L’enjeu aérien des poches
Entre stratégie et politique militaires
p. 105-122
Texte intégral
1L’ampleur des fortifications édifiées par les Allemands pour protéger les poches de l’Atlantique rendait nécessaire l’emploi d’une grande puissance de feu, soit sous la forme de tirs d’artillerie sol-sol, soit sous la forme de bombardements aériens. Cet indispensable appui feu ne pouvait être obtenu que des Alliés car les moyens nationaux – tant en artillerie qu’en aviation – des forces de l’Atlantique restaient très limités. Ce caractère hétéroclite et fragile des Forces aériennes de l’Atlantique (FAA), commandées par le général Édouard Corniglion-Molinier, ainsi que leur constitution et leur action sont assez bien connus et ont fait l’objet de plusieurs travaux1. Mais si l’historiographie aérienne de la prise des poches a insisté sur la formation puis sur les missions des unités aériennes, elle a moins envisagé les opérations aériennes comme un enjeu à la fois militaire – car il s’agit de montrer aux Alliés que les Français sont capables de mener et de coordonner des opérations aériennes de grand style qui combinent à la fois l’emploi de moyens stratégiques et tactiques – et un enjeu politique – car il s’agit de bâtir à travers l’amalgame de forces venues de tous les horizons l’armée de l’air nouvelle.
2Cet exposé aborde trois aspects différents :
le rôle des forces aériennes dans la prise des poches de l’Atlantique et plus particulièrement dans la prise de Royan, de la pointe de Grave et de l’île d’Oléron qui furent seules l’objet d’une opération de vive force ;
le caractère presque expérimental des Forces aériennes de l’Atlantique qui en regroupant des forces venant d’Afrique du Nord, des FFI et d’Angleterre préfigure l’amalgame qui sera opéré au sein de la nouvelle armée de l’air sous l’autorité des généraux Bouscat et Valin ;
la conduite des opérations aériennes par les Français qui démontrent à cette occasion qu’ils ont assimilé les principes des opérations combinées tels qu’ils ont été mis en œuvre par les alliés dans la reconquête du continent européen2.
Le rôle des forces aériennes dans la prise des poches
Des forces allemandes solidement retranchées
3La poche de Royan forme un quadrilatère d’une trentaine de kilomètres de largeur sur 10 de longueur, coincé entre l’océan à l’ouest, l’estuaire de la Gironde au sud et la rivière de la Soudre au nord. Les Français connaissent parfaitement l’organisation du camp retranché de Royan grâce à des reconnaissances aériennes systématiques – parfois opérées par des P-38 Lightning américains – mais aussi grâce à de nombreux informateurs qui donnent des renseignements précis sur le réseau défensif mis en place par les Allemands et sur les habitudes de la garnison. Celle-ci s’élève à environ 5 500 hommes et dispose d’un nombre impressionnant de pièces d’artillerie : environ 200 canons de tous calibres dont près de la moitié supérieurs ou égaux à 75 mm. L’essentiel de ces pièces qui se trouve sous casemate est tourné pour la plupart vers l’intérieur des terres puisque seules 20 pièces font face à la mer. Dans le secteur de la pointe de Grave, formant un triangle de 20 à 25 km de côté, la situation est comparable avec une garnison de 4 500 hommes et 80 canons d’un calibre égal ou supérieur à 75 mm.
4Ce qui rend indispensable le soutien de l’aviation à toute opération de vive force du détachement d’armée du général de Larminat pour prendre la poche de Royan et de la pointe de Grave est la présence de gros ouvrages fortifiés et enterrés sous des épaisseurs de 2 à 3 mètres de béton qui défendent les principaux accès. Construits par l’organisation Todt, ils sont trois à défendre la poche de Royan (Belmont, Jaffe et Fontbedeau) tandis qu’un puissant fossé anti-char battu par les feux barre l’accès à la pointe de Grave. La principale menace pour les forces aériennes réside dans la Flak allemande qui est très nombreuse.
Tableau 1. – Nombre de pièces de Flak des poches défendant l’estuaire de la Gironde.
Royan | Grave | Oléron | |
Flak lourde (≥ 75 mm) | 25 | 8 | 25 |
Flak légère (≤ 75 mm) | 62 | 51 | 52 |
SHD/Air, Rapport sur les opérations de bombardement de la poche de Royan.
5Loin d’être négligeable, cette Flak est comparable en densité à ce que les aviateurs ont rencontré par exemple lors du passage du Rhin. L’activité de la Luftwaffe compte tenu de la supériorité aérienne alliée reste sporadique. Parfois, les poches sont ravitaillées de nuit par le 30e groupe de transport (TG-30) qui avait été créé pour participer au pont aérien sur Stalingrad. Il est équipé de Heinkel He-111 de transport. Volant de nuit depuis des bases situées en Allemagne, les avions larguent des containers au-dessus des poches le plus souvent sans se poser mais, parfois, ils font escale pour embarquer du personnel ou de la correspondance sur les pistes de Royan, d’Oléron ou de La Rochelle. Le courrier amené par la voie des airs est un élément essentiel du moral des troupes allemandes encerclées et constitue le seul lien avec l’Allemagne hormis quelques rares liaisons d’U-Boot3. Un épisode rapporté par Larminat fait état du crash dans la baie de l’Aiguillon d’un appareil transportant 12 millions de francs destinés sans doute à acheter le ravitaillement pour la garnison de La Rochelle. L’argent fut versé au Trésor sur instruction du général de Gaulle. Épisodiques pendant l’encerclement, ces vols cessent complétement mi-avril4.
6Cette faible activité aérienne alerte tout de même le général Corniglion-Molinier car si la Luftwaffe est capable de mener des missions de liaisons avec des He-111 de transport, elle doit être capable de mener des raids de bombardements. De plus, en décembre 1944, des renseignements laissent penser que les Allemands préparent l’arrivée de plusieurs avions sur le terrain de La Rochelle. Il demande alors des moyens antiaériens pour protéger l’aérodrome de Cognac car il craint une action contre ses forces5. Le 14 décembre, il reçoit le 21e groupe des forces terrestres antiaériennes qui installe ses pièces en protection du terrain de Cognac où stationnent une bonne partie des FAA6.
