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    Plan détaillé Texte intégral Un voyageur anonyme part en cure Signes d’urbanité et niveau de population La ville thermale, une petite ville des Lumières Notes de bas de page Auteur

    Horizons atlantiques

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Les stations thermales du siècle des Lumières, un nouveau type de ville, la ville touristique ?

    L’exemple des Pyrénées

    Michel Figeac

    p. 95-102

    Texte intégral Un voyageur anonyme part en cure Signes d’urbanité et niveau de population La ville thermale, une petite ville des Lumières Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Dans sa belle synthèse sur Les villes en France à l’époque moderne, et plus particulièrement dans le chapitre iv, « Équilibre fonctionnel et développement urbain », Guy Saupin n’envisage pas le cas des villes thermales, ni même des villes touristiques, comme si ces deux facteurs n’étaient pas susceptibles de créer une dynamique urbaine suffisante1. Pourtant, à la même époque, ce type de villes est en pleine émergence en Angleterre où elles sont une très grande nouveauté du réseau urbain, à commencer par Bath qui était une très ancienne cité de 3 000 habitants au début du siècle mais qui aurait atteint 35 000 âmes en 18012. La croissance de ces « spas » s’expliquait certes par des raisons médicales, mais cela correspondait aussi à une extension de la richesse et à une diversification des loisirs, ce que Thorstein Veblen met sous la rubrique du luxe et des consommations ostentatoires3. Elles s’insèrent dans ce développement social des loisirs et des vacances qui aura été un phénomène majeur du xviiie siècle et de ceux qui l’ont suivi. Pourtant, la mode existait au sein des élites françaises. À la fin du xvie siècle, Henri de Navarre et son épouse, Marguerite de Valois, ont beaucoup fait dans la promotion des Eaux-Chaudes pour le premier, d’Encausse et Bagnères pour la seconde. En mai 1623, le prébendier de la cathédrale d’Agen faisait allusion au passage du Maréchal de Thémines en direction d’Encausse, puis à son retour, au mois de juin4. À la fin du xviie siècle, n’oublions pas que le patronage royal avait fait la fortune, à la saison chaude, de Forges, Vichy, Bourbon-Lancy et Bourbon-L’Archambaud. Les stations thermales sont nées, mais les effets du thermalisme sur l’urbanisme ne sont pas encore évidents, puisque Vichy ne comptait que 938 habitants en 1805 ! Une petite ville comme Dax, dans les Landes, avait incontestablement une allure urbaine avec ses remparts et ses 5 000 habitants mais elle le devait plus au mur, à la présence d’un évêché et d’une subdélégation et à son niveau démographique qu’à la présence de bains5. Ce retard entre France et Angleterre était-il dû à la situation souvent périphérique et montagneuse des stations françaises ? Ne représentaient-elles pas un marché trop limité pour stimuler la mise en place d’une voirie moderne ? À la suggestion du maréchal de Richelieu, l’intendant d’Auch d’Étigny prouva le contraire quand il voulut développer Bagnères-de-Luchon. Pour essayer de saisir des éléments d’urbanité, nous essaierons de suivre un avocat bordelais anonyme dans son périple, pour saisir ce qui se présentait à ses yeux dans ces fonds de vallée pyrénéens. Puis, nous essaierons d’isoler des signes d’urbanité, avant de terminer par le fait que ces très petites cités étaient bien des formes embryonnaires d’un nouveau type de villes des Lumières.

    Un voyageur anonyme part en cure

    2Le manuscrit 722 des fonds patrimoniaux de la bibliothèque de Bordeaux, répertorié sous le titre Récit de voyage d’un bourgeois bordelais en 1765 : « Voyage philosophique contenant un journal de voyage aux eaux de Bagnères et de Barèges et plusieurs observations, entretiens et dissertations physiques, philosophiques, morales, politiques, de même qu’un grand nombre de descriptions, d’anecdotes et d’histoires curieuses », correspond tout à fait à ce goût du voyage dans des milieux de plus en plus larges et à cette vogue du thermalisme à l’époque des Lumières. D’une part, une relation de voyage tout à fait classique, où l’auteur s’est borné à retranscrire de manière brute les notes prises au cours de son parcours. D’autre part, le séjour à Bagnères-de-Bigorre puis à Barèges comporte de très nombreuses digressions scientifiques, théologiques, morales ou à prétention philosophique. Le mystère qui se dégage de ce manuscrit provient de l’anonymat qu’a souhaité conserver son rédacteur – probablement un avocat ou en tout cas un juriste – et qu’il est impossible de lever à partir des quelques indices laissés dans le texte, en particulier parce que les nombreux membres des élites bordelaises côtoyées durant la cure sont systématiquement désignées par l’initiale de leur prénom. Vingt ans avant Ramond de Carbonnières6, il décrit avec une grande précision les stations qui se présentent à ses yeux.

