Chapitre 3. Ce qu’on appelle l’Âge d’or
p. 71-94
Texte intégral
1« Âge d’or » ? L’expression s’est largement imposée, depuis un quart de siècle, pour désigner les 16e et 17e siècles. Elle est commode, elle pointe bien ce qui caractérise une époque moins dure que les autres pour les plus modestes, qui recueillent au moins des miettes de la prospérité économique. Mais, il faut le dire avec force, ce bonheur de l’âge d’or est très relatif : il est pour le moins douteux que l’aient perçu cette Rennaise restée anonyme, tombée sous les tirs des forces de l’ordre pour avoir « crié sa faim » en 1662, Julien Viau, mort de la peste à Nantes en 1626, ou encore Pierre Martin, tué par des soldats à Guégon en 1589.
2Il n’empêche : en cette période à bien des égards terrible, de faim, d’épidémies, de guerres de toutes natures, la Bretagne est certainement une des régions d’Europe qui s’en tire le moins mal, et cela compte évidemment dans la vie de son peuple. Un privilège qui s’affirme dès le dernier tiers du 15e siècle, au temps des ducs de Bretagne, et qui vaut pour les deux siècles suivants, au temps des rois de France. Autant dire que la date de 1532, celle du rattachement de la Bretagne au royaume de France, ne signifie absolument rien pour le peuple de Bretagne : ou plutôt si, nous allons le voir, mais vraiment toute autre chose que cette modification dans les institutions !
« Moins pire » qu’ailleurs
3Dans quel environnement vit donc ce peuple de Bretagne pour que sa vie soit « moins pire » qu’ailleurs ? Comment expliquer, quand on sait l’image des mines d’argent et des trésors américains, que la province puisse être perçue à la fin du 16e siècle comme un « petit Pérou » par le gouverneur de Vitré, Jean du Matz ? Comment expliquer qu’elle nourrisse quasiment 10 % de la population française – une proportion qui ne sera jamais plus atteinte – sur un territoire qui ne représente que 5 % de la France, ce qui rend comparable la densité de la population bretonne à celle des Pays-Bas ? Comment expliquer que sa croissance économique et démographique soit quasiment ininterrompue entre le milieu du 15e siècle et la fin du 17e siècle, ce qui est exceptionnel dans la France d’alors ?
4La première richesse est agricole, et ce n’est vraiment pas une banalité, tant l’image s’est imposée d’une région pauvre et longtemps fermée au progrès : on reconnaît là l’écho du témoignage d’un voyageur célèbre de la fin du 18e siècle, Arthur Young, qui jugeait l’agriculture bretonne à l’aune de sa ressemblance avec l’anglaise, mais ces références extérieures sont constantes chez les voyageurs qui, eux, écrivent et laissent trace, alors que les paysans travaillent, mais n’écrivent pas. Au 17e siècle ainsi, un financier, Jean-Baptiste Babin, pourtant nantais, flatte une partie du Goëlo en le qualifiant de « petite Beauce »… alors que l’immense atout de l’agriculture bretonne est justement de n’être pas la Beauce avec sa si fragile monoculture du blé ! Expliquons : en ces temps d’impuissance face aux aléas climatiques, hiver trop rude ou printemps pourri, la sécurité alimentaire tient dans la diversité. Et à cet égard, la Bretagne est sans égale.
5Oui bien sûr, on y cultive le blé : le froment, pour les riches, et le seigle, pour les plus modestes, des céréales qui alimentent un commerce actif. Mais on cultive aussi le mil, et surtout le sarrasin (ou « blé noir »), en pleine expansion à partir du 15e siècle. Plante miraculeuse, ou presque : adaptée aux sols pauvres, avec des rendements supérieurs à ceux des céréales, consommable en bouillie ou en galette, parfois sans passer par le coûteux meunier, et accessoirement trésor pour les abeilles ! Oh certes, il y a bien des terres qui semblent en friche et ne sont mises en culture que de loin en loin : les landes. Mais justement : les landes, c’est pour tout le monde du combustible, de la litière et un pacage pour les animaux. On sait aussi en tirer de l’engrais, en étendant dans les chemins, dans les cours de ferme aussi, ajoncs et genêts pilés par le piétinement. L’historien Jean Gallet a même pu établir que, dans l’actuel Morbihan, les paysans consacraient aux landes le tiers de leur travail : c’est dire si elles sont précieuses.
6Les landes expliquent en partie l’abondance du bétail, et pas seulement des porcs et des moutons : ici, un pauvre peut nourrir une vache, quand ailleurs il se contente d’une chèvre. Et une vache, c’est du beurre – la Bretagne est une des rares régions du nord de la France à disposer d’une abondante matière grasse, largement commercialisée –, de la viande, du cuir, de la force de travail. Dans le Léon et le Trégor en outre, on élève beaucoup de chevaux. Et les bêtes aussi se vendent : dès les années 1630, on trouve trace d’un véritable réseau qui vole vaches et surtout chevaux en Léon, dans la région de Lesneven, et les convoie jusqu’aux frontières de la province ; et, légalement cette fois, à la fin du 17e siècle, partent chaque année des foires vers l’intérieur de la France des milliers de bovins, dix mille chevaux sans doute : des réalités presque oubliées faute d’avoir trouvé leur conteur ou, mieux, le réalisateur d’un « western sarrasin »…
7Ces précieux atouts agricoles, en outre, bénéficient à presque toute la province. Un peu plus aux côtes, qui utilisent le goémon, un engrais si utile que sa récolte est soigneusement réglementée dans la plupart des paroisses. Nettement moins au Pays nantais il est vrai, au point qu’un voyageur du 17e siècle, Dubuisson-Aubenay, croyait pouvoir expliquer l’origine du nom breton de Nantes, Naoned, par les mots naun ed, faim de blé…
Une grande région industrielle
8Plus remarquable encore, plus étonnant sans doute par rapport à l’image contemporaine de la province, la Bretagne est alors une grande région industrielle, grâce à l’abondance des matières premières et à la richesse en énergie. Matières premières destinées à la première industrie d’alors : le textile. Non pas la laine (encore que…), mais le lin et le chanvre. Avec le premier, on tisse des toiles fines, pour le vêtement, la literie, qui s’arrachent en Angleterre, en Espagne, en Amérique. Exagération ? Au 17e siècle, le huitième en valeur de toutes les exportations européennes vers l’Amérique espagnole, de la Californie au Rio de la Plata, est fait de toiles bretonnes ! Avec le chanvre, on fabrique des emballages, et des voiles. Et cette activité, c’est beaucoup de main-d’œuvre, beaucoup de travail à la main évidemment, beaucoup de revenu complémentaire voire principal : la culture, le lourd travail de l’arrachage de la plante, son battage au fléau pour en retirer la graine, le rouissage en rivière ou dans les routoirs (des bassins), le broyage et le teillage qui permettent de séparer la filasse, le peignage à l’aide des cardes, sorte de grands peignes, le filage, le tissage, le blanchissage, le transport vers la ville, autant de tâches qui permettent en outre d’utiliser, selon leur nature, la main-d’œuvre des hommes, des femmes et des enfants. Cette richesse est certes inégalement répartie, mais elle irrigue des régions entières, quasiment toute la moitié nord de la province.
