Les villes de l’émirat nasride
Une histoire urbaine à écrire
p. 25-32
Texte intégral
1N’est-il pas paradoxal, à l’heure où « l’histoire urbaine doit s’envisager dans la vision élargie d’une histoire mondialisée et dans la diachronie pour sortir des découpages chronologiques et géographiques admis1 », de faire des villes de l’émirat nasride un objet d’étude ? Choisir d’évoquer le réseau urbain dominé par la Grenade des sultans de l’Alhambra signifie avoir fait délibérément le choix du temps politique, celui du dernier moment de l’histoire d’al-Andalus, situé entre 1232 et 1492 : les villes de l’émirat nasride, qui comptent parmi les villes de l’Islam médiéval, constituent un temps particulier de l’urbain à l’ouest de la Méditerranée, celui qui précède le moment où se fait sentir « l’impact du monde atlantique sur l’évolution des villes d’Europe occidentale2 », impact si prégnant qu’il permet de parler de ville atlantique, ainsi que l’a proposé Guy Saupin3. Traiter des villes du royaume nasride revient donc à évoquer l’un des réseaux urbains qui précède le tissu réticulaire des villes marquées, dans leur développement, par leur intégration au monde atlantique.
2Or, et pour s’en tenir à la péninsule Ibérique, si l’historiographie a mis en évidence le mouvement qui, dès le xvie siècle, fait basculer vers l’ouest le centre de gravité d’une histoire urbaine jusque-là dominée par l’espace méditerranéen, elle s’est moins penchée sur les villes de l’émirat nasride dont l’histoire urbaine reste à écrire. Non que ces villes soient des inconnues, loin s’en faut – 30 ouvrages scientifiques sur Grenade et l’Alhambra ont été publiés depuis 1992 ! –, mais, si elles ont fait l’objet de monographies, plus ou moins nombreuses bien entendu selon l’importance de la ville, elles demeurent absentes de l’histoire urbaine, tant celle de l’Europe que celle de l’Islam médiéval, comme elles sont absentes de l’histoire du royaume nasride, mais aussi de l’histoire globale : le chapitre consacré aux villes dans l’Histoire du monde au xve siècle s’ouvre sur une évocation de Grenade où se jouait en 1492 l’avenir du monde4. En revanche, dans les 40 pages qui suivent, composent l’archipel urbain du xve siècle Constantinople, Ispahan, Alep, Le Caire, Calicut, Pékin, Tenochtitlan, Paris, Venise, Naples, Gand, Bruges, Vienne, Tunis, Fès, Londres et bien d’autres villes encore, mais aucune de l’émirat nasride, alors même que se trouve aux pieds de la Sierra Nevada l’une des plus denses régions urbaines du monde.
3Les villes de l’émirat nasride manquent ainsi souvent à l’appel, pour diverses raisons : les frontières disciplinaires isolent toujours arabisants, médiévistes et archéologues ; au sein de l’histoire urbaine, les villes de l’Islam médiéval continuent à accuser un retard historiographique ; enfin, la position privilégiée de l’histoire rurale et de la frontière dans l’historiographie du royaume nasride a condamné l’histoire urbaine à la portion congrue. Si celle-ci reste donc à écrire et si un long chemin reste à parcourir avant de pouvoir parler, peut-être, de ville nasride, l’historiographie des 25 dernières années a toutefois apporté quelques éléments de réponse à la question des dynamiques urbaines du royaume de Grenade, permettant de saisir la forte densité du réseau urbain, les formes de l’urbanisation, ainsi que les forces et les faiblesses des villes de l’émirat.