    3L’importance de ce témoignage, que nous prenons comme fil conducteur, provient d’une vraie sensibilité au fait urbain. Pour le mystérieux bourgeois bordelais, Bagnères-de-Bigorre présentait bien les caractéristiques d’une véritable ville :

    « Bagnères n’a pas beaucoup d’étendue. Elle est d’une figure irrégulière. Quatre maîtresses rues la divisent en quatre quartiers, chacun sous les ordres de son consul. Trois de ces rues aboutissent directement à la place. Outre ces quatre, il en est encore d’autres moins considérables, et dans chacune d’elles, ainsi que dans toutes les maisons, passent des courants d’une onde claire qui sont en partie un écoulement des sources chaudes de la ville […]. À deux cent pas de la place et au centre de la cité est l’hôtel de ville au-devant duquel est une belle et grande halle garnie de boutiques où l’on vend toutes sortes de bijouteries. Les boucheries sont entre la halle et la place, et dans cette dernière se tient le marché aux herbes, au blé, à la volaille.
    En entrant par la porte de Tarbes, on rencontre d’abord une assez vaste promenade que l’on nomme Les Vigneaux7. »

    4Nous avons ici énoncé les signes de l’urbanité : des portes indice d’un mur, un hôtel de ville, une administration urbaine par quartiers et surtout des fonctions marchandes justifiées par la présence d’une catégorie sociale huppée. Pourtant, l’auteur n’est guère satisfait par la qualité des bâtiments et l’habitué de la pierre blanche bordelaise se montre déconcerté par la rusticité des matériaux et la simplicité des intérieurs : « Bagnères, dans son ensemble, est une ville assez mal bâtie, à quelques maisons près qui ont de l’apparence, et qui toutefois, sont d’assez mauvais goût. » La ville s’était adaptée aux besoins nécessités par sa fonction principale. Ainsi, comme le suggère l’auteur à plusieurs reprises, les bains étaient souvent intégrés à l’habitat privé.

    5Notre curiste séjourne ensuite dans la station rivale de Barèges et il se plaît à opposer l’urbanité de la première au caractère très rural de la seconde :

    « Dans une demi-heure, j’eus fait toutes mes observations. Barèges est à proprement parler un village composé de soixante ou quatre-vingt maisons ou chaumières. Les premières, couvertes d’ardoise, sont d’inégale grandeur ; la plus apparente comme la plus vaste et la mieux meublée est l’hôtel d’Antin. Les secondes sont couvertes de paille et sont placées à mi-côte. Ce village, assis sur une pente assez douce quoique très sensible, se divise en deux parties : le vieux et le nouveau Barèges. Le vieux consiste en une maîtresse rue, quatre ruelles, un cul de sac et comprend deux places. La première des deux est carrée et entourée d’édifices des quatre côtés. Le plus remarquable sont les casernes. Elles sont par côté de la chapelle au-devant de laquelle est un bain de son nom. Vis-à-vis les casernes, est située l’auberge où je logeais, entre deux ruelles dont celle du Levant aboutit au chemin de Bagnères. C’est une grande maison très mal bâtie, la boucherie en est voisine et le marché au bois se tient devant la porte. »

    6L’opposition entre la ville et le simple village est très clairement exposée et se matérialise notamment dans la topographie des rues, l’auteur n’évoquant que de simples ruelles au caractère désordonné à Barèges. En fait, cette dernière ne présentait même pas un habitat permanent, les autochtones n’y montant qu’avec l’arrivée des curistes :

    « On ne pratique ce triste séjour que quatre à cinq mois de l’année. Pendant l’hiver, personne ne l’habite. La plupart des habitants de Barèges sont de Luz, de Lourdes ou de Tarbes où ils se retirent. Tous les domestiques et les porteurs, les baigneurs et autres servant aux bains se tiennent à Luz où l’on transporte tous les effets et les meubles. On laisse seulement à la garde des maisons et dans les casernes trois soldats invalides avec toutes sortes de provisions. Ces malheureux ont bien le temps de dormir et de méditer pendant près de huit mois qu’ils sont dans cette solitude, abandonnés du reste des humains avec lesquels ils ne conservent plus aucune espèce de communication, et le plus souvent enfermés dans leurs maisons sous trente pieds de neige, car cette gorge en est si comblée que toutes les maisons y sont englouties. »

