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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral L’enquête : de l’engagement à la recherche Deuxième âge de l’émigration roumaine Inscription urbaine non-conforme Projet migratoire et quête de dignité Un statut juridique précaire Une continuité dans la marginalité Notes de bas de page

    « Nous les Tsiganes, ou les Roms, comme vous dites, vous »

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    Table des matières

    Chapitre 2. Les « Roms » de Nice, au-delà de la lentille ethnique

    p. 71-97

    Texte intégral L’enquête : de l’engagement à la recherche Deuxième âge de l’émigration roumaine Inscription urbaine non-conforme Projet migratoire et quête de dignité Un statut juridique précaire Une continuité dans la marginalité Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Le chapitre précédent atteste, en revenant sur leurs constructions, l’existence des catégories « Tsigane » et « Rom » comme éléments de classification qui jouent un rôle dans la vie sociale et politique en Europe ; en ce sens, elles sont « empiriquement effectives » (Guillaumin, 1992, p. 216). Après avoir examiné les enjeux et les forces agissantes autour de ces catégories au niveau macro, telles qu’elles sont manipulées par les tenants du pouvoir, on entend dans la suite du texte aborder les processus de catégorisations et le traçage de frontières qu’ils impliquent (ou pas) dans la vie des individus, à un niveau plus micro. Si des processus d’essentialisation et de réification sont à l’œuvre de part et d’autre de l’Europe, ils n’embrassent pas la totalité de la réalité sociale, même pour les individus ainsi ethnicisés : ils ne sont pas seulement roms. Il s’agit de poursuivre le questionnement, esquissé dans la partie précédente, sur l’enchevêtrement des catégorisations et le sens de celles-ci, à la lumière de l’expérience des sujets les plus éloignés du pouvoir, ces derniers semblant avoir moins de prise sur les jeux de définition des appartenances.

    2Sur le terrain, l’ethnicité n’apparaît pas forcément sous une forme concrète, palpable, mais elle structure en partie les rapports sociaux. Pourtant, comme on l’a souligné en étudiant les situations roumaine et européenne, l’ethnicité intervient dans un champ de relations sociales qui la déborde largement et qui exige de prendre en compte notamment les rapports de classes, les inégalités, la relégation ou la lutte pour la reconnaissance avec lesquelles elle se combine (Lamont, 2014). Bien que ces différents aspects soient imbriqués dans l’activité sociale, il convient de ne pas les confondre lorsque l’on cherche à circonscrire la place de l’ethnicité dans la définition et le maintien de frontières entre groupes. Dès lors, peut-on se contenter de définir une population d’étude par le seul fait qu’elle est racisée, essentialisée, stéréotypée ?

    3On a montré que les revendications du mouvement rom portaient en elles-mêmes des prétentions sociales afférentes aux questions de dignité et d’émancipation sociale. Pourtant, si elle est portée par un mouvement ethnique, une attention à la situation des Tsiganes roumains à Nice souligne que leur altérité est corrélée à leur positionnement à l’intersection de diverses catégories marginalisantes. L’enjeu, dans un premier temps, consiste alors à définir la population d’étude au-delà de sa racialisation, de façon à ne pas réifier, par le regard du chercheur, une catégorie dont on chercherait dans un second temps à étudier les frontières. C’est pourquoi, tout en revenant sur les conditions d’enquête, on aborde ici notre groupe d’étude à travers sa position sociale, ses conditions d’existence et ses projets, en tenant volontairement à distance la « lentille ethnique ». Cela nous conduit à montrer que la population étudiée peut être circonscrite par un ensemble de caractéristiques sociales et d’expériences partagées, qui en font un objet sociologique cohérent.

    L’enquête : de l’engagement à la recherche

    4Comme le fait remarquer Dominique Vidal, présenter sa démarche de recherche est toujours un « travail de reconstruction a posteriori » et ne rend que difficilement compte des vicissitudes d’un cheminement intellectuel (2007, p. 21). J’ai, pour ma part, longtemps tâtonné sur mon terrain ; je n’étais d’ailleurs pas sûre au départ d’en faire un matériau d’enquête. Arrivée là par le militantisme, sans même y être rompue, ce n’est qu’après plusieurs semaines que j’envisageais de faire entrer ces observations dans une démarche de recherche qui ne s’est construite que progressivement. C’est simultanément une perspective inductive à partir de ma présence sur le terrain et la multiplication de lectures plus théoriques, souvent éloignées de la tsiganologie, qui m’ont conduite à élaborer mes questionnements. Il me paraît donc nécessaire de revenir brièvement sur les conditions de recueil des données pour comprendre le prisme avec lequel celles-ci ont été saisies et la mesure dans laquelle celui-ci a orienté l’analyse.

    5Une première dimension tient à la définition de ma population d’étude : comment désigner les personnes auprès desquelles j’ai enquêté durant presque trois années si ce n’est en les renvoyant à la catégorie la plus explicite à laquelle elles sont assignées par la société dominante ? Car ce sont bien « Les Roms » que j’ai été invitée à aller rencontrer, par un petit groupe d’activistes, lors même de mon adhésion à la Ligue des droits de l’Homme, pour servir d’interprète du fait de mes connaissances en roumain. J’ai été introduite à cette fin, un matin de printemps 2013, sur « le camp rom », le long du fleuve qui borde l’extrémité ouest de la ville. Le lieu rappelait des images vues à la télé : des baraques faites de bois et de bâches disséminées par petits groupes ; des adultes, hommes et femmes, agités par notre présence, s’exprimant dans un français approximatif ; des enfants peu soignés mais joyeux jouant çà et là et, un peu partout, des tas de ce qui me semblait alors être des déchets (et que j’apprendrais par la suite être la matière première de la principale activité lucrative). C’était donc ça, « Les Roms ».