La forte densité du réseau urbain de l’émirat nasride
L’exceptionnelle urbanisation de l’émirat
4L’émirat, avec près de 50 % de population urbaine au xve siècle5, contrastait très vivement avec le reste de l’Occident, où le taux moyen d’urbanisation était de 10 %, et devançait de loin un autre espace bien doté en villes, les Pays-Bas, dont le taux d’urbanisation à la fin du siècle approchait 30 %6. Prendre en compte les villes de l’émirat oblige ainsi à nuancer l’image d’un monde au xve siècle où « partout le fait urbain est très minoritaire7 ». L’exceptionnelle population urbaine de l’émirat provenait du nombre élevé de villes que comptait le royaume de Grenade et non de la présence d’une gigantesque métropole : à la fin du xve siècle, Le Caire était la ville la plus peuplée de l’Islam, avec plus de 200 000 habitants, tandis que Grenade n’en comptait que 70 0008. Les villes, enfin, formaient un réseau étendu à tout l’émirat : à l’intérieur du royaume, dans les dépressions du sillon intrabétique, se trouvaient Ronda, Antequera, Loja, Alhama, Grenade, Guadix, ou encore Baza, et dans les plaines littorales s’étaient développées Marbella, Málaga, Vélez-Málaga, Almuñécar, Almería, à chaque fois dans un environnement favorable au développement des cultures9.
Les estimations de la densité urbaine de l’émirat
5Deux critères d’évaluation, philologique et quantitatif, ont permis d’estimer la densité urbaine de l’émirat. Le premier, qui consiste à dresser le corpus des localités désignées par madīna (ville) dans les textes arabes, fournit une première approximation du réseau urbain de l’émirat. Antonio Malpica l’a employé pour extraire de l’œuvre composée au milieu du xive siècle par le vizir de Grenade Ibn al-Jaṭīb cette liste de villes : Almuñécar, Gibraltar, Fuengirola, Málaga, Vélez-Málaga, Comares, Berja, Dalías, Almería, Vera, Oria, Baza, Guadix, Fiñana, Grenade, Loja, Coín, Ronda, Almuñécar10. Le corpus, auquel il manque d’importantes localités comme Alhama, Archidona ou Antequera, repose sur l’équivalence automatique entre madīna et ville : très souvent employée, elle doit être utilisée avec prudence, car les auteurs arabes nous ont légué des œuvres aux écritures enchâssées, mais aussi parce que les mots ont une histoire et que leurs signifiés ont varié d’une époque à l’autre11.
6Le second critère, quantitatif, a débouché sur des estimations du nombre de citadins à la veille de la conquête castillane, calculées à partir des Repartimientos et publiées par Miguel Ángel Ladero Quesada en 1972 dans un article qui continue à faire référence12. Málaga aurait compté 20 000 habitants, Vélez-Málaga plus de 10 000, Guadix, Baza, Loja et Ronda entre 5 000 et 10 000, Alhama environ 5 000. La superficie intramuros des villes donne une autre estimation quantitative de l’importance du monde urbain : Grenade enserrait derrière ses murailles 175 ha13, Guadix 41 ha14, Baza 25 ha15, Loja 8,3 ha16, Marbella 7 ha17, etc. Enfin, un dernier critère pourrait être mis en œuvre pour estimer l’importance du fait urbain, le nombre d’ulémas qui dispensèrent leurs savoirs dans les villes18 : pour l’ensemble de la période nasride, à Grenade est attestée la présence de 115 savants, 101 à Málaga, 42 à Almería, 18 à Guadix, 12 à Ronda et autant à Algeciras, 5 à Loja et aussi à Baza, 2 à Almuñécar, etc.
Un réseau urbain hérité
7La très forte densité urbaine de l’émirat est celle d’un réseau urbain hérité, issu du mouvement d’urbanisation amorcé en al-Andalus à l’époque omeyyade et poursuivi aux xie et xiie siècles19 ; à l’époque nasride, aucune ville nouvelle n’est fondée, à l’exception des deux villes palatines, l’Alhambra et al-Binya20. La croissance urbaine au temps des sultans de l’Alhambra provient de l’extension des villes, où se développèrent des faubourgs, et de la transformation de noyaux de peuplement rural en petites villes. Le premier aspect de la croissance urbaine est bien connu : à Grenade, avant la fin du xiiie siècle, une muraille vient enfermer les quelque 35 ha des faubourgs orientaux, tandis que le faubourg septentrional de l’Albaicín, étendu sur presque 45 ha, est fortifié sous le règne de Yūsuf I (1333-1354)21. À Almuñécar, l’expansion urbaine gagne à l’époque nasride les collines proches du noyau urbain primitif, la butte San Miguel22 ; à Loja, la ville s’étend au nord de la citadelle, entre celle-ci et le Genil, pour former le quartier de Jaufín que les Nasrides fortifient face à l’avancée des Castillans23 ; à Ronda, située sur la frontière occidentale de l’émirat, se développe un faubourg fortifié qui, entre autres, protège l’accès aux moulins24.
