Préface. Hommes et chevaux à Lyon, de l’utilité à la crise (1880-1939)
p. 7-10
Texte intégral
1La fin du cheval est annoncée. Des prophètes divers l’annoncent, ainsi Ulrich Raulff en Allemagne, mais c’est certainement oublier comment, pendant des siècles les chevaux ont fait preuve de formidables capacités d’adaptation en changeant de statut et d’usage. Si pour la plupart d’entre nous ils s’identifient avec une présence rurale l’adaptabilité des chevaux a certainement été prouvée par leur capacité à répondre à des désirs sociaux et des demandes urbaines. Seule l’Histoire permet de comprendre ce qu’a été l’adaptabilité du cheval, ce qu’elle a autorisé et peut-être ce qu’elle pourra être. Le livre de Jean-Pierre Aguerre est de ce point de vue l’illustration de l’inflexion générale des historiens pour une histoire jusqu’ici trop réservée aux amateurs. S’il participe d’un changement nécessaire par rapport aux amateurs traditionnels et nouveaux de la culture équestre c’est en s’inscrivant au centre des relations qui dynamisent besoins et usages des chevaux, autrefois comme aujourd’hui entre la ville et la campagne. Unir l’histoire rurale et l’histoire urbaine pour une période jusqu’ici à peine effleurée par les historiens des pratiques de l’équitation reçoit ici une illustration définitive et enrichie.
2Son succès repose sur une maîtrise adaptée des sources manuscrites et imprimées dépouillées à trois niveaux local, départemental, national de façon exhaustive. Il est dû aussi au choix d’un lieu, Lyon grande métropole industrielle et commerciale, régionale et nationale dont la force démographique et intellectuelle ne se dément pas au cours de la période et demeurant moderne et dynamique. Elle illustre une situation générale moyenne à mi-chemin de l’exception parisienne et de la diversité des autres grandes agglomérations françaises mais au centre d’un espace rural où continuent de s’échanger chevaux, hommes qui s’en occupent, services et marchandises. Du dernier quart du xixe siècle mais non sans regards jetés avec choix sur les temps antérieurs c’est l’adaptabilité de l’animal et des hommes qui s’en occupent qui est mise en perspective. Il ne s’agit pas seulement de présenter les différentes fonctions du cheptel équin en milieu urbain mais d’en comprendre l’ensemble des interrelations, des plus simples aux plus complexes qui sont à l’œuvre entre la cité et sa région, voire au-delà, la capitale, entre les spécialistes et les amateurs, les professionnels et une population elle-même changeante et mobile. Le succès est acquis par l’élaboration d’une documentation d’archives et d’imprimés à de multiples échelles, questionnée et analysée et dont la pédagogie peut être appréciée à partir des résultats obtenus par l’analyse des taxes sur les chevaux ou les voitures, sur les chemins vicinaux ou dans l’étude convaincante de la presse, des revues sportives ou professionnelles agricoles et artisanales, des annuaires et des indicateurs. Cette mobilisation globale critique, savante mais jamais ennuyeuse comble un vide historiographique et lance un appel généreux à des études à venir. Quatre directions principales orientent les résultats de la recherche de Jean-Pierre Aguerre et organisent une interrogation programmatique tant pour les historiens en général que pour les publics cavaliers.
3La première est une contribution modèle à l’histoire de la présence des équidés urbains. Importés et non produits selon une géographie spécifique régionale et nationale ils correspondent à des multiples utilités, la selle pour une élite étroite, les carrossiers de luxe et ordinaires en nombre croissant pour le public comme pour les particuliers les chevaux de gros trait et de trait léger de plus en plus nombreux jusqu’à leur tassement au début du xxe siècle. C’est sans doute une population de 10 000 têtes, vers 1900 où les mouvements d’entrée et de sortie gérés par les marchands de chevaux sont directement liés aux besoins urbains et à la réutilisation agricole. Une vaste zone d’élevage spécifique vit ainsi avec des choix d’éleveurs locaux attentifs, un rôle relativisé des haras, une capacité d’adaptation certaine où un cheptel local mobilisé de façon diverse bénéfice d’une attention acclimatée particulièrement à la demande des marchés militaires et civils. Le rôle des concours y est fondamental qui entretient la diversité des origines et des modèles.