    6La nécessité de définir cette population au-delà de ce simple ethnonyme, avant d’être un impératif de la démarche sociologique, me semblait être un moyen d’entrer en relation avec ces Autres : je ne m’étais jusque-là intéressée que très marginalement aux travaux des tsiganologues et les spécificités culturelles de ces populations m’étaient totalement étrangères. En revanche, je partageais avec mes interlocuteurs la connaissance de la Roumanie, dont on pouvait s’entretenir en roumain et, pour avoir souvent enquêté auprès de migrants économiques, j’avais certaines prédispositions à entendre les récits de leurs aventures, le sens qu’ils leur donnaient, les stratégies qu’ils mettaient en œuvre, les difficultés qu’ils rencontraient, etc. Revenant alors moi-même de deux années en Tunisie, à tenter de recueillir la parole de villageois peu enclins à s’ouvrir à une femme étrangère, je me sentais particulièrement à l’aise auprès d’informateurs avec lesquels il me semblait pouvoir partager une grande intercompréhension et même une certaine réciprocité des perspectives, au-delà de nos différences sociales évidentes.

    7Plus je retournais sur le camp et les squats, plus je sympathisais avec des familles et partageais des moments de vie avec elles, moins ces Roms me semblaient Roms. Leurs pratiques quotidiennes me paraissaient bien davantage marquées par la faiblesse des ressources matérielles à leur disposition et les stratégies de survie développées dans ce contexte, que par une culture, des rites, des sociabilités ou des façons de faire liées à leur tsiganité. Mes lectures sur « la question rom1 », mes entretiens, mes observations et les heures passées auprès des habitants du camp, n’ont eu de cesse de retirer à mes yeux toute substance culturaliste à cette désignation ethnique.

    8Pourtant, ce travail de recherche entend le montrer, il serait vain de vouloir passer outre la caractérisation ethno-raciale de cette population. Même si elle n’est pas unique, cette dimension est centrale dans la vie des personnes ; on ne peut toutefois s’en contenter pour définir le groupe sur lequel porte la recherche.

    9Ne sachant au départ s’il s’agissait d’une communauté fortement liée, comme il est habituel de l’entendre, ou d’un groupe social plus diffus, j’ai choisi de m’intéresser aux personnes qui faisaient l’objet d’une mobilisation militante se réclamant de la défense des Roms. Dans un deuxième temps, me présentant moi-même comme une bénévole parmi d’autres (sans faire secret de mon travail de recherche, qui intéressait toutefois peu mes interlocuteurs), je me suis insérée progressivement dans ce qui m’est apparu être un réseau social dont une majorité de membres se disaient « Tsiganes » mais qui était également ouvert à des non-Tsiganes.

    10Au début, l’activité des militants était centrée sur un lieu, celui d’un camp-bidonville aux marges de la cité puis, progressivement, leurs actions ont porté sur des personnes se situant dans d’autres espaces mais dont les conditions de vie étaient relativement proches des premières. Pour ma part, mes connaissances en roumain et ma disponibilité à aider les uns ou les autres m’ont permis de rencontrer des individus situés aux quatre coins de la ville. J’ai tenté de ne pas sélectionner parmi les gens qui me contactaient et l’effet boule de neige m’a rapidement placée au cœur d’un réseau aux limites floues mais dont les membres partageaient un certain nombre de critères sociaux. J’ai rencontré certaines personnes via des militants, d’autres fois il s’agissait d’amis ou de proches de personnes avec lesquelles j’étais en contact. Il m’est arrivé quelquefois de lancer la conversation avec des individus squattant un parking ou discutant dans la rue. À deux reprises, ce sont des personnes qui m’étaient inconnues qui se sont adressées à moi dans des lieux publics en m’entendant parler roumain avec d’autres. De même, il est arrivé que des personnels de l’éducation nationale avec lesquels j’avais été en contact me demandent de faire la médiation avec de nouvelles familles qui fréquentaient leur école. Ces procédés m’ont permis de sortir du cercle étroit de mes premières relations et de développer des liens avec d’autres sous-parties du réseau. C’est parfois après plusieurs mois que j’apprenais que des personnes que je côtoyais séparément se connaissaient entre elles.

    11Je n’ai pas eu pour objectif de circonscrire l’intégralité du réseau composé de quelques centaines de personnes, lors de l’enquête : la tâche eut été impossible du fait même de la particularité de cette forme sociale. Pour reprendre le vocabulaire de la sociologie des réseaux, autour des familles nucléaires qui constituent l’unité de base, on peut y reconnaître différentes cliques au sein desquelles tous les individus ont des liens redondants (Boissevain, 1972). Il s’agit en général de personnes qui partagent un même lieu de vie en France et qui peuvent, ou pas, être issus d’un même village d’origine. Ces cliques sont elles-mêmes liées entre elles par un ensemble de liens mais tous les individus d’une clique ne fréquentent pas ou même ne connaissent pas tous les individus d’une autre clique. Ainsi, on dit que l’on a entendu parler de telle personne ou bien on sait qu’elle vit avec telle autre que l’on a déjà eu l’occasion de côtoyer dans un autre lieu de vie, ou qui est en lien avec un membre de la famille étendue, etc. Dans la ville étudiée, même si les schémas relationnels sont complexes, on perçoit au sein du réseau deux grandes centralités : celle qui tourne autour des personnes issues du village d’Urziceni, proche de Bucarest, et celle liée à la petite ville de Blaj, en Transylvanie. On trouve en effet davantage de relations entre les personnes issues d’un même espace d’origine mais cela n’est pas exclusif et tend à évoluer au cours de la carrière des individus et de leurs expériences en France.

    12Auprès de toutes ces personnes, j’ai rarement conduit des entretiens enregistrés, qui me semblaient peu à même de traiter le fond des questions que je souhaitais aborder. Lorsque je posais des questions formelles avec prise de notes explicite, c’était essentiellement pour retracer des parcours de vie, définir le milieu social d’appartenance, les conditions de départ ou toute autre donnée de cadrage. Pour saisir ce qui se jouait en termes de relations sociales, d’ethnicité, de ressenti en situation de face-à-face, j’ai bien davantage pris le temps d’observer, d’engager des conversations informelles et de multiplier les rencontres sur le temps long. Pour éviter les discours créés pour la circonstance en fonction des attentes supposées de l’interviewer, j’ai choisi de retenir, comme le suggère Michèle Lamont, des « situations naturelles » afin de saisir au plus près « le traçage des frontières comme phénomène social » (2009, p. 440).

