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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Une résilience exceptionnelle Profils de néolibraires Encadré 3. – Deux itinéraires de responsables de librairie « sur le tard » Encadré 4. – Combien coûte une librairie ? Des dispositions au commerce et à l’engagement À « l’école » des libraires Encadré 5. – La formation aux métiers de la librairie en France Un renouveau identitaire Encadré 6. – Méthodologie Notes de bas de page

    Le petit commerce de l’indépendance

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre II. Le renouveau des librairies indépendantes

    p. 45-72

    Texte intégral Une résilience exceptionnelle Profils de néolibraires Encadré 3. – Deux itinéraires de responsables de librairie « sur le tard » Encadré 4. – Combien coûte une librairie ? Des dispositions au commerce et à l’engagement À « l’école » des libraires Encadré 5. – La formation aux métiers de la librairie en France Un renouveau identitaire L’image médiatique de la librairie indépendante Encadré 6. – Méthodologie Libraires et éditeurs : évolution des positions Notes de bas de page

    Texte intégral

    « Je me sentais bon à rien, alors j’ai cherché un métier de bon à rien [libraire]. Après, j’ai été un peu déçu, j’ai trouvé qu’il fallait travailler pas mal, se coltiner des cartons1. »

    1La librairie indépendante a fait preuve d’une grande plasticité depuis plus d’un demi-siècle. Boutique traditionnelle souvent intimidante et fréquentée par une minorité lettrée dans l’après-guerre, elle s’est transformée en un espace moderne offrant de multiples services, implantée aussi bien en territoire rural qu’en petites ou grandes agglomérations. Si ce commerce culturel a pu sembler dans les années 1990-2000 condamné à un déclin aussi inexorable que les disquaires en leur temps, il semble aujourd’hui en phase avec les nouveaux modes de consommation portés par certaines fractions de la population. Le notable plutôt conservateur qui représentait la figure dominante du libraire jusque dans les années 1960 s’est ainsi transformé en professionnel socialement valorisé, voire parfois en « héros » salué pour son rôle d’éclaireur de la littérature et de défenseur de la diversité culturelle. L’arrivée à l’âge de la retraite des libraires ayant débuté dans les années 1980, dans le sillage de la loi Lang, laisse la place à une nouvelle génération. Quelles sont leurs motivations et leur vision du métier ? Comment sont-ils perçus socialement, et par l’interprofession ? Ce chapitre examine plusieurs facettes du renouveau des librairies indépendantes, tant sur le plan des caractéristiques de leurs animateurs et animatrices que de leur image médiatique et professionnelle.

    Une résilience exceptionnelle

    2En dépit d’une situation économique peu favorable, comme nous l’avons vu, le métier de libraire exerce toujours une forte attraction, ce qui est pour le moins paradoxal. Non seulement des librairies indépendantes trouvent la plupart du temps repreneur en cas de départ des propriétaires, mais de nouveaux magasins voient régulièrement le jour. Le suivi réalisé par le magazine professionnel Livres Hebdo fournit des données non exhaustives, mais représentatives d’une évolution qui se confirme depuis le milieu des années 2000. Le nombre de librairies créées par an est en augmentation régulière (tableau 2, infra), sachant qu’il faut ajouter à ces chiffres les reprises de magasins existant, entre 30 et 50 par an, et prendre en compte la vingtaine de défaillances annuelles2.

    Année

    Nombre d’ouvertures

    2006

    15

    2010

    22

    2014

    30

    2015

    30

    2016

    40

    2017

    37

    2018

    51

    2019

    42 *

    2020

    41

    2021

    94

    2022

    142

    * En 2019, le bilan Livres Hebdo des créations et reprises de librairie comptabilise 58 créations, en incluant les chaînes comme la Fnac (10), Cultura (4) et Espaces culturels Leclerc (2), que nous avons supprimées afin d’être cohérent avec le mode de comptage des années précédentes. Voir Normand Clarisse, « Création et reprises, le bilan 2019 », Livres Hebdo, no 1243, 13 décembre 2019.
    Données compilées à partir des bilans annuels du magazine Livres Hebdo pour les années 2006 à 2019, certaines années n’étant pas disponibles (2007 à 2009, 2011 à 2013). Pour 2020 et 2021, nous avons utilisé les données de l’enquête Axiales pour le SLF, et du Centre national du livre pour 2022.

    3On observe une nette accélération du phénomène à partir de la fin des années 2010, qui est confirmée par les chiffres produits par le Centre national du livre3. Plutôt petites (90 m2 en moyenne), ces nouvelles librairies sont pour près d’un quart d’entre elles situées en Île-de-France4. Après un tassement en 2019-2020, les créations ont repris de manière encore plus soutenue en 2021 avec 94 créations répertoriées, auxquelles s’ajoutent 53 reprises. L’Île-de-France, la Bretagne et l’Occitanie sont les régions d’implantation les plus prisées. Près de la moitié des créations et reprises ont lieu dans des villes ou villages de moins de 20 000 habitants, avec des structures de moins de 75 m²5. C’est donc plutôt le modèle de la petite librairie qui domine.

    4Ces données chiffrées gagnent à être complétées par des indications plus qualitatives. Plusieurs observateurs notent ainsi que de nombreuses reprises sont l’occasion d’une amélioration substantielle de l’offre proposée et de l’élaboration d’un projet mieux structuré, passant d’un simple point de vente à une véritable librairie. Et les nouvelles structures créées sont d’une grande diversité, comme nous le verrons, qui vont d’espaces en périphérie de grandes villes à des lieux polyvalents, notamment en zones rurales ou semi-rurales. Si l’on a en tête la situation financière généralement difficile des librairies indépendantes, le dynamisme des créations peut sembler surprenant. L’analyse des propriétés des nouveaux libraires permet cependant d’éclairer cet engouement. Qui sont les repreneurs ou créateurs, souvent féminins, de librairies indépendantes ? Le croisement des données de la profession avec les entretiens réalisés auprès de responsables et gérants permet d’en esquisser le portrait.

    Profils de néolibraires

    5Une première caractéristique a trait au fort taux de féminisation du métier de libraire. Globalement, les femmes représentent 69,2 % des 12 374 salariés du secteur du commerce de détail du livre6. Si l’on se concentre sur les responsables de librairies créées ces dernières années, leur proportion est de 60 %, mais ne cesse d’augmenter7. En 2021, les créateurs de librairies sont à 65 % des femmes, et la proportion de personnes en reconversion est frappante (61 %)8.

    6L’enquête du cabinet Axiales portant sur la période 2019-2022 donne par ailleurs des indications sur l’origine professionnelle des repreneurs et créateurs : 43,4 % appartiennent à la catégorie des cadres et professions intellectuelles supérieures, 21,1 % à celle des professions intermédiaires, et la même proportion à celle des employés9. Même en l’absence de données sur leur niveau de diplôme, on peut inférer qu’il est élevé, à l’image des responsables que nous avons interrogés. Leurs profils se situent en effet dans la lignée des observations menées par Frédérique Leblanc il y a deux décennies, mais aussi de Françoise Benhamou10, selon lesquelles les libraires sont les plus diplômés des commerçants : la quasi-totalité ont au moins un diplôme de niveau licence ou DUT, et quatre d’entre eux ont un doctorat, ce qui est une proportion très élevée, même sur un échantillon de taille restreinte.

    7Les études suivies à l’université relèvent plutôt des lettres et des sciences humaines (psychologie, économie, théâtre, etc.). Elles ont souvent été complétées par un stage de formation à l’Institut national de formation de la librairie (INFL), aujourd’hui rebaptisé L’École de la librairie. Pour autant, nombreux sont les libraires interrogés s’affirmant « autant matheux que littéraires », ou soulignant leur goût pour les chiffres, ce qui fait sens pour des commerçants. On observe plusieurs itinéraires professionnels non linéaires, qui ont trouvé dans l’ouverture d’une librairie un aboutissement heureux après diverses expériences peu satisfaisantes. C’est le cas d’une gérante de librairie parisienne d’une trentaine d’années issue d’un milieu enseignant, qui décrit son itinéraire comme « compliqué et limpide à la fois ». Après un DUT d’informatique, elle a commencé des études de mathématiques, puis de médecine, avant de devenir programmatrice pour une société de bourse. Un stage dans une librairie lui « donnera le virus » et l’énergie pour racheter un local dans le Nord de Paris avec une aide de l’Adelc et un prêt bancaire.

    8Deux profils principaux peuvent être dégagés. Tout d’abord celles et ceux qui ont suivi la filière du livre depuis leur entrée dans la vie active, accumulant les expériences dans diverses structures (bibliothèques, librairies, associations culturelles) avant de monter leur projet, le plus souvent avec un ou plusieurs associés, grâce à un emprunt bancaire et diverses aides publiques. Formés « sur le tas » ou dotés d’un diplôme spécialisé de type DUT « Métiers du livre » pour les plus jeunes, ils passent en créant leur librairie du salariat à l’indépendance, qui représente une forme de promotion sociale. Un deuxième groupe est constitué de personnes venues à la librairie par des chemins détournés, après des ruptures professionnelles plus ou moins marquées. Un exemple parmi d’autres est cet ancien directeur informatique d’une entreprise pharmaceutique, formé au cinéma, qui a racheté une librairie à Paris en 2007 passé 50 ans, avec ses indemnités de licenciement. Cette bifurcation lui a permis de renouer avec les aspirations artistiques de ses années de formation, lorsqu’il souhaitait devenir chef opérateur. On repère également plusieurs responsables ayant débuté comme enseignants avant de bifurquer vers la librairie, la désaffection vis-à-vis de l’Éducation nationale représentant un itinéraire assez classique chez les aspirants libraires.

    9Ce type de parcours non linéaire n’est pas spécifique à la France puisqu’une grande partie des libraires indépendants au Royaume-Uni viennent d’autres univers professionnels que la librairie, que ce soit de secteurs éloignés a priori du monde des livres – les relations humaines, l’informatique, la banque –, ou de l’enseignement et de l’édition11. Si l’on en juge par le petit échantillon des 13 responsables ou coresponsables de librairies rencontrés à Londres et dans les environs, quatre sont directement issus de la librairie, les autres se répartissant entre le journalisme, l’enseignement, la fonction publique, l’édition et la littérature, le travail social et le théâtre.

    10Pour les cadres, un licenciement, surtout s’il s’opère dans de bonnes conditions financières, fournit souvent l’occasion de sauter le pas et de répondre à leur aspiration à exercer un métier « qui a du sens ». Le monde des livres, paré de l’imaginaire intellectuel et désintéressé qui lui est associé, constitue le cadre idéal pour ce type de projections. Un libraire venant d’ouvrir dans le Sud-Ouest de la France le dit sans détours : « Je travaille 60 heures par semaine, je gagne zéro, ma compagne aussi. On fait ce métier pour d’autres objectifs : j’ai le sourire tous les jours en allant travailler. » La librairie fait donc office de deuxième chance pour des personnes majoritairement issues des classes moyennes et supérieures, généralement très diplômées, cherchant à ajuster à mi-parcours identité professionnelle et aspirations culturelles (encadré 3, infra).