La constitution des forces
7Lorsque Corniglion-Molinier est nommé à la tête des Forces aériennes de l’Atlantique tout est à créer7. Il reçoit tout d’abord un groupement qui avait été constitué en Afrique du Nord afin d’appuyer la Résistance avec un groupe de chasse le I/18 et un groupe mixte de bombardement et de transport, le I/34. Lui sont affectés également trois groupes FFI créés avec du matériel récupéré sur les Allemands ou du vieux matériel français : le II/18 de chasse, le I/31 de bombardement et le III/33 pour la reconnaissance. Enfin, les FAA reçoivent en renfort un groupement aéronaval de bombardement en piqué. En tout, elles regroupent une soixantaine d’avions de 10 types différents provenant des forces américaines, françaises, britanniques ou allemandes. Elles n’ont aucune logistique : pas de rechanges, pas d’outillage pour réparer les avions, pas d’armes, pas de bombes, pas de munitions, pas de moyen de transport… Les seules unités dont les Américains assurent le soutien sont les unités de l’aéronavale.
Tableau 2. – Unités des Forces aériennes de l’Atlantique.
Unité | Spécialité | Avions | Commandant | Origine | Date |
II/18 Saintonge | Chasse | D-520 puis Spitfire V | Cdt Doret puis Cdt Thollon | FFI | août 1944 |
I/31 Aunis | Bombardement moyen | Ju-88 | Cdt Dor | FFI | septembre 1944 |
III/33 Périgord | Reconnaissance | Fieseler | Cne Girardot | FFI | octobre 44 |
I/18 Vendée | Chasse | A-24 puis une partie des D-520 du II/18 | Cdt Lapios | AFN | arrivé en août 1944 |
I/34 Béarn | Bombardement et transport | DB-7 et Glenn Martin | Cne Bataillé | AFN | arrivé en août 1944 |
GAN | Bombardement en piqué | A-24 | CF Lainé | AFN | arrivé en novembre 1944 |
8Le caractère hétéroclite des FAA apparaît principalement dans son équipement. Le I/31 Aunis par exemple est constitué grâce à des épaves de bombardiers moyens Junkers Ju-88 laissées par les Allemands sur les terrains de Toulouse lors de leur départ précipité. Saisies par les FFI, elles sont remises en état grâce aux mécanos et aux ingénieurs de la Société nationale de constructions aéronautiques du Midi. Plusieurs missions de récupération sont envoyées à travers une France en proie à la pagaille alors que les routes et les voies ferrées sont souvent coupées, que l’on manque de trains, de camions et d’essence pour trouver des moteurs, des hélices ou d’autres équipements essentiels. 22 Ju-88 sont reconstitués et livrés au I/31 à partir du mois de septembre. En février 1945, il reçoit en plus les avions du Béarn qui part pour l’Indochine. Il s’agit cette fois essentiellement d’avions issus des stocks d’Afrique du Nord : des vieux bombardiers bimoteurs Douglas DB-7 (7 exemplaires) et Glenn Martin M-167F (6 exemplaires)8. Le Périgord est constitué de manière semblable avec des petits avions d’observation allemands Fieseler récupérés dans un premier temps puis, à partir de décembre, produits par l’usine Morane-Saulnier de Puteaux et baptisés MS-500. Une vingtaine de MS-500 servent au Périgord avec d’autres avions de liaison9. Les unités les mieux pourvues sont celles équipées de bombardiers légers en piqué monomoteur et biplace Douglas A-24, en particulier le groupe aéronaval. Commandé par le CF Lainé, il fournit la plus grosse partie des capacités de bombardement des FAA. Plus tardivement, car il est rééquipé et réentraîné au cours de l’hiver, le Saintonge procure très efficacement, à partir du mois de mars, un appui aérien rapproché aux troupes au sol avec ses nouveaux Spitfire V.
9Chef de cet ensemble disparate regroupant environ 1 400 hommes, le général Corniglion-Molinier installe son état-major dans la ville de Cognac, à proximité de celui du général de Larminat. Mais ses unités sont dispersées. Si le groupe de reconnaissance, un détachement permanent de D-520 et les A-24 du Vendée et de l’aéronavale stationnent à Cognac, les bombardiers en vol horizontal sont répartis entre les bases de Bordeaux, Toulouse puis Cazaux et la chasse opère, en outre, depuis Vannes et Toulouse.
La subordination à la 1re force aérienne tactique
10Les FAA ne sont qu’un des derniers maillons de la gigantesque organisation aérienne alliée. En effet, le général Corniglion-Molinier relève directement du général Bouscat, inspecteur général et commandant des forces aériennes engagées. Mais, il reçoit sur le plan tactique les ordres du commandement aérien allié auquel ses forces sont rattachées selon les principes d’organisation fixés par eux10. Selon ces modalités, le général Corniglion-Molinier n’est pas subordonné au général de Larminat qui commande les Forces françaises de l’Ouest, car les FAA appartiennent aux forces aériennes tactiques directement rattachées au Supreme Headquarters Allied Expeditionary Force (SHAEF). Celui-ci dispose de plusieurs armées aériennes qui sont « adaptées » au soutien de groupes d’armées terrestres. La 9e Air Force est par exemple adaptée au soutien du 21e groupe d’armées. Elle est subdivisée en Tactical Air Command (IXe, XIXe et XXIXe) chargés d’appuyer les opérations d’une armée : le IXe celles de la 1re armée de Hodge, le XIXe celles de la 3e armée de Patton, le XXIXe celles de la 9e armée de Simpson. Les forces assignées à ces différents Tactical Air Command varient en fonction des intentions du commandant en chef et des missions qui leur sont assignées.
11Selon le même principe, la 1re Tactical Air Force du major-general Ralph Royce est adaptée au soutien du 6e groupe d’armées du général Jacob Devers qui a débarqué en Provence en août 194411. Organisée en octobre 1944, elle devient opérationnelle en novembre et son état-major est installé à Vittel. Elle comprend le XIIe Tactical Air Command qui est adapté à la 7e armée américaine et le 1er corps aérien français commandé par le général Gérardot, créé en octobre 1944, qui appuie la 1re armée du général de Lattre. Il apparaît que les FAA ne sont pas rattachées au 1er corps aérien français mais directement au général Royce. Dans les plans du général Valin, chef d’état-major général de l’armée de l’air, établis en janvier 1945, elles sont destinées à former le noyau d’un 2e corps aérien français12.
