Conclusion
p. 267-272
Texte intégral
1Si le propos de l’ouvrage est structuré par trois parties, Identité, Sacré et Genre, il y a bien sûr des convergences entre ces thèmes. Ainsi la plupart des articles auraient pu aussi trouver leur place dans une autre partie que celle retenue. De la même manière, les introductions de Giusto Traina, Ninon Grangé, Jérôme Wilgaux et Jean-Baptiste Bonnard ont le mérite de guider la réflexion sans la cloisonner pour autant. Je vais ici, modestement, tenter la synthèse et poser quelques questions, pour dessiner des ouvertures. Par ailleurs, le programme PARABAINO s’inscrivant dans une réflexion sur les génocides contemporains et plus particulièrement sur le génocide des Tutsi du Rwanda (ANR-19-FGEN), cette conclusion est aussi l’occasion de revenir sur le dialogue mis en œuvre entre mondes anciens et contemporains et ainsi de souligner des points de rencontre.
2L’interdisciplinarité et la diachronie à vocation heuristique, valorisées par Isabelle Pimouguet-Pédarros dans l’introduction, sont bien ce qui a motivé les participants à cette réflexion collective. Stéphane Audoin-Rouzeau, répondant à la question du dialogue avec l’Antiquité, dans le cadre d’un entretien préalable, estime que l’« interlocution produit des effets de connaissance et d’intelligibilité qui sont indispensables » pour « des phénomènes aussi complexes que sont la violence de guerre et la transgression1 ». Comment cette interlocution s’est-elle concrétisée ?
3Les chercheurs travaillant sur les violences extrêmes sont guidés par la même quête : comprendre l’incompréhensible, dire l’indicible et l’étudier, rendre intelligibles des récits souvent biaisés, révéler des traces, souligner les manques et les absences, écouter les témoignages, comme les silences. Ils le font alors en croisant plusieurs disciplines : l’anthropologie pour saisir le langage de la violence, l’art pour faire émerger le sensible, l’histoire pour démêler le fil des événements et restituer des actes. Les sources d’autres périodes historiques que celle étudiée peuvent alors être source d’inspiration. Par exemple, Kathy Gaca met en perspective les récits antiques sur le « choix » qui souvent s’imposait aux jeunes filles victimes de la guerre entre le viol et la mort grâce à la parole de victimes contemporaines. Amélie Faucheux a trouvé dans les vers d’Euripide étudiés par Nicola Cusumano un écho au génocide des Tutsi du Rwanda. La lecture de témoignages contemporains implique cependant une mise à distance. Amélie Faucheux convoque ainsi une chanson de Georges Brassens pour replacer les mots relatant les horreurs vécues dans une dimension plus universelle. Personne n’est insensible à la lecture des violences de guerre. Le poète (Homère/B. Eck) et l’historien (Thucydide/N. Cusumano) grecs ou l’artiste espagnol ayant formulé une conscience historique (Goya/F. Prot) ont porté un regard pessimiste sur les guerres de leur époque ; la parole des spécialistes du génocide est emplie d’une gravité indissociable des faits étudiés. Les récits et les images créent un choc émotionnel : écœurement, tristesse aussi, sidération surtout. Une émotion toutefois atténuée lorsque les faits appartiennent à un passé lointain. Le temps crée la distance. Par ailleurs le sacré étant propre à une société et n’étant pas intemporel, les actes commis n’ont pas systématiquement la même valeur sociétale. Ainsi nous l’explique Ludi Chazalon, à propos des images produites pour relater le viol de Cassandre : même si celles-ci témoignent toujours de l’anéantissement, la représentation de la femme, et donc la perception de son viol, ont évolué sur la longue durée.
