Chapitre IV. Une identité personnelle et professionnelle sous contraintes
p. 93-112
Texte intégral
« Perec a raison : penser, classer, c’est ça notre métier1. »
1Nous avons vu que l’indépendance pouvait se définir par des critères capitalistiques, mais surtout par un ensemble de valeurs diffuses partagées par les libraires et par une autonomie dans la pratique de leur métier. Cette autonomie est forcément limitée dans un cadre commercial aussi contraignant que celui de la librairie, et ce d’autant plus que les libraires étudiés ne sont que rarement propriétaires de leurs locaux et qu’ils ont dû s’endetter et monter un dossier détaillé pour bénéficier d’aides, le cas échéant2. Mais cette part de liberté, aussi réduite soit-elle, constitue un ancrage identitaire et façonne leur pratique au quotidien. Les valeurs mobilisées en entretien se rattachent ainsi à deux modèles distincts : celui du petit commerçant et artisan maître (relatif) de son activité, et celui de l’animateur culturel élaborant une proposition éditoriale singulière en direction de sa clientèle, socle de sa compétence spécifique. Ces deux modèles peuvent être perçus comme relevant du versant matériel et symbolique de l’activité de libraire.
Un statut social et un idéal de vie
2La première dimension de l’indépendance en librairie réside dans le fait d’être son propre patron, de ne rendre de comptes à personne, à l’image des artisans et petits commerçants relevant du régime juridique des indépendants, tous secteurs confondus3. Les responsables interrogés ont souvent recours à la formule « Je suis chez moi » pour évoquer ce que représente pour eux le fait d’être d’indépendant. Une libraire parisienne le dit clairement (42 ans, Bac + 3) : « Ne pas avoir de patron, ni d’actionnaire qui t’oblige à prendre des décisions, c’est un préalable. » Elle s’inscrit dans la continuité de l’identité de libraire préexistant à la loi Lang, soit un statut professionnel relativement détaché des préoccupations culturelles aujourd’hui associées à la librairie indépendante, comme vu au chapitre i. Ce statut est indissociable d’une forme d’émancipation et de promotion sociale, notamment pour des ex-salariés accédant au statut de patron, qu’ils soient ou non issus de l’univers de la librairie. Il s’agit d’une « valeur recherchée et socialement multiforme pour ceux qui tentent d’échapper au rapport salarial4 », comme le souligne François Gresle. L’enquête menée par Jean-Marie Bouvaist et Jean-Guy Boin à la fin des années 1980 relevait les gratifications symboliques associées au statut d’éditeur indépendant, qui conduisaient une portion de la bourgeoisie diplômée à s’affranchir du salariat dans un contexte de valorisation des discours entrepreneuriaux dans le monde de la culture, et ce constat peut sans doute être étendu aux libraires indépendants5.
3Ce qui n’empêche pas certains responsables de petites librairies d’exprimer un malaise par rapport au statut de patron et ce qu’il induit dans les rapports entre employeur et salariés. Ils lui préfèrent celui de gérant salarié, qui les rattache au régime général de la sécurité sociale, à l’instar de cette responsable parisienne d’une soixantaine d’années, issue d’un milieu ouvrier, qui a été établie en usine après des études de lettres : « Il y a un esprit petit patron qui ne me va pas du tout. » L’autonomie de la pratique est érigée en valeur cardinale, comme aiment le faire les indépendants, en dépit d’un isolement parfois important et de rémunérations faibles au regard du volume de travail engagé6. « J’ai beaucoup travaillé seule et je me suis épuisée physiquement et mentalement. Être là quatorze heures par jour sans sortir, c’est dur » souligne ainsi la même responsable de petite librairie parisienne, qui dit s’être longtemps rémunérée 300 euros par mois avant de pouvoir se verser un smic.
4Dans le monde du travail, l’indépendant est d’abord un travailleur détenteur de ses moyens de production qui estime s’être fait lui-même et qui supporte difficilement l’intervention de l’État7, ce qui est très éloigné des caractéristiques et des attentes des libraires d’aujourd’hui. Ces derniers, en tant que commerçants, ne produisent en effet pas les biens qu’ils vendent. Et l’exercice concret de leur métier révèle l’existence de multiples dépendances, vis-à-vis des éditeurs comme des instances publiques, que vient compenser « l’accès à une autonomie de type supérieur où l’accomplissement de la personne passe pour plus fondamental que la réussite matérielle8 ». Cet idéal de vie conduit à un brouillage des frontières entre loisirs et travail, ainsi que le résume un libraire parisien de 50 ans (doctorat en lettres) : « Mon principe, c’est que je mélange le travail et le plaisir. Je suis toujours en train de travailler, je suis toujours en train de me faire plaisir9. » Cette dilution entre sphère du travail et sphère de la vie privée, caractéristique d’une conception du travail comme fin en soi associée à l’accomplissement de la personne, n’est pas sans rappeler l’ethos des milieux intellectuels et artistiques. Elle illustre l’extension du statut et des valeurs artistiques à l’ensemble de l’économie dans la mesure où le travail artistique représente l’envers du travail aliéné, souvent associé au salariat classique. Un statut valorisant, défini par la liberté, l’individualité, la souplesse, l’affranchissement des normes et des hiérarchies professionnelles, la qualité du contenu, bref un nouvel idéal de travail qualifié à forte valeur ajoutée10.
5La dimension vocationnelle du métier de librairie, rarement choisi par hasard, vient redoubler une quête d’autonomie et de félicité par le travail très affirmée chez les aspirants libraires, qui renvoie plus aux valeurs de l’artisanat qu’à l’esprit d’entreprise11. L’accès au statut de libraire indépendant se traduit en effet par de longues heures de travail, « ne pas compter ses heures » étant un tropisme chez les artisans et professions indépendantes, quel que soit le secteur considéré. L’invocation d’une vocation, et particulièrement d’une vocation au métier (Beruf) selon les termes de Max Weber, qui fait du travail une fin en soi absolue, conduit à intérioriser une contrainte d’autant mieux supportée qu’elle est vécue comme un libre choix12. Nombreux sont, par exemple, les responsables de petites librairies avouant ne disposer d’aucun temps libre et être sur le fil en permanence, comme cette libraire parisienne déjà citée : « On est dans une économie de la précarité, de la fragilité. On funambulise en permanence. » La mise à distance des rétributions monétaires au profit d’autres gratifications est également une caractéristique fréquemment observée. Le récit d’une ancienne enseignante de 40 ans ayant ouvert une librairie jeunesse dans le Sud de Londres au début des années 2000 est représentatif du schéma vocationnel et des décisions économiquement « irrationnelles » qu’il peut induire :
« C’était très passionnel comme décision. Je n’étais pas motivée par l’argent, personne n’ouvre une librairie pour gagner de l’argent. Mais il faut gagner assez d’argent pour se payer, payer les salariés et rester ouvert.