9Matières premières destinées également à la métallurgie : à l’échelle du temps, les mines de fer bretonnes, le charbon de bois et, déjà, le charbon de terre importé d’Angleterre suffisent largement à alimenter les grandes forges. Rurales, comme les carrières, comme les moulins à papier, comme une partie des tanneries. L’énergie aussi est rurale : la marée en certains lieux, le vent et surtout l’eau des rivières. Le Trieux par exemple est un véritable escalier de moulins, et une paroisse comme Ergué-Gabéric, tout près de Quimper, compte jusqu’à vingt moulins à eau, sur l’Odet, sur son modeste affluent le Jet, cinq encore sur un affluent du Jet, le ruisseau de Pont ar Marc’hat, et encore un sur divers affluents de ce ruisseau-là qui prennent leur source dans la paroisse ! Il faut sans doute cette énumération pour donner une idée de l’extraordinaire disponibilité des campagnes bretonnes en sources d’énergie, des sources d’énergie dont la modestie est cependant bien adaptée aux besoins.
10Reste un autre mythe, celui du cloisonnement, de l’enfermement, de la circulation si difficile, et chacun de se remémorer le récit horrifié d’une marquise de Sévigné embourbée dans quelque chemin perdu. Fragilité du témoignage humain venu de celles et ceux qui ne comprennent rien à la région. Aucune province du royaume ne dispose d’un aussi remarquable réseau de communication, parce que les échanges, à cette époque, se font par voie d’eau, et que quantité de rivières sont navigables et naviguées, le Couesnon, la Rance, le Trieux, l’Élorn, l’Aulne, le Blavet, l’Oust, la Vilaine – la première rivière canalisée en France, dès le 16e siècle –, et la Loire bien sûr. Un naufrage sur la Rance en 1632 ? Une centaine de morts. Un autre sur l’Erdre, un affluent de la Loire, en 1659 ? Cinquante passagers à sauver, quantité de charbon et d’étain perdus. Et la mer bien évidemment, une mer « à la campagne » à un degré que seuls les plaisanciers d’aujourd’hui peuvent imaginer : une centaine de ports et havres effectivement utilisés pour un commerce international. On comprend mieux ainsi pourquoi il existe cent cinquante lieux de foire, pourquoi, par exemple, quatre libraires, dont un venu de Suisse, se déplacent en 1611 à la foire de la Saint-Tugdual à Tréguier, et pourquoi des marchands venus de La Baussaine, un village du pays de Rennes, se retrouvent régulièrement à Anvers, alors le plus grand port d’Europe.
11Convenons-en : les « barques » bretonnes sont bien modestes… mais justement ! Elles sont parfaitement adaptées à la taille des échanges d’alors, en un temps qui n’arme pas encore à la traite négrière ou à la Chine. C’est seulement au cours du 17e siècle, peu à peu, que les rouliers des mers bretons seront supplantés par les Hollandais. Jusque-là, c’est le temps où un même marin peut travailler à la pêche et au commerce, ou bien partager son temps entre la terre et la mer. C’est, oui, une économie du petit : aucun grand armateur, aucun grand marchand, aucun grand navire, aucune grande exploitation agricole. Et c’est cela qui permet à toute la province de profiter de la prospérité. Cela qui explique que les deux millions de Bretons dénombrés vers 1680 vivent « moins mal » qu’ailleurs.
12Même s’il nous faut maintenant montrer que les fruits de la prospérité ne se partagent pas également.
Paysans et ruraux
13Bien plus de 80 % des Bretons résident hors des villes et des bourgs et, une fois la part faite des nobles et de quelques gens de loi, il est tentant de penser à un « peuple paysan ». Sauf que ce serait une manière bien réductrice de définir ce peuple rural : quasiment tout le monde cultive la terre, certes, mais bon nombre de ces « paysans », la majorité probablement, exercent un autre métier. Cette pluriactivité est fondamentale : elle explique que les familles résistent mieux à des calamités comme les mauvaises récoltes, ont plus souvent les moyens aussi de résister aux prétentions des seigneurs et des propriétaires. Elle casse également, d’entrée, la caricature née des regards méprisants du 19e siècle, qui a fait considérer ces ruraux comme des ploucs bien entendu obtus. Affirmer cela n’est pas tomber dans le cliché inverse : travailler la terre et à la mer, par exemple, travailler pour vendre aussi, ouvre les esprits. Et ce n’est pas réservé à des paysans bien installés : Guillaume Le Boldecq, journalier de Guérande, s’en va ainsi vendre des sardines à Redon, et en ramène des cerises qu’il écoule à Guérande. Comment comprendre, sinon, que des ruraux perdus dans les campagnes rennaises s’ouvrent à la plantation des pommiers selon l’exemple normand ou, bien plus extraordinaire, que ceux du Léon remplacent, à la fin du 16e siècle, le lin breton par une nouvelle variété, la linette venue de Flandre via Roscoff, en obtenant ainsi des fibres bien plus longues ?
