Chapitre III. Au commencement était Bordeaux
p. 53-67
Texte intégral
1Tout avait pourtant bien commencé. En 1672, Louis XIV lance ses troupes à l’assaut de la petite Hollande et la traversée du Rhin, cette année-là, célébrée plus tard par les peintres et encore de nos jours par les armées de la République quand elles entonnent les Dragons de Noailles, apparaît comme le symbole de cette puissance française qui est, pour le roi, l’instrument premier de cette gloire qui lui tient tant à cœur. Mais les choses se passent rarement comme prévu. Rapidement, les Hollandais bloquent l’avance française en noyant le plat pays qui est le leur, mettent à la tête de leur petit État un chef redoutable – Guillaume d’Orange – et embauchent dans la guerre leurs ennemis de naguère, les Habsbourg de Vienne et de Madrid. Et voici comment la France se trouve prise dans une guerre européenne plus proche par son ampleur de ce qu’elle avait connu de 1635 à 1659 que de la glorieuse mais petite guerre de Dévolution (1667-1668). En 1673 et 1674, il faut donc à la fois trouver les moyens financiers de mener une guerre coûteuse et s’assurer que le front intérieur ne cédera pas. Car les hommes qui sont aux affaires, que ce soit le roi ou ses ministres, vivent avec le souvenir des années de guerre qui ont été celles, non sans lien, de tant de fureurs, en même temps que celles de leur apprentissage politique. Pour éviter les contestations, on tente de museler les parlements ce qui s’impose d’autant plus qu’on crée de nouveaux impôts. Parmi eux, trois resteront célèbres : une taxe sur la vaisselle d’étain qui doit être marquée, une autre sur les papiers officiels qui doivent être timbrés et une dernière sur le tabac dont la vente doit faire l’objet d’un monopole. Des étincelles paraissent ici ou là et Colbert se croit obligé d’écrire pour menacer les brouillons, comme dans cette lettre adressée en 1674 à l’intendant du Limousin :
« Vous devez être assuré, et le rendre même public dans la province, que le roi tient toujours, à vingt lieues aux environs de Paris, une armée de vingt mille hommes pour marcher dans toutes les provinces où il paraîtra du soulèvement pour punir avec éclat et donner un exemple à tous les peuples de l’obéissance qu’ils doivent à Sa Majesté1. »
2On a parfois considéré cette phrase comme un manifeste de l’absolutisme en marche. La suite tendrait plutôt à montrer qu’il s’agit d’une formule de circonstances, destinée à impressionner et qui traduit sans doute moins la force du plus grand roi du monde que les inquiétudes de son ministre.
Fureurs bordelaises2
3Bordeaux en 1675 est peuplée de près de 50 000 habitants. Elle a connu de grandes révoltes par le passé, depuis les Pitauds jusqu’à la Fronde. Ce n’est donc pas une ville qui a la réputation d’être calme. Lors de la Fronde, elle a été le théâtre d’un mouvement radical, l’Ormée, dont la défaite peut nourrir un ressentiment durable chez des habitants qui ont cru alors pouvoir changer bien des choses. Jusqu’à la fin des années 1650, des troubles antifiscaux parsèment la chronique locale. Après 1661, le mécontentement reste vif, alimenté par les désagréments causés par la reconstruction de la citadelle de Château-Trompette et les mesures fiscales liées à une politique de réduction des dettes municipales. Avec les besoins financiers nés de la guerre de Hollande, les tensions s’accroissent et à deux reprises apparaissent des placards menaçant de mort les « partisans » locaux. En mai 1674, en réponse aux inquiétudes exprimées par l’intendant, Colbert prend sa plume pour menacer la ville en lui rappelant au passage sa longue et tumultueuse histoire :
« Nous sommes nés sous le plus grand roi qui ait jamais porté sceptre […] pendant cet été il sera perpétuellement à la tête de son armée faisant des actions qui étonneront toute la postérité. Si dans ce temps une ville comme Bordeaux faisait connaître le moindre mouvement de sédition, elle porterait très assurément le souvenir de sa mauvaise volonté plus longtemps qu’elle ne l’a fait sous le règne de Henri II3. »