8La croissance urbaine de l’émirat provient aussi de la transformation de noyaux de peuplement rural situés le long de la frontière, comme Zahara, Vélez-Rubio, Moclín, Colomera, Castril, Íllora, etc. ; à l’époque nasride, ils sont en général pourvus de deux espaces clos d’une muraille, un réduit fortifié sur le point le plus élevé du site et une enceinte qui protège l’habitat situé en contrebas. Pour Antonio Malpica, ces localités, que les Castillans désignent après la conquête par le terme villa, participent au mouvement d’urbanisation de l’émirat dans la mesure où « no llegan a ser ciudades, pero han iniciado el camino para serlo25 » ; pour sortir de l’entre-deux entre ruralité et urbanité, ne serait-il pas pertinent d’appliquer à ces villas le concept de petite ville qu’utilisent les médiévistes26 ?
La grande variabilité des configurations urbaines du royaume nasride
Le temps de la ville identitaire à citadelle
9Le même paysage urbain se donne à voir dans le royaume nasride et, au-delà, dans l’ensemble du monde de l’Islam de l’époque, celui de la ville à citadelle : dite aussi ville des cavaliers, car les militaires y jouent un rôle de premier plan, ou bien ville identitaire, car le fait religieux y est omniprésent – Le Caire à la fin du xve siècle comptait 220 mosquées –, la ville à citadelle apparaît en al-Andalus dès le xie siècle et s’y développe au siècle suivant et à l’époque nasride27. La présence d’un réduit fortifié, résidence du pouvoir politico-militaire, la caractérise : la citadelle se transforme parfois en ville à côté de la ville, avec sa propre mosquée, voire avec ses propres installations artisanales. L’importance de la citadelle est aussi topographique : à Guadix, la citadelle occupe 10 % de l’espace urbain28. La présence d’une muraille qui protège l’habitat de la médina caractérise aussi la ville à citadelle dont le paysage urbain, très fortifié, est celui d’une ville compartimentée, composée d’enceintes emboîtées : souvent au nombre de trois, citadelle-médina-faubourgs, ainsi à Grenade, Málaga, Almería, Vélez-Málaga ou Ronda, les enceintes ne sont parfois que deux, citadelle-médina, dans les villes de rang moindre, comme Antequera, Salobreña, Marbella ou Vera. Dans la ville à citadelle, la grande mosquée est placée à l’écart de la citadelle, au cœur de la médina, ainsi à Málaga, Almería, Grenade, Guadix, etc. Enfin, l’importance des mosquées dans le paysage urbain caractérise la ville identitaire : Loja, étendue sur un peu plus de 8 ha, en comptait cinq, une dans le quartier de la citadelle, trois dans le Jaufín, la grande mosquée étant située dans le faubourg29.