14Ce constat d’ensemble, fondamental, devra bien sûr être nuancé : il n’y a pas de paysannerie bretonne, mais des paysanneries, avec des écarts entre les extrêmes si importants qu’une part notable de la société rurale est faite de déracinés, de mendiants, de migrants.
15Partons d’abord à Carnac en 1475, exemple privilégié grâce à de remarquables documents fiscaux et à l’exploitation qu’en a faite l’historien Jean Gallet. Jean Le Bihan est paysan et forgeron. Jehan Le Saux est maçon, au moins l’essentiel de son temps, mais c’est sa femme qui travaille leurs sept hectares de terre. Olivier Le Blevet pêche, mais sa femme et son fils travaillent la terre et élèvent aussi deux chevaux, quatre vaches et dix-huit moutons, un exemple de pluriactivité familiale qui survivra très longtemps dans les îles. Ce sont là cas très ordinaires : 5 % des chefs de famille partagent même leur vie entre travail de la terre et travail à la mer. Mieux encore, sous les murs de Guérande, en 1646, Pierre Briand et son épouse sont agriculteurs, viticulteurs, éleveurs, tisserands et paludiers, et lui s’en va vendre son sel à l’aide de deux mules ! Au même moment, dans le riche secteur toilier entre Morlaix et Landerneau, Christophe Abgrall travaille la terre et il est devenu marchand de toile, ce qui signifie aussi qu’il donne du travail aux paysans-tisserands des environs : à l’échelle de la société rurale, il est richissime… Ces exemples de pluriactivité sont innombrables, et ce n’est pas une formule : on est paysan et tailleur, et charpentier, meunier même, encore que cette profession soit couramment perçue comme celle de véritables voleurs.
16On ne peut donc pas comprendre cette société rurale à l’aune de ce que les historiens font si bien, par exemple, dans le cas des exploitations céréalières du Bassin parisien. Jean Gallet, toujours, a pu ainsi reconstituer le budget d’un modeste paysan de Carnac à la fin du 15e siècle. De ses quatre hectares de labours, Jehan Le Corroer tire un revenu de 23 livres environ. Une fois payés les semences, les loyers et les impôts, il lui reste chaque jour, pour nourrir (et vêtir, et peut-être un peu éclairer) les huit personnes de la famille, l’équivalent de quinze livres de céréales à peine, dont la moitié passerait en pain ou en bouillie. Impossible et surtout illusoire : ce n’est pas parce que nous n’en savons rien qu’il faut oublier toutes ses autres activités : jardiner, exploiter la lande, élever des volailles, exercer un autre métier peut-être, tirer quelques ressources ou au moins quelque nourriture de la mer. La vie réelle du rural breton ne se prête pas à une analyse de ses revenus, et il faut recourir à tout ce qui témoigne de son niveau de vie.
Une fortune dans un pot de terre
17Voyez Adam Péraud, qui vit à Saint-Sébastien-sur-Loire à la fin du 16e siècle. Vers 1590, dans un contexte de guerre civile (la Ligue), il s’inquiète tellement qu’il enterre l’essentiel de ses richesses dans un pot de terre. La providentielle découverte de ce pot, en 1903, nous dit beaucoup : un contrat qui établit un récent achat de terre, 266 pièces, dont certaines d’or, cinq bagues aussi ; le « trésor » de Péraud ! Il n’est pas toujours besoin de recourir à la même archéologie que pour l’époque antique. Des textes nous aident, comme ceux du magistrat rennais Noël du Fail qui, une fois débarrassés de la gangue d’appréciations flatteuses, nous disent bien la réalité de l’habitat : du torchis, des poutres en bois, un sol de terre battue, une pièce unique de six mètres sur neuf, un appentis pour les outils, des « tects » aussi, c’est-à-dire de fragiles constructions basses, de la paille sur quelques poteaux. Ce n’est pas la pauvreté, c’est l’adaptation à une campagne rennaise dépourvue de pierre à bâtir, et le recours aux seuls matériaux disponibles localement. En Vannetais, c’est plutôt la maison de pierre, qui compte souvent plusieurs chambres. Et partout ou presque, un toit de chaume, au coût modique mais qu’on sait apprécier : le breton distingue soigneusement sa nature, ti soul, ti plouz, ti balan, selon qu’il est fait de chaume au sens strict, de paille ou de genêt.
18Le vrai signe de distinction sociale réside moins dans le vêtement – ce sera plus tard – que dans le mobilier et parfois l’outillage. Posséder une charrette, c’est de l’aisance. Une charrue ? Pas toujours, car le terme est parfois utilisé pour désigner le rudimentaire araire. Nous pouvons entrer chez Jehan Rouxel et Marguerite Sagorin, qui vivent en 1534 à Plaintel, au sud de Saint-Brieuc. Chez eux, signe d’une société où l’on ne jette rien, mais aussi d’une pauvreté certaine, pas mal d’objets cassés, conservés « au cas où… ». Une « charrue » qui ne vaut rien. Une cognée, une faucille, une pioche, une houe. Un coffre qui ferme à clé, petit signe qui les distingue des miséreux, tout comme leur couette de plumes. Mais seulement deux draps de lit. Pour fixer les idées, tout leur intérieur ne vaut pas plus que leur unique vache et son veau. Un paysan pauvre, en effet, n’a que peu de meubles : une table, quelques bancs ou chaises, deux coffres, quelques pots et écuelles, une literie sommaire. Nous sommes là chez René Advenard, à Saint-Lyphard près de Guérande, en 1650. Tout près, à Batz-sur-Mer, le mobilier d’Étienne Radal vaut six fois plus : il a un dressoir, sa table a des pieds tournés, il y a à la maison du drap d’Angleterre, quantité d’étain, et même des bassins d’airain.