    11Même fragile sur le plan économique et caractérisée par de faibles revenus, la librairie demeure une valeur rassurante par rapport à des professions artistiques ou intellectuelles plus incertaines, qui pourraient également être envisagées dans le cadre de reconversions orientées vers une quête de sens. L’itinéraire d’un libraire parisien issu de l’art vidéo en atteste : « J’ai fait l’artiste pendant dix ans. J’ai arrêté à la venue de mon premier enfant… il faut bien vivre. » Une écrivaine ayant ouvert une librairie-café dans le Nord de Londres en 2015, après avoir publié cinq romans, fait part d’une bifurcation similaire. Comme elle le résume sobrement : « les temps devenaient difficiles ». Un autre encore, né dans les années 1970, raconte être venu à la librairie après un cursus poussé en philosophie et en histoire et une période d’indétermination passée à explorer le milieu du théâtre, avant de découvrir dans la librairie « exactement le métier qu’il lui fallait », du fait de son aspect concret. L’espace clos et rassurant de la boutique, son inscription dans un territoire et son appartenance au secteur du commerce donnent de plus à la librairie des caractéristiques susceptibles d’attirer des personnes cherchant à s’extraire du monde de l’entreprise traditionnelle, sans pour autant embrasser des carrières trop risquées. À l’instar d’autres secteurs comme l’économie sociale et solidaire ou l’artisanat d’art, créer sa librairie constitue un débouché valorisant pour les jeunes diplômés, tout comme pour les cadres en reconversion.

    Encadré 3. – Deux itinéraires de responsables de librairie « sur le tard »

    Marc*, la quarantaine, a fait des études de sciences économiques jusqu’au master 2 (DEA) et a travaillé huit ans dans le secteur des assurances avant de se faire licencier, à sa demande. Ses parents sont enseignants, issus d’une famille de républicains espagnols de sensibilité anarchiste. Il se définit comme étant « autant matheux que lettré ». Il a suivi la filière scientifique sans trop y réfléchir, avec l’idée de devenir journaliste : « Et puis on fait sciences éco et on se retrouve dans la filière… C’est des choix que finalement on ne maîtrise pas. » Dès le début de sa carrière, il prévoit de quitter les assurances une fois remboursé l’emprunt contracté pour financer ses études. Après avoir caressé l’idée d’ouvrir un lieu artistique pour accueillir artistes et écrivains, il s’oriente vers la librairie sans rien connaître du métier, puisant dans l’argent mis de côté pour acquérir un local de 120 m2 situé en plein centre d’une ville universitaire : « Finalement je me suis dit que j’allais faire ma petite librairie à moi, m’entourer de livres. » Les premières années sont difficiles sur le plan financier, et il est conduit à s’associer avec trois autres personnes.

    Sabine, la cinquantaine, a fait des études de médecine. Elle travaille pendant plus de dix ans dans l’industrie pharmaceutique, puis dans une agence sanitaire européenne. Elle voyage énormément dans le cadre de son activité : « À un moment, j’avais fait le tour, je m’ennuyais. » Elle prépare le concours interne de l’ENA, tout en ayant envie d’autre chose : « J’ai appris que mon grand-père paternel, jeune ingénieur, avait envisagé de partir en Argentine ouvrir une librairie dans les années 1930 […]. J’ai voulu revenir à une passion, à quelque chose qui est extrêmement proche de moi. » Après une formation courte, elle ouvre sa librairie à Paris en 2015, qui compte aujourd’hui trois salariés.

    * Les prénoms ont été changés.

    12C’est donc un choix professionnel rationnel pour des personnes avec des titres scolaires élevés, à l’image d’un doctorat en lettres ou en sciences sociales, qui sont aujourd’hui peu rentables sur le marché du travail. On peut de ce fait situer les libraires indépendants dans la lignée des intermédiaires culturels étudiés par Pierre Bourdieu12. Généralement dotés d’un capital culturel plus important que leurs ressources économiques, ils ont les caractéristiques des métiers semi-artistiques et semi-culturels, sur lesquels nous aurons l’occasion de revenir : dispositions ascétiques, bonne volonté culturelle, engagement vocationnel, indistinction entre loisir et travail. L’intérêt des cadres et professions supérieures pour le métier de libraire est, quoi qu’il en soit, le signe d’une identité sociale revalorisée.

    13Il est utile de rappeler que les libraires ont échoué au xixe siècle à s’organiser sur le modèle des professions établies, en cherchant à contrôler l’accès à la profession, sur le modèle des avocats ou des médecins13. Le métier demeure donc ouvert et ne requiert ni diplôme ni certification professionnelle à l’entrée, même si un minimum de capitaux à investir est un prérequis nécessaire à l’installation (encadré 4, infra). Ce qui donne la possibilité aux nouveaux entrants issus d’autres secteurs de se créer une position socialement valorisante, à défaut d’être très rémunératrice, qu’ils peuvent investir sans avoir à se former trop longuement. Ce phénomène a sans doute également à voir avec l’attraction persistante exercée par le non-salariat, comme en témoigne l’émergence des nouveaux commerçants comme les cavistes, fromagers et autres fleuristes issus de la classe moyenne diplômée dans les quartiers gentrifiés14. Il n’est pas sans rappeler le mouvement des nouveaux travailleurs cherchant à donner un sens à leur vie comme à leur travail, à l’image des makers des fab labs, hackerspaces et autres tiers-lieux de l’économie numérique15. Il est en dernière instance indubitablement lié à l’attractivité des métiers associés aux livres en tant que vecteurs de culture et de savoir. On peut ainsi faire le parallèle entre la vision, en grande partie fantasmée, du métier de libraire et celle entourant les métiers de l’édition, qui suscitent encore aujourd’hui beaucoup de projections positives, notamment chez les étudiants dans les formations aux métiers du livre16.

    14Enfin, on observe chez ces nouveaux responsables de librairie, au-delà de l’hétérogénéité des parcours, des dispositions proches, qui s’enracinent dans une socialisation précoce aux livres. La lecture est généralement présentée comme une activité les ayant très tôt happés, et en quelque sorte mis à part. C’est un signe électif qui a modelé leur vie et leurs choix professionnels, et qui présente toutes les caractéristiques de la vocation. Tel libraire se définit comme un « curieux insatiable », qui « apprend toujours grâce aux livres » en une forme d’autoformation permanente qui le pousse à organiser un grand nombre d’animations. Une autre dépeint la petite fille solitaire qu’elle a été, pour qui la découverte de la lecture a été un « choc dont elle ne s’est jamais remise ». Nombreux sont celles et ceux pour qui la lecture s’apparente à une quête de salut17, à l’instar de ce libraire de Bretagne, fils d’immigrés ouvriers, formé au journalisme entre Paris et Alger, qui affirme : « Mon instit m’a sauvé la vie. » Les livres et le savoir qu’ils renferment relèvent dès lors d’une cause sacrée à défendre, qui s’inscrit dans une vision critique et hiérarchisée du monde opposant ce qui est noble et ce qui ne l’est pas, comme nous le verrons plus loin (chapitre viii).

    Encadré 4. – Combien coûte une librairie ?

    Il est difficile d’établir un profil financier type pour la création d’une librairie, les apports nécessaires étant très variables en fonction de la taille, du type de projet et de la localisation. Une petite librairie de 50 m2 dans un quartier un peu excentré de Paris a pu être créée avec 75 000 euros, dont 30 000 euros apportés par l’Adelc et 15 000 euros de prêt bancaire. Pour une structure plus importante en province (120 m2), 250 000 euros ont été nécessaires, moitié apport personnel, moitié prêt bancaire.

    Des dispositions au commerce et à l’engagement

    15Le fait que plusieurs des responsables rencontrés soient issus du monde de l’entreprise (ressources humaines, informatique, publicité, etc.), relativement éloigné de celui des livres, est une donnée importante. Leur expérience préalable et/ou leur goût pour les chiffres offrent des garanties pour la bonne gestion d’un commerce. Une responsable issue du secteur informatique indique ainsi qu’elle a « peaufiné » un business plan qui lui a permis de convaincre les banques de lui accorder un prêt, tandis qu’un autre, docteur en philosophie, souligne l’importance de son goût pour la gestion et la logistique dans le succès de sa librairie : « La partie logistique, la gestion de stocks, ça m’a tout de suite passionné, alors que c’est la partie la plus rébarbative du métier. » Dans leur grande majorité, les gérants font preuve d’un pragmatisme assumé vis-à-vis de la gestion : « Les chiffres, l’aspect financier, ça ne me rebute pas du tout » affirme l’un d’eux. On imagine aisément que de telles dispositions ont tout pour rassurer les établissements bancaires et les instances publiques sollicitées, apportant une caution de sérieux et de réalisme.

    16Pour autant, les profils littéraires ne sont pas en reste, même s’ils se caractérisent souvent par un rapport moins assuré à la dimension financière indispensable à la gestion d’un commerce. La réaction inquiète de certains stagiaires lors d’un cours abordant l’étape de l’étude de marché à l’INFL/École de la librairie (voir infra) est à cet égard révélatrice. Une des stagiaires, ancienne professeure de français en collège, confie avec humour : « Les chiffres, ça m’angoisse terriblement. À tel point que je me suis cassé la figure en arrivant à ce cours. Inutile de vous dire que j’en attends énormément. » Chaque fois que le formateur aborde des aspects chiffrés (TVA, taux de remise, taux de rotation du stock, etc.), les demandes d’explications complémentaires sont fréquentes de la part du petit groupe de « littéraires ». Les libraires en exercice organisent d’ailleurs souvent une division du travail entre un profil gestionnaire prenant en charge le suivi des stocks, des retours, les relations avec les fournisseurs, et un profil plus culturel privilégiant les relations avec la clientèle, les animations ou encore l’assortiment. Soit un schème d’organisation classique dans les entreprises culturelles, entre principe artiste et principe économique18.