4Sarah Vanagt, dans son film Dust Breeding/Élevage de poussière, « pose la question de savoir dans quelle mesure les images peuvent attester de la réalité d’un conflit » (V. Pratt), C’est alors la parole qui l’a « rattrapée » dans son processus créatif, afin qu’elle accompagne l’image. Elle a ensuite sollicité le geste et le bruit. L’expérience de Charlotte Henschel revêt le statut de témoignage et ses œuvres informent des traces laissées par son expérience indirecte de la Shoah, contrebalançant son récit de survie (J. Lindenberg). L’historien, et surtout celui qui étudie l’Antiquité, travaille également à partir de traces. Ainsi le suicide de femmes grecques violentées est signifié par quelques mots, dans des épitaphes. Et pourtant, comme le montre Jérôme Wilgaux, ils témoignent tout autant d’un sort individuel que des souffrances de communautés entières et entretiennent la mémoire des crimes. Pour Soko Phay, les films de Rithy Panh participent d’une démarche de reconstruction, d’autant plus nécessaire que, dans le processus génocidaire, l’effacement de la victime et ensuite des traces de la destruction donne une dimension spécifique à la violence extrême. À propos des violences perpétrées par les Galates contre les Grecs et alors que le récit historique atteste la transgression, François Queyrel démontre l’efficience mémorielle de l’image mythique choisie dans le groupe statuaire associé à ces évènements. En ne retenant plus que des allusions à l’histoire, le sculpteur a privilégié la représentation de la résilience des Grecs.
5L’analyse des violences extrêmes s’appuie légitimement d’abord sur la parole des victimes et des témoins, ceux qui rendent compte et qui qualifient les faits rapportés (A. Faucheux). Lors de la table ronde de la journée consacrée au sacré, Noémie Villacèque a présenté une étude de la tragédie grecque dans laquelle le messager est le témoin des horreurs de la guerre. Très présente dans les pièces, son entrée en scène était un moment attendu des spectateurs, car il exprimait des émotions et points de vue populaires. Mais le messager des tragédies grecques n’était pas intervenu dans l’action violente décrite, il s’était caché. Ses mots n’étaient pas ceux des victimes. Malgré sa présence sur le terrain, au Rwanda, Jean Hatzfeld avoue ne pas toujours avoir su voir et, comme Claude Lanzmann, il lui a fallu chercher les mots des survivants (V. Pratt). Les historiens grecs, contemporains des faits, ont également témoigné d’une prise de conscience de la violation des normes dans la guerre (Thucydide/N. Cusumano) et cela a pu passer par l’écoute du témoignage de victimes, comme le fit Polybe à propos du viol de Chiomara2. Une place particulière doit toutefois être faite au témoin-rapporteur et témoin-survivant, Goya est le superestes selon Frédéric Prot (d’après le terme latin repris par É. Beneviste). La démarche du peintre espagnol trouve un héritage dans l’art testimonial de Vann Nath et de Rithy Panh, outil de compréhension et de méditation (S. Phay).
6Dans l’étude des violences extrêmes, la place cruciale accordée aux témoignages ne se limite pas à ceux des rescapés. Les perpétrateurs donnent des arguments pour justifier leurs actes, comme ceux, religieux, du père Seromba au Rwanda ; ils permettent à S. Audoin Rouzeau de mieux saisir la signification spécifiquement sacrale de ce génocide. La légitimité de l’acte peut aussi être revendiquée par le prisme d’une altérité menaçante, permettant ainsi de construire/renforcer son identité (M. Engerbeaud, S. Hulot, A. Faucheux et S. Phay). Dans l’Antiquité, la vengeance était à l’œuvre dans le déclenchement de la violence extrême ou tout du moins dans sa justification (B. Eck). L’étude des processus génocidaires contemporains montre que les perpétrateurs se sont approprié cette vengeance. Ils deviennent des acteurs en pleine possession de leurs actes. Ces derniers sont porteurs de sens. Par ailleurs, et quelle que soit la période étudiée, les émotions des soldats jouent un rôle clef dans l’exercice de la cruauté. Au détour des récits, on découvre que la notion de jeu se retrouve autant dans les pratiques romaines (S. Hulot) que dans celles opérées par les Hutu sur les Tutsi (A. Faucheux). On peut alors poser la question du sens de l’amusement : visait-il à faciliter le passage à l’acte ou à affirmer sa domination, en prenant son temps ? Cette question, déjà traitée par Stéphane Audoin-Rouzeau avec la notion de jouissance3, pourrait faire l’objet d’une étude diachronique. Le dialogue entre les périodes est aussi fructueux dans le questionnement de certaines conduites. Il en est ainsi de la temporalité du déchaînement de la violence, quand le danger est majeur et/ou quand des soldats sont livrés à eux-mêmes, au Rwanda pendant le génocide (A. Faucheux) ou chez les Ausones pendant les guerres samnites (M. Engerbeaud).