4C’est dans ce contexte tendu, mais pas plus qu’ailleurs, qu’une anicroche anodine survient au sortir de l’hiver 1675 à propos de la marque que les commis doivent poser sur la vaisselle d’étain dans les ateliers des nombreux pintiers que compte cette ville. L’affaire est au fond emblématique des chemins tortueux par lesquels une querelle devient révolte. Le 6 mars, un incident éclate entre des commis et des artisans. Le duc d’Albret, gouverneur de Guyenne, se fait bientôt l’avocat des « pauvres » pintiers et écrit le 25 mars à Colbert pour proposer un arrangement. Le lendemain de cet envoi, au même endroit que vingt jours plus tôt, de nouveaux troubles surgissent pourtant entre des femmes et des commis de la taxe. On peut émettre l’hypothèse que la colère populaire est liée à la présence de ces individus juste après l’initiative de d’Albret qui a pu donner l’impression que l’affaire était en cours de traitement en haut lieu et qu’il fallait attendre. L’intervention – apparemment pacifique – des autorités ainsi que la pluie dispersent les mécontents. Le lendemain, la municipalité – la « jurade » – est avertie que le soir même, des artisans ont prévu de se réunir pour envisager une nouvelle action contre les commis. Prudemment, mais pas au point de renoncer – ce qui renseigne sur la faiblesse des signaux reçus –, il est décidé que les commis poursuivront leur travail accompagné d’une escouade armée et de jurats. Malgré cette présence, ou peut-être à cause d’elle, les commis se trouvent vite assiégés dans l’atelier d’un des pintiers de la rue du Loup, à l’endroit même où des tensions ont surgi dans les jours précédents. On peut imaginer les sentiments de cette foule non impartiale observatrice du rapport de force qui se joue chez un artisan qui a auparavant refusé la marque. C’est jour de marché à Bordeaux et ce détail a son importance : l’amas de femmes et d’hommes à quelques rues de là pour des raisons commerciales se déplace alors vers l’atelier, et, brandissant pierres et bâtons, crie « vive le roi sans la gabelle ». Les commis, aidés des hommes d’armes censés les protéger, tentent alors de se replier vers l’hôtel de ville. C’est alors que le drame fatal survient : le chevalier du guet tue un tonnelier, signe au passage que les pintiers ont des alliés dans le vaste monde des travailleurs manuels. C’est l’étincelle.
5Les conséquences du premier mort de cette crise sont considérables. Comme une traînée de poudre, le bruit de coups de feu et l’annonce de la mort d’un homme se répandent de rues en rues jusqu’au populeux quartier Saint-Michel. La révolte change d’allure : accourent alors des hommes armés d’épées et de fusils, que certains décrivent déboulant au son du tambour et la bannière flottant au vent. On retrouve ici le phénomène de rescousse, ressort classique de bien des mobilisations. En un temps record, on est clairement passé d’une révolte informelle à coups de bâtons et de pierres à une insurrection aux allures martiales de la milice bourgeoise. Comment expliquer que l’étincelle ait si bien pris ? Les Bordelais avaient assurément une certaine habitude des révoltes mais ils n’ont rien entrepris de grand depuis plus de vingt ans. Cependant, il y a fort à parier que les exploits des pères et des oncles sont connus et commentés, et que, chemin faisant, les enfants des héros de naguère considèrent comme normal de courir dans les rues les armes à la main pour parer à quelque danger. Mais il y a probablement plus. En effet, comme l’avait fait remarquer un fin observateur de la situation locale, cette société urbaine – comme toute une large partie de la France de l’Ouest – est alors armée et prête au combat pour le meilleur comme pour le pire. C’est ici que l’on retrouve les Hollandais et leurs projets de descentes sur les côtes françaises. L’année 1674, on l’a dit, a même été celle d’une « grande peur » qui a saisi toute la façade atlantique, non sans raison4. Après avoir envisagé un débarquement en Normandie, les Bataves mirent les voiles sur le golfe de Gascogne où ils attaquent Noirmoutier, Groix et surtout Belle-Isle, dont ils ne peuvent arracher la citadelle. L’idée de prendre Brest, Rochefort ou Bordeaux relevait du possible. En somme, à Bordeaux comme ailleurs, en 1675, les structures de mobilisation sont prêtes à l’action. La hausse des exigences fiscales et les peurs d’une attaque étrangère, mais peut-être aussi l’approche de la soudure, créent les conditions d’une mise sous tension d’une société pour qui la prise d’armes à des fins défensives relève non seulement du possible, mais aussi du normal.
