Chapitre 4. La ville en mouvement
p. 121-150
Texte intégral
1Le voyageur qui s’est progressivement rapproché de murailles qu’au loin il apercevait, le voyageur qui, flânant d’un quartier à l’autre, passant devant la grande-mosquée et traversant le souk, a fini par atteindre la masse de la citadelle, ce voyageur sent-il maintenant l’air de la ville ? Une ville dont nous ne pouvons guère, en effet, qu’imaginer le mouvement quotidien autour des boutiques, des portes, des ulémas, car rares sont les auteurs qui évoquent « les rues [qui] grouillent de monde, les commerces [qui] se pressent dans les souks »1. Une ville, toutefois, dont nous entrevoyons quelque peu comment elle s’organise ; une ville dont nous devinons en partie la réalité et dont nous découvrons, enfin, qu’elle est un être vivant. C’est de cette ville en mouvement, bien souvent insaisissable par son essence même, dont il faut maintenant s’approcher.
Le bien commun
2Pour des impératifs de sécurité et d’hygiène indispensables à l’existence d’un peuplement assez dense, la ville d’al-Andalus semble répondre à un certain principe d’organisation, principe bien visible autour des problèmes d’approvisionnement et d’évacuation de l’eau, mais également autour de certains problèmes d’urbanisme.
Un urbanisme de bon sens
3Il serait aberrant de chercher dans la ville d’al-Andalus des traces d’un véritable souci urbanistique ; toutefois, des mesures de bon sens mènent à une certaine logique et à une certaine cohérence de l’urbanisme.
Les mises à l’écart
4Des mesures élémentaires de prévention sont prises pour lutter contre la pollution de l’eau et de l’air ; les manuels de hisba sont, à ce sujet, d’une extraordinaire richesse d’information dont on peut donner une idée par les exemples suivants : on ne peut égorger les bêtes de boucherie que dans des cuves et on doit emporter au dehors le sang et le rebut des tripes ; il est interdit de jeter les ordures sur la rive du fleuve ; le poissonnier est obligé de s’installer assez loin de la rue, à cause des odeurs de ses produits2. Ces mesures, édictées par des traités, ont-elles reçu des applications concrètes ? Pour quelques villes d’al-Andalus, certains quartiers de potiers et de tanneurs sont maintenant localisés ; leur emplacement par rapport à l’élément hydrographique peut être riche d’enseignements, tout simplement si l’on se demande où est situé le quartier artisanal par rapport au courant ou à la noria. A Séville par exemple, le quartier des potiers au ixe siècle se trouve non loin de la mosquée d’Ibn cAdabbas, auprès d’un bras du Guadalquivir ; cet emplacement au sud-ouest de la première enceinte n’empêche pas un approvisionnement en eau plus en amont3. Le quartier des tanneurs de Tolède, placé au sud de la ville, ne gêne pas non plus l’approvisionnement de l’aqueduc dont al-Idrisi mentionne l’existence et que l’on peut situer auprès du pont d’Alcántara4. A Vascos, l’eau de l’arroyo de la Mora est d’abord utilisée par le bain avant de servir à la tannerie. Mais ne nous leurrons pas : si ces exemples peuvent être interprétés comme un souci élémentaire de protection de l’eau, les artisans de Murcie utilisent sans doute l’eau du Segura en amont de la ville pour laver leurs poteries5.
5Il est interdit de mettre les fours dans la rue, sans doute par crainte du feu, mais aussi parce que la fumée peut gêner le voisinage6. Les fours de potiers de Tolède, placés dans le cirque romain, se trouvent à quelque distance des habitations, comme les fours de Pechina7. A Saltés, le quartier artisanal où l’on travaille le minerai est situé en bordure de la marisma, non loin des maisons ; celles-ci sont protégées de la fumée par les vents dominants.
6Un déterminisme élémentaire tend aussi à attirer les potiers et les artisans du textile vers la périphérie de la ville, là où ils peuvent trouver, par exemple, davantage d’espace pour étendre leurs toiles8. Les fabricants de tuiles et de briques sont invités à s’installer aux abords du fossé qui protège Séville, car ils y disposeront de terrains plus spacieux9. Les potiers, les teinturiers et en général les artisans qui ont besoin d’espace et d’eau tendent naturellement à s’installer auprès du fleuve et dans un espace peu densément occupé : la présence d’une de ces activités à l’intérieur des murailles de la ville ne doit pas, à notre avis, être systématiquement interprétée comme un témoin de la croissance urbaine ; plus que l’indice, au moment de la mise en place de l’atelier, d’un emplacement extra-muros, elle indique l’existence d’un espace faiblement occupé10.
7Quant aux mises à l’écart des hommes, notre documentation se résume à bien peu de choses : la léproserie de Cordoue, installée sur la rive gauche du Guadalquivir, à l’écart de la ville, bénéficie des revenus que lui concède une femme d’al-Hakam I11 ; l’hôpital de Grenade, fondé par Muhammad V en 1365, se trouve par contre dans le centre de la ville, sur le flanc sud de la colline de l’Albaicín. Le bâtiment s’organise autour d’une cour centrale où se place un bassin ; destiné aux malades pauvres, il sert d’asile à la fin du xve siècle12.
Les rues : cohérence et évolution du tracé
8Nombreux sont les spécialistes des villes islamiques qui insistent sur l’irrégularité, voire l’anarchie du réseau des rues : c’est la juxtaposition des maisons qui crée peu à peu la rue, d’où l’irrégularité des rues et leur structure quasi labyrinthique13. Or, cette vision assez négative de l’urbanisme islamique paraît difficilement conciliable avec l’existence de villes qui, comme Cordoue, Tolède ou Séville dans la dernière forme de leur histoire musulmane dépassent parfois largement 100 hectares. L’opposition entre l’impression de désordre et la nécessité d’un minimum d’organisation est-elle une contradiction insurmontable ? Elle l’est sans doute dans une perspective statique ; par contre, replacée dans une perspective plus dynamique, elle se résout en partie.
9En effet, on peut aussi considérer que le tracé de certaines villes fondées à l’époque islamique est aussi régulier que celui des villes de l’Antiquité classique, puis que la voirie se modifie au cours des siècles14. L’introduction de la perspective historique nous semble fondamentale pour comprendre le réseau des rues dans les villes d’al-Andalus, dont on ne peut plus continuer à observer l’état achevé comme étant identique à l’état originel. Un certain nombre d’indices nous poussent à croire qu’à l’origine, le plan de la ville présente une certaine régularité de tracé : le site de Saltés s’organise selon des axes quasi orthogonaux qui définissent des îlots et dans les axes de circulation que la fouille fait apparaître, l’on peut lire une cohérence d’ensemble ; les rues apparues sur les sites de Pechina et de Cieza sont rectilignes, bien tracées, et les maisons s’y alignent soigneusement ; au nord-ouest de l’enceinte de Séville au xiie siècle, le tracé des rues est orthogonal15. On peut aisément multiplier les exemples de ce genre : le site de Madinat al-Zahra’, dans sa partie actuellement fouillée, présente des rues au tracé régulier, comme celles dégagées au niveau du Portal de la Magdalena à Lérida, ou comme sont réguliers les pâtés de maisons de la citadelle de Málaga ou ceux, à Calatayud, du secteur est de son expansion du ixe siècle16. A Lérida, la fouille a même réussi à montrer que le tracé de la rue précède celui de la maison ; à Almería aussi, dans le faubourg oriental, il existe un projet urbanistique que révèlent des puits installés avec régularité et un système d’égoûts17.
10Tous ces exemples ont des points communs : il s’agit d’une part de fondations islamiques ou de sites dont l’occupation musulmane se trouve en solution de continuité avec l’occupation antérieure18 ; d’autre part, la plupart de ces sites n’a pas été occupée de façon continue jusqu’au bas moyen âge. Madinat al-Zahra’ est rasée au début du xie siècle, le site de Pechina est abandonné dans la première moitié du xe siècle, celui de Saltés trois siècles plus tard ; autrement dit, ces sites dont l’histoire est parfois fort brève, nous laissent sans doute apercevoir un tracé relativement proche de son état originel. Certes, un certain nombre de villes d’al-Andalus présente aujourd’hui encore des rues au tracé irrégulier ; la seule précision chronologique que nous venons d’apporter ne fait que renforcer notre conviction : dans certains quartiers de Cordoue, de Tolède, mais aussi de villes secondaires comme Carmona, Elvas ou Burriana existent encore des ruelles étroites et tortueuses ; autrement dit, la présence d’une voirie irrégulière est attestée dans les villes où l’occupation du sol est continue au moins jusqu’au début de l’époque moderne. A notre avis, ce type de tracé représente, dans la plupart des cas, une étape de l’histoire urbaine et plus rarement l’état premier de la voirie ; il est donc, en général, le résultat d’une évolution.
11Evolution dont il faut, pour le moment, se contenter de présenter sous forme interrogative les données essentielles : quand se produit-elle ? Quels sont les facteurs qui y conduisent ? Pour la ville islamique d’Afrique du Nord ou d’Orient, c’est l’insécurité qui semble à l’origine de cette évolution19 ; pour d’autres, cependant, le plan réticulé commence à se transformer à partir de l’époque byzantine et peut-être avant et c’est en tout cas un fait accompli sous la domination islamique20.
12S’il est pour le moment bien difficile de savoir quand et comment commence le processus de transformation de la ville antique, on peut tout de même s’interroger sur l’existence de facteurs qui, à l’époque islamique, peuvent poursuivre ou entamer une telle évolution. Le droit urbain musulman, ou plus exactement sa tolérance relative en matière de respect de la propriété non bâtie, peut expliquer certains empiétements sur la rue qui, peu à peu, lui confèrent un tracé irrégulier : en principe, le droit musulman sanctionne le non respect de la propriété non bâtie ; dans la pratique cependant, le juriste fait preuve d’une grande tolérance quand le sol accaparé est bâti depuis longtemps, quand personne n’a protesté et surtout quand l’avancement de la construction ne gêne pas le passage21. Encore une fois, finalement, le bon sens l’emporte : on peut utiliser la voie publique pour agrandir une construction où l’on est à l’étroit, mais à condition de respecter le droit de passage du citadin. Un dernier facteur, enfin, peut être invoqué pour comprendre la mise en place de cette voirie tortueuse : les pâtés de maisons réguliers se transforment en ruelles sinueuses sous l’influence de l’installation d’une tribu dans un quartier22. L’impasse est l’élément de base indispensable à l’urbanisme musulman traditionnel : les impasses secondaires sont décalées les unes par rapport aux autres, de telle sorte que les portes de deux maisons qui se font vis-à-vis ne sont jamais en face l’une de l’autre ; ce décalage protège des regards indiscrets du voisin23. Hypothèses séduisantes certes, mais pour lesquelles il faut bien avouer que notre documentation, en ce qui concerne l’histoire urbaine d’al-Andalus, est bien indigente24.
13Il faut donc aller au-delà de l’impression superficielle d’anarchie et de désordre qui se dégage de la voirie de la ville d’al-Andalus : à l’origine, dans les fondations musulmanes, le tracé des rues présente en général une certaine régularité ; son évolution postérieure, liée à la tolérance des juristes et aux structures sociales, conduit à un tracé tortueux et irrégulier. Cette transformation, d’ailleurs, peut s’amorcer avant le début du viiie siècle pour les villes héritées de l’Antiquité, et se poursuivre ensuite. Or, non seulement l’impression de désordre est, à notre avis, erronée, mais encore il semble que le tracé des rues soit relativement hiérarchisé et même adapté aux structures économiques et sociales : d’une part, pour désigner les voies de communication, la langue arabe dispose de termes différents en fonction essentiellement de la largeur de la rue25. Trois rues principales articulent la voirie de l’Alhambra, d’où partent des rues secondaires ; cette hiérarchisation se rencontre aussi à Cordoue ou à Séville26. D’autre part, ce double réseau de rues répond aux nécessités de la vie économique et sociale : dans les quartiers centraux, les rues ouvertes et relativement larges et rectilignes permettent la circulation des hommes et des marchandises ; dans les quartiers résidentiels, les rues tendent à se rétrécir et à se fermer, contribuant ainsi à l’isolement de la vie privée27.
Les maux de la rue
14Le tracé de la rue, dont nous venons de brosser les grandes lignes, comprend en lui-même l’un des facteurs qui rend pénible la vie quotidienne : l’étroitesse de la rue permet de répondre aux besoins de la circulation, mais elle atteint parfois une taille si petite qu’elle en devient dangereuse ou que l’on s’en plaint. Au début de l’année 972, le calife traverse à cheval un faubourg situé à l’est de Cordoue ; passant par une chaussée étroite qui se trouve au nord du fossé, la rue se trouve totalement obstruée par les gens de son cortège, à tel point que des passants risquent de tomber dans le fossé : al-Hakam II ordonne alors l’achat des boutiques de cette chaussée pour les détruire et élargir la rue28. A cette anecdote un peu exceptionnelle, l’on peut ajouter les remarques faites par Ibn al-Hatib sur l’étroitesse des rues d’Andarax ou de Loja29. La présence de saillies à l’étage contribue d’ailleurs à rétrécir la rue et parfois à la transformer en passage couvert30.