Corniglion-Molinié, un acteur clé de la réussite de l’opération
Un aviateur de roman
12Désigné pour prendre le commandement des Forces aériennes de l’Atlantique en novembre 1944, le général Corniglion-Molinier (1898-1963) est un aviateur de légende13. Ancien pilote de la première guerre mondiale (breveté en 1916), il obtient deux victoires aériennes sur le front italien et termine la guerre avec le grade de sous-lieutenant. Démobilisé en 1919, il continue à servir dans la réserve mais il mène une vie aventureuse en pilotant Malraux dans le désert éthiopien lorsque celui-ci recherche le royaume de la reine de Saba ou en Espagne pendant la guerre civile. Il rachète des studios de cinéma et produit plusieurs films à succès dont L’Espoir. Lorsque la guerre éclate, en 1940, il sert au III/2 Alsace sur Morane-Saulnier MS-406 et remporte encore six victoires mais ce chiffre est contesté. Puis, démobilisé et au terme d’un parcours épique, il rejoint l’Angleterre et s’engage dans les Forces françaises libres en mars 1941. Il sert en Afrique du Nord, notamment en commandant le groupe Lorraine en 1941-1942. De retour en Grande-Bretagne, en novembre 1942, il devient l’adjoint du général Valin qui commande alors les FAFL. Il est promu au grade de général de brigade aérienne en novembre 1944 lorsqu’il reçoit le commandement des FAA. C’est un homme qui a le goût de l’aventure, qui accomplit plusieurs missions avec les groupes lourds français et qui vole régulièrement dans des avions d’observation au-dessus de la poche de Royan. C’est un chef qui donne l’exemple et qui a sans doute remporté l’adhésion de ses subordonnés. Il a noué également durant la guerre d’excellentes relations avec les Britanniques qui lui permettent d’obtenir de l’air commodore Athol Stanhope Forbes, chef d’état-major du 221e group de la RAF, 22 avions Spitfire V pour rééquiper un groupe de chasse. Mais c’est un officier de réserve qui connaît parfaitement le milieu FAFL, les Britanniques avec qui il a combattu mais peu l’armée de l’air issue d’AFN qui compose essentiellement une bonne part de ses forces et de celles du 1er corps aérien français14.
Un amalgame délicat
13Le général Corniglion-Molinier apparaît donc comme un chef exemplaire. Il emporte sans doute l’adhésion de ses subordonnés et permet à cet amalgame de forces issues d’horizons très différents et aux convictions parfois opposées de fonctionner de manière optimum. Un des exemples des tensions et de l’atmosphère parfois délétère de l’époque auxquelles se trouve confronté le chef des FAA est constitué par l’affaire du rééquipement du groupe Saintonge. Le général Corniglion-Molinier avait donc obtenu 22 Spitfire V pour rééquiper un groupe de chasse. Cette nouvelle version du Spitfire apparue en 1941 disposait d’une plus grande puissance de feu avec des canons de 20 mm et pouvait emporter une bombe sous chaque aile. Elle se trouvait donc adaptée à l’appui, mission principale des FAA en l’absence d’ennemi proprement aérien. Afin de récompenser ceux qui se battaient depuis le plus longtemps, le général Corniglion-Molinier choisit d’affecter les Spitfire au groupe I/18 Vendée provenant d’AFN et qui volait sur des avions biplaces d’attaque au sol A-24. Mais, en fait ces pilotes de biplaces sont assez âgés et sont spécialisés dans le bombardement en piqué. Le chef de groupe, le commandant Jean Lapios, 38 ans, est éliminé lors du stage de qualification chez les Britanniques et la RAF prévient qu’il faudra un stage de longue durée pour former les autres pilotes. Corniglion-Molinier choisit alors en accord avec l’inspection de la chasse et l’état-major général de l’armée de l’air d’affecter les Spitfire au groupe FFI, le II/18 Saintonge qui volait sur chasseur monoplace Dewoitine D-520. Or, l’affaire prend une tournure politique lorsque le commandant Lapios, issu des FAFL, de retour d’Angleterre va se plaindre au cabinet du ministre où sert le colonel Jean Demorzay, alias Morlaix, qu’il avait connu au Moyen-Orient et qui était l’ancien chef du groupement Patrie15. Le cabinet ordonne alors que les Spitfire soient rendus au Vendée. Corniglion-Molinier doit mettre sa démission dans la balance en février, quelques semaines avant le début des opérations, pour que sa décision d’affecter les Spitfire au Saintonge (FFI) ne soit pas rapportée16. Mais le commandant Lapios, malgré son échec, obtient une promotion puisqu’il reçoit, le 27 février, le commandement d’un groupement de chasse rassemblant son ancien groupe le I/18 Vendée et le II/18 Saintonge17.
14Le chef des FAA est également confronté au manque d’officiers capables de concevoir et d’organiser des opérations aériennes modernes nécessitant une coordination avec les forces terrestres mais aussi avec les éléments aériens de renfort venant des grandes unités anglo-saxonnes. Le 16 mars, soit un mois avant le début des opérations et alors que la planification de l’opération Indépendance prévue par le général de Larminat est en cours, Corniglion-Molinier envoie un de ses subordonnés à Paris pour récupérer les officiers d’état-major qualifiés, au moins un par bureau18.
15En mai 1945, dans son rapport sur l’état d’esprit, Corniglion-Molinier, décrit abondamment le malaise des officiers né des difficultés de l’amalgame : les nominations ou le maintien prolongé dans leur grade d’officiers issus des FFI et qui bien souvent, selon Corniglion-Molinier, n’ont pas les qualités nécessaires ; l’avancement très rapide des officiers de l’armée d’active qui n’ont pas accumulé une grande expérience du combat ; la rétrogradation de tous les officiers restés en France après 1942, qu’ils aient résisté ou non19. On trouve un exemple flagrant d’injustice individuelle que peuvent provoquer ces mesures collectives liées à l’amalgame. Le commandant Dor, par exemple, nommé commandant en décembre 1942, ayant servi dans les FFI, puis ayant en août 1944 monté le groupe I/31 Aunis à Toulouse en récupérant 22 avions de bombardement moyen Junker Ju-88 est rétrogradé définitivement au grade de capitaine. On retrouve chez les sous-officiers des difficultés comparables avec des sous-officiers ayant acquis le statut d’officier dans les FFI et se retrouvant à commander, notamment dans les domaines techniques, des sous-officiers plus anciens et plus compétents qu’eux.