6Au son des cloches, les émeutiers se dirigent alors vers des cibles bien identifiées. L’hôtel de ville, où les commis ont fini par trouver refuge, est assiégé. Deux importants marchands d’étain suspectés d’être des traîtres pour avoir accepté la marque et sans doute aussi d’être des enrichis sont visés et leurs marchandises jetées dans la Garonne. Les révoltés ne prennent donc apparemment rien pour eux : ils cherchent à rétablir un ordre juste, non à s’enrichir de manière crapuleuse. Diverses maisons occupées par des agents du fisc sont au moins menacées. Un homme qui aurait refusé de crier « vive le roi sans la gabelle » est assommé et son corps traîné de lieu de pouvoir en lieu de pouvoir. Après avoir reçu cent coups de couteau devant l’hôtel de l’intendant, son cadavre est transporté dans le carrosse d’un financier aussi riche que détesté. Là, dans la cour de l’hôtel de cet ancien marchand naguère frondeur et qui, rallié à l’État de finances, a tout du traître à la communauté civique, le sinistre attelage est brûlé avec les biens réputés mal acquis du propriétaire qui a eu juste le temps de fuir sa maison, réputée la plus belle de Bordeaux.
7Face à ce brusque déferlement de violences, les autorités tentent de réagir. Une sortie de la garnison stationnée dans le Château-Trompette, citadelle qui protège autant Bordeaux qu’elle la surveille, aboutit à la mort de quelques émeutiers. Huit sont aussi faits prisonniers. Mais ce n’est qu’une victoire tactique et force est de reconnaître que la ville est largement hors de contrôle au soir du 27 mars. Le lendemain, le parlement lance une de ces flèches de papier dont il a le secret et dont l’effet est à peu près nul : son appel à ne pas s’attrouper sans ordre est inaudible. Devant le palais de justice, les émeutiers réclament les prisonniers de la veille et la mise à terre d’une série d’impôts nouveaux, locaux et royaux, dont, bien sûr, la taxe sur l’étain, mais aussi celle sur le papier timbré et la fin du monopole du tabac. En fait, le rapport de force est clairement en faveur de ceux qui tiennent le pavé et contrôlent les compagnies de la milice bourgeoise. Les « gens sages » se terrent. Preuve de la faiblesse des notables, un conseiller au parlement est tué pour avoir voulu ramener au calme les émeutiers. Le même jour, trois autres magistrats sont pris en otage afin d’exiger la libération des prisonniers.
8Dès lors, les reculs s’enchaînent. Les prisonniers sont relâchés dès le 28. Le 29, d’Albret se rend devant l’église Saint-Michel puis devant l’église Sainte-Croix où l’attendent les émeutiers qui lui font part de leurs doléances en matière fiscale, en prévenant bien que si elles ne sont pas satisfaites, la colère du peuple s’abattra sur la ville. D’Albret se rend ensuite au parlement qui rédige un arrêt en forme de demande au roi d’amnistier les émeutiers et qui sursoit « sous le bon plaisir du roi » au prélèvement de toute une série d’impôts. Le peuple se calme. Il estime avoir gagné, même si chacun, à Bordeaux, sait qu’on doit attendre l’approbation du roi.
