Avant-propos
p. 11-14
Texte intégral
« L’essence même – n’est que réalité. »
Basile Rozanov.
1L’émigration russe, qui après la Révolution de 1917 a éparpillé d’innombrables réfugiés sur la moitié du globe, n’est plus aujourd’hui, près d’un siècle plus tard, qu’un seul fait d’histoire dans une masse de sujets de recherches. Et la distance historique fait qu’on ne peut l’aborder qu’avec l’attention propre à des générations ultérieures. Or il s’agit d’un événement des plus intéressants, et d’une grande portée dans les domaines sociologique, politique, linguistique et littéraire. Si le bouleversement existentiel dû à l’expérience de soudain se retrouver étranger n’a pu être compris qu’avec difficulté par ceux qui ne furent pas directement concernés, c’est bien davantage encore le cas de l’Européen moderne, qui a pris l’habitude de réfléchir selon des schèmes de pensée dépassant les particularismes culturels.
2Pour beaucoup d’émigrants, le Paris des années vingt – celui des années folles [en français dans le texte] – est un point de chute prometteur, qui dès le tournant du siècle a d’ailleurs présenté une scène propice aux manifestations de l’avant-garde russe. C’est dans ce contexte que se constitue très tôt à Paris, au sein de la colonie russe, un microcosme culturel d’une étonnante vitalité.
3À travers cette intense activité culturelle, qui se manifeste dans les journaux, les revues, les écoles et les universités, les associations artistiques, les cercles littéraires, l’édition, l’organisation de concerts et de conférences, et par quantité d’autres initiatives, – l’observateur en perdrait presque de vue la réalité même de l’émigration. À considérer les choses superficiellement, les activités artistiques de la diaspora ne se différencient guère de l’efflorescence intellectuelle et créatrice qui a précédé l’effondrement de l’Empire russe. L’émigration n’offre pourtant qu’un espace virtuel, elle conduit à une paradoxale « situation d’extériorité », à une contradictio in se : les émigrés russes restent souvent isolés ; provenant d’un univers culturel très riche, il ne leur est que trop naturel de se tenir à l’écart d’une autre culture, ou alors n’y accèdent-ils que très lentement. Mises à part quelques circonstances plus favorables, l’émigré russe se trouve en France dans une situation d’heimatlos, il est en suspens [en français dans le texte], condition dont il ne peut s’affranchir que par un engagement personnel résolu.
4Dans le domaine de la slavistique, la recherche sur l’émigration est une branche relativement récente, qui s’efforce depuis les années quatre-vingt de rendre compte des activités culturelles de la diaspora russe. En gros, on en est encore à s’occuper de la perception du phénomène et de ses différentes formes ; à ce jour, le nombre des présentations générales des différents aspects de l’émigration l’emporte sur celui des réflexions personnelles qui s’y rapportent1. On s’attache d’abord à ce qui est général, prépondérant, avant de se tourner vers le particulier ou le secondaire.
⁂
5Il ne faut dès lors pas s’étonner que dans le cadre de la première émigration russe à Paris, le critique musical et littéraire Boris de Schlœzer (1881-1969) reste largement méconnu, et que sur cet homme – qui en tant qu’auteur d’une monographie en langue russe et journaliste dans diverses publications de l’émigration a cependant acquis une certaine notoriété, encore qu’elle fût restée marginale – une étude n’ait pas d’emblée paru s’imposer, surtout dans le domaine des lettres russes. On a pourtant affaire en sa personne à un esprit qui s’est affranchi des limites de l’émigration, et qui a su, d’une façon à vrai dire surprenante, s’insérer dans l’histoire culturelle de la France – son pays hôte –, pour en outre activement la façonner. En sorte que la prise en compte de ses champs d’activité peut être considérée comme une instructive introduction à l’étude des contacts franco-russes pendant l’entre-deux-guerres, domaine jusqu’ici resté plus ou moins dans l’ombre, et difficilement accessible.
6Le travail que nous proposons offre une première contribution à l’examen de la personnalité, de la pensée et de l’œuvre de Boris de Schlœzer, lequel, dans les contextes russe et français, fut actif en trois domaines : comme critique littéraire et musical, comme traducteur en français de la prose russe, et comme philosophe, dont l’apport principal se trouve dans l’esquisse d’une esthétique musicale. Grâce à sa collaboration à des revues russes et françaises, il dispose de nombreux contacts. Notre étude démontrera qu’en vertu de ses multiples activités, Schlœzer a joué un important rôle d’intermédiaire entre deux cultures existant en parallèle, et que dans cette mesure son œuvre propose un document de grande valeur pour les recherches portant sur les relations franco-russes dans la France de l’entre-deux-guerres.
7Tant le caractère interdisciplinaire de l’œuvre très étendue de Schlœzer – qui touche à la slavistique, la romanistique, la philosophie et la musicologie – que sa longue existence au sein de deux cultures à une époque marquée par les révolutions et les guerres, soulèvent une série de problèmes : la nécessité de se colleter avec un esprit encyclopédique, les documents à trouver et à rendre accessibles, ordonner la grande diversité de cette œuvre selon un principe qui ne soit en rien réducteur, et finalement n’imposer ses propres vues dans aucun des domaines abordés par lui, telles sont quelques-unes seulement de ces véritables gageures.