15En théorie, les immondices sont déposées à l’extérieur des murailles par les habitants eux-mêmes31 ; à Evora en effet, en 913, les ordures jetées à l’extérieur de l’enceinte atteignent la hauteur de la muraille32. Ceci n’empêche pas Ibn al-Hatib de déplorer la saleté des rues de Loja ou Ibn al-Sumaysiri de se plaindre de l’état lamentable de la voirie de Valence, qui n’est que « mares à ordures »33. Le pavage en marbre du quai de Cordoue, lié sans doute au rôle de capitale de cette ville, fait ainsi figure d’exception ; les rues de Pechina présentent un pavage plus modeste, de terre damée34.
Les problèmes de l’eau
16L’habitat permanent et relativement dense que suppose l’existence de la ville, dans un milieu méditerranéen qui plus est, confère d’emblée un caractère vital à l’eau, aussi bien d’ailleurs pour son approvisionnement que pour son évacuation35. Les récits de siège ne font que confirmer cette première impression : la soif, et également la faim, viennent plus sûrement à bout de la ville que les opérations militaires36 ; on comprend pourquoi la citadelle, ultime refuge urbain bien souvent, doit particulièrement soigner cet aspect de son dispositif. La qualité de l’approvisionnement en eau, qui dépend des modes d’alimentation et des moyens de stockage, sans oublier la nécessité d’une évacuation efficace, deviennent dès lors des critères fondamentaux permettant de mettre en valeur les bonnes villes.
L’approvisionnement en eau
17La qualité de l’approvisionnement en eau d’une ville repose sur deux facteurs : l’origine de l’alimentation en eau ; les modes de stockage et de distribution mis en œuvre. L’historiographie récente insiste le plus souvent sur le second de ces facteurs ; or, il nous semble que c’est plus efficacement vers l’origine de l’alimentation en eau, et non vers ses moyens de stockage, qu’il faut se tourner d’abord37.
En remontant à la source...
18L’alimentation en eau de la ville peut se faire de manières différentes : un cours d’eau passe à l’intérieur de la ville ou au pied de la muraille et permet un approvisionnement direct ; un cours d’eau se trouve à quelque distance de la ville et il faut aller chercher l’eau ou l’amener ; le sous-sol de la ville comprend une nappe phréatique dans laquelle l’on peut puiser ; recueillir l’eau de pluie, enfin, constitue une dernière façon de s’approvisionner. Ces modes divers d’alimentation supposent, ceci est fondamental, la mise en œuvre de techniques différentes, reflet sans aucun doute des moyens dont dispose la ville : il faut donc s’y arrêter un instant38.
19Quand un cours d’eau passe à l’intérieur de la ville comme à Grenade ou quand il borde la muraille comme à Tolède, une roue élévatoire (nacura) est nécessaire pour amener l’eau jusque dans la ville39. Les roues élévatoires les plus célèbres et les mieux documentées sont certainement l’Albolafia de Cordoue, construite en 1136-1137 par l’émir almoravide Tasufin et dont le diamètre atteint 15 mètres, la grande noria de Tolède installée entre le pont d’Alcántara et l’aqueduc romain, que la machine de Juanelo paraît remplacer au xvie siècle et la roue à eau de la Dar al-cArusa qui, à Grenade, élève l’eau 60 mètres au-dessus du niveau de l’Acequia Real : ces exemples nous donnent, quant aux villes concernées, une sensation de déjà vu qui est bien entendu loin d’être le fruit du hasard. En effet, à côté de ces cas assez bien connus, les textes arabes signalent l’existence de roues à eau à Tudela au xe siècle, à Almería au xie siècle, à Saragosse au xiie siècle, à Murcie aux xiie et xiiie siècles, à Séville à une époque tardive sans doute40.
20Parfois, le cours d’eau qui alimente la ville se trouve à une distance telle du noyau urbain qu’il est nécessaire de mettre en place des structures qui permettent soit tout simplement d’aller chercher l’eau, soit, de façon en général plus complexe, de l’amener jusqu’à la ville. Il est en effet indispensable de conserver, quelles que soient les circonstances, un accès à la rivière : une galerie souterraine, creusée sous le réduit fortifié en général, permet de se rendre sur la rive ; elle reçoit parfois le nom de qawraga41. Ibn Sahib al-Sala décrit ainsi le dispositif de Cuenca lorsque le souverain almohade entre dans la ville en 1172 : « au sud de la ville, il y a un fossé, taillé dans la roche, [où] se trouvent des marches creusées sous la terre par lesquelles on descend jusqu’au fleuve pour y prendre l’eau utilisée pour boire »42. Nous connaissons l’existence d’une structure semblable dans le réduit fortifié d’Alcalá la Real, à Almería où le puits foré au nord de la citadelle s’alimente dans le canal qui part de la grande-mosquée, dans la citadelle de Badajoz, à Ronda aussi, où une centaine de marches souterraines partent du palais du Rey Moro jusqu’à la rivière. On peut rattacher la citerne de la citadelle de Mérida à ce type de dispositif : en effet, la citerne est constituée de deux escaliers souterrains qui descendent jusqu’à un bassin qu’alimentent les eaux du Guadiana. La coracha prend aussi l’allure d’un ouvrage en saillie perpendiculaire à la muraille et projeté vers une rivière ou un puits : un éperon de ce type est signalé principalement pour les sites d’Alcalá de Guadaira, de Belalcázar, de Cáceres, de Séville, de Calatrava et de Talavera peut-être ; il est la plupart du temps en relation avec le réduit fortifié, et plus rarement avec l’enceinte urbaine. Plus modestement enfin, l’accès à la rivière se fait par un passage non couvert, se terminant au niveau d’une petite porte dans la muraille, comme celle dite Portal del Agua à Albarracín43.
21La présence d’une source ou d’un cours d’eau à quelque distance de la ville, mais dont l’eau est amenée jusqu’au noyau urbain suppose la mise en œuvre de moyens importants : il s’agit en effet de réutiliser ou de mettre en place et d’entretenir des conduites d’eau qui peuvent être souterraines ou à l’air libre (qanat, siqaya) et qui doivent parfois franchir, par un aqueduc, des dénivelés importants. Parfois, une conduite romaine est réutilisée : c’est le cas, bien entendu, des Caños de Carmona, canalisation romaine en partie remodelée à l’époque almohade qui, depuis Alcalá de Guadaira, apporte l’eau à Séville44. Des réutilisations de conduites romaines s’observent aussi à Pechina, à Jaén, à Ronda, à Huelva, à Mérida peut-être ; toutefois, le caractère allusif des textes arabes fait qu’il est difficile de savoir si la construction antique est toujours utilisée à l’époque islamique45. D’autres constructions, par contre, sont islamiques, comme la conduite califale, en partie souterraine, qui approvisionne en eau Madinat al-Zahra’ ou une partie au moins du système de captation d’eau madrilène46 ; citons également Grenade, où la conduite qui part du Darro pour alimenter le Generalife et l’Alhambra est attribuée au fondateur de la dynastie nasride, mais aussi les travaux de cAbd al-Rahman II et d’al-Hakam II à Cordoue, et les canalisations d’Andújar, d’Almería et de Vélez-Málaga. Dans certaines villes, enfin, une canalisation existe à l’époque islamique, sans que pour le moment, nous puissions en dire davantage : Huesca, Elvira et Gibraltar sont dans ce cas. Cette recension, peut-être fastidieuse, permet toutefois de mettre en évidence le fait que des villes d’importance diverse peuvent mettre en place et entretenir des conduites parfois majeures qui leur amènent une grande quantité d’eau potable. Il s’agit là d’une condition indispensable à l’existence de la ville certes, mais qui pose bien des questions sur l’origine des moyens mis en œuvre : nous ne pouvons, pour le moment qu’affirmer que ces moyens existent ; or, si l’existence de canalisations importantes dans les capitales ne surprend guère, leur présence à Madrid ou à Vélez-Málaga par exemple mérite sans doute réflexion.
22Enfin, la ville peut s’approvisionner directement dans la nappe phréatique : à Cáceres, l’on voit encore sourdre l’eau au fond de la citerne ; à Molina de Aragón, le puits atteint sans aucun doute une nappe souterraine ; à Valence, dernier exemple, les maisons sont dotées de puits qui s’alimentent directement dans le sous-sol47. N’oublions pas le rôle joué par le stockage de l’eau de pluie, qu’atteste Le Calendrier de Cordoue : « on emmagasine l’eau de pluie dans des citernes, pendant le mois de décembre et le suivant, et elle ne se corrompt pas »48.
23Les possibilités d’approvisionnement en eau de la ville conditionnent en bonne partie son existence et son développement ; ces possibilités reposent sans aucun doute sur des facteurs purement topographiques, mais aussi sur les moyens dont dispose la ville : parmi les travaux les plus considérables figurent ceux des capitales, comme Cordoue, Tolède, Séville, Grenade, dotées des ressources d’un Etat important ; certaines capitales de royaumes de taifa, telles Almería, Badajoz ou Ronda, possèdent également un système d’approvisionnement assez complexe. Mais, et c’est ce point qui mérite d’être souligné, des villes secondaires se sont aussi dotées d’un mode d’alimentation en eau qui suppose la mise en œuvre de moyens financiers et techniques relativement importants.
Stockage et distribution
24La citerne (al-gubb), cuve aux parois protégées par un enduit rouge, est la plupart du temps de forme rectangulaire et couverte d’une voûte en berceau49. Le problème essentiel qu’elle pose est celui de sa datation : les mêmes procédés de construction semblent avoir été en usage de l’époque romaine à l’époque chrétienne50. Alimentée par une conduite, par les eaux pluviales mais aussi directement par la nappe phréatique, la citerne semble, par rapport à certains moyens d’approvisionnement précédemment évoqués, réclamer des techniques plus simples et moins coûteuses : ce dépôt souterrain, formé d’une cuve parfois creusée directement dans la roche, est recouvert d’une voûte percée de petites bouches d’aération. Les études concernant la citerne tendent généralement à la classer d’un point de vue architectural51 ; si l’on souhaite penser la citerne comme l’élément-clé de la réserve en eau de la ville, il peut être intéressant de se demander où, au sein de l’espace urbain, elle se trouve placée ; deux localisations essentielles apparaissent alors, la citadelle et la cour de la grande-mosquée.
25La première est, de très loin, la plus fréquente : la situation de hauteur de la citadelle rend plus compliquée une alimentation directe ; de plus, le rôle d’ultime défense ne peut fonctionner que si un approvisionnement en eau est garanti pendant la durée du siège. La citerne se trouve bien souvent dans l’enceinte principale du réduit fortifié mais elle peut aussi être installée dans l’albacar, comme à Cieza ou à Calatayud : dans le premier cas, le réduit fortifié lui-même n’est pas doté de citerne, dans le second, au contraire, il possède aussi sa propre réserve.
26Le nombre de citernes et le cubage d’eau contenu constituent-ils alors des indices intéressants quant à la fonction de la citadelle ? On peut le supposer a priori : dans le réduit fortifié de Vascos, vide de constructions, 90 m3 d’eau peuvent être stockés, tandis qu’à l’époque nasride, plus de 1 173 m3 sont disponibles dans l’Alhambra quand les citernes sont pleines. Toutefois, cette relation n’est pas aussi facile à établir qu’il peut sembler à première vue. Prenons un exemple : la citerne de la citadelle de Málaga alimente tout le quartier de la forteresse avec ses 115 m3 d’eau ; la citerne de la citadelle d’Antequera peut en contenir 192. Si l’on n’a pas oublié que la citadelle de Málaga couvre en gros 1,20 hectare et celle d’Antequera 0,90 hectare, des questions surgissent : notre information sur l’approvisionnement de la citadelle de Málaga est-elle incomplète ? L’eau stockée dans la citadelle est-elle seulement destinée à ceux qui y résident ? L’image d’un réduit fortifié où l’on ne rencontre qu’une petite citerne à nef unique comme étant celui qui abrite une garnison, et sans doute de façon temporaire, tandis qu’une citadelle dotée de citernes nombreuses laisse à supposer un habitat plus permanent et important, cette idée, sans être totalement erronée, demande, à notre avis, davantage réflexion : d’une part, la citerne, mode de stockage de l’eau, ne peut être systématiquement mise en relation avec la quantité d’eau disponible ; d’autre part, nous ne savons pas bien avec quel peuplement la citerne de la citadelle peut être mise en relation. Ainsi, la citerne du réduit fortifié de Vascos paraît-elle disproportionnée par rapport à celle de la citadelle de Málaga.
27On trouve également des citernes dans les cours des mosquées comme cela est attesté dans les cas de Cordoue, de Grenade, de Tolède et d’Almería. Par ailleurs, l’emplacement des nombreuses citernes inventoriées dans l’Albaicín semble pouvoir être mis en relation avec une mosquée ; elles alimentent principalement l’édifice religieux, mais sans doute aussi la population du quartier.
28Nous savons peu de choses sur la manière dont l’eau est distribuée : les bassins et les jets d’eau des fontaines conservés proviennent essentiellement de capitales et de palais52 ; des fontaines publiques d’Ecija nous ne connaissons l’existence que par des inscriptions. Si, enfin, nous nous souvenons d’Hisam II qui avant de mourir en 1013 vit misérablement comme porteur d’eau à Almería, nous aurons rappelé les grandes lignes de la distribution de l’eau dans la ville53.