    13Durant plus de deux ans, j’ai consacré au minimum deux journées par semaine à cette activité. Vivant dans la ville étudiée, ce temps était bien souvent fragmenté tout au long de la semaine, week-end compris. Au cours de la troisième année, j’ai continué à entretenir mes relations amicales et à accompagner parfois des personnes dans leurs démarches administratives, mais j’étais moins présente sur les lieux de vie.

    14J’ai ainsi collaboré, auprès de militants, à la scolarisation d’un certain nombre d’enfants, à la demande de leurs parents, et j’ai dans certains cas été un relais sur le long terme entre l’institution scolaire et ces derniers. J’ai également assisté des personnes dans leur tentative de résistance contre les expulsions ; j’ai aidé à monter des dossiers administratifs de demandes diverses (AME, CAF, etc.), souvent en vain ; j’ai parfois accompagné des personnes dans leur démarche de soins ; j’ai convoyé et participé à des distributions de dons (vêtements, produits d’hygiène, nourriture, fournitures scolaires, etc.). Au début, j’intervenais toujours en complément de militants associatifs, à des moments définis par eux puis, progressivement, je me suis liée davantage avec certaines familles que j’ai alors rencontrées en dehors des actions militantes. Il m’est ainsi arrivé d’être invitée à des anniversaires ou à aller prendre un verre en ville. Ces liens m’ont permis de passer du temps sur les lieux de vie, de boire des cafés avec ceux qui devenaient des amis mais aussi avec ceux qui passaient, ceux qui vivaient à côté ou ceux qui venaient pour me demander un service occasionnel. Au total, j’ai eu des échanges plus ou moins réguliers avec une centaine de personnes au cours de ces trois années.

    15Bien que ces moments partagés furent souvent mixtes et que peu d’activités ne furent spécifiquement genrées, mon statut de femme et la préoccupation du monde militant pour les enfants m’ont conduit à développer davantage de relations avec la population féminine. Il ne fait nul doute que « faire du terrain au féminin » a une incidence sur le type de données recueillies (Blondet, 2008). C’est l’intimité de la vie familiale que j’ai pu ainsi entrevoir. Sans prétendre à autre chose que ce que ne permet la situation d’enquête (même lorsqu’elle donne lieu à des amitiés sincères), par cette voie, j’ai eu davantage accès à la dimension affective de la vie quotidienne. La question de la honte dans certaines situations de contact, sur laquelle nous reviendrons par la suite, était par exemple relativement facilement abordée par ces femmes en ma présence. À l’inverse de ce que j’ai pu observer auprès de nombreux hommes, elles témoignaient sans colère de ce qu’elles percevaient comme de l’injustice, de l’humiliation ou du racisme, ce qui permettait de pousser plus avant la conversation afin d’en saisir les arcanes. De même, elles faisaient état sans fard de leurs inquiétudes comme de leurs espoirs pour le futur et elles n’hésitaient pas à parler d’expériences malheureuses, de tentatives ratées, de projets avortés. À discuter avec elles, il me semblait que la pression sociale, l’injonction à réussir et tout le travail de représentation que cela implique pour « garder la face » (Goffman, 1974) avaient moins d’emprise sur elles (comme probablement sur les femmes d’une façon générale), ce qui rendaient nos échanges moins difficiles.

    16Elles parlaient également des sentiments des hommes, de leur difficulté à assumer leur rôle de père ou de chef de famille quand ils ne parvenaient pas à sécuriser le quotidien de leurs proches. Par deux fois, ce sont des femmes qui m’ont appris que leurs époux ou conjoints respectifs étaient dépressifs chroniques, sous traitement médical, et que leurs absences répétées étaient dues à des séjours en institutions. Eux n’avaient rien laissé transparaître de la profondeur de leur mal-être. De même, les relations de couple et leurs aléas, sujet plus facilement abordé « entre femmes », éclairaient sous un jour particulier ce que les conditions sociales d’existence et la migration font à la vie privée. Les jalousies et les relations extra-conjugales en dehors du groupe, comme les plaisanteries entre femmes sur le sujet, sont des indicateurs de règles sociales implicites, du champ des possibles et de ses évolutions en la matière. Nous y reviendrons notamment lorsqu’il sera question des relations de voisinage.

    17Ce sont également plus souvent – bien que pas exclusivement – les femmes qui s’occupaient de la scolarisation des enfants. Cela m’a permis d’aborder le sujet à de multiples reprises. Ayant moi-même deux enfants scolarisés, il était relativement aisé de dépasser les détails techniques de l’institution scolaire (qui exigeaient ma présence) pour échanger nos impressions et nos préoccupations sur cette thématique. Or, les discours autour des enfants, de leur insertion dans la société française, les espoirs que l’on place en eux, les craintes que l’on a pour eux, les formes de protection qu’on leur apporte, etc. en disent long sur les rapports entretenus avec la société dominante et les stratégies de ces familles. Entre reproduction et évolution sociale, les descendants sont au croisement d’actions privées et publiques qui inscrivent les plus jeunes au cœur de vastes enjeux. La position située de la chercheuse que je suis me permettra de creuser plus avant ces aspects dans la suite du texte.

    Deuxième âge de l’émigration roumaine

    18Les personnes sur lesquelles porte cette recherche ont toutes en commun une même nationalité roumaine et sont roumanophones, même si quelques-unes parlent également entre elles des dialectes romani. Certaines sont arrivées en France pour la première fois il y a plus de dix ans tandis que d’autres ont découvert ce pays seulement quelques mois plus tôt. Dans la plupart des cas, leurs parcours sont marqués par une certaine errance en France, avec parfois des passages plus ou moins longs par l’Italie ou par l’Espagne. Comme dans le cas de la population montreuilloise étudiée par Norah Benarrosh-Orsoni, la Roumanie reste un point d’ancrage fort où résident de la famille, parfois même des enfants confiés à des proches ; où l’on construit quelquefois une maison ou bien où l’on mène des affaires (Benarrosh-Orsoni, 2015). Les allers-retours, en bus ou en voiture, vers ce pays sont extrêmement fréquents. On note également que beaucoup d’entre eux conservent des liens avec d’autres migrants de leur village d’origine ou de leur famille, dans d’autres régions de France ou d’Europe. Il s’agit en cela de réseaux migrants transnationaux, formés sur la base de liens plus ou moins lâches, qui constituent des ressources matérielles et symboliques en situation migratoire. De ce point de vue, ces personnes ressemblent à bien d’autres migrants européens et notamment aux Roumains dits non-ethniques sur lesquels j’avais fait porter mon travail de doctorat au début des années 2000 (Potot, 2007).