4La seconde et la troisième interrogation menées par Jean-Pierre Aguerre sont consacrées avec une même rigueur dans la comparaison d’échelles, d’une part à l’étude des hommes de chevaux, et d’autre part à la variété des emplois correspondant. Une double inflexion est visible entre la ville et son aire de ravitaillement, la métropole introduit dans les métiers comme dans les usages une plus grande division du travail, les campagnes produisent un modèle socioéconomique d’intégration locale autour des habitudes et des façons de faire. La ville transforme le flux rural d’une main-d’œuvre encore proche des usages équestres des campagnes : vers 1900, c’est plus de 3 000 actifs où règnent maréchaux-ferrant, charrons, bourreliers qui répondent à la demande et assurent la survie des ateliers urbains. Les visites d’ateliers, les livrets de travailleurs montrent les capacités d’intégration voire d’ascension autorisées par la métropole aux milieux du cheval. Maréchaux et transporteurs sont ici analysés dans une optique globale qui éclaire l’importance des transports équestres dans le développement économique, voire celui de quelques réussites de Lyon.
5L’analyse des usages dans la région complète cette sociologie urbaine. La mobilisation équestre est générale dans les finalités diverses des transports privés et publics, avec des personnels et avec des cavaleries adaptés. Elle intervient dans les tâches collectives, police, pompier, transport des marchandises, hygiène de la société urbaine. Elle mobilise l’ensemble des acteurs politiques soucieux de moderniser usages et espaces et de les adapter à une circulation intérieure et externe accrue. Cette mobilité repose encore pour l’essentiel localement, régionalement, sur des chevaux qui répondent à la diversité des demandes, des vitesses, des distances des besoins, quotidiens, hebdomadaires, réguliers ou irréguliers. Les connaissances équestres s’y organisent proportionnées aux usages entre la familiarité et la distance en même temps que la mobilité hippomobile anticipe par des nécessités multiples sur l’avenir des circulations urbaines. Avec ses caractères spécifiques, Lyon, ville sans tradition chevaline mais ouverte aux besoins de la modernité, montre comment s’est amorcé le long reflux du cheval urbain. Elle révèle aussi toute la diversité d’une adaptation entre métropole et région et l’adaptation des différents réseaux hippomobiles. Approvisionnement, échanges, déplacements quotidiens des personnes ancrent fortement jusqu’à la Seconde Guerre mondiale le rôle des chevaux dans l’influence de Lyon.
6On le retrouve dans l’unité qu’assurent les chevaux dans le tissu ordinaire des relations sociales comme dans la dimension festive. Ils fournissent avec l’équitation distinctive et le rôle persistant des attelages élégants un modèle de cohérence dans la sociabilité avec ses institutions spécifiques, manèges, clubs, sociétés hippiques et sociétés de course : c’est la vitrine des meilleures familles où les concours, les drags favorisent les relations interfamiliales et exposent les choix hippologiques des élites et au-delà. La présence hippique militaire durable, les cirques, le spectacle des carrousels et des défilés sont des éléments actifs avec les courses de cet entraînement urbain et régional. Un lien solide unit ainsi la fête équestre et les usages, aux champs et à la ville, juxtapose plus qu’il n’isole les groupes sociaux dans l’échange vu et vécu.
7Le beau travail de Jean-Pierre Aguerre met ainsi en valeur l’importance continué jusqu’au milieu du xxe siècle de la question équestre, le rôle des synergies entre métropole et espace régional, les rythmes des échanges et de consommation, les différents usages des chevaux confrontés aux changements techniques. Il prouve la capacité de résistance et la permanence des anciennes formes de la distinction équestre dans la société urbanisée et industrialisée, la force d’une certaine manière de voir et d’être vu. Ce faisant l’analyse met en évidence la liaison forte de la culture équestre et de l’histoire politique et sociale. C’est un apport considérable à la connaissance de la France des notables et d’une société inégalitaire conciliée plus ou moins avec l’égalité des principes. C’est un exemple de l’importance de l’histoire des mentalités et de leurs moyens. Enfin, c’est un chapitre qui fera référence quant à la rencontre des sociabilités, du spectacle quotidien aux loisirs car il répond au défi d’une double fidélité celle de l’histoire économique sociale, économique et culturelle, celle d’une capacité à faire parler les archives mobilisables en fonction des questions posées, celle de la matrice rurale qui alimente l’économie chevaline de la métropole, celle des migrations anciennes des pays à la ville, de la terre à l’atelier. Les hommes des champs y conservent leur force.
Auteur
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Daniel Roche
Collège de France (1935-1923)
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