16Malgré ces difficultés, il semble que l’amalgame se passe bien. Larminat dans ses Mémoires témoigne du bon esprit du soldat FFI sur le front de l’Atlantique et Corniglion-Molinier affirme à la fin de son ordre général lors de la dissolution des FAA le 15 juin 1945 : « Puisse l’union qui s’était réalisée au sein des Forces aériennes de l’Atlantique être le symbole de l’unité française retrouvée pour la grandeur et la prospérité de la Patrie20. »
Le soutien aérien allié
17Passé la période de création et de mise sur pied des Forces aériennes de l’Atlantique, le sujet de préoccupation principale du général Corniglion-Molinier est le renforcement de ses forces pour pouvoir réduire les fortifications de Royan et de la pointe de Grave. Ce renforcement dépend des bonnes relations entre les FAA et la 1re Tactical Air Force et du degré de priorité que les alliés accordent au front de l’Atlantique dans la répartition de leurs moyens.
18Quelques jours après son arrivée à la tête des FAA, Corniglion-Molinier commence par établir un premier plan d’opération qui comprend l’appel à des moyens de la 1re Tactical Air Force et qu’il remet le 5 décembre au général Royce. Quelques jours plus tard, il est rejeté car Royce estime qu’il lui faut un plan d’opération interarmées et surtout il refuse de détacher un squadron de B-26 dans le Sud-Ouest pour renforcer de manière permanente les Forces aériennes de l’Atlantique. Mais il affirme qu’en fonction des besoins il accordera les renforts indispensables en demandant même si cela s’avérait nécessaire l’intervention des bombardiers lourds21. Le dimanche 10 décembre, le général Royce se rend à Cognac en inspection, promet encore une fois le soutien des groupes lourds et envisage de débuter les opérations le 16 décembre22. Le 12 décembre, une réunion a lieu chez le général Bouscat à Paris. Elle rassemble autour de Royce et Bouscat, Corniglion-Molinier, des représentants du SHAEF et des officiers de l’état-major général de l’air. Le chef des FAA expose les résultats des reconnaissances aériennes : les grands ensembles fortifiés protégeant Royan et les 4 batteries à longue portée susceptible de prendre à partie la navigation alliée croisant au large. Royce affirme que ces objectifs sont justifiables d’une action des bombardiers lourds et qu’il va porter l’affaire à la connaissance du général Spaatz, chef des forces aériennes stratégiques américaines en Europe23. Mais le 16 décembre, le maréchal von Rundstedt déclenche son offensive. Pour y faire face tous les moyens alliés sont concentrés dans les Ardennes.
19Les FAA poursuivent les bombardements des fortifications de Royan et de Graves avec leurs faibles moyens lorsque, dans la nuit du vendredi 5 janvier au samedi 6 janvier a lieu le raid meurtrier du Bomber Command sur Royan. La première vague largue ses bombes vers 4 h du matin, la seconde vers 5 h 30. 320 bombardiers lourds participent à l’opération et délivrent 1 600 tonnes de bombes. Les FAA et l’état-major du général de Larminat sont prévenus de cette opération par l’intermédiaire de la 1re TAF quelques heures avant son déclenchement et, du fait de circonstances particulières, ne prennent connaissance du message qu’après le bombardement. Tout cela est bien connu même si les responsabilités ne sont pas bien établies. Par contre, on ne sait guère que la 8e Air Force a conduit plusieurs missions de bombardement stratégique sur la pointe de Grave sans que les Français en soient informés : le 24 décembre par 10 B-24 Liberator, dans la nuit du 28 au 29 décembre par 7 B-24 et dans la nuit du 4 au 5 janvier par 10 B-24. Ces petits raids ont permis de larguer 56 tonnes de bombes sur la pointe de Grave. Les FAA l’apprennent par un télégramme de la 1re TAF le 18 janvier24. Ces missions conduites sans préavis dans la zone d’action des FAA illustrent le faible degré de coordination entre l’état-major de Corniglion-Molinier et les forces aériennes stratégiques qui mènent leur guerre de leur côté. Face aux demandes d’explications des Français, ce n’est pourtant pas un officier du Bomber Command qui est sanctionné mais le général Royce qui est remplacé à la tête de la 1re Tactical Air Force par le général Gordon Saville, le 29 janvier 194525.
20En définitive, ce sont bien les qualités de Corniglion-Molinier aussi bien que sa compétence technique qui permettent aux FAA de jouer leur rôle dans la reprise des poches de l’Atlantique. Le général de Larminat qui pourtant dans ses Mémoires se montre assez sévère avec ses chefs ou ses subordonnés dépeint le chef des FAA comme un homme drôle ayant beaucoup de verve, sans doute très méditerranéen de caractère, mais aussi comme un officier compétent :
« Ces forces étaient quelque chose d’assez baroque et disparate, mais il en tirait bon parti et, surtout, se préparait à utiliser les énormes moyens aériens qui furent mis à notre disposition par les Alliés pour les affaires de Royan, Graves et Oléron. Il était précieux sur ce point car c’est un homme doué d’un sens remarquable des relations humaines et il entretenait des contacts excellents et utiles avec les chefs aériens alliés26. »
Un exemple réussi d’opération combinée
L’attribution des renforts aériens
21Fin février, les opérations de planification semblent reprendre. Une réunion est organisée à Paris le 25 février sans doute pour tenter d’obtenir des renforts du 6e groupe d’armées27. Le 2 mars, une note de l’état-major du général de Larminat propose de profiter du retrait du front de la 2e DB et la 10e DI françaises pour réunir les moyens nécessaires à la prise de la poche de Royan. Il s’agit essentiellement de récupérer leur artillerie pour renforcer les faibles appuis du détachement d’armée de l’Atlantique. L’opération Indépendance est envisagée au début du mois d’avril28.
