Conclusion
p. 311-314
Texte intégral
1L’histoire des poches de l’Atlantique est singulière à plusieurs titres. Certes, la durée de l’occupation et les circonstances dramatiques de cette guerre de sièges marquent les consciences et placent ces territoires en situation exceptionnelle par rapport au reste du pays. Royan et la pointe du Grave ont été le théâtre du dernier bombardement stratégique et de la dernière opération militaire menée sur le territoire français métropolitain depuis soixante-dix ans1. Les dernières forces étrangères d’occupation de notre sol national ont été désarmées à Saint-Nazaire. C’est ici, sur ses marges occidentales et atlantiques, que la France a connu la guerre pour la toute dernière fois. Mais au-delà de ce symbole, trois éléments retiennent l’attention à la suite de la lecture de cet ouvrage.
2Tout d’abord, les poches de l’Atlantique sont un enjeu politique pour le général de Gaulle et pour la restauration d’une France souveraine. La guerre ne sera pas terminée tant qu’une parcelle du territoire national restera occupée. Le front de l’Atlantique est un enjeu essentiellement politique et français. Les autres belligérants n’y prêtent plus vraiment attention. Les Américains ont choisi dès la libération de la Bretagne et devant les difficultés de la conquête de Brest et de Saint-Malo de ne pas user leurs forces pour reconquérir Lorient et Saint-Nazaire. Même s’ils laissent quelques troupes sur place, ces sièges ne les concernent plus, et l’enjeu militaire ne vaut pas de consacrer du temps et de risquer des pertes disproportionnées pour les reconquérir. Quant à Royan, la pointe du Grave et La Rochelle, les FFI n’ont pas les moyens matériels pour lancer un assaut. Il est urgent d’attendre… Les Allemands assiégés sont démobilisés et savent dès l’automne que les Festung ont perdu toute valeur stratégique pour le Reich. Après l’hiver, la difficile reconstitution des forces françaises du front de l’Atlantique ne permet pas de disposer des moyens de la reconquête. Il faut finalement transférer des troupes de la 1re armée et des forces coloniales pour livrer bataille à Royan. Seul le calendrier de la chute de l’Allemagne permet de sauver les trois autres poches des combats meurtriers que de Gaulle assume pour la restauration de la souveraineté nationale, mais que les empochés redoutent tant et ne comprennent pas. Trop fort, trop tard…
3Ce décalage entre les priorités politiques du général et les préoccupations des civils et des soldats explique l’incompréhension du printemps 1945, notamment à Royan qui reste la première victime de la stratégie politique du GPRF. La souffrance des civils empochés est une réalité, que ces neuf mois supplémentaires d’occupation et de privations ne font que renforcer. Ils se croient oubliés, restent victimes de la répression et des exactions des occupants comme le montre l’exemple de Lorient, et se sentent victimes de priorités stratégiques qui les dépassent. Reste que la situation dans chaque poche est différente, et que la situation à Lorient ou à La Rochelle n’est pas la même qu’à Saint-Nazaire, du seul fait du nombre d’empochés et de la surface occupée, ou des relations entre les autorités allemandes et les assiégeants, sans parler du cas particulier de la pointe de Grave… Mais le sort des forces assiégées n’est pas non plus très enviable, comme le montre l’exemple des troupes de l’Est. Être empoché, quel que soit son statut, c’est aussi partager un sentiment d’oubli et d’injustice.
4Mais les poches de l’Atlantique sont également un terrain d’expérimentation pour le relèvement et la restauration de la France. C’est aussi là, au même titre que dans l’Est ou dans les Alpes, que se joue la reconstitution d’une armée nationale, avec toutes ses faiblesses… Mais tout de même capable de réunir l’ensemble de ces forces, quelles que soient leurs origines, pour mener une opération commune d’envergure pour libérer Royan. C’est aussi là que l’État planifie son retour et tente de prouver qu’il est désormais capable de restaurer son autorité dans une Libération organisée et une épuration maîtrisée, comme le montre l’exemple de Saint-Nazaire. C’est également ces villes maritimes qui deviennent des symboles d’une reconstruction qui se veut moderne et fonctionnelle. Le relèvement des poches devient une priorité nationale. Dès 1947, ce terme de « poches » n’est d’ailleurs plus employé par l’administration et par les populations. Ces villes sont revenues rapidement dans la communauté nationale, et partagent désormais son redressement.
5Mais ce relèvement ne peut faire totalement oublier les traumatismes du conflit et des souffrances d’une guerre prolongée de quelques mois. La mémoire des poches reste éclatée tant les situations sont diverses. Le souvenir de l’occupation reste conflictuel. Mais la situation de Royan, de son bombardement à l’opération militaire d’avril 1945 en fait un cas très particulier. Les commémorations, tout comme la difficile patrimonialisation démontrent cette singularité et le chemin complexe pour retrouver ce passé douloureux. La reconquête récente des bases sous-marines réincorporées au sein des espaces urbains comme à Lorient ou à Saint-Nazaire semble marquer la volonté de réintégrer ce passé dans les dynamiques urbaines actuelles. Derrière l’histoire des poches que nous voulions globale se cache la singularité de chacune d’entre-elle, et la nécessité d’en réécrire l’histoire, de leur constitution à leur relèvement, de leur trace et de leur mémoire.
Notes de bas de page
1Nous parlons ici d’opération militaire « classique » contre des troupes étrangères, en excluant les opérations militaires récentes contre le terrorisme.
Auteur
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Michel Catala
Université de Nantes.
Michel Catala est professeur d’histoire contemporaine à l’université de Nantes où il a dirigé le Centre de recherches en histoire internationale et atlantique (CRHIA) de 2005 à 2016. Il est actuellement directeur de l’Institut d’études européennes et globales Alliance Europa. Spécialiste de l’histoire des relations internationales et de la construction européenne au xxe siècle, il a publié dernièrement La France, l’Espagne et l’indépendance du Maroc, 1951-1958, Paris, Les Indes savantes, 2015, et avec Stanislas Jeannesson et Anne-Sophie Lamblin Gourdin, L’Europe des citoyens et la citoyenneté européenne : évolutions, limites et perspectives, Peter Lang, 2016.
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