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  • Chapitre 14. De la guerre à la guerre
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    Plan détaillé Texte intégral Catholiques et bretons toujours ? Le basket, sport catholique ? Le doute La baisse des prix agricoles Le drapeau rouge des sardinières L’espoir La plage s’ouvre au peuple La guerre encore Sous la botte allemande Résister Attentats et sabotages

    Histoire populaire de la Bretagne

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre 14. De la guerre à la guerre

    p. 363-387

    Texte intégral Catholiques et bretons toujours ? Le basket, sport catholique ? Le doute La baisse des prix agricoles Le drapeau rouge des sardinières L’espoir La plage s’ouvre au peuple La guerre encore Sous la botte allemande Résister Attentats et sabotages

    Texte intégral

    1« Peu consciente des difficultés du prolétariat urbain, elle ne s’est jamais consolée d’être restée paysanne malgré elle. D’autant que la suite fut rude : la crise de 1929, la mort d’un premier bébé après un accouchement torturant, le travail incessant dans la pauvreté, la solitude pendant la guerre… “J’en ai bavé, croyez-moi.” Je suis la réalisation du rêve contrarié de ma mère. C’est pourquoi j’ai tellement travaillé et si bien réussi : ma vie est une mission. »

    2Jean Rohou, ce Fils de ploucs, évoque ici sa mère Anastasie Caroff. Elle se marie le 19 mai 1931 à Plougourvest ; elle est alors âgée de 27 ans. Ce couple de cultivateurs s’installe dans une ferme où vivent déjà sept membres de la famille. Le 3 octobre 1932, elle perd son premier enfant, mort-né. Jean naît le 12 février 1934. Son père, François, est mobilisé en 1939. Porté disparu en mai 1940, il est en fait prisonnier en Allemagne ; pendant six mois il ne peut donner de nouvelles, Jean est considéré orphelin.

    3La vie d’Anastasie, la paysanne du Léon, recomposée par son fils, professeur d’université, est une sorte de cabotage entre les récifs qui jalonnent les années 1920 à 1945. Les rêves viennent se fracasser contre les guerres, la crise économique et les pesanteurs du temps long. C’est pourtant dans ce contexte tempétueux qu’une fraction du peuple de Bretagne manifeste son aspiration à changer la vie en 1936 et, quelques années plus tard, à résister et à se battre contre l’ordre nouveau.

    Catholiques et bretons toujours ?

    4C’est un vrai manifeste en pierre de l’identité de Plougourvest. Installé près de l’église, sur ce qui était l’enclos, le monument aux morts de 1914-1918 fait des 54 hommes tués des catholiques. Leur nom gravé sur le piédestal du monument est surmonté d’une croix. Catholiques, ils sont assignés à être bretons, comme l’indique l’inscription unique : « Da vugale Guicourvest maro evit ar vro » (Aux enfants de Plougourvest morts pour la patrie). Ils seront rejoints, plus tard, par les quatre morts de 1939-1945. Au cœur du village, ce monument populaire est, depuis les années 1920, une butte-témoin, un repère, un rappel pour tous, une pédagogie quotidienne d’un programme de vie et de mort ; peut-être aussi, pour certains, une interrogation sur l’identité : le bro, pour lequel ces proches ont donné leur vie, peut désigner, grâce aux ambiguïtés du breton, la « grande patrie » française, mais aussi le petit pays, la paroisse, le Léon, la Bretagne.

    5Dans une étude pionnière, conduite à partir d’un échantillon national, l’historien Antoine Prost fait du monument civique et républicain, installé près de la mairie, sans signe religieux, laïque, le modèle le plus fréquent en France. La Bretagne échappe à cette tendance. Elle affirme au contraire le caractère catholique de ses monuments par le choix du site, soit près de l’église, soit dans le cimetière qui échappe aux exigences laïques de la loi de 1905. La présence d’une croix est très largement majoritaire, même sur des mémoriaux édifiés dans l’espace public, contrairement aux principes de la loi de Séparation. L’empreinte catholique sur la mémoire de la Grande Guerre est particulièrement prégnante dans les communes rurales ; elle s’exerce aussi au niveau régional. En 1921, à l’initiative d’un élu radical, le conseil général des Côtes-du-Nord émet le vœu d’un monument commun à toute la Bretagne. Les autres départements ne donnent pas suite. Le Morbihan justifie son choix : « Depuis le vœu des Côtes-du-Nord, la quasi-unanimité s’est faite en Bretagne sur l’emplacement de Sainte-Anne-d’Auray. » Cette réponse est exactement contemporaine de l’appel de l’archevêque de Rennes à choisir ce site. L’idée d’un monument laïque au centre de la région est abandonnée. En janvier 1924, une souscription publique est lancée pour l’édification du mémorial. Une première inauguration a lieu en 1932 ; le journal socialiste Le Rappel du Morbihan dénonce la présence d’autorités de l’État, car « la cérémonie de Sainte-Anne visait surtout à une manifestation de puissance du clergé breton ». Dans son discours inaugural, Adolphe Duparc, l’évêque de Quimper, fait des soldats tués pendant la Grande Guerre les continuateurs des premiers martyrs chrétiens et des héros de l’histoire bretonne ; ils partagent la même foi, qui explique la même bravoure. Le mémorial, qui contribue à pérenniser le mythe des 240 000 morts, devient la référence de l’audience et de la légitimité populaire de l’Église bretonne, même si les familles pauvres ne peuvent payer l’inscription sur le martyrologe. Dès le 25 juillet 1932, le préfet du Morbihan adresse au ministre de l’Intérieur un rapport faisant état de 100 000 participants ; le 25 juillet 1937, l’estimation préfectorale est de 80 000 ; L’Ouest-Éclair estime, lui, ce rassemblement à 150 000 personnes, qui en ont fait une « journée triomphante », tandis que Le Rappel du Morbihan évoque une mobilisation « cléricalo-militante […] dans son essence la plus fasciste ».

    6Cette utilisation mémorielle de la guerre de 1914-1918 par la hiérarchie catholique tend à valider l’idée d’un sacrifice particulier des soldats bretons, idée déjà perceptible pendant le conflit et portée par les militants du mouvement breton, l’Emsav. Mais les autorités ecclésiastiques visent avant tout la restauration de leur puissance dans une France « fille aînée de l’Église ». Elles s’accommoderaient bien d’un régionalisme modéré, mais rejettent un séparatisme radical, qu’elles condamnent d’ailleurs en 1927. Elles participent peu ou prou à priver le mouvement nationaliste breton d’une éventuelle assise populaire.