22En fait, les incertitudes les plus fortes sont du côté aérien. Le 5 mars, le lieutenant-colonel Basset rend compte d’une réunion à l’Hôtel Continental à Paris sans doute avec des officiers de la 1re Tactical Air Force et avec des représentants de SHAEF. Il écrit qu’il n’est pas certain que les Alliés puissent fournir les renforts prévus par le plan d’opération du général de Larminat. Or les capacités des Forces aériennes de l’Atlantique sont limitées non seulement en quantité mais également en qualité, car seuls les Ju-88 peuvent larguer les bombes d’une tonne nécessaires pour espérer mettre hors d’usage les puissantes fortifications de Royan. Or comme le lieutenant-colonel Basset l’écrit : « Les bombes allemandes lancées par du matériel allemand fabriqué en France n’éclatent pas toujours29. » Afin d’obtenir les moyens aériens indispensables à l’opération, une note verbale est rédigée le 7 mars par l’état-major du général Bouscat et adressée au général David Schlatter, chef des éléments américains à l’état-major aérien du SHAEF et adjoint du commandant des forces aériennes stratégiques américaines en Europe30. Elle indique que les FAA ne sont capables que de délivrer 30 à 40 tonnes de bombes par jour, ce qui est un volume nettement insuffisant pour obtenir l’effet escompté sur les ouvrages fortifiés de la poche de Royan. Le concours de l’aviation stratégique qui avait déjà été demandé par Corniglion-Molinier au général Doyle le 17 janvier est donc indispensable, au minimum sur les défenses de la pointe de Grave, sur l’ouvrage de Belmont qui défend Royan au nord-est et sur les ouvrages de Jaffe et du secteur de Vaux si la 1re Tactical Air Force n’accorde pas les renforts en bombardiers moyens demandés31.
23En fait, l’attribution des moyens aériens à l’opération Indépendance souffre aussi des changements de chefs à la tête de la 1re Tactical Air Force. Le général Saville qui avait remplacé Royce en janvier laisse sa place au général Robert Webster le 22 février32. Ce dernier se rend à Cognac, le 10 mars, pour y examiner les plans aériens du général Corniglion-Molinier33. L’entrevue ne doit pas être très concluante car le 15 mars, Larminat écrit à Bouscat que les Alliés semblent réticents à accorder aux FAA les renforts nécessaires pour appuyer l’opération Indépendance. Larminat ajoute que les Alliés trouvent excessive la demande d’emploi de 2 700 tonnes de bombes, principalement sous forme de bombes d’une ou deux tonnes. Larminat demande donc à Bouscat d’intervenir auprès des Alliés pour obtenir le concours des forces aériennes stratégiques alliées et des forces aériennes tactiques avec le détachement de deux groupes de bombardement moyen auprès des FAA pendant la durée de l’opération34. Le 20 mars, Bouscat vient se rendre compte sur place une nouvelle fois et les moyens demandés par Corniglion-Molinier sont repris par une note de l’état-major général de la défense nationale du général Juin qui fixe l’ordre de grandeur des moyens aériens nécessaires pour l’opération Indépendance :
pour les bombardiers lourds, de 2 000 à 2 500 tonnes de bombes avec des bombes de 500 à 1 000 kg, réparties sur la pointe du Grave, la pointe de la Coubre et les gros ouvrages fortifiés à la périphérie de Royan ;
pour les bombardiers moyens, 4 groupes de B-26 qui doivent larguer 80 à 150 tonnes de bombes par jour, mis en place dix jours avant l’opération, poids total de bombes estimé à 150 tonnes ;
pour les chasseurs bombardiers, 4 groupes de P-47, avec des objectifs en termes de tonnage identiques à ceux des bombardiers moyens35.
24Fin mars, il semble que l’affaire se débloque et que la 1re TAF attribue les moyens aériens manquants à l’opération, rebaptisée Vénérable. Une série de liaisons a lieu entre l’état-major de la 1re TAF et celui des FAA. Les chefs de la 3e escadre de chasse du 1er corps aérien français sont à Cognac le 26 mars, ceux de la 11e brigade de bombardement le 1er avril36. Les détails de la participation des groupes lourds sont examinés lors d’une réunion à Paris le 4 avril puis à Cognac le 10 avril37. Ces liaisons permettent de mettre au point le renforcement des Forces aériennes de l’Atlantique par des unités affectées à la Ire TAF comme le 42e wing avec 260 B-26 ou la 3e escadre de chasse du 1er corps aérien français avec 48 P-47 Thunderbolt. Ces forces, notamment les bombardiers moyens, continuent à opérer parallèlement en Allemagne et plus particulièrement en Bavière où s’avance le 6e groupe d’armées qui a franchi le Rhin fin mars38.
Les bombardements et leur efficacité
25En tout, du 14 au 18 avril 1945, près de 10 000 tonnes de bombes sont larguées par l’aviation, ce qui est comparable aux bombardements des batteries côtières et des plages effectués par le Bomber Command et la 8e Air Force dans la nuit du 5 au 6 juin 1944. Tandis que le nombre de sorties aériennes est comparable pour les trois premiers jours à celui enregistré pendant la guerre du Golfe.
Tableau 3. – Tonnage de bombes et sorties aériennes au cours de l’opération Vénérable (14-18 avril).
14 avril | 15 avril | 16 avril | ||||
Sorties | Tonnage | Sorties | Tonnage | Sorties | Tonnage | |
FAA | 148 | 45 | 122 | 51 | 147 | 71 |
3e escadre | 72 | 36 | 108 | 54 | 68 | 26 |
B-26 français | 78 | 136 | 68 | 136 | 129 | 258 |
B-26 américains | – | – | 143 | 286 | 253 | 506 |
Bombardiers lourds | 1 150 | 2 975 | 1 350 | 3 375 | 550 | 1 375 |
Total | 1 448 | 3 212 | 1 791 | 3 902 | 1 147 | 2 236 |
17 avril | 18 avril | Total | ||||
Sorties | Tonnage | Sorties | Tonnage | Sorties | Tonnage | |
FAA | 139 | 63 | 131 | 54 | 687 | 284 |
3e escadre | 127 | 64 | 137 | 58 | 512 | 238 |
B-26 français | 123 | 246 | – | – | 398 | 796 |
B-26 américains | – | – | – | – | 396 | 792 |
Bombardiers lourds | – | – | – | – | 3 050 | 7 725 |
Total | 389 | 373 | 268 | 112 | 5 043 | 9 835 |
Journal de marche des FAA, op. cit., p. 37-40.