    17Les responsables rencontrés placent assez naturellement au premier plan la bonne gestion de leur commerce et sa réussite financière. L’indépendance économique est pour eux la condition de l’indépendance tout court, comme le souligne un libraire parisien qui a rencontré des difficultés quelques années auparavant :

    « Plus on sera solide économiquement, plus on sera indépendants. On fait du commerce, ce n’est pas honteux, et notre indépendance doit se gagner sur notre pérennité économique. »

    18Une telle vision de la librairie, qui valorise les conduites économiques rationnelles au détriment d’une vision plus « politique » du métier, est encouragée par les instances représentatives (Syndicat de la librairie française, Adelc, INFL/École de la librairie, etc.), qui mettent en avant la professionnalisation du métier et critiquent en creux les libraires portant une vision « un peu idéologique », associée à la génération des libraires des années 197019. Le délégué général du SLF rappelle l’évolution de la profession sur ce point :

    « On est passé d’une génération de librairies traditionnelles de père en fils, de petites baronnies de centre-ville, à une nouvelle génération très marquée politiquement, très à gauche et très impliquée dans tous les débats dans les années 1970-1980. C’était une génération de libraires très “sciences humaines”. Aujourd’hui, on a une génération de jeunes libraires moins politisés et beaucoup plus pragmatiques, qui a des engagements aussi, mais de tout autre nature – l’indépendance, les textes –, avec une dimension moins idéologique. C’est vrai que le discours n’est plus le même. »

    19On rencontre pourtant toujours des profils militants, le métier de libraire continuant de se situer à l’équilibre d’exigences contradictoires20 et pouvant faire office de substitut/prolongation à l’engagement politique. L’itinéraire d’une libraire parisienne en fournit un bon exemple. Née au début des années 1960 dans un milieu ouvrier, elle est devenue établie en usine, puis en hôpital psychiatrique après des études de lettres, avant de bifurquer vers l’imprimerie et finalement la librairie. Le fondateur de la librairie Folies d’encre à Montreuil, Jean-Marie Ozanne, a connu une reconversion similaire puisqu’il a été infirmier psychiatrique et établi dans une biscuiterie. Lorsqu’il ouvre sa libraire à Montreuil en 1981 grâce à un petit héritage, il « n’y connaissait rien » et se paie pendant des années au Smic :

    « C’était normal, c’était dans mon ADN. Ça venait de la désillusion du politique, de la nostalgie du militantisme. C’était une autre forme d’engagement et on était prêts à payer ce prix. »

    20Figure centrale du renouveau culturel de la librairie dans les années 1980, Jean-Marie Ozanne est une référence pour les libraires des décennies suivantes. Folies d’encre est en effet la première librairie indépendante installée en Seine-Saint-Denis. Elle a depuis fait des émules, avec 12 magasins estampillés Folies d’encre dans le département, indépendants les uns des autres. Une autre illustration est donnée par un fils d’immigrés algériens né en 1950, passé par la Gauche prolétarienne et les comités de soutien à la révolution palestinienne dans sa jeunesse, gérant d’une petite librairie généraliste en Bretagne :

    « Ma conviction politique, c’est que les gens aient accès à la lecture et à l’art, c’est ma façon de militer aujourd’hui […]. Quand je vois des enfants lire par terre, c’est mon salaire. »

    21Si ce type de trajectoire est plutôt emblématique de la génération née dans les années 1950-1960, elle trouve des prolongements chez des profils plus jeunes. Plusieurs responsables, notamment dans la périphérie des grandes villes ou dans des zones rurales, se caractérisent par des dispositions à l’engagement marquées, qui se manifestent dans une vision exigeante de leur métier. Une libraire qui s’est installée en Seine-Saint-Denis après quelques années comme salariée de Folies d’encre à Montreuil, affirme ainsi :

    « Si on n’a pas le temps de la lecture, quelle qu’elle soit, sur n’importe quel support, c’est la pensée qui est en jeu. La librairie, c’est une question extrêmement politique. Comme la bibliothèque, comme l’enseignement, la librairie a un rôle politique à jouer. »

    22Le choix de statuts juridiques alternatifs participe de ces nouvelles modalités de l’engagement dans la sphère du commerce. C’est le cas de la librairie La Cavale, créée par un collectif de quartier à Montpellier sous statut de Société coopérative d’intérêt collectif (SCIC), qui permet d’associer au capital des associations et des collectivités territoriales. Ou encore de la petite structure voisine, Fiers de lettres. Le parcours de l’une des deux créatrices est en accord avec l’identité de la librairie : diplômée en sciences sociales et formée aux métiers du conseil, elle a accompagné pendant douze ans des entreprises du secteur de l’économie sociale et solidaire avant de cocréer, à 36 ans, une librairie « citoyenne et militante » spécialisée dans l’écologie, le féminisme et les questions de citoyenneté dans le centre de Montpellier.

    23Dans le même esprit, plusieurs stagiaires rencontrés à l’École de la librairie souhaitent s’inscrire dans l’économie circulaire et les circuits courts, en mêlant par exemple livres neufs et livres d’occasion dans leur assortiment. Une des formatrices constate que les futurs libraires se projettent aujourd’hui dans des structures moins classiques que par le passé :

    « Il y a eu la vogue des cafés-librairies, et aujourd’hui on voit beaucoup de projets de micro-librairies, de librairies itinérantes, avec la volonté d’ouvrir à d’autres publics – dans les prisons, les Ephad, les hôpitaux, vers les publics empêchés. »

    24Cette sensibilité reflète sans doute un engagement et un souci continus de démocratisation de la lecture, qui épouse de nouvelles formes répondant aux préoccupations de l’époque. La librairie itinérante renoue ainsi avec la tradition très ancienne du colportage, même si le coût du foncier et l’importance de l’investissement nécessaire à l’ouverture d’une librairie « en dur » ne sont sans doute pas étrangers à sa résurgence.

    25Il n’est donc pas rare que les libraires indépendants donnent une coloration politique à leur travail, que ce soit par leur conception d’une forme de mission sociale (donner accès à la lecture au plus grand nombre) ou par leur opposition au capitalisme globalisé symbolisé par Amazon (chapitre viii). Globalement, la posture politique des jeunes libraires rencontrés passe moins par un engagement traditionnel que par la contestation de l’état des rapports de force économiques sur les marchés de biens culturels. Mais quel que soit leur degré d’engagement, souvent plus sociétal que politique pour les plus jeunes, la vente représente un aspect du métier que les responsables aiment généralement mettre en avant, retournant le stigmate parfois associé à la dimension commerciale dans les milieux littéraires. Les propos de Pascal Thuot, responsable de la librairie Millepages à Vincennes, sont à ce titre éclairants :

    « Je n’ai aucun problème pour me définir d’abord comme vendeur, c’est mon domaine d’excellence et j’en suis fier. Cette compétence s’articule très bien avec ma qualité de lecteur, ma capacité de synthèse à l’oral comme à l’écrit. J’aime toutes les étapes de la vente qui précèdent le passage en caisse : accueillir le client ; le mettre en confiance ; entendre et comprendre la question posée ; chercher (en se déplaçant physiquement ou sur écran) ; trouver et finaliser la vente. Confectionner de beaux paquets-cadeaux. Pour faire ce métier, le minimum c’est d’entretenir une relation saine avec la dimension commerciale21. »

    26Un message qui se pare d’un accent plus politique chez l’un des associés d’une librairie parisienne avec un important rayon de sciences humaines et d’essais politiques :

    « Vendre un livre, c’est dix fois plus militant que le publier, parce qu’il y a le risque que personne ne le lise. Quand tu as convaincu quelqu’un de dépenser 10 euros… Ton métier de libraire c’est de savoir vendre des bouquins, sinon il faut faire autre chose. Pour les vendre, il faut les connaître, les lire. La vente, elle valide tout le processus. Ce n’est pas une question d’économie de marché. »

    27On retrouve ici des caractéristiques communes aux acteurs des industries culturelles qui, à l’instar des distributeurs indépendants de cinéma22, mobilisent une double compétence, à la fois économique et culturelle, et considèrent la dimension commerciale de leur activité comme un savoir-faire spécifique non dénué de noblesse. Le caractère extrêmement varié du travail en librairie vient renforcer cet aspect plus prosaïque du métier, qui conjugue grande banalité – tous insistent sur le caractère répétitif et peu valorisant de certaines tâches – et ouverture sur le monde intellectuel. Le travail quotidien va en effet de la manutention des cartons au suivi administratif des commandes, en passant par les rendez-vous avec les représentants, l’organisation d’animations avec des auteurs et la rédaction d’avis sur les ouvrages. Comme le souligne le secrétaire général de l’Adelc :

    « Tout est physique dans la librairie : le contact avec les clients, avec les livres, le transporteur le matin, la caisse, le paquet cadeau…… À aucun moment de la journée on ne prend la posture du libraire-lecteur. Le temps de lecture sera du temps pris hors-librairie, et souvent sur les heures de sommeil. »

    À « l’école » des libraires

    28Le module « Créer ou rependre une librairie » proposé par l’Institut national de formation de la librairie (INFL/École de la librairie) est un lieu d’observation privilégié pour saisir les dispositions des aspirants libraires, et plus particulièrement des personnes ayant suivi des cursus variés avant de s’orienter vers ce métier. Il repose sur deux semaines de formation théorique séparées par un stage pratique de deux à quatre semaines. Le module s’adresse principalement à des personnes en reconversion, mais également à des libraires salariés désireux de créer leur propre entreprise. Une quinzaine d’heures d’accompagnement individualisé est également proposée à l’issue de la formation pour aider à la finalisation des projets23. Les candidats au module sont, d’après la responsable du développement, « hypermotivés » et prêts à s’autofinancer lorsqu’ils n’obtiennent pas le soutien de leur entreprise, d’organismes régionaux ou de Pôle emploi24. Âgées de 30 à 60 ans, il s’agit de personnes liées par « leur passion pour le livre, qui y pensent depuis longtemps et ne suivent pas un coup de tête mais un projet mûri ».

    29Pour candidater, il suffit de remplir un questionnaire portant sur le projet de création ou de reprise et les modalités de financement envisagées. La demande est forte et la formation fait le plein plusieurs mois à l’avance (encadré 5, infra). Le contenu des cours est avant tout concret. Il s’agit de donner des outils pratiques et des conseils précis aux futurs responsables de librairies, immédiatement mobilisables, en passant en revue les différentes étapes de la création ou de la reprise d’un établissement : constitution de l’assortiment, négociation avec les diffuseurs, aménagement de l’espace et merchandising, organisation comptable et administrative, vente, animation et communication. Toutes les facettes du métier sont passées en revue, avec une partie conséquente consacrée aux aspects financiers : étude de marché, étude de la concurrence et de la zone de chalandise ; gestion des achats et des stocks ; établissement d’un prévisionnel et de budgets annuels. Les cours sont assurés par des professionnels et le partage d’expérience est l’un des points forts de la formation, de même que les échanges entre stagiaires. Comme le résume l’une des responsables : « C’est une base, le minimum à savoir sur un chemin qui est long. L’objectif est qu’ils comprennent le métier de libraire, et que leur projet aboutisse. »

    30Suivre le cursus dispensé m’a permis d’observer les bonnes pratiques inculquées aux futurs libraires et de comprendre les attendus implicites en matière de compétences. J’ai pu voir se dessiner en creux des enseignements la figure d’un libraire idéal multicompétent : bon gestionnaire, animateur culturel avisé, fin connaisseur de la production éditoriale et commerçant de proximité à l’écoute des besoins de sa clientèle. Observer un petit groupe de stagiaires sur le temps long permet également de saisir le moment très particulier qu’est la première confrontation d’un projet généralement mûrement réfléchi à la réalité du métier : complexité des relations avec les éditeurs et de la constitution de l’assortiment, spécificités techniques du commerce du livre, maîtrise de la comptabilité et des retours,… autant d’éléments assez éloignés du « rêve de librairie » qui s’exprime au départ. La deuxième semaine de formation est particulièrement instructive, qui voit les participants revenir d’un stage qui les a confrontés au travail quotidien en librairie dans toute sa diversité – même si certains d’entre eux avaient déjà quelque expérience – et fait parfois évoluer leurs projets vers plus de réalisme.

    31Un tel matériau est l’occasion de pointer les tensions entre une conception du métier construite et les différentes contraintes objectives dans lesquelles s’inscrit son exercice, les contradictions entre un modèle idéal et un modèle pratique. La dynamique collective qui se met en place au sein du groupe est également un facteur majeur d’évolution, chacun étant amené à évaluer et commenter les projets des autres, et donc à les comparer avec le sien. L’une des stagiaires dont le projet est d’ouvrir une librairie à Cannes, ville dépourvue selon elle de « bonne librairie indépendante », a ainsi vu son idée d’implantation sur une barge amarrée dans le port plébiscitée par les autres stagiaires, faute de trouver un local en ville à prix abordable.