    19Un point les en distingue : il ne s’agit pas de pionniers partis seuls découvrir de nouveaux espaces migratoires, mais bien davantage de familles peu ou pas étendues : des parents avec enfants, parfois accompagnées de grands-parents, quelques familles monoparentales, et quelquefois des célibataires. On trouve également des familles liées entre elles par cousinage ou par alliance sans qu’elles ne constituent un ménage : elles vivent de manière séparée, sous un toit distinct et programment leurs activités quotidiennes en toute indépendance. Du fait de cette diversité, les âges sont variés, avec une proportion réduite de personnes de plus de cinquante ans. La présence de ces familles est le reflet, sans doute plus que d’un habitus nomade tsigane dont on aurait bien du mal à retrouver la trace avant la migration vers l’ouest, d’un deuxième âge de l’émigration roumaine vers l’Occident.

    20Dès 2003, Dana Diminescu témoignait d’une évolution des migrations de ce pays en distinguant un premier âge de prospection menée plutôt par de jeunes aventuriers, puis un deuxième âge au cours duquel une population plus variée investissait une circulation dont la plupart des risques était désormais maîtrisés (Diminescu, 2003). C’est bien ce schéma que l’on retrouve : ces familles ne sont pas mobiles par tradition et leur migration s’est souvent opérée en deux temps. C’est fréquemment d’abord le père qui est parti, parfois également (ou seulement) la mère, puis on a décidé de faire venir les enfants ou bien on a été rejoint par des parents âgés ou par un frère suivi ensuite de sa famille. On observe d’ailleurs que lorsque les conditions de vie se dégradent, en hiver pour les plus mal-logés ou suite à une expulsion ou à du harcèlement policier par exemple, il est fréquent de renvoyer quelque temps les enfants ou les personnes à la santé fragile en Roumanie. Elles seront de retour lorsqu’une certaine stabilité, même spartiate, aura été retrouvée.

    Inscription urbaine non-conforme

    21Une attention à leur inscription dans l’espace urbain permet de caractériser davantage la population étudiée : les « migrants désaffiliés » sur lesquels porte la recherche sont exclus du « logement de droit commun » en France (Bouillon, 2003). Si mon entrée sur le terrain était celle du camp-bidonville, j’ai ensuite rencontré de nombreuses personnes vivant soit en squat, à plusieurs familles, dans des appartements de différents quartiers de la ville, soit dans des véhicules. Nous reviendrons sur la dimension sociale de ces habitats précaires ; on ne le mentionne ici que parce qu’il s’agit d’un trait caractéristique, et presque emblématique, de cette population, comme il le fut d’autres migrants avec eux (Blanc-Chaléard, 2008). L’exclusion de l’habitat « en dur » ne concerne pas – plus – que des étrangers en France, mais dans les divers lieux enquêtés la quasi-totalité des personnes étaient roumaines2.

    22J’ai mené des observations dans deux squats, un camp-bidonville et auprès de quelques personnes en habitat disséminé (voitures, baraques, garages…). Je n’ai connu le premier squat que peu de temps avant qu’il ne soit évacué suite à une action en justice soutenue par la municipalité. Il s’agissait d’un petit immeuble de deux étages, dans le centre-est de la ville, quartier populaire en voie de gentrification. Une cinquantaine de personnes, dont une vingtaine d’enfants y ont vécu sans eau ni électricité durant environ deux années. Dans un état de grande insalubrité, ce bâtiment était occupé par des individus issus majoritairement du département de Blaj. Bien qu’ayant eu des échanges avec ses habitants, je n’ai pas mené d’observation dans ce lieu mais j’ai eu l’opportunité de rester en contact avec certaines personnes issues de ce squat, notamment parce qu’elles ont par la suite trouvé refuge dans des voitures sur un parking de l’université, devant mon bureau.

    23J’ai en revanche eu maintes occasions de me rendre dans le second squat, dit de La M., situé à quelques centaines de mètres de la mer, dans le centre-ouest de la ville. Cette maison de ville avec jardin où l’on avait réussi à repiquer l’électricité était composée de quatre grands appartements, permettant de loger jusqu’à six à sept familles à la fois. Bien que sans adduction d’eau, ce logement était perçu comme relativement confortable : il protégeait efficacement ses habitants des intempéries, pouvait être chauffé par des poêles à gaz en hiver et permettait d’y stocker des affaires sans crainte d’intrusions extérieures. J’ai suivi en particulier une mère célibataire avec trois enfants qui, après avoir vécu un temps dans une voiture, a investi ce lieu durant plus d’une année avant d’être prise en charge par un programme d’accompagnement social ciblé sur « les Roms » (voir plus loin). Par son intermédiaire, j’ai rencontré là plusieurs familles, avec lesquelles j’ai eu de nombreux échanges. Bien que très régulièrement menacés d’expulsion par les policiers municipaux, les squatteurs de cette propriété privée en indivision n’en ont jamais été chassés. Seules des disputes entre eux en ont exclu certaines familles.

    24Le camp-bidonville est le lieu sur lequel j’ai passé le plus de temps et où j’ai rencontré le plus grand nombre de personnes. C’est également la plus peuplée de mes zones d’enquête puisqu’elle a abrité jusqu’à environ 120 personnes à la fois. Il s’agit en réalité de plusieurs camps, ou d’un camp itinérant, par la force des choses (dont la force publique). Construit en toute discrétion dans le lit de la rivière qui marque la limite ouest de la commune, il a été « découvert » en décembre 2012 au moment où une inondation a nécessité l’intervention des services de secours, plusieurs personnes, dont des enfants, ayant été prises entre deux bras du fleuve en crue. L’emplacement fut alors interdit d’accès et ses quelque soixante-dix habitants, après avoir été recensés par les services préfectoraux et mis à l’abri quelques jours durant dans un gymnase, priés de « retourner chez eux ».