29Placée dans la citadelle dans le but apparent de garantir l’efficacité de la fonction défensive, située dans la cour de la mosquée ou non loin de celle-ci, la citerne, il est frappant de le constater, est toujours située dans des espaces privilégiés de la ville, espaces protégés par une enceinte, et surtout, – mais est-il besoin d’insister ? –, espaces liés au pouvoir54.
Utilisation de l’eau
Les usages de l’eau
30Indispensable à l’existence de la ville, l’eau répond à des exigences diverses : les activités artisanales, les tâches domestiques quotidiennes, les besoins de purification font de l’eau une nécessité impérieuse, d’autant plus qu’elle remplit une fonction esthétique dans la civilisation islamique.
31Pour de nombreux artisans, l’eau constitue une donnée essentielle, qu’il s’agisse des potiers, des artisans du textile ; les moulins à huile ou à farine, mus par le courant, sont formés d’une roue verticale, semblable à celle des norias mais connectée à une roue horizontale qui fait tourner les deux roues de pierre triturant le grain55. A Cuenca, par exemple, la galerie souterraine précédemment évoquée ne sert pas seulement à s’approvisionner en eau ; on peut l’utiliser « pour moudre les aliments dans les moulins qui se trouvent sur la rivière »56.
32Lorsque l’eau entre dans la maison, elle permet de réaliser sans aucun doute les tâches domestiques essentielles, mais elle remplit aussi une fonction purement esthétique57. Le patio de certaines maisons de Valence, qui comporte parfois un petit bassin, s’organise autour d’un réseau de petits canaux58. Les jardins atteignent des proportions formidables dans les constructions princières : à Madinat al-Zahra’, ils sont agencés autour d’une fontaine, d’une citerne, de bassins et de canaux59. Dans l’alcázar cordouan, l’émir Muhammad dispose de jardins irrigués, tout comme al-Ma’mun dans sa munya tolédane ou les souverains de Grenade dans l’Alhambra.
33L’eau, enfin, remplit dans la ville d’al-Andalus un rôle fondamental : elle permet d’alimenter le bain.
Le bain
34Trois pièces consécutives forment le plan de base du bain : la salle froide (albayt al-barid) peut servir de vestiaire ; la salle intermédiaire (al-bayt al-wastani) est la plus vaste des trois ; la salle chaude (al-bayt al-sahun) renferme l’étuve. Les trois pièces peuvent être disposées parallèlement ou bien l’une d’elles se trouve placée perpendiculairement aux deux autres60. A côté de ces trois pièces essentielles, apparaît parfois un quatrième espace, al-bayt al-maslah61. Placé à l’entrée du bain, il s’agit d’un espace où les clients peuvent se déshabiller et se reposer ; ce vestiaire somptueux, tel qu’il apparaît dans les bains de Madinat al-Zahra’, de l’alcázar de Cordoue ou du palais des Abencerrajes, constitue, pour certains, une sorte de salle du trône62. L’apodyterium, toutefois, n’est pas réservé aux résidences palatines : il apparaît, par exemple, dans le bain du faubourg de Ronda et dans le bain de Vascos, situé extra-muros63.
35Formé de trois ou quatre pièces principales, le bain remplit, au sein de la ville, plusieurs rôles : le souci de l’hygiène ainsi que le besoin de purification conduisent le musulman vers le hammam. Mais le bain est aussi un lieu de rencontre, un autre espace de sociabilité urbaine, traditionnellement placé non loin de la mosquée : à Calatayud, par exemple, il existe, derrière l’église Santa María, autrefois mosquée, une calle del Bañuelo.
36L’inventaire des bains d’al-Andalus frappe par l’importance du corpus qui contraste par exemple avec celui des mosquées ; l’éventail des sites considérés montre bien que le bain est présent dans des localités de taille et de fonction diverses64. Certains tentent de distinguer le public auquel le bain est destiné, séparant le bain privé du bain public, ce qui met en évidence un bain palatin, doté en général de l’apodyterium, et un bain « urbain », de plan plus simple dans la plupart des cas65. Cette typologie nous semble pertinente, car elle permet de mettre en relation le bâtiment et les hommes auxquels il est destiné mais son défaut toutefois réside dans l’absence de critères véritablement délimités, puisque l’on a vu l’apodyterium apparaître dans des bains « urbains » ; il faudrait peut-être davantage tenir compte de la situation du bain dans la ville, c’est-à-dire replacer l’édifice au sein de l’espace urbain. De cette façon, le bain palatin, situé dans l’espace sultanien, doté en général d’un apodyterium, se distingue mieux, nous semble-t-il, d’un bain public urbain, situé à l’extérieur de l’espace sultanien et dépourvu, la plupart du temps, d’apodyterium.
37Le bain constitue bien un élément indispensable du paysage urbain ; il suppose, pour celle-ci, un approvisionnement en eau important. Une eau qui pose à la ville un dernier problème, celui de son évacuation.
Evacuation des eaux
Evacuation des eaux de pluie
38L’évacuation des eaux de pluie ne pose pas de problèmes particuliers aux juges puisque leur déversement sur la voie publique ne fait pas difficulté66. Bien souvent, le ruissellement des eaux de pluie est canalisé vers une citerne servant à alimenter une partie de la population ; parfois aussi, un simple déversoir s’ouvre dans la muraille, permettant l’évacuation des eaux de pluie vers l’extérieur de la ville ou de la citadelle67.
Evacuation des eaux usées
39Plus que les précédentes, leur écoulement peut nuire à la communauté : il est donc interdit de les faire couler à ciel ouvert, chez son voisin, et certains empêchent même qu’elles ruissellent dans la rue68. Ibn cAbdun interdit aux égoutiers « de faire des tranchées dans les rues, [car] cela les endommage et fait du tort aux gens »69. Certaines villes sont dotées d’un système complexe d’égouts, comme Cordoue, Séville, Tolède ou l’Alhambra bien sûr, mais il n’est pas absent de localités d’importance moindre comme Orihuela ou Elche70. A Cordoue, par exemple, de vastes collecteurs descendent vers le Guadalquivir, drainant au passage des conduites secondaires. Dans le secteur est de Vascos les déversoirs des maisons donnent sur la rue ; les voies de circulation convergent vers une poterne aménagée dans la muraille qui permet l’évacuation des eaux71. Quant à la maison elle-même, les fouilles réalisées à Valence, à Cieza, à Pechina, à Lérida, montrent l’existence de puits perdus, dont l’usage n’est pas réservé aux villes les plus importantes72 : on rencontre ainsi cette structure à Saltés, où un canal évacue les eaux de la maison vers un puits perdu placé dans la rue.
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40Depuis la mise à l’écart de certains métiers aux modes d’approvisionnement, de stockage, d’évacuation de l’eau en passant par le tracé des rues, la ville d’al-Andalus semble bien répondre à un certain principe d’organisation. N’allons pas trop vite cependant : si nous refusons l’idée d’une ville qui serait la « négation de l’ordre urbain », il ne faudrait pas non plus imputer aux citadins d’al-Andalus de réels soucis d’urbanistes ; dans la plupart des cas, c’est davantage le bon sens et le respect de la communauté qui l’emportent73. Toutefois, si l’urbanisme relativement ordonné et structuré de Cordoue ne surprend guère, les maisons alignées avec soin sur la rue et les systèmes d’évacuation des eaux de Vascos ou de Saltés semblent aussi répondre à un évident souci d’organisation de l’espace urbain ; au-delà de cette constatation se profile une interrogation : quelles intentions se cachent derrière la ville d’al-Andalus ?
Le fait urbain
41Avec sa citadelle où s’inscrit le pouvoir politique, avec les ulémas qui forgent sa culture, la ville semble élaborer et diffuser des modèles politiques et intellectuels ; il faut maintenant poser le problème de l’existence de valeurs urbaines : la ville d’al-Andalus secrète-t-elle un certain « état d’esprit » ? Produit-elle des valeurs esthétiques particulières ?
Le niveau de vie urbain, un concept bien défini ?
42Certains archéologues utilisent les expressions de « niveau de vie urbain », « milieu urbain », pour définir une culture matérielle urbaine74 ; il paraît indispensable de s’interroger sur le contenu de ce niveau de vie urbain ou supposé tel : dans les sites connus, fouillés et interprétés comme urbains, existe-t-il des traits communs au niveau des matériaux employés, des techniques de construction utilisées ou de la distribution des espaces au sein de l’habitat qui permettent de parler d’un « niveau de vie urbain » ? Les réflexions de certains auteurs arabes peuvent, à cet égard, servir de pistes de recherche.
Le luxe des constructions
43Un des traits de la civilisation urbaine telle qu’Ibn Haldun la définit réside dans le luxe : « cette civilisation, on le sait, consiste à s’abandonner à tous les genres de luxe, à y rechercher ce qu’il y a de meilleur [...] par exemple l’amélioration de la cuisine, de l’habillement, du logement, des tapis, de la vaisselle, et de tout ce qui se rapporte à une habitation de sédentaire »75. Sur un ton semblable, quoique beaucoup plus imprécis, al-Himyari associe beauté de la construction et milieu urbain : Alamín « était une ville d’aspect citadin, avec de beaux bazars et de belles constructions »76.
44Or, pour les archéologues, les matériaux de construction employés forment un trait caractéristique du niveau de vie urbain : Madinat al-Zahra’ constitue un bon exemple du lien pouvant exister entre les matériaux employés dans la construction et un certain style urbain : l’emploi du marbre, attesté par les auteurs arabes, est aussi révélé par la fouille ; un pavillon incrusté d’or où le calife reçoit le grand cadi amène d’ailleurs ce dernier à reprocher au souverain le luxe exubérant déployé dans cette ville77. A une époque postérieure, le faubourg méridional de Badajoz offre un contraste saisissant avec la fondation de cAbd al-Rahman III : la pauvreté des matériaux l’emporte de loin sur les matériaux de valeur ; le tapial des maisons est de mauvaise qualité, les pierres utilisées pour les soubassements sont de taille inégale78. Comparer la capitale omeyyade et le faubourg de la capitale aftaside tient sans doute de la caricature ; nous voudrions surtout suggérer que les matériaux employés dans la construction ne peuvent être mis en relation avec le fait urbain si on les considère de manière aussi statique : tout au plus peuvent-ils être l’indice d’un certain niveau de richesse, sans que l’on ait la certitude d’ailleurs que ce critère ne relève pas de conceptions trop contemporaines ni trop subjectives79. Par contre, les matériaux employés dans la construction peuvent être mis en relation avec le phénomène urbain si on les considère de manière dynamique : le marbre utilisé à Madinat al-Zahra’ nous intéresse non par la valeur intrinsèque qu’on lui reconnaît aujourd’hui encore, mais parce qu’il est importé d’Afrique du Nord et de diverses régions d’al-Andalus80. Il nous semble donc plus intéressant d’accorder de l’importance à l’origine des matériaux employés et des techniques mises en œuvre, plus révélatrice de l’existence d’un phénomène urbain que la qualité même de ces matériaux ; celle-ci peut éventuellement indiquer une certaine aisance matérielle, mais nous ne pouvons l’évaluer que de façon subjective.
45Les éléments employés dans la décoration constituent également, pour les archéologues, une autre caractéristique du niveau de vie urbain. Le stuc, en particulier, sert à composer des motifs décoratifs que l’on rencontre aussi bien dans les structures d’habitat que dans des bâtiments à usage public : il est présent dans les maisons fouillées à Valence, mais aussi dans celles de Cieza ; il est utilisé pour décorer la Giralda, mais également le mihrâb de la mosquée de Fiñana81. Toutefois, les maisons du faubourg de Badajoz ne présentent aucun motif décoratif de stuc ; les plus riches décors des maisons valenciennes se trouvent dans le secteur nord de la ville, c’est-à-dire là où les patios, de grandes dimensions, comprennent des systèmes hydrauliques complexes ; les stucs découverts à Onda sont à mettre en relation avec un très vaste patio, autrement dit avec une structure d’habitat de caractère exceptionnel, sans doute palatin82. Les stucs de Cieza et ceux de Fiñana par contre paraissent avoir un caractère différent : non liés à la présence du pouvoir, semble-t-il, il faut peut-être se tourner vers leur capitale pour tenter de comprendre leur mise en place. En effet, les décors de stuc de Cieza présentent de nombreux points communs avec ceux de la capitale régionale, Murcie ; jusqu’à quel point, alors, la ville influence-t-elle la campagne83 ?
46On pourrait tenir un discours similaire à propos des décors peints apparus dans certaines maisons de Valence, et en particulier dans celles qui se trouvent au nord de la ville ; enfin, si l’on ajoute à ce qui précède l’existence d’azulejos dans le bain de Torres Torres, il devient très difficile de vouloir établir un lien très net entre richesse de la décoration et niveau de vie urbain84. L’inventaire des bains islamiques de la Péninsule conduit à une impression similaire85 : les motifs décoratifs les plus nombreux et les plus variés, joignant l’emploi du stuc à celui du marbre, de la décoration murale peinte et d’un dallage de pièces vernissées, se rencontrent à Madinat al-Zahra’ ou dans l’Alhambra, tandis que les bains non liés, pour autant qu’on le sache, à une structure sociale proche du pouvoir, présentent des décors plus modestes.