    7Barèges était une « station laboratoire » lancée sous Louis XIV par les visites du duc du Maine, de Louvois qui vint y soigner les séquelles d’une fracture de la jambe ou de Madame de Maintenon. L’État y envoyait des soldats blessés au combat d’où la présence de la caserne ou plutôt d’un hôpital militaire édifié entre 1732 et 1734 mais l’altitude, les difficultés d’accès en période neigeuse expliquaient l’occupation temporaire du site. Par ailleurs, l’environnement était très hostile et une partie de l’habitat était périodiquement emporté par les crues torrentielles du Bastan ou par d’énormes avalanches comme celles que signale l’avocat bordelais lors de son passage. « En raison même de sa virginité urbanistique, des menaces auxquelles la soumet l’environnement et de sa relative inaccessibilité, Barèges va en outre devenir, dès la fin du xviie siècle, une sorte de laboratoire de l’aménagement thermal8. » Bagnères tranchait à l’époque sur toutes ses voisines et à Cauterets, Luz ou les Eaux-Chaudes, on a véritablement l’impression d’une activité thermale à la campagne, dans des conditions très sommaires qui ne permettaient d’occuper le site qu’une partie de l’année.

    Signes d’urbanité et niveau de population

    8Dans son Catalogue raisonné des ouvrages qui ont été publiés sur les eaux minérales en général et sur celles de la France en particulier avec une notice de toutes les eaux minérales de ce royaume, publié en 1785, J. B. F. Carrère, quand il aborde les stations de Gascogne, suggère un classement en six catégories9. Castéra Verduzan est affublé du qualificatif de « petit village » ce qui est réaliste, Capvern, Barbotan, Tercis, Cauterets et Barèges de « villages », Saint-Sauveur de « bourg », Cambo de « gros bourg », Bagnères-de-Luchon, Villefranche et Bagnères-de-Bigorre de « petites villes » et au sommet trône Dax puisqu’elle accède au qualificatif de « ville ». Bagnères-de-Bigorre comptait effectivement 5 253 habitants en 1776 ce qui la situait indiscutablement dans la catégorie où la plaçait Carrère.

    9Datée de 1658, une vue perspective montre une ville dont l’architecture est dominée, écrit Philippe Guitton, par des impératifs militaires et commerciaux : « Malgré les inexactitudes, le document est assez précis pour figurer deux types d’équipements de bains : d’une part des bâtisses hors les murs à statut religieux sur les flancs du Bédat […], d’autre part, des bassins en plein air, sortes de piscines rectangulaires, sont répartis dans tout le quartier thermal, dans les murs comme hors les murs10. » De style local, les thermes ne parvenaient pas à se dégager pour structurer l’espace public comme au xixe siècle11. Un plan tracé à la veille de la Révolution montre que les équipements urbains se regroupaient au sein d’un quadrilatère où l’on retrouvait la plupart des bâtiments signalés par le voyageur bordelais comme la halle, la poste aux lettres et une salle de spectacles. L’architecture thermale n’était pas spécifique, elle se mariait parfaitement dans le style local des maisons bagnéraises avec des murs crépis et l’emploi de beaucoup de marbre par exemple pour l’encadrement des fenêtres. La fréquence des carrières dans la région, à commencer par celle de Sarrancolin, en facilitait l’emploi. Dans les années 1780, on vit apparaître un style néo-classique qui se mariait bien avec la fonction thérapeutique.

    10Si, au cours, de la deuxième moitié du xviiie siècle, Bagnères-de-Bigorre était la cité thermale la plus importante, une localité du même nom, dopée par les voyages du Gouverneur de Richelieu en 1763, puis en 1766, prit son essor pour devenir rapidement une petite ville à la mode de la chaîne pyrénéenne. La contribution de l’intendant d’Auch, d’Étigny, s’avéra décisive. Il entreprit de désenclaver le village d’origine, en faisant pratiquer entre rochers et précipices une route commode qui montait depuis Montréjeau. Elle reprenait en réalité la vieille voie romaine qui reliait Saint-Bertrand-de-Comminges aux thermes onésiens12, car on connaissait déjà dans l’Antiquité ces sources sulfureuses sodiques dont certaines étaient entre 40 et 50 degrés centigrade. L’ouverture de deux autres chantiers entre Montréjeau et Bagnères-de-Bigorre, puis entre Luchon et Bagnères par le col de Peyresourde, achevèrent cette ouverture qui ne pouvait que faciliter la croissance d’une cité située dans un site exceptionnel13.