— C’était difficile financièrement ?
— J’ai hypothéqué ma maison, c’était complètement fou. Mais quand vous faites ça, vous ne pouvez pas vous permettre d’échouer. C’est un acte de foi incroyable. »
L’indépendance dans un cadre commercial
6Au risque d’affirmer des évidences, le libraire doit vendre des livres pour assurer son indépendance, ce qui place d’emblée la dimension commerciale au cœur de son activité. À la différence d’autres intermédiaires de la sphère culturelle comme les éditeurs, qui présentent souvent leur travail comme désintéressé dans les petites structures13, le libraire se situe de plain-pied dans un environnement économique qui peut difficilement être mis à distance. Comme le souligne le délégué général du Syndicat de la librairie française :
« Le libraire, le jour où il ouvre le rideau, il est dans l’économie. La sanction économique est immédiate, par le biais des charges, du loyer, du personnel. Il ne peut pas être hors marché. »
7Ce principe de réalité peut être source de contradictions pour les personnes ayant investi la librairie comme une alternative au monde des grandes entreprises, dont plusieurs responsables interrogés sont issus. Pour celles et ceux qui n’ont pas bifurqué en cours de carrière, à l’image du responsable d’une librairie de taille moyenne à Paris (43 ans, doctorat en philosophie), il est de l’ordre de l’évidence :
« Je dis aux éditeurs un peu militants qui veulent garder les mains propres et me font la leçon : “je suis un vil commerçant”. En tant que libraire, on est dans la juste mesure, on doit transiger. On est forcément un métier de compromis. Et ce n’est pas un travail moins noble que mes confrères qui sont dans la pure création. C’est un vrai travail, qui demande un effort intellectuel et culturel. »
8Si le caractère commercial de leur activité est généralement assumé, et même revendiqué par les responsables des structures les plus importantes, il est toujours présenté comme un moyen au service d’un projet intellectuel ou éthique (« défendre la littérature », « donner accès aux livres », etc.). La tension entre les considérations d’ordre comptable et d’ordre éthique peut ainsi sembler moins vive que dans d’autres secteurs culturels plus fortement liés à la puissance publique, comme par exemple le cinéma14. La nécessité du juste équilibre ou du compromis entre valeur économique et valeur symbolique – la première permettant la seconde – n’est ainsi jamais remise en question par les libraires rencontrés. Pour un responsable ayant frôlé à plusieurs reprises la faillite (50 ans, doctorat en sociologie) « l’indépendance, c’est d’arriver à rendre nos librairies rentables ». On retrouve ici une acception de l’indépendance qui est particulièrement prégnante chez les petits éditeurs britanniques, qui ne l’envisagent pas en dehors des contraintes du marché, celui-ci fournissant même ses conditions de possibilité15. En l’absence de dispositifs d’aide publique ou parapublique outre-Manche, la rentabilité commerciale est un prérequis pour pouvoir s’autoriser à défendre des ouvrages moins commerciaux, en opérant si possible une synergie entre titres à rotation rapide et titres à rotation plus lente. Deux hommes qui ont ouvert en 2008 une librairie dans un quartier populaire du Nord de Londres, avant de la fermer en 2019 pour se réorienter vers une vente exclusivement en ligne, le disent sans détour : « C’est quand même une question d’argent. On n’est pas une association caritative. » Mais l’aspect économique une fois maîtrisé, l’indicateur de la qualité d’une librairie se trouve du côté de l’assortiment, ainsi que le rappelle avec vigueur le coresponsable d’une librairie de l’Est parisien (43 ans, Bac + 5) :
« La gestion, on me l’a apprise. Je ne suis pas un très grand gestionnaire, mais je sais à peu près comment la librairie tourne, j’ai saisi les enjeux. C’est à la portée de n’importe qui. En revanche, connaître un assortiment, c’est le travail d’une vie. La gestion, elle te dit ce que tu peux te permettre ou pas, après tu vois. C’est tellement mythifié cette histoire de gestion. »
L’enjeu de l’assortiment
9La maîtrise de l’assortiment, c’est-à-dire du choix des ouvrages présents dans chaque librairie, est le fondement de l’identité professionnelle des libraires indépendants. Car l’assortiment les engage, à la fois intellectuellement et financièrement, et reflète leur identité singulière. Le cogérant d’une grosse librairie parisienne explique ce que représente pour lui l’indépendance :
« Si la librairie appartenait à un groupe, ou à un éditeur, ma relation aux clients serait la même. Par contre, la liberté que ça donne, c’est les achats : 100 % des livres proposés ont été librement choisis par nous. On est responsable à 100 % de notre offre. »
10Des propos auxquels fait écho l’affirmation passionnée d’une ex-salariée sur le point de créer sa librairie dans le Sud de la France après plusieurs expériences en tant que salariée (26 ans, Bac + 3) :
« L’indépendance, c’est viscéral. C’est quelque chose de trop intime et passionnel pour pouvoir accepter les orientations d’un autre pour le choix de l’assortiment. On choisit tellement avec notre âme, on lit tellement qu’on a du mal à le faire avec des directives, pour quelqu’un. »
11La frustration exprimée par les responsables de petites librairies interrogés face aux tentatives d’imposition de titres ou de nombre d’exemplaires par les « gros » diffuseurs montre bien l’importance que revêt le contrôle de « ce qui entre » dans leur boutique, aussi illusoire que soit parfois cette revendication. Les librairies de petite taille ne bénéficient en effet que d’une faible autonomie, ainsi que le souligne la gérante d’une librairie parisienne (45 m2) dans une situation économique qu’elle qualifie de « difficile » :
« Je reçois encore des offices sauvages16 de gros diffuseurs, une caisse de [Katherine] Pancol par exemple. Comme je n’ai pas de place pour stocker les livres, ce sont des luttes infernales, de plus en plus dures. Alors je commande au minimum, à flux tendus, trois par trois. Pour moi, c’est un combat et un principe […]. Ce n’est pas un éditeur ou un diffuseur qui va construire mon fonds, qui va décider de ce qui entre dans ma librairie en titres et en quantité. »
12L’attachement à l’indépendance statutaire et aux prérogatives qui lui sont attachées – la maîtrise du choix des ouvrages – peut apparaître comme un moyen de compenser une dépendance économique parfois douloureuse vis-à-vis des éditeurs, à l’image des petits viticulteurs face aux grandes entreprises de négoce, avec des situations tout aussi contrastées17. La mise en avant d’une subjectivité et d’un savoir-faire spécifique vient étayer le refus d’être assimilés à de simple vendeurs de livres appliquant la grille d’office, c’est-à-dire des ouvrages non spécifiquement choisis envoyés par les éditeurs18. Comme le résume le délégué du SLF : « Un libraire qui n’a plus le choix de son assortiment, on lui enlève la sève de son travail. » Le glissement sémantique qui s’est opéré à la Fnac de l’appellation de « libraires » à celle de « vendeurs de livres », puis de simple « vendeurs » est à cet égard révélateur d’une déqualification progressive du métier et d’un déclassement des salariés, comme l’a montré Vincent Chabault19.