47Tenter de repérer, sous la plume des archéologues, des critères cohérents permettant de définir, à partir des matériaux employés pour la construction ou pour la décoration, un niveau de vie urbain, se heurte à plusieurs difficultés : d’une part, ces critères relèvent de données très subjectives ; d’autre part, ces critères paraissent davantage liés à un niveau de richesse qu’à un mode de vie. Il est sans doute préférable, mais plus délicat, d’établir autant que faire se peut, le lien entre le matériau ou la technique et son lieu d’origine ; à notre avis, c’est davantage dans cette direction qu’il faut chercher à définir un niveau de vie urbain.
La diversité des produits offerts
48Pour Ibn Haldun, la civilisation urbaine se caractérise également par l’abondance des produits proposés à la vente ; les citadins se consacrent en effet aux « divers arts [et] une grande diversité s’observe dans le choix des objets dont ils usent, tels qu’habits, tapis, vaisselle, ustensiles divers »86. La production d’objets de luxe constitue un aspect spécifique de cette diversification de la production urbaine.
49La notion de « céramique de luxe », associée à la présence d’un vernis et de motifs décoratifs, comme les décors estampés, cette notion même est contestée, car la distinction entre céramique de luxe et céramique commune reste ambiguë et imprécise87. Par ailleurs, la notion de « céramique de luxe » traduit bien des distinctions sociales, atteste la présence d’une catégorie d’habitants disposant d’un surplus financier pouvant être investi dans des objets de « luxe », mais n’est en revanche pas révélatrice d’un mode de fonctionnement économique. La notion de « céramique de luxe » est, en fin de compte, intéressante en cela que l’existence d’ateliers spécialisés fabriquant des objets de « luxe » semble être l’indice d’une population suffisamment nombreuse pour absorber cette production ou, plus vraisemblablement, de courants commerciaux qui mettent en relation la ville et une zone recevant ces objets.
50Un autre objet apparu lors de fouilles traduit de façon plus nette certaines habitudes de luxe dans la vie quotidienne : il s’agit de pièces de jeux d’échec, dont les plus beaux exemplaires connus sont en cristal de roche ou en ivoire88. Mais les trois pièces trouvées à Madrid, en matériau moins noble, n’en sont que plus intéressantes89 : ces pièces en talc, matériau absent de la région, indiquent en effet, dans cette petite ville de la Marche, l’existence d’échanges ainsi que la présence d’un groupe dont certaines distractions ressemblent à celles du groupe dirigeant90. Nous sommes de nouveau en présence d’un élément de différenciation sociale ; la question de l’origine du modèle mérite au moins d’être formulée, car il semble qu’il s’agisse d’une imitation provinciale des modes de la capitale.
51Ibn Haldun n’a sans doute pas tort : la civilisation urbaine se caractérise, entre autres, par l’abondance et la diversité des produits que l’on peut se procurer ; les objets de luxe en font partie. Cette idée doit, de nouveau, être projetée vers l’extérieur, pour être mise en relation avec le phénomène urbain et prendre toute sa valeur.
La présence de grandes demeures
52Les conditions de vie aisées du citadin, lui permettant d’obtenir plus que le strict nécessaire, le poussent par exemple à agrandir sa demeure91 ; telle est du moins la vision qu’Ibn Haldun nous propose de la construction urbaine : l’archéologie confirme-t-elle sa théorie ?
53La maison d’al-Andalus commence à être relativement bien connue ; certains traits caractéristiques de la maison des campagnes du Sarq, par exemple, peuvent être opposés à d’autres qui mettent en valeur la maison que l’on rencontre plutôt en ville92. Schématiquement en effet, il semble possible de distinguer une maison rurale d’une maison urbaine, la deuxième ne démentant pas les dires d’Ibn Haldun : la maison urbaine paraît se doter de pièces supplémentaires qui sont absentes de l’habitat rural93. Toutefois, sur les sites de Vascos et de Cieza coexistent des maisons que l’on serait tenté de qualifier de rurales par la simplicité de leur plan et de leur cour, à côté de maisons que la multiplicité de leurs pièces aux fonctions spécifiques et la présence d’une cour aménagée obligent à qualifier d’urbaines selon les critères précédemment évoqués. Si certaines maisons semblent prêtes à s’agrandir à la dimension d’un palais et que d’autres paraissent modestement organisées en une seule cellule ouverte sur une cour, leur coexistence peut-elle être autre chose que l’indice de niveaux de richesse différents ? Nous ne sommes donc pas convaincue que l’on puisse réellement et facilement parler de maisons rurales ou urbaines.
54Quant au bain, certains travaux tendent à mettre en valeur une construction urbaine, où les alcôves placées aux extrémités des pièces sont séparées de la partie centrale par une arcature, où la pièce intermédiaire prend plus d’importance et se couvre d’une coupole et où, enfin, une pièce supplémentaire servant de vestiaire précède les trois parties indispensables à la structure du bain94.
55Quoiqu’il nous semble plus pertinent de distinguer les bains selon le public auquel ils sont destinés, nous pouvons tenter une dernière approche, quantitative cette fois, du bain95. En ne prenant en compte que la dimension de la salle intermédiaire, trois catégories de bains se détachent : d’une part, les grandes constructions, supérieures à 75 m2, se rencontrent essentiellement, mais pas uniquement, dans des villes importantes, telles Jaén, Grenade, Ronda, mais aussi Alhama de Granada96. Les bains de petite taille, c’est-à-dire ceux dont la salle intermédiaire s’étend sur moins de 25 m2, sont en général les constructions des petites localités, comme La Zubia, Aldeire, Torres Torres, Celín, Ferreira ou Vascos, mais aussi celles des réduits fortifiés urbains, comme le bain de l’alcázar de Cordoue, ceux, situés dans l’Alhambra, de la citadelle, des Abencerrajes et de la Mezquita Real ou encore le bain privé de Madinat al-Zahra’97 : ce rapprochement est tout à fait compréhensible, puisqu’il s’agit à chaque fois de bains au public peu nombreux, soit parce que le site est une modeste localité, soit parce que le caractère minoritaire constitue un trait distinctif du groupe dirigeant. Quant aux bains de taille moyenne, c’est-à-dire ceux dont la salle intermédiaire couvre entre 25 et 75 m2, il s’agit d’une catégorie aux contours moins nettement définis : y coexistent les structures de villes moins importantes que les capitales précédemment évoquées, comme Baza ou Gibraltar, les constructions de quartier de grandes villes, tels ces bains de Cordoue, de Tolède ou de Saragosse, mais aussi le bain de la citadelle de Jerez de la Frontera98.
56De ce développement, un peu long peut-être, nous voudrions surtout retenir que la donnée chiffrée brute n’acquiert un sens que lorsqu’elle est replacée au sein d’un espace urbain ; elle permet, schématiquement bien sûr, d’opposer les petites localités, au bain unique et de dimensions modestes, aux grandes localités, pourvues de bains multiples et/ou de dimensions plus importantes. Mais la superficie du bain permet également de distinguer le public auquel la construction est destinée ; nous avons là sans doute un moyen supplémentaire de séparer le bain public du bain palatin.
57On ne peut terminer ce bref tour d’horizon sans évoquer, au moins, la mosquée. Même si les données la concernant sont plus dispersées, un certain nombre de renseignements concernant l’élément le mieux connu de la mosquée, le minaret, permet de poser, dans un premier temps, le problème de l’existence d’une mosquée urbaine. Les dimensions de ces minarets peuvent très difficilement être utilisées pour prétendre classifier les mosquées : le minaret de Ronda mesure 2,61 mètres de côté, tandis que celui de Velefique fait plus de 4 mètres. On retrouve finalement une difficulté similaire à celle que pose le bain : comment distinguer, d’un strict point de vue architectural, la mosquée rurale de la mosquée de quartier et de la mosquée privée ? S’il est sans doute aberrant de vouloir séparer la construction du milieu dans lequel elle se trouve, milieu qui nous donne beaucoup plus d’indications sur la construction que le bâtiment lui-même, il ne faut pas en demander trop à la structure bâtie.
58Ainsi, et dans l’état actuel de nos connaissances, il nous semble un peu hasardeux de vouloir parler de « niveau de vie urbain » en songeant qu’il existe des constructions nettement distinctes par leurs dimensions, leurs matériaux ; tout au plus pouvons-nous penser à différencier des styles de vie selon les groupes sociaux : l’expression « bain palatin », par le rapport qu’elle sous-entend avec la société concernée, nous semble plus judicieuse que celles de « bain urbain » ou de « bain rural ».
La conscience urbaine
59Si la nisba reflète l’appartenance du citadin à sa ville, celle-ci ne peut suffire à définir la conscience urbaine99 ; pour essayer de mettre en évidence d’autres données allant dans le même sens, nous disposons des recueils biobibliographiques bien entendu, de quelques réflexions développées par certains auteurs arabes, et de quelques jugements, à travers lesquels transparaît parfois la conscience d’être citadin.
Le rôle culturel de la ville
60L’opposition essentielle entre ville et campagne en terre d’Islam gravite autour du rôle culturel joué par le monde urbain. L’idée est exprimée, parfois de façon très claire, par les auteurs arabes eux-mêmes ; cela suffit sans doute à montrer la conscience qu’ils avaient de la ville et de la non-ville. Ibn al-Kardabus, auteur originaire d’Afrique du Nord, évoque ainsi al-Walid100 :
Il était fruste, avait peu de connaissances dans le domaine de l’adab, parce qu’il avait été élevé dans des châteaux, à tel point que l’on en fit un proverbe qui disait : ‘avoir une prononciation plus incorrecte qu’al-Walid dans sa hutba’.
61Ibn al-Kardabus fait référence à une personnalité importante ; sa remarque prend d’autant plus de valeur. Ibn Haldun, quelque temps plus tard, développe cette notion101 :
Les sciences ne sont florissantes que là où il en va de même de la civilisation et où la vie sédentaire a atteint un haut niveau [...] celui qui [...] aspire à acquérir des connaissances scientifiques, mais vit dans un village, ou dans une ville peu policée, n’y trouvera pas un enseignement convenable, car ce sont là des arts n’existant pas chez les gens de la campagne [...]. Il lui faut ainsi se transplanter dans quelque grande ville pour obtenir ce qu’il recherche.
62L’association d’idées entre la ville et la culture apparaît ainsi clairement exprimée à partir, certes, d’une époque relativement tardive102. Certains historiens la reprennent, et la développent, montrant à quel point la vie intellectuelle se trouve directement liée au processus d’urbanisation d’al-Andalus103. La conscience urbaine réside, pour une bonne part, dans la réalité culturelle ; ainsi, l’opposition mentale entre ville et non-ville se matérialise-t-elle essentiellement dans la présence ou l’absence d’ulémas. Cette donnée nous semble fondamentale pour la compréhension du phénomène urbain d’al-Andalus : n’oublions pas qu’il existe une hiérarchie des foyers culturels ; celle-ci met en valeur l’existence de petites villes dont l’on peut saisir, qu’à un moment de leur histoire, elles ont pu animer une conscience urbaine. Cette conscience d’être citadin, curieusement, doit se forger dans la mosquée, là-même où circulent les nouvelles et où, pour certains, « se forme la conscience collective »104.
63L’importance de la nisba constitue un premier signe d’une conscience urbaine ; le sentiment que la culture ne peut s’acquérir que dans les villes contribue à étayer ce sentiment d’être citadin : mais comment cette conscience urbaine se traduit-elle ?
Peut-on parler de solidarité urbaine ?
64Certains indices, quoique ténus, nous portent à croire qu’une conscience d’être unis par une communauté d’intérêts anime les citadins ; cette solidarité urbaine se manifeste principalement contre le pouvoir en place105. La ville d’al-Andalus, nous l’avons montré, est en général circonscrite par une muraille qui la protège sans aucun doute, mais qui sépare aussi des modes de vie différents, en particulier sur le plan juridique ; en effet, les portes de la ville, que l’on ouvre de bon matin, ne servent pas seulement à la défense urbaine : « afin d’éviter qu’on emporte de la ville le produit d’un vol ou d’un acte malhonnête, les gardiens empêcheront les gens de les franchir vers l’extérieur avant qu’il ne fasse grand jour et qu’ils ne puissent s’assurer de leur identité »106. On considère en général la porte comme un obstacle à franchir quand on vient de l’extérieur de la ville ; il ne faut donc pas s’en tenir à cette vision trop schématique puisqu’elle sert aussi à contrôler les mouvements qui partent de l’intérieur.
65D’autre part, les portes, par la présence de ces gardiens, paraissent bien séparer deux mondes qui subissent deux dominations de force distincte, deux mondes régis par des droits différents : « on doit fixer au gardien de chaque porte le montant du droit qu’il prélèvera sur les entrants, car c’est maintenant une coutume en usage »107. Or, c’est face à ces représentants d’un pouvoir que s’exprime parfois la colère urbaine ; ces gardiens font parfois preuve d’exagération, comme ce percepteur qui, fouillant un homme à tel point qu’il le met dans l’embarras, est ainsi interpellé par un tiers qui assiste à la scène : « pourquoi le harceler ! Tu agissais de la même manière à Grenade, puis par la suite, je t’ai vu mendier et tu retomberas dans la mendicité »108. L’abus de ce percepteur l’oblige à se justifier devant la justice de son attitude ; même si l’on ne sait finalement pas contre qui la colère est dirigée, il importe surtout qu’elle existe et qu’elle marque l’existence d’une solidarité urbaine109.