26Le volet aérien de l’opération apparaît donc comme essentiel. Elle est souvent décrite comme l’opération où la densité de l’aviation a été la plus importante de toute la guerre. On compare parfois les 8 000 aviateurs en l’air et les 1 000 bombardiers lourds aux 7 000 Allemands au sol39. D’ailleurs, le 19 avril, le général Corniglion-Molinier reprend avec humour une phrase de l’air marshal Tedder pour souligner l’ampleur des opérations aériennes menées en appui de l’assaut des forces de surface : « J’espère que l’armée de terre donnera son support à l’armée de l’air et à la marine40. »
27Quelle fut l’efficacité de ces bombardements massifs ? Ils commencent le 14 avril alors que les troupes d’assaut s’emparent de leur ligne de départ et s’organisent ensuite en fonction de la planification de l’attaque. Les gros ouvrages défensifs érigés pour défendre la poche de Royan contre une attaque terrestre – Belmont, Jaffe et Fontbedeau – font l’objet de bombardements stratégiques puis d’attaques par les bombardiers moyens et les chasseurs bombardiers. Belmont et Fontbedeau sont neutralisés rapidement. Mais l’ouvrage de Jaffe résiste plus longtemps. Soumis le 14 avril à des attaques de P-47, le 15 à des raids de B-26 et le 16 avril à un pilonnage de B-17 et de B-26, il semble relativement épargné. Malgré les 800 tonnes de bombes déversées sur l’objectif, l’ouvrage de Jaffe résiste opiniâtrement lors de l’attaque terrestre le 16. Le général Doyle qui commande la 42e escadre décide d’engager ses B-26 sur cet objectif. Grâce à une voiture équipée pour communiquer avec ses avions, il dirige personnellement à terre l’attaque des B-26 alors que les chars attendent à un peu plus d’un kilomètre la fin des bombardements pour passer à l’assaut. L’ouvrage est enlevé dans la foulée mais, il reste encore des tourelles intactes : les 2 de l’objectif partiel no 2, celle du numéro 3. Par contre, il ne reste rien de l’objectif partiel no 341. Les bombardements effectués par les bombardiers moyens B-26 de la 42e escadre et par les bombardiers lourds B-17 ou B-24 de la 8e Air Force ont apporté un effet de masse, « mais il semble que ce soit surtout un effet de neutralisation plutôt qu’un effet de destruction ». Soumis à un tel tapis de bombes, les organisations défensives bougent même si elles ne sont pas détruites, les embrasures sont obstruées, les champs de tir obstrués, les communications détruites. Les hommes restent hébétés pendant plusieurs heures par la violence de l’attaque. Mais, les destructions des ouvrages défensifs eux-mêmes restent peu nombreuses malgré l’ampleur des moyens employés.
28De nouvelles armes sont utilisées. Du napalm est largué au moins à deux reprises : sur les ruines de Royan le 15 avril et le 19 avril par des P-47 de la 3e escadre dans les derniers combats de la pointe de Grave. Un procédé de bombardement sans visibilité est utilisé lors de l’assaut contre l’île d’Oléron : le Shoran américain qui utilise la même technique que l’Oboe britannique et qui permet des bombardements de « précision ». C’est la première fois qu’il est utilisé au cours des opérations. Enfin, les bombardiers de la 8e Air Force utilisent contre le fossé anti-char de la pointe de Grave des bombes radio-guidées Azon qui avaient déjà été testées à partir de l’été 1944 contre des ponts sur le théâtre européen42. L’emploi de ces nouvelles armes ou procédés permet aux aviateurs français de se familiariser avec ces techniques modernes et d’en évaluer l’efficacité globale.
La liaison avec les forces terrestres
29Tous les rapports précisent que le bombardement a été employé en liaison intime avec la manœuvre terrestre, tout d’abord en attaquant a priori les objectifs avant la manœuvre terrestre, et ensuite sur demande émanant soit des troupes au sol soit des avions d’observation qui survolent en permanence le champ de bataille. Dans cette liaison entre les forces terrestres deux éléments jouent un rôle essentiel :
deux PC avancés de la chasse équipés d’une voiture Cosher et d’un SCR-610 sont mis sur pied et accompagnent les grandes unités de première ligne. Grâce aux liaisons qu’ils entretiennent avec les avions d’observation et les avions en vol, ils sont capables de diriger les feux des bombardiers ou des chasseurs bombardiers vers tout objectif décelé. Le rapport sur les effets des bombardements affirme : « le chef du PC de chasse a dominé dans son secteur la manœuvre aérienne et, bien souvent, déterminé la manœuvre terrestre43 » ;
le deuxième élément est l’aviation d’observation avec les Fieseler qui a survolé le champ de bataille de la levée du jour à la tombée de la nuit. Elle a joué un rôle essentiel pour renseigner le commandant de l’opération sur la situation du champ de bataille.
30Cette étroite liaison entre les composantes terrestres et aériennes permet aux 50 000 hommes de la force d’assaut de venir à bout des 10 000 Allemands solidement retranchés à Royan et à la pointe de Grave en quatre jours d’opération avec des pertes limitées à 360 morts et 1 500 blessés. En face, les Allemands comptent environ 1 000 morts dont les deux tiers à la pointe de Grave, et plusieurs centaines de blessés44.