    32Quinze stagiaires sont inscrits à la formation « Créer ou reprendre une librairie » que j’ai pu suivre : dix femmes et cinq hommes, de 29 à 54 ans, avec une large majorité de plus de 40 ans. Tous sont en reconversion professionnelle, avec un projet de création (13) ou de reprise (2). Leurs secteurs professionnels d’origine sont variés : industrie (3 ingénieurs), enseignement (3), services commerciaux en entreprise (3), presse (2), audiovisuel (1), publicité et ressources humaines (1), administration (1) et animation socioculturelle (1). Tous insistent, lorsqu’ils se présentent, sur leur lien particulier avec les livres : « J’ai toujours été très attirée par la librairie » ; « C’est un vieux rêve, presque un fantasme » ; « Ma carrière n’était pas très intéressante, je vais enfin faire ce que je voulais ». Deux stagiaires (l’une, 43 ans, ancienne professeure d’histoire et la seconde, 33 ans, issue de la photo de reportage) expriment lors du premier cours une vision militante du métier, affirmant vouloir « déconstruire la librairie comme lieu de distinction sociale et culturelle ». D’autres, qui ont déjà évalué leur future zone de chalandise et réalisé une étude de marché en s’appuyant sur les données de la chambre de commerce locale, ont une approche plus commerciale.

    Encadré 5. – La formation aux métiers de la librairie en France

    L’INFL, rebaptisé L’École de la librairie depuis son déménagement à Maisons Alfort en 2020, est le premier lieu de formation aux métiers de la librairie en France. Le centre accueille près de la moitié des effectifs aux côtés de formations universitaires plus ou moins anciennes (IUT de Bordeaux, Lille, Aix-Marseille, Paris Descartes, Saint-Cloud, etc.) et d’instituts de formation privés comme Book Conseil. Créée en 1972 par des libraires en tant qu’association loi de 1901, l’ASFODEL a pris le nom d’INFL en 2001 après la signature d’une convention avec le SLF. L’institution délivre des formations continues et initiales à destination exclusive des libraires : le CAP d’employé de librairie, le brevet professionnel (BP) de libraire et la licence professionnelle « Métiers du livre » option librairie (en partenariat avec l’université Paris Nanterre). Une refonte des enseignements a été initiée en 2015 afin de faire évoluer les formations, avec de nouveaux modules consacrés à l’animation et à la prise de parole, mais aussi à la vente. Trois facettes du métier sont désormais privilégiées : l’assortiment, la relation client et la gestion.

    33Mais pour la plupart, il s’agit d’un « projet de vie » auquel est associé leur compagnon ou compagne, notamment lorsque le projet est assorti d’un déménagement en région. Un des stagiaires, qui dirigeait auparavant une agence de travail temporaire, va s’installer en région Centre avec sa famille. Il y a acquis une maison comprenant un local commercial au premier niveau et un appartement au-dessus. Un autre, cadre commercial à l’international pendant dix ans, prévoit de s’installer en Bretagne pour développer une librairie itinérante à vélo. Un troisième, qui projette de s’installer à Clermont-Ferrand pour reprendre une librairie religieuse, évoque « un changement de ville et un changement de vie ». Leurs projets se caractérisent par des degrés d’avancement divers, de l’idée assez floue au projet finalisé. Seuls quatre stagiaires projettent de créer ou de reprendre une structure « classique », les autres envisageant une librairie associée à un café/salon de thé ou bar à vins, une librairie itinérante ou une librairie adossée à espace de coworking. Ces particularités se retrouvent au niveau des lieux d’implantation, où dominent les petites communes (7) et le rural (4), notamment pour les librairies itinérantes.

    Un renouveau identitaire

    34Le libraire indépendant est aujourd’hui perçu comme étant bien plus qu’un commerçant chargé de vendre des produits qui s’avèrent être des livres, même si la dimension commerciale demeure centrale dans le métier. Son rôle social et culturel a pris une place croissante, comme en témoignent les enquêtes sur la clientèle des librairies, lesquelles mettent en avant l’importance déclarée pour ces dimensions dans les attentes des clients25. On peut également trouver des indices de la valorisation des libraires indépendants comme étant des commerçants particuliers dans l’image qui leur est associée dans les médias, ainsi que dans l’évolution du rapport de forces avec les éditeurs.

    L’image médiatique de la librairie indépendante

    35Un premier indicateur de l’image positive associée aux libraires indépendants est le développement d’émissions de radio ou de télévision qui leur sont consacrées depuis les années 2000, à l’instar du « Temps des libraires » sur France Culture et de « La librairie francophone » sur France Inter et TV5 monde, qui mettent en valeur leur compétence professionnelle et leurs goûts littéraires. On pourrait citer également les chroniques de la libraire parisienne Marie-Rose Guarnieri (librairie des Abbesses) sur Paris Première. Quant au choix du titre « La grande librairie » pour qualifier l’émission animée par François Busnel puis Augustin Trapenard sur France 5, qui traite de l’actualité littéraire au sens large, il est symptomatique de cette visibilité accrue. Plusieurs libraires ont acquis un certain succès médiatique, à l’image de Gérard Collard, libraire dans l’Est parisien. Personnalité iconoclaste et chroniqueur prolifique (LCI, France 5, Ouï FM, France Info), ce dernier a développé une chaîne Youtube consacrée à ses choix de livres, « La Petite librairie », puis une émission hebdomadaire avec Valérie Expert sur Sud radio, « Le coup de cœur des libraires ».

    36Pour ce qui est de la presse écrite, une recherche menée sur sept titres généralistes permet de cerner l’imaginaire entourant la librairie indépendante (tableau 3, infra). C’est aux alentours de 2010 que se situe le point de bascule de la tonalité des commentaires : perçues comme étant en danger avant cette date – « La librairie indépendante proche de l’asphyxie » (Le Monde, 30 janvier 1998) ; « Irrésistible chute de la librairie indépendante ? » (Le Monde, 22 juin 1999) – les librairies sont évoquées sur un mode beaucoup plus positif par la suite. Les titres sont en effet révélateurs : « Les librairies indépendantes font de la résistance » (La Croix, 26 novembre 2010) ; « Les librairies qui résistent » (Le Figaro, 8 juin 2013) ; « La Librairie indépendante monte au front » (Le Figaro, 27 novembre 2014) ; « Heureux comme un libraire » (Le Monde, 27 décembre 2014) ; « Bonne nouvelle, le livre n’est pas mort » (Libération, 31 octobre 2015) ; « L’avenir appartient au livre » (L’Humanité, 9 novembre 2015) ; « Libraire mon amour » (La Croix, 29 septembre 2016), ou encore « La librairie a su résister à la vente en ligne » (Le Figaro, 22 novembre 2017).

    Tableau 3. – Nombre d’articles consacrés à la librairie dans sept titres de presse écrite nationale (2000-2019).

    Titre de presse

    Nombre d’articles sur la période

    Le Monde

    151

    Les Échos

    76

    Libération

    66

    Le Figaro

    55

    La Croix

    47

    L’Humanité

    43

    Le Monde diplomatique

    3

    TOTAL

    441

    37La fréquence du terme « résister » et de son dérivé « résistance » exprime bien une perception de la librairie indépendante en tant qu’espèce menacée et sympathique qu’il convient de défendre et de protéger. On peut établir un parallèle avec les (petits) éditeurs indépendants, qui suscitent le même type de discours dans la presse26. Cela a évidemment à voir avec le topique de la défense quelque peu romantique du « petit » contre le « gros », généralement Amazon et les grandes surfaces. Mais les accents particuliers des discours médiatiques sur la librairie sont sans doute également à rapprocher des propriétés des journalistes de presse écrite nationale27. De par leur formation et l’importance du capital culturel les caractérisant, mais aussi en raison des particularités d’un métier fortement lié à l’écrit, ces derniers ne peuvent que ressentir de l’empathie pour le réseau des librairies indépendantes et ce qu’elles représentent. Le billet publié par le journaliste Philippe Lançon dans Libération en 2020 traduit bien la vision de la librairie caractéristique d’un rapport particulier, et socialement situé, à la lecture. Soit un lieu « paisible, amical et ouvert » où l’on peut « toucher un livre, le feuilleter, le flairer, lire sa quatrième de couverture, en apprécier le format, la mise en page, tout ce travail propre à l’objet28 ».

    Encadré 6. – Méthodologie

    La recherche, menée en 2019, a porté sur les critères suivants : occurrence du syntagme « librairie indépendante » dans une liste de six titres de la presse généraliste quotidienne (Le Monde, Libération, Le Figaro, Les Échos, L’Humanité, La Croix) et un mensuel (Le Monde diplomatique) entre le 1er janvier 2000 et le 15 décembre 2019. Cette période de dix-neuf années permet de rendre compte de l’évolution de la fréquence de publication et des thématiques abordées dans les articles portant sur ce thème.

    Un total de 441 articles a ainsi été répertorié, après suppression des articles hors sujet et des doublons. Sur ces 441 articles, 190 ont été publiés dans la décennie 2000, 251 la décennie suivante, soit une augmentation de l’ordre de 25 %. 2013 est une année particulièrement riche avec 57 articles, ce qui s’explique par l’actualité du secteur, notamment la faillite du réseau de librairies Chapitre. En effet, la grande majorité des articles publiés aborde la librairie en lien avec l’actualité du monde du livre – le projet d’augmentation de la TVA sur le livre en 2012, la législation liée à Amazon, les mesures publiques prises en faveur des librairies, etc. – ou valorise les libraires à l’occasion de la publication d’études les concernant directement ou ayant trait à la vie littéraire.

    Le Monde est le titre consacrant le plus d’articles sur la période aux librairies indépendantes (151), suivi par Les Échos (76), qui traite le sujet sous un angle économique et financier (tableau 3, supra). Quant au Monde diplomatique, il n’aborde le sujet que de manière très marginale (trois articles en dix-neuf ans).

    38Une autre thématique récurrente dans les articles étudiés est celle de l’affect : sont évoqués le bonheur d’être libraire, le plaisir de fréquenter les librairies, d’échanger avec ces personnes merveilleuses que sont les libraires, etc. On voit se dessiner un portrait de libraire idéalisé, admiré pour sa capacité de résistance et sa défense de la culture, sur un mode très éloigné des froides relations commerciales, qui s’inscrit dans la revalorisation plus générale des commerçants de quartier. La librairie en tant que lieu à part est également célébrée, qui est présentée dans les articles comme une caverne regorgeant de merveilles, où il fait bon déambuler.

    39Il est frappant de constater que les articles lient généralement le sort du livre et de la lecture à celui de la librairie indépendante, comme si cette dernière était le seul espace valable où acheter des livres. Les journalistes de la presse quotidienne nationale (c’est-à-dire parisienne) expriment ce faisant des hiérarchies propres à leur milieu social et à leur style de vie. Le biais exprimé en faveur des librairies indépendantes trahit une préférence de principe pour les commerces traditionnels non dénuée de distinction, alors même qu’il est probable que les pratiques de consommation réelles des journalistes incluent le recours à Amazon. Il s’agit bien d’une cause plus large à défendre que le seul commerce indépendant de centre-ville, et l’on retrouve le caractère de supériorité morale associé aux indépendants évoqué par Laura Miller29.