13Pourtant, l’assortiment des librairies indépendantes est en grande partie calqué sur l’offre éditoriale puisque l’on retrouve grosso modo les mêmes livres dans les points de vente de même catégorie. Comme le souligne un libraire parisien, « La rentrée littéraire, c’est la rentrée littéraire ! » La différence se trouve du côté de ce que le secrétaire général de l’Adelc qualifie d’offre « construite » :
« Une offre construite et un personnel qualifié pour la défendre, ce sont les deux principaux critères d’une librairie. Si on n’a pas ces deux points là, ça devient un simple point de vente ou un lieu. […] C’est là qu’est le vrai travail qui permet ce phénomène un peu magique : dans un espace très organisé finalement, très pensé, on retrouve une forme de liberté. Qu’est-ce qu’on construit ? Qu’est-ce qu’on propose ? C’est ça qui est important. C’est le plus difficile et le plus intéressant pour un libraire. »
14Les contraintes d’espace pèsent inévitablement sur cette construction. Avec près de 6 000 nouveautés par mois, un libraire est obligé d’opérer des choix. Même les très grandes librairies ne peuvent absorber plus de la moitié de la production éditoriale : « On a une pression forte des éditeurs, qui ne comprennent pas qu’on ne leur accorde pas plus de place. Et c’est le libraire qui tranche à la fin » explique la gérante d’une petite librairie du Sud de la France (36 ans, diplômée en sciences sociales).
15Selon un responsable parisien expérimenté, la part de choix personnel constitue une portion limitée de l’assortiment, le reste se répartissant entre « ce qu’il faut avoir » et ce qu’attend la clientèle spécifique de la librairie :
« Il faut en gros acheter ce qu’il faut avoir. S’il y a un [Marie] Darrieussecq qui sort, un [Amélie] Nothomb, il en faut. Après, c’est ce que votre clientèle va vous demander. Ils vont peut-être demander un peu de [Alain] Badiou, de la psychanalyse, du [Élisabeth] Roudinesco, etc. Et en troisième, c’est une petite partie, il faut présenter ce qu’on aime et ce que les clients n’auraient pas eu à l’esprit d’acheter. »
16Mais aussi réduit soit-il sur le plan quantitatif, ce choix libéré des contraintes du commerce est considéré par tous les libraires rencontrés comme « la sève » de leur travail, pour reprendre l’expression du délégué général du SLF. Concrètement, ce choix peut prendre différentes formes : le maintien en magasin de titres de fonds (c’est-à-dire qui ne sont pas liés à une actualité éditoriale), la mise en avant de la production de petits éditeurs peu médiatisés mais en affinité avec leurs goûts, ou encore de rayons « peu rationnels » sur le plan commercial, comme la poésie contemporaine dans une petite librairie du Finistère, qui agissent comme autant de marqueurs de distinction. Un libraire du Sud-Ouest évoque en ces termes la section littérature méditerranéenne en langue originale située à l’entrée de sa boutique : « J’en vends peu, mais les gens viennent de loin pour le voir. C’est un peu la marque de la librairie. » Un responsable de librairie lyonnaise spécialisée en sciences humaines tient le même type de raisonnement : « Certains titres ne tournent que très lentement, une fois par an ou tous les trois ans, mais ce n’est pas grave. C’est important de les avoir, de sortir des logiques de gestion. » Quand on sait à quel point l’espace est rare et stratégique en librairie, on comprend que ces choix n’ont rien d’anodin, et qu’ils participent de l’image que souhaite projeter le ou la propriétaire.