    25Progressivement, en essayant de rester les plus discrètes possible, une partie des personnes évacuées a pourtant reconstruit des baraques quelques kilomètres plus haut, sur d’autres berges. La population du camp a alors sensiblement augmenté. Bien que très proches du lit du fleuve, les habitations de fortunes ont résisté aux crues du printemps mais elles ont cédé sous les coups des bulldozers envoyés par le conseil général pour mettre un terme à cette occupation illégale d’un terrain inondable en novembre 2013. L’accès à ces berges et la piste cyclable qui les longeait ont alors été fermés au public. Quelques semaines plus tard, une partie des habitants bâtissaient de nouvelles cabanes à quelques centaines de mètres de là, derrière un foyer de logement de travailleurs. Ce camp a permis à ses habitants de passer l’hiver mais, suite à une action en justice de l’entreprise propriétaire de l’emplacement, les habitations ont de nouveau été détruites par la force publique, au mois d’avril 2014. Après chaque évacuation, les personnes, les familles, semblaient se diluer dans la ville, mais inlassablement de nouvelles cabanes sortaient du sol dans le même quartier, en des lieux toujours plus reculés, à l’abri des regards. Ainsi durant l’été 2014, divers emplacements ont été investis par de petits groupes, avant de se rassembler progressivement tout au bout d’une petite allée de terre, derrière une zone de stockage de matériaux de carrière. À plusieurs reprises, bien que des habitants m’aient décrit comment m’y rendre, je m’y suis égarée. Parce qu’il est bien caché, ce camp qui abritait à l’automne 2015 une petite centaine de personnes tenait depuis une année mais, d’après la rumeur, une procédure était en cours pour les en chasser.

    26Lors de chacune de ces évacuations, des recensements ont été pratiqués et si les agents de police comme le sous-préfet qui y assistait ont pris soin de rappeler oralement aux habitants qu’ils n’avaient pas le droit de résider en France, aucune décision administrative d’obligation à quitter le territoire français (OQTF) n’a été délivrée à ces moments-là. Cette démarche se répète chaque fois à l’identique : les personnes sont expulsées du lieu où elles vivent et quasiment aucune proposition alternative ne leur est faite pour se reloger. Détruire des habitats insalubres sans prendre en compte les personnes qui y habitent ne peut régler la question du mal-logement ou même de la présence de ressortissants européens sans titre de séjour. Dans la ville étudiée, après chaque évacuation de squat ou de camp, la visibilité de ces personnes était renforcée, des familles entières dormant à même les trottoirs, dans des parcs urbains ou sous des portes cochères en centre-ville. Puis la découverte de nouveaux lieux de vie rendait leur présence plus discrète.

    27On peut s’interroger sur l’objectif de pratiques étatiques ou municipales qui ne semblent pas contribuer au règlement du problème public qu’elles pointent. On peut supposer, comme le suggère Cécile Canut et Alain Hobé, qu’il s’agit d’une technique de harcèlement dont l’objectif serait de décourager ces personnes de vivre là où elles l’ont décidé (Canut et Hobé, 2011). Le ministre de l’Intérieur indiquait ainsi en 2013 que « c’est illusoire de penser qu’on réglera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion. […] Les Roms ont vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie3 ». On peut alors penser que rendre la vie difficile à ces personnes en France vise à leur rappeler leur « vocation à retourner en Roumanie » et à éviter un « appel d’air », autre antienne des politiques anti-immigration. C’est faire peu de cas de l’analyse de leur situation par les sujets eux-mêmes et des stratégies qu’ils mettent en œuvre pour lutter contre une position sociale qui leur est structurellement défavorable.

    Projet migratoire et quête de dignité

    28Le choix de vivre en France est justifié par les personnes interrogées à travers au moins deux registres d’argumentation. Le premier développe l’idée selon laquelle lorsque l’on vit à – et de – la marge d’une société, la qualité de vie est intrinsèquement liée au niveau de richesse globale de la société. C’est ce que résume une dame par ces propos « dans les poubelles ici, tu trouves plus de choses, des choses plus belles […]. En Roumanie, ils sont tous pauvres alors ils jettent rien4 » ou encore :

    « La manche, en Roumanie ça gagne pas ; ils te donnent pas. Si tu fais trois lei dans un jour, t’es content. Ici, surtout vers Noël, tu peux gagner bien… des fois c’est vingt euros dans la journée, même plus5. »

    29Chiner et mendier sont les deux principales activités professionnelles des personnes enquêtées. Si ces métiers ne sont pas inscrits à la nomenclature des catégories-socio-professionnelles de l’INSEE, ils sont pourtant exercés avec professionnalisme par les sujets étudiés. Dans les deux cas, ils sont régulés par des horaires, une organisation et un partage du territoire urbain rigoureux, une régularité dans l’exercice, une division par tâches selon les compétences et les aptitudes de chacun. La mendicité est plus rentable lorsqu’elle est exercée par les femmes et quand il y a des enfants. Elle est aussi plus facile à mettre en œuvre lorsque l’on a la charge d’enfants en bas âge ou que l’on est trop fatigué, voire malade. Mais quémander n’est pas une occupation de tout repos ; elle exige une implication et des savoir-faire particuliers : il faut savoir attirer l’attention et la bienveillance, fidéliser ses donateurs en établissant une relation suivie, se faire accepter par les commerçants environnants, éviter la répression policière, rester indifférent aux expressions de mépris ou de racisme, etc. Plusieurs femmes m’ont fait part de leur volonté ne pas – ou ne plus – exercer cette activité difficile et très exposée. La honte (« mi-e ruşine ») revenait fréquemment dans les conversations sur le sujet et, en comparaison travailler « aux poubelles » semblait moins coûteux sur le plan moral.

    30Contrairement à la manche, l’activité qui consiste à collecter des objets au rebut est encastrée dans l’économie majoritaire et ne dépend pas uniquement des sentiments que l’on parvient à créer chez le dominant. Elle permet d’éviter la confrontation directe avec les majoritaires et d’occulter ainsi leur mépris. Elle est exercée tant par les hommes que par les femmes et est perçue comme moins dévalorisante que la mendicité, introduisant ainsi une hiérarchie dans les activités rémunératrices.

