Bécassine et Banania : destins croisés
p. 103-118
Texte intégral
« [Le Breton] appartenait à jamais à la race pittoresque et récréative qu’incar nait sous une autre peau cette autre rondeur, le Bon Nègre Banania. Bamboula Y a bon et Bécassine Ma doue beniguet, les deux lunes alternées de mon enfance, la noire, la blanche : au fond, je les imaginais assez bien mariés tous les deux, le négro et la brezonec, puis, nantis d’un petit pécule, tenanciers d’une de ces boutiques de plage où l’on débitait à la grosse du chouan-tire-bouchon et du mathurin à brûle-gueule1. »
Figure 1. – Banania 1953, publicité Bazaine

Figure 2. – Bécassine par Pinchon

1Ces lignes, extraites de Comment peut-on être Breton ? du Nantais Morvan Lebesque, ancien éditorialiste du Canard enchaîné, m’avaient frappé lors de la découverte de ce livre de 1969, dont on oublie généralement le sous-titre : Essai sur la démocratie française.
2Elles sont donc à l’origine d’une exposition intitulée « Bécassine-Banania : destins croisés », que j’ai présentée pour la première fois à l’occasion du festival « Fin de siècle à Johannesbourg », à Nantes en 1997. Précédée de deux autres expositions sur « l’image des Bretons » et « le Noir dans la presse du Blanc », elle est construite sur un principe simple, deux images qui se répondent, un Breton et un Noir africain mis en scène dans des situations comparables dans la presse illustrée française, du début du xixe siècle à nos jours. Loin de se limiter aux images habituelles d’arriération et de domination, ces rapprochements disent donc beaucoup du rapport à l’altérité dans la société française, mais aussi des stratégies choisies par ces « autres », extérieurs au modèle dominant, pour s’affirmer.
Figure 3. – L’Illustration, 1921

Figure 4. – Les Nouvelles illustrées, 1902

3Ce qui frappe tout d’abord dans la représentation du Breton ou du Noir africain dans la presse populaire parisienne, c’est la distance qui est mise entre le journaliste et son « objet d’étude ». C’est un « autre » qu’il convient d’étudier, et non d’abord, un membre de la communauté. Il ne s’agit jamais d’un échange ni d’une confrontation entre cultures, ce qui sous-entendrait une égalité, mais d’un collectage. Les images soulignent cette distance : représentation de la tête aux pieds de l’indigène, sur le principe d’une fiche anthropomorphique, images de l’autochtone face à la caméra (il est implicite qu’il n’en avait jamais vu) et à « l’explorateur ».
Figure 5. – Le Petit Parisien (supplément illustré), 1902

Figure 6. – Le Petit Parisien (supplément illustré), 1903

4Comparer le Noir africain, incarnant le colonisé, et le Breton, image du provincial, n’est pas le fruit du hasard. L’Afrique noire est bien la thématique dominante de notre imagerie coloniale, et le Breton a bénéficié d’un traitement spécifique dans la presse populaire française. Un tel parallèle ne serait pas possible entre l’Indochinois et le Provençal par exemple. Le Breton représente une aubaine particulière pour les dessinateurs, dans la mesure où coiffe et chupenn le rendent facilement reconnaissable ; ce qui n’est pas autant le cas pour un Auvergnat ou un Normand déambulant dans les rues de Paris.
5Contrairement à notre propre vision des imageries anciennes, toutes les représentations ne sont pas négatives dans la presse populaire du xixe siècle. Ainsi, le courant romantique jette-t-il un regard bienveillant sur cette altérité, dans la continuité de l’image du « bon sauvage » développée par J. -J. Rousseau. Dans leurs « paradis perdus », à l’écart des mutations rapides de la société française, Noirs et Bretons restent porteurs des valeurs des anciennes sociétés communautaires ; leurs sociétés immuables, d’une certaine manière « à l’équilibre », suscitent la nostalgie de tous ceux qui s’inquiètent des évolutions en cours.
Figure 7. – L’Univers illustré, 1860