66Une réaction commune de la part de citadins, qui cette fois prend tellement d’ampleur qu’elle va jusqu’à la révolte, survient à Badajoz en 923-924 : Ibn cIdari rapporte comment cAbd Allah b. Muhammad b. Marwan, gouverneur de Badajoz, périt victime d’une agression fomentée par une partie des habitants de cette ville110. La révolte cordouane de 1120 prend une allure quelque peu différente : un serviteur du gouverneur almoravide de la ville décide de mettre la main sur une femme ; l’action se passe un jour de fête, alors qu’une foule dense se presse dans les rues et assiste à la scène. L’agitation qui s’ensuit se termine en révolte armée : la forteresse de la ville est pillée, le gouverneur est chassé111. Que cette révolte populaire ait pour origine une simple affaire de mœurs ou des intérêts financiers lésés, il est très intéressant de voir comment ce sont les jurisconsultes et les édiles de la ville qui tentent, vainement d’ailleurs, d’obtenir le retour au calme et qui, ensuite, prennent la tête de la révolte. La situation est certes bien différente de celles que nous avons précédemment évoquées ; toutefois, nous avons de nouveau le sentiment, comme dans l’exemple de Grenade, qu’il existe non pas deux mais trois forces sociales : d’un côté, le peuple, victime d’un abus ; de l’autre, le pouvoir qui a commis l’injustice ; enfin, le juge ou les édiles dont l’attitude, très proche d’ailleurs des intérêts du peuple, demeure difficile à saisir : est-ce une sorte de force tampon entre les deux parties ?
67On peut rapprocher aussi cette remarque d’une affaire qui pose, sur certains points, un problème somme toute similaire : en 972-973, les habitants de Guadalajara déposent une plainte contre leur qa’id ; cIsa b. Ahmad al-Razi rapporte comment deux fondés de pouvoir sont envoyés de la région cordouane pour enquêter sur cette affaire112. De nouveau, nous avons le sentiment qu’il est impossible de considérer le jeu des forces sociales dans la ville de façon manichéenne ; certes, il semble y avoir d’un côté les habitants – sans que l’on puisse d’ailleurs savoir de qui il s’agit exactement (fraction privilégiée des citadins ? groupe plus important ?) ni qui dirige la révolte –, de l’autre, le qa’id, représentant du pouvoir central ; le cadi, cependant, constitue une troisième force dont nous percevons mal le rôle exact : comment joue-t-il sa mission d’arbitre ? Qui le fait intervenir, autrement dit, quels intérêts amènent le pouvoir cordouan à temporiser ?
68Il semble transparaître, à travers ces quelques extraits, l’existence d’une solidarité urbaine face aux abus commis par ceux qui détiennent un pouvoir, quelle que soit d’ailleurs sa nature. De plus, cette solidarité que nous devinons met en jeu des forces sociales plus complexes qu’il n’y paraît à première vue : quel est le rôle dans la ville, du juge ou des jurisconsultes ? Quelle est leur place entre le pouvoir central et le peuple113 ? On ne peut en effet manquer d’être frappé par l’attitude d’un cadi, nommé par le pouvoir central, qui prend la défense des citadins contre un autre agent du pouvoir central, le qa’id114.
69L’existence d’une conscience urbaine semble plus facile à cerner qu’un niveau de vie urbain ; elle est très nette dans la capitale, comme le montre cette anecdote rapportée par Ibn al-Qutiyya115 : à Cordoue, sous le règne de cAbd al-Rahman II, un cadavre est un jour découvert dans une couffe. Tous les nattiers, fabricants et commerçants, sont alors convoqués ; ils assurent être capables de savoir qui a fait le travail : « nous distinguons les travaux des provinciaux de ceux qui se fabriquent à Cordoue ».
70Il faut avouer, cependant, que bien des difficultés demeurent : nous sommes en effet en présence de textes rédigés par des citadins, qu’il s’agisse des chroniques ou des jugements ; il n’est donc pas étonnant que l’on y décèle des traces d’une conscience urbaine, dont on ne peut dire vis-à-vis de quoi elle est originale.
La ville est un être vivant
71Il était indispensable, dans une première démarche, de présenter les caractéristiques générales du cadre de vie urbain d’un point de vue statique ; ce mal nécessaire ne doit cependant pas faire oublier que la ville est un être vivant qui a tendance, entre autres, à déborder le cadre fixé par sa muraille ou à connaître une mutation de ses espaces.
Mutations des espaces urbains
72La documentation, qu’il s’agisse de l’étude des Repartimientos ou de celle des vestiges architectoniques, nous propose, de la ville, un état donné dont il serait par trop facile de se contenter ; en effet, cette image abusivement statique du cadre urbain ne doit pas nous faire oublier les mutations de ses espaces.
Déplacement du pôle de la sociabilité urbaine
73Seules deux capitales, Cordoue et Séville, nous fournissent des exemples bien documentés d’une mutation du pôle de la sociabilité urbaine. A l’époque d’al-Hakam II, les sources écrites attestent la présence du souk et de la qaysariyya de Cordoue entre le mur occidental de l’alcázar et la muraille urbaine du ponant ; par contre, les documents postérieurs à la Reconquête indiquent que la qaysariyya se trouve à l’est de l’alcázar : ce déplacement doit être mis en relation avec les troubles de la fitna ou avec les années postérieures, époques pendant lesquelles la zone placée à l’ouest de l’alcázar souffre d’importantes dévastations116. Finalement, l’espace commercial cordouan a effectué un mouvement tournant autour de son pivot, la grande-mosquée ; le déplacement du pôle de la sociabilité urbaine, à Séville, est plus spectaculaire : à l’époque omeyyade et jusqu’au troisième quart du xiie siècle, la grande-mosquée, entourée de son quartier commercial, se trouve dans l’actuelle paroisse de San Salvador, c’est-à-dire à l’ouest de la ville, et là où l’on situe le forum de la ville impériale. Les Almohades, qui font de Séville leur capitale, déplacent la grande-mosquée vers le sud de la ville, à l’emplacement de l’actuelle cathédrale ; le quartier commercial se place alors au nord de la grande-mosquée, prolongeant en fait les souks primitifs117. Le déplacement du pôle sévillan de la sociabilité urbaine présente un aspect spectaculaire puisque la grande-mosquée change également de localisation ; de façon somme toute logique d’un point de vue de l’urbanisme, les souks suivent le mouvement, s’étirant depuis leur ancien pivot vers leur pôle nouveau. Notons que le déplacement de la grande-mosquée n’implique pas automatiquement le déplacement du quartier commercial : une mutation due par exemple à des événements militaires ne signifie pas forcément une mutation de l’espace commercial.
Déplacement de l’espace des morts
74Nous avons vu comment certains cimetières apparaissent aujourd’hui intramuros, ce qui est parfois interprété comme un témoignage de la croissance de la ville. On ne peut cependant pas toujours assurer que les nécropoles qui se retrouvent, avec l’extension urbaine, intra-muros, cessent d’être utilisées : le cimetière Santa Eulalia de Murcie présente des niveaux d’enterrements postérieurs au moment de la mise en place de l’enceinte118.
75D’autres cimetières apparaissent-ils au moment où la construction d’une enceinte inclut l’espace des morts dans la ville ? Le cas d’Almería demeure, à cet égard, exceptionnellement bien documenté : le cimetière de la musalla est utilisé entre le xe siècle et la première moitié du siècle suivant ; au-dessus des dernières sépultures se trouve un niveau d’occupation du xiie siècle. La documentation écrite confirme ces données : Ibn Baskuwal signale encore, en 1052, l’enterrement d’Ibn al-Zift. Puis, à partir de 1081-1082, les recueils biobibliographiques signalent l’existence d’un autre cimetière, celui de Bab Pechina, situé à l’extérieur de l’enceinte du faubourg édifiée par Hayran (1012-1028) ; les fouilles récentes ont montré son importance119. Autrement dit, le cimetière situé intra-muros après la construction de l’enceinte est progressivement abandonné – l’espace des morts conserve sa fonction une trentaine d’années après la construction de la muraille – tandis que se développe, au-delà de la porte de la nouvelle enceinte, une autre nécropole. La logique d’un déplacement du cimetière avec l’extension de l’espace urbain trouve à Almería confirmation.
Espaces périurbains
76La ville se caractérise par un espace étroit120 ; cette limitation de l’espace urbain amène nécessairement la ville à déborder son cadre premier, soit parce qu’elle s’étend, soit parce que certaines activités liées à la ville demandent de vastes espaces.
Les faubourgs
77Les auteurs présentent traditionnellement la naissance d’un faubourg (rabad) comme le processus classique de la croissance urbaine ; les développements urbains de Cordoue, de Grenade, de Huesca, de Tolède ou d’Almería pour ne citer que quelques exemples, suffisamment connus pour qu’il soit inutile d’y revenir, illustrent ce processus de développement121. A partir d’un moment donné, les faubourgs font partie intégrante de la ville, comme c’est le cas pour Ibiza, dont la triple enceinte successive peut avoir été mise en place peu à peu, à partir d’un noyau primitif punico-romain122.
78Toutefois, l’on semble souvent oublier que le faubourg peut aussi témoigner d’une crise de l’histoire urbaine : les faubourgs naissent mais aussi meurent. Le faubourg oriental de Badajoz se développe au début du xie siècle et disparaît à la fin du xie siècle, de telle sorte qu’al-Idrisi le signale comme désert ; son développement et son existence correspondent à la période où Badajoz est la capitale du royaume aftaside123. Le cas d’Almería présente bien des similitudes avec celui de Badajoz : ses faubourgs se fortifient au xie siècle ; le faubourg occidental se dépeuple après la conquête chrétienne de 1147 ; il est réoccupé, en partie seulement, jusqu’au xiie siècle mais, à la fin du xive siècle, il est totalement désert124 : l’histoire de ce faubourg reflète en bonne part celle de la ville elle-même. D’autre part, si la naissance d’un faubourg semble représenter, pour une ville, le moyen le plus habituel de se développer, il n’est pas le seul : au xiie siècle, l’enceinte de Séville qui se met en place enferme à la fois des petits quartiers situés extra-muros, mais aussi des zones vides qui s’urbanisent ultérieurement, parfois même seulement à l’époque chrétienne125.
79Le motif qui pousse à l’apparition d’un quartier extra-muros ne peut manquer de retenir notre attention : d’une part, la construction d’un palais à l’extérieur de la ville peut être à l’origine d’un faubourg, comme c’est le cas des quartiers nés autour des muna cordouanes126. D’autre part, et cette seconde hypothèse revêt un intérêt tout particulier, certains faubourgs s’étendent au pied d’une forteresse : le réduit fortifié sert de refuge aux habitants du faubourg et ce dernier, qui reçoit le nom significatif de rabad al-hisn, peut parfois se transformer en ville127. C’est l’exemple d’Almuñecar qu’al-Himyari décrit ainsi : « le port d’Almuñecar constitue un mouillage d’été [...]. Un grand château-fort inexpugnable le domine, avec un faubourg, un bazar et une mosquée-cathédrale »128.
80La terminologie n’est pas d’un grand secours, nous l’avons vu, pour étudier le passage de hisn – et donc aussi de rabad al-hisn – à madina ; par contre, le développement d’un faubourg au pied d’un élément fortifié qui conduit à la mise en place d’un véritable bourg et parfois d’une ville, mérite une plus grande attention ; il semble intéressant d’en suivre le processus.
81Le cas de Calatayud, quoique controversé quant aux espaces concernés, retrace fort bien cette évolution : à l’origine du site, et peut-être avant 862-863, se trouve un élément fortifié, le Castillo Mayor pour la plupart des historiens129. Au pied de cette construction, et unissant le Castillo Mayor et le Castillo de la Consolación, se met en place une muraille vers 862-863, qui doit sans doute protéger un peuplement développé au pied du réduit fortifié, mais dont nous ignorons le processus de mise en place ; aux siècles suivants, un faubourg prolonge le peuplement primitif vers la plaine et le Jalón : il nous semble bien avoir, par la mise en place successive de faubourgs, passage progressif d’une fortification, à un « bourg castral », puis à une ville. Une évolution somme toute similaire s’observe à Albarracín, où à partir de la fortification placée au sud de l’éperon rocheux, se développe au xe siècle peut-être un premier peuplement, complété au siècle suivant par un faubourg qui prolonge la petite ville vers le nord130. Enfin, le peuplement de Fiñana, tel qu’Ibn cIdari le décrit, n’est pas sans rappeler les cas précédents : en mai 913, l’armée de cAbd al-Rahman III campe au pied du château (hisn) de Fiñana où se trouvent des partisans d’Ibn Hafsun ; le siège dure jusqu’au moment où les troupes de l’émir incendient les faubourgs (arbad) de Fiñana. Les habitants se soumettent alors et livrent les partisans d’Ibn Hafsun131. On pourrait aisément multiplier ces exemples, que l’on peut puiser dans la documentation tant textuelle qu’archéologique : le phénomène du « bourg castral » semble bien être attesté pour al-Andalus.