    40Un sondage effectué sur le site du quotidien britannique de centre-gauche The Guardian donne des résultats similaires, avec néanmoins un léger décalage dans la temporalité30. L’amélioration de la situation des librairies indépendantes est en effet plus tardive au Royaume-Uni, comme nous le verrons au chapitre iii. Le passage en revue des occurrences du terme « independent bookshop » sur la période 2010-2019 fait ressortir les mêmes thématiques qu’en France. Les articles empruntent le registre de la déploration jusqu’au milieu des années 2010 : « How to survive as an independent bookshop? » (14 juin 2010) ; « Independent bookshops : share your survival strategies » (4 juillet 2013) ; « Is this the final chapter for London’s bookshops? » (20 mars 2015). À partir de 2017 et du regain d’intérêt pour les commerces de proximité, le ton évolue vers une célébration des vertus de la librairie indépendante et la nécessité de combattre Amazon : « Independent bookshops play a vital role in our communities. Don’t let Amazon destroy that » (19 novembre 2017) ; « We’re here for the long haul. Are Independent bookshops finally back on the rise? » (25 décembre 2017) ; « How indie bookshops are fighting back » (16 juin 2019) ; « People are so happy we exist » (9 janvier 2020). Les articles répertoriant les meilleures librairies selon les régions (« Your favourite independent bookshop », « Independent bookshop: a UK guide », ou encore « Best independent bookshop »), qui sont publiés régulièrement, sont un des marqueurs de la valorisation, par The Guardian, de modes de consommation culturelle associés à un lectorat éduqué et socialement favorisé. Le parti pris en faveur des librairies physiques, et plus particulièrement indépendantes est en tout cas très net dans tous les articles consacrés au sujet.

    41L’imaginaire positif entourant les librairies indépendantes s’est encore renforcé pendant la pandémie de Covid de 2020, lorsqu’elles sont apparues comme des lieux à défendre contre la concurrence de la vente en ligne et des grandes surfaces, et comme les symboles d’un monde « d’avant » qu’il convenait de préserver, particulièrement en France. De tous les commerces culturels, les librairies ont été les plus présentes dans les médias31 et les plus aidées par les pouvoirs publics, au point de devenir une véritable cause nationale aboutissant à leur reconnaissance en tant que « commerces essentiels » en 2021. Un privilège dont n’ont bénéficié ni les cinémas, ni les théâtres, pourtant tout aussi contraints à la fermeture et mis à mal par la pandémie32. Ce traitement de faveur peut être interprété comme la traduction, quarante ans après le vote de la loi Lang, du caractère central du livre dans l’exception culturelle française, de même que comme la permanence de la matrice culturelle du livre en tant que bien « pas comme les autres33 ». On peut également y voir l’aboutissement de la prise de conscience du caractère à la fois indispensable et fragile du tissu de librairies indépendantes en France par les pouvoirs publics, l’interprofession, et désormais par une partie du public. Une des conséquences concrètes en a été le vote à l’unanimité à l’Assemblée nationale de la loi visant à réduire la distorsion de concurrence entre les acteurs du e-commerce et les librairies physiques par l’instauration d’un prix plancher pour la livraison de livres neufs34.

    42Un autre indice de l’image positive des libraires dans l’espace culturel et médiatique est leur représentation dans la littérature et au cinéma. Comme les bibliothécaires, ces derniers y sont généralement représentés comme des personnages un peu décalés par rapport au monde moderne, rêveurs, idéalistes et désintéressés, à l’image d’Audrey Hepburn dans Drôle de frimousse de Stanley Donen (1957), ou plus récemment de Meg Ryan dans le film Vous avez un message de Nora Ephron (1998) et de Hugh Grant dans Coup de foudre à Notting Hill de Roger Mitchell (1999). Le site de vente de livres en ligne Paris librairies.fr a par ailleurs créé une section intitulée « Mon libraire, ce héros » qui répertorie une vingtaine d’ouvrages tous genres confondus (littérature française et étrangère, polars, essais, etc.) dont le personnage principal est un ou une libraire35.

    Libraires et éditeurs : évolution des positions

    43L’image positive et méritante de la librairie indépendante véhiculée par les médias s’est accompagnée d’une évolution des relations entre le maillon de l’édition et celui de la librairie, c’est-à-dire entre l’amont et l’aval de la filière. Dans un contexte de perte de vitesse de la lecture face à d’autres loisirs, mais aussi de concentration et d’essor accéléré du e-commerce, le livre apparaît aujourd’hui comme un bien de consommation culturelle fragile, ce qui a contribué à modifier les perceptions des éditeurs. À cela s’ajoute le fait que les groupes d’édition, soucieux de préserver leur maîtrise de la chaîne de valeur, ont intérêt à ce qu’aucun acteur de l’aval ne devienne dominant, qu’il s’agisse d’Amazon, des chaînes ou des grandes surfaces. Même avec la protection de la loi Lang, qui ne permet pas aux distributeurs de jouer sur la concurrence par les prix, il est clair que le rapport de force serait bouleversé si Amazon venait à progresser trop fortement en France, ce qui augmenterait encore sa capacité de négociation des conditions commerciales avec les maisons d’édition. Le conflit ayant opposé Hachette à Amazon en 2014 aux États-Unis est à ce titre instructif. Amazon avait voulu imposer le prix de 9,99 dollars pour tous les livres électroniques vendus sur son site, afin de favoriser les ventes de sa liseuse Kindle. Face au refus d’Hachette de se voir imposer sa politique de prix par la plateforme de vente, Amazon a boycotté les livres du groupe, déclenchant une vague de protestations dans la profession36. Le conflit s’est soldé par un accord secret entre les deux parties. Le maintien d’un réseau dense de librairies aux identités et surfaces variées constitue par conséquent un contrepoids intéressant pour les éditeurs.

    44Autre élément explicatif, les librairies jouent traditionnellement un rôle plus important que les autres circuits de vente dans la défense des ouvrages qualifiés de « difficiles » ou « d’exigeants ». Il s’agit, autrement dit, des livres qui ne génèrent pas de grosses ventes à court terme, que Pierre Bourdieu appelle le pôle de production restreinte37, et des ouvrages de fonds, c’est-à-dire qui ne sont pas des nouveautés38. Or les ouvrages de vente lente et régulière sont l’une des pierres angulaires du modèle économique traditionnel de l’édition. L’incertitude qui caractérise la valeur des biens culturels en général, et le succès de chaque nouveau titre publié en particulier, conduit en effet les éditeurs à équilibrer les prises de risques par des « valeurs sûres » ayant fait leurs preuves sur le long terme et leur assurant des revenus réguliers. Dans l’idéal, une maison réalise au moins la moitié de son chiffre d’affaires avec des titres du fonds. Mais l’accélération de la production, qui tend à saturer les points de vente, réduit la durée de vie des ouvrages et pénalise les livres à rotation lente, entraînant toute la profession dans une course en avant régulièrement déplorée par les libraires. La tendance de ces derniers à valoriser les titres de fonds n’est donc pas sans conséquence pour les maisons d’édition, et notamment pour celles dont la production présente une orientation fortement littéraire, ou moins commerciale.

    45Le poids des « meilleures ventes » est ainsi généralement plus faible en librairie indépendante que dans les autres circuits. Le phénomène de « best-sellerisation39 » que connait en particulier la littérature générale y est moins marqué, au profit de titres de fonds et de création, et cet argument est régulièrement brandi par les libraires pour souligner leur rôle dans le maintien d’une « véritable » diversité de l’offre. S’il est difficile de trancher l’épineuse question de la concentration accrue des ventes dans les points de vente de détail, qui a été étudiée par les économistes avec des résultats contradictoires40, on peut néanmoins apprécier des différences notables de structuration des ventes selon les circuits. La médiation assurée par les libraires apparaît centrale pour que la diversité virtuelle (la production éditoriale, extrêmement vaste) puisse se transformer en diversité réelle (l’offre effectivement proposée aux lecteurs en magasin). Mais encore faudrait-il différencier entre les librairies selon leur implantation et leur taille. Les établissements de second niveau, c’est-à-dire les petites librairies et les maisons de la presse, sont généralement plus dépendantes des titres fortement médiatisés41.

    46L’enquête menée par François Moreau et Stéphanie Peltier en 2011 sur la diversité culturelle dans le secteur du livre fait apparaître que si les librairies (petites et grandes) proposent un nombre de références inférieur à celles des grandes surfaces culturelles, permettant a priori une variété consommée moindre, elles accordent une place plus importante aux titres confidentiels et aux petites maisons d’édition, dont la production est moins « noyée » et mieux soutenue42. L’Observatoire du livre et de l’écrit souligne également que le rôle des librairies indépendantes demeure primordial pour des secteurs éditoriaux comme la littérature générale, où elles représentent 45 % des ventes en 2008 (contre 25 % dans les grandes surfaces spécialisées) et les sciences humaines (56 % des ventes, contre 26 % en GSS)43. Un constat qu’illustre la politique de Baptiste Gros, qui a repris en 2018 une librairie à Bergerac :

    « Le dernier Houellebecq [Sérotonine] on l’a tous, c’est une évidence. Mais en plus chez moi, il y aura des pépites. Sur mes tables, on trouve 70 % de bestsellers, 30 % de petits éditeurs peu connus, mais bien choisis44. »

    47L’espace consacré aux nouveautés grand format de littérature générale dans une librairie du Nord de Paris à la veille des fêtes de Noël permet de visualiser de manière très concrète la spécificité du circuit indépendant. Sur les 50 titres répartis en piles de deux ou trois exemplaires sur une table en longueur située au mitan du magasin, 29 peuvent être rattachés à de grandes maisons généralises (Gallimard, Flammarion, Le Seuil, Grasset, POL, L’Olivier). Certaines de ces maisons comptent jusqu’à cinq titres différents, à l’image de Gallimard. Le reste se répartit entre des petites maisons d’édition plus ou moins confidentielles comme Les éditions de l’Ogre (un titre), Cambourakis (trois titres), Zoé (deux titres), Les éditions du commun (un titre), Les éditions du sonneur (un titre), Notabilia (un titre). La gérante explique ses choix de la façon suivante :

    « Je privilégie de plus en plus les petits. J’essaie de lutter contre la politique d’envahissement des tables de certains grands éditeurs. Au final, je voudrais ne pas avoir plus d’un tiers de titres “obligés” ou nécessaires, et ensuite me faire plaisir. »

    Tableau 4. – Les meilleures ventes en librairies indépendantes en 2019.

    Titre

    Auteur

    Éditeur

    Sérotonine

    M. Houellebecq

    Flammarion

    La Panthère des neiges (prix Renaudot)

    S. Tesson

    Gallimard

    Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (prix Goncourt)

    J.-P. Dubois

    Le Seuil

    Astérix. La fille de Vercingétorix (BD)

    J.-Y. Ferri et D. Conrad

    Albert René

    Les Indes fourbes (BD)

    A. Ayroles et J. Guarnido

    Delcourt

    Soif

    A. Nothomb

    Albin Michel

    Les Furtifs

    A. Damasio

    La Volte

    Les Gratitudes

    D. de Vigan

    Lattès

    Sorcières. La puissance invaincue des femmes

    M. Chollet

    Zones

    Né d’aucune femme

    F. Bouysse

    La Manufacture de livres

    Source : L’Observatoire de la librairie.