Figure 8. – Le Monde illustré, 1867

6Ainsi, et c’est particulièrement frappant pour « l’imagerie bretonne », dans une presse populaire illustrée très majoritairement conservatrice, le Breton sera souvent présenté comme un héros de la résistance… aux inventaires ou à l’expulsion des congrégations. Et dans cette France de la Belle Époque qui s’oppose sur la séparation de l’Église et de l’État, le Breton sera de même voué aux gémonies dans la presse d’extrême-gauche, qui en fait « le peuple noir », la terre des bigots et des superstitions... Et l’africain devenu prêtre voit lui aussi ses traits se métamorphoser dans la presse populaire de la fin du xixe siècle : il peut dorénavant incarner la sagesse face à son visiteur blanc.
7À partir de la fin du xixe siècle, l’imagerie change. La représentation de l’indigène arriéré, qui a besoin d’être « civilisé », devient massivement dominante dans une France où mêmes les milieux conservateurs se convertissent aux vertus du progrès et de la science, une France convaincue de sa « mission » civilisatrice. La violence est dans le trait comme dans les propos et se décline également au cinéma. Devenu un immigré de l’intérieur, le paysan qui a rejoint les grands centres industriels urbains, et qui ne parle même pas obligatoirement français, n’est guère mieux loti : en 1914, Bécassine et Banania se retrouvent à Paris.
Figure 9. – Ciné-Miroir, édité par Le Petit Parisien, 22 avril 1934

Figure 10. – Le Film complet du mercredi, 16 juillet 1941.

8Ces sociétés arriérées, qui suscitaient initialement la curiosité, éveillent la peur de la sauvagerie. Leur côté morbide est souligné par les images nombreuses de culte des morts, ou par les faits divers les plus sanglants : des égorgeurs d’enfants, en Bretagne comme en Afrique ; des explorateurs jetés en pâture aux crocodiles en Afrique et des crimes brutaux en Bretagne ; des cannibales en Afrique et des naufrageurs en Bretagne.
Figure 11. – Le Petit Journal, 10 juin 1928

Figure 12. – Les Faits-divers illustrés, 30 août 1906

9De nombreux travaux ont souligné à quel point l’effort de colonisation, aux motivations tout d’abord économiques, avait besoin de se justifier par l’œuvre civilisatrice ; et comment l’imagerie aidait à souligner cette fonction, par la mise en scène des populations nécessiteuses attendant l’aide volontaire de la France généreuse. À la Belle Époque, ces images existent… non pas au Biafra, mais en pays bigouden ! La crise sardinière de 1903 déstructure l’économie du sud de la Bretagne et la presse populaire illustrée multiplie les représentations de distributions de soupe ou de pain aux enfants miséreux. La France est généreuse pour tous ses enfants ! En Afrique, l’effort porte sur la lutte contre la maladie du sommeil ou l’illettrisme,, les imageries de distribution d’aide alimentaire y attendront la fin du xxe siècle.
Figure 13. – La Croix illustrée, 18 juin 1905

Figure 14. – Le Petit Parisien, 1903

10La représentation du domestique contribue largement à souligner la situation d’infériorité économique et culturelle. La « bonne » est d’abord bretonne, tant les familles bourgeoises parisiennes prennent l’habitude de se « fournir » en Bretagne où les candidates au départ sont nombreuses, sans parler de l’excellente réputation des nourrices de la région de Saint-Brieuc. Mais les similitudes de traitement sont frappantes avec les domestiques des colons blancs. Ces publicités Byrhh des années 1930 sont ici explicites : les propriétaires au premier plan, l’Africain chargeant les caisses d’apéritifs et la Bretonne servant les verres sont à l’arrière de l’image.
Figure 15. – L’Illustration, 17 octobre 1936

Figure 16. – L’Illustration, 26 janvier 1935

Figure 17. – Village noir. Prière à la mosquée [Exposition de Nantes], carte postale, éditions J. Nozais, 1904