Tous les paysans ne sont pas pauvres
19La véritable originalité sociale des campagnes bretonnes tient pourtant dans l’importance d’une paysannerie « moyenne », attestée dès le 15e siècle : dans le Carnac de 1475 encore, 80 % de l’impôt sont payés par la moitié des familles, ce qui témoigne bien du poids social de ceux qui vivent bien, entre une minorité de véritables aisés et une autre de vrais pauvres. Reconnaissons-le : il est difficile de cerner une catégorie sociale aussi floue, d’autant qu’elle est occultée par les bêtises du chroniqueur Alain Bouchart qui, au début du 16e siècle, dans son désir d’exalter le temps des ducs, prétend décrire un temps où « l’on n’eût trouvé si petit village où il n’y eût vaisselle d’argent à foison » ! Cette paysannerie moyenne existe bien pourtant, remarquée en Vannetais par l’historien Tim Le Goff, dans l’actuel Finistère par son collègue Jean Tanguy. Guillaume Mahé en est un bel exemple, plutôt modeste. Métayer près de Guérande, il est, au milieu du 17e siècle, propriétaire de biens pour une valeur de plus de 800 livres : environ quatre années de revenus d’un salarié ordinaire. Mais c’est la composition de sa petite fortune qui fait de lui un bon exemple : un intérieur assez simple, où ne se remarquent que quelques étains et dix-sept draps de lit. Un investissement important – plus de la moitié de sa « fortune » – dans son outil de travail : le bétail et des stocks de grains, de lin et de chanvre. Et aucune propriété foncière.
20Cette paysannerie moyenne, en effet, n’est pas une paysannerie de propriétaires, et il en sera de même, pour l’essentiel, jusqu’à la fin du 19e siècle. L’ossature de la société rurale bretonne émerge certes bien au-dessus de la pauvreté, mais son mode de vie la distingue assez peu des catégories plus modestes. Elle est solide, et peut supporter des moments de crise. Elle a des perspectives d’ascension sociale : se lancer dans le commerce, envoyer un fils à l’école du village et en faire ensuite un cloarec, ce futur prêtre et personnage essentiel de cette mémoire romancée du peuple que sont les chansons transmises oralement. Elle est, aussi, suffisamment forte et nombreuse pour tenir sa place dans les rapports de force avec les maîtres : seigneurs et propriétaires.
Pourquoi la Bretagne ne se révolte pas
21Un exemple dit l’essentiel. Vers 1675, Jean Hazenis, un paysan de Baden, exploite quatre hectares. Son budget, patiemment reconstitué par l’historien Jean Gallet, est bien sûr faux, puisqu’y échappe tout ce qui n’est pas apporté par les labours, en somme, du point de vue des prélèvements, tout ce qui se fait « au noir » : nous savons à quel point ces activités complémentaires sont importantes. L’important réside dans le rapport entre les différents prélèvements sur ses revenus « officiels » nets. L’impôt en représente 4 à 5 % : la Bretagne bénéficie, jusqu’au règne de Louis XIV, d’une sous-imposition qui, si le fait avait été connu, aurait été jugée scandaleuse par toutes les autres provinces. La dîme versée à l’Église représente 10 % : pas négligeable, mais la contrepartie d’un service – le religieux – que chacun considère alors comme essentiel. Au seigneur, Jean Hazenis verse un peu plus de 10 % : nous sommes loin, très loin, de l’image éculée de paysans écrasés par leurs seigneurs. Et à son propriétaire, notre paysan verse 54 % : c’est donc là, et de loin, que se situe l’essentiel même si, insistons-y tant le fait est presque toujours occulté, le prélèvement réel sur l’ensemble des revenus est nettement plus faible puisqu’il ne porte pas sur les autres activités du paysan.
22Nous venons, en quelques chiffres, de comprendre pourquoi, à la différence de presque toutes les autres provinces, la Bretagne rurale ne se révolte pas contre le pouvoir royal avant 1675. Pourquoi les rapports avec le clergé paroissial sont plutôt bons. Et même pourquoi, à quelques exceptions près sur lesquelles nous reviendrons, le pouvoir seigneurial est relativement bien accepté. Reste donc à comprendre ce qui se passe dans les rapports avec les propriétaires et parfois les seigneurs.
23Le cas des seigneurs, pour secondaire qu’il soit, révèle bien ce qui peut créer des tensions. Le prélèvement financier lui-même n’est guère contesté, dès lors qu’il respecte les formes traditionnelles et qu’il ne revêt pas de caractère vexatoire. Les « droits seigneuriaux » ne sont, en pratique, que la facture de services effectivement rendus, et le coût du service n’est lourd que pour celui qui vend un bien ou va en justice. Certains font en réalité du seigneur un… animateur culturel, comme ce privilège de donner le coup d’envoi des soules, ces ancêtres des matchs de rugby. En revanche, les dérapages sont toujours susceptibles d’entraîner l’affrontement, et les seigneurs le savent bien, ce qui explique que les problèmes ne concernent que des personnalités difficiles : question de personne plus que de société. À Landrévarzec, au nord de Quimper, en 1670, Claude Meslou, sieur de Treguen, « pillait les pauvres paysans et leur volait impunément tous leurs bestiaux », il est aussi accusé de viol et « autres crimes très atroces », et son accusateur est un noble, preuve que le problème n’est pas seulement social. Plus banalement, en cas de conflit avec le meunier, c’est celui-ci qui est accusé, pas le seigneur qui l’a nommé ; et de même avec le juge seigneurial.
