Conclusion de la première partie
p. 187-190
Texte intégral
1Le rewilding labélise de manière générique une multitude d’opérations de conservation de la nature dont la conception est fondée sur des approches différentes, voire contradictoires. D’une manière générique, certains auteurs perçoivent encore le rewilding comme une proposition radicale, au potentiel révolutionnaire à même de renouveler en profondeur les sciences de la conservation et plus fondamentalement, les manières d’habiter la Terre (Jepson et Blythe, 2020). Jonathan Prior et Kim J. Ward (2016) identifient une cause commune qui unifierait ces propositions hétéroclites : la préservation de l’autonomie du sauvage. Dans le contexte francophone, cette idée rejoint le propos de Virginie Maris (2018), ou encore de Baptiste Morizot (2020a et 2020b). Préserver l’autonomie du sauvage, c’est donner une (nouvelle/dernière ?) chance à l’expression de la diversité biologique planétaire en situation d’extinction massive et rapide. C’est aussi assurer la pérennité d’existence d’une altérité radicale, comme aiguillon de la réflexivité de l’agir humain. Le sauvage, l’ensauvagement et les diverses formes de réensauvagement constituent la trame de récits qui – précisément – mettent en perspectives l’agir humain et des devenirs terrestres dans le contexte de l’anthropocène. Le sauvage est une source d’imaginaire et un socle constitutif des savoirs naturalistes. L’inventaire du sauvage, de ses lieux ou encore des figures qui vivent « à travers » lui est une constante de l’histoire des sciences modernes. Les manières de voir le sauvage, de le raconter en y positionnant – de manière variée – la place de l’humain, sont des marqueurs de la réflexivité environnementale planétaire (Bonneuil, 2020). L’évolution du rapport au sauvage au sein même des sciences humaines et sociales révèle des continuités et des ruptures épistémologiques. L’influence sur la géographie environnementale des pensées de Bruno Latour, de Philippe Descola, ou encore des philosophies contemporaines du vivant (Virginie Maris, Vinciane Despret, Baptiste Morizot en particulier) est tout à fait nette. Cette influence est tout aussi prégnante dans le champ interdisciplinaire des humanités environnementales où elle voisine avec les contributions décisives d’Anna L. Tsing, de Carolyn Merchant ou encore de Val Plumwood et John B. Callicott.
2Bien que ces auteurs développent des propos différents, leurs pensées participent largement au renouvellement contemporain des recherches sur le sauvage, ses représentations et ses valeurs. La question du sauvage dans le champ scientifique appelle des positionnements, sinon des formes d’engagement, qui sont fondés sur des recherches et des convictions plus personnelles. Pour le dire autrement, les chercheurs qui adhèrent aux thèses de l’écomodernisme (Ellis, 2019a et 2019b) ne vont certainement pas instruire la question du sauvage à la manière de ceux qui sont convaincus par les principes néopréservationnistes (Kareiva, 2014 ; Crist, 2019) ou encore, séduits par le matérialisme historique du géographe écomarxiste suédois, Andreas Malm. À ces postures « au sein de la science » répondent des positionnements sociaux et politiques. Les acteurs des territoires participent activement à la production de récits mettant en scène le sauvage, le rapport au sauvage ou encore les différentes modalités de retour du sauvage. L’étude de la production de ces histoires est cruciale car celles-ci activent de puissants processus de requalification des espaces, et in fine, ces récits supportent des stratégies. Celles-ci traduisent une volonté de réduction, à travers une lutte à mort, contre le sauvage ou bien, elles révèlent l’émergence de subtiles cultures de cohabitation. Les récits qui manipulent le sauvage sont proprement performatifs, c’est précisément cette dimension et ses effets de recomposition des territoires et des rapports au Monde que j’explorerai dans la seconde partie de ce livre.
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