Le roi recule et les Hollandais rôdent
9Un des observateurs locaux de cette déroute de l’État de finances note alors que s’il serait assurément selon lui de bonne politique de céder, il craint en revanche « qu’à la cour on ne soit pas dans ce sentiment ». Bel exemple d’intériorisation des signaux de dureté politique envoyés depuis le sommet de l’État. C’est pourtant le contraire qui se produit. Dans les premiers jours d’avril, la décision royale d’amnistier les Bordelais arrive. Ainsi les coupables des crimes commis ne seront pas inquiétés. Il est à noter que le texte ne dit habilement mot des impôts, ce qui permet de ménager l’avenir, tout en espérant calmer la population. De fait, la reprise du prélèvement fiscal des impôts contestés n’est pas demandée. À en croire les feux de joie et les « vive le roi » qui montent dans le ciel bordelais, cette annonce est considérée comme un succès par les habitants. Pour les révoltés de la veille, encore pénétrés de la vieille idée consistant à considérer que le roi est bon et ses ministres méchants, la victoire est juste et légitime. Mais il y a plus. Car la prudence du ministère se voit aussi à la décision, au même moment, de diriger quelques troupes à Blaye, Libourne et Bazas, mais aussi de renforcer la garnison du Château-Trompette. Des frégates sont aussi placées dans l’estuaire de la Gironde. Il s’agit ce faisant d’organiser une sorte de siège de Bordeaux, mais comme à distance, pour parer à une éventuelle reprise des troubles dans la ville – car l’amnistie est suspendue à la condition que le calme y demeure – ou pour éteindre une étincelle qui paraîtrait dans la région.
10Comment comprendre la politique royale ? À l’évidence, ce recul inattendu de Louis XIV face à la rue bordelaise est tactique et dès que les temps seront favorables, on saura imposer l’ordre fiscal. Mais dans l’immédiat, comment expliquer cette prudence ? On a vu plus haut que le pouvoir sait composer. D’ailleurs, comme un signe que ses menaces antérieures étaient des proclamations plus incitatives que programmatiques, Colbert, peu avant, a demandé aux commis du papier timbré de faire profil bas à Bayonne, pour « ne rien émouvoir ». Dans les jours qui suivent la révolte proprement dite, de nouvelles étincelles montrent d’ailleurs que l’incendie bordelais peut repartir. Surtout, il y a la claire conscience que le rapport de force est en défaveur des forces de l’ordre monarchique. Le moment est en effet particulièrement peu propice au déploiement de l’armée puisqu’il correspond au début de la campagne militaire et que l’urgence est à la reprise de la lutte, dans un contexte bien moins assuré qu’il était trois ans plus tôt. Appliquant en somme la base des principes du maintien de l’ordre, Louis XIV et son gouvernement cherchent à calmer la bête avant de la frapper au moment opportun. Louvois a résumé le sens de ce qui était espéré :
« empêcher que l’amnistie que Sa Majesté vient d’accorder aux séditieux de Bordeaux ne donnât lieu au reste de la province de croire qu’on peut tout entreprendre impunément5 ».