Variations autour de la ville identitaire à citadelle
10Derrière ce paysage urbain à première vue uniforme, se trouvent en réalité des villes aux morphologies différentes : la ville double, la ville neuve, la ville portuaire, la ville frontière, la petite ville et la ville thermale représentent autant de variations du modèle. Ces variations, loin de former des catégories historiques universelles dont il convient de se méfier ainsi que Guy Saupin l’a rappelé30, constituent bel et bien des modèles explicatifs contextualisés, à envisager dans un moment de l’histoire urbaine de l’Islam, celui de la ville à citadelle. La capitale politique de l’émirat nasride était une ville double, comme d’autres capitales de l’Islam, ainsi Fès où les Mérinides édifièrent une ville palatine à partir de 1276, Fès la Neuve. Si les Nasrides utilisèrent le réseau urbain hérité de l’époque almohade, ils fondèrent toutefois une ville neuve – et quelle ville ! – la ville palatine de l’Alhambra. Les villes portuaires, dont les spécificités ont été soulignées, présence d’éléments fortifiés pour se protéger de la mer, morphologie particulière de la zone portuaire, empreinte très forte du pouvoir sur des villes aux ressources fiscales exceptionnelles, furent dotées d’édifices particuliers, arsenaux et douane31. La zone portuaire de Málaga, l’une des mieux documentées, était dotée d’arsenaux, situés à l’extrémité occidentale du front maritime et formant une fortification avancée sur la ligne de muraille qui protégeait la ville, et d’un fondouk, le Castillo de los Genoveses, autre fortification adossée à la muraille, à l’est de la ville cette fois32.
11Les villes de frontière développèrent un système défensif complexe. À Vera, aux deux éléments fortifiés, citadelle et muraille urbaine, s’ajoutait un réseau viaire inextricable, impossible à franchir, qui freinait le passage des assaillants33. À Alcalá la Real, la rue Albaicín, voie d’accès à la citadelle de La Mota, était pourvue d’un système de portes successives, dont trois sont encore visibles. Quant aux petites villes, formes de peuplement que les auteurs arabes du Moyen Âge hésitaient déjà à qualifier d’urbaines ou de rurales34, elles représentent l’élément le plus original et le moins étudié du réseau urbain nasride ; outre les villas des sources castillanes, il s’agit de localités pourvues d’un cadi et constituant des centres judiciaires, comme Comares au xive siècle35, ou bien de sites comme Andaraš, la fortification la plus importante et la plus complexe de l’Alpujarra, la plupart du temps désignée par madīna dans les sources arabes, centre économique où se tenait un marché chaque jeudi au xiiie siècle, centre d’un district fiscal et centre culturel où les ulémas dispensèrent leurs savoirs36. Quant à la ville thermale, dans l’état actuel de nos connaissances, elle n’est représentée que par Alhama de Granada, où se trouvait un édifice balnéaire doté de deux salles, dont l’usage était gratuit, et que décrivirent les voyageurs des xive et xve siècles.
Dynamiques urbaines de l’émirat nasride
La récurrence des catastrophes
12En perpétuelle mutation, les villes sont animées de dynamiques dont les forces motrices, les fonctions d’échanges et de production, la volonté politique aussi, se heurtèrent souvent à des catastrophes qui les entravèrent. Le plus grand malheur des villes au xive siècle fut, sans l’ombre d’un doute, la peste. Les pertes démographiques dues à l’épidémie dans les villes européennes furent très variables d’une région à l’autre : d’une valeur moyenne de 50 %, le taux de mortalité atteignit 80 % dans le sud de la France et la lente récupération démographique démarra dans la seconde moitié du xve siècle, lorsque les villes du royaume nasride souffraient de la Guerre de Grenade. L’épidémie arriva par la mer : les premières villes affectées, et le plus durement, furent les villes portuaires – Almería à partir de juin 1348 –, les mieux étudiées aussi quant aux conséquences de la peste37.