Contester les droits du seigneur
24Les choses se passent moins bien quand il s’agit de la chasse, réservée au seigneur, ou pire encore des corvées, c’est-à-dire de journées de travail gratuit que le seigneur réclame quand il en a besoin, souvent au moment même où les paysans eux aussi sont en pleine activité. Ou bien encore quand l’exercice du droit est perçu comme vexatoire : est-ce vraiment s’en prendre au régime seigneurial que de tabasser ceux qui perçoivent un droit à l’occasion des foires du Bondon à Vannes, à savoir un pot de vin par barrique chez chaque tavernier, une oreille ou un pied de porc chez chaque boucher, des agents qui en outre festoient ensuite avec leurs prises ? On touche un peu plus au fond quand est contestée une justice seigneuriale comme celle de Largouët, en Vannetais, que les Cornulier, une grande famille de magistrats, ont en quelque sorte privatisée. Le juge doit alors se rémunérer en augmentant son chiffre d’affaires, jusqu’à réclamer quatre années de revenus d’une exploitation pour la simple mise en tutelle d’enfants mineurs… Et bien sûr, il ne faut pas toucher aux terres communes, dont le seigneur a tendance à penser qu’elles lui appartiennent alors que les paysans considèrent comme évident qu’elles sont bien commun puisqu’utilisées ainsi depuis, formule essentielle, « des temps immémoriaux ». On sent bien que la contestation n’est jamais loin, mais elle ne concerne pas le cœur du système seigneurial.
25Quant au prélèvement foncier des propriétaires, un ordre de grandeur permet d’en mesurer l’ampleur : en maniant avec prudence les quelques exemples précis que nous pouvons atteindre, on peut estimer entre 10 et 30 % seulement la proportion des terres qui appartiennent à leur exploitant. Mais même l’enjeu bien plus lourd de ce prélèvement ne crée pas de vrai conflit : chacun semble admettre le partage des fruits du travail entre le paysan et le propriétaire. Cette réalité fondamentale a elle aussi été longtemps occultée par l’attention trop exclusive portée aux modes de location de la terre, aussi divers que complexes dans le détail, entre quévaise, bail à convenant correspondant au domaine congéable, bail à complant, motte servile, métayage, fermage… En réalité, les questions sensibles sont peu nombreuses : celle du droit du propriétaire à donner congé à l’exploitant, celle aussi de prestations marginales, mais perçues comme vexatoires, comme le port d’une redevance en nature chez le bailleur.
26On sent bien, pourtant, qu’il faudrait peu pour que l’affrontement soit ouvert. Pour s’en convaincre, il suffit de plonger dans l’univers des chansons populaires collectées bien plus tard mais dont nous savons aujourd’hui, grâce à l’historienne Éva Guillorel, qu’elles témoignent de temps très antérieurs. Si Aliette Le Mad est livrée au débauché seigneur de Penarstank, c’est parce sa belle-mère craint que le propriétaire ne renouvelle pas son bail à convenant. Et la vannetaise Soñnen er peizant, la Chanson du paysan, dit beaucoup en peu de mots, à propos de ce convenant encore, qui suscite tant de conflits entre propriétaire et exploitant : « Pei a er heh peizant de béein komenand, E dol geton ‘n é zorn é kontein é argant, Ha hui e lar dehon : aman é vank ur blank ! », Quand le pauvre paysan va payer son convenant, Son chapeau à la main en comptant son argent – et c’est ce vers-là que la chanson bisse – Vous lui dites : ici il manque un sou ! Certes : dans le groupe de paysans parti en 1678 à la foire de Saffré, en Pays nantais, Guillaume Charles se distingue en faisant tomber le chapeau d’un noble de rencontre et, un peu éméché peut-être, dit bien haut « qu’il ne se soucie de la noblesse ». Mais, quand une jeune fille en passe d’être enlevée par le marquis de Trédrez demande de l’aide aux jeunes gens qui l’accompagnent au pardon du Yaudet, ceux-ci, raconte la complainte du Markiz Tredre, refusent lâchement : « Pa eo gant ar markis eo a zed, Plac’h yaouank n’ho sikourfomp ked. M’a vije gant ur paysant vijet, bete ‘r maro ni ho sicourje », Comme c’est avec le marquis que vous êtes, Jeune fille nous ne vous secourrons pas. Si cela avait été avec un paysan, Nous vous aurions secourue jusqu’à la mort.
Une certaine paix rurale
27Ces exemples soulignent, si besoin était, que les rapports avec les maîtres, seigneurs et propriétaires qui se confondent parfois, ne relèvent pas de l’amour ni d’une société idéale. Il n’empêche : la paix rurale est bien une réalité d’ensemble, et cela s’explique assez facilement.
28D’une part, les nécessités d’une véritable reconstruction rurale – remise en culture de terres abandonnées, relance d’exploitations, repeuplement même – à partir du milieu du 15e siècle et jusque dans le cours du siècle suivant, puis encore au début du 17e siècle, ont créé un rapport de forces favorable aux exploitants et non pas aux seigneurs et aux propriétaires. En 1636 encore, à Ergué-Gabéric, tout près de Quimper, Morice Le Haudez et son épouse Béatrice Le Barz ne doivent à leur propriétaire Yves de La Marche que quelques mesures de froment, de seigle, d’avoine, trois jours de corvée pour aider à rentrer les foins, et le recours au moulin seigneurial pour un sixième de leur récolte, bien peu dans le système il est vrai le plus favorable, celui du domaine congéable. Ces rapports de force ont créé des habitudes, des comportements, aussi : de simples paysans vont en justice, d’autres – à leurs risques et périls parfois – refusent tout simplement de céder devant un noble. Et, au-delà des différences de condition entre paysans, de la hiérarchie des métiers exercés à côté de celui de la terre, c’est bien la solidarité qui l’emporte. L’exemple des moines de Saint-Gildas-de-Rhuys, collectivement seigneurs, est à cet égard très révélateur. À partir de 1603, leurs « vassaux », comme on dit alors, refusent de continuer à porter à l’abbaye le bois dont ils sont redevables. Le tribunal seigneurial, celui des moines donc, les condamne évidemment. Ils recommencent en 1606, et encore en 1619, et élargissent leur « grève » au transport des grains en 1636. Les amendes tombent : les paysans refusent de payer. Les moines veulent saisir leurs vaches : les paysans rossent les sergents de l’abbaye. Les moines portent l’affaire devant le tribunal de Vannes, le présidial, et l’emportent. Les paysans font appel au Parlement de Bretagne, la plus haute juridiction : et pendant les vingt-deux années de procédure, les moines ont dû payer le transport ! De telles affaires, bien évidemment, échaudent des seigneurs ou des propriétaires moins puissants qui seraient tentés d’imiter les moines…
29D’autre part, la raison fondamentale de cette paix rurale tient à la faiblesse de l’impôt ducal puis royal. Elle est telle qu’on peut constater une alliance objective entre le pouvoir, les seigneurs et les propriétaires. Les problèmes vont surgir, nous le verrons, quand à la fin du 17e siècle l’État augmente l’impôt et rompt ainsi un équilibre certes fragile mais qui satisfaisait à peu près toutes les parties.