11Calmer les Bordelais, mais envoyer un signal que la capitale de la Guyenne est une exception, et non un modèle à suivre, tel est l’objectif. Sur cette politique prudente plane aussi l’ombre de la guerre et des projets d’intervention des Hollandais et Espagnols sur le sol français lui-même6. Rien de bien surprenant en l’espèce : susciter des oppositions armées dans le royaume de son ennemi fait partie de la guerre. L’année précédente, la France a d’ailleurs connu une dangereuse conjuration impliquant un membre de la famille de Rohan. La Normandie devait se soulever et les Hollandais y débarquer. Non sans lien, un aventurier huguenot du nom de Sardan était parvenu à convaincre les ennemis de la France de la possibilité d’un vaste soulèvement de la Bretagne à la Provence en passant par la Guyenne. Parmi ses plans d’action, il y avait un projet de prendre Bordeaux. Ajoutons à cela que d’Audijos, l’homme des Invisibles de Chalosse, continue ses menées dans les Pyrénées et que le Roussillon a récemment connu des conjurations sécessionnistes. C’est en raison de ce contexte que Colbert fait profil bas à Bayonne ; c’est aussi en partie pour cela qu’on en fait de même à Bordeaux et que l’on place quelques troupes autour de cette ville afin d’éviter qu’une jonction s’effectue. Le diplomate Courtin a en 1674 parfaitement résumé la situation :
« Comme le roi sera puissamment attaqué au dehors, il ne pourra exercer son autorité que faiblement dedans7. »
12Mieux, dans une lettre adressée par les autorités bordelaises qui arrive le 3 ou le 4 avril à la cour – et sachant que l’amnistie royale est datée du 3 avril – il est fait état d’« une gazette imprimée en Hollande du 22e mars [qui] parle d’un désordre arrivé à Bordeaux comme s’ils avaient prévu l’avenir ». Est-ce une rumeur ? Le document n’a en effet jamais été retrouvé, mais l’idée du complot est alors d’autant plus facile à admettre qu’une opinion courante veut que le peuple ne peut faire de grandes choses sans le soutien de personnages importants avançant plus ou moins masqués. Louvois, qui entretient un réseau d’espions, sait d’ailleurs bientôt que des députés de Bordeaux se trouvent, dès début avril, à La Haye en vue d’y négocier une aide militaire. En août encore, « des gens de Guyenne » sont signalés en Hollande. Qui sont-ils ? Des protestants mécontents ? Des vétérans de l’Ormée ? Des imposteurs ? Le voile du secret n’a pas à ce jour été soulevé.
Le retour raté des Croquants
13La crainte de Louvois de voir l’exemple de Bordeaux suivi n’est pas une chimère. Très vite en effet, ce Sud-Ouest qui a tant de fois levé les fourches s’agite. La rue gronde bientôt à Périgueux. À Agen, le fermier du papier timbré est menacé. À Pau, on lui tire dessus. À Toulouse, des billets séditieux circulent. Plus au sud, dans la vallée d’Ossau, les commis du contrôle des exploits doivent cesser leurs activités. Voilà pour le seul mois d’avril. Puis, le 3 et 4 mai, à Bergerac, survient une importante secousse secondaire8. Déjà fin avril, note l’intendant, « les habitants demandent hautement de jouir des mêmes exemptions qu’on a accordées à ceux de Bordeaux ». Tout est dit : ce que veulent les sujets de Sa Majesté, et on en verra plus loin d’autres exemples, c’est de se voir accorder les mêmes privilèges que ceux obtenus les armes à la main par les Bordelais. Début mai, sans qu’on sache ce que fut l’étincelle, c’est l’explosion : la populace, femmes en tête, s’en prend au bureau local du papier timbré et à celui du contrôle des exploits, puis fouille des couvents où les gabeleurs sont réputés cachés. Comme à Bordeaux, la foule menace des pires exactions les autorités si elles ne proclament pas l’abolition de la taxe sur le papier et le contrôle des exploits. Et, comme à Bordeaux, lesdites autorités cèdent.