13L’autre malheur qui frappa de manière récurrente les villes de l’émirat, comme tant d’autres de leurs contemporaines, fut la guerre. Elle provoquait des pertes en vies humaines lors des combats, mais plus encore parce que les sièges coupaient l’approvisionnement et parce qu’elle suscitait des mouvements migratoires. Lorsque le roi de Castille Alphonse XI assiégea Alcalá la Real, « il employa pour faire le siège de cette place un grand nombre de machines de guerre et beaucoup d’ouvriers, et, par ce moyen, il la réduisit à la dernière extrémité. En l’an 742 (1341-1342), la garnison accepta de se rendre pour ne pas mourir de soif38 ». Les Castillans s’emparèrent ainsi la plupart du temps de villes exsangues, comme le montrent les Repartimientos : après la conquête de 1489, Almería comptait quelque 5 000 âmes et n’avait plus rien à voir avec la ville au temps de sa splendeur almoravide, lorsque plus de 27 000 personnes s’y activaient. Les incursions ennemies et les sièges affectèrent aussi bien le système défensif des villes que l’habitat et les chroniqueurs se firent souvent l’écho de ces destructions : après la conquête de Gibraltar par les Mérinides en 1333, l’émir Abū Mālik, fils du sultan, « se mit alors à réparer les fortifications de la place et à en colmater les brèches39 ». En outre, la guerre suscitait des destructions volontaires, afin d’empêcher l’ennemi de s’emparer d’une fortification : après la prise d’Algeciras en 1368 par les Mérinides et les Nasrides, le sultan entreprit de rétablir le culte musulman et de nommer un gouverneur jusqu’au moment où « il apparut qu’il fallait la détruire, de crainte qu’elle ne retombât aux mains des chrétiens. Elle fut rasée dans les années 780, toute trace en fut effacée, “comme si elle n’avait pas été habitée la veille”40 ». Enfin, les villes furent touchées par des catastrophes naturelles, comme le tremblement de terre qui frappa Almería en 1487, mais sur lesquelles la recherche s’est peu penchée : l’histoire environnementale, domaine actif de l’histoire urbaine, pourrait sans doute être appliquée avec profit aux villes de l’émirat.
Les aspects de la dynamique urbaine
14Malgré les malheurs qui les affectèrent, les villes du royaume nasride montrèrent des signes manifestes de dynamisme, à commencer par la croissance démographique : les migrations de musulmans depuis les terres conquises par les chrétiens ont toujours été considérées comme le facteur essentiel de la croissance urbaine. Depuis Mármol à la fin du xviiie siècle, on n’a cessé de répéter que le faubourg d’Antequeruela devait son nom aux habitants d’Antequera qui arrivèrent à Grenade en 1410. Le même phénomène migratoire a été mis en évidence pour d’autres villes : à Loja, le Jaufín résulta de la venue de populations ayant fui les régions conquises ; à Ronda, les réfugiés firent naître le faubourg des moulins41.
15La dynamique urbaine se lit également dans le développement urbanistique, lié à la volonté des autorités ou à leur seule présence dans la ville. La création d’une ville neuve à Grenade résulte de la décision du premier sultan nasride de fortifier la Sabīka. L’expansion de Salobreña au xve siècle a été mise en relation avec la présence de plusieurs dirigeants nasrides dans la ville42. Le développement urbanistique des villes tient aussi aux opérations militaires : si la guerre est synonyme de malheurs pour les villes, elle signifie aussi l’entretien et parfois le renforcement de leur système défensif, travaux par ailleurs révélateurs des ressources économiques des villes. Ainsi, Antequera, élément clé de la frontière, fut-elle renforcée de manière notable sous les auspices de plusieurs émirs nasrides, les travaux entrepris pouvant être identifiés en plusieurs endroits des deux enceintes43. À Almuñécar, la muraille de tapial des xie et xiie siècles fut renforcée par un coffrage de maçonnerie, processus fréquemment utilisé dans la fortification nasride44.
16Enfin, le signe le plus visible du dynamisme urbain demeure la vitalité économique des centres urbains. Le rôle du commerce avec les villes italiennes dans le dynamisme du royaume nasride en général, et de ses villes en particulier, a souvent été souligné45. Pour Antonio Malpica, le moteur de la dynamique urbaine se trouve dans la commercialisation des excédents agricoles, souvent sur des marchés étrangers46. La présence de marchands étrangers fut synonyme de bâtiments spécifiques, le fondouk et la qaysāriyya, et d’abondantes ressources économiques provenant de la douane47. Toutefois, le rythme des dynamiques urbaines nous échappe pour l’essentiel et beaucoup reste à faire pour connaître les fluctuations de l’histoire des villes de l’émirat.