Les pauvres, entre villes et campagnes
30À la société rurale telle que nous l’avons décrite jusqu’ici, il manque les portes. La société rurale ne vit pas en vase clos, et nous avons pu le remarquer lorsqu’a été évoquée, par exemple, la commercialisation de certains produits, les grains par les ports du Vannetais ou les toiles par Morlaix, Saint-Brieuc ou Vitré, ou bien quand il s’agit des seigneurs et des propriétaires fonciers dont un certain nombre, déjà, vivent en ville. Mais il manque, plus encore, un lien essentiel : celui qu’assurent hommes et femmes du peuple. Le lien principal entre les campagnes et les villes, ce sont les pauvres.
31Un exemple peut suffire à cet égard : vers 1500, Nantes compte environ 14 000 habitants. Vers 1660, on en dénombre 40 000. Cette progression démographique spectaculaire est due, entièrement, à l’immigration de ruraux presque toujours très modestes : hier comme aujourd’hui, la migration est d’abord une fuite de l’insupportable. Immigration plus forte même qu’il n’y paraît à la lecture des chiffres : les conditions de la vie citadine sont telles que les villes sont des mouroirs, et que l’immigration doit aussi combler les pertes. Et Nantes n’est pas la ville principale : Rennes compte 45 000 habitants vers 1660 toujours ; Saint-Malo 20 000, si on y inclut Saint-Servan ; Morlaix, Vannes, Vitré et peut-être Fougères, 10 000 ou un peu plus. Une petite dizaine de villes doivent en compter sept ou huit mille : Dinan, Quimper, Saint-Brieuc, Dol, Hennebont, Saint-Pol-de-Léon, Lannion peut-être.
32Tout cela, évidemment, est bien peu si on compare la population urbaine à la rurale mais, si difficile qu’il soit à établir, le lien entre villes et campagnes est fondamental pour comprendre une part notable de la vie du peuple. La question essentielle est ici celle de la mobilité géographique des femmes et hommes du peuple. Reconnaissons-le : une génération entière d’historiens parfois très talentueux, dans la lignée de Pierre Goubert, s’est laissé abuser par deux biais, étudier les campagnes sans se soucier suffisamment de leur lien avec les villes, et se fonder sur des documents qui, justement, privilégient voire saisissent uniquement les individus stables, c’est-à-dire les registres paroissiaux, les sources notariales et même fiscales. C’est justement le cas breton qui a permis, non sans résistances, d’ouvrir nos yeux à partir du regard neuf de l’historien américain Jim Collins.
33Qu’est-ce donc qu’un pauvre, tout d’abord ? C’est une personne qui ne possède ni propriété, ni capital, à la campagne comme à la ville, et qui peut donc facilement changer de lieu de résidence si elle y est contrainte : le pauvre est mobile par obligation. C’est, aussi, une personne qui vit « au jour la journée » ou d’un « petit métier », selon une expression trop courante : journalier bien sûr, portefaix, charretier, encaveur – celui qui rentre les barriques dans les caves des tavernes et des particuliers aisés –, batelier, ânier, savetier – une sorte de bricoleur de la cordonnerie –, ou bien encore celui qui coupe et livre le bois de chauffage alors si important. Et c’est encore pire pour les femmes, lavandières certes, mais pour le reste écartées des travaux exigeant de la force : que penser d’une Jeanne Cornouaille qui, en 1571, gagne sa vie en vendant dans les rues nantaises… des bananes ? Revenderesse de bananes, rompeur de bois, faiseur de talons de bois ou de peignes et même terrassiers, fripiers et ramoneurs, ce ne sont pas des métiers, seulement des moyens de survie. Tous ceux-là, toutes celles-là sont, en cas de crise, les premiers à perdre leur si modeste moyen d’existence, ces travailleurs que la ville de Nantes recense en 1580 parce qu’« à présent mendiants », ces « pauvres gens qui ne vivent que du travail de leur corps », une définition avant la lettre des prolétaires du 19e siècle…
34Le pauvre n’a aucune réserve d’argent, de vivres, quasiment rien à vendre en cas de nécessité, aucune sécurité en somme. Il est fragile, très fragile même : il n’y a pas de vraie frontière entre pauvreté et mendicité. Chaque pauvre a été ou sera mendiant un jour, et la mendicité est une ressource d’appoint pour beaucoup, ce qui explique que la foule des mendiants gonfle au moment des grandes fêtes, à la Fête-Dieu et à Pâques tout spécialement. Le lien s’est tellement inscrit dans la culture qu’au 19e siècle encore le grand collecteur de chansons populaires François-Marie Luzel traduit paour dall et paourez koz – paour, c’est en breton le pauvre, littéralement – en mendiant aveugle et en vieille mendiante !
