Préface
p. 9-10
Texte intégral
1Comment rendre vie à une pensée aux succès éblouissants, mais tout aussi vite éclipsée qu’elle n’a pesé ? Étudier le « teilhardisme » revient à étudier un courant de pensée qui a accompagné et nourri la modernisation accélérée de l’économie et de la société française de l’après Seconde Guerre mondiale, mais qui pourtant semble avoir disparu. La méthodologie s’appuie sur l’étude des publications posthumes de Pierre de Teilhard de Chardin, sur les débats vifs occasionnés par sa pensée, les correspondances et complots que ces publications ont générés et un accès renouvelé aux archives.
2En 1928, lors d’une retraite du groupe catholique de Normale Sup, le jésuite prête le manuscrit de sa conférence, une circulation souterraine de l’œuvre se met en place. Très vite, le « système romain » (Poulat) s’inquiète. Teilhard est surveillé, puis interdit de publication et d’enseignement. Très tôt, la pensée du père jésuite Teilhard de Chardin subit une « censure implicite » selon la formule d’Étienne Borne. Le succès est pourtant déjà là, les propositions du Père semblent répondre à des attentes des fidèles, tandis que l’œuvre reste largement et officiellement inaccessible1. Les œuvres, publiées de façon posthume sans l’accord ni l’aval de ses autorités de tutelle, rencontrent un succès immédiat. L’aumônier national adjoint de l’Union sociale des ingénieurs catholiques cerne cette appropriation en 1965 :
« Dans les conjonctures tragiques où, malgré ses triomphes, la fierté de l’homme est minée par le vertige du désespoir, où certains des plus grands parmi les maîtres à penser cèdent à la vision d’un monde absurde, […] on vient demander à Teilhard si l’effort de l’homme est vain et injustifiable, ou bien s’il a valeur absolue […]. On voudrait savoir si l’histoire, cette énorme aventure où nous sommes embarqués, vaut la peine d’être poursuivie. Cette technique, cette science, ces inventions, ces découvertes, ces cités, mais aussi ces beautés sur le visage de la terre, ce dialogue interhumain […], cette joie de vivre et de créer, ce grand travail […] ont-ils un sens […] ? Construisons-nous sur terre le royaume de Dieu […] est-il possible d’être vraiment chrétien et pleinement homme, fidèle à son temps et fidèle à l’Évangile ? […] À ces questions, à cette angoisse, on pressent que Teilhard propose une réponse2. »
3Le teilhardisme ne surgit qu’à la mort de l’auteur en 1955, fruit des multiples interprétations de l’œuvre au fur et à mesure qu’elle se diffuse. Ces commentaires et exégèses élaborés par les lecteurs, alors que l’auteur ne peut plus s’expliquer et que les gardiens du temple peinent à établir une orthodoxie, répondent à leur quête de sens. Or le progressif dévoilement de l’œuvre, son éclatement et son inaboutissement – et parfois même sa part obscure – facilitent une large adoption. La pensée de Teilhard séduit les acteurs de l’expansion des années 1950-1960 qui concilient ainsi adhésion spirituelle et pratique professionnelle. Perçue comme une synthèse du christianisme et de la science moderne, la vie posthume des écrits de Teilhard fait l’objet de discussions, de débats, d’attaques et même d’interdictions. Pourtant l’extension du domaine du teilhardisme comble les attentes de cette première moitié des années 1960.
4Peu de chercheurs auraient été capables de débroussailler une telle floraison. Il fallait la persévérance, le doigté, l’intelligence et la finesse des réflexions de M. Prats pour rendre toutes les facettes de ce mouvement de pensée, son émergence, sa floraison puis son extinction. Elle a dû tracer sa voie entre scandales – l’affaire de l’« homme de Piltdown » –, censures, menaces, chansons et romans. Rien ne manque de la vie agitée des teilhardismes, cet éclat de pensée, aussi fulgurant qu’assez bref, qui à défaut de réellement exister comme pensée globale, a su répondre aux questionnements d’un temps bouleversé.
Notes de bas de page
Auteur
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Frédéric Gugelot
Université de Reims, Champagne-Ardenne
Professeur d’histoire contemporaine.
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