    Le basket, sport catholique ?

    7Si l’Église ne met pas en cause son intégration à la France, elle est, en revanche, très circonspecte sur les principes de la République et sur leur application, que ce soit l’école publique ou la Séparation de 1905. La majorité des fidèles des campagnes accepte ce magistère religieux et moral qui fonde ce « bloc agraire breton », dont l’historien David Bensoussan a mis en évidence le fonctionnement. Cette alliance entre l’aristocratie, le clergé et la paysannerie se maintient jusqu’à la fin des années 1920. Elle assure la domination de l’élite nobiliaire, qui s’impose par son pouvoir économique, la possession de grands domaines fonciers à l’image des 1 200 hectares du comte de Lanjuinais, dans la circonscription dont il est le député. L’alliance de cette élite et du clergé permet la création et le contrôle de nouvelles organisations de masse comme la Ligue patriotique des Françaises et la Ligue des femmes françaises ; elle s’engage aussi dans l’expansion des écoles catholiques. La domination des ruraux s’exerce encore par le capital social et symbolique de l’élite qui tend à présenter la hiérarchie comme naturelle et n’hésite pas à la mettre en scène ; en 1915, Henri de Polignac est tué en Champagne. Dès 1917, sa veuve, la princesse, décide de faire ériger un monument à la mémoire de son époux. René Quillevic sculpte un calvaire de facture médiévale. L’utilisation du kersanton, la pierre des anciens calvaires, confirme l’ancrage breton. Le mémorial de l’enclos de Lesbin devient le monument de tous les soldats de Pont-Scorff tués en 1914-1918. Les valeurs du prince, de la princesse, sont désormais les valeurs du peuple.

    8Soucieuse de faire perdurer ce monde catholique et rural, qui est le fondement de sa puissance, l’aristocratie s’est engagée, dès la fin du 19e siècle, dans la création de syndicats agricoles. Les paysans bretons sont sollicités pour protéger et unir « tous ceux que la terre fait vivre », dans le cadre d’une corporation qui rassemble ouvriers agricoles, petits et gros propriétaires. Hervé Budes de Guébriant, président de l’Office des mutuelles agricoles de Landerneau en 1919, ingénieur agronome, propriétaire d’un domaine dans le Léon, incarne cette idéologie conservatrice soutenue par la hiérarchie catholique. L’Office réunit 42 000 adhérents en 1939 et est la principale organisation agricole de Bretagne. Il est parvenu à écarter le Syndicat des cultivateurs-cultivants, fondé par l’abbé Mancel en 1924, qui ne rassemblait que des travailleurs de la terre et dont l’objectif était la révision du statut du fermage, très favorable aux propriétaires.

    9L’aristocratie et la hiérarchie catholique parviennent ainsi à maintenir un fort contrôle social dans leurs bastions. Jean Rohou estime que son père est une victime de ce « Léon austère, dévot et inhibé ». Il semble faire écho aux contempteurs du « peuple noir » du début du siècle : « C’est la civilisation inhibitrice qui l’a censuré, lui et tant d’autres. C’est cet ordre oppresseur, cette société rurale frileuse, cette religion, cette prétention morale qui paralysait les corps et les esprits. » Dans les années 1930, les salles de danse se multiplient – plus de cinq cents dans les Côtes-du-Nord – ; l’Église cherche à interdire ces bals populaires, où les jeunes gens se retrouvent le dimanche après les fêtes locales, courses cyclistes ou concours de boules, pour danser la valse ou la java au son de l’accordéon.

    10En chaire, l’Église fait de la Grande Guerre une « régénération » de la France. Mais certaines visites pastorales laissent entendre une autre réalité, celle d’un relâchement, d’une diminution de la pratique après le grand carnage. Les régions les moins pratiquantes sont les plus touchées, alors que les môles résistent à cette érosion : le pays de Vitré, l’est du Morbihan, le Léon.

    11Pour faire face à ce décrochage, l’Église choisit de promouvoir les outils de mobilisation de masse apparus à la fin du 19e siècle. Ce choix se fait sur un double paradoxe car il met en avant des moyens nouveaux, comme le sport, produits et symboles d’une modernité dénoncée par ailleurs. Il fait la part belle à des pratiques importées, alors que l’Église revendique son ancrage et son identité bretonne, tout en contribuant à la disparition de la soule et de la lutte estimées trop violentes. Dans les années 1880, comme partout, les sociétés de gymnastique sont nées sur un fond de patriotisme. Elles ont adhéré à la Fédération gymnique et sportive des patronages de France, créée en 1903. Le football a émergé dans les années 1900, dans les milieux aisés, mais c’est le basket que les militants catholiques choisissent, car il est bien adapté aux petites structures des patronages, à recrutement populaire ; c’est la FGSPF qui diffuse en 1923 les règles de ce sport arrivé avec les soldats américains. Il est conçu comme un moyen de rechristianisation de la jeunesse, en particulier à Brest, Lorient, en Basse-Loire. Devenu une arme de l’action catholique, le sport, souvent décrié au 19e siècle, est désormais présenté comme une voie de l’élévation spirituelle dans les patronages, dont les noms sont presque tous français en Basse-Bretagne ; apparu comme un outil de sauvegarde d’une Bretagne catholique et rurale, ce produit d’importation est aussi un puissant moyen d’intégration à la France.

    12Le cas du cinéma est analogue. Dans la foulée des séances de projection d’images fixes, qui s’étaient banalisées dans les toutes premières années du siècle, l’Église se lance dans les séances de cinéma, afin de ne pas laisser le champ libre aux patronages et salles laïques. Les hésitations sont grandes cependant : en 1919, au moment où l’abbé Guillaume crée à Vannes le cinéma La Garenne, avec 1 600 places, la presse diocésaine de Rennes lance un mot d’ordre : « N’allons jamais au cinéma […]. Il ne peut y avoir, moralement parlant, de bons cinémas », et elle en réclame la fermeture pour « défendre la race française ». Le train de la modernité emporte ces résistances mais, au temps du cinéma muet, il est courant qu’un prêtre, après s’être arrangé avec le projectionniste pour que passent en accéléré les éventuelles séquences « douteuses », se tienne à côté de l’écran et commente les images, exercice d’ailleurs apprécié du public catholique en Basse-Bretagne, car cela se fait, naturellement, en breton.