    Tableau 5. – Panel GfK des meilleures ventes en 2019.

    Astérix ; La fille de Vercingétorix

    J.-Y. Ferri et Didier Conrad

    Albert René

    La jeune fille et la nuit

    G. Musso

    Le Livre de poche

    La vie secrète des écrivains

    G. Musso

    Calmann-Levy

    Sérotonine

    M. Houellebecq

    Flammarion

    Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon (prix Goncourt)

    J.-P. Dubois

    Le Seuil

    Changer l’eau des fleurs (prix des lecteurs du Livre de poche)

    V. Perrin

    Le Livre de poche

    La Panthère des neiges (prix Renaudot)

    S. Tesson

    Gallimard

    La Tresse

    L. Colombani

    Le Livre de poche

    Il est grand temps de rallumer les étoiles

    V. Grimaldi

    Le Livre de poche

    Ta deuxième vie commence quand tu comprends que tu n’en as qu’une

    R. Giordano

    Pocket

    Source : panel Gfk.

    48Une comparaison entre les « meilleures ventes45 » enregistrées par le panel des librairies indépendantes de l’Observatoire de la librairie en 2019 et celles relevées par le panel de l’institut GfK, qui s’appuie sur tout type de points de vente, est une autre manière d’illustrer la valorisation différentielle des ouvrages selon les circuits de vente46 (tableaux 4 et 5, supra).

    49Les deux palmarès comportent quatre titres en commun, bien qu’à des places différentes : l’incontournable bande-dessinée Astérix et trois romans (de Michel Houellebecq, Jean-Paul Dubois et Sylvain Tesson), les deux derniers ayant remporté un prix littéraire prestigieux. Une très grosse sortie commerciale comme le tome 38 d’Astérix (1,5 million d’exemplaires vendus) n’apparaît qu’en quatrième place dans le palmarès des librairies indépendantes, alors qu’il est premier dans le panel GfK. De même, on constate une forte présence du format poche dans le palmarès de GfK (4 titres du Livre de poche, 1 de Pocket), avec des auteurs habitués au succès comme Guillaume Musso, Laetitia Colombani et Virginie Grimaldi, alors que les librairies adhérentes à l’Observatoire de la librairie favorisent plutôt les grands formats, sur lesquels les risques sont plus importants. Ces dernières classent par ailleurs dans leurs meilleures ventes deux titres de maisons d’édition plutôt confidentielles, La Volte et La Manufacture de livres47. Quant à l’essai de Mona Cholet situé en 9e position dans le palmarès des librairies indépendantes, Sorcières. La Puissance invaincue des femmes (éditions Zones-La Découverte), il n’est que 47e dans le circuit de la grande distribution, confirmant bien le rôle de découvreurs et d’amplificateurs de succès des premières.

    50Ce rôle est d’autant plus célébré par les éditeurs qu’ils ont pu constater l’influence des libraires dans le succès d’auteurs peu connus grâce à la légitimité de leurs recommandations, suivant l’adage souvent cité de Jérôme Lindon : « les librairies créent le son, les grandes surfaces l’amplifient ». Le succès colossal du petit ouvrage de Stéphane Hessel, Indignez vous !, paru en 2010 chez un tout petit éditeur, Indigène éditions, a ainsi été largement porté par les libraires, de même que Matin brun de Franck Pavloff (Éditions Cheyne) en 1998. Des auteurs reconnus aujourd’hui, tels que Laurent Gaudé (Actes Sud) ou Carole Martinez (Gallimard) soulignent régulièrement ce que leur succès doit à la reconnaissance précoce des libraires, qui se trouvent ainsi placés aux avants postes de la légitimation littéraire.

    51Certains éditeurs dépendent par conséquent plus fortement de la bonne santé de la librairie indépendante, du fait de la structure et de la tonalité de leur catalogue. C’est particulièrement le cas en littérature, qui représente globalement 30 % du chiffre d’affaires des librairies, contre 20 % sur Internet48. Bruno Caillet, le directeur de la diffusion du groupe Madrigall (Gallimard et Flammarion), affirme ainsi que les librairies indépendantes sont pour son groupe une priorité :

    « Elles représentent plus de 40 % de notre chiffre d’affaires. En littérature, leur part dépasse souvent 50 %, et ce même pour les meilleures ventes – comme Le Lambeau [Philippe Lançon, Gallimard] ou L’Art de perdre [Alice Zeniter, Flammarion] qui sont pourtant largement diffusés dans tous les réseaux49. »

    52Les libraires, notamment de petite taille, sont sensibles à cette valorisation de leur travail par les éditeurs, sans pouvoir pour autant se permettre de faire l’impasse sur la production des grosses maisons, comme le souligne la responsable d’une petite structure :

    « Si je dois faire le choix entre un titre Hachette et un titre Gallimard, avec le différentiel de remise, je choisis évidemment le second. Pourtant, on ne peut pas se passer de Hachette, ils sont incontournables en littérature, en jeunesse. »

    53Les maisons d’édition de taille intermédiaire telles qu’Actes Sud ou L’école des loisirs en jeunesse, de même que les petites maisons à forte identité littéraire, tendent également à valoriser les librairies indépendantes, du fait d’une certaine homologie de position et d’intérêt. À la rentrée littéraire 2019, les maisons d’édition Liana Levi et Gallmeister ont ainsi fait imprimer sur la quatrième de couverture de leurs ouvrages la mention « Un livre a le même prix partout », en soutien à la campagne initiée par le SLF sur le prix unique du livre. Autre exemple, une maison d’édition comme Allia, qui réalise 70 % de son chiffre d’affaires avec des ouvrages de fonds, accorde une remise supplémentaire de 2 % aux librairies qui s’engagent à promouvoir les titres de plus de deux ans de son catalogue.

    54Tout cela va dans le sens de l’article 2 de la loi Lang, qui valorise le travail qualitatif, c’est-à-dire le travail de soutien effectué par les libraires en direction d’auteurs, de collections ou de maisons d’édition plus confidentielles. Si les libraires ont toujours peiné à voir ce service reconnu de manière tangible par les éditeurs, il est symptomatique que certaines maisons aient, ces dernières années, fait le geste d’améliorer les conditions commerciales des librairies indépendantes. Les lignes ont bougé au début des années 2010, avec la publication de l’étude sur leur situation financière commandée par le SLF, qui fit beaucoup de bruit lors de la première édition des Rencontres nationales de la librairie à Lyon50. Le groupe Flammarion décide alors d’accorder aux librairies deux points de remise supplémentaires pour les titres du fonds de plus de deux ans et de créditer les retours au bout de trente jours, au lieu de soixante. Hachette annonce également un crédit retour à trente jours pour les libraires labellisées LIR.

    55Les conditions commerciales ont donc quelque peu évolué en termes de points de remise et de délais de paiement, même si elles sont loin d’être jugées satisfaisantes par les libraires. Les disparités demeurent fortes entre grosses et petites structures, ces dernières ayant plus de mal à négocier avec les diffuseurs. Ce chantier reste donc une priorité pour le SLF, qui cherche à imposer une remise minimale de 36 % pour toutes les librairies, quelle que soit leur taille51. La publication d’une tribune dans Le Monde du 25 juin 2019 signée par Xavier Moni et Maya Flandin, respectivement président du SLF et présidente de la commission commerciale du même SLF, a contribué à réactiver les tensions en appelant à « un meilleur partage de la valeur au sein de notre filière et à une concurrence plus équitable avec la vente en ligne52 ». Les signataires rappelaient aux éditeurs leur responsabilité découlant de la loi Lang, et pointaient en particulier les pratiques commerciales d’Hachette livre :

    « Hachette livre, numéro 1 de l’édition en France et “pépite du royaume Lagardère” comme le titrait Le Monde en avril 2018 a, malgré sa rentabilité enviable, les conditions commerciales les moins avantageuses, particulièrement pour les plus petites librairies. »

    56La tribune déclenchera la colère de la direction d’Hachette et son boycott des Rencontres nationales de la librairie de Marseille organisées quelques jours plus tard, signe d’un apaisement tout relatif entre libraires et éditeurs. Mais si certaines maisons d’édition renâclent à accorder aux librairies indépendantes des conditions commerciales venant reconnaître le travail qualitatif accompli, elles ont compris que ces dernières étaient vitales pour leur activité, en dépit (ou du fait), de leur part de marché en déclin. Elles ne les considèrent plus comme avant la loi Lang, « lorsque les libraires étaient peu de choses pour les éditeurs. De simples interlocuteurs de commerce53 ». Un indice de ce changement de perception est l’apparition d’un nouvel intitulé de poste en maison d’édition, celui de chargé de relations libraires, ou encore de responsable de la surdiffusion, la terminologie variant d’une maison à l’autre. Opérant à la frontière du commercial et de la communication, ce nouvel intermédiaire est chargé d’établir un lien direct avec les libraires et de compléter le travail des représentants pour défendre les titres. Il reflète la montée en puissance du pouvoir de prescription des libraires. Souvent d’anciens libraires eux-mêmes, les chargés de relations libraires supervisent les tournées d’auteurs en librairies, envoient des informations régulières et les nouveautés en service de presse (un privilège autrefois réservé aux seuls critiques littéraires), ou organisent des opérations de promotion ciblées.

    57Autre signe de changement, les réunions de présentation de la rentrée littéraire à destination des libraires se sont banalisées. Elles sont généralement organisées dans des lieux prestigieux (Maison de la Chimie, Bibliothèque nationale de France, etc.) entre mai et juin et accueillent des libraires venus de tout le territoire. Le Seuil est la première maison à avoir programmé ces réunions dans les années 1990, qui se sont aujourd’hui multipliées à l’initiative des maisons littéraires et des diffuseurs. Convaincre les libraires, les sensibiliser à leur production est devenu un enjeu central pour les maisons d’édition, qui prennent en charge leurs frais de déplacement.

    58On voit que les relations entre le maillon de l’édition et celui de la librairie demeurent un sujet complexe non exempt de tensions et d’incompréhensions. Il n’en reste pas moins que les positions ont bougé depuis les années 2000, du fait notamment d’un regroupement des libraires indépendants derrière leur syndicat et d’une prise de conscience des responsables publics, comme d’une grande partie des maisons d’édition, de l’importance spécifique du réseau des librairies pour l’ensemble de la chaîne du livre. Tout cela participe du renouveau des librairies indépendantes observable depuis les années 2000, alors qu’un faisceau d’évolutions tant sur le plan des structures que des acteurs ont convergé pour créer un environnement plus favorable à ces dernières. Un tel phénomène n’est évidemment pas spécifique à la France, même s’il y présente des caractéristiques particulières. Le détour par la Grande-Bretagne dans le chapitre suivant permettra de mieux saisir ce qui relève de phénomènes transnationaux liés à la structuration de la filière du livre dans son ensemble et ce qui est imputable aux caractères « locaux ».