Figure 18. – Souvenir du village breton. Vue panoramique du village [Exposition de Nantes], carte postale non signée, 1910

11Mais quelle que soit la violence de certaines images, l’étude sur plus d’un siècle et demi des images provinciales et coloniales abonde pourtant dans le sens d’un système assimilateur non raciste, à la condition évidemment que l’étranger se fonde dans les valeurs d’un modèle culturel français indiscutable. Ainsi, l’exposition ne cherche pas à empiler les images d’arriération, mais s’intéresse tout autant aux changements d’images, de regard sur un « autre » dont l’assimilation semble être l’objectif final.
12« Bon chrétien » ; « bon soldat ». Voilà deux quasi-obligations pour obtenir la reconnaissance. Le sacrifice est apprécié pour entrer dans la communauté nationale, et l’imagerie ne lésine pas sur ses effets pour vanter l’héroïsme des soldats bretons ou africains. Aux régiments des tirailleurs sénégalais sacrifiés dans les offensives de 1917 répond le décompte des soldats bretons tués au front, deux fois plus nombreux que la moyenne nationale, la presse illustrée parisienne le souligne.
Figure 19. – Le Petit Journal, 6 mars 1910

Figure 20. – Supplément littéraire illustré du Petit Parisien, 1900

13S’il faut toujours rester prudent dans la lecture des images, on peut ainsi considérer que même les images les plus scandaleuses ne sont pas pour autant au service d’une idéologie raciste, puisqu’il existe en contrepoint des imageries positives des mêmes populations, dont on imagine toujours qu’elles sont capables d’évolution. Attention aussi aux raccourcis faciles : il ne peut être question de dresser un parallèle permanent entre le traitement du colonisé, qui a subi l’esclavage, et celle du Breton, dont il s’agit d’accélérer l’intégration dans la nouvelle société urbaine. Ainsi, il est facile d’accoler « villages africains » et « villages bretons », pourtant, quel rapport dans la démarche entre le village bas-breton des fêtes de Nantes, dont l’objectif était de rappeler la « bretonnité de la ville », et ces « zoos humains africains » allant de ville en ville comme les cirques et ménageries dont l’époque était friande ?
Figure 21. – Paris Match, 2 juillet 1955

Figure 22. – France Illustration, 28 juillet 1951

14De l’assimilation à l’affirmation, l’étude comparée des imageries bretonne et africaine offre encore d’intéressantes similitudes. Ainsi, on ne peut nier l’importance de l’activité sportive dans la modification du regard sur cet « autre », auquel on dénie à l’origine un réel droit à l’égalité. En France, les sportifs africains, notamment en athlétisme, vont dans les années 1940-1950 souvent porter l’espoir du sport français, contribuant à une meilleure intégration dans une communauté nationale encore empire colonial. En Bretagne, les cyclistes, vainqueurs réguliers du Tour de France, sont aussi porteurs d’images spécifiques, incarnant cette ténacité qui sied au caractère breton.
Figure 23. – Qui ? Détective, 1951

Figure 24. – But club, Le Miroir des Sports, 1955

15Si le sport est à mi-chemin entre assimilation et affirmation, les arts sont le lieu clef de l’affirmation de l’altérité. Dans le domaine de la musique, les similitudes sont évidentes, y compris dans la chronologie. Terres de musiciens, Bretagne et Afrique sont traitées de manières fort proches. Les premières images tiennent de l’exotisme et de la découverte de ces paradis perdus, où retentissent kora ou biniou, lors de fêtes communautaires régulièrement représentées. La Belle Époque et les années 1920 sont le temps du folklore et des scènes parisiennes, des chansonnettes de Botrel dans son propre cabaret, au triomphe de Joséphine Baker et de sa ceinture de bananes dans la revue Nègre. La réelle reconnaissance attendra le dernier tiers du xxe siècle. D’Alan Stivell à Fela, chacun affirme son identité musicale, ouvre la voie à des rencontres et des métissages permanents.
Figure 25. – La Vie parisienne, 1931