82Cette construction progressive de la ville par une mise en place de quartiers périphériques qui peu à peu finissent par se fondre dans le noyau urbain n’est sans doute pas originale : Grenade se développe à partir d’un noyau primitif qui reprend l’emplacement de l’Iliberri ibéro-romaine ; entre 1000 et 1050, la ville descend vers le Darro, s’étend en quartiers successifs et onze noyaux distincts forment alors le paysage urbain grenadin132. Le cas de Pechina présente une variante très intéressante par rapport aux cas précédents : en effet, jusqu’à une date avancée du ixe siècle, Pechina n’est qu’une série de quartiers dispersés qu’une muraille unifie ensuite133. Cette variante revêt un double intérêt : elle montre d’une part une mise en place originale puisqu’il n’y a pas développement d’un noyau initial mais unification de quartiers séparés ; d’autre part, elle introduit cette notion d’un peuplement, urbain par ses fonctions de centre de district et même de petit Etat indépendant, qui peut avoir été, à un moment donné, éclaté et dispersé.
83En effet, certains faubourgs peuvent se trouver à une distance relativement importante du centre urbain : le faubourg cordouan de Secunda est situé à 2,9 kilomètres de la ville, et celui de la Macarena à 2 kilomètres de Séville134. Quel peut bien être le lien de ces faubourgs avec les grandes villes dont ils sont proches ? Ibn Sacid emploie en effet, à propos de Secunda, le terme madina135 : s’agit-il d’une entité dont le fonctionnement, à un moment donné, ne relève pas de la capitale ? Quel est, sinon, la nature du lien qui l’unit à Cordoue ?
84Cet urbanisme éclaté de la ville d’al-Andalus semble bien éloigné de nos conceptions traditionnelles d’une ville que sa muraille délimite ; on le retrouve également à Tarazona, avant le deuxième quart du xiie siècle, où les deux faubourgs sont séparés topographiquement de la ville, mais aussi à Almuñecar à l’époque nasride136. Finalement, le cas de Dalías offre certaines similitudes avec les situations précédemment évoquées : ce chef-lieu de district a pour centre une petite forteresse où s’exprime le pouvoir central et où peuvent se réfugier les populations des cinq villages qui gravitent autour du réduit fortifié ; le bain se trouve à Celín, à un kilomètre au nord de Dalías et les églises de Dalías et de Celín peuvent recouvrir d’anciennes grandes-mosquées137. Centre d’un district administratif, centre aussi d’une circonscription religieuse puisqu’al-Idrisi y signale la présence d’un minbar, centre également d’enseignement, il est difficile de nier à Dalías la catégorie de petite ville ; seules les conceptions urbanistiques traditionnelles de la ville d’al-Andalus, héritées de L. Torres Balbás, pourraient nous en empêcher138.
85Le faubourg en tant que quartier périphérique par rapport à un centre qui peut être une agglomération, une munya, mais aussi une fortification, nous introduit aux phénomènes de mutations urbaines ; de plus, il nous semble qu’il met en évidence l’existence d’un type de ville dont le cadre de vie n’a rien à voir avec la conception traditionnelle du paysage urbain : il peut y avoir finalement phénomène urbain en l’absence d’un habitat urbain tel qu’on le conçoit d’ordinaire.
Les environs de la ville
86L’étroitesse de la ville la pousse à rechercher, pour certaines de ses activités, de vastes espaces situés à quelque distance de l’enceinte urbaine.
La musalla/ sarica et la musara
87La ville d’al-Andalus est pourvue d’une esplanade spacieuse, la musalla ou sarica, dotée d’un mihrâb, qui sert d’oratoire en plein air pour les fêtes musulmanes et pour certaines supplications extraordinaires, notamment celle de la pluie139. L’existence d’une telle structure est attestée à Cordoue, où elle est double d’ailleurs, à Madinat al-Zahra’, à Murcie, à Grenade, à Valence, à Séville mais aussi à Archidona, à Tortosa, à Málaga, à Játiva, à Almería, à Guadix140. La musara se confond parfois avec l’espace précédent : il s’agit également d’une esplanade, destinée cette fois aux exercices équestres, aux défilés militaires que l’on rencontre à Cordoue, Grenade, Saragosse, Madrid et Lorca141. Musalla et musara se caractérisent finalement par le besoin de disposer d’un espace étendu où l’on puisse rassembler l’ensemble de la population urbaine ; son existence doit sans doute être mise en relation avec l’absence de place digne de ce nom intra-muros : est-ce le seul motif qui conduit à concentrer les populations à l’extérieur de l’enceinte urbaine ?
88Notons pour finir que la musalla, comme le cimetière, peut se transformer en espace intra-muros et perdre sa fonction première pour devenir un quartier de la ville142.
La munya
89Entendue comme propriété extra-urbaine, la munya est présente dans les environs de Cordoue, où l’on en rencontre un nombre élevé, mais aussi autour de Tolède, de Valence, de Séville, de Málaga, de Grenade par exemple143. Les évocations des munan laissent le plus souvent l’image de palais somptueux entourés de jardins où « les fruits qu’on cueille sont délicieux et les parfums qu’on respire sont exquis » : le palais al-Sumadihiyya d’Almería renferme deux salles d’apparat, de marbre brun ; dans le parc qui entoure la résidence d’al-Muc tasim, des ruisselets traversent en serpentant des reposoirs144. La munyat Agab, située auprès de Cordoue et dont les revenus sont affectés aux besoins d’une léproserie145, est-elle identique aux précédentes ? La fonction de la munya n’est en effet pas clairement définie : propriété d’agrément exclusivement pour certains, d’autres lui accordent aussi des fonctions agricoles, d’où les difficultés qui surgissent quant il s’agit tout simplement de dresser un inventaire des munan146.
90L’existence de la munya en tant que propriété d’agrément située extra-muros paraît toutefois bien liée à un goût prononcé pour la nature que les poètes se plaisent à chanter au xie siècle147 ; elles paraissent aussi entretenir une relation étroite avec la classe dirigeante : certains souverains du xie siècle disposent de résidences isolées de leur capitale, situées au milieu de jardins et d’eaux courantes148. Qui ne se souvient en effet de la munya d’al-Mutawakkil aménagée dans les environs de Badajoz ou du palais al-Saragib où séjourne al-Muctamid ? Le Castillejo de Monteagudo, organisé autour d’une cour centrale rectangulaire, et le Castillo de Larache, tous deux à quelques kilomètres de Murcie, participent sans aucun doute de ces résidences d’agrément149.
Nature des espaces périurbains
91Les zones qui gravitent autour de Madinat al-Zahra’, qu’il s’agisse des faubourgs, de l’approvisionnement en eau ou des quartiers artisanaux, peuvent être interprétés de deux manières : il peut s’agir « de déplacements ou de dédoublements de centres ruraux dans un mouvement parallèle à celui de la capitale » ou de « simples appendices de la ville ». M. Acién Almansa choisit la seconde hypothèse, parce que le système d’approvisionnement dépend de Cordoue, mais aussi parce qu’il semble qu’au xe siècle les communautés rurales soient plus autonomes que ne le réclamerait un dédoublement supposé150.
92Pour M. de Epalza, la nature des espaces périurbains n’a même pas à être posée : les faubourgs des villes, selon lui, ne sont pas des espaces périurbains, mais des espaces totalement urbains151. Une telle vision n’est pas totalement erronée, mais elle ne reflète qu’une partie de la réalité, et en particulier elle refuse de considérer la ville comme un être vivant : le faubourg devient sans aucun doute une partie de l’espace urbain lorsque, ceint d’une muraille et totalement urbanisé, la nature de son espace se confond avec celle du noyau urbain primitif ; au moment de l’achèvement de sa croissance, le faubourg devient un espace urbain. Toutefois, au moment de sa mise en place ou de sa disparition, le faubourg est bien un espace périurbain à propos duquel il est impossible de s’avancer davantage tant que nous ne connaîtrons pas le lien juridique qu’il entretient avec la ville.
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93L’image trop statique la plupart du temps que les sources nous livrent de la ville d’al-Andalus ne doit jamais nous faire oublier que la ville est un être vivant, dont les espaces intra-muros connaissent des mutations, un être vivant qui tend à dépasser le cadre de sa muraille ou à s’y resserrer, mais aussi plus simplement un être historique qui se développe et se met en place progressivement, à partir d’un noyau primitif.
Conclusion
94Si l’on s’approche du mouvement urbain, la ville d’al-Andalus nous laisse entrevoir certains de ses principes d’organisation : l’intérêt de tous invite, dans la mesure du possible, à mettre à l’écart ce qui pourrait gêner les citadins, mais pousse également à un certain respect, pour le profit de tous, de la voirie, et incite à doter le centre urbain d’un approvisionnement en eau satisfaisant. La ville, saisie dans son mouvement, permet également d’apercevoir certains traits de la conscience urbaine que forgent la vie intellectuelle et les manifestations d’opposition au pouvoir en place. De façon plus concrète encore, vue dans sa dynamique, la ville laisse observer les déplacements de ses espaces, l’apparition et la disparition de certains d’entre eux.
95La ville d’al-Andalus est donc bien un être vivant dont l’évocation soulève plusieurs problèmes. D’une part, le cadre urbain, loin d’être figé, se met en place peu à peu ; l’ontogénèse d’une ville résume-t-elle la phylogénèse urbaine ? Autrement dit, l’histoire des villes d’al-Andalus peut-elle s’articuler autour de phases essentielles ? D’autre part, la présence d’un réseau de rues ou d’un approvisionnement en eau suppose l’existence de pouvoirs qui contribuent à leur mise en place et à leur entretien : quelles intentions se cachent derrière ce cadre urbain ? Enfin, le fait urbain, dans la définition duquel les ulémas jouent un rôle fondamental, tire une bonne partie de son originalité de l’existence de relations entretenues par la ville avec une périphérie dont il faudrait essayer de cerner les caractéristiques essentielles.
Notes de bas de page
1Ibn al-Hatib, El parangón, p. 191, à propos de Málaga.
2Ibn cAbdun, Séville musulmane, p. 120 et 68 ; Ibn cAbd al-Ra’uf, Traité de hisba, p. 209-210. La ville d’al-Andalus, sur ce point, ne diffère guère de la ville médiévale de l’Occident chrétien, où l’on s’efforce « d’écarter de la ville [...] les activités domestiques et artisanales dangereuses ou insalubres » (Heers, 1990, p. 373).
3Valor Piechotta, 1989, p. 418. De plus, le peuplement est installé à l’intérieur d’une confluence : l’eau peut être prise aussi dans le Tagarete.
4Al-Idrisi, Description de l’Espagne, p. 228 ; Delgado Valero, 1987 ; Pavón Maldonado, 1990, p. 283.
5L’atelier de potier se trouve à l’ouest de la ville (Navarro Palazón, 1990 b) ; or, le Segura coule d’ouest en est.
6Ibn cAbd al-Ra’uf, Traité de hisba, p. 360-363. Ibn Hayyan, Al-Muqtabis V, p. 94 et p. 259 rapporte deux incendies qui, en 917-918 et en 935-936, détruisent une partie des souks de Cordoue. Les juristes s’accordent pour reconnaître que la fumée est susceptible de porter préjudice aux voisins (Brunschvig, 1947).
7Tolède : Martínez Lillo, 1990 b ; Pechina : Castillo Galdeano et alii, 1987.
8Ibn cAbd al-Ra’uf, Traité de hisba, p. 360-363, rappelle que les teinturiers ne doivent pas étendre les tissus colorés et mouillés dans les rues.
9Ibn cAbdun, Séville musulmane, p. 73.
10Raymond, 1990 présente la tannerie, localisée en général à la périphérie des villes, comme un indicateur utile de croissance urbaine à l’époque ottomane.
11Lévi-Provençal, 1950 a, t. I, p. 188.
12Torres Balbás, 1944 a ; García Granados et Salvatierra Cuenca, 1984, 1986 a et b ; García Granados et alii, 1989 : la rareté de l’hôpital est surprenante dans al-Andalus ; on en connaît deux à Grenade, mais les références de ceux de Séville et de Lucena sont confuses.
13Image véhiculée par la plupart des travaux jusqu’aux années 1960-1970 et reprise encore dans des travaux postérieurs comme ceux de J. Ivars Pérez (1983). Raymond, 1982 propose un rappel bibliographique sommaire : J. Sauvaget, R. Le Tourneau, M. Clerget, entre autres, développent cette théorie que l’on retrouve bien entendu chez L. Torres Balbás.
14Idée développée dans Elisséeff, 1970 ; Lézine, 1971 ; Sourdel, 1979 ; Wirth, 1982 ; Gafsi, 1991.
15Saltés : Ponsich et Kermovant, 1984 ; Bazzana et Cressier, 1989 ; Bazzana, 1990 c. Pechina : Acién Almansa et alii, 1990. Cieza : Navarro Palazón, 1990 a. Séville : Vera Reina, 1987 ; pour M. Valor Piechotta, ces espaces intra-muros ne sont urbanisés qu’au bas moyen âge (Valor Piechotta, 1989, p. 425).
16Madinat al-Zahra’ : López Cuervo, 1983 ; Vallejo Triano, 1992. Lérida : Loriente Pérez, 1990. Málaga : Torres Balbás, 1945 b. Calatayud : San Miguel Mateo, 1991.
17Cara Barrionuevo, 1990.