8C’est pourquoi cette première étude sur la vie et l’œuvre de Boris de Schlœzer cherchera un compromis entre exposé et analyse. Eu égard à la connaissance à ce jour insuffisante que l’on a de cet auteur, un travail d’exposition serait en vérité souhaitable, mais il a d’emblée paru irréalisable, en raison de la difficulté du matériau à étudier, et des vastes recherches, d’un rendement souvent médiocre, qu’il exigerait. D’un autre côté, une analyse approfondie de cette œuvre étendue et variée paraît prématurée, vu le contexte ; sans doute apporterait-elle bien plus de satisfactions dans le cadre d’études particulières, clairement délimitées par disciplines.
9Les limites que nous avons dû imposer à notre étude prendront trois aspects : d’abord, au plan des événements historiques, l’impasse faite sur la période allant de l’entre-deux-guerres à la fin de la Seconde Guerre mondiale, limitation justifiée par notre focalisation sur l’activité de l’« émigré » Boris de Schlœzer ; le renoncement, ensuite, au vaste domaine des recherches ayant cours en Union soviétique (celles y portant notamment sur Gogol et Dostoïevski ne seront pas discutées dans les chapitres correspondant à ces auteurs) ; la concentration thématique, enfin, sur la partie du travail de Schlœzer consacrée, dans une perspective russe, aux domaines littéraire et de théorie de l’art, ce qui nous obligera par exemple à ne pas tenir compte comme il le faudrait de son importante activité de chroniqueur musical, ni non plus de l’appréciable rôle qu’il a joué en France, pendant les années soixante, dans les débats de théorie littéraire. Nous chercherons dans notre ouvrage à compenser ces limitations par des aperçus appropriés.
10Jusqu’à aujourd’hui, il n’existe de recherche sur Schlœzer ni en France ni en Russie, ni non plus dans les domaines musicologique ou philologique. Le nombre des travaux s’occupant d’aspects de son œuvre est extrêmement réduit, et ils ne contiennent aucune monographie2. Peu avant la mort de sa nièce et héritière, Marina Scriabine, les archives de Schlœzer ont été transférées à Monaco, à la Bibliothèque Louis Notari ; on y prépare un catalogue de ce qui est conservé, ainsi qu’une liste des livres qui se trouvaient dans la bibliothèque de l’auteur. La publication de ce catalogue améliorera significativement la proposition de matériau à ce jour déficiente, et donnera sans doute une nouvelle impulsion à la recherche.
11Le Fonds Boris de Schlœzer à Monaco contient pour l’essentiel des lettres et des manuscrits des années cinquante et soixante, moins de matériau pour les années quarante, et presqu’aucun document portant sur l’entre-deux-guerres. Il ne donne aucun renseignement pour la période qui a précédé son émigration. C’est pourquoi la recherche de sources concernant l’époque d’avant la Révolution doit prendre différentes directions, qui résultent d’abord de la connaissance progressive de l’objet des recherches. Il n’y a pas que dans le cas de Schlœzer qu’a été perdue la documentation portant sur cette période, ou plus exactement sur les premières années de vie à l’étranger : cela vaut pour presque tous les émigrés. En fait, il n’existe pratiquement pas d’archives en Europe ayant trait à l’émigration russe en tant que telle.
12Schlœzer se présente dans notre étude comme un émigré actif dans la diaspora russe, qui trouve progressivement une issue à son isolement culturel en se rattachant à la vie intellectuelle française. Après un chapitre introducteur, qui présentera un aperçu sur sa biographie, son œuvre et sa philosophie (chapitre i : « Introduction »), on rendra compte, successivement, de l’imprégnation russe de sa pensée (chapitre ii : « Fondements »), de sa contribution aux activités culturelles de l’émigration à Paris (chapitre iii : « Émigration »), de son rôle d’intermédiaire et d’interprète de la culture russe (chapitre iv : « Passages »), et enfin de l’issue trouvée par rapport à l’émigration, ainsi que de son acculturation au milieu français (chapitre v : « Transition »). Dans notre exposé, nous mettrons en relief l’enchevêtrement des contextes russe et français dans l’environnement de Schlœzer, ainsi que son rôle de passeur, qui s’est avéré plus important qu’il n’y paraissait d’abord. C’est ainsi que peut-être cette étude éveillera de l’intérêt pour une personnalité du xxe siècle, dont la pensée – en dépit de toutes les catastrophes, impasses et difficultés auxquelles elle a été confrontée, sans parler de l’éloignement du pays natal –, est manifestement le lieu de contiguïtés culturelles pouvant servir d’exemple aux Européens du xxie siècle.
Notes de bas de page
1Actuellement l’ouvrage de recherches le plus important sur les activités culturelles de la diaspora russe en France est L’Émigration russe. Chronique de la vie scientifique, culturelle et sociale en France, 1920-1940, 4 vol., éd. Lev Mnoukhine, Paris/Moscou, 1995, qui a entre-temps été poursuivi pour les années de guerre et d’après-guerre.
2La source d’informations la plus importante qui ait paru sur la vie et l’œuvre de Boris de Schlœzer est le recueil Boris de Schlœzer – Cahiers pour un temps, Paris, Centre Georges-Pompidou, 1981, qui contient quelques textes de Schlœzer lui-même et réunit des témoignages instructifs, ainsi que des prises de position d’intellectuels français renommés.
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