7On peut ainsi mettre en avant le besoin de justifier, de mettre en récit, de mettre en scène (théâtre, peinture, images) et ainsi de donner du sens ; est-ce un début de conscience de la transgression, de la part des perpétrateurs, comme des témoins, puis des historiens ou artistes ? Presque tous les contributeurs de ce volume ayant rendu compte de la transgression dans leur étude l’ont fait à propos d’outrages aux corps vivants ou morts. Du point de vue du perpétrateur, dénoncer ce type de transgression permet de rejeter sur l’ennemi la responsabilité des violences (M. Engerbeaud), le discours participe d’une stratégie de démoralisation (S. Hulot), voire permet d’inverser un système de valeurs (A. Faucheux). Le témoin y voit une charge symbolique particulière, comme si on tuait une seconde fois (B. Eck), et la violation de ce qu’il y a de plus sacré : la vie humaine (F. Prot). Plus généralement la transgression devient un motif littéraire, pour tracer « un processus de prolifération incessante de la violence, capable de submerger toute digue normative » (N. Cusumano). Violer les femmes est mis sur le même plan que l’anéantissement, dans un discours de la transgression (J. Wilgaux). Mais pour Kathy Gaca la notion d’extrême violence transgressive n’inclurait pas la dimension prédatrice du viol et de l’asservissement ; elle privilégie donc celle de « guerre déprédatrice ». En tout cas, la transgression est absente des représentations plastiques antiques (L. Chazalon et F. Queyrel), l’esthétisation de la violence permet de dépasser cette dernière. Soko Phay préfère s’en tenir à la notion de violence extrême, car elle ne peut pas avoir de connotation positive, contrairement à la transgression. Dans son article, il est d’ailleurs surtout question de profanation, comme dans ceux de Frédéric Prot et Stéphane Audoin-Rouzeau, ce dernier précisant également que dans le génocide des Tutsi du Rwanda, le sacré ne fut pas simplement profané, il fut aussi convoqué. Profanation des lieux de culte et des corps, ces atteintes au sacré émergent aussi des analyses sur l’identité et le genre. La profanation pourrait être une nouvelle entrée dans l’étude des violences extrêmes. Il faudrait alors l’associer à la question de la mémoire, car la destruction rend impossible les rituels habituels de commémoration et peut compromettre le processus de résilience.
8L’ouvrage confirme enfin que l’intelligibilité des sources est une difficulté commune à tous les historiens, même si elle ne se place pas forcément sur le même plan. À la fin de son article, Stéphane Audoin-Rouzeau s’interroge sur la capacité des chercheurs en sciences sociales à mobiliser un savoir théologique indispensable pour comprendre le génocide des Tutsi du Rwanda. Cette dimension théologique, très présente dans les sources grecques et romaines, est peut-être plus familière à l’historien de l’Antiquité. Ce dernier doit en revanche maîtriser les stratégies narratives des auteurs étudiés. Ainsi les événements racontés par Thucydide doivent se comprendre dans leur globalité, et non, comme c’est parfois le cas, dans leur unicité. Nicola Cusumano a montré que l’historien grec utilise le sort de certains acteurs de la guerre (Platée et Corcyre) non pour dénoncer l’une ou l’autre des pratiques mises en œuvre, mais pour valoriser le crescendo de la violence extrême dans une guerre de longue durée. Ce type de guerre entraîne une perte de sens, permettant à Homère de rédiger un manifeste contre la guerre en général (B. Eck). Il en est de même dans les Desastres de Goya qui présentent une « guerre bouclée sur elle-même » (F. Prot). La guerre est alors propice au déclenchement d’une violence paroxystique. Le regard du vainqueur peut aussi biaiser les faits. Mathieu Engerbeaud a dû passer par la lecture de Diodore de Sicile pour comprendre comment Tite-Live s’attachait avant tout à produire un discours moral valorisant le respect de la discipline et de l’autorité dans la société romaine, minimisant alors l’extermination mise en œuvre. Décrire l’adversité permettait de définir les vertus romaines en miroir des vices de l’ennemi. On note ainsi que l’altérité dans la guerre était une préoccupation majeure chez l’historien Tite-Live comme elle le fut chez les juristes de l’époque moderne, puis contemporaine, comme Emer de Vattel ou Carl Schmitt.
