conjugale), no 188 (2), p. 109-121, [https://doi.org/10.3917/dia.188.0109].
[5] Joselin L., 2013, « Représentations plurielles des héros en situation de handicap dans la littérature de jeunesse », in B. Schneider et M.-C. Mietkiewicz (dir.), Les enfants dans les livres. Représentations, savoirs, normes, Toulouse, Érès, p. 103-115.
[6] Joselin L. et Pelbois L., 2016, « Inclusion scolaire des filles et des garçons dans la littérature de jeunesse », Spirale – Revue de recherches en éducation, no 57, p. 97-108, [https://doi.org/10.3406/spira.2016.1748].
[7] Joselin L. et Salbreux R., 2019, « Les mots du handicap : Alliés ou traîtres », Contraste, no 49 (1), p. 147-159, [https://doi.org/10.3917/cont.049.0147].
[8] Lemoine L., Mietkiewicz M.-C. et Schneider B., 2012, « L’enfant porteur de trisomie 21 et sa fratrie dans la littérature de jeunesse », Revue francophone de la déficience intellectuelle, no 23, p. 43-55, [https://doi.org/10.7202/1011600ar].
[9] Lemoine L., Mietkiewicz M.-C. et Schneider B., 2016, « Fratrie et handicap (trisomie 21 versus autisme) : les représentations dans la littérature de jeunesse », Revue francophone de la déficience intellectuelle, no 27, p. 141-162, [https://doi.org/10.7202/1043130ar].
[10] Lemoine L., Mietkiewicz M.-C. et Schneider B., 2016, « L’autisme raconté aux enfants : la littérature de jeunesse, un support de sensibilisation pertinent ? », Enfance, no 2, p. 231-245, [https://doi.org/10.4074/S0013754516002056].
[11] Lemoine L., Mietkiewicz M.-C. et Schneider B., 2017, « Enfants en situation de handicap et scolarisation en milieu ordinaire : quelle place pour la famille ? Une approche par la littérature jeunesse », Psychologie et éducation, no 4, p. 29-52.
[12] Lemoine L., Schneider B. et Mietkiewicz M.-C., 2018, « Des élèves (pas ?) comme les autres parmi les autres. La littérature de jeunesse comme facteur d’inclusion sociale pour les enfants avec trisomie 21 et autisme », Revue de psychoéducation, no 47 (2), p. 383-407, [https://doi.org/10.7202/1054066ar].
[13] Lemoine L., Mietkiewicz M.-C. et Schneider B., 2018, « Des élèves comme les autres ? La scolarisation des enfants avec handicaps locomoteurs et sensoriels à travers la littérature jeunesse », La nouvelle revue – Éducation et sociétés inclusives, no 82 (2), p. 95-113, [https://doi.org/10.3917/nresi.082.0095].
[14] Lemoine L. et Schneider B., 2019, « La scolarisation en milieu spécialisé des élèves avec handicap dans la littérature jeunesse », Enfances et psy, no 82 (2), p. 76-87.
[15] Lemoine L., Mietkiewicz M.-C. et Schneider B., 2020, « “Blind as a Bat, Lame as a Duck, but… Smart as a Monkey”: Anthropomorphized Animals with Disabilities in Children’s Picture Books », Bulletin de psychologie, no 565, p. 3-16, [https://doi.org/10.3917/bupsy.565.0003].
[16] Lemoine L. et Schneider B., 2021, « Autism Spectrum Disorder in French Children’s Literature: an Analysis of Portrayals of Children with Autism in the Light of the DSM-5 », Research in Autism Spectrum Disorder, no 80, p. 1-18, [https://doi.org/10.1016/j.rasd.2020.101675].
Notes de bas de page
1[https://www.education.gouv.fr/bo/19/Hebdo22/MENE1915810C.htm], consulté le 3 février 2026.
2[https://handicap.gouv.fr/la-strategie-nationale-autisme-et-troubles-du-neuro-developpement], consulté le 9 juin 2024.
3[https://trisomie21-france.org/], consulté le 9 juin 2024.
4[https://www.education.gouv.fr/reperes-et-references-statistiques-2022-326939], consulté le 9 juin 2024.
5[https://handicap.gouv.fr/engagement-2], consulté le 9 juin 2024.
Auteurs
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Vincent Pineau
Laboratoire LP3C, université Rennes 2.
Vincent Pineau est docteur en psychologie.
-
Lise Lemoine
Laboratoire LP3C, université Rennes 2.
Lise Lemoine est maître de conférences en psychologie du développement.
-
Nathalie Marec-Breton
Laboratoire LP3C, université Rennes 2.
Nathalie Marec-Breton est professeure en psychologie du développement.
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