    Le doute

    13Ils étaient partis pour un été. Quatre ans plus tard, la guerre cesse. Le défilé du 14 Juillet 1919 est, malgré tout, appelé « défilé de la Victoire », mais ce sont des monuments aux morts qui sont érigés partout. Les anciens combattants sont les gardiens de la mémoire des 130 000 Bretons tués au cours d’une guerre qu’ils espéraient être la « der des ders ». Souvent méfiants, sceptiques, ils n’évoquent qu’entre eux leur expérience combattante et leur retour. Ils se retrouvent dans leurs associations qui reflètent les différentes couleurs politiques ; la plus importante en Bretagne, l’Union nationale des combattants, de tendance conservatrice, regroupe plus de 90 000 adhérents en 1939. Le doute lié à la précarité de la vie du prolétariat rural dans les campagnes bretonnes, et la découverte de nouveaux horizons à l’occasion de la guerre incitent certains à quitter la terre natale. L’émigration touche 200 000 ruraux dans l’entre-deux-guerres ; les villes bretonnes, elles, ne gagnent que 80 000 habitants. Les directions de l’exil ont été tracées avant la guerre et la région parisienne demeure le pôle d’aimantation. Alors que l’initiative du départ est personnelle au 19e siècle, une forme nouvelle apparaît dans les années 1920 : « l’émigration dirigée », selon la formule de l’abbé Élie Gautier. En juillet 1920, Hervé Budes de Guébriant suggère aux syndicats agricoles du Finistère de réduire la tension sur la demande de terre en incitant les paysans bretons à s’installer en Aquitaine, où les bras manquent. En 1921, 72 familles font ce choix, elles sont 1 300 en 1939. Cette colonisation agricole, selon les termes utilisés par leurs initiateurs, illustre parfaitement le fonctionnement du « bloc agraire » : l’initiateur est un aristocrate terrien, la mise en œuvre est de l’abbé Mévellec qui fonde l’Aumônerie bretonne d’Aquitaine, les paysans exécutent.

    14Le doute s’empare aussi du peuple sur ce que signifie être breton. Au 19e siècle, la revendication d’une identité culturelle a été le fait d’une minorité d’aristocrates et de notables. En 1919, un second mouvement, dont Breiz Atao (Bretagne toujours) pourrait être la figure de proue, associe revendication culturelle et politique. La résonance, là encore, est très faible. Pour les classes populaires de l’entre-deux-guerres, désormais toutes scolarisées, être breton c’est risquer d’être traité de plouc et subir les stéréotypes négatifs : « Le Breton a toujours le même caractère : très opiniâtre, très attaché à ses vieilles coutumes et à sa foi catholique et fort superstitieux ; il est peu porté vers l’instruction et l’industrie » ; cette définition de 1928 se pare du prestige et de la confiance accordée au Larousse. Pierre-Jakez Hélias se souvient de ce « livre républicain, un livre rouge qui mérite le respect ». L’aboutissement du syndrome de Bécassine est, peut-être, la participation à la dévalorisation de sa propre image ?

    15Être breton, c’est pratiquer une langue qu’Émile Masson qualifie de « langue prolétaire » et que Jean Rohou décrit, dans le contexte des années 1920-1930 comme « langue locale et rurale de milieux dominés ». Il cite les propos d’un enseignant du Finistère en 1925 : « L’enseignement du breton n’est pas désiré par les prolétaires. » Yann Sohier, instituteur laïque, tente de convaincre ses collègues du contraire. En 1932 il fonde Ar Falz (la faucille) pour obtenir que la langue des élèves ait une place reconnue à l’école primaire ; il n’est pas suivi. Les défenseurs du breton sont alors perçus par les classes populaires comme des dominants qui veulent pérenniser la langue de la misère et de l’humiliation. Le Cercle celtique de Nantes illustre cette coupure culturelle et sociale. Fondé en 1928 par des membres de la bourgeoisie et de l’aristocratie, il propose des spectacles, des conférences, des concerts où se retrouvent les fondateurs Gaëtan de Wismes, Paul Ladmirault, Bernard Roy, Claude Guillon. Il affiche sa volonté de promouvoir la langue bretonne parmi les ouvriers bretonnants de Chantenay. Les rapports de police constatent que cette ambition reste lettre morte ; aucune relation n’existe avant 1939 entre le milieu ouvrier et les notables.

    16Au début des années 1930, le doute devient inquiétude, puis angoisse, pour des paysans et des ouvriers bretons contraints, pour les uns, à l’abandon de leur terre, pour les autres, au chômage.

    La baisse des prix agricoles

    17Les paysans les plus pauvres subissent la baisse des prix des produits agricoles ; elle est liée à la chute de la demande mondiale à partir de 1929-1930. La crise, réelle, induit des pratiques symboliquement très fortes, qui font rupture avec les conceptions de longue durée de la paysannerie bretonne. D’une part, des petits propriétaires exploitants doivent vendre leur exploitation, ce qui fait reculer le faire-valoir direct ; d’autre part, pour soutenir les cours, l’État subventionne un peu la destruction de récoltes. Ces deux effets de la crise mettent à mal les vestiges du modèle, idéalisé, qu’est la petite exploitation familiale pratiquant la polyculture. Cette situation contribue à créer divisions et nouveaux rapports de force au sein du monde agricole. En septembre 1932, dans le nord-ouest des Côtes-du-Nord, des agriculteurs s’opposent aux ventes-saisies et aux expulsions de fermiers incapables de payer fermage et impôts. Ce mouvement est soutenu par deux syndicats, la Confédération générale des paysans travailleurs, proche du Parti communiste, et la Confédération nationale paysanne animée par Tanguy-Prigent, paysan socialiste du Finistère. Face à ces deux organisations de gauche, Henri Dorgères a fondé en 1929, en Ille-et-Vilaine, un Comité de défense paysanne. Soutenu par l’évêque de Rennes, ce journaliste crée, en 1935, les Jeunesses paysannes, ces « Chemises vertes » qui, analyse l’historien Christian Bougeard, « permettent de considérer le dorgérisme comme un véritable fascisme français, même si de nombreux militants ne se reconnaissent pas dans cette doctrine totalitaire ». Dorgères utilise la détresse paysanne et la peur de la gauche chez les notables. Pierre-Jakez Hélias témoigne de l’aura de « cet agitateur démagogue » capable de mobiliser assez de paysans, à Penhars, pour s’opposer à la saisie des vaches d’un fermier, malgré la présence de la gendarmerie à cheval. Son mouvement signe le crépuscule du « bloc agraire » et confirme, par les oppositions qu’il rencontre dans les Côtes-du-Nord, le Trégor finistérien et la Montagne, l’existence d’une Bretagne rurale de gauche.