    31Cette occupation nécessite une bonne condition physique puisqu’il s’agit de parcourir la ville, de se pencher dans les containers à ordures, de charrier la récolte de toute une journée dans des chariots ou sur des poussettes. Elle requiert également certaines compétences puisqu’il faut savoir repérer les objets susceptibles d’être ré-exploités aux meilleures fins. Une position plus enviable tout en étant exercée sur le même mode, est celle des récupérateurs de gros électroménagers ou autre mobilier, plutôt occupée par des hommes. Elle permet d’éviter d’avoir à fouiller dans les poubelles, ce qui est toujours vécu comme dégradant, mais nécessite de posséder un véhicule en règle, c’est-à-dire assuré et régulièrement immatriculé (ce qui fait souvent défaut aux véhicules-foyers6). Cette exigence conduisait à mener des alliances avec des personnes de condition sociale légèrement plus favorable, nous y reviendrons.

    32Dans un deuxième temps, tous ces déchets récupérés sont triés : certains pourront être réparés ou juste nettoyés et monnayés sur un marché, d’autres devront être désossés en vue de revendre les métaux au poids à la déchetterie locale, faisant entrer l’activité des biffins dans un marché du recyclage de vaste ampleur (Florin, 2015). D’autres encore, comme les vêtements ou certains appareils électroniques seront mis de côté pour les importer en Roumanie où l’on pourra en tirer un meilleur profit lors d’un prochain voyage.

    33Chacune de ces activités rapporte, selon mes informateurs, quelques dizaines d’euros par semaine et, si l’on dit généralement « aller aux poubelles » ou « en ville » pour désigner ces occupations, on dit aussi que l’on part « au travail ». Il ne s’agit pas d’une activité collective, chacun exerce à son propre compte ou en couple, mais les différents chineurs et mendiants s’entendent pour ne pas empiéter sur les rues déjà exploitées par d’autres. Bien entendu, chacun connaît les meilleurs emplacements et il y a parfois des conflits autour de l’appropriation de certains territoires ou de certains secteurs. Ces travailleurs sont en effet des indépendants en situation de concurrence et c’est pour maximiser leur profit qu’ils exercent leur activité dans une région réputée riche.

    34Ainsi donc, le choix de s’établir en France est d’abord le fruit d’une rationalité économique. Mais en écoutant les discours de mes interlocuteurs, et notamment ceux des femmes avec lesquelles j’ai eu des conversations répétées et plus intimes, un second registre d’argumentation soutenait le choix de la France comme destination migratoire : l’ascension sociale y semblait davantage réalisable. On l’a dit, pour beaucoup la carrière en Roumanie avant le départ est une expérience de déclassement : sur une ou deux générations, tous nos informateurs faisaient le constat d’un accroissement de leurs difficultés sociales et économiques. Le parcours d’Irina, qui a perdu son premier emploi de femme de maison dans les années 1990 suite au départ de son employeur, puis qui a vu l’abattoir qui l’employait fermer ses portes au début des années 2000 et n’a pas réussi à retrouver du travail illustre bien la tendance générale. La mobilité vers l’ouest vise non seulement à compenser un manque de rentrées économiques dans le temps présent ; elle permet également d’envisager de rompre avec cette spirale décadente pour s’inscrire dans un parcours tendant vers du mieux.

    « En France, un jour j’aurai un appartement, parce que la France, elle t’aide. En Roumanie j’aurai jamais rien » ;
    « si j’arrive à avoir des papiers, je pourrais travailler, comme toi, avec un salaire. C’est possible ça chez vous » ;
    « la Roumanie c’est foutu, les politiques, ils volent tout. En France, si tu es sérieux, que tu travailles, tu peux t’en sortir » ;
    « ici tu trouves un petit boulot, peindre un peu ici, réparer quelque chose, aller sur un chantier… Petit à petit, tu connais les gens qui te font travailler, ils t’aident et tu t’en sors. Pour les enfants. Ils vont à l’école, ils auront pas les problèmes comme en Roumanie ».

    35Ces témoignages, recueillis çà et là au cours de l’enquête, sont parfois mis en regard du racisme estimé plus virulent dans le pays d’origine et qui bloquerait davantage l’accès à l’emploi notamment. Mais ces propos parlent moins de la condition des Tsiganes que des sociétés roumaines et françaises et des opportunités qu’elles offrent en termes d’ascension sociale, de possibilité de s’en sortir. Ainsi, la migration permettrait de voir ses efforts récompensés : la situation sociale n’est plus perçue comme figée. L’habitat précaire dû au déplacement, même lorsqu’il dure depuis plus de dix ans, est toujours décrit comme une situation transitoire, un sacrifice par lequel il est nécessaire de passer pour s’insérer dans la société française. Une partie des gains est envoyée au pays où les constructions ostentatoires des émigrés suscitent, comme ailleurs, l’admiration ; toutefois il apparaît aussi dans les discours que la mobilité éveille l’espoir d’une ascension sociale en France.

    36C’est peut-être là une particularité de cette migration : tandis que depuis les travaux pionniers d’Abdelmalek Sayad on a décrit des dizaines de fois les sacrifices que les immigrés consentaient en situation migratoire dans le but d’une valorisation sociale dans le pays d’origine, ici de nombreux migrants espèrent un profit symbolique dans le pays d’émigration. Peu d’éléments concrets permettent de donner du crédit à cette projection favorable et, d’un point de vue extérieur, les humiliations qui leur sont faites au quotidien en France, depuis les simples attitudes racistes dans les lieux publics, au traitement méprisant des agents administratifs, en passant par les expulsions manu-militari, semblent particulièrement violentes. Les personnes rencontrées sont loin d’y être insensibles, mais elles escomptent pouvoir s’en extraire un jour, parce qu’il leur semble que la France offre cette possibilité. Nous creuserons cet aspect dans la partie sur le rapport à l’État (chapitre 5).