18L’occupation musulmane du Portal de la Magdalena, à partir de la seconde moitié du xe siècle, se fait après une longue période d’abandon postérieur à l’époque romaine ; à Saltés, la présence romaine, attestée par les bassins de salaisons, ne signifie pas la présence d’un véritable peuplement installé sur l’île ; à Almería, la fouille dans la zone sud du faubourg de la musalla a mis au jour une maison de la fin du xe siècle placée sur un substrat romain (García López, 1990).
19En période de troubles, les règlements de voirie n’étaient pas respectés (Lézine, 1971, p. 135) ; la dégradation commence quand l’autorité centrale cesse d’assurer le calme et la protection dans les grandes cités (Sourdel, 1979).
20Elisséeff, 1970 et 1982. On retrouve cette idée à propos de la ville médiévale de l’Occident chrétien : le tissu urbain si régulier de l’Antiquité, menacé par l’absence de contraintes et de surveillance, se dégrade, tend à disparaître avec les invasions (Heers, 1990, p. 68). Il reste difficile d’aller au-delà de ces hypothèses tant le phénomène de transition entre ville antique et ville islamique reste si mal connu.
21Brunschvig, 1947 ; Viguera, 1985.
22Mazariegos-Eiríz, 1985. Sur le darb, impasse étroite dotée d’une porte que l’on ferme pendant la nuit, voir Torres Balbás, 1985, p. 369-383 ; Djaït, 1986, p. 246 ; Molénat, 1981.
23Lézine, 1971, p. 134-135.
24Voir ce que nous avons dit des quartiers organisés autour d’une tribu. P. Guichard fait aussi remarquer que l’on ne sait pas jusqu’à quand demeurent visibles les vestiges de l’ancienne organisation en clans et tribus (Guichard, 1977, ch. vii).
25Abdesselem, 1982, p. 52 ; Torres Balbás, 1985.
26Alhambra : Bermudez López, 1987. Sur le plan de Cordoue (Almagro Gorbea, 1987 a), on distingue surtout une rue plus large que les autres qui unit la porte la plus septentrionale à la porte du pont, passant ainsi devant la grande-mosquée. Dans le secteur nord-est de Séville, des rues recherchent la ligne droite à côté de durub (Valor Piechotta, 1989, p. 420-429).
27Raymond, 1982.
28Al-Razi, Anales palatinos, p. 89-90.
29Jiménez Mata, 1990, p. 129 et p. 215.
30Torres Balbás, 1985, p. 399-404.
31C’est tout du moins ce que recommandent les manuels de hisba (Ibn cAbdun, Séville musulmane, p. 85-86 ; Ibn cAbd al-Ra’uf, Traité de hisba, p. 360-363).
32Ibn Hayyan, Al-Muqtabis v, p. 62-64.
33Loja : Jiménez Mata, 1990, p. 215 ; Valence : Yaqut, Diccionario de los países, p. 129.
34Cordoue : Pavón Maldonado, 1990, p. 98 ; Pechina : Acién Almansa et alii, 1990.
35Le climat a sans doute varié depuis le moyen âge, mais les prières pour la pluie qu’évoque Ibn Hayyan ainsi que les crues que l’on lit dans la sédimentation à Valence constituent deux exemples qui tendent à montrer que le climat d’al-Andalus connaissait des excès identiques au climat méditerranéen d’aujourd’hui.
36Voir par exemple le récit du siège de Cuenca dans Ibn al-Kardabus, Historia de al-Andalus, p. 101 : « Ibn Ramiro établit son campement pour attaquer Cuenca qui appartenait à al-Qadir ; il prolongea le siège jusqu’à ce que les habitants fussent sur le point de mourir de soif. Une grosse somme les délivra de l’assaillant ».
37Il faut mettre ceci en relation avec une historiographie qui, ces dernières années, s’est davantage préoccupée de la campagne que de la ville ; or, la citerne revêt une importance particulière dans le monde rural.
38Voir Pavón Maldonado, 1990 qui rassemble l’essentiel des travaux d’histoire de l’art et d’archéologie sur ce thème.
39Caro Baroja, 1954 ; Pavón Maldonado, 1990, p. 279-297. Un barrage (sudd) dévie la plupart du temps l’eau de la rivière vers un canal où se place la roue.
40Fait rapporté par al-Maqqari. A Cuenca et Niebla, des documents postérieurs à la Reconquête permettent de croire à l’existence de roues à eau à l’époque musulmane.
41Terme d’usage courant au xive siècle ; sa première occurrence date du xiie siècle et fait référence à Badajoz (Pavón Maldonado, 1990, p. 365-388).
42Ibn Sahib al-Sala, Al-Mann bil-Imama, p. 218. Cette galerie souterraine ne devait pas exister au xie siècle ou ne pas être aussi efficace qu’il y paraît puisque c’est alors la soif qui vient à bout de la résistance des habitants (voir ci-dessus, note n° 36).
43Almagro Gorbea, 1987 a.
44Une partie du tracé de la conduite sévillane est totalement islamique (Pavón Maldonado, 1990, p. 185-248).
45C’est le cas de Cádiz, d’Almuñecar, de Tarragona : les constructions romaines apparaissent dans les textes arabes sans que l’on puisse savoir si elles sont encore en usage.
46Priego, 1990 : un élément du qanat a été mis au jour dans les fouilles de la Plaza de los Carros.
47Molina de Aragón : la citerne a fourni de l’eau aux maçons ayant travaillé à la consolidation du bâtiment ces dernières années ; Valence : Pascual et alii, 1988.
48Le Calendrier de Cordoue, p. 184.
49Pavón Maldonado, 1990, p. 13-90 signale aussi l’existence de citernes circulaires et de citernes sans voûte.
50Le nombre de nefs peut être un critère distinctif, mais dont il faut user avec prudence ; l’eau tend à être centralisée dans de grandes cuves à l’époque romaine, tandis que les citernes se rétrécissent et se multiplient à l’époque islamique. Al-Andalus toutefois connaît aussi la citerne aux nefs nombreuses. De plus, des procédés identiques de construction se retrouvent en époque chrétienne (Jiménez Esteban, 1989) et la simplicité des appareils et de la conception rendent la datation bien difficile (Cressier, 1988, p. 211).
51B. Pavón Maldonado distingue les citernes selon leur nombre de nefs ou leur couverture ; J. Jiménez Esteban mêle nombre de nefs, niveau d’enterrement et emplacement de la citerne par rapport au réduit fortifié.
52En particulier Cordoue, Madinat al-Zahra’, Grenade.
53Nieto Cumplido, 1984, p. 41.
54A cet égard, l’immense citerne (1 590 m3) de la place d’Altamirano, à Trujillo, que l’on doit mettre en relation avec la population civile de la ville représente, parmi l’inventaire de B. Pavón Maldonado, un cas unique de citerne placée à l’extérieur d’une citadelle et non liée, semble-t-il, à une mosquée.
55Pavón Maldonado, 1990, p. 294-297 évoque des moulins à Cordoue, à Tolède, à Alcalá de Guadaira, à Arcos de la Frontera, à Talavera.
56Ibn Sahib al-Sala, Al-Mann bil-Imama, p. 218.
57Rubiera Mata, 1988.
58Pascual et alii, 1990.
59Bolens, 1989.
60Torres Balbás, 1952 a ; Pavón Maldonado, 1984 b et 1990, p. 299-305 ; Sourdel-Thomine, EI, 1960-, t. iii, p. 142-147 ; Baños árabes, 1989.
61Maslah : la première pièce des bains (Biberstein Kazimirski, 1960, t. I, p. 1121). Seule cette dernière pièce garde les fonctions et l’aspect de l’apodyterium ; on peut donc utiliser, par commodité, le terme latin.
62L’espace central de cette pièce, plus vaste que les autres, est appelé qubba par les poètes arabes qui décrivent l’Alhambra au xive siècle ; de plus, on y trouve des niches honorifiques (Azuar Ruiz, 1989 b ; Pavón Maldonado, 1990).
63Pavón Maldonado, 1990, p. 308 ; Izquierdo Benito, 1986 b.
64Inventaire dressé dans Pavón Maldonado, 1990 à partir des vestiges archéologiques et des mentions des textes arabes et chrétiens : Alcira, Aldeire, Alfacar, Algeciras, Alhama de Granada, Alicante, Almería, Andújar, Aznalcázar, Badajoz, Baena, Baza, Cáceres, Calatayud, Carmona, Celín, Chinchilla, Churriana, Cordoue, Cuenca, Denia, Dólar, Ecija, Elche, Ferreira, Gibraltar, Grenade, Guadalajara, Huéneja, Huesca, Jaén, Játiva, Jerez de la Frontera, Jerez del Marquesado, Lanteira, La Zubia, Lisbonne, Madinat al-Zahra’, Málaga, Murcie, Niebla, Orihuela, Palma de Mallorca, Quesada, Ronda, Sagunto, Saragosse, Segorbe, Segura de la Sierra, Séville, Taha de Ugíjar, Tarazona, Teruel, Tolède, Torres Torres, Tortosa, Tudela, Ubeda, Uclés, Valence, Vascos, Zorita de los Canes. Il faut cependant signaler que certains sites entrent dans le corpus sur une simple mention de nom de rue. Ne semblent pas avoir fonctionné comme centre de district Huéneja (Jiménez Mata, 1987, p. 178), Churriana (ibidem, p. 694), Dólar (ibidem, p. 407). Il faut enfin citer le bain d’Alhajar : Alhajar est un quartier de Cádiar, localité qui se trouve dans la taca de Juviles (Gómez-Moreno Martínez, 1951 a).
65C’est, entre autres, l’approche de : Delgado Valero, 1987 ; Azuar Ruiz, 1989 b ; Pavón Maldonado, 1990.
66On reprend ici la distinction établie par R. Brunschvig entre eaux de pluie et eaux usées (Brunschvig, 1947). Le déversement ne pose des problèmes que lorsque le mur d’en face est éclaboussé ou quand on nuit au passage auquel les autres ont droit.
67Pavón Maldonado, 1990, p. 272-278 cite, pour les déversoirs : Badajoz, Elche, Coria, Madrid, Marbella, Medinaceli, Medina-Sidonia, Vascos ; pour les citernes : Huete, Cuenca, Madrid, Tarifa, Orihuela. On peut y ajouter le cas de Cieza, où la citerne, placée dans l’albacar se trouve entre le réduit fortifié et le peuplement (Navarro Palazón, 1985 a). Enfin, un système permet d’évacuer les eaux de pluie qui tombent sur le toit de la grande-mosquée de Cordoue.
68Brunschvig, 1947, p. 145.
69Ibn cAbdun, Séville musulmane, p. 165.
70Pavón Maldonado, 1990, p. 272-278. Il cite aussi les cas des citadelles de Málaga, d’Almería, d’Alcalá la Real, de la mosquée de Madinat al-Zahra’, de Murcie, dotées de systèmes d’évacuation des eaux.
71Izquierdo Benito, 1990.
72Valence : Pascual et alii, 1990 ; Cieza : Navarro Palazón, 1990 ; Pechina : Acién Almansa et alii, 1990 ; Lérida : Loriente Pérez, 1990 ; Ibn cAbdun l’évoque pour Séville.
73J. Sauvaget considère l’étape musulmane de l’histoire d’Alep comme la « négation de l’ordre urbain » (Sauvaget, 1941, p. 248).
74Voir par exemple Montmessin, 1980 ; Navarro Palazón, 1985 a ; Pozo Martínez, 1989 ; Navarro Palazón et García Aviles, 1989.
75Ibn Haldun, La Mouqaddima, p. 152.
76Al-Himyari, La Péninsule Ibérique, p. 172.
77Yaqut, Diccionario de los países, p. 174 ; Ibn cIdari, Bayan, t. 2, p. 381 ; Ibn al-Atir, Annales, p. 381. Sur la fouille, voir López Cuervo, 1983.
78Valdés Fernández, 1985 b.
79On peut en effet, mais le risque d’erreur n’est pas à exclure, considérer que la présence de matériaux de qualité est révélateur d’un certain niveau de richesse ; par ailleurs, il ne faut pas oublier que des niveaux de richesse différents peuvent cohabiter au sein d’un même quartier : les fouilles du faubourg sud de Badajoz ont mis au jour un fût de marbre blanc.
80Ibn cIdari, Bayan, t. 2, p. 381 ; Dikr, p. 173-176 ; Yaqut, Diccionario de los países, p. 174.
81Valence : Pascual et alii, 1990 ; Cieza : Navarro Palazón, 1985 a ; Giralda : Jiménez, 1983 b ; Fiñana : Terrasse, 1986.
82Estall i Poles, 1990 et 1991. On peut évoquer d’autres exemples similaires : des décors de stuc, dont la richesse ornementale rappelle l’Aljafería, sont apparus dans le palais de Balaguer (Diez-Coronel i Montull, 1973) ; des décors identiques existent dans l’alcázar sagir de Murcie (Navarro Palazón et García Aviles, 1989).
83P. Guichard se demande si « l’expression artistique de cette société s’élabore entièrement dans les villes, et ne se diffuse dans les campagnes qu’en fonction de la ‘domination’ économique et sociale des premières sur les secondes » (Guichard, 1990 a, p. 187-188).
84Torres Balbás, 1952 a.
85Pavón Maldonado, 1990, p. 348-359.
