Conclusion de la première partie
p. 89-90
Texte intégral
1D’après les textes latins que nous avons examinés, il existe bien plusieurs types de beauté, qui n’opposent pas tant les sexes que les statuts et les genres : beauté « à la grecque » des personnages de la fiction bucolique ou épique, mais aussi du puer servile ; beauté honorable de la matrona ou du citoyen, qui savent se mouvoir et marcher en manifestant toutes les vertus sociales et morales nécessaires : pudor, uerecundia, constantia ; dignitas de l’homme de bien, dont le corps et l’allure manifestent l’honorabilité.
2En dehors de la fiction, le modèle de la beauté ne semble pas être, comme dans le monde grec, la beauté divine : là où les corps parfumés des dieux, richement vêtus, tels qu’ils apparaissent dans la poésie épique en particulier, servent de référence à toute beauté humaine, dans le monde romain, c’est par la maiestas et la grauitas que des mortels peuvent ressembler à des divinités, ou plutôt à leurs effigies, si l’on en croit la description par Tite-Live des Gaulois admirant les vieux magistrats romains assis sans bouger dans leurs atria, en 390 avant J.-C. Des statues divines ces hommes ont aussi la grandeur physique, un ornatus (costume) qui permet de les identifier, ainsi que l’immobilité.
3Pourtant, en dehors de ce cas spécifique, puisque les hommes vivants ne sont pas des statues, c’est le mouvement qui permet d’évaluer la conformité au code de valeurs qui régit la vie en société, qu’il s’agisse du cadre privé du banquet ou de la vie publique : la démarche et la gestuelle du citoyen honorable qui préserve sa dignitas ne doivent être marquées ni par l’agitation, la précipitation, ni par la lenteur ; elles ne doivent l’assimiler ni à un esclave, ni à un paysan (rusticus) ni à un efféminé (mollis). Sur ce point, l’étude des textes que nous avons menée met au jour un réseau métaphorique qui oppose la mollitia à la duritia, à la grauitas, à la firmitas en particulier, mais aussi qui distingue tout ce qui relève de la ligne brisée ou ondulante (ce qui est fractus) de ce qui est droit (rectus). Dans l’évaluation du corps et de ses mouvements, le plan physique et le plan moral sont constamment entremêlés.
4La dignitas, qui est faite à la fois de forma (bel aspect physique) et de prestige social, produit un effet de recommandation (commendatio) : la beauté digne recommande ceux qui la détiennent à ceux qui la voient et qui l’évaluent1. Outre l’expression du visage et les gestes, elle passe aussi par un bon usage du langage et de la voix, qui doivent s’accorder avec l’image physique ; sinon, la commendatio risque d’être ruinée par la prise de parole. On rencontre ici l’idée de la norme comme attente et de sa transgression comme déception de cette attente2.
5Les critères proprement physiques de cette beauté honorable dont nous, Modernes, attendrions sans doute le détail, sont finalement peu explicités. Ce qui importe surtout, dans les textes anciens, ce sont les idées de mesure (modus), mesure qui s’oppose à l’excès – excès de poids, excès de gestes, excès de modulations de la voix –, et de convenable (decus, decor) : un corps digne et beau ne répond pas à une liste exhaustive de caractéristiques ni à des valeurs chiffrées, mais il est surtout évalué selon une impression générale3, qui doit manifester des qualités physiques autant que des vertus morales, et selon son adéquation au contexte. Ce qui compte autant, et peut-être plus, que la bonne composition du corps, l’équilibre et l’accord de ses différentes parties, c’est le fait que l’aspect physique soit en accord avec le statut, le rang, les qualités morales et la conduite.
6Enfin, la dignitas et le decus d’un individu ne peuvent être évalués séparément de l’ensemble formé par le corps, le teint et l’expression du visage, les vêtements, l’allure, la mise, en un mot, l’habitus. C’est ce à quoi nous allons nous attacher maintenant.
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