    37Obtenir un logement salubre et un emploi salarié régulier, n’est pas seulement une quête matérielle ; cela renvoie tout autant à la reconquête d’une certaine dignité. Se rapprocher de la norme pour s’éloigner du statut d’exclu, de marginal, de mendiant est un des moteurs de la migration. Se confondent dans leur quête « confort » matériel, position et reconnaissance sociale. Or, certains d’entre eux (ou leurs parents) avaient accès à une position jugée respectable avant la crise de la transition ; ce n’est donc pas un rêve inaccessible, encore moins une rupture par rapport à des traditions ou un habitus. Au-delà des difficultés matérielles, mes interlocuteurs regrettaient souvent l’image qu’ils donnaient d’eux-mêmes dans la rue et se satisfaisaient mal du regard d’autrui. D’où ce sentiment de honte dont témoignaient un certain nombre de femmes lors de nos conversations.

    38Ils se savaient racisés, la référence au racisme des Gadjé revenait régulièrement dans les discours, et ils ne remettaient guère en question leur assignation ethnique tsigane, n’hésitant pas à utiliser l’expression « Nous les Tsiganes » pour parler des compatriotes de la ville qui partageaient leur situation. Pourtant ils luttaient au quotidien, avec humilité, contre les stéréotypes dont ils se sentaient affublés. Les revendications explicitement antiracistes n’étaient pas si fréquentes mais, nous y reviendrons, les nombreuses remarques, explications ou mises au point pouvaient souvent être entendues comme des réponses à des clichés répandus dans la population dominante. En tant qu’enquêtrice-aidante française de l’université, j’étais notamment destinatrice de ces clarifications. Les propos, entendus à maintes reprises, qui consistaient à se défendre de se complaire dans une situation misérable, peuvent être interprétés en ce sens. Vivre dans une très grande précarité n’est pas plus supportable pour ces personnes que pour tout un chacun ; s’en plaindre, c’est déjà se situer du côté de la norme. Refuser d’envisager l’habitat en bidonville comme une solution à long terme, c’est prendre ses distances avec une conception essentialisante qui voudrait que les Tsiganes soient miséreux, intrinsèquement adaptés à l’indigence, que ce soit par nature ou par intériorisation d’une position sociale inférieure.

    39De ce point de vue, c’est aussi dans une quête de respectabilité qu’ils exprimaient leur envie de vivre mieux. Au-delà des conditions matérielles, c’est cette respectabilité que la migration permettait d’envisager tandis qu’elle semblait définitivement abandonnée en Roumanie du fait, selon leurs dires, d’un racisme plus virulent et d’une conjoncture socio-économique bloquée.

    Un statut juridique précaire

    40Afin de comprendre la situation sociale de la population étudiée et les contraintes qui pèsent sur son quotidien, il convient de revenir brièvement sur sa situation juridique en France. La Roumanie est un des parents pauvres de l’élargissement de l’Europe ; elle fait partie des derniers entrants, en 2007, bien qu’elle se soit portée candidate à l’adhésion dès 1995. Le parcours vers l’adhésion fut semé d’embûches, ce pays ayant été un des plus affectés socialement et politiquement au sortir de la dictature. De ce fait, ses ressortissants n’ont pas eu les mêmes facilités de déplacement que les autres candidats à l’Union européenne. Le potentiel migratoire de la Roumanie était estimé supérieur à celui des États d’Europe centrale et la forte minorité rom, très discriminée, était perçue comme un facteur aggravant cette crainte (Michalon et Nedelcu, 2010). Lors de la recherche menée au début des années 2000, il n’était pas rare en Roumanie d’entendre des personnes se plaindre de l’image que donnaient les Tsiganes des migrants roumains à l’étranger, supposant que les restrictions appliquées à tous étaient en réalité destinées à eux seuls. Cela a déjà été dit, statistiquement la migration roumaine ne concerne pas davantage les populations recensées comme roms que les autres.

    41Pour tous les ressortissants de ce pays, la situation juridique a sensiblement évolué au cours des quinze dernières années. Tandis qu’en 1991, la majorité des pays d’Europe centrale signaient des accords autorisant les séjours touristiques de moins de trois mois dans l’ensemble de l’espace Schengen7 sans nécessité d’obtenir un visa, la Roumanie a dû attendre 2002 pour obtenir un tel régime. Cela n’a pas empêché les mobilités avant cette date, sous couvert de tourisme notamment, mais a fortement pesé sur les conditions de vie et l’inclusion dans le marché du travail (Potot, 2010). À partir du 1er janvier 2002, deux années avant l’adhésion, les citoyens roumains ont obtenu la liberté de circuler dans l’Union européenne et d’y séjourner pour une durée maximale de trois mois, avec un simple passeport. Du point de vue juridique, le changement n’était pas majeur puisque, sans droit au travail ni à l’installation, c’est uniquement la nécessité d’obtenir un visa qui a disparu. Dans les faits, cela a pourtant mis un terme à de nombreux séjours illégaux : de nombreux Roumains en situation irrégulière ont pu retourner dans leur pays d’origine sans perdre la possibilité de repartir vers l’ouest. C’est donc la circulation intra-européenne qui s’est accentuée à ce moment-là, cumulée à de petits emplois dans le secteur informel.

    42Depuis 2007, la Roumanie, comme la Bulgarie, sont membres de l’Union européenne mais cette évolution n’a pas eu de conséquences directes sur la mobilité. Le droit à l’installation n’étant pas accompagné d’un droit au travail, les conditions offertes à ces migrants n’étaient guère différentes de la période précédente. Statistiquement, on observe plutôt une diminution des départs par rapport aux années précédentes (Vasilcu et Séchet, 2011). C’est entre 2007 et 2014 que les restrictions concernant l’accès au marché de l’emploi ont été progressivement levées, à l’initiative et selon des modalités définies par chacun des pays de l’Union. La période probatoire de sept années à compter de la date d’adhésion étant arrivée à son terme au 1er janvier 2014, il n’y a plus aujourd’hui de restrictions à l’embauche et les Roumains bénéficient du même régime que tous les autres ressortissants de l’UE.