Figure 26. – Fémina, 15 février 1903

16Autre enjeu pour les pouvoirs en place, confirmer le légitimisme des populations locales : les images se renvoient les unes aux autres, dans cette liesse populaire, systématiquement reproduite, qui se doit d’accompagner le président de la République en voyage officiel. Mise en scène logique concernant les voyages africains où il s’agit de faire oublier les résistances à la colonisation qui se manifestèrent, comme au Dahomey, où Behanzin refusa de se soumettre. Mais ce besoin de représentation peut surprendre par rapport à la Bretagne. Pourtant, on peut lire en 1896, dans Le Petit Journal :
« Le président de la République vient de faire en Bretagne un voyage quasi triomphal. Partout, il a recueilli des témoignages de vive sympathie dans une région où parfois on se montre rétif aux idées modernes. Cette tournée a donc eu une véritable importance du point de vue de notre politique intérieure, les Bretons ont confirmé leur loyalisme ainsi que leur dévouement à la France et à la République. »
Figure 27. – Paris Match, 6 septembre 1958

Figure 28. – Le Petit Journal, 23 août 1896

17Le souvenir du chouan ne s’est pas encore dissipé !
Figure 29. – Regards, 1957

Figure 30. – Paris Match, 15 mai 1976

18De l’affirmation culturelle à l’affirmation politique, les années 1960 sont une période clé, où les revendications autonomistes inquiètent le pouvoir en place. Bretagne/Afrique… si les parallèles sont souvent excessifs, ils sont néanmoins utilisés, surtout quand les mouvements autonomistes ou d’extrême gauche développent leurs revendications sur le thème des « colonies intérieures ». Ainsi en avril 1968, Le Nouvel Observateur évoque avec une certaine sympathie les attentats du FLB en titrant sur les « fellaghas bretons » ! Adsav Breizh (« Le relèvement de la Bretagne »), s’exclame ainsi, en langue bretonne, Paris Match au début des années 1970 ; alors que, quelques années auparavant, la revue communiste Regard évoquait, elle, « l’Afrique en marche ».
Figure 31. – Talents, octobre 1996

19Ce parcours comparé semble utile pour rappeler à quel point notre modèle culturel a, pendant un siècle et demi, été fondé sur la négation, voire la lutte contre toute altérité culturelle collective sur le territoire national, qu’il fût métropolitain ou colonial. La violence de la mise en scène de l’arriération de ces « autres », pourtant membres de la communauté nationale, fut grande, exacerbée par les conflits politiques et religieux de la France du xixe siècle et la mutation, au début du xxe siècle, de société rurale à société urbaine.
20Engagé mais cherchant à éviter un propos trop caricatural, notamment en ne confortant pas une approche « victimaire » des Bretons sur leur propre image, par trop réduite à Bécassine, cette exposition pose d’abord la question de la difficulté d’appréhension de la différence dans une société française durablement marquée par une idéologie assimilatrice. Convaincu que c’est sur cette idéologie que s’appuient les extrémismes politiques français, il s’agit de participer à une meilleure prise de conscience de cette histoire, pour la dépasser, et définir un nouveau modèle du « vivre ensemble », plus ouvert aux différences, tant nos sociétés ont évolué, notamment dans les affirmations des identités culturelles, un progrès humain dont l’exposition retrace aussi un peu les étapes.
Notes de bas de page
1Lebesque M., Comment peut-on être breton ? Essai sur la démocratie française, Paris, Le Seuil, 1969, p. 37.
Auteur
-
Ronan Dantec
Ronan Dantec a dirigé ExpoNantes, une structure de location et de créations d’expositions de 1990 à 2011. « Bécassine-Banania : destins croisés » est l’une de ses créations. Il est l’auteur aux éditions Ouest-France de plusieurs livres, dont Les Bretons dans la presse populaire illustrée (2001) et Bretagnes du xxe siècle (2010).
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