17La marge de liberté est donc associée au versant culturel du métier, la dimension purement commerciale étant plus perçue comme subie, ou inévitable. La gérante d’une petite librairie du Nord-Est parisien (54 ans, doctorat) affirme ainsi avec un plaisir non dissimulé réaliser « un petit boycott personnel » en accordant une place de choix à des petits éditeurs de littérature et de sciences humaines20 sur l’une des trois grandes tables de présentation, tandis que les bestsellers qu’elle apprécie peu sont relégués en bas des étagères. Une bonne partie de l’espace matériel de sa librairie est ainsi organisée de manière à refléter la hiérarchie propre au champ éditorial qu’elle entend promouvoir contre la logique commerciale, au nom de principes autonomes de régulation :
« Le pouvoir de la librairie indépendante, c’est de boycotter. Quand je n’apprécie pas le travail d’un éditeur, je ne prends qu’un exemplaire de ses nouveautés, et je ne les mets pas en avant. Ceux dont j’aime le travail, je prends tous leurs livres en trois exemplaires, et je les laisse sur les tables pendant un an. […] Mon travail, c’est une lutte perpétuelle contre les éditeurs qui produisent pour occuper de l’espace, c’est défensif. Je veux que mes tables donnent voix à ceux qui produisent moins et qui ont un discours proche de celui de la librairie indépendante. »
18Dans une librairie plus importante du Nord de Paris, ce type de distinguo se traduit également par le nombre d’exemplaires commandés : 30 exemplaires pour une nouveauté littéraire appréciée (un roman d’Éric Chevillard), contre un seul exemplaire pour des auteurs « qu’on ne souhaite pas défendre » – c’est-à-dire plus commerciaux et médiatisés, ici Éric-Emmanuel Schmitt et Amélie Nothomb. Les critères de rejet peuvent également être politiques. Un responsable (niveau Bac, 51 ans) se vante ainsi :
« Je ne vends pas Zemmour, je le mévends. J’en prends un exemplaire, trois exemplaires maximum et je les mets sous la table. Quand on me le demande, je le sors. Si on me dit : “Ce type est un génie, il vend des centaines de milliers d’exemplaire”, je réponds : “Pas grâce à moi en tout cas”. »
19Une tendance similaire peut s’observer chez les libraires britanniques rencontrés, qui consiste à affirmer des choix de titres qui ne sont pas toujours justifiés sur le plan économique. La responsable d’une petite librairie installée depuis 2005 dans un quartier gentrifié du Nord de Londres, qui présente une table thématique sur l’histoire russe à l’occasion du centenaire de la révolution de 1917, affirme : « Même si quelque chose ne se vend pas depuis longtemps et qu’on pense qu’on doit l’avoir, on le stocke. » Un constat que l’on peut étendre à La Page, une librairie francophone installée dans le centre de Londres. Sa responsable évoque le dilemme posé par les méventes de la revue Schnock21 :
« On se posait la question avec une libraire à propos des exemplaires de Schnock. On hésite à les retourner, on ne les vend pas beaucoup, et en même temps, on adore. Donc on décide de les garder, même si la rotation est extrêmement faible et que ça prend 50 cm de rayon. Il faut bien qu’on ait ce plaisir, nous, de les avoir, et quand on en vend un, on est trop contents, voilà. »
20Cet espace de liberté est d’autant plus précieux pour le libraire que sa marge de manœuvre est objectivement étroite. Se présentant souvent comme étant au service des lecteurs et des auteurs, il ou elle trouve en effet dans la sélection et la valorisation des ouvrages la possibilité d’affirmer une compétence culturelle, et sans doute de combler un besoin de reconnaissance lié à une position sociale marquée par l’incertitude. L’assortiment est ainsi « l’outil de l’émancipation [du libraire] comme de ce qui devrait être son égalité symbolique avec l’éditeur », comme l’affirme le fondateur de la librairie Ombres blanches à Toulouse, Christian Thorel, qui qualifie les libraires « d’hommes et femmes de l’ombre », d’« humbles serviteurs de quelque chose qui les dépasse22 ». Plusieurs libraires établissent une équivalence entre leur assortiment et une « ligne éditoriale » ou un « fonds » (« Une librairie, c’est comme une maison d’édition : il faut une ligne éditoriale qui soit claire23 »), utilisant des termes qui renvoient à l’univers prestigieux de l’édition. Cette part de choix peut paraître anecdotique. Elle est cependant centrale dans l’image que les librairies se font de leur métier. Elle les conduit parfois à rappeler aux éditeurs les principes de fonctionnement d’une activité autonome face à la fuite en avant induite par la pression de critères médiatiques et commerciaux. Une libraire de Seine-Saint-Denis (49 ans, Bac + 2) :
« Il faut qu’on arrête de systématiquement jouer le jeu de la nouveauté, et qu’on rappelle aux éditeurs que ce qui nous intéresse, c’est d’avoir la nouveauté en un exemplaire et pas en pile. La nouveauté qui nous intéresse, c’est celle qu’on a envie de défendre, qui fera notre fonds de demain. L’objectif de la nouveauté c’est ça, être le fonds de demain, et c’est notre rôle de librairie indépendante. »
21Des propos très proches sont tenus par une de ses collègues installée dans le Nord de la capitale (42 ans, Bac + 3) :
« La principale tension de notre travail, c’est la question du fonds par rapport à la nouveauté. Normalement, on devrait empêcher certaines nouveautés d’arriver sur nos tables – par exemple un énième livre sur le féminisme. Mais il y a une forte pression des représentants et puis la demande est là, c’est difficile de résister. Le piège, c’est qu’on va quand même les vendre ! Il y a toujours de nouveaux titres qui arrivent, alors qu’on a plus besoin d’entretenir le fonds. »
22Cet agacement face au rythme rapide de l’actualité littéraire est bien résumé par une responsable qui évoque une librairie idéale « avec uniquement des livres que tu as lus et aimés, avec aucune nouveauté », mais aussi par la « grève des offices » que rêve d’instaurer, pendant un ou deux mois, la responsable d’une petite librairie parisienne :
« Même si j’ai le choix dans les assortiments, je n’ai pas vraiment le choix. Je ne me considère pas totalement libre de faire ce métier comme je voudrais le faire. Je ne me sens pas vraiment indépendante […] La vraie indépendance, ça serait d’arrêter vraiment, comme pendant le Covid, de ne plus rien recevoir pendant quelque temps. On pourrait souffler. »
23Le prix Mémorable décerné depuis 2008 par le groupement de librairies indépendantes Initiales24 fournit une autre illustration de l’attachement des libraires à une autonomie qui se manifeste par une temporalité partiellement déconnectée de l’actualité25. L’argumentaire du prix propose « [d’]encourager ces éditeurs qui luttent contre l’oubli, qui offrent à de beaux livres un nouveau tour de piste » avec l’objectif de « ralentir le temps, à défaut de le suspendre26 ». Il s’agit ici encore de résister – à la facilité, à la pression commerciale et médiatique… – et les entretiens montrent à quel point l’activité du libraire indépendant s’inscrit en permanence dans des rapports de force. La réalisation de ventes relativement importantes sur des titres peu commerciaux est ainsi soulignée à plusieurs reprises par le cogérant d’une librairie de la région Centre, lequel met en relief une forme de virtuosité : « On arrive à vendre trente, quarante exemplaires de titres hyper pointus qui sont mis en place à 300 exemplaires sur toute la France, on vend ça mieux que le Goncourt ! » Un de ses homologues parisiens rappelle de son côté la dimension politique de l’assortiment en librairie :