    18Les ouvriers bretons n’ont pas encore profité de la relative prospérité des années 1920, quand ils subissent les effets de la crise mondiale, qui ouvre la nouvelle décennie. Dans le pôle industriel nantais, la reconversion de l’industrie de guerre et la recherche de la productivité – par exemple la mise en œuvre du travail à la chaîne – engendrent déjà, en 1921, un chômage qui touche quatre mille ouvriers. Le 3 juillet 1927, le commissaire des renseignements généraux de Nantes fait son rapport annuel au préfet : « L’activité industrielle et commerciale continue d’être réduite et aucune perspective encourageante ne peut être envisagée. » En 1928, la concurrence internationale affecte la construction navale et la réduction du temps de travail est imposée aux ouvriers des Chantiers de la Loire. À la crainte pour l’emploi s’ajoute celle de la vie chère. Depuis 1917, ces deux thèmes sont les enjeux principaux du mouvement ouvrier. La sortie de guerre paraît propice à la reconnaissance des droits de celles qui se sont mobilisées à l’arrière. Le 16 juin 1919, 96 biscuitières cessent le travail dans les usines nantaises, pour revendiquer une hausse des salaires ; peut-être était-ce celles qui avaient fabriqué le pain de guerre des Poilus ? Une petite augmentation est accordée. Le 21 novembre 1924 débute un conflit que la mémoire collective a érigé en une sorte de totem. Les ouvrières des 25 sardineries de Douarnenez, les Penn sardin, se mettent en grève pour leurs 25 sous de l’heure : « Pemp real a vo ».

    Le drapeau rouge des sardinières

    19Six semaines plus tard, la majorité des patrons accepte l’augmentation. Le mouvement revendicatif s’étend à tout le Pays bigouden. En juillet 1926, les sardinières de Lesconil arrêtent le travail, défilant sur le port derrière un drapeau rouge en chantant L’Internationale. La portée symbolique est très forte, mais elle ne doit pas occulter les difficultés du mouvement ouvrier dans les années 1920. La mobilisation est difficile : en 1921, le ministère du Travail recense, dans les cinq départements, vingt-six grèves et douze mille grévistes, soit respectivement 4 % et 0,2 % de l’ensemble national. La division syndicale entérinée, la même année, entre la CGT et la CGTU – la première suit le réformisme des socialistes, la deuxième, dite unitaire, s’aligne sur les thèses du Parti communiste – est ressentie comme partout, mais s’y ajoute, en Bretagne, l’émergence d’un syndicalisme chrétien autour de la Confédération française des travailleurs chrétiens, qui s’ouvre aux jeunes travailleurs avec la Jeunesse ouvrière chrétienne et son versant féminin la JOCF.

    20Si la palette des choix peut troubler les aspirants à la syndicalisation, elle est parfois une aubaine, utilisée par les patrons pour diviser les grévistes, comme le dénonce Charles Tillon, le responsable de la CGTU lors des grèves des Bigoudènes, en 1926. Les statistiques tendent à montrer le poids de la conjoncture économique et, derrière les chiffres, les difficultés de la vie des classes populaires. De 1931 à 1935, huit conflits seulement éclatent à Nantes, mobilisant trois mille salariés. L’aggravation de la crise rend difficile le recours à la cessation du travail. Aux grèves offensives de la sortie de guerre succèdent les grèves défensives de la dépression. En 1932, les dirigeants des entreprises de fabrication de chaussures de Fougères allèguent la crise pour supprimer la prime de vie chère. Six mille des sept mille chaussonniers se mettent en grève pendant cinq mois et acceptent un compromis. L’accroissement du chômage dans les chantiers navals, et la fermeture, en 1932, des forges de Trignac, suscitent, en juillet 1933, une « marche de la faim » des chômeurs de Saint-Nazaire à Nantes : c’est l’époque où la seule Loire-Inférieure compte près de quinze mille chômeurs. Organisée par des comités de chômeurs, réunissant la CGT et la CGTU, soutenue par des élus de gauche, cette marche est d’emblée politique par son slogan-programme adressé à l’État et non aux patrons : « Du travail et du pain ». Cette conjonction de l’action syndicale et politique nourrit, à partir de 1934, un espoir pour le peuple de gauche.

    L’espoir

    21La mémoire collective fait de 36, arrivée au pouvoir du Front populaire, le temps fort du peuple de gauche, le mètre-étalon qui sert à mesurer toutes les politiques menées au nom de la démocratisation politique et sociale. Pour qu’un tel événement demeure un mythe fondateur, il faut qu’il soit présenté comme l’expression d’un combat, d’une volonté populaire. En Bretagne, cette volonté est minoritaire. Alors que le Front populaire est victorieux, en mai 1936, dans l’ensemble français, les forces de gauche qui le constituent sont, ici, globalement en recul par rapport aux élections de 1932. Certes, comme le montre l’historienne Jacqueline Sainclivier, la diminution du nombre de sièges reflète mal les suffrages obtenus, mais l’essentiel demeure : le rapport des forces est très favorable à la droite, qui recueille 42 % des voix des inscrits, alors que la gauche n’en obtient que 32 %. Cette dynamique électorale particulière tient, pour partie, aux divisions héritées. Elles font qu’ici les élections de 1936 ne sont pas seulement un vote pour ou contre le Front populaire et son programme « Pain, Paix, Liberté », mais aussi un vote sur les pierres d’achoppement habituelles : l’Église, l’école.

    22Cette double lecture est surtout à l’œuvre dans les campagnes, qui donnent massivement leurs voix à la droite : le Léon et le Vannetais, tout l’est de la région, sauf le nord de l’Ille-et-Vilaine ; la république sociale y est rejetée, malgré la crise. Les paysans du Trégor, de la Montagne, de la Cornouaille intérieure font un autre choix, ce qu’illustre parfaitement la Son ar vot (Chanson du vote) que compose, en 1929, un militant de Poullaouen, Erwan Le Beg, à l’occasion des élections municipales : il y raille la grande manifestation « blanche » de 1925 à Landerneau, contre « l’école du diable » : « e Landerne ‘ oant bet an azened/Daoulionet war ar blasenn e oant ‘ n em brometet/Dont d’ober brezel d’ar skoliou ha d’an holl skolaerien/Da harz an deskadurez eus bugale ar beorien » (Les ânes sont allés à Landerneau : agenouillés sur la place, ils s’étaient promis d’aller faire la guerre aux écoles et à tous les instituteurs pour priver d’éducation les enfants des pauvres).