    11L’intendant mit en effet rapidement en place les différents lieux autour desquels s’articulait toute ville thermale. Il lança la construction d’un établissement de bains « de quelque importance » et pour se procurer les ressources nécessaires, il sollicita et obtint du Conseil la levée d’un droit d’aide sur les vins14. Il fit aménager une vaste avenue reliant les bains à la ville, les futures allées d’Étigny. Des maisons – notamment celle de M. de Lassus-Nestier, conseiller au Parlement – s’élevèrent le long des allées.

    12Les divers travaux exécutés sous l’impulsion de l’intendant embellirent la petite ville, ils permirent de découvrir de nouvelles sources et révélèrent de prestigieux vestiges archéologiques qui donnaient à la cité thermale un supplément de prestige. En 1767, grâce à l’activité de d’Étigny, douze sources fournissaient déjà dix-huit bains ! Néanmoins ce n’est qu’en 1783 que Fournier de Lachapelle débuta la réalisation de l’établissement de bains dont d’Étigny n’avait posé que les fondations. Cela peut expliquer le très faible enthousiasme d’Arthur Young devant les équipements anciens de Luchon dont il signala au passage les nouvelles constructions, alors en cours :

    « Les États de Languedoc sont en train de construire un grand et bel établissement de bains, qui contiendra des cabinets séparés avec baignoires, une grande salle commune, avec deux galeries pour se promener, à l’abri du soleil et de la pluie. Les bains actuels sont d’horribles trous ; les patients sont enfoncés jusqu’au menton dans une eau chaude sulfureuse, qui, avec les sales tanières où ils sont placés, doit causer autant de maladies qu’elle en guérit. On y a recours pour les affections de la peau15. »

    13Ces activités thermales engendraient en effet toute une vie sociale dont on a bien du mal à imaginer ce qu’elle pouvait être dans les premiers temps. Pour revenir à Luchon, c’est le maréchal de Richelieu qui fit de la station un lieu mondain de premier plan. Durant l’été 1766, où il fréquenta les bains, on croise aussi le duc d’Aiguillon, le prince Camille de Rohan, le comte d’Aranda, le prince de Lambesc, le maréchal-duc de Mouchy, la princesse de Ligne ou encore la comtesse de Brionne16… À Bagnères-de-Bigorre, la salle de théâtre, d’opéra et de concert du Frascati, qui recevait depuis le début du xviiie siècle l’essentiel de la vie culturelle locale, était un long bâtiment où les fenêtres en plein cintre dominaient les arcs d’une colonnade sur cour. On sait que les parlementaires bordelais faisaient toujours un détour au début de l’été pour effectuer leur cure avant de regagner leur campagne du plat-pays. Ils transposaient alors leur vie sociale faite de jeux, de représentations théâtrales et de bals. Pour attirer les touristes, le médecin Théodore de Bordeu décrivait cet engouement saisonnier :

    « C’est incroyable combien Bagnères est à la mode ! On attend la saison avec impatience, d’avance on fait des économies et on combine des sociétés pour aller s’y réjouir : certainement dans cette ville, il y a bonne et nombreuse compagnie pendant l’été : la liberté du pays, la mode, le goût, tout porte à faire des connaissances, on se lie avec les étrangers, on est bientôt amis, la vie est à bon marché, tout y abonde17. »

    14Pourtant, il ne faudrait pas imaginer que les stations thermales étaient un lieu de snobisme, de dépenses superfétatoires que ne fréquentaient pas les malades. Le chroniqueur bordelais François de Lamontaigne ne signale pas uniquement les départs du maréchal de Richelieu. Il rapporte aussi l’histoire de Julie Boudin, morte de la poitrine à l’âge de 21 ans, le 6 octobre 1765.