« L’assortiment, c’est un outil politique, un outil de combat. Ce ne sont pas juste des tables “coups de cœur” et des goodies près des caisses et faire gouzi gouzi sur Facebook. Ce n’est pas être sectaire, mais il faut repolitiser l’assortiment. Il ne faudrait pas réduire l’indépendance à son aspect culturel. »
24Pour autant, l’affirmation répétée de l’importance des titres de fonds en librairie, et donc d’une diversité plus marquée que dans d’autres circuits de vente, comme nous l’avons vu au chapitre ii, mérite d’être nuancée. Si l’on s’appuie sur les données collectées par GfK, la part des ouvrages de fonds en sciences humaines est par exemple de 19 % pour la vente en ligne, contre 12 % en librairie27. Les chercheurs et les professions libérales, principaux lecteurs de ce type d’ouvrages, ont acquis le réflexe de commander leurs livres sur Internet, assurés d’y trouver immédiatement ce qu’ils cherchent, surtout s’il s’agit d’un titre pointu ou ancien. Un formateur déplore ainsi que les librairies n’ont, du fait du manque d’espace, « pas assez travaillé le fonds et déshabitué les gens à penser à la librairie quand ils cherchent un titre de fonds ». Un constat plus dur est porté par une ancienne représentante :
« Beaucoup de libraires ne travaillent plus vraiment le fonds, ou alors seulement en poche. Ils ne croient plus au fonds et travaillent les nouveautés à flux tendus, même s’ils ont un discours contradictoire. »
25Il faudrait pouvoir mener une analyse systématique du type de titres de fonds vendus respectivement en ligne et en librairies, et ce sur plusieurs secteurs éditoriaux. Mais le constat global reste valable, qui met en relief la situation contrastée des librairies indépendantes vis-à-vis de la question du fonds. Bertrand Legendre le rappelle :
« Quant à la diversité de l’offre, autre argument traditionnel de défense de la librairie par rapport au commerce du livre en grande distribution, force est de constater qu’il a aussi perdu de sa pertinence en regard de la capacité d’Amazon à fournir également des titres placés très en profondeur dans les catalogues des éditeurs28. »
Une offre raisonnée
26La compétence spécifique du libraire repose donc sur un travail de sélection destiné à dégager une offre cohérente, opérant une synthèse entre ses goûts personnels et les attentes d’une clientèle donnée, entre l’affirmation d’une singularité et la prise en compte de contraintes commerciales. Il s’agit de « faire des propositions », une expression fréquemment utilisée par les libraires, d’envoyer des signaux d’autorité permettant d’aiguiller le public vers une « production de qualité », sans pour autant juger ni imposer, comme le rappelle une libraire installée en région parisienne :
« Nous, on est là pour faire le tri. On fait le tri et on propose. Il faut mettre nos clients dans de bonnes conditions, des conditions de confiance. Leur dire parfois : “Non, ne prenez pas ça, ce n’est pas pour vous”. Et ils nous en savent gré […]. Mais il ne faut pas être faux-cul, jouer aux purs. Il faut accepter d’avoir les mains sales. On est des intermédiaires, on est dans le conseil. »
27Le libraire indépendant se perçoit traditionnellement comme un passeur, mais aussi comme un formateur et une dimension pédagogique affleure souvent dans les propos, à l’opposé de la relation de service caractérisant les espaces commerciaux rationnalisés étudiés par Laura Miller aux États-Unis29. Les libraires confrontés à la clientèle hétérogène de certains quartiers sont ainsi imprégnés du modèle de l’éducation populaire. Les propos d’une ancienne militante du MLAC (Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception) dans les années 1970, qui a ouvert une librairie de taille modeste à Paris dans les années 2000, laissent ainsi deviner un idéal politique reconverti dans le commerce culturel :
« Petit à petit, il y a un déplacement, les gens s’adaptent très bien. Si on me demande Oui-Oui, je dis que je ne l’ai pas, mais que j’ai Émile30, un petit héros très sympa. »
28Mais même sans bagage politique, les intentions restent les mêmes, comme l’illustre cette affirmation de la gérante d’une librairie en région :
« J’adore la chick lit31 pour les filles qui n’ont pas forcément le goût de la lecture. On commence par ça et on les amène doucement vers autre chose. »
29Une de ses collègues, issue d’une famille d’enseignants, compare ce travail d’acculturation progressive au fait de « passer des plats industriels à la cuisine maison : ça peut se faire peu à peu. Il ne faut pas imposer des choix. » Le jugement social sous-jacent à cette métaphore culinaire est tempéré par le rappel de l’importance du lieu d’implantation : « À Paris, c’est possible d’avoir un discours type “je n’ai que les livres que j’aime”, mais pas en province. »
Construire la valeur, produire la croyance
30Le travail de construction de la valeur des livres par le libraire est ici flagrant, qui consiste à rendre certains biens légitimes en en dévalorisant d’autres, ou en les ignorant. On peut aussi l’interpréter en termes de cadrage de l’offre32 dans la mesure où les libraires, comme d’autres intermédiaires du monde culturel, participent à la valorisation des biens qu’ils proposent en cadrant leur perception par le biais de dispositifs tant langagiers (leurs avis et conseils) que matériels (la disposition spatiale des titres dans le magasin) – dispositifs que nous aurons l’occasion de détailler aux chapitres vi et vii. Au même titre que le critique, le libraire indépendant agit comme une instance normative qui contribue à produire la croyance en la valeur des livres, croyance qui est d’autant plus forte qu’il bénéficie le plus souvent d’une forte légitimité auprès du public33. Sur un marché particulièrement vaste qui voit autour de 500 romans français et étrangers être publiés à chaque rentrée34, réduire l’incertitude est l’une des fonctions centrales des libraires. En ce sens, leur rôle peut également s’apparenter à celui de dispositifs de jugement chargés d’orienter le choix des lecteurs35. L’aspect le plus important dans ces dispositifs est qu’ils reposent sur la confiance. Car pour être efficace, le jugement porté doit être crédible et légitime, et donc reposer sur « un système symbolique qui associe connaissance et croyance36 ». Or la subjectivité de la recommandation du libraire, perçu tout à la fois comme professionnel et indépendant du milieu médiatique et littéraire, agit comme un gage de légitimité37.