35Même celui – rarement celle – qui exerce un travail manuel qualifié se sent concerné : une mauvaise récolte et quelques mois de « cherté » – de pain cher – et c’est la ruine. Sans parler des accidents de la vie : l’infirmité, l’âge, le veuvage aggravé par une charge d’enfants, et voilà la misère, ce qui dit bien le règlement rédigé en 1571 par la ville de Vitré qui reconnaît pour « vrais » pauvres « les vieilles personnes, veuves, pauvres artisans et gens de métier [qui] ne peuvent plus travailler ou si peu »… Ce qui donne, très concrètement, ce billet écrit au dos d’une carte à jouer : « Je prie monsieur le recteur de Saint-Malo [une paroisse de Dinan] de donner du pain à la veuve Desormeaux, très pauvre, ayant trois enfants »…
Ces misérables jetés sur les routes
36Fragile et mobile, chaque pauvre est un migrant en puissance. Illustrons. Nous sommes au Pertre, près de Vitré, au début du 17e siècle. Gilles Guillée est enterré, et le recteur se souvient alors qu’il avait oublié d’enregistrer le décès de son épouse Jeanne Grouard : tous deux sont morts « pauvres et sans moyens ». Andrée Corde, pauvre femme paralytique, n’a subsisté que des aumônes. Jean du Feu, « pauvre homme », survivait en une petite loge – une cabane de bois mal dégrossi et un toit de paille – que des voisins charitables lui avaient édifiée. Ceux-là sont restés dans leur paroisse, mais peut-être en rayonnant, à l’exemple de Jan Le Piver, que le recteur de Plestin-les-Grèves connaît très bien, malgré son errance : il était « allé chercher l’aumône en la paroisse de Plouégat-Guerrand, logea le jeudi soir à Traoudour [en Plestin] chez Jean Couronner et Jeanne Martin, en une grange, et le lendemain environ midi y mourut. Il s’était confessé à messire Hervé Le Docher, et avait fait ses Pâques en l’église paroissiale ». Bel exemple, en 1662, du mendiant connu, parfaitement intégré, mais qu’il faut compléter par l’autre terme possible de telles histoires de vie, comme avec cette petite fille morte à Nantes en 1643, « prise » à une étrangère errante, « une pauvre femme qui en avait trois ou quatre autres avec elle, qui allait à l’aumône ».
37Les registres fiscaux de la deuxième moitié du 15e siècle permettent parfois de saisir ces « déguerpis » et leur destination, comme dans le cas de ces paroissiens de Garlan, encore, partis pour la proche Morlaix mais aussi, pour une « grande partie, allés en France », ou tous ces émigrés partis travailler en ville. Élargissons, pour saisir des réalités plus générales, grâce aux travaux de Jim Collins. À Audierne ainsi, en deux ans, plus de 10 % des contribuables disparaissent des registres, presque uniquement parmi les plus pauvres, et la proportion monte à 20 % parmi ceux qui sont seuls à porter leur nom de famille, ceux donc qui ne sont pas enracinés dans le petit port, et le constat est le même à Carhaix, étudiée avec la même finesse par l’historien américain. À l’échelle d’une modeste ville comme Lannion, entre 1641 et 1651 – une période calme – 75 %, oui, les trois quarts des contribuables sont partis ailleurs.
38La mobilité est, chez les plus modestes, un phénomène massif et constant, que nous pouvons percevoir aussi à travers les arrivées. C’est évident dans le cas de villes nouvelles comme Brest puis Lorient au 17e siècle, mais cela concerne toutes les cités. La qualité des archives nantaises nous livre ainsi ce qu’on appelle alors les « afflux de pauvres », c’est-à-dire de ruraux qui espèrent trouver en ville du secours lorsque la vie devient insupportable. En un siècle, le phénomène se produit une année sur quatre en moyenne ! Et c’est bien pire encore dans les temps difficiles : une année sur deux dans les deux dernières décennies du 16e siècle par exemple ! « Afflux de pauvres » est peut-être abstrait, traduisons : ce sont des troupes de miséreux sur les chemins, des milliers de personnes qui cheminent avec l’espoir – largement illusoire nous le verrons – de sauver leur vie au bout de l’effort. Au bout en effet, c’est souvent la mort d’épuisement : le même jour d’avril 1662 sont enterrés Pierre Peletier, âgé d’environ 60 ans, « sorti de La Garnache par nécessité et pauvreté pour mendier sa vie », « un pauvre garçon mendiant » également de La Garnache, trop faible pour donner son nom, et encore une pauvre femme partie « pour mendier sa vie à cause de la cherté des blés ». Anonymat qui est aussi, trop souvent, attaché au peuple, et pas seulement dans les temps de grande misère, comme si avoir un nom était déjà un modeste luxe : ce couvreur tombé d’un toit, cette femme qui n’a qu’un surnom, « Renée la revenderesse qui a un gros sourcil », un petit mendiant de 7 ou 8 ans prénommé Mathurin, une « pauvre mendiante » sortie de Chartres en Beauce, tous ceux-là à Nantes, ou même à Vannes cet enfant d’un « pauvre tisserand » resté anonyme et enterré gratuitement. Et quand ça va très mal… : à Pleurtuit, près de Saint-Malo, le recteur avoue ne pas mentionner plusieurs pauvres dans son registre de sépultures « à cause qu’ils n’avaient rien, comme Clisson, Le Bourgouas, La coque, la nuere, du fournier, le cornuere et autres inconnus pauvres et non mariés », donc sans doute des jeunes connus par leur seul surnom. Dans la seule paroisse Saint-Aubin de Rennes, en mai et juin 1597, sont enterrés 422 pauvres tous anonymes, dont nous savons seulement que les corps ont été couverts d’un linceul par deux femmes nommées, et mis en terre par un fossoyeur également nommé.