86Ibn Haldun, La Mouqaddima, p. 152-153. Conséquence de cette diversification, les dépenses des habitants croissent énormément et les prix, dans les grandes villes, augmentent démesurément ; on peut rapprocher cette remarque d’une fatwa qui indique combien les prix sont plus élevés à Cordoue qu’à Madrid (Guichard et Lagardère, 1990, p. 218).
87Kirchner, 1990, p. 19 : en admettant qu’un ‘objet de luxe’ est celui qu’il est difficile d’obtenir, parce qu’il est cher ou rare, nous ne pouvons pas savoir, à partir des seules pièces, si ces facteurs sont des critères contemporains de ce qui a du prix.
88Retuerce Velasco, 1988, recense la bibliographie sur ce sujet et signale l’existence du jeu d’échec en bois précieux d’al-Muctamid.
89Les pièces ont été découvertes dans le faubourg de Madrid avec d’autres objets de luxe, des céramiques d’importation (Priego, 1990).
90Zozaya, 1990. Voir Colardelle et alii, 1990, p. 87 sur ce type d’interprétation que l’on peut donner de l’étude d’un mobilier.
91Ibn Haldun, La Mouqaddima, p. 134.
92Voir, entre autres, La casa hispanomusulmana, 1990 ; Bazzana, 1990 a, p. 556-589 et 1990 b qui donne comme éléments caractéristiques de la maison rurale du Sarq al-Andalus, la pauvreté d’ensemble, y compris dans les aménagements intérieurs, le lien avec le milieu allant jusqu’au mimétisme des couleurs, la polyvalence des pièces d’habitation, le plan en forme de O, de U ou de L où les pièces encadrent la cour. Quant à la maison urbaine, l’on y rencontre un patio aménagé, une spécialisation affirmée des pièces, la présence de « modules d’habitat » et d’une hydraulique domestique assez élaborée, une certaine attention portée aux éléments décoratifs.
93Les maisons « urbaines » sont bien souvent dotées de latrines et d’une entrée coudée qui protège des regards indiscrets : n’y a-t-il pas là davantage l’indice d’une forte densité de peuplement que d’un prétendu niveau de vie urbain ?
94Torres Balbás, 1952 a.
95A partir de l’inventaire dressé dans Pavón Maldonado, 1990, p. 362-363. L’exception que forme le cas d’Alhama s’explique sans doute par la présence d’une source thermale mais aussi par le fait que cette ville est choisie par les souverains de Grenade pour être leur résidence d’été (Ibn Battuta, Voyages, p. 368 ; Huici Miranda, EI, 1960-, t. III, p. 137-138).
96En m2 : Jaén (132), Grenade (91 : Albaicín ; 82 : Bañuelo), Ronda (92), Alhama de Granada (76,80).
97En m2 d’après Pavón Maldonado, 1990 : La Zubia (25), Aldeire (21,60), Torres Torres (17,50), Huéneja (19), Celín (15), Ferreira (11,50), Mezquita Real de l’Alhambra (24), citadelle de l’Alhambra (17), Abencerrajes (18,40), alcázar de Cordoue (20), Madinat al-Zahra’(22) ; d’après Izquierdo Benito, 1986 b : Vascos (12,50).
98En m2 : Baza (52), Gibraltar (45), Saragosse (56,30), Cordoue (56,26), quartier juif de Grenade (51), Tolède (35), Jerez de la Frontera (53,29), Baño Real de la Alhambra (50,50).
99Elisséeff, 1970, p. 175-176 : « le citadin musulman a bien conscience d’appartenir à une ville [...] ; n’a-t-il pas dans la suite de ses noms un ou plusieurs adjectifs toponymiques qui indiquent son lieu d’origine, la ville où il vit ou bien celle où il exerce son métier ? »
100Ibn al-Kardabus, Historia de al-Andalus, p. 51 : le sixième calife omeyyade est d’ordinaire peint comme vivant dans les fastes de la cour de Damas, jouant le souverain esthète et bâtisseur.
101Ibn Haldun, La Mouqaddima, p. 135-136.
102Elle est sans doute en bonne part le reflet d’un mépris pour le non-urbain, si fréquent dans une littérature rédigée par des citadins ; néanmoins, elle doit transcrire, même si elle la trahit quelque peu, la réalité.
103Dufourcq, 1978 ; Urvoy, 1978 ; Marín, 1991.
104Fusaro, 1984, p. 135.
105Les documents que nous avons pu rassembler sur ce thème sont bien rares sans doute parce qu’ils ne conviennent pas forcément à une littérature officielle.
106Ibn cAbdun, Séville musulmane, p. 69.
107Ibidem : des taxes sont perçues sur les biens qui doivent être vendus dans la ville. Toutefois, les denrées destinées à un usage personnel ne font pas l’objet de taxes. Ce droit de porte est distinct du droit de marché.
108Guichard et Lagardère, 1990, p. 211 : traduction d’une fatwa du xie siècle. Ibn cAbdun, Séville musulmane, p. 69 signale des abus identiques pour une époque légèrement postérieure.
109On ne peut manquer de se demander quel lien ce personnage entretient avec le pouvoir central. Ibn cAbdun nous fournit un élément de réponse, non pleinement satisfaisant, lorsqu’il souhaite couper court à cette pratique : « on paierait au gardien de porte, pour lui permettre de vivre, un salaire qui lui serait alloué par l’inspecteur des biens de mainmorte et des successions ».
110Ibn cIdari, Bayan, t. 2, p. 306.
111Guichard et Lagardère, 1990, p. 206-207.
112Al-Razi, Anales palatinos, p. 133 : « el sahib al-radd, cadi del Fahs al-Ballut, cAbd al-Malik ibn Mundir ibn Sacid, y en su compañía el tesorero Ahmad ibn Muhammad al-Kalbi, salieron para Madinat al-Faray, como alamines, con objeto de investigar el fundamento de la denuncia presentada por los habitantes de dicha ciudad contra su caid el sahib al-rikab Rasiq ibnc Abd al-Rahman, y hacerles justicia contra éste. » Sur la juridiction du sahib al-radd, voir Lévi-Provençal, 1950 a, t. III, p. 143-145 ; Dozy, 1927, t. I, p. 552, rend sahib al-rikab par écuyer.
113A l’époque almoravide par exemple, le cadi, nommé et révoqué par l’amir, a des compétences de nature politique : il faut son assentiment pour légitimer la déchéance des rois de taifas ou pour établir un impôt (Lagardère, 1986, p. 136 et p. 140).
114Veinstein, 1991, p. 85 précise à propos de la ville ottomane que l’« on voit d’ailleurs les cadis se faire parfois les avocats de leurs administrés, face aux exigences de la Porte ».
115Ibn al-Qutiyya, Historia de la conquista, p. 55.
116Zanón Bayón, 1989 a, p. 67-74.
117Valor Piechotta, 1989, p. 414-421. Ibn Sahib al-Sala fixe en avril-mai 1172 le début de la construction de la nouvelle mosquée, construction dont les travaux durent trois ans et onze mois (Ibn Sahib al-Sala, Al-Mann bil-Imama, p. 196-198).
118Rosselló-Bordoy, 1989 conclut qu’on ne peut qu’affirmer le maintien du caractère sacré de la nécropole.
119Martínez García et Muñoz Martín, 1990 ; Alcaraz Hernández, 1990.
120Braudel, 1986, t. i, p. 159 : « plus que ses murailles ou que le chiffre de sa population, le caractère le plus évident d’une ville est la façon dont elle concentre ses activités sur des surfaces aussi restreintes que possible, y entassant les hommes ».
121Lévi-Provençal, EI, 1908-1937, t. iii, p. 1162 et 1950 a, t. iii, p. 332 ; Torres Balbás, 1985, p. 179 et 182-188. Les faubourgs se développent en général le long des voies de communication qui mènent à la ville et plus rarement de façon concentrique autour de la ville ; ils peuvent être ceints d’une muraille ou ouverts et leur nombre est fonction de l’importance de la croissance urbaine.
122Costa Ramón, 1985 ; Rosselló-Bordoy, 1985 a.
123Al-Idrisi, Description de l’Espagne, p. 219 ; Valdés Fernández, 1985 a, 1985 b et 1988.
124Cara Barrionuevo, 1990.
125Vera Reina, 1987 ; Campos Carrasco, 1987.
126Torres Balbás, 1985, p. 180-181.
127Lévi-Provençal, 1950 a, t. III, p. 62 ; Torres Balbás, 1985, p. 181.
128Al-Himyari, La Péninsule Ibérique, p. 225.
129C’est l’idée la plus communément admise ; voir Almagro Gorbea, 1984 et 1987 a ; Guitart Aparicio, 1981 a ; Souto Lasala, 1989 a et 1990. Signalons cependant que San Miguel Mateo, 1991 donne le Castillo de Doña Martina comme étant à l’origine de Calatayud.
130Almagro Gorbea, 1983, 1987 a, b et c.
131Ibn cIdari, Bayan, t. 2, p. 269. Nous avions déjà fait remarquer que, pour autant que l’on puisse en juger aujourd’hui, le peuplement de Fiñana reste ouvert au pied d’une forteresse.
132Jiménez Mata, 1990, p. 67 et p. 73-75. La croissance suit un processus continu et atteint une ampleur maximum aux xive et xve siècles.
133Le moment où se met en place la muraille urbaine est sujet à controverse : voir Lévi-Provençal, 1950 a, t. i, p. 351 ; Torres Balbás, 1957 b ; Vallvé Bermejo, 1986, p. 265. Les marins de Pechina demandent à l’émir de pouvoir fortifier les alentours de leur citadelle en 888 selon al-Himyari et entre 852 et 912 selon Ibn Hayyan. La présence de plusieurs noyaux séparés par des ravins confirme la vision des sources d’un peuplement dispersé en quartiers (Acién Almansa et alii, 1990).
134Torres Balbás, 1985, p. 179-180.
135Ibn Sacid, Al-Mugrib, t. i, p. 35. A propos de Macarena, en revanche, il emploie qarya (ibidem, p. 238).
136Tarazona : Rico Lasala et Corral Lafuente, 1981. Almuñecar : les deux faubourgs d’Almuñecar, Lojuela et Almeuz, sont éloignés du noyau urbain (Malpica Cuello, 1983).
137Cressier, 1986.
138Al-Idrisi, Opus geographicum, p. 563 : « parmi les manabir d’Almería, se trouvent Berja et Dalías ». Tapia Garrido, 1965 : une pierre funéraire atteste la présence d’un uléma mort en 1125. De plus, il semble que l’on ne puisse plus s’en tenir à la forme pour parler de phénomène urbain : nous avons déjà signalé qu’en Kabylie, l’urbanisation se fait non par le développement de centres urbains, mais par diffusion dans l’espace rural ; autrement dit, nous sommes en présence, en terre d’Islam, d’une ville qui est bien différente des images traditionnelles de la ville musulmane (Fontaine, 1984).
139Lévi-Provençal, 1950 a, t. iii, p. 334 : il affirme que chaque ville en est dotée, ce dont nous ne sommes absolument pas convaincue, à moins d’entendre ville comme capitale, et encore. Pour les fêtes concernées par la musalla et le rituel, voir Torres Balbás, 1985, p. 219-221. Sarica est un terme propre à l’Occident musulman.
140Torres Balbás, 1985, p. 220-226. L’existence est attestée par la documentation écrite arabe, mais aussi par les Repartimientos. De plus, la fouille de la rábita de Guardamar nous apprend que la présence d’une musalla n’est pas forcément liée à un peuplement urbain : à l’origine de la mosquée, il y a une musalla (Azuar Ruiz (coord.), 1989, p. 208).
141Torres Balbás, 1959.
142Torres Balbás, 1985, p. 224 cite les cas de Valence, d’Almería et de Grenade.
143Pérès, 1953, p. 121-157 et Torres Balbás, 1985, p. 136-167 font l’inventaire suivant : Baza, Guadix où la résidence du sultan almohade comprend un jardin botanique, Almería, Silves, Badajoz et peut-être Játiva, célébrée pour ses trois promenades.
144Pérès, 1953, p. 128 et 143.
145Torres Balbás, 1985, p. 140.
146Guichard, 1991, p. 547 : propriété extra-urbaine, d’agrément. García Gómez, 1965, p. 334 : il s’agit aussi d’une maison de campagne entourée d’un jardin et de terres de culture. L. Torres Balbás (1985, p. 165-167) reflète bien cette difficulté d’interprétation des zones cultivées placées dans les environs de la ville : évoquant ces espaces périurbains, l’auteur mêle les propriétés d’agrément, telles ces demeures, pourvues de tours, situées dans les environs d’Almería et appartenant à de riches individus, et les terres de labour où l’on cultive des céréales, qui entourent Jaén.
147Les descriptions poétiques de jardins abondent dans la littérature d’al-Andalus : voir Pérès, 1953
148La liste des propriétés extra-muros montre en effet que sont concernées des villes qui ont été à un moment donné de leur histoire capitale d’un Etat plus ou moins important. Voir Pérès, 1953, p. 156.
149Guichard, 1991, p. 308 : le Castillejo de Monteagudo peut être assigné au moment où Murcie est une importante capitale politique, c’est-à-dire au gouvernement d’Ibn Mardanis (1147-1171) ; le Castillo de Larache semble pouvoir lui être chronologiquement associé.
150Acién Almansa, 1987, p. 22.
151Epalza, 1991, p. 11. Son argumentation repose sur une similitude des fonctions et des espaces.
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