31L’ampleur des moyens aériens déployés a permis la réussite de l’opération grâce à l’imbrication des composantes terrestres et aériennes et à l’étroite coopération à tous les niveaux de commandement. Ce succès est dû à la parfaite assimilation par les aviateurs français des procédés anglo-saxons. On se souvient que Corniglion-Molinier a commandé le Lorraine alors engagé au sein de la Desert Air Force qui sous les ordres de Tedder élabore en premier les principes de la coopération terre-air. Les aviateurs tirent une légitime fierté de cette efficacité nouvelle de leur arme et en tirent des conclusions hardies :
« On peut […] se demander si le moment n’est pas venu de donner le commandement d’une opération, où les moyens aériens ont à jouer un rôle aussi important, à un officier d’aviation ou tout au moins de mettre un tel officier au poste de chef d’état-major du chef responsable. Le rendement général de l’opération en serait certainement accru45. »
32Au-delà de la réussite de l’opération de libération des poches de Royan et de la pointe du Grave, l’excellente coopération, à l’ouest, entre les Forces aériennes de l’Atlantique et l’armée du général de Larminat contraste avec la mésentente, à l’est, entre le général de Lattre qui commande la 1re armée française et le 1er corps aérien français du général Gérardot qui lui est affecté. Alors que les autorités américaines sont obligées d’intervenir au cours de l’hiver 1944-1945 dans la querelle entre les deux chefs militaires français, elles félicitent le général Corniglion-Molinier de la contribution des « vaillants pilotes » français. Le général Devers, qui commande le 6e groupe d’armées, écrit ainsi à Corniglion-Molinier :
« Les Forces aériennes de l’Atlantique ont gagné le respect des forces alliées pour leur courage et leur souplesse d’emploi et, avec les officiers et les hommes du 6e groupe d’armées, je suis fier de ce que ce vaillant groupement ait servi en coopération avec des éléments de mon commandement. Les exploits de votre aviation et des autres unités d’aviation sur le front de l’Ouest donnent la promesse qu’une puissante flotte aérienne française surgira prochainement46. »
⁂
33Ce succès est en grande partie l’œuvre du général Corniglion-Molinier. Mais, malgré les immenses services rendus, il demeure officier de réserve engagé pour la durée de la guerre et il est démobilisé en août 1946. Il poursuit ensuite une brillante carrière politique comme sénateur de la Seine, puis comme député des Alpes-Maritimes et occupe plusieurs postes ministériels sous la IVe République.
Notes de bas de page
1L’action des FAA a été étudiée très rapidement après la fin du conflit puisque le premier article date de 1946 (Antzer-Danger commandant, « La part de l’aviation dans la libération des poches de l’Atlantique », Revue historique des armées, 1946, no 2, p. 85-90). Deux autres publications décrivent assez complètement la constitution et les opérations menées par les FAA : Rivière Pierre, Les Forces aériennes de l’Atlantique (étude dactylographiée, s. d.) et Rouquette Marcel, « Les Forces aériennes de l’Atlantique », Revue historique des armées, 1987, no 3, p. 34-45. Enfin, les travaux de Jacques Mordal examinent en particulier les circonstances du bombardement de Royan au petit matin du 5 janvier 1945 par des unités du Bomber Command britannique tout d’abord sous forme d’un article (« Les poches de l’Atlantique et la tragédie de Royan », Revue historique des armées, no 4, 1961, p. 155-160) puis sous la forme d’un livre (Les poches de l’Atlantique, Paris, Les Presses de la Cité). Un article récent aborde sous une forme synthétique cet aspect : Villatoux Marie-Catherine, « Les bombardements de Royan (janvier et avril 1945) », dans Battesti Michèle et Facon Patrick, Les bombardements alliés sur la France durant la Seconde Guerre mondiale : stratégies, bilans matériels et humains, Cahiers du CEHD, no 37, 2009, p. 125-134. Il faut lire également à ce sujet les mémoires du général de Larminat qui conte comment s’est bâtie la version mettant en cause sa responsabilité dans le bombardement de Royan à partir du témoignage du capitaine de frégate Hubert Meyer publié en 1955 repris par Robert Aron dans son Histoire de la Libération (1959). Larminat Edgard de, Chroniques irrévérencieuses, Paris, Plon, 1962, p. 289-300. Pour une historiographie générale de la reprise des poches, cf. Weiss Stéphane, « Forces françaises de l’Ouest, forces françaises oubliées ? », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 253, 2014, p. 99-121.
2Les aspects aériens des opérations de libération des poches sont assez bien documentés. Les archives du département Air du Service historique de la Défense (SHD/Air) rassemblent dans sa sous-série 4D plusieurs cartons regroupant de très nombreux documents qui permettent de se faire une idée assez complète des opérations. Ils peuvent être complétés par les archives des unités regroupées dans la série G. On trouve également des informations complémentaires dans les dossiers personnels en particulier dans celui du général Corniglion-Molinier. Les fonds iconographiques recèlent plusieurs séries de photographies aériennes des poches et des ouvrages fortifiés qui les défendaient. J’ai exploité pour cette communication les dossiers d’objectifs qui ont été constitués pour les opérations de bombardement et un document exceptionnel, le Rapport sur les opérations de bombardement de la poche de Royan qui est – toutes proportions gardées – une sorte de Strategic Bombing Survey (la grande étude américaine sur les effets des bombardements alliés en Europe et au Japon) à la française qui examine les effets des bombardements aériens sur les défenses de la poche de Royan avec de nombreuses photos aériennes ou prises au sol.
3Archambault Claude, « TG 30, vers les poches de l’Atlantique », Avions, no 131, février 2004, p. 40-49, et mars 2004, p. 42.
4Larminat Edgard de, Chroniques irrévérencieuses, op. cit., p. 301.
5SHD/Air, 4D69, dépêche du général Corniglion-Molinier au général Royce au sujet de la défense du terrain de Cognac du 4 décembre 1944.
6SHD/Air, 4D69, Journal de marche des Forces aériennes de l’Atlantique, 15 juin 1945, p. 7.
7En novembre est également constitué le Groupement d’aviation des Alpes, cette fois rattaché au 1er corps aérien français, afin d’appuyer les forces qui tentent de déverrouiller les cols alpins solidement tenus par des forces allemandes.
8Rivière Pierre, Les Forces aériennes de l’Atlantique, étude dactylographiée, s. d., p. 7-13. Bibliothèque du SHD.
9Ehrengardt Christian-Jacques, « Le “Périgord” dans les poches », Aéro Journal, no 18, avril-mai 2001, p. 52-56.
10SHD/Air, Journal de marche des Forces aériennes de l’Atlantique, op. cit., p. 3.
11Craven Wesley Frank et Cate James Lea, The Army Air Forces in World War II: Plans and Early Operations, janvier 1939 à août 1942, United States Air Force, 1948, p. 597.