9La guerre est un face-à-face, l’on pense alors au duel homérique, mais dans le cadre des violences extrêmes, le face-à-face prend la forme d’une domination. Il y a deux identités en jeu : celle des perpétrateurs et celle des victimes. L’identité n’est pas immuable, elle se construit, se détruit, se renforce ou se réaffirme par et après des violences paroxystiques. Le face-à-face peut prendre deux dimensions, individuelle et collective : se recoupent-elles ? Selon Jérôme Wilgaux, le viol des femmes implique une réaction au nom du groupe. Il pose, comme Kathy Gaca, la question de l’homologie de la violence extrême entre le viol des femmes, le niveau individuel, et l’anéantissement d’une communauté, le niveau collectif. Parce qu’il questionne l’altérité, le face-à-face individuel touche toutefois davantage à l’intime, soit le corps et les émotions. Dans le processus génocidaire, la perception de ce rapport intime à l’autre peut être un préalable à l’acte : les perpétrateurs s’évertuent à infliger une identité spécifique à leurs victimes, celle qu’ils ont conceptualisée (S. Phay et A. Faucheux). Pour les Romains, on peut en revanche distinguer les exterminations, où l’identité des victimes était évaluée sur le fondement de relations diplomatiques (et non sur un fondement ethnique), des atteintes à l’intégrité des corps, perçues comme une violence extrême lorsqu’elles bafouaient la hiérarchie sociale (S. Hulot). Au contraire, la dimension génocidaire de la violence extrême, comme celle exercée au Cambodge ou au Rwanda, fait converger l’atteinte à l’identité, créée sur un fondement ethnique ou social, et celle à l’intégrité des corps ou la privation de rites funéraires (A. Faucheux et S. Phay). On notera enfin la difficulté de parler de violences psychologiques pour l’Antiquité alors que c’est une dimension première dans l’étude des génocides contemporains.
10Ainsi, l’approche diachronique a été féconde, si l’on veut bien se contenter de quelques fils reliant le passé et le présent, l’Antiquité et l’époque contemporaine. On peut relever trois éléments : le questionnement de la pratique de la violence extrême, paroxysme d’un face-à-face asymétrique et portant prioritairement sur les corps ; un récit de la guerre teinté de pessimisme lorsque la transgression a dominé les événements ; enfin, et surtout, l’attention primordiale portée par le chercheur aux témoignages et aux témoins, aux voix qui, dans toutes leurs diversités, rendent possible l’étude des violences extrêmes. Quelques pistes sont tracées en vue de futurs travaux pluridisciplinaires et transpériodiques, comme la question de l’amusement, voire de la jouissance dans l’exercice de la violence extrême, l’entrée dans le sujet par le biais de la profanation ou encore l’établissement d’une méthodologie pour mieux appréhender les violences psychologiques dans les études historiques.
Notes de bas de page
1Entretien réalisé en mars 2023 dans le cadre du Master Histoire de l’URCA par D. Fritsch et mis en ligne le 27 mai 2023, [https://www.parabaino.com/2023/05/27/un-avant-gout-du-colloque-interview-de-s-audoin-rouzeau/], consulté le 10 juillet 2024.
2Polyb. 21.38 et Plut., Mor., De mul. vir., 258.
3Audoin-Rouzeau Stéphane, « Un au-delà de la violence ? Réflexions sur les pratiques de cruauté pendant le génocide des Tutsi rwandais (avril-juin 1994) », in Nathalie Barrandon et Isabelle Pimouguet Pédarros (dir.), La transgression en temps de guerre. De l’Antiquité à nos jours, Rennes, PUR, coll. « Enquêtes et documents », 2021, p. 125-136, (spéc. p. 126, 131-132).
Auteur
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Nathalie Barrandon
Université de Reims Champagne Ardenne.
Nathalie Barrandon est professeure d’histoire ancienne à l’université de Reims Champagne Ardenne (France) et membre du CERHIC. Ses travaux portent sur la romanisation, la République romaine et son empire et sur la violence. Elle a notamment publié Les massacres de la Républiques romaines (Fayard, 2018), dans lequel elle interroge la perception de l’exercice de la violence extrême par les imperatores. Avec I. Pimouguet-Pédarros, elle a codirigé le programme PARABAINO (http://www.parabaino.fr), avec une première publication intitulée : La transgression en temps de guerre, de l’Antiquité à nos jours (PUR, 2021).
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