31Les libraires diffusent une conception de la lecture qui doit beaucoup à leur capital culturel et à leur trajectoire personnelle. Leur propension à diffuser le goût et le style de vie intellectuel fait écho aux analyses de Pierre Bourdieu sur les spécificités des nouveaux intermédiaires culturels38. Présentant un rapport généralement passionné à la culture, ils et elles ont tendance à privilégier les secteurs les plus nobles de la production comme la littérature, les sciences humaines ou la jeunesse, aux détriments du secteur pratique, généralement méprisé et peu investi. Un formateur témoigne ainsi entendre souvent les aspirants libraires affirmer qu’ils « n’ont pas fait ce métier pour vendre du bien-être ». Suivant le modèle des lectures de salut, qui visent la conversion du lecteur39, les livres représentent pour eux un moyen de se perfectionner, comme l’illustrent les propos d’un libraire issu d’une famille d’artisans et ayant un doctorat en littérature :
« Moi je ne lis pas pour passer le temps. Ce n’est pas un loisir, c’est une activité essentielle. J’ai acquis ma liberté et mon indépendance par la lecture. »
32Une expérience personnelle aussi forte ne peut qu’inciter à diffuser le plus largement possible ses dispositions à la lecture. Deux stagiaires (femmes) du groupe suivi à l’INFL/École de la librairie insistent ainsi en début de formation sur leur volonté d’ouvrir la librairie à « tous les publics ». Il est intéressant de constater que cette conception du métier est dans la continuité de la position syndicale affirmée dès l’après-guerre. Georges Rageot, commissaire provisoire de l’Office professionnel du livre affirmait ainsi en 1945 :
« Le libraire se trouve être un trait d’union entre la pensée et les hommes, tous les hommes, sans distinction. Comme l’éducateur, le médecin, le juge, le libraire assume une fonction sociale : il a des devoirs sociaux à remplir, les plus larges devoirs. Il se doit à tous, pauvres ou riches, sans réserve de classe ou de niveau intellectuel […]. Plus qu’un autre, puisqu’il a choisi ce difficile métier, il est membre responsable d’une communauté et doit contribuer à la vie collective de celle-ci40. »
33Mais cette mission ne prend pas pour autant le pas sur les considérations économiques, la clé du succès résidant, une fois encore, dans la péréquation entre production commerciale et ouvrages plus pointus. Les libraires doivent toujours « arbitrer en soi entre le gestionnaire et l’intellectuel41 », ainsi que le souligne le cogérant d’une grosse librairie parisienne :
« On est obligés d’être larges parce que si on ne vendait que ce qu’on aime, on ne vendrait pas beaucoup de choses ! Je ne suis pas là que pour moi, je ne suis pas là que pour mes goûts. Après, il y a des choses qui me paraissent incompatibles avec ce que l’on veut défendre […]. Mais ça demande une certaine intelligence : vendre de tout ne veut pas dire vendre n’importe comment. On doit avoir un éventail large, avec aussi des propositions de vente exigeantes. Donc je mets en valeur [Jacques] Bouveresse sur des tables avec des romans historiques, et puis aussi Stéphane Bern pour Mme Michu qui l’a vu à la télé. Il faut maintenir l’équilibre entre ventes grand public et librairie de création : il faut que ça cohabite de manière intelligente, c’est un vrai travail. »
34Cependant, les différences de vision et de sensibilité entre libraires sont fortes, et peuvent également créer des tensions, comme le signale un libraire qui fait partie du groupement de librairies parisiennes Librest : « Ça peut nous arriver de nous fâcher avec les collègues. Sur Lorànt Deutsch42, à Noël, quand j’ai pris 200 exemplaires, ça sentait trop mauvais pour eux, ils n’étaient pas pour. » En effet, la majorité des libraires rencontrés éprouve des difficultés à répondre à des demandes de clients jugées trop illégitimes, comme l’atteste l’observation rapportée dans l’encadré 10 (infra). Ce type de situation est une belle occasion de confronter identité idéale et identité réelle de la librairie, pour reprendre la distinction opérée par Robert Escarpit43.
35C’est donc en composant son assortiment que le responsable de librairie décline sa « patte », sa manière de faire, et déploie une expertise à forte dimension subjective qui se traduit par tout un ensemble de signaux de jugement sur les œuvres. L’emploi de métaphores gastronomiques (« dosage subtil »), tel un cuisinier combinant les ingrédients pour produire une saveur unique, ou l’image récurrente de « l’alchimie » sont à ce titre révélateurs. Le mode de classement des ouvrages, la sélection des livres mis en valeur sur les tables et les lutrins, généralement en « facing44 », le choix des thématiques des vitrines revêtent une grande importance, une libraire évoquant « une mise en scène permanente » dans laquelle est investie beaucoup d’énergie. Organiser sa vitrine en début d’été autour de petits éditeurs (Macula, Les Presses du Réel, L’Échappée, Harpo &…) ou autour de la thématique des vacances avec des guides touristiques, des romans à succès et des cahiers de vacances n’envoie évidemment pas les mêmes messages aux lecteurs potentiels. Les conseils prodigués par l’un des formateurs au groupe de stagiaires inscrits à la formation « Créer ou reprendre une librairie » résument bien cela :
« Il faut trouver un équilibre entre différents facteurs pour qu’à la fin, vous soyez fiers de votre librairie et qu’elle continue à vous ressembler. L’idéal c’est de dompter ses clients pour qu’ils apprécient ce que vous leur proposez. Et ça marche ! À force de les conseiller, de les orienter, ils vous suivront dans vos choix. Il faut faire en sorte que ce que vous voulez coïncide avec les attentes de votre clientèle [je souligne]. Ce que vous dites c’est : “Je vous propose 5 000 livres sur les 800 000 disponibles, que j’ai organisés de manière cohérente et qui correspondent à ma manière de voir le monde. Bienvenue chez moi”. »
36L’idéal d’alignement entre les choix personnels du libraire et les attentes du public évoqué par le formateur est intéressant à noter, comme une orchestration s’opérant de manière progressive, à l’issue d’un « domptage ». Or l’ajustement entre les propriétés des libraires indépendants et celles de leur clientèle relativise ce « domptage », expliquant le peu de succès rencontré dans ce type de magasins par les « grosses machines commerciales ». La gérante d’une petite librairie du Nord de Londres relève ainsi :
