Conclusion
p. 191-194
Texte intégral
1Au terme de cette analyse de la situation et des transformations importantes des librairies indépendantes depuis une trentaine d’années en France et en Grande-Bretagne, deux constats peuvent être dressés.
2Le premier constat porte sur la place et le rôle des acteurs du commerce physique de biens culturels dans un contexte marqué par l’importance croissante prise par les plateformes d’accès aux contenus. L’exemple des librairies contrarie les prédictions qui laissaient entrevoir un futur exclusivement numérique et la disparition des intermédiaires traditionnels. Il invite à un changement de perspective dans l’analyse des modes d’accès aux biens culturels via le commerce en ligne et sous la forme de contenus dématérialisés1. Les modalités de consommation de biens culturels obéissent en effet à des logiques plus complexes qu’on ne le présuppose ordinairement. En particulier, les approches centrées sur les innovations techniques ont le tort de négliger les facteurs sociaux, culturels et politiques qui ne sauraient être laissées de côté lorsque l’on aborde des biens à fort contenu symbolique, a fortiori le livre. Les modes d’accès aux livres ne sont pas totalement substituables. Loin d’incarner des formes obsolètes d’accès à la culture, les librairies répondent à des besoins spécifiques que la distribution en ligne ne comble pas. Elles constituent aujourd’hui, pour cette raison, de véritables laboratoires pour la médiation culturelle. C’est en se recentrant sur des aspects aussi anciens que fondamentaux – la proximité, le conseil, la singularité, la sélectivité – que les librairies physiques ont pu se maintenir et réagir face à la puissance des dispositifs techniques d’Amazon.
3Pour autant, l’exemple du livre ne peut pas être généralisé sans précaution. La plus ancienne des industries culturelles a en effet un statut particulier. La musique enregistrée, par exemple, s’en démarque : dans son cas, les formes de consommation ont évolué de manière très différente avec le streaming. Il en va de même pour la presse, dont le modèle économique a été profondément affecté par le numérique et l’accès aux contenus en ligne, même si le déclin des journaux-papier ne se produit pas au rythme annoncé depuis la fin des années 1990. De façon en apparence paradoxale, les confinements de 2020, qui ont pourtant durement frappé le commerce physique, ont été un moment de réaffirmation du caractère de « biens de première nécessité » des livres imprimés et de l’attachement aux librairies, alors même que la vente à distance semblait seule à même de tirer profit de la situation. Dans une tribune publiée en avril 2020, l’historien du livre Jean-Yves Mollier affirmait : « Face à une crise qui frappe toute la chaîne des métiers du livre, l’édition, la diffusion et la librairie, il est urgent d’agir et de poser la question de la réouverture de toutes les “boutiques d’esprit” comme on les appelait au xixe siècle », invitant « chacun à se demander en conscience ce qu’il juge être essentiel et vital pour sa survie2 ». Les mêmes questions ont agité les librairies britanniques et leur organisme professionnel.
4Le second constat a trait à la valorisation de l’indépendance et des caractères qui lui sont associés, condition importante du maintien d’intermédiaires traditionnels comme les libraires. François Gresle affirmait que :
« L’indépendance doit être prise pour un concept fort, non seulement à cause de sa place dans le système des représentations, mais surtout en raison de l’éclairage qu’il apporte sur les forces dynamiques de mutation et de segmentation que connaissent les sociétés industrielles avancées3. »
5Ce constat semble avoir aujourd’hui une acuité particulière pour des industries culturelles traversées et travaillées par la revendication d’indépendance, dans un sens beaucoup plus large que celui du statut professionnel. C’est parce que les contraintes économiques et les conditions d’exercice de l’activité se font plus dures que la revendication d’indépendance est devenue une ressource centrale pour la reconnaissance, tant externe qu’interne, dont dépend la survie des structures concernées. Certains commerces physiques sont certes prisés, mais pas n’importe lesquels, pas n’importe où et pas n’importe comment. Les libraires indépendants apparus au tournant du xxe siècle ont su mettre en avant un certain nombre de propriétés entrant en résonnance avec les aspirations de l’époque pour des formes de commerce alternatives. Les librairies « en dur » ouvertes un temps aux États-Unis par Amazon, qui offraient une expérience en magasin très éloignée de celle des librairies traditionnelles, ont ainsi fini par être fermées. Les ouvrages y étaient présentés sur les rayonnages sur le modèle des recommandations en usage sur le site de la firme de Seattle : « Si vous aimez tel livre, vous adorerez tel autre », « Les livres les plus débattus sur Amazon.com », ou encore en se basant sur les notations des clients (customer ratings), les ventes et la popularité sur le site Goodreads pour promouvoir certains titres. Les modalités de sélection des ouvrages exposés se voulaient une réplique de celles en vigueur en ligne, la hiérarchisation entre les titres étant liée aux choix des autres lecteurs selon l’idéal de désintermédiation prôné par Amazon. Le libraire et la médiation humaine étaient en définitive les grands absents de ces points de vente du livre.
6Le retour en force de formes de médiation traditionnelles et incarnées, portées par des responsables et des salariés aux propriétés particulières, sont la condition du maintien des librairies sur des territoires et dans des environnements juridiques variés, au risque, nous l’avons vu, d’une dispersion et d’un glissement vers une « évènementialisation » de leur activité. Ces librairies répondent aux attentes des pouvoirs publics, tandis qu’une partie de leur clientèle n’est pas loin de les considérer comme relevant d’un service public « essentiel ». Entre commerces traditionnels, maisons de la culture et tiers-lieux, logiques marchandes et non marchandes, les librairies de ce début de xxie siècle cristallisent des attentes sociales peut-être un peu trop lourdes pour elles.
Notes de bas de page
1Voir Gilliotte Quentin, L’expérience culturelle en régime numérique. Explorer, ranger, consommer les biens culturels, Paris, Presse de l’École des mines, coll. « Sciences sociales », 2022.
2Mollier Jean-Yves, « La librairie, un commerce vital », Livres Hebdo, 14 avril 2020, [https://www.livreshebdo.fr/article/jean-yves-mollier-la-librairie-un-commerce-vital?xtmc=mollier&xtcr=4], consulté le 12 août 2023.
3Gresle François, L’Univers de la boutique. Famille et métiers chez les petits patrons du Nord (1920-1975), Lille, Presses universitaires de Lille, 1981, p. 485-486.
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