    « Elle était partie pour Cauterets le 23 juillet. Les eaux et les bains avaient paru lui faire un très grand bien et sa famille la croyait entièrement hors d’affaire lorsqu’une nouvelle attaque l’emporta à Cauterets même d’où elle était sur le point de rejoindre sa famille18. »

    15On a vu que les militaires blessés venaient chercher un peu de soulagement à leurs souffrances et il y avait aussi tout un thermalisme populaire qui a été parfaitement bien mis en évidence par Michel Chadefaud19.

    La ville thermale, une petite ville des Lumières

    16Dans les Pyrénées, la ville thermale était une petite cité qui faisait triompher les principes des Lumières, à commencer par une attention particulière pour la nature, un souci de l’environnement. Une station thermale n’était pas imaginable sans une promenade que l’auteur anonyme bordelais se plaît à signaler à Bagnères-de-Bigorre :

    « En entrant par la porte de Tarbes, on rencontre d’abord une assez vaste promenade que l’on nomme les Vignaux, peu fréquentée par rapport sans doute à son humidité […] À côté de la paroisse est une autre promenade tout le long de la ville et qui aboutit au marché au foin. On la nomme les Coustous. Il est là d’assez jolies maisons au-devant desquelles règnent des parterres en plate-forme20. »

    17À Luchon, les allées d’Étigny conduisaient au parc thermal, à Cauterets, les curistes se retrouvaient sur l’esplanade des Œufs et aux Eaux-Bonnes, le jardin Darralde était conçu comme un square parisien. Il faut y voir la volonté de ménager une continuité entre l’environnement naturel et l’espace thermal. Les allées d’Étigny qui devaient, à l’origine, mettre en valeur le bâtiment des bains devinrent une vaste perspective sur le paysage montagnard. La création de ces avenues plantées d’arbres et de ces jardins s’inscrivait totalement dans le projet urbanistique des Lumières. Il serait cependant très réducteur d’y voir un simple désir de côtoyer la nature. Tous les voyageurs de cette époque insistaient sur le spectacle terrifiant qu’offrait la montagne avec ses précipices vertigineux, le fracas de ses torrents, ses gorges profondes. Les descriptions où l’effroi succédait à l’exaltation devant le travail de la nature étaient un cliché du récit de voyage. Dans ce contexte, les allées plantées d’arbres correspondent à une volonté de discipliner la nature, « à un urbanisme de compensation » comme l’affirme très bien Serge Briffaud21. Desmousseaux écrit à propos de Bagnères-de-Luchon qu’il « convenait d’assainir, d’embellir un lieu qui ne présentait à l’œil et à l’imagination attristée du malade que les grandes masses de la nature, des sites pittoresques et l’aspérité des rochers22 ». Une infrastructure routière aux allures de promenade ombragée relie deux volumes : le vieux bourg médiéval au futur établissement de bain. Au droit immédiat du point central des rencontres et des pratiques sociales inhérentes à la cure, les « bâtiments de bains », l’espace de sociabilité s’élargit en un décor symétrique de nature reconstituée, de parterre de gazon, de bosquets et d’allées tourmentées. Enfin, préparées par deux coulées verdoyantes et carrossables au terminus des routes, les entrées de Luchon se branchent sur des percées et alignements qui fendent le vieux noyau central en direction de l’allée majeure, colonne vertébrale d’une nouvelle centralité.

    18La description que le juriste bordelais fait de Barèges montre toute la différence. À Barèges, où l’environnement n’avait pas encore été protégé des calamités naturelles, il se complait à décrire les maisons éventrées par les crues du Bastan illustrant ainsi « l’horreur » de la montagne. Les deux Bagnères annoncent à peine la première moitié du xixe siècle où la lumière triomphe, où l’arbre colonise la ville, où l’on s’approprie des panoramas, la nature canalisée rejoignant par de capricieux chemins en lacets la nature vierge ou ressentie comme telle. Enfin, la promenade était indissociable de la prise d’eau de sources. Elle s’intègre parfaitement dans le système de la cure thermale, elle en devient même un moment nécessaire, ce qu’illustre le mystérieux Bordelais venu prendre les eaux :

    « Après avoir bu en deux demi-heures six gobelets d’eau, je pris soin de promener comme faisaient tous les buveurs, ou en plein champ ou sous une grande galerie couverte de paille. Je revins sur mes pas avec la compagnie que je m’étais formée et je m’arrêtais au Grand-Pré pour faire ma dernière boite de trois gobelets encore. Après cet exercice que je renouvelai tous les jours, je rentrai chez moi et je me disposai pour le bain23. »