« Nous ne vendons pas de bestsellers commerciaux ici, ils ne marchent pas. On a essayé, mais ça ne marche pas. Par exemple The Girl on the Train de Paula Hawkins, c’est la vente no 1 en ce moment, et on en a un seul exemplaire, qui est là depuis des semaines. On savait qu’on ne le vendrait pas45. »
La visite des représentants
37Un des moments clés de la constitution de l’assortiment est le rendez-vous avec les représentants, qui viennent régulièrement en librairie pour présenter aux responsables de rayons les nouveautés à venir des éditeurs et enregistrer leurs commandes46. Les critères mis en œuvre par les libraires pour choisir les ouvrages et le nombre d’exemplaires commandés pour chaque titre varient selon le type d’établissement, sa taille et sa clientèle. On peut néanmoins relever certaines constantes. La thématique du livre, mais aussi la notoriété de l’auteur et les ventes réalisées par ses précédents titres, ou par des ouvrages comparables, constituent un premier ensemble d’éléments à prendre en compte. Une responsable observée lors de son rendez-vous avec une représentante vérifie ainsi régulièrement les ventes réalisées par les auteurs évoqués sur son logiciel de gestion avant de décider du nombre d’exemplaires à commander. La compatibilité du titre et de sa thématique avec la clientèle de la librairie constitue également un critère central, de même que son prix de vente, sachant qu’un livre dépassant 20 euros est difficile à vendre en littérature et en sciences humaines. L’éventuelle couverture médiatique anticipée de l’ouvrage, en affinant selon les supports, peut également être l’objet de discussions. La responsable d’une librairie parisienne explique ainsi :
« Tous les journaux et émissions ne se valent pas en termes de prescription, et le lectorat varie selon les quartiers. Ici, un papier dans Le Figaro, sauf en sciences humaines, n’aura pas le même impact qu’un papier dans Le Monde. »
38Enfin, la qualité matérielle de l’ouvrage, et notamment de la couverture, est loin d’être secondaire. Le rendez-vous entre cette même responsable et une représentante d’un diffuseur de taille moyenne donne ainsi lieu à un échange instructif sur les couvertures jugées « ratées » d’une collection :
« La libraire — C’est vraiment une couv’ ratée… Ils doubleraient leurs ventes en la changeant…
La représentante — Je sais bien, mais ils ne comprennent pas. On n’arrête pas de leur dire…ça touche à quelque chose de très personnel, aux prérogatives de l’éditeur.
La libraire — On sait tout de suite que c’est mort avec une couv’ pareille. C’est le premier contact avec le livre, quand même47. »
39L’identité et la pratique de l’indépendance en librairie a, on le voit, de nombreuses facettes, imbriquées ou juxtaposées, selon les profils étudiés. Celles-ci prennent encore un reflet nouveau lorsque l’on envisage la question non plus sous l’angle individuel, mais collectif : l’indépendance comme enjeu tout à la fois institutionnel, au niveau des instances représentatives de la librairie, et politique, dans ses relations avec la puissance publique. Cette dimension collective de l’indépendance en librairie est l’objet du prochain chapitre.
Notes de bas de page
1Entretien avec Jean-Marie Ozanne, 22 janvier 2018.
2D’après les données d’une enquête de 2005, un quart des libraires est propriétaire, à titre personnel ou à travers une société, des murs de leur librairie. Ce taux s’abaisse à 8 % pour les librairies dont le chiffre d’affaires est inférieur à 300 000 euros. Source : Renard Hervé, « Situation économique de la librairie indépendante. Rapport des enquêtes quantitatives », étude réalisée pour le SLF, le SNE et le ministère de la Culture et de la Communication, mars 2017.
3L’opposition entre travail indépendant et dépendant remonte au droit romain qui distingue deux types de travail pour autrui : le locatio operarum (louage d’ouvrage, au sens de réalisation d’une œuvre) et le locatio operaris (louage de service, c’est-à-dire prestation servile ou domestique). Sur les indépendants, on se reportera à l’ouvrage de Jaeger Christine, Artisanat et capitalisme : l’envers de la roue de l’histoire, Lausanne, Payot, 1982.
4Gresle François, « La notion de classe moyenne indépendante. Un bilan des travaux », Vingtième Siècle. Revue d’histoire, no 37, 1993, p. 35-44. Sur la fuite du salariat de certaines catégories sociales, voir également Chauvel Louis, Les Classes moyennes à la dérive, Paris, Le Seuil, coll. « La République des idées », 2006.
5Bouvaist Jean-Marie et Boin Jean-Guy, Du Printemps des éditeurs à l’âge de raison : les nouveaux éditeurs en France, 1974-1988, Paris, La Documentation française/Sofedis, 1989, p. 31.
6Tripier Pierre, Dubar Claude et Boussard Valérie, Sociologie des professions, Paris, Armand Colin, coll. « U », 2011.
7Gresle François, L’Univers de la boutique. Famille et métiers chez les petits patrons du Nord (1920-1975), Lille, Presses universitaires de Lille, 1981, p. 488.
8Ibid., p. 490.
9Cette affirmation peut être rapprochée du constat de Pierre Bourdieu sur « les libraires d’avant-garde attachés à prolonger au-delà des études l’état d’indistinction entre le loisir et le travail ». Bourdieu Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1979, p. 157.
10Menger Pierre-Michel, Portrait de l’artiste en travailleur. Métamorphoses du capitalisme, Paris, Le Seuil, coll. « La Républiques des idées », 2003.
11Voir Bajard Flora et Perrenoud Marc, « “Ça n’a pas de prix”. Diversité des modes de rétribution du travail des artisans d’art », Sociétés contemporaines, no 91, 2013, p. 93-111 ; ainsi que Zarca Bernard, L’Artisanat français. Du métier traditionnel au groupe social, Paris, Economica, coll. « Hors collection », 1986.
12Weber Max, L’Éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Flammarion, coll. « Champs », 2000 (1904), notamment p. 105-107 et p. 134-135. Cette « vocation au travail » vécue comme fin en soi est selon Weber une exigence du capitalisme.
13Noël Sophie, L’Édition indépendante critique : engagements politiques et intellectuels, Villeurbanne, Presses de l’ENSSIB, coll. « Papiers », 2021, notamment chap. vi.