    23Certains de ces paysans se sont opposés aux ventes-saisies, ont rencontré des militants socialistes ou communistes, ont subi la violence des « Chemises vertes ». Mais le vote de gauche est surtout le fait des électeurs de la côte sud et des villes, ouvriers, employés, marins touchés par la crise. C’est là que commencent à se construire d’autres images, d’autres espoirs véhiculés par la presse militante comme Le Breton socialiste, La Bretagne ouvrière, paysanne et maritime ou Le Cri du peuple. C’est là encore que la gauche fait localement, avant 1936, l’expérience du pouvoir, avec des maires socialistes ou communistes : le marin Daniel Le Flanchec, élu en 1924 à Douarnenez, le chaudronnier François Blancho en 1925 à Saint-Nazaire, l’instituteur Pierre Guéguin, en 1935 à Concarneau comme l’employé des Postes Auguste Pageot à Nantes. C’est dans ces villes industrielles et portuaires que le Front populaire s’élabore : à Nantes, Maurice Thorez lance, le 24 octobre 1934, l’appel à « la création d’un large front populaire pour barrer la route aux ennemis du peuple ». À l’arsenal de Brest, en août 1935, une grève se transforme en émeute, trois manifestants meurent, les blessés sont nombreux : cette violence témoigne de l’exaspération de la classe ouvrière.

    24Cette exaspération ne s’exprime pourtant pas au printemps 36, car les travailleurs de l’État ont vu leurs conditions s’améliorer. La Bretagne participe moins que le reste de la France au mouvement de grèves qui débute dès l’annonce de la victoire du Front populaire. Seulement un tiers des ouvriers bretons occupent leurs usines, alors qu’ils sont les trois quarts dans l’ensemble national. Le pôle de la Basse-Loire fait encore exception. Le 3 juin, soit un mois après la première grève sur le tas en France, les 1 200 salariés des Batignolles de Nantes se mettent en grève et obtiennent, dès le 11 juin, l’augmentation des salaires demandée ; ils ont ouvert une voie qu’empruntent beaucoup de salariés des entreprises nantaises, jusqu’en juillet 36. Le 21 février 1937, à Nantes, Léon Blum, le chef du gouvernement annonce la « pause » dans les mesures économiques et sociales. En avril 1937, un puissant mouvement de grèves réclame l’application et le maintien des acquis sociaux.

    25C’est dans la Basse-Loire que se renforce aussi la volonté d’émancipation des femmes de milieu populaire. À Saint-Nazaire, ainsi, se succèdent dans l’entre-deux-guerres les créations d’un premier syndicat féminin, de la Jeunesse ouvrière chrétienne féminine, d’un Comité mondial des femmes et d’une section de l’Union des jeunes filles de France, émanation du Parti communiste. En pleine vague du Front populaire, une institutrice de Malville (entre Nantes et Saint-Nazaire), Germaine Roncé, s’adresse même à Auguste Pageot, nouveau maire socialiste de Nantes, pour réclamer une égalité des sexes, par exemple l’allongement de la scolarisation des filles et la création de crèches pour faciliter le travail des femmes. La question agite bien une large part de la société bretonne : en 1932, au pardon de Lesneven, est vendue une chanson sur le vote des femmes, satirique, mais dont le refrain éprouve le besoin de rassurer les hommes. « Hola, Merchet,/Na dit ket ‘ ta da kredi/N’eo ket c’hoaz sortiet/Ho lezen d’eoc’h da voti ! » (Holà, les femmes, n’allez pas croire, Elle n’est pas encore sortie, la loi qui vous donne le vote !).

    La plage s’ouvre au peuple

    26Le Front populaire s’inscrit donc dans un mouvement général des idées, et son action ne se réduit pas à l’augmentation des salaires, aux congés payés, à la semaine de quarante heures ou à la création de l’Office national du blé. Pour le Bigouden Hélias, étudiant boursier à Rennes, qui revendique : « Je suis peuple et je ne cesserai jamais de l’être », les souvenirs du Front populaire sont les affrontements avec les Camelots du Roi, puis l’inauguration, le 22 août 1937, par le ministre de l’Éducation nationale Jean Zay, du monument en l’honneur des sonneurs de bombarde et de biniou à Plozévet. Cet hommage rendu à la culture populaire se prolonge, pour Hélias, par la composition de pièces de théâtre pour les Auberges de jeunesse, à la demande du ministre de la Jeunesse et des Sports Léo Lagrange. Il participe à cette embellie, et à la construction des images emblématiques de l’été 36, en découvrant la forêt de Brocéliande, en tandem avec sa future épouse. L’octroi de quinze jours de temps libre permet à certains émigrés bretons de retrouver leurs familles, et à d’autres, de voir pour la première fois la mer. Une brèche s’ouvre dans la pratique des bains de mer, apanage jusqu’alors de la bourgeoisie. Même les stations balnéaires les plus huppées s’adaptent à cette nouvelle clientèle ; la ville de Dinard passe contrat avec la compagnie des chemins de fer de l’État pour organiser des voyages à prix réduits. En octobre 1936, Le Salut, journal de Saint-Malo, annonce la création de « billets populaires de congé de 3e classe ». La plage s’ouvre au peuple, mais la distinction de classe demeure.

    27Alors que des « congés payés » goûtent à leurs premières vacances à la mer, le littoral breton devient le terme d’un exil pour les réfugiés espagnols. Dès la fin de juillet 1936, un chalutier débarque des Républicains à Saint-Nazaire. La guerre civile, largement abordée par la presse régionale, est le miroir des divisions de l’opinion bretonne. La droite catholique dénonce l’anticléricalisme et les actes antireligieux des Républicains, qualifiés « d’orgie satanique » par La Province ; Le Courrier du Finistère présente, lui, les Républicains comme des athées, les « bolcheviques d’Espagne ». Face à ce camp, qui attise ainsi peur et xénophobie, les forces de gauche, divisées sur le principe de la non-intervention et de la livraison d’armes aux Républicains, manifestent leur solidarité aux réfugiés. Louis Guilloux, l’auteur de La Maison du Peuple, joue un rôle très actif à Saint-Brieuc, où il harcèle les autorités pour qu’elles s’engagent davantage. Le Parti communiste est fortement impliqué, ainsi que des associations féminines catholiques. Mais la solidarité à l’égard des douze mille réfugiés, en 1939, est très inégalement répartie : 183 communes seulement, hors la Loire-Inférieure, ont accepté de recevoir les familles espagnoles ; le Finistère, à lui seul, représente la moitié des communes d’accueil.