    19Ce goût des cures thermales pour répondre à un besoin de calmer les maux du corps traduit un changement total dans la conception de l’eau que l’on considérait un siècle plus tôt comme porteuse de tous les miasmes, imaginant qu’elle circulerait à l’intérieur du corps par les pores de la peau. Le thermalisme populaire des débuts de l’époque moderne qui mêlait les vertus curatives de l’eau aux pouvoirs propitiatoires de la source pour recouvrer la santé, laissait la place au début de l’hydrologie médicale qui, là aussi, allait s’épanouir au xixe siècle. Les sources n’avaient pas encore la spécificité thérapeutique qu’on leur donnera au siècle suivant. Théophile de Bordeu indiquait par exemple que les Eaux-Bonnes guérissaient d’une multitude d’affections : hypocondrie, fistule, hystérie, maladies de l’estomac, rhumatisme, goutte, humeurs, maladies de peau, rhume, asthme et même quelques cancers… et il finit par conclure qu’il ne connaît pas de pathologies capables de leur résister ! En relisant le récit de juriste bordelais, on constate en tout cas que le séjour n’était pas que mondain et qu’avec l’hygiénisme s’était imposée l’idée de l’eau salvatrice :

    « Dès que l’on eût lâché l’eau, je fus si saisi dans le premier instant par l’ardeur de cette source bouillante que dès la première atteinte, je fis un cri que je ne pus contenir […]. Sans doute qu’appliquant plus également cette eau bouillante sur la surface de ma peau, je la trouvais moins sensible au moyen de ces frictions. Cependant, je ne laissais pas de me trouver fort mal à mon aise ou plutôt dans un véritable supplice. Les gouttes d’eau qui jaillissaient contre mon visage ou celles qui coulaient le long de mon corps le faisaient cuire dans tous les points où elles touchaient. […] Après cinq minutes, je sentis une sorte d’oppression et de langueur d’estomac qui ne firent que croître jusqu’à la fin. On m’apporta mes linges au bout de dix minutes et dès qu’on ouvrit la porte pour les prendre, l’air qui entra tout à coup dans la loge me parut glacial. »

    20Tout n’était donc pas guidé par les phénomènes de mode et les sociabilités mondaines lors du séjour dans les stations thermales.

    « Le soir, nous arrivâmes à Bagnères ; Berry nous avait loué sur une petite place une maison entière, bien bâtie et agréable. L’établissement aux eaux n’est pas long ; Duplessis se fit cuisinier, mademoiselle Gentil fit l’office et en vingt-quatre heures nous nous trouvâmes même en état d’avoir quelques personnes à dîner […]. Les eaux étaient brillantes, Madame de Montpellier faisait le fond de notre société. Il y avait beaucoup de Bayonnais, beaucoup de Bordelais, quelques Américains. Ce fut là où je fis connaissance de M. Olivadès, connu depuis sous le nom de comte de Pilos, homme d’État rempli d’esprit et de connaissances, et ayant joué depuis un grand rôle en Espagne. C’est lui qui a défriché la Sierra Morena, et, en butte à l’Inquisition, a été obligé de venir vivre à Paris […]. Comme j’aurai d’autres occasions de parler de lui, je vais continuer de me rappeler tous ceux que je vis à Bagnères : Madame la baronne de Mesplès, notre ami Jelyotte qui, depuis son jeune âge, venait tous les ans revoir sa patrie et prendre les eaux du pays ; enfin M. Gradis, juif de Bordeaux d’une fortune immense. Nous dînions, soit chez nous, soit chez Madame de Mesplès ou Madame de Montpellier24. »

    21Ce passage des Mémoires d’un membre de la noblesse de cour, Dufort de Cheverny, confirme bien le statut urbain de Bagnères-de-Bigorre en 1757. Il est passionnant parce que, malgré les problèmes manifestes d’infrastructures, il confirme le statut international d’une toute petite station entre France et Espagne. La ville était bien avant tout un spectacle, un point de repère estival, car on avait la certitude de retrouver des connaissances et de rencontrer du beau monde. Une ville thermale était donc un lieu social mais c’était aussi un lieu de médical qui se caractérisait par sa mixité sociale. Ces deux fonctions qui faisaient la spécificité des villes thermales se traduisaient par des espaces emblématiques : thermes bien sûr, mais aussi lieux de promenade pour la déambulation et lieux de loisirs pour jouer, manger et danser. Les villes d’eau offraient un nouveau cadre socio-spatial à l’urbanité, un cadre qui replongeait une société profondément urbaine dans un environnement encore rural qui en faisait une sorte de cité-jardin.