⁂
17Les villes du royaume nasride, qui précèdent le moment de la ville atlantique à l’ouest de la Méditerranée, constituent ainsi un réseau urbain d’une exceptionnelle densité pour le monde d’alors : héritée pour l’essentiel des siècles antérieurs, l’armature urbaine de l’émirat est florissante et traversée de dynamiques dont les formes se dessinent plus nettement que les rythmes. Il reste à donner à ces villes toute leur place dans l’histoire urbaine des derniers siècles médiévaux, lorsque l’Atlantique apparaissait « à la fois comme une simple liaison entre deux pôles extérieurs – Méditerranée italienne et Pays-Bas liés à la Hanse –, mais déjà comme un front de découverte et d’exploitation coloniale48 ».
Notes de bas de page
1Menjot Denis et Pinol Jean-Luc, « Ville », in Gauvard Claude et Sirinelli Jean-François (dir.), Dictionnaire de l’historien, Paris, Presses universitaires de France, 2015, p. 744.
2Saupin Guy, « Introduction. Présence et représentations du monde atlantique dans les villes d’Europe occidentale du Moyen Âge au xxe siècle », in Saupin Guy (dir.), Villes atlantiques dans l’Europe occidentale du Moyen Âge au xxe siècle, Rennes, PUR, 2006, p. 12.
3Ibid., p. 9-41.
4Boucheron Patrick et Loiseau Julien, « L’archipel urbain. Paysages des villes et ordre du monde », in Boucheron Patrick et al. (dir.), Histoire du monde au xve siècle, Paris, Pluriel, 2012, t. 2, p. 466-504.
5Ladero Quesada Miguel Ángel, « Datos demográficos sobre los musulmanes de Granada en el siglo xv », Anuario de Estudios Medievales, 8, 1972-1973, p. 481-490.
6Boucheron Patrick et Loiseau Julien, op. cit., p. 478.
7Ibid., p. 470.
8Orihuela Uzal Antonio, « Granada, entre ziríes y nazaríes », in Pozuelo Calero Carmen (coord.), Arte y culturas de al-Andalus, El poder de la Alhambra, Grenade, Fundación Pública Andaluza El legado andalusí, 2013, p. 47-57.
9Malpica Cuello Antonio, « La ciudad nazarí. Propuestas para su análisis », in Torremocha Silva Antonio et Martínez Enamorado Virgilio (éd.), La ciudad en al-Andalus y el Magreb, Grenade, El Legado andalusí, 2002, p. 99-119.
10Malpica Cuello Antonio, « La ciudad en el reino nazarí de Granada. Propuestas para un debate y análisis de un problema », in Martínez Enamorado Virgilio (éd.), Escenarios urbanos de al-Andalus y el Occidente musulmán, Malaga, Iniciativa urbana De toda La Villa, 2011, p. 85-110.
11Mazzoli-Guintard Christine, « Al-Idrīsī et al-Andalus : le sens des mots, de la philologie à l’histoire », in Herrera Clavero Francisco et al. (éd.), El mundo del geógrafo ceutí al-Idrisi, Ceuta, IEC, 2011, p. 133-159.
12Ladero Quesada Miguel Ángel, op. cit.
13Orihuela Uzal Antonio, op. cit.
14Sarr Marroco Bilal, « Wādī Āš: la ciudad nazarí de Guadix a través de las fuentes escritas y arqueológicas », in Malpica Cuello Antonio et García Porras Alberto (éd.), Las ciudades nazaríes, nuevas aportaciones desde la arqueología, Grenade, Alhulia, 2011, p. 227-268.
15Malpica Cuello Antonio, 2002, op. cit.
16Álvarez García José Javier et Buendía Moreno Antonio Federico, « La configuración urbana de Madīnat Lauxa », Las ciudades nazaríes…, op. cit., p. 171-197.