39Encore nous faut-il faire un effort pour comprendre ce que partir veut alors dire. C’est, en effet, beaucoup plus que prendre le chemin : devenir un vagabond, un étranger, en un temps où l’étranger commence au-delà de la paroisse, un temps où, notamment, chaque paroisse est censée s’occuper de ses pauvres. Une ordonnance royale le dit clairement en 1566, et la partie stable du peuple, la moins pauvre, a bien intégré ce qui limite son devoir de charité : dans une complainte composée dans la deuxième moitié du 17e siècle, Ar gernez, le paysan sollicité par un mendiant répond « D’ar re-baour da chomm ‘n ho c’hanton », Que les pauvres restent dans leur canton ! Et c’est pire quand on ne parle pas la langue, à l’exemple de ces dizaines de milliers d’Irlandais réfugiés en Bretagne pour fuir la conquête anglaise, ou plus simplement de ces Bas-Bretons qui se retrouvent en pays étranger, venus essentiellement du Léon, au nord de Brest, prolétaires sous-qualifiés qui trouvent un travail à s’occuper des chevaux ou comme domestiques, parfois aussi comme tisserands. Ainsi à Plestan, non loin de Lamballe, avec « Jacques, ne sachant son surnom [nom de famille], domestique chez le sieur et dame de Carcouet depuis un mois, lequel étant de la Basse Bretagne n’entendant le français, fut confessé par un augustin de Lamballe qui savait le langage dudit défunt ». À la différence des Gallos qui se font comprendre facilement, ces Bas-Bretons sont clairement identifiés par leur langue : ainsi à Nantes « une pauvre femme brette inconnue », « une pauvre femme du quartier [pays] breton qui demandait l’aumône » ou tout simplement « un Breton ». Le mépris certain des « élites » nantaises vaut, en fait, pour les pauvres, simplement plus ostracisés quand ils sont en outre étrangers : c’est le temps aussi où, chaque printemps, arrivent deux ou trois cents terrassiers « lamballais » venus des actuelles Côtes-d’Armor, dans une migration organisée par de véritables négriers.
De vertigineuses distances sociales
40Le poids d’une paysannerie « moyenne » ne doit donc surtout pas occulter l’importance des distances sociales en Bretagne, et le fait que le peuple vit dans un tout autre monde que les puissants : la levée d’une taxe lors de la grande misère de 1593 s’étend, exceptionnellement, à toute la population nantaise, ce qui nous permet de constater qu’un portefaix paie mille fois – mille fois ! – moins qu’un riche marchand. Et, pour être beaucoup moins énormes et surtout plus subtils, les écarts valent aussi dans les campagnes : Jim Collins a très bien montré, avec l’exemple de la paroisse de Massérac, proche de Redon, que le pouvoir rural, les bonnes affaires et les possibilités d’ascension sociale étaient accaparés par les paysans les plus aisés, tandis que les plus pauvres, souvent les moins enracinés, en étaient totalement écartés.
41Même au sein du peuple, cette commune fragilité ne doit pas occulter des différences sensibles. Nous savons ainsi qu’au milieu du 15e siècle les paroisses du Vannetais et du Trégor, accessibles grâce à des documents fiscaux précis, comptent 36 % de foyers « pauvres », mais seulement 5 % de foyers exemptés de l’impôt : sans doute la différence entre les fragiles et les misérables. Mais nous pouvons peut-être nous contenter d’un chiffre terrible, livré par le premier dénombrement de la population bretonne, réalisé en 1696 : 9 % des habitants sont considérés comme mendiants. C’est sans doute là un ordre de grandeur acceptable, à condition de bien noter que cette proportion double au moment des grandes crises, quand un Breton sur cinq ou six ne survit que grâce à d’incertains secours.
« Pauvres filles », estropiés et voleurs
42Nous pouvons illustrer autrement encore cette diversité, en considérant les deux extrêmes de la condition populaire. Au sommet, au moins en ville, les métiers organisés, réglementés, et pas trop mal connus, qui réunissent ceux qui exercent des professions presque savantes, comme les barbiers chirurgiens, des commerçants-artisans comme les boulangers et les bouchers, et des artisans, notamment du textile, du cuir, du bois, du métal. Ce monde des « métiers jurés » réunit patrons, simples ouvriers et apprentis, donc des personnes de rang social et de fragilité déjà bien différents. Mais, à l’opposé, vivent de très nombreux individus que nous qualifions bien à tort de « marginaux », un terme qui ne convient que pour caractériser l’extrême diversité des cas.
43Car il s’agit bien d’un rameau du peuple, de celles et ceux qui n’ont pas pu – on doute que ce soit voulu – rester dans le cadre des comportements admis. Ce sont les prostituées, dans toutes les villes au moins : Nantes a ses « étuves », des Vannetais évoquent des « bordels publics », à Rennes ce sont plutôt les tours et guérites de l’enceinte, à Carhaix les ruines du château, à Redon les alentours du port, et partout les « pauvres filles » expressément citées dans un document nantais de 1494. Ce sont les voleurs, comme cette bande qui sévit dans le Vannetais pendant la deuxième moitié du 17e siècle, des femmes, des estropiés, des manchots, tels que les décrivent les archives de la répression, des miséreux très probablement, fatigués de mendier sans doute et qui s’organisent pour voler du bétail, un univers qui renvoie à bien des égards à l’Ouest américain deux siècles plus tard… Une victime exprime bien ce qui est perçu comme de la misère, quand elle témoigne avoir dit à la bande que « si c’était à manger qu’ils cherchaient, elle leur eût donné ». Vols féminins encore : linge, vêtements, fruits, grains, parfois de petites sommes d’argent, les vols de la misère, comme ceux de Marie Le Bosse, qui gagne sa vie « à aller à ses journées » dans un faubourg de Fougères. Vols de détresse, comme ceux de Jean Ruffault, 19 ans, fils d’un cordonnier ruiné, travaillant « à la journée à fendre du bois dans les jardins » et pris en flagrant délit comme coupeur de bourse. Près de Fougères toujours, à La Selle-en-Luitré, Courault est emprisonné pour vol de grain, son épouse dérobant ensuite de la nourriture et du linge. La banalité de la délinquance populaire.
44Le plus étonnant en fait est que, malgré la richesse des archives judiciaires, ces déviances ne soient pas infiniment plus nombreuses, à l’échelle de cette masse misérable ou menacée de le devenir en période de crise. C’est l’indice de la force des cadres culturels, le reflet aussi d’une société où l’on se connaît, où (presque) tout se sait : il y a les réalités sociales, il nous faut maintenant voir comment elles se vivent.
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