14Au-delà du cas de Bergerac, c’est en fait tout une partie du Sud-Ouest qui continue à s’agiter entre mai et juin. À Périgueux, la rumeur court que l’arrêt du parlement de Bordeaux a valeur pour toute la province. Le commis du papier timbré préfère s’enfuir. Début juin, la révolte touche La Réole et peu s’en faut que le domestique d’un parlementaire et qu’un abbé ne soient victimes de la vindicte populaire. Fait remarquable : la révolte tend à gagner les campagnes. À Gardonne, modeste localité des bords de la Dordogne, des registres du contrôle des exploits sont brûlés le 8 mai. Quelques jours plus tôt, à quelques kilomètres en aval, 300 à 400 paysans s’assemblent devant Sainte-Foy-la-Grande. Début juin, ce sont encore des ruraux qui brûlent du papier timbré à Monségur. À peu près au même moment, les autorités locales de Marmande parviennent à empêcher que peuple citadin et peuple rural ne mènent une action commune sur laquelle on ne sait presque rien. La contestation prend un tour spectaculaire dans l’ombrageuse vicomté de Turenne, où, comme au bon vieux temps des révoltes du temps des cardinaux-ministres, paysans et consuls se dressent de concert au son du tocsin et du tambour.
15Face à cette épidémie contestatrice, les représentants du roi choisissent de réagir avec détermination, forts de l’appui des troupes stationnées dans la région. Dès qu’il apprend la nouvelle de la révolte de Bergerac, l’intendant s’y précipite avec des soldats. Effrayés à l’idée d’avoir à subir la soldatesque venant punir tant la populace coupable de révolte que les notables coupables de faiblesse, les autorités bergeracoises arrêtent elles-mêmes des coupables et, en lien avec l’intendant, condamnent sans trembler : deux hommes sont pendus, un autre envoyé aux galères et deux femmes sont fustigées et bannies. À La Réole, l’intervention rapide des gardes du duc d’Albret permet l’arrestation de onze personnes avec l’aide, là aussi, des notables locaux. Le même schéma se retrouve à Monségur où quatre arrestations ont lieu. À Marmande, le mérite du désamorçage de l’émeute est dû aux seules autorités locales. Partout, les notables locaux ont choisi leur camp, et c’est celui de l ‘ ordre monarchique. Seule la vicomté de Turenne semble garder son statut privilégié. Encore faut-il relativiser cette singularité car en fait, en maints endroits du Sud-Ouest, par prudence, la distribution du papier timbré est interrompue. La politique répressive de rétablissement de l’ordre a au fond été servie par la modération fiscale. Et c’est ainsi que l’année 1675 ne fut pas celle d’une nouvelle révolte croquante.
Bordeaux bouge encore
16Pendant ce temps-là, à Bordeaux, le calme n’est qu’apparent et plusieurs incidents montrent que tout peut bien repartir. L’un d’eux conduit, en juin, à l’arrestation de deux insolents que le parlement envoie aux galères, signe que les autorités reprennent un peu de force. Il faut dire aussi que chaque Bordelais sait pertinemment qu’en cas de rechute, le roi tiendra sa promesse de punir rudement. Et comme si de rien n’était, fin mai, la ville se met en fête pour accueillir le duc du Maine de passage vers les eaux de Barèges. Sa gouvernante, madame de Maintenon, probablement pas dupe, note :
« On nous accueille partout comme le roi, mais il faut reconnaître que la Guyenne se distingue9. »
17Louis XIV ne l’est pas moins qui évoque
« avec plaisir le grand accueil qui avait été fait à Bordeaux à M. le duc du Maine et la joie que le peuple témoigna de le voir, bien différente des mouvements où il était naguère et comme marquant son repentir10 ».