    La guerre encore

    28Le 16 juin 1939, le préfet du Morbihan répond au ministre de l’Intérieur : « J’ai l’honneur de vous accuser réception de la pétition qui vous a été adressée par un certain nombre d’habitants de Lomener se plaignant de la présence de réfugiés dans cette localité pendant la période estivale […]. Ces réfugiés ne disposent, pour leur sortie, que d’une petite plage sur le littoral, cette situation à mon avis n’est pas susceptible de nuire à la saison estivale, ni de porter atteinte au commerce de la localité. » L’affaire peut sembler tristement banale. Des commerçants – peut-être – s’adressent à un ministre pour qu’il interdise les plages de ce petit port, près de Lorient, à une population qui pourrait nuire au commerce local. L’affaire échappe à l’anecdote quand on sait que les 429 réfugiés en question sont des Républicains espagnols qui viennent de vivre la Retirada (la retraite vers la France) après avoir combattu les Franquistes pendant presque trois ans. L’affaire devient révélatrice quand on prend en compte le contexte de cette demande : neuf mois après la conférence de Munich, qui laisse Hitler démembrer la Tchécoslovaquie. En janvier 1939, le commissaire de police de Lorient écrit : « Beaucoup de personnes se rendent compte que la situation extérieure est assez critique et qu’il suffirait de peu de choses pour amener une guerre. » Lomener – cela pourrait être n’importe quel autre lieu – devient le théâtre d’une pièce tragique ; des hommes qui ont quitté une guerre s’apprêtent à en vivre une seconde, ils ne sont pas compris par ceux qui les rejettent ou les craignent. Les uns pleurent leur pays qui saigne, les autres défendent le chiffre d’affaires d’un été. Le Chagrin et la Pitié sont déjà là.

    29En septembre 1939, les hommes suivent le chemin que leurs pères avaient emprunté vingt-cinq ans plus tôt. Comme en 1914-1918, la mobilisation touche un peu plus les agriculteurs que les ouvriers, affectés dans les usines, tels ceux des arsenaux de Brest et Lorient ou des forges d’Hennebont. Le père de Jean Rohou part dès le 4 septembre, rejoint le 181e régiment d’artillerie lourde, où il est conducteur de tracteur à canon. Pierre-Jakez Hélias est mobilisé à Vannes, mais, diplômé, il est affecté dans une école d’officiers. Pendant huit mois, les soldats s’ennuient dans cette « drôle de guerre ». La guerre-éclair menée par les Allemands, à partir du 10 mai 1940, provoque la débâcle militaire, avec deux effets spectaculaires. En mai et juin affluent en Bretagne, selon l’étude du géographe André Meynier, 750 000 réfugiés belges, hollandais, du nord et de l’est de la France, et plus encore de la région parisienne, souvent des Bretons qui renouent avec leurs racines familiales : on imagine le bouleversement, les efforts pour accueillir une foule qui correspond au quart de la population bretonne d’alors ! L’autre épreuve est, évidemment, celle des soldats, mais elle n’est pas tout à fait la même pour tous. Hélias, démobilisé en Haute-Vienne, réussit à regagner la Bretagne avec un groupe de camarades. Rohou, « paysan qui n’était jamais sorti de son trou » se fait arrêter à Boulogne-sur-Mer et rejoint les 127 000 Bretons prisonniers de guerre.

    30Pendant quatre années, cinq avec la libération des « poches », la Bretagne est occupée par l’armée allemande. L’arrivée des troupes, fin juin 1940, suivie, le 10 juillet, de l’avènement du régime de Vichy signent la fin de la démocratie, déjà entamée par le gouvernement de la Troisième République. Pendant la « drôle de guerre », censure et propagande contrôlent l’opinion ; le Parti communiste est dissous le 26 septembre 1939, ses adhérents très surveillés, certains internés. Marie Le Fur a 45 ans en 1939, elle a commencé à enseigner pendant la Grande Guerre et milité dans le syndicalisme en 1918. En 1920, elle adhère au Parti communiste ; elle s’engage aussi dans la Fédération féminine universitaire. En 1935, elle fait un voyage à Moscou et crée le comité du Front populaire à Hennebont où elle enseigne. À la veille de la guerre, elle est jugée responsable de la politisation des ouvriers par le patron des forges d’Hennebont : elle est déplacée d’office à Helléan, en 1939, et révoquée la même année. Arrêtée, libérée, elle connaît à partir du 30 août 1941 l’internement politique dans les camps de Châteaubriant, Aincourt, Poitiers, d’où elle s’évade, le 11 mai 1944. Elle reprend son poste à Hennebont à la Libération.

    31Sans connaître ce militantisme et la violente répression qui l’accompagne, le plus grand nombre des Bretons pâtit de vivre sous la botte allemande. La région est considérée comme stratégique par l’état-major allemand, ce qui se manifeste par la construction de bases de sous-marins à Brest, Saint-Nazaire et Lorient ; ainsi, de 1941 à 1943, quinze mille ouvriers de toute l’Europe travaillent à l’édification de celle de Keroman, à Lorient, et dix mille aux alentours pour les ouvrages de défense du mur de l’Atlantique. Pour contrôler cette forteresse, les troupes se déploient en nombre sur l’ensemble de la Bretagne. Dès la fin de juin 1940, l’autorité allemande édicte ses règles et ses interdictions : couvre-feu, limitation de circulation, zone littorale interdite. L’ordre règne par la crainte des représailles. Jusqu’en 1941, des notables locaux sont désignés comme otages, par roulement : ils sont garants de l’ordre public. À partir de l’été 1941 et du développement des attentats, les otages sont choisis parmi les internés politiques.