17Martínez Enamorado Virgilio, Cuando Marbella era una tierra de alquerías, Marbella, Excmo Ayuntamiento, 2009, p. 136. La valeur traditionnellement retenue pour estimer le nombre d’habitants par ha (348) peut conforter ou nuancer les estimations précédentes.
18L’analyse des recueils biobibliographiques a permis la création de la base de données Prosopografía de los ulemas de al-Andalus [http://www.eea.csic.es/pua], coordonnée par Ma L. Ávila.
19Mazzoli-Guintard Christine, Villes d’al-Andalus, Rennes, PUR, 1996, p. 157-200.
20Sur al-Binya, fondée auprès d’Algeciras, Torremocha Silva Antonio, Navarro Luengo Ildefonso et Salado Escaño Juan Bautista, Al-Binya, la ciudad palatina meriní de Algeciras, Algeciras, Fundación Municipal de Cultura José Luis Cano, 1999.
21García Porras Alberto et Muñoz Waissen Eva, « Un espacio singular de la ciudad nazarí de Granada. El Cuarto Real de Santo Domingo », Las ciudades nazaríes…, op. cit., p. 135-170 ; Orihuela Uzal Antonio, op. cit.
22Álvarez García José Juan et Molina Fajardo Federico, « La ciudad nazarí de Almuñécar », Las ciudades nazaríes…, op. cit., p. 199-225.
23Álvarez García José Javier et Buendía Moreno Antonio Federico, op. cit., p. 196.
24Aguayo de Hoyos Pedro et Castaño Aguilar José Manuel, « La ciudad islámica de Ronda: una visión desde la arqueología urbana », Mainake, XXV, 2003, p. 203-227.
25Malpica Cuello Antonio, 2011, op. cit., p. 108, et 2002, op. cit.
26Mazzoli-Guintard Christine, Madrid, petite ville de l’Islam médiéval (ixe-xxie siècles), Rennes, PUR, 2009, p. 16-17.
27Garcin Jean-Claude, « Le moment islamique (viie-xviiie siècles) », in Nicolet Claude, Ilbert Robert et Depaule Jean-Charles (éd.), Mégapoles méditerranéennes, Aix-en-Provence/Paris/Rome, MMSH/Maisonneuve et Larose/EFR, 2000, p. 90-103 ; Mazzoli-Guintard Christine, « Andalousie médiévale, Maghreb et Proche-Orient modernes : un même modèle de grande ville arabe ? », in Acerra Martine et al. (éd.), Les villes et le monde du Moyen Âge au xxe siècle, Rennes, PUR, 2011, p. 293-309.
28Sarr Marroco Bilal, op. cit.
29Álvarez García José Juan et Buendía Moreno Antonio Federico, op. cit.
30Saupin Guy, op. cit., p. 11-12.
31Picard Christophe, « Les arsenaux musulmans de la Méditerranée et de l’océan Atlantique (viie-xve siècle) », in Damien Coulon et al. (dir.), Chemins d’outre-mer, études sur la Méditerranée offertes à Michel Balard, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2004, t. 2, p. 691-710 ; Tranchant Mathias, « Les ports maritimes en France au Moyen Âge », Ports maritimes et ports fluviaux au Moyen Âge, XXXVe congrès de la SHMESP, Paris, Presses de l’université Paris-Sorbonne, 2005, p. 21-31.
32Calero Secall María Isabel et Martínez Enamorado Virgilio, Málaga, ciudad de al-Andalus, Malaga, Universidad de Málaga, 1995, p. 251-258 et 292-311.
33Cara Barrionuevo Lorenzo et Ortiz Soler Domingo, « Un modelo de ciudad fronteriza naṣrī: urbanismo y sistema defensivo de Vera », in Segura Artero Pedro (coord.), La frontera oriental nazarí como sujeto histórico (s. xiii-xvi), Almería, IEA, 1997, p. 307-324.
34Ainsi al-Idrīsī : Mazzoli-Guintard Christine, « Quelques éléments du signifié de madīna : l’emploi de ka chez al-Idrīsī », Sharq al-Andalus, 9, 1992, p. 187-194.