18Tout cela n’est en réalité qu’un décor qui masque mal une ville qui reste sous tension, comme le montrent de menaçants placards apparus en juin. Et quand, le 16 août, des artisans découvrent que l’on charge nuitamment sur des bateaux des sacs de papier timbré, c’est l’émeute, portée par la conviction que la maltôte est de retour et que le pauvre peuple de Bordeaux est trahi. Un bateau est brûlé et au moins un des bateliers tué. Le tocsin sonne, l’hôtel de ville est assiégé. Retour au mois de mars ? Pas vraiment. Les autorités, cette fois, réagissent avec force et célérité. Des combats font rage et une quinzaine de morts est à déplorer. La différence par rapport à mars est l’intervention de troupes réglées mieux employées et plus nombreuses, ainsi qu’une plus grande détermination des autorités mais aussi l’attitude d’une partie des habitants qui constituent les compagnies miliciennes et qui savent que toute reprise du soulèvement sera durement punie par le roi. Même les gens du tumultueux quartier Saint-Michel font savoir qu’ils n’ont rien à voir avec cette aventure. Il n’est donc pas sûr que les émeutiers aient été très nombreux, ou en tout cas aussi nombreux que ce qu’ils étaient en mars. La peur de perdre les avantages acquis au printemps apparaît alors comme le meilleur argument des forces de l’ordre.
19Illustration de ce changement d’ambiance, très vite, seize personnes sont arrêtées. Trois d’entre elles sont aussitôt pendues. Dans le faubourg d’outre-fleuve de la Bastide un homme est aussi roué. À cela s’ajoutent une condamnation aux galères et deux bannissements. Comme à Bergerac quelques mois plus tôt, cet empressement à sévir s’explique par la crainte de la colère royale : si on ne fait pas localement la preuve que l’on est capable de rétablir l’ordre, la ville en tant que corps politique sera considérée comme coupable et ses élites comme complice. Peur des châtiments et peur de perdre les enviables acquis de mars constituent de puissants antidotes aux fureurs. Mais tout cela ne doit cependant pas impressionner outre-mesure. Deux des pendus sont des maçons du Limousin : sans doute est-il moins risqué de s’en prendre à des étrangers peu ou mal intégrés. Quant au troisième larron mis à la corde, les autorités ne prennent que peu de risques puisqu’il a été livré par les habitants de Saint-Michel, qui l’ont déjà en somme déjà condamné. Ainsi s’achève la, ou plutôt les révoltes du Papier timbré à Bordeaux, qui étaient au départ une révolte contre la marque sur la vaisselle d’étain.
***
20À ce stade, deux choses peuvent être relevées. La première est que la révolte du Papier timbré, dans cette phase initiale, apparaît comme plébéienne. Partout, s’agitent des artisans, des paysans, le cas échéant des petits robins et quelques marchands, mais les strates plus élevées de la société et les autorités sont absentes, la vicomté de Turenne étant l’exception. Point de nobliaux, d’édiles ou de magistrats. Tout juste les notables peuvent-ils passer, aux yeux d’un pouvoir qui considère avec méfiance ces indispensables relais, pour des complices, mais à y regarder de près, ils sont au pire coupables de faiblesse, inspirés qu’ils peuvent être par la peur, par l’exemple bordelais et, sans doute aussi, par le souvenir de l’époque pas si lointaine où les rois savaient reculer. La deuxième chose notable est que la révolte déborde de son lit initial. De Bordeaux elle a gagné le Sud-Ouest tandis que Toulouse, Poitiers et Niort s’agitent. Au-delà, Paris murmure aussi. Un tribun de marché, notaire de son état, est arrêté à Grenoble pour avoir parlé trop fort. À Besançon, on doit éloigner un bourgeois : dans cette ville tout juste devenue française, il a osé déclarer qu’il ne fallait pas craindre de défendre ses privilèges « puisque Sa Majesté avait même la bonté de les conserver à