La route de France
République tchèque
p. 463-470
Note de l’auteur
Traduit du tchèque par Antoine MarèsTexte intégral
La découverte de la France1
1Je suis arrivé au français par le chemin le plus simple qui soit. Dans les années 1960, le français était obligatoire dans les lycées à orientation littéraire alors que l’anglais était étudié dans les lycées scientifiques. Le premier livre que j’ai lu alors était une version raccourcie et simplifiée de L’Île mystérieuse de Jules Verne. Ces adaptations scolaires de textes français étaient éditées par les Russes et je ne sais plus du tout comment je suis tombé sur ce livre : visiblement, il m’est arrivé par l’école. C’était pratique : une syntaxe élémentaire, un lexique limité avec un glossaire. J’y ai étudié le passé simple et je m’y suis exercé sur les formes des verbes irréguliers.
2Après le lycée, je suis venu pour la première fois en France en été 1968 dans le cadre d’un chantier international de la jeunesse. C’étaient surtout les universités qui les organisaient et, si je ne m’abuse, j’avais découvert cette possibilité lors des examens d’entrée à la faculté de Lettres, sur un tableau d’affichage. Pour 700 couronnes (ce qui était une somme assez modeste), j’ai obtenu un visa pour la France et un visa de transit par l’Allemagne, un billet de train et 30 francs d’argent de poche. Cette somme n’était vraiment pas élevée : l’équivalent de dix livres de poche, de trente paquets de gauloises ou de trente tickets de métro. Nous devions « œuvrer » dans une petite commune du milieu de la France, Montsauche, en plein Morvan, merveilleux parc naturel où il n’y avait aucun travail pour nous. Le sympathique maire des lieux nous a envoyés couper l’herbe des fossés le long de la chaussée et aider les maçons à réparer les murets du cimetière. Le soir, il nous accueillait avec du pernod dans le bar local. Le rythme de vie était lent, c’était charmant et amusant : pour moi, la première bouffée de cette « douceur de vivre » française, jusqu’à aujourd’hui l’article touristique français le plus fameux. J’entendais enfin le français vivant et, dans la petite église du village, le latin prononcé à la française.
3En 1969, je me suis rendu avec un camarade pour les vendanges en Bourgogne, dans le village de Pommard, haut lieu de la culture viticole bien connu des amateurs. Dans une atmosphère de sympathie à l’égard de la Tchécoslovaquie occupée, les viticulteurs bourguignons étaient disposés à faire quelque chose pour les Tchèques. Je me souviens que dès le premier jour nous foncions dans les rangées de pieds de vigne et que nous remplissions à un rythme élevé nos hottes, laissant les paysans plus âgés du cru derrière nous. Au bout d’une heure, ils nous avaient rattrapés, puis dépassés et, sans mot dire, se sont mis à couper les raisins de notre rangée pour nous aider à maintenir leur tempo. Nous déjeunions et dînions ensemble à une longue table et écoutions comment cette communauté paysanne se divertissait. C’était la « vieille France », la Bourgogne du Colas Breugnon de Romain Rolland.
Mes études
4C’est ainsi que mes voyages en France ont pris fin pour une longue durée. J’ai tout de même étudié le français et la littérature française, j’ai même obtenu mon doctorat, mais je n’y suis revenu que vingt ans plus tard. Si je n’ai pas pour habitude de nourrir en moi le ressentiment, je n’ai pas pardonné cette « sauvagerie » communiste.
5Ce n’était d’ailleurs pas la fin de mes contacts avec la culture française : j’ai commencé par maîtriser convenablement le français et j’ai pris conscience – comme nombre de mes contemporains – que les connaissances linguistiques d’un individu lui permettaient d’accéder à d’autres espaces que celui que constituaient le mensonge quotidien et la stupidité omniprésente.