    Notes de bas de page

    1Saupin Guy, Les villes en France à l’époque moderne, Paris, Belin, p. 117.

    2Poussou Jean-Pierre, Études sur les villes en Europe occidentale (milieu du xviie siècle à la veille de la Révolution française), Paris, SEDES, 1983, p. 73-78.

    3Veblen Thorstein, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970.

    4« Journal d’un prébendier de la cathédrale Saint-Etienne d’Agen sous Louis XIII (1621-1632) », Revue de l’Agenais, no 6, 1879, p. 193-224.

    5Desplat Christian, « Pouvoirs et villes à Dax au xviiie siècle », Les Landes, forêt, thermalisme, Dax, 1989, p. 227.

    6Ramond de Carbonnières Louis-François-Élisabeth, Observations faites dans les Pyrénées pour servir de suite à des observations sur les Alpes, insérées dans une traduction des lettres de W. Coxe sur la Suisse, Paris, Belin, 1789.

    7BM Bordeaux, ms. 722, « Voyage philosophique contenant un journal de voyages aux eaux de Bagnères et plusieurs observations, entretiens et dissertations physiques, philosophiques, morales, politiques, de même qu’un grand nombre de descriptions, d’anecdotes et d’histoires curieuses », publié par Berton S., Récit de voyage d’un bourgeois bordelais dans les Pyrénées en 1765, maîtrise d’histoire, dactyl., dir Michel Figeac, université Bordeaux III, 2002.

    8Briffaud Serge, Naissance d’un paysage. La montagne pyrénéenne à la croisée des regards, xvie-xviie siècle, sources et travaux d’histoire haut-pyrénéenne publiés par l’association Guillaume Mauran, no 8, Tarbes et Toulouse, 1994, p. 245.

    9BM Bordeaux, S 2874 et S 2875.

    10Guitton Philippe, « Architecture thermale de Bagnères-de-Bigorre », in Thermalisme et climatisme dans les Pyrénées, actes du XXXIXe congrès des sociétés académiques et savantes Languedoc-Pyrénées-Gascogne (Argelès-Gazost), 1984, Bagnères-de-Bigorre, 1985, p. 61-74.

    11Voir aussi Chadefaud Michel, Aux origines du tourisme dans les pays de l’Adour, université de Pau, 1988, p. 737.

    12Onesiae est le nom antique de Bagnères-de-Luchon, cité par Strabon alors que Vicus aquensis était celui de Bagnères-de-Bigorre.

    13Sur la croissance de Luchon, voir la thèse de Bordes Maurice, D’Étigny et l’administration de l’intendance d’Auch (1751-1767), Auch, Cocharnaux, 1957, t. 2, p. 845-860.

    14Ibid., p. 851.

    15Young Arthur, Voyages en France, 1787,1788, 1789, Paris, A. Colin, rééd. 1976, p. 115.

    16Ibid., p. 852.

    17Cité dans Béraldi Henri, Le passé du pyrénéisme, t. 1 : Les Pyrénées avant Ramond, Paris, 1911, p. 113.

    18Lamontaigne François de, Chronique bordelaise, Bordeaux, Société des bibliophiles de Guyenne, 1926, p. 9 et 120.

    19Chadefaud Michel, op. cit.

    20Voir la transcription de Berton S., op. cit., p. 160.

    21Briffaud Serge, op. cit., p. 260.

    22Ibid., p. 260.

    23Berton Serge, op. cit. Transcription du récit du voyageur, p. 123.

    24Dufort de Cheverny, Mémoires, Paris, Plon, 1909, t. 1, p. 265-266.

    Auteur

    • Michel Figeac

      Université Bordeaux Montaigne.

      Michel Figeac est professeur d’histoire moderne, Centre d’études des mondes moderne et contemporain (CEMMC-EA 2958), université Bordeaux Montaigne.

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    1Saupin Guy, Les villes en France à l’époque moderne, Paris, Belin, p. 117.

    2Poussou Jean-Pierre, Études sur les villes en Europe occidentale (milieu du xviie siècle à la veille de la Révolution française), Paris, SEDES, 1983, p. 73-78.

    3Veblen Thorstein, Théorie de la classe de loisir, Paris, Gallimard, 1970.