35Calero Secall María Isabel, « Sedes judiciales malagueñas en época nazarí », Baetica, Estudios de Arte, Geografía e Historia, 7, 1984, p. 355-365.
36López Guzmán Rafael (coord.), Arquitectura de al-Andalus (Almería, Granada, Jaén, Málaga), Grenade, El Legado andalusí, 2009, p. 536-538 ; Velázquez Basanta Fernando Nicolás, « Al-Imāra al-Andarašiyya: un principado andalusí tres veces fallido », Miscelánea de Estudios Árabes y Hebraicos, 58, 2009, p. 305-351.
37Calero Secall Maria Isabel, « La peste en Málaga según el malagueño al-Nubāhī », in Molina LÓpez Emilio, Castillo Castillo Concepción et Lirola Delgado Jorge (coord.), Homenaje al Prof. Jacinto Bosch Vilá, Grenade, EUGR, 1991, t. 1, p. 57-71 ; Molina López Emilio, « Almería en la etapa naṣrī (siglos xiii-xiv). Estado de la cuestión, balance y perspectivas », in Segura GraÍÑo Cristina (éd.), Almería entre dos culturas. Siglo xiii al xvi, Almería, IEA, 1990, p. 15-65 ; Lirola Delgado Pilar, Garijo Galán Ildefonso et Lirola Delgado Jorge, « Efectos de la peste negra de 1348-9 en la ciudad de Almería », Las ciudades del Andalus: Almería, Revista del Instituto Egipcio de Estudios Islámicos en Madrid, XXXII, 2000, p. 173-204.
38Ibn Khaldûn, Le Livre des Exemples, t. 2 : Histoire des Arabes et des Berbères du Maghreb, trad. Abdesselam Cheddadi, Paris, Gallimard, 2012, p. 1185.
39Ibid., p. 1173.
40Ibid., p. 1302.
41Álvarez García José Juan et Buendía Moreno Antonio Federico, op. cit. ; Aguayo de Hoyos Pedro et Castaño Aguilar José Manuel, op. cit.
42Navas Rodríguez José et García-Consuegra Flores José Maria, « La formación de una incipiente madina nazarí: la Salawbinya de los ss. xiv-xv », @rqueología y Territorio, 6, 2009, p. 225-237.
43Gurriarán Daza Pedro et Romero Pérez Manuel, « La muralla de Antequera (Málaga) », Las ciudades nazaríes…, op. cit., p. 318.
44Álvarez García José Juan et Molina Fajardo Federico, op. cit., p. 221.
45Salicrú i LLuch Roser, El sultanat de Granada i la Corona d’Aragó, 1410-1458, Barcelone, Institució Milà i Fontanals-CSIC-Publ. de l’Abadia de Montserrat, 1998 ; Id., El sultanato nazarí de Granada, Génova y la Corona de Aragón en el siglo xv, Granada, EUGR-Univ. Málaga-El Legado Andalusí, 2007 ; Fábregas García Adela, Motril y el azúcar: comerciantes italianos y judíos en el reino de Granada, Motril, Auskaría Mediterránea, 1996 ; Id., Producción y comercio del azúcar en el Mediterráneo medieval, el ejemplo del reino de Granada, Granada, EUGR, 2001.
46Malpica Cuello Antonio, 2011, op. cit., p. 98.
47Les études des livres de comptes des Spinola sont révélatrices à cet égard : Fábregas García Adela, Un mercader genovés en el Reino de Granada: el libro de cuentas de Agostino Spinola (1441-1447), Granada, EUGR, 2002 ; Id., La familia Spinola en el reino nazarí de Granada: contabilidad privada de Francesco Spinola 1451-1457, Granada, EUGR, 2004.
48Saupin Guy, op. cit., p. 23.
Auteur
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Christine Mazzoli-Guintard
Université de Nantes.
Christine Mazzoli-Guintard est maîtresse de conférences HDR en histoire médiévale, Laboratoire de recherche archéologie et architecture (LARA-UMR CNRS 6566), université de Nantes.
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