12Facon Patrick, « L’armée de l’air nouvelle : du corps expéditionnaire au projet d’Air Force française (1942-1945) », Revue historique des armées, 1992, 3, p. 77. L’auteur place les FAA sous l’autorité du 1er corps aérien, mais il s’agit vraisemblablement d’une erreur.
13Il a fait l’objet d’une biographie dans le cadre d’un travail universitaire : Riehl Axel, Étude pour une biographie de Corniglion-Molinier, maîtrise d’histoire contemporaine sous la direction de Régis Ladous, université Lyon III, 1996-1997.
14Durant les opérations, Corniglion-Molinier est sans doute sollicité par d’autres obligations que la libération des poches de l’Atlantique. Il reste vraisemblablement en contact avec l’entourage du général de Gaulle où figurent plusieurs aviateurs FAFL dont deux anciens chefs du Lorraine comme lui : le commandant Henry de Rancourt et le lieutenant-colonel Jacques Soufflet. Il est même à l’origine directe du recrutement de quatre hommes dans l’entourage du général de Gaulle (André Malraux, Claude Guy, Claude Mauriac et Henry Monnet). Cf. Lachaise Bernard, « L’entourage de Charles de Gaulle, président du GPRF à Paris (25 août 1944-21 janvier 1946) », Histoire@Politique, 2009/2, 8, p. 82.
15Les Mémoires d’Edmond Jouhaud, qui commandait une subdivision de la région aérienne de Bordeaux témoignent de la politisation extrême de la résistance dans le Sud-Ouest et de l’influence des communistes au cabinet de Charles Tillon. Il affirme notamment que le groupe « Patrie » mis sur pied par Fernand Grenier, commissaire à l’Air, était très politisé et effectuait avec ses Glenn Martin du transport d’armes « au profit quasi exclusif des unités communistes ». Jouhaud Edmond, La vie est un combat. Souvenirs : 1924-1944, Paris, Fayard, 1975, p. 301.
16SHD/Air, 4D66, ordre pour la transformation du groupe 1/18, 29 janvier 1945. 4D69, lettre du général Corniglion-Molinier au ministre de l’Air, 25 février 1945, et note no 1160/EM/1 de l’état-major des Forces aériennes de l’Atlantique, 25 février 1945.
17Ibid., ordre général no 6 du 27 février 1945.
18Ibid., dépêche no 1515/EM.1 du général Corniglion-Molinier au ministre de l’Air, 16 mars 1945.
19Ibid., rapport sur l’état d’esprit, 26 mai 1945.
20Ibid., Corniglion-Molinier, ordre général no 20, 15 juin 1945.
21SHD/Air, 4D66, compte rendu de la liaison effectuée à la 1re TAF (P) par le lcl Fayet à Vittel, 7 décembre 1944.
22SHD/Air, 4D69, Journal de marche des FAA, op. cit., p. 5.
23SHD/Air, 4D66, note sur la liaison effectuée par le général Royce auprès du général Bouscat, 12 décembre 1944.
24Journal de marche des FAA, op. cit., p. 28.
25Craven Wesley Frank et Cate James Lea, op. cit., p. 765.
26Larminat Edgard de, Chroniques irrévérencieuses, op. cit., p. 250.
27Journal de marche des FAA, op. cit., p. 18.
28SHD/Air, 4D66, détachement d’armée de l’Atlantique, note sur Indépendance, 2 mars 1945.
29SHD/Air, 4D69, note pour le commandant des forces françaises de l’Ouest, 5 mars 1945.
30On trouve son nom orthographié de différentes manières dans les archives. Il est probable que ce soit le même général qui ait inspecté les FAA à Cognac et Bordeaux le 27 janvier et dont le nom est orthographié « Thatler » dans le Journal de marche des FAA.
31SHD/Air, 4D66, inspection générale de l’armée de l’air, commandement des forces aériennes engagées, note verbale no 322/IGFAF/3.S du 7 mars 1945.
32Craven Wesley Frank et Cate James Lea, op. cit., p. 765.
33Journal de marche des FAA, op. cit., p. 30.
34SHD/Air, 4D66, dépêche no 922/DAAtl./EM.3 du général de Larminat au général Bouscat du 15 mars 1945.
35SHD/Air, 4D66, état-major général de la défense nationale, fiche relative à l’ordre de grandeur des besoins en aviation pour l’opération Indépendance, très secret, 20 mars 1945.
36Le Journal de marche mentionne le 11e Bomb Wing mais celui-ci opère dans le Pacifique avec des bombardiers lourds à la même époque. Il s’agit donc vraisemblablement de la 11e brigade de bombardement qui regroupe les 31e et 34e escadres de bombardement françaises et qui fait partie de la 42e Bomb Wing.
37Journal de marche des FAA, op. cit., p. 33-35.
38Craven Wesley Frank, Cate James Lea, op. cit., p. 780-782.
39Rouquette Marcel, « Les Forces aériennes de l’Atlantique », op. cit., p. 44.
40Journal de marche des FAA, op. cit., p. 41.
41Rapport sur les opérations de bombardement…, op. cit., p. 12.
42Ibid., p. 11-13.
43Ibid., p. 19.
44SHD/Air, 4D79, rapport sommaire sur les opérations, 5 mai 1945, p. 32-33.
45Rapport sur les opérations de bombardement…, op. cit., p. 18.
46Journal de marche des FFA, op. cit., p. 52.
Auteur
-
Jérôme de Lespinois
Université Paris-Sorbonne.
Jérôme de Lespinois est lieutenant-colonel de l’armée de l’air, docteur en histoire de l’université Paris-Sorbonne et membre de l’académie de l’air et de l’espace. Il est actuellement chef de la division études, prospective et publications du Centre des études, des réserves et des partenariats de l’armée de l’air (Paris). Il a notamment publié La bataille d’Angleterre (Tallandier, 2012) et a contribué aux ouvrages La Guerre monde, 1937-1947 sous la direction de Robert Frank et Alya Aglan (Gallimard, 2015) et Guerre et stratégie sous la direction de Stéphane Taillat, Joseph Henrotin et Olivier Schmitt (PUF, 2015). Il vient de publier avec Georges-Henri Soutou et Martin Motte La mesure de la force. Traité de stratégie de l’École de guerre (Taillandier, 2018).
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