6Au cours des années 1960, avant l’invasion soviétique du 21 août 1968, la France était très présente même s’il ne s’agissait pas toujours de produits pérennes : le théâtre de l’absurde, l’existentialisme, le Nouveau Roman, la Nouvelle Vague, la nouvelle critique, sans parler de la chanson. Les années 1970 vinrent éteindre tout cela et tentèrent de l’évacuer de la conscience culturelle, mais demeuraient les bibliothèques et les commerces de livres d’occasion. Les étagères de ma bibliothèque commencèrent à se remplir de livres français. Il ne s’agissait pas de publications récentes, mais essentiellement d’ouvrages de l’entre-deux-guerres que je trouvais chez les antiquaires praguois. Un jour, un ami français regarda ma bibliothèque en s’écriant : « Mais tu as les premières éditions de Breton, de Cendrars, de Reverdy… ! » Effectivement, dans les années 1970 et 1980, il était difficile d’obtenir des éditions modernes de qualité, mais se trouvaient chez les antiquaires des fragments des successions des amoureux de la culture française d’avant-guerre, qui avaient acheté les nouveautés françaises au coin de la rue Valentinská et Veleslavinova chez Monsieur Pommeret.
7Lors de mes années estudiantines, je me suis fixé une série d’amours littéraires auxquels je suis resté fidèle : Montaigne, Rabelais, Diderot, Stendhal, Flaubert, Baudelaire, Proust, Camus, Queneau… J’ai alors aussi découvert Georges Brassens, qui m’a beaucoup appris sur les Français.
8Je conserve des souvenirs mélangés de mes années d’études. Dans les années 1970, c’était le temps de la glaciation : le célèbre Jan Otakar Fischer, qui régnait sur la romanistique, se distinguait notamment en effaçant avec une constance admirable nombre de noms français de la carte de la culture tchèque. En revanche, je me rappelle avec plaisir Helena Vondrášková, qui aimait Proust et Colette et qui dirigea mon mémoire sur les traductions tchèques de Baudelaire.
9La personnalité la plus remarquable que j’aie rencontré en dehors de la chaire de romanistique fut Václav Černý, auquel il fut permis de reprendre ses conférences en littérature comparée à la faculté de 1968 à 1970. C’est lui qui m’ouvrit toutes grandes les portes de la culture française. Černý était le disciple des grands comparatistes français : Joseph Bédier, Paul Hazard… Il était le descendant de Gide, de Thibaudet et de toute la Nouvelle Revue française. En somme, il était le produit de la culture française, et cela jusqu’à la diction un peu maniérée de ses conférences, grouillantes de gallicismes. Il nous apprenait à considérer les choses dans un large contexte et sa connaissance en profondeur de la culture française donnait à ses paroles un poids particulier.
10Son cours principal soigneusement élaboré – « Synthèse d’histoire générale de la littérature de notre civilisation » – commençait par un exposé sur le Moyen Âge, sur cette époque culturelle dont il n’était pratiquement pas question ni au collège ni au lycée (et je ne suis pas sûr qu’il en soit autrement de nos jours). Avec ses conférences, sur fond de mon insondable inconscience d’alors, il construisait devant moi une image très vivante de l’époque, qui – comme je l’ai compris ultérieurement – représentait les bases les plus significatives de notre civilisation. L’image d’un jeune monde, encore barbare, qui après l’an 1000 commence à se cultiver avec une dynamique inhabituelle et se saisit avec respect de l’héritage antique, découvre dans une vague puissante de créativité de nouvelles histoires et de nouveaux genres et se livre sur les traces d’Aristote et de Platon à de subtiles spéculations philosophiques. Et c’est précisément Černý qui m’apprit que la France avait joué un rôle irremplaçable dans ce processus. À partir de 1100, elle fut à la tête de cet effort culturel ; pour la première fois ici, la langue nationale (celle du peuple) devint le média d’une production littéraire systématique. Autour de 1100 naquit la première chanson de geste (La Chanson de Roland) et le premier chant des troubadours, un demi-siècle plus tard, le roman courtois, puis d’autres genres : les fabliaux, les épopées animalières, le roman allégorique, les miracles et mystères théâtraux. Ces thèmes et ces formes furent ensuite adaptés dans toute l’Europe avec un retard révélateur : pour ce qui est de la leçon des troubadours, elle fut reprise cinquante ans plus tard dans le nord de la France et en Allemagne, un siècle après en Italie, deux siècles plus tard au Portugal et en Bohême. Semblablement, avec de mêmes décalages, les romans médiévaux envahirent l’Europe avec Tristan et Yseult, les Aventures des Chevaliers de la Table ronde, etc.