Messieurs de Bordeaux qui s’étaient révoltés plusieurs fois ». Les Poitevins pensent de même, déplore leur gouverneur qui rapporte que selon eux il n’y a « qu’à s’opposer à l’exécution des derniers édits pour être déchargés ». La France du Grand roi paraît d’un coup bien insolente. Même les Boulonnais, naguère si durement châtiés, se réveillent. Rappelant à Colbert qu’ils sont armés, leur gouverneur croit utile de recommander la prudence. À l’image de cette étrange résurgence des Lustucrus, il est d’autres événements tout aussi mal reliés au reste de l’arborescence rébellionnaire née à Bordeaux, mais qui, connus de la cour, y entretiennent l’idée que la situation est potentiellement explosive – d’autant qu’on sait les Hollandais prêts à en profiter pour créer un front intérieur. Il en va ainsi de la révolte du Mans en avril, des troubles parfois violents en Dauphiné en juin, mais aussi, toujours en juin, de la mauvaise volonté des Languedociens à l’égard du monopole du tabac et des Bourguignons à l’égard du papier timbré. Dès le 23 avril, la Gazette de Hollande rapporte d’ailleurs cette fausse nouvelle qui en dit long sur la perception de la situation :
« Sa Majesté ayant vu ce que les nouvelles impositions à Bordeaux ont causé, les a abolies dans le Languedoc, la Gascogne et en Bretagne, de crainte de pareils soulèvements. »
21Partout, pourtant, la pression retombe au cours du mois de juin, et l’explication en est simple : dès le mois de mai, constatant l’échec de l’endiguement de l’affaire bordelaise, le pouvoir a envoyé des signaux pour dire que le recul opéré dans la capitale de la Guyenne serait une exception, tout en évitant de créer trop d’occasions de frictions. On punit, on menace, mais on ne provoque pas. La seule province où cette politique a échoué est la Bretagne.
Notes de bas de page
1Lettres, instructions et mémoires de Colbert, Pierre Clément (éd.), Paris, Imprimerie impériale, 1863, t. II, p. 360, lettre du 15 novembre 1674.
2Sur la révolte de Bordeaux et du Sud-Ouest, voir en particulier : J. Barraud, « La gabelle à Bordeaux. La révolte de 1675 », Revue philomathique de Bordeaux, 1907, p. 165-336 ; Yves-Marie Bercé, Histoire des croquants. Étude des soulèvements populaires au xviie siècle dans la France du Sud-Ouest, Paris/Genève, Droz, 1974 ; Francis Loirette, L’État et la région. L’exemple de l’Aquitaine au xviie siècle, Talence, PUB, 1998 ; Laurent Coste, Messieurs de Bordeaux. Pouvoirs et hommes de pouvoirs à l’hôtel de ville, 1548-1789, Bordeaux, FSHO/CAHMC, 2006 ; Caroline Le Mao, Les fortunes de Thémis. Vie des magistrats du Parlement de Bordeaux au Grand Siècle, Bordeaux, FSHO, 2006 et Parlement et parlementaires. Bordeaux au Grand Siècle, Seyssel, Champ-Vallon, 2007 ; Gauthier Aubert, Les révoltes du papier timbré, 1675. Essai d’histoire événementielle, Rennes, PUR, 2014.
3Lettres, instructions et mémoires de Colbert, op. cit., t. II, p. 338-339.
4Guy Saupin, Nantes au xviie siècle. Vie politique et société urbaine, Rennes, PUR, 1996, p. 143.
5Service historique de la Défense, A 1 433.
6Charles-Édouard Levillain, « Une guerre souterraine contre Louis XIV. L’Espagne, la Hollande et les projets de révolte de 1674 », Mélanges de la Casa de Velázquez, 42-2, 2012, p. 201-223.
7Cité par Camille Rousset, Histoire de Louvois et son administration politique et militaire, Paris, Didier, 1862, p. 114-115.
8Sur l’importante révolte de Bergerac, voir Charles Durand, « La révolte du papier timbré advenue à Bergerac en 1675 », Bulletin de la société historique et archéologique du Périgord, t. XXI, 1894, p. 389-405.
9Lettres de madame de Maintenon, vol. I, 1650-1689, Hans Bots et Eugénie Bots-Estourgie (éd.), Paris, Honoré Champion, 2009, p. 185.
10Pellisson, Lettres historiques, Paris, 1729, p. 277.
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