    Sous la botte allemande

    32Alors que toute la société bretonne est susceptible de subir les foudres de l’occupant, les difficultés d’approvisionnement sont plus sensibles pour les classes populaires. Dès le 15 juillet 1940, des produits de base manquent : huile, café, riz, semoule, chocolat, sucre. Le service du Ravitaillement, créé par Vichy, organise prélèvements, réquisitions et répartition. Les produits agricoles bretons sont l’objet d’un véritable pillage par les Allemands. La mise en place de cartes et de tickets de ravitaillement, en octobre 1940, n’a que l’apparence de l’équité ; les plus aisés ont recours au marché noir. Dès décembre 1940, le préfet du Morbihan alerte Vichy sur l’impact des réquisitions : « Dans ce département, plus qu’ailleurs sans doute, il faudra insister et persévérer pour faire accepter l’idée de la collaboration. Les raisons de cet état d’esprit résident dans le caractère méfiant de la population et surtout dans le fait que le Morbihan est un département pauvre où l’Occupation est pour cela même pénible à supporter. »

    33Dans ce contexte, les paysans et leur image sont très sollicités. Pour les citadins, ils apparaissent comme des profiteurs de la pénurie ; cette image change quand des jeunes réfractaires du Service du travail obligatoire, créé en février 1943, sont cachés dans les campagnes bretonnes par des agriculteurs. Le paysan est au cœur de l’idéologie de Vichy : il est le seul garant de la pérennité de la France, le gardien des traditions et des valeurs. Le retour à la terre, qui « seule ne ment pas », est prôné. L’encadrement de la paysannerie se fait par la constitution de la Corporation agricole dont Dorgères et de Guébriant sont des propagandistes officiels. Pour le Parti national breton, recréé en juillet 1940, le paysan est une victime de l’État français, qui le « contraint à nourrir tous les oisifs de France ». Ce parti collaborationniste de 1 500 adhérents, dont le recrutement, limité, se fait dans la petite bourgeoisie, cherche à séduire la masse paysanne, qui représente 56 % de la population régionale. Dans un tract-programme distribué en juin 1942, le PNB affirme que « les paysans veulent être le centre de toutes les réalisations de l’État breton ». Comme son mentor allemand, il manie le populisme sans nuance : « À une vie, courageuse et rude comme la vôtre, les Français ont parfois préféré la vie artificielle des villes ou du fonctionnarisme, ils ont déserté leurs campagnes ; la terre de France est aujourd’hui couverte de jachères. » Ces considérations idéologiques n’ont pas d’effet direct sur les agriculteurs soumis aux réquisitions. Ils rechignent à livrer aux Allemands une partie de leurs récoltes, malgré l’intervention des dignitaires de l’Église bretonne, comme celle de l’évêque de Saint-Brieuc en 1942 et 1943. Ces pratiques de rétention ne signifient pas un engagement actif dans la Résistance. Alors que toutes les classes sociales sont représentées parmi les 1 à 2 % de Bretons qui luttent contre les occupants et les collaborateurs, les paysans sont moins nombreux que les ouvriers, les employés, les artisans.

    34Le régime de Vichy se révèle aussi dans la politique qu’il mène à l’égard des enfants « différents », victimes ou coupables de crimes, « inadaptés » et autres « déficients » confondus, un cas d’autant plus intéressant que la rupture n’est évidente ni avec l’avant-guerre ni avec l’après-guerre. Vichy fait simplement de la « sauvegarde de l’enfance » un service national, tout en le déléguant en Bretagne à des associations privées. Coexistent donc le cauchemar ancien du véritable bagne pour enfants de Belle-Île, et des établissements présentés comme de rêve, à l’exemple de Ker Goat, tout près de Dinan, où les enfants saluent le drapeau deux fois par jour et partagent leur temps entre gymnastique, classe, catéchisme, chant, entretien des lieux et apprentissage d’un métier sans doute jugé d’avenir, le cloutage des sabots. Les poux, le froid, la boue, la misère…

    35La vie quotidienne ne se limite pas à l’humiliation allemande, à la quête de nourriture, à l’arrogance de la collaboration, à la méfiance générale. C’est la peur de la rafle et de la déportation, pour les quelque 1 900 juifs recensés en octobre 1940 dans les départements bretons. C’est l’angoisse pour tous, du moins dans les villes, quand la sirène annonce une attaque aérienne si fréquente qu’on l’oublie un peu ; à Nantes le 16 septembre 1943, à 15 h 35, c’est la 321e alerte : en quelques minutes 660 morts. C’est alors la tristesse de quitter une ville, sa ville, presque totalement détruite comme Lorient, Saint-Nazaire, Brest. La vie quotidienne, c’est alors aussi faire face à la propagande allemande et à celle de Vichy, qui utilisent ces bombardements pour dénoncer les Alliés. À cette accumulation de défis quotidiens, les Bretons réagissent, pour le plus grand nombre, en attendant des jours meilleurs, pour une minorité, en collaborant avec l’occupant, soit par intérêt, soit par conviction, et pour d’autres, en refusant cet ordre nouveau.

    Résister

    36C’est la première rencontre du peuple et du général. Ce peuple de 132 marins-pêcheurs de l’île de Sein apporte la caution, la légitimité populaires au général de Gaulle, exilé volontaire à Londres. C’est le 22 juin qu’ils ont entendu l’Appel du 18. Du 24 au 26 juin, ils quittent leur île sur quatre bateaux pour rejoindre le chef de la France libre ; âgés de 15 à 54 ans, ils sont entrés en résistance ; c’est aussi le cas de Jeanne Bohec, aide-chimiste à la poudrerie de Brest, qui, elle, embarque, dès le 18 juin, sur le remorqueur L’Abeille, qui fait route vers Plymouth. Ils ont ouvert la voie de l’évasion par mer, que prennent plusieurs centaines d’hommes et de femmes jusqu’en 1943. Ces désormais Français libres ne reflètent pas la composition sociale de la France : très peu de paysans, de nombreux Parisiens issus de classes sociales aisées ; les Bretons, surtout des jeunes et des marins, sont proportionnellement les plus nombreux, représentant 13 % des Français libres selon les travaux de l’historien Jean-François Muriaccole, alors qu’en 1936 ils ne forment que 5 % de la population française.

    37Cette précocité des manifestations du refus, au nom du patriotisme ou de l’antinazisme, est aussi perceptible dans les villes bretonnes. Des groupes locaux, à Nantes, à Fougères, animés souvent par d’anciens combattants, se forment pour permettre l’évasion des prisonniers de guerre, pour faire de la contre-propagande. Des individus isolés sectionnent des lignes téléphoniques ou électriques ; c’est le cas de Jacques Brossier, âgé de 31 ans, mécanicien, célibataire. Il est arrêté à Rennes le 1er septembre 1940, jugé par le tribunal militaire allemand, fusillé le 12 septembre à Saint-Jacques-de-la-Lande. C’est le premier résistant abattu en Bretagne. Les Allemands placardent dans toute l’Ille-et-Vilaine des affiches bilingues annonçant sa mort, ordonnée par la cour martiale. La violence de la répression fait de tout acte en apparence mineur une prise de risque vitale.