11C’est grâce à l’enseignement de Černý que j’ai mieux compris la culture tchèque du Moyen Âge et que j’ai saisi à quel point le débat sur la dépendance de la littérature tchèque par rapport au modèle allemand était provincial. Il a éclairé le fait que seule la France pouvait se prévaloir de la notion anachronique d’« origine » (et cela est encore relatif au vu du substrat latin et gaulois) et que la majorité des textes médiévaux ne sont rien d’autre que des adaptations, des œuvres retravaillées, des créations nouvelles sur une base ancienne. Cela jetait un nouvel éclairage sur le statut de la culture tchèque du Moyen Âge. Il en découlait qu’à la place de la question de l’origine, il fallait en poser une autre : étions-nous présents dans cet espace littéraire homogène et avions-nous participé à ces thèmes et à ces genres ? La réponse était positive, nous en avons été partie prenante même s’il en manquait quelque chose. Le chant des troubadours est parvenu jusqu’à nous et nous avons créé des formes typiques et raffinées de cette poésie, par exemple l’alba, la chanson d’aube. Ce genre se rencontre assez rarement – les adieux des amants qui ont passé la nuit ensemble – dans la vieille poésie occitane (moins de 20 chansons en tout), mais les textes conservés sont toujours très beaux. Ce qui vaut également pour les textes tchèques. Nous n’avons pas de poésie épique, seulement ses échos dans La Chronique de Dalimil ; en revanche, le roman courtois est présent. Les aventures de Tristan ne nous ont pas échappé, à la différence de celles du Graal, substituant l’image du pèlerinage spirituel à celle du pèlerinage sentimentalo-aventurier, ce qui est étonnant si l’on se souvient du haut degré de spiritualité sous le règne de Charles IV, dont témoignent nombre de textes et la Chapelle de tous les saints du château de Karlštejn.
12Dès lors, j’ai commencé à lire systématiquement la littérature française ancienne et j’ai été fasciné par l’extraordinaire productivité de cette époque. En tant que traducteur, je me suis efforcé de traduire dans ce trésor ce qui précisément nous manquait : l’épopée héroïque (La Chanson de Roland), les récits du Graal (La Quête du Saint Graal, roman du début du xiiie siècle).
13Pour ce qui est de ma trajectoire de traducteur, mes premiers essais remontent au collège. C’est cependant à l’université que je me suis consacré plus systématiquement à cette discipline. Avec mon ami Jan Lehár – devenu par la suite un excellent médiéviste – nous avons commencé à travailler sur une anthologie de la poésie française du baroque. Lehár choisissait les textes – il en connaissait le corpus car il avait soutenu son mémoire sur la poésie baroque française (un sujet découvert en France seulement au début des années 1970) – et je les traduisais. J’en présentai des extraits à Václav Černý – qui à l’époque avait été chassé de l’université et poussé à la retraite – et cela lui plut. Cela renforça évidemment ma confiance en moi. Quand, des décennies plus tard, je ressortis ces traductions pratiquement oubliées de mes cartons, je pus m’assurer qu’elles étaient tout à fait satisfaisantes, j’en ai extrait une partie (Jean de Sponde) et je l’ai éditée sous forme de livre.