    Notes de bas de page

    1Maspero François, « Le combat de l’indépendance », entretien sur Médiapart, 25 septembre 2014, [https://www.youtube.com/watch?v=qFsk5nFtnH8], consulté le 4 juillet 2023.

    2Les défaillances sont plus difficiles à quantifier, ces dernières n’étant pas toujours signalées. Selon les diffuseurs, 10 % du parc de librairies bouge chaque année, soit de 200 à 250 librairies qui ferment ou changent de propriétaire.

    3Le CNL répertorie 62 créations de librairies « relevant presque toutes du code d’activité Insee 47.61Z » en 2017, 79 en 2018, 68 en 2019, 59 en 2020, 140 en 2021. Sont exclues du comptage les GSS, la plupart des maisons de la presse, les librairies de musée, ou encore les librairies spécialisées en manga, dont l’explosion récente contribuerait à brouiller les chiffres, [https://centrenationaldulivre.fr/actualites/nouvelle-annee-recordpour-la-librairie-francaise-142-creations-de-librairies-en-France], consulté le 13 août 2023.

    4Normand Clarisse, art. cité.

    5Axiales pour le SLF, « Créateurs et repreneurs de libraire : profils et regards sur le métier (2019-1er trimestre 2022) », 2022, p. 19.

    6Source : Syndicat de la librairie française, « Rapport de branche du commerce de détail de livres. Convention collective nationale de la librairie. Données 2020 », septembre 2021, [https://www.syndicat-librairie.fr/le-reseau-des-librairies/etudes-rapports], consulté le 4 juillet 2023. Les données couvrent l’ensemble des établissements ayant pour activité principale le commerce de détail de livres, à l’exclusion des grandes surfaces culturelles.

    7Normand Clarisse, art. cité.

    8Les données fournies par le cabinet Axiales sur la période 2019-2022 confirment encore ces résultats : les repreneurs/créateurs de librairie sont à 67 % de femmes, 56,5 % ont moins de 45 ans ; 54 % ont une expérience préalable dans le domaine du livre (35 % sont d’anciens librairies). Axiales, loc. cit., p. 38.

    9Axiales, loc. cit., p. 39.

    10Leblanc Frédérique, Libraire : un métier, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1998 ; Benhamou Françoise, « Librairies en Rhône-Alpes. Les deux figures du libraire : le commerçant et le militant », étude commanditée par l’ARALD, 2007.

    11Source : Booksellers Association. Cité in Mansfield Katie, « Trade celebrates Independent Bookshop Week », The Bookseller, 17 juin 2019.

    12Bourdieu Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1979, p. 415.

    13Leblanc Frédérique, op. cit.

    14Leblanc Frédérique, « Être commerçant dans l’est parisien, une opportunité pour “gentrifieur” », Ethnologie française, no 165, 2017, p. 87-98.

    15Sur ce phénomène, voir Berrebi-Hoffmann Isabelle, Bureau Marie-Christine et Lallement Michel, Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social, Paris, Le Seuil, 2018.

    16Legendre Bertrand, « Pourquoi veulent-ils devenir éditeurs ? », Communication & Langages, no 132, 2002, p. 77-89.

    17Sur les lectures de salut, voir Mauger Gérard et Poliak Claude, « Les usages sociaux de la lecture », Actes de la recherche en sciences sociales, no 123, 1998, p. 3-24.

    18Chiapello Ève, Artistes versus managers : le management culturel face la critique artistique, Paris, Métailié, coll. « Leçons de choses », 1998.

    19Sur l’enjeu de la professionnalisation, se reporter au chapitre v.

    20Benhamou Françoise, loc. cit.

    21Propos sur le métier de libraire, op. cit., p. 27.

    22Mariette Audrey, « L’étape de la distribution », in Gwenaëlle Rot et Laure de Verdalle (dir.), Le Cinéma, travail et organisation, Paris, La Dispute, 2013, notamment p. 75.

    2340 % des projets se concrétiseraient à l’issue de la formation d’après l’INFL.

    24La formation représente un coût total de 3 150 euros HT en 2020.

    25Observatoire Société et Consommation, « Étude de la clientèle de la librairie indépendante », réalisée pour le SLF, 2019 ; Kellenberger Sonja et Raffin Fabrice, « De l’espace livre au lieu de vie. Usages et représentations des librairies indépendantes dans la ville », Paris, BPI/Centre Pompidou, 2011.

    26Voir Noël Sophie, « Les petits éditeurs critiques et la presse écrite : une relation ambiguë », Communication & Langages, no 163, mars 2010, p. 29-46.

    27Sur ces propriétés, voir notamment Lafarge Géraud et Marchetti Dominique, « Les hiérarchies de l’information. Les légitimités “professionnelles” des étudiants en journalisme », Sociétés contemporaines, no 106, 2017, p. 21-44 ; ainsi que Lafarge Géraud, Les Diplômés du journalisme. Sociologie générale de destins singuliers, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2019.

    28Lançon Philippe, « Dissoudre le lecteur », Libération, 30 octobre 2020.

    29Miller Laura J., Reluctant Capitalists. Bookselling and the Culture of Consumption, Chicago, University of Chicago Press, 2006.

    30La base de données Europresse n’a pas pu être utilisée pour The Guardian, l’archivage de ce titre ayant débuté en 2019. The Guardian a été choisi du fait de sa forte coloration culturelle, qui en fait l’un des journaux (avec The Observer pour l’édition du dimanche) accordant le plus d’attention au secteur du livre au sens large au Royaume-Uni.

    31Une enquête conduite sur le traitement médiatique des librairies indépendantes pendant les deux périodes de confinement le montre clairement. Voir Alexis Lucie et Noël Sophie, « Ouvrez les librairies ! Le traitement médiatique de la librairie indépendante face aux sites de vente en ligne et aux grandes enseignes en période de confinement », Médiation et Information, no 52, 2023, p. 29-38.

    32Voir Benhamou Françoise, « Pourquoi le livre a gagné la bataille du “commerce essentiel” », Livres Hebdo, 15 mai 2021.

    33Sur cette matrice, voir Surel Yves, L’État et le livre. Les politiques publiques du livre en France (1975-1993), Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques politiques », 1997.

    34Loi dite « Darcos » visant à « améliorer l’économie du livre et à renforcer l’équité et la confiance entre ses acteurs », adoptée le 6 octobre 2021 par l’Assemblée nationale. Cette loi, qui impose 3 euros de frais de port pour un panier d’achat inférieur à 35 euros, vient en prolongement de la prise en charge par le gouvernement des frais d’envoi de livres pendant le confinement afin de lutter contre la distorsion de concurrence des sites de vente en ligne.

    35[https://www.parislibrairies.fr/list-10335/mon-libraire-ce-heros/], consulté le 5 juillet 2023.

    36Sur ce conflit, voir Legendre Bertrand, Ce que le numérique fait aux livres, Fontaine, Presses universitaires de Grenoble, 2019, p. 103-104.

    37Selon Pierre Bourdieu, le pôle de production restreinte se caractérise par un cycle de production lent et un important décalage temporel entre l’offre et la demande. Il est constitué de biens culturels s’adressant à un public limité et dépend de la reconnaissance de quelques découvreurs. À l’opposé, le pôle de grande production connaît un cycle de production rapide de biens destinés au grand public, et est tributaire de différentes instances de promotion. Voir Bourdieu Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1998 (1992).

    38Les ouvrages de fonds, aux ventes régulières et parfois très longues, s’opposent aux nouveautés, c’est-à-dire aux titres publiés il y a moins d’un an. Certaines nouveautés d’aujourd’hui sont évidemment appelées à devenir le fonds de demain, le phénomène devant s’observer de manière non statique.

    39Donnat Olivier, « Évolution de la diversité consommée sur le marché du livre, 2007-2016 », Culture Études, no 3, 2018, p. 17. Sur les best-sellers, nous renvoyons à Bessard-Banquy Olivier, Ducas Sylvie et Gefen Alexandre, Best-sellers. L’industrie du succès, Paris, Armand Colin, 2021.

    40Voir Valdenaire Karine, Concentration économique et diversité culturelle : le cas du livre en France, thèse d’économie, dir. Joëlle Farchy, Paris, université Panthéon-Sorbonne, 2003 ; et Benhamou Françoise et Peltier Stéphanie, « Une méthode multicritère d’évaluation de la diversité culturelle : application à l’édition de livres en France », in Xavier Greffe (dir.), Création et diversité au miroir des industries culturelles. Actes des Journées d’économie culturelle, Paris, ministère de la Culture/DEPS, 2006, p. 313-344.

    41Abensour Corinne et Legendre Bertrand, « Libraires et médiation du livre de jeunesse », Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 2005, no 1, 2005, p. 1-8.

    42Moreau François et Peltier Stéphanie, « La diversité culturelle dans l’industrie du livre en France (2003-2007) », Culture Études, no 4, 2011, p. 1-16.

    43Moscovitz Cécile, « Qui vend quoi ? », Observatoire du livre et de l’écrit en Île-de-France (MOTif), mars 2009, p. 7.

    44Propos tenus au Salon du livre de Paris lors du débat sur le thème « Profession libraire », le 18 mars 2019.

    45On ne peut s’empêcher de trouver surprenante l’adoption de la catégorie de « meilleures ventes » dans des librairies indépendantes cherchant à se distinguer des logiques commerciales des autres circuits. Un tel signal peut être interprété comme une intériorisation des logiques mêmes qu’elles cherchent à combattre.

    46L’Observatoire de la librairie, créé par le SLF, est constitué d’un panel de plus de 400 librairies, dont le chiffre d’affaires global représente un tiers de l’activité de la librairie indépendante. GfK est un institut d’études spécialisé dans les biens culturels qui collecte les données de vente en sortie de caisse de 4 000 points de vente en France (GSC, GSA et librairies de premier niveau et de proximité). Les librairies indépendantes font de ce fait également partie du panel GfK, ce qui vient sans doute atténuer certaines tendances.

    47Le roman de Franck Bouysse (Né d’aucune femme, Éditions La Manufacture de livres), a remporté le Grand Prix des lectrices du magazine Elle et le prix des Libraires en 2020.

    48Ce chiffre est de plus en légère baisse sur Internet (il était de 24 % en 2007-2009). Source : GfK pour le SLF, 2017.

    49Cité in Leduc Pauline, « Entretien avec Bruno Caillet », Livres Hebdo, no 1205, 15 février 2019.

    50Xerfi/Syndicat de la librairie français/ministère de la Culture et de la Communication-dgmic/sll, « La situation économique et financière des librairies indépendantes », 2013.

    51En parallèle d’autres revendications, comme une meilleure répartition des frais de transport entre éditeurs et libraires et un tarif postal plus avantageux pour concurrencer Internet.

    52Moni Xavier et Flandin Maya, « Libraires indépendants : la passion, mais à quel prix ? », Le Monde, 25 juin 2019.

    53Jean-Marie Ozanne, propos tenus lors des RNL de Marseille, le 30 juin 2019.

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    1Maspero François, « Le combat de l’indépendance », entretien sur Médiapart, 25 septembre 2014, [https://www.youtube.com/watch?v=qFsk5nFtnH8], consulté le 4 juillet 2023.