    38Les premiers réseaux se construisent, dès 1940, pour le renseignement ou l’organisation des filières d’évasion des aviateurs anglais. Marie Le Guyader a perdu son fiancé et ses deux frères pendant la Grande Guerre ; elle a 44 ans en 1940. Mariée à un cultivateur, elle est connue dans tout le Trégor pour ses compétences de rebouteuse, elle est itron ar Botlezan, la dame de Botlézan. Avec ses deux filles, elle fait partie de la « Bande à Sidonie », qui cache les aviateurs anglais, les conduit à Nantes, d’où ils regagnent leur pays. Arrêtée chez elle dans les Côtes-du-Nord, elle est transférée à Paris, où elle est jugée en juin-juillet 1942, avec trente autres Bretons. Condamnée à cinq ans de réclusion en Allemagne, elle est internée à Ravensbrück, puis à Mauthausen, où elle meurt, le 5 avril 1945.

    39À ce premier temps d’une Résistance presque « réflexe » succède celui des mouvements nationaux, marqués par la différenciation idéologique, et parfois sociale. Les grandes familles politiques sont représentées avec Libé-Nord, proche de la SFIO de Tanguy-Prigent, et Défense de la France, où s’engagent plutôt les catholiques modérés. Au printemps 1941, avant l’invasion de l’URSS par l’Allemagne, le Parti communiste clandestin lance un appel pour la création d’un Front national de lutte pour l’indépendance de la France. À l’automne 1941, il choisit l’action armée. Le retentissement de l’exécution du Feldkommandant Karl Hotz par de jeunes communistes, à Nantes, le 20 octobre, et de l’exécution de 48 otages, dont 27 à Châteaubriant, est considérable et marque une rupture de l’opinion publique à l’égard de l’occupant.

    Attentats et sabotages

    40Le troisième temps est celui de la généralisation de l’action armée et de la préparation de la Libération. En 1943, les attentats et sabotages se multiplient, souvent perpétrés par les Francs-tireurs et partisans proches du PCF ; Christian Bougeard, citant une source allemande, écrit : « En Bretagne, on est passé de 28 attentats en juillet 1943 à 348 en mars 1944. » En février 1944, Jeanne Bohec, la « plastiqueuse à bicyclette », est parachutée pour former des résistants aux sabotages. En revanche, la forte densité des troupes d’occupation dans cette région stratégique empêche le développement précoce des maquis. Ils se forment au centre de la Bretagne, au printemps 1944. Le plus important, celui de Saint-Marcel, dans le Morbihan, résiste, avec l’aide de la population locale, du 6 au 18 juin 1944. Jeanne Bohec est présente dans ce maquis qui permet de réceptionner des armes pour équiper les 35 000 hommes des Forces françaises de l’intérieur.

    41La libération de la Bretagne ne se fait pas par une insurrection populaire générale. Les FTP et les FFI mettent en œuvre des plans de sabotage, préparés pour faciliter l’avancée de l’armée américaine à partir de juillet 1944. Quelques villes sont libérées par les seuls FFI, comme Quimper, Lannion, Concarneau ou Audierne, mais c’est aux Américains que les poches de Saint-Nazaire et Lorient, deux des forteresses du mur de l’Atlantique, se rendent, en mai 1945. Les photographies attestent la joie partagée d’être délivré de l’occupant, mais les semaines précédant la Libération ont révélé les failles profondes nées de l’occupation. Les exécutions sommaires, « l’épuration sauvage », sont nombreuses : six cents pour toute la région. Elles sont commises, pour l’essentiel, par des résistants, en juin et juillet 1944, et visent des collaborateurs, des nationalistes bretons, de gros trafiquants du marché noir, des « collaboratrices horizontales », ces femmes ayant eu des relations intimes avec des Allemands.

    42Cette épuration est alors perçue comme une justice populaire. Elle révèle l’ambivalence des conceptions du rôle social des femmes. Humiliées, tondues, exécutées, elles sont les victimes expiatoires des années noires. Honorées, décorées – 12 % des résistants sont des femmes – reconnues citoyennes, elles suivent la voie des héros masculins. Anastasie Rohou-Caroff ne correspond à aucun de ces portraits collectifs, mais elle a fait face à la présence de l’occupant et à l’absence de son mari. Le 6 août 1944, les Allemands quittent Plougourvest ; le 8, les Américains arrivent. Pour Anastasie, la guerre n’est pas terminée, car François est toujours en Allemagne ; alors elle « a promis à la Vierge d’aller en pèlerinage à Rumengol : trente-trois km à pied et autant pour le retour ». Le 14 mai 1945, François Rohou retrouve tout, « sa ferme plus prospère qu’à son départ, sa femme, ses enfants, sa mère, ses frères ». L’univers quotidien du paysan léonard ne semble pas avoir changé, mais porte-t-il le même regard sur celui-ci après cinq années de captivité ?

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    Croix, A., Guidet, T., Guillaume, G., & Guyvarc’h, D. (2019). Chapitre 14. De la guerre à la guerre. In Histoire populaire de la Bretagne. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tjo
    Croix, Alain, Thierry Guidet, Gwenaël Guillaume, et Didier Guyvarc’h. « Chapitre 14. De la guerre à la guerre ». In Histoire populaire de la Bretagne. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2019. doi:10.4000/14tjo.
    Croix, Alain, et al. « Chapitre 14. De la guerre à la guerre ». Histoire populaire de la Bretagne, Presses universitaires de Rennes, 2019, https://doi.org/10.4000/14tjo.

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    Croix, A., Guidet, T., Guillaume, G., & Guyvarc’h, D. (2019). Histoire populaire de la Bretagne. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tko
    Croix, Alain, Thierry Guidet, Gwenaël Guillaume, et Didier Guyvarc’h. Histoire populaire de la Bretagne. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2019. doi:10.4000/14tko.
    Croix, Alain, et al. Histoire populaire de la Bretagne. Presses universitaires de Rennes, 2019, https://doi.org/10.4000/14tko.
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