14Sur ce point, voir Pinto Aurélie, « L’indépendance comme position, vertu et stratégie. Observation de la programmation d’un cinéma parisien », Sociétés contemporaines, no 111, 2018, p. 19-44.
15Noël Sophie, « Indépendance et édition politique en Grande-Bretagne. Le cas de quelques éditeurs “engagés” », Communication & Langages, no 170, 2011, p. 73-85.
16Les petites librairies dites de second niveau par les diffuseurs, c’est-à-dire dont le chiffre d’affaires est faible, doivent souvent affronter les « offices sauvages » de ces derniers, qui leur envoient certains titres qu’ils n’ont pas commandés, ou un nombre d’exemplaires supérieur à leur commande.
17Bessière Céline, « Des producteurs indépendants face aux multinationales : les viticulteurs de Cognac sous dépendance économique », Actes de la recherche en sciences sociales, no 190, 2011, p. 108-125.
18L’office est un mode d’approvisionnement des nouveautés en librairie, sans passer par la visite d’un représentant. Il s’agit d’un contrat par lequel le libraire s’engage auprès d’un fournisseur à lui commander un certain volume de livres et qui lui permet de renvoyer les invendus (retours).
19Chabault Vincent, La Fnac, entre commerce et culture. Parcours d’entreprise, parcours d’employés, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Partage du savoir », 2010, p. 169-170.
20Citons parmi ses éditeurs de prédilection : Sabine Wespieser, Joëlle Losfeld, Minuit, Verdier, Liana Levi, Les Presses du Réel, Macula.
21La revue Schnock est un « mook » (contraction de « magazine » et de « book ») créé en 2001, consacré à la culture populaire.
22Cité in Collectif, Propos sur le métier de libraire. Conversations sur le commerce des livres, entretiens réalisés par Olivier Carrérot, Toulouse, Éditions Rue des Gestes, 2013, p. 52.
23Propos tenus par Peggy Poirier, librairie La Réserve à bulles à Marseille, lors de la journée « Édition et engagement : comme un éditeur/une éditrice en son catalogue », université Toulouse-Jean Jaurès et Agence régionale du livre, 3 février 2020.
24Le groupement Initiales a été créé en 1997 et rassemble aujourd’hui 37 librairies. Sur les groupements de libraires, voir Leblanc Frédérique, op. cit., et [https://www.initiales.org/le_prix_memorable], consulté le 16 juillet 2023.
25On trouve également ce type d’argument dans l’univers journalistique : un site comme Les Jours a ainsi fait sa marque de fabrique d’une certaine distance vis-à-vis de l’actualité médiatique et du suivi sur le temps long des sujets traités.
26Source : Initiales magazine, no 3, avril 2016, p. 3.
27Source : GFK pour le SLF, données 2016 présentées lors des Rencontres nationales de la librairie de 2017.
28Legendre Bertrand, Ce que le numérique fait aux livres, Fontaine, Presses universitaires de Grenoble, 2019, coll. « Communication, médias, société », p. 122.
29Miller Laura J., Reluctant Capitalists. Bookselling and the Culture of Consumption, Chicago, University of Chicago Press, 2006.
30Oui-Oui est un héros de livres pour enfants créé par la romancière britannique Enid Blyton en 1949, paru pour la première fois en français en 1962 dans la collection « Bibliothèque rose » d’Hachette ; Émile est un personnage créé par Vincent Cuvellier, édité par Gallimard Jeunesse.
31La chick lit, littéralement « littérature pour poulettes » est un créneau éditorial apparu à la fin des années 1990, dans le sillage du succès du Journal de Bridget Jones d’Helen Fielding. Il désigne les romans et comédies sentimentales écrits par des femmes à destination du public féminin, dans un esprit d’autodérision.
32Sur la notion de cadrage (framing), voir Smith Maguire Jennifer et Matthews Julian, « Are we all cultural intermediaries now? An introduction to cultural intermediaries in context », European Journal of Cultural Studies, no 15, 2012, p. 551-562.
33Sur la notion de croyance, se reporter à Bourdieu Pierre, « La production de la croyance », Actes de la recherche en sciences sociales, no 13, 1977, p. 3-43.
34À titre d’exemple, 521 romans français et étrangers ont été publiés à la rentrée 2021, 490 en 2022.
35Karpik Lucien, L’Économie des singularités, Gallimard, coll. « Bibliothèque des sciences humaines », 2007, p. 68.
36Ibid., p. 91.
37Ce point sera approfondi au chapitre vii.
38Bourdieu Pierre, La Distinction, op. cit. Pour une illustration dans le contexte britannique, on peut se reporter utilement à l’enquête de David Wright sur les chaînes de librairies. Wright David, « Mediating production and consumption: cultural capital and “cultural workers” », The British Journal of Sociology, no 56, 2005, p. 105-121.
39Mauger Gérard et Poliak Claude, « Les usages sociaux de la lecture », Actes de la recherche en sciences sociales, no 123, 1998, p. 3-24.
40Rageot Georges, Bulletin des libraires, no 616, octobre 1945, p. 1. Cité par Contrepois Sylvie, « Transformations et recompositions du paysage syndical », in Patricia Sorel et Frédérique Leblanc (dir.), Histoire de la librairie française, Paris, Éditions du Cercle de la Librairie, 2008, p. 495.
41Expression utilisée par Josette Vial (Librairie Compagnie), citée in Collectif, Propos sur le métier de libraire, Conversations sur le commerce des livres, entretiens réalisés par Olivier Carrérot, Toulouse, Éditions Rue des Gestes, 2013, p. 7.
42Lorànt Deutsch a publié chez Michel Lafon plusieurs ouvrages de vulgarisation historique contestés qui ont rencontré un grand succès commercial.
43Escarpit Robert, Sociologie de la littérature, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? », 1992 (1958).
44La couverture des livres disposés en « facing » est bien visible, contrairement à un rangement par la tranche, moins attractif.
45Hawkins Paula, The Girl on the Train, New York, Doubleday, 2015.
46Une librairie de taille moyenne reçoit la visite des représentants tous les deux mois environ.
47Les illustrations en couverture de la collection sont jugées trop « plates » et peu inspirantes par la libraire et la représentante.
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