    2Les défaillances sont plus difficiles à quantifier, ces dernières n’étant pas toujours signalées. Selon les diffuseurs, 10 % du parc de librairies bouge chaque année, soit de 200 à 250 librairies qui ferment ou changent de propriétaire.

    3Le CNL répertorie 62 créations de librairies « relevant presque toutes du code d’activité Insee 47.61Z » en 2017, 79 en 2018, 68 en 2019, 59 en 2020, 140 en 2021. Sont exclues du comptage les GSS, la plupart des maisons de la presse, les librairies de musée, ou encore les librairies spécialisées en manga, dont l’explosion récente contribuerait à brouiller les chiffres, [https://centrenationaldulivre.fr/actualites/nouvelle-annee-recordpour-la-librairie-francaise-142-creations-de-librairies-en-France], consulté le 13 août 2023.

    4Normand Clarisse, art. cité.

    5Axiales pour le SLF, « Créateurs et repreneurs de libraire : profils et regards sur le métier (2019-1er trimestre 2022) », 2022, p. 19.

    6Source : Syndicat de la librairie française, « Rapport de branche du commerce de détail de livres. Convention collective nationale de la librairie. Données 2020 », septembre 2021, [https://www.syndicat-librairie.fr/le-reseau-des-librairies/etudes-rapports], consulté le 4 juillet 2023. Les données couvrent l’ensemble des établissements ayant pour activité principale le commerce de détail de livres, à l’exclusion des grandes surfaces culturelles.

    7Normand Clarisse, art. cité.

    8Les données fournies par le cabinet Axiales sur la période 2019-2022 confirment encore ces résultats : les repreneurs/créateurs de librairie sont à 67 % de femmes, 56,5 % ont moins de 45 ans ; 54 % ont une expérience préalable dans le domaine du livre (35 % sont d’anciens librairies). Axiales, loc. cit., p. 38.

    9Axiales, loc. cit., p. 39.

    10Leblanc Frédérique, Libraire : un métier, Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques sociales », 1998 ; Benhamou Françoise, « Librairies en Rhône-Alpes. Les deux figures du libraire : le commerçant et le militant », étude commanditée par l’ARALD, 2007.

    11Source : Booksellers Association. Cité in Mansfield Katie, « Trade celebrates Independent Bookshop Week », The Bookseller, 17 juin 2019.

    12Bourdieu Pierre, La Distinction. Critique sociale du jugement, Paris, Minuit, coll. « Le sens commun », 1979, p. 415.

    13Leblanc Frédérique, op. cit.

    14Leblanc Frédérique, « Être commerçant dans l’est parisien, une opportunité pour “gentrifieur” », Ethnologie française, no 165, 2017, p. 87-98.

    15Sur ce phénomène, voir Berrebi-Hoffmann Isabelle, Bureau Marie-Christine et Lallement Michel, Makers. Enquête sur les laboratoires du changement social, Paris, Le Seuil, 2018.

    16Legendre Bertrand, « Pourquoi veulent-ils devenir éditeurs ? », Communication & Langages, no 132, 2002, p. 77-89.

    17Sur les lectures de salut, voir Mauger Gérard et Poliak Claude, « Les usages sociaux de la lecture », Actes de la recherche en sciences sociales, no 123, 1998, p. 3-24.

    18Chiapello Ève, Artistes versus managers : le management culturel face la critique artistique, Paris, Métailié, coll. « Leçons de choses », 1998.

    19Sur l’enjeu de la professionnalisation, se reporter au chapitre v.

    20Benhamou Françoise, loc. cit.

    21Propos sur le métier de libraire, op. cit., p. 27.

    22Mariette Audrey, « L’étape de la distribution », in Gwenaëlle Rot et Laure de Verdalle (dir.), Le Cinéma, travail et organisation, Paris, La Dispute, 2013, notamment p. 75.

    2340 % des projets se concrétiseraient à l’issue de la formation d’après l’INFL.

    24La formation représente un coût total de 3 150 euros HT en 2020.

    25Observatoire Société et Consommation, « Étude de la clientèle de la librairie indépendante », réalisée pour le SLF, 2019 ; Kellenberger Sonja et Raffin Fabrice, « De l’espace livre au lieu de vie. Usages et représentations des librairies indépendantes dans la ville », Paris, BPI/Centre Pompidou, 2011.

    26Voir Noël Sophie, « Les petits éditeurs critiques et la presse écrite : une relation ambiguë », Communication & Langages, no 163, mars 2010, p. 29-46.

    27Sur ces propriétés, voir notamment Lafarge Géraud et Marchetti Dominique, « Les hiérarchies de l’information. Les légitimités “professionnelles” des étudiants en journalisme », Sociétés contemporaines, no 106, 2017, p. 21-44 ; ainsi que Lafarge Géraud, Les Diplômés du journalisme. Sociologie générale de destins singuliers, Rennes, Presses universitaires de Rennes, coll. « Res Publica », 2019.

    28Lançon Philippe, « Dissoudre le lecteur », Libération, 30 octobre 2020.

    29Miller Laura J., Reluctant Capitalists. Bookselling and the Culture of Consumption, Chicago, University of Chicago Press, 2006.

    30La base de données Europresse n’a pas pu être utilisée pour The Guardian, l’archivage de ce titre ayant débuté en 2019. The Guardian a été choisi du fait de sa forte coloration culturelle, qui en fait l’un des journaux (avec The Observer pour l’édition du dimanche) accordant le plus d’attention au secteur du livre au sens large au Royaume-Uni.

    31Une enquête conduite sur le traitement médiatique des librairies indépendantes pendant les deux périodes de confinement le montre clairement. Voir Alexis Lucie et Noël Sophie, « Ouvrez les librairies ! Le traitement médiatique de la librairie indépendante face aux sites de vente en ligne et aux grandes enseignes en période de confinement », Médiation et Information, no 52, 2023, p. 29-38.

    32Voir Benhamou Françoise, « Pourquoi le livre a gagné la bataille du “commerce essentiel” », Livres Hebdo, 15 mai 2021.

    33Sur cette matrice, voir Surel Yves, L’État et le livre. Les politiques publiques du livre en France (1975-1993), Paris, L’Harmattan, coll. « Logiques politiques », 1997.

    34Loi dite « Darcos » visant à « améliorer l’économie du livre et à renforcer l’équité et la confiance entre ses acteurs », adoptée le 6 octobre 2021 par l’Assemblée nationale. Cette loi, qui impose 3 euros de frais de port pour un panier d’achat inférieur à 35 euros, vient en prolongement de la prise en charge par le gouvernement des frais d’envoi de livres pendant le confinement afin de lutter contre la distorsion de concurrence des sites de vente en ligne.

    35[https://www.parislibrairies.fr/list-10335/mon-libraire-ce-heros/], consulté le 5 juillet 2023.

    36Sur ce conflit, voir Legendre Bertrand, Ce que le numérique fait aux livres, Fontaine, Presses universitaires de Grenoble, 2019, p. 103-104.

    37Selon Pierre Bourdieu, le pôle de production restreinte se caractérise par un cycle de production lent et un important décalage temporel entre l’offre et la demande. Il est constitué de biens culturels s’adressant à un public limité et dépend de la reconnaissance de quelques découvreurs. À l’opposé, le pôle de grande production connaît un cycle de production rapide de biens destinés au grand public, et est tributaire de différentes instances de promotion. Voir Bourdieu Pierre, Les Règles de l’art. Genèse et structure du champ littéraire, Paris, Le Seuil, coll. « Points », 1998 (1992).

    38Les ouvrages de fonds, aux ventes régulières et parfois très longues, s’opposent aux nouveautés, c’est-à-dire aux titres publiés il y a moins d’un an. Certaines nouveautés d’aujourd’hui sont évidemment appelées à devenir le fonds de demain, le phénomène devant s’observer de manière non statique.

    39Donnat Olivier, « Évolution de la diversité consommée sur le marché du livre, 2007-2016 », Culture Études, no 3, 2018, p. 17. Sur les best-sellers, nous renvoyons à Bessard-Banquy Olivier, Ducas Sylvie et Gefen Alexandre, Best-sellers. L’industrie du succès, Paris, Armand Colin, 2021.

    40Voir Valdenaire Karine, Concentration économique et diversité culturelle : le cas du livre en France, thèse d’économie, dir. Joëlle Farchy, Paris, université Panthéon-Sorbonne, 2003 ; et Benhamou Françoise et Peltier Stéphanie, « Une méthode multicritère d’évaluation de la diversité culturelle : application à l’édition de livres en France », in Xavier Greffe (dir.), Création et diversité au miroir des industries culturelles. Actes des Journées d’économie culturelle, Paris, ministère de la Culture/DEPS, 2006, p. 313-344.

    41Abensour Corinne et Legendre Bertrand, « Libraires et médiation du livre de jeunesse », Les Enjeux de l’information et de la communication, vol. 2005, no 1, 2005, p. 1-8.

    42Moreau François et Peltier Stéphanie, « La diversité culturelle dans l’industrie du livre en France (2003-2007) », Culture Études, no 4, 2011, p. 1-16.

    43Moscovitz Cécile, « Qui vend quoi ? », Observatoire du livre et de l’écrit en Île-de-France (MOTif), mars 2009, p. 7.

    44Propos tenus au Salon du livre de Paris lors du débat sur le thème « Profession libraire », le 18 mars 2019.

    45On ne peut s’empêcher de trouver surprenante l’adoption de la catégorie de « meilleures ventes » dans des librairies indépendantes cherchant à se distinguer des logiques commerciales des autres circuits. Un tel signal peut être interprété comme une intériorisation des logiques mêmes qu’elles cherchent à combattre.

    46L’Observatoire de la librairie, créé par le SLF, est constitué d’un panel de plus de 400 librairies, dont le chiffre d’affaires global représente un tiers de l’activité de la librairie indépendante. GfK est un institut d’études spécialisé dans les biens culturels qui collecte les données de vente en sortie de caisse de 4 000 points de vente en France (GSC, GSA et librairies de premier niveau et de proximité). Les librairies indépendantes font de ce fait également partie du panel GfK, ce qui vient sans doute atténuer certaines tendances.

    47Le roman de Franck Bouysse (Né d’aucune femme, Éditions La Manufacture de livres), a remporté le Grand Prix des lectrices du magazine Elle et le prix des Libraires en 2020.

    48Ce chiffre est de plus en légère baisse sur Internet (il était de 24 % en 2007-2009). Source : GfK pour le SLF, 2017.

    49Cité in Leduc Pauline, « Entretien avec Bruno Caillet », Livres Hebdo, no 1205, 15 février 2019.

    50Xerfi/Syndicat de la librairie français/ministère de la Culture et de la Communication-dgmic/sll, « La situation économique et financière des librairies indépendantes », 2013.

    51En parallèle d’autres revendications, comme une meilleure répartition des frais de transport entre éditeurs et libraires et un tarif postal plus avantageux pour concurrencer Internet.

    52Moni Xavier et Flandin Maya, « Libraires indépendants : la passion, mais à quel prix ? », Le Monde, 25 juin 2019.

    53Jean-Marie Ozanne, propos tenus lors des RNL de Marseille, le 30 juin 2019.

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