Traducteur, membre de la rédaction aux éditions Odeon
14Après mon doctorat et une année de service militaire, je suis entré aux éditions Odeon. Je n’appartenais pas à la rédaction des langues romanes – ma tâche concernait la publication de la théorie de la littérature –, mais j’étais en contact régulier avec elle.
15Je commençai rapidement à traduire pour cette dernière. D’excellents spécialistes s’y occupaient de la littérature française : Jan Binder et Alena Hartmanová, tous deux élèves de Černý dans l’après-guerre, Eva Pilařová et Jarmila Fialová. C’étaient des personnalités créatrices qui avaient déjà derrière elles une œuvre de traduction considérable. Puis se produisit un changement avec l’arrivée des gens de ma génération : Václav Jamek, Vlasta Dufková, eux aussi élèves de Černý lors de son court intermezzo pédagogique de la fin des années 1960, ou Anna Kareninová. Jamek et Dufková – avec lesquels je me retrouvai après la faillite d’Odeon au début des années 1990 comme enseignant à la faculté des Lettres de l’université Charles (FFUK) – avaient étudié pendant la courte période de libéralisation de la moitié des années 1960 dans les lycées français de Dijon et de Saint-Germain-en-Laye et ils connaissaient intimement la culture française. Il était extraordinairement stimulant de suivre leurs travaux et d’en débattre avec eux. Dans les années 1970 et 1980, Jamek écrivit les meilleurs essais sur les écrivains français : ils se distinguaient toujours par leur parfaite connaissance du sujet, leur vaste information, la connaissance du contexte en même temps que la capacité à médiatiser tout cela vers un public dont l’ancrage culturel était différent.
16Même dans le cadre d’un « programme scientifique », il était possible d’aborder une part de la culture française. Mais pas trop étendue : longtemps les limites idéologiques furent en vigueur (Jan O. Fischer siégeait dans le comité de rédaction d’Odeon) et ainsi structuralisme et post-structuralisme ne furent introduits que dans les années 1990. J’évitais la faculté des Lettres de Prague, mais je travaillais avec les excellents romanistes de Moravie : Antonín Zatloukal, historien de la littérature d’Olomouc, très érudit et très précis, prépara pour moi un recueil sur Albert Thibaudet ; Jaroslav Fryčer, de Brno, élève d’Otakar Novák et remarquable spécialiste de la littérature française contemporaine, traduisit et édita un volume d’essais de Paul Valéry et des traductions poétiques de Hanuš Jelínek. Růžena Grebeničková me proposa un vaste corpus commenté des textes esthétiques de Diderot.
17La première traduction du français que me demanda Odeon fut un choix de Fables de La Fontaine. Débutant, j’acceptai volontiers cette offre et je ne l’ai pas regretté. En travaillant sur cette traduction, j’ai pris conscience que La Fontaine était un exemple parfait d’une large intertextualité et du dialogisme bakhtinien : ainsi dans ses fables résonnent les propos de toute la société française de son temps, finement caractérisés individuellement de manière inhabituelle, en allant des choix lexicaux aux cadences des intonations. Il s’agissait d’ailleurs de discours d’une société comme jamais la Bohême n’en a constituée. J’ai touché ainsi une problématique de transformation de formes culturelles que je considère comme fondamentale pour toute la traductologie. J’ai été confronté au même problème avec la traduction de La Chanson de Roland. Il était nécessaire de trouver une langue qui n’avait pas été contaminée par des connotations modernes, comme celles apportées par le romantisme et le symbolisme au lexique poétique. Jusqu’à aujourd’hui je suis reconnaissant de ces tâches. Très vite, j’ai pu moi-même choisir ce que je voulais traduire et j’ai pu ainsi rendre hommage à quelques-unes de mes amours de lecteur : Nerval, Reverdy, Queneau. À propos des romans de ce dernier, j’ai pu expérimenter le plaisir éprouvé quand un auteur exige l’inventivité du traducteur. À l’invitation de Jiří Pechar, je me suis confronté à l’impossible et j’ai traduit quelques poèmes de Mallarmé.