    4« Journal d’un prébendier de la cathédrale Saint-Etienne d’Agen sous Louis XIII (1621-1632) », Revue de l’Agenais, no 6, 1879, p. 193-224.

    5Desplat Christian, « Pouvoirs et villes à Dax au xviiie siècle », Les Landes, forêt, thermalisme, Dax, 1989, p. 227.

    6Ramond de Carbonnières Louis-François-Élisabeth, Observations faites dans les Pyrénées pour servir de suite à des observations sur les Alpes, insérées dans une traduction des lettres de W. Coxe sur la Suisse, Paris, Belin, 1789.

    7BM Bordeaux, ms. 722, « Voyage philosophique contenant un journal de voyages aux eaux de Bagnères et plusieurs observations, entretiens et dissertations physiques, philosophiques, morales, politiques, de même qu’un grand nombre de descriptions, d’anecdotes et d’histoires curieuses », publié par Berton S., Récit de voyage d’un bourgeois bordelais dans les Pyrénées en 1765, maîtrise d’histoire, dactyl., dir Michel Figeac, université Bordeaux III, 2002.

    8Briffaud Serge, Naissance d’un paysage. La montagne pyrénéenne à la croisée des regards, xvie-xviie siècle, sources et travaux d’histoire haut-pyrénéenne publiés par l’association Guillaume Mauran, no 8, Tarbes et Toulouse, 1994, p. 245.

    9BM Bordeaux, S 2874 et S 2875.

    10Guitton Philippe, « Architecture thermale de Bagnères-de-Bigorre », in Thermalisme et climatisme dans les Pyrénées, actes du XXXIXe congrès des sociétés académiques et savantes Languedoc-Pyrénées-Gascogne (Argelès-Gazost), 1984, Bagnères-de-Bigorre, 1985, p. 61-74.

    11Voir aussi Chadefaud Michel, Aux origines du tourisme dans les pays de l’Adour, université de Pau, 1988, p. 737.

    12Onesiae est le nom antique de Bagnères-de-Luchon, cité par Strabon alors que Vicus aquensis était celui de Bagnères-de-Bigorre.

    13Sur la croissance de Luchon, voir la thèse de Bordes Maurice, D’Étigny et l’administration de l’intendance d’Auch (1751-1767), Auch, Cocharnaux, 1957, t. 2, p. 845-860.

    14Ibid., p. 851.

    15Young Arthur, Voyages en France, 1787,1788, 1789, Paris, A. Colin, rééd. 1976, p. 115.

    16Ibid., p. 852.

    17Cité dans Béraldi Henri, Le passé du pyrénéisme, t. 1 : Les Pyrénées avant Ramond, Paris, 1911, p. 113.

    18Lamontaigne François de, Chronique bordelaise, Bordeaux, Société des bibliophiles de Guyenne, 1926, p. 9 et 120.

    19Chadefaud Michel, op. cit.

    20Voir la transcription de Berton S., op. cit., p. 160.

    21Briffaud Serge, op. cit., p. 260.

    22Ibid., p. 260.

    23Berton Serge, op. cit. Transcription du récit du voyageur, p. 123.

    24Dufort de Cheverny, Mémoires, Paris, Plon, 1909, t. 1, p. 265-266.

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    Figeac, M. (2019). Les stations thermales du siècle des Lumières, un nouveau type de ville, la ville touristique ?. In M. Acerra & B. Michon (éds.), Horizons atlantiques. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tga
    Figeac, Michel. « Les stations thermales du siècle des Lumières, un nouveau type de ville, la ville touristique ? ». In Horizons atlantiques, édité par Martine Acerra et Bernard Michon. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2019. doi:10.4000/14tga.
    Figeac, Michel. « Les stations thermales du siècle des Lumières, un nouveau type de ville, la ville touristique ? ». Horizons atlantiques, édité par Martine Acerra et Bernard Michon, Presses universitaires de Rennes, 2019, https://doi.org/10.4000/14tga.

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    Acerra, M., & Michon, B. (éds.). (2019). Horizons atlantiques. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tks
    Acerra, Martine, et Bernard Michon, éd. Horizons atlantiques. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2019. doi:10.4000/14tks.
    Acerra, Martine, et Bernard Michon, éditeurs. Horizons atlantiques. Presses universitaires de Rennes, 2019, https://doi.org/10.4000/14tks.
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