Introduction à la deuxième partie
p. 119-120
Texte intégral
Fig. 13. – « Fanfare de la société de gymnastique l’Indépendante de Romans-sur-Isère » (carte postale, c. 1900).

Hercule Lang (1870-1947), photographe-éditeur ; A.D.D. 71Fi50.
1L es sociétés de préparation militaire peuvent être vues de façon assez négative aujourd’hui, à cause de leur caractère militariste, disciplinaire voire nationaliste. Au contraire, le sport profite d’une bonne image, devenu entre-temps un élément central de la culture de masse. Ce schéma implicite a longtemps dominé l’histoire du sport en France, en particulier via les travaux de Pierre Arnaud. Dans les années 1980, l’historiographie se fonde sur une triple lecture de Maurice Agulhon (sociabilités), d’Eugen Weber (acculturation et nationalisation) et de Norbert Élias (civilisation des mœurs et euphémisation de la violence)1. La sociabilité, définie comme « la vie des groupes intermédiaires, ceux qui s’insèrent entre l’intimité du noyau familial et le niveau déjà abstrait de l’instance politique », émerge au cours du xixe siècle. Les pratiques conscriptives apparaissent alors comme une sorte de remplissage temporaire d’un « certain vide entre le jeu sur le pré de foire et l’époque présente du stade2 ».
2Pour Pierre Arnaud, les années 1870-1890 sont ainsi l’époque d’une « sécularisation » des loisirs, c’est-à-dire du « passage d’une sociabilité privée, conviviale, intime, à une sociabilité publique, légale, formelle3 », dans lesquelles la sociabilité traditionnelle, inclusive, communautaire, subversive et violente est contrôlée et rationalisée dans le cadre d’associations qui émergent, en particulier les sociétés préparatistes. Les trois caractéristiques de l’institutionnalisation, de la séparation des statuts et des rôles et de la plurifonctionnalité seraient selon lui constitutive de la vie associative moderne. Le rôle politique de la gymnastique aurait été celui de la nationalisation des corps, comme un pendant physique à l’alphabétisation entreprise par l’école républicaine4, tandis que le sport serait plus désintéressé et centré sur le plaisir individuel. Si ces analyses ne manquent ni de pertinence ni d’intérêt, l’opposition radicale entre une sociabilité sportive et une sociabilité conscriptive semble parfois trop schématique, faute de micro-analyse du fonctionnement concret des sociétés. C’est aussi risquer une extrapolation à partir de sensibilités contemporaines, caractéristique d’une « histoire axiologique » du sport, à la manière d’une l’histoire de l’art qui se résumerait à une histoire des chefs-d’œuvre consacrés5.
3Il s’agit donc ici de s’intéresser aux sociabilités préparatistes en laissant une large place aux archives des associations elles-mêmes et aux rares témoignages disponibles de pratiquants. La description, inspirée de l’observation ethnographique, brosse un tableau nuancé et montre l’importance de la fonction de sociabilité de ces groupes, notamment dans les campagnes, et qui semble plus important que leur rôle politique (chapitre v). Apparaissent ainsi de nombreuses formes d’hybridations entre sports et pratiques conscriptives, et non un cloisonnement strict entre deux mondes (chapitre vi). La géographie et l’analyse de la sociologie du mouvement permettent de mieux comprendre sa structuration du mouvement (chapitre vii). L’implication manifeste des instituteurs dans le mouvement préparatiste semble un autre aspect largement oublié, alors que cette présence est essentielle au mouvement préparatiste (chapitre viii).
Notes de bas de page
1Pour un des exemples les plus réussis d’utilisation de ce schéma, voir notamment le chapitre de Georges Vigarello : Holt Richard et Vigarello Georges, « Le corps travaillé. Gymnastes et sportifs au xixe siècle », Histoire du corps, Paris, Seuil, 2011, p. 321-388.
2Agulhon Maurice et Bodiguel Maryvonne (dir.), Les associations au village, Le Paradou, Actes Sud, 1981, p. 16-26.
3Arnaud Pierre, Le sportman, l’écolier, le gymnaste. La mise en forme scolaire de la culture physique, thèse de doctorat, université Lyon 2, 1986, p. 107.
4Ibid., p. 356-359.
5Veyne Paul, Comment on écrit l’histoire, Paris, Seuil, 1996, p. 246-249.
Le texte seul est utilisable sous licence Creative Commons - Attribution - Pas d'Utilisation Commerciale - Pas de Modification 4.0 International - CC BY-NC-ND 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont « Tous droits réservés », sauf mention contraire.
Un constructeur de la France du xxe siècle
La Société Auxiliaire d'Entreprises (SAE) et la naissance de la grande entreprise française de bâtiment (1924-1974)
Pierre Jambard
2008
Ouvriers bretons
Conflits d'usines, conflits identitaires en Bretagne dans les années 1968
Vincent Porhel
2008
L'intrusion balnéaire
Les populations littorales bretonnes et vendéennes face au tourisme (1800-1945)
Johan Vincent
2008
L'individu dans la famille à Rome au ive siècle
D'après l'œuvre d'Ambroise de Milan
Dominique Lhuillier-Martinetti
2008
L'éveil politique de la Savoie
Conflits ordinaires et rivalités nouvelles (1848-1853)
Sylvain Milbach
2008
L'évangélisation des Indiens du Mexique
Impact et réalité de la conquête spirituelle (xvie siècle)
Éric Roulet
2008
Les miroirs du silence
L'éducation des jeunes sourds dans l'Ouest, 1800-1934
Patrick Bourgalais
2008