18Pour ce qui est de la poésie contemporaine, j’ai eu la grande chance que s’ouvre devant moi la possibilité de traduire deux poètes de la génération d’après-guerre, les deux dernières grandes voix qui m’ont « parlé » : Philippe Jaccottet et Yves Bonnefoy.
Retour en France
19Après la chute du communisme, la France s’est à nouveau rapprochée de moi. En 1990, j’ai reçu une bourse de traduction, précisément pour deux recueils d’Yves Bonnefoy. Je me rendis à Paris et ce fut pour moi un retour plein de surprises, grandes et petites. Quand, le premier soir, je voulus appeler d’une cabine téléphonique, à la place d’une fente pour la monnaie, je trouvai une ouverture horizontale avec laquelle je ne sus que faire. Le métro qui menait à la Bibliothèque nationale n’avait pas de conducteur. Mais Paris ne me déçut en rien et je m’y suis rapidement installé. Elle présentait chaque jour quelque chose de nouveau avec ses grands théâtres et ses petites scènes, ses dizaines de librairies, le Louvre et le musée d’Orsay et des dizaines d’expositions simultanées.
20Je connus aussi peu à peu la générosité des institutions culturelles françaises. Le premier lieu où j’ai mesuré cette bienveillance à l’égard des étrangers qui se consacraient à la culture française, était la Maison de la traduction d’Arles. Elle m’a permis de me concentrer sur une tâche fixe, de connaître de nombreux collègues et leur manière de travailler, et, si je veux être franc, elle m’a offert beaucoup plus : grâce à elle, j’ai rencontré pour la première fois l’Occitanie, la douceur de l’espace méditerranéen de la vigne, la lavande, les oliviers et les cyprès, dont j’avais senti les parfums autrefois dans les Lettres de mon moulin de Daudet (le premier livre français que j’avais lu en version intégrale), qui devint ensuite un de mes « paysages intimes ». Je garde aussi un souvenir reconnaissant à l’égard de la Maison des sciences de l’homme, institution unique fondée par Fernand Braudel, qui réunissait des chercheurs du monde entier et leur assurait des conditions de travail remarquables. Grâce à deux séjours à la MSH, j’ai pu m’immerger dans un des thèmes les plus attractifs en littérature comparée : l’histoire complexe de la quête du Graal.
21J’ai constitué peu à peu mon « territoire » en France, au début en particulier grâce à mes amitiés, dont les racines remontaient à Prague. J’y ai connu à la fin des années 1980 Yves Bergeret, alors directeur de la bibliothèque de l’Institut français. Il voulait apprendre le tchèque et quelqu’un m’a exhorté à m’en occuper. Je ne lui ai pas appris le tchèque, mais nous avons rapidement découvert que nous avions des intérêts communs. Bergeret était un poète de la génération de Jean-Pierre Lemaire et Guy Goffette, mais il avait délaissé les formes littéraires traditionnelles pour commencer à expérimenter les liens entre expressions poétique et plastique. Les poètes tchèques l’intéressaient plus que le tchèque et nous avons commencé à les traduire à quatre mains. Nous avons ainsi réussi à publier Millet ancien de Skácel, Mozartiana et Toskána de Holan ; le Concert sur l’île de Seifert est resté à l’état de manuscrit. Pendant mes études à Prague, j’avais rencontré les slavistes français Antoine Marès puis Xavier Galmiche. À partir des années 1990, nous liâmes des relations professionnelles : conférences, rapports de thèse dans le cadre de cotutelles, participations à des colloques qu’ils avaient organisés. Mais c’était beaucoup plus qui nous unissait. Les bohémistes français sont d’excellentes personnes, très cultivées, ouvertes sur le monde et exceptionnellement capables sur le plan professionnel.
22J’ai connu aussi Philippe Jaccottet et Yves Bonnefoy, que j’ai traduits. Les auteurs ne ressemblent pas toujours à leurs œuvres, mais ce n’était pas le cas tant de Jaccottet que de Bonnefoy. Mes liens avec Yves Bonnefoy ont revêtu une intensité particulière. J’ai pris contact avec lui – une fois que j’ai été en possession d’une carte téléphonique – lors de mon premier séjour parisien en 1990 à propos des traductions de ses recueils Du mouvement et de l’immobilité de Douve et Pierre écrite. Je ne souhaitais pas des éclaircissements et je voulais plutôt lui dire comment je comprenais ses vers ; et lui y fut tout à fait disposé, n’ayant l’intention de rien corriger et considérant que l’interprétation de sa poésie relevait de ma compétence. Je glanai malgré tout quelques précieuses explications. Dans Pierre écrite se trouve ainsi un poème intitulé « Jean et Jeanne », poème parlant des phénomènes naturels et poème d’amour. Cette relation ne m’était pas claire. Il m’expliqua que Jean et Jeanne étaient les noms donnés localement à des récifs de la côte normande. J’ai fait alors la connaissance de son épouse, la peintre et sculptrice Lucy Vines, et de sa fille Mathilde, excellente monteuse de films, dont les mérites professionnels avaient été couronnés par un Oscar. Lors de mes séjours parisiens, il organisait un peu mon programme : il m’emmenait voir les expositions qu’il aimait et m’invitait aux intéressantes conférences du Collège de France où il enseignait. Pendant ses visites praguoises (en 2005, il fut l’invité du Festival des écrivains et, en 2007, il obtint le prix Kafka), je pus lui rendre au moins en partie cette attention généreuse. Bonnefoy était un homme profond, mais pas fermé, il avait un grand cercle d’amis et aimait rire. Pour un prince des poètes français, dans les rapports personnels, il était étonnamment direct ; jamais n’apparaissait chez lui cette barrière de la politesse formelle que les Français savent si bien maîtriser. Quand il est mort en juillet 2016, j’ai pris conscience qu’après lui restait une place vide dans ma vie.
Notes de bas de page
1Voir sur l’auteur le volume d’hommages : Alice Flemrová et Záviš Šuman (dir.), růže je rosa, è rose est růže [jeu de mots tchéco-latin intraduisible sur la « rose »], Prague, FFUK, 2020 [NdT].
Auteurs
- Antoine Marès (trad.)
-
Jiří Pelán
Université de České Budějovice.
Jiří Pelán est professeur à l’université Charles IV de Prague et à l’université de České Budějovice. En dehors de ses travaux sur les littératures française et italienne du xixe et du xxe siècle, il a publié des ouvrages sur la littérature tchèque, la théorie et l’histoire de la traduction et l’histoire de la critique littéraire. On trouvera une synthèse de ses articles notamment dans Kapitoly z francouzské a italské literatury (Prague, Torst, 2000) et Kapitoly z francouzské, italské a české literatury (Prague, Karolinum, 2007). Il s’occupe aussi de Bohumil Hrabal (Bohumil Hrabal, Prague, Torst, 2002, 2015, version anglaise 2019 ; édition des Œuvres complètes de Hrabal, 7 vol., 2014-2018). Il a entre autres traduit du français en tchèque La Chanson de Roland, Queste del Saint Graal, La Fontaine, Nerval, Reverdy, Queneau, Bonnefoy, Jaccottet. En 1999, il a été nommé chevalier des Arts et des Lettres.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Comparer l’étranger
Enjeux du comparatisme en littérature
Émilienne Baneth-Nouailhetas et Claire Joubert (dir.)
2007
Lignes et lignages dans la littérature arthurienne
Christine Ferlampin-Acher et Denis Hüe (dir.)
2007