    43Ce statut n’équivaut pas au statut de national ; le droit à l’installation est soumis à certaines conditions qui pèsent particulièrement sur notre population d’étude. Au-delà de quatre-vingt-dix jours de présence sur le territoire d’un État membre, tout citoyen européen doit pouvoir prouver qu’il possède les ressources nécessaires pour subvenir à ses besoins et à ceux de ses dépendants afin de ne pas risquer de devenir « une charge déraisonnable » pour le système d’assistance sociale de l’État qui les accueille (directive 2004/38/CE). La notion de charge déraisonnable n’est pas précisée par la directive et chaque État peut donc la définir selon ses propres critères qui, pour le cas de la France, n’étant pas explicites restent discrétionnaires et sujets à variation. Les personnes enquêtées étaient particulièrement visées par cette disposition puisque, étant la plupart du temps officiellement sans emploi, l’État français refusait de leur octroyer un permis de séjour au-delà de trois mois. Dérogeant au régime général, une inscription à Pôle emploi cumulée à la preuve d’une recherche active de travail, permettait d’étendre ce droit à six mois. Au-delà de ce laps de temps, ils étaient en situation irrégulière vis-à-vis du séjour.

    44Dans le même temps, trois ans d’enquête auprès de cette population laissent penser que, bien que la pratique existe encore, l’État français ne procède plus que rarement à des reconduites vers la Roumanie. Les cas dont j’ai eu connaissance faisaient suite à une condamnation pour un délit de droit commun8, qui était alors assorti d’une interdiction de territoire. Mais si les autorités tolèrent la présence de personnes sans titre de séjour, cette irrégularité les place en revanche dans une situation d’infra-droits qui conditionne leur vie quotidienne. D’une part, cela a pour conséquence de limiter l’accès aux droits sociaux. Ainsi, même avec des enfants scolarisés, on ne peut prétendre aux allocations familiales sans titre de séjour. Sans référencement par la CAF, on ne peut pas non plus présenter de demandes de bourses pour les collégiens. Cette absence de titre prévient également toute démarche pour bénéficier d’un habitat social ou obtenir une aide au logement. Ces personnes sont en outre exclues de la plupart des services sociaux dont bénéficient les personnes en grande précarité. Dans la ville étudiée, la municipalité menaçait également les associations qui recevaient des subventions municipales de voir leurs financements disparaître si elles venaient en aide à des « sans-papiers ». Même si toutes ne s’y conformaient pas, cela leur fermait encore un certain nombre de portes. Ainsi, être ressortissant communautaire sans droit de séjour est un cadre fortement contraignant qui complexifie l’insertion socio-économique d’un public pauvre, allophone et racialisé.

    45D’autre part, la tolérance de l’État étant considérée comme une largesse, chacun sait qu’elle peut être retirée à tout moment. En ce sens, la reconduite à la frontière constitue une menace permanente dans les interactions avec les divers services de l’État. Lorsqu’un squat ou un camp est évacué, ou lors d’une interpellation, les occupants savent qu’ils peuvent être soumis à une expulsion, ce qui contribue à limiter les tentatives de résistance et à se conformer aux injonctions, même informelles, des interlocuteurs de terrain. Plusieurs agents de la police nationale et municipale témoignaient de cette docilité lors de rencontres interservices auxquelles j’ai participé. De la même façon, lorsqu’un avocat s’est proposé gratuitement de plaider la cause des habitants du camp, personne n’a accepté de porter en son nom un recours contre la décision d’évacuation qui avait été prononcée à leur encontre, les tribunaux étant plutôt perçus comme des instances qui condamnent. Le maintien dans une situation juridique précaire alimente une peur de la répression quasi-constante. Ainsi, les institutions présentent deux faces : elles sont susceptibles d’aider mais peuvent également pointer l’irrégularité et donc devenir répressives. Nous traiterons plus loin du rapport à l’État que cette ambivalence engendre.

    Une continuité dans la marginalité

    46Ce qui est remarquable, c’est que si l’évolution de l’encadrement juridique des ressortissants roumains a eu d’importantes répercussions sur le quotidien d’une grande partie des migrants (Michalon et Nedelcu, 2010), elle semble n’avoir guère affecté notre population d’étude. C’est ce qui ressort des récits de vie recueillis auprès des enquêtés vivant en France depuis de nombreuses années (une quinzaine pour les plus anciens). La continuité de leur situation est frappante : depuis leur arrivée, le logement ultra-précaire, les évacuations, le travail à la marge, le maintien en dehors du système social et la nécessité de se déplacer pour ne pas être chassés marquent les parcours de ces personnes, quelle que soit la législation en vigueur. Au sein du réseau de soutien aux Roms auquel j’étais associée, on attendait avec impatience le début de l’année 2014 : on pensait que l’ouverture du marché du travail améliorerait la situation des nombreuses personnes motivées pour acquérir un emploi salarié. Certaines avaient déjà quelques expériences de travail au noir très ponctuelles et pensaient pouvoir s’insérer dans le secteur du bâtiment. Des femmes envisageaient de travailler dans le nettoyage, chez des employeurs privés ou dans les espaces publics, comme le faisaient beaucoup de Tsiganes à l’époque de Ceausescu.

    47Mais l’exclusion socio-économique n’est pas seulement le fait de restrictions législatives, tant bien même elles y contribuent. Leur marginalité s’ancre dans des processus sociaux profonds dont les lois ne sont qu’un aspect. Le manque de ressources symboliques et de capital social, associés à la stigmatisation, ont grandement limité les effets de l’ouverture du marché du travail. Non seulement les rares employeurs occasionnels refusaient d’établir le moindre contrat mais, malgré le soutien du responsable local de Pôle emploi, aucune agence d’intérim de la ville étudiée n’a accepté d’inscrire ces demandeurs d’emploi dans leurs fichiers. J’ai moi-même accompagné dans sa recherche une dame qui « ne supportait plus de faire les poubelles9 » : elle souhaitait faire des ménages et semblait disposée à accepter n’importe quelles conditions de travail. Non seulement elle n’a jamais obtenu de retour de la part des sociétés de nettoyage et des hôtels meublés qu’elle a démarchés, et aucune agence de travail temporaire n’a prêté d’attention à son CV + lettre de motivation, mais même les agences de placement à caractère social que j’ai contactées ont refusé de retenir sa candidature, justifiant leur décision par sa faible maîtrise du français. On m’a également expliqué à cette occasion que, pour travailler au domicile des personnes, on avait besoin de « quelqu’un de confiance, dont on soit sûr10 ». On connaît le poids des discriminations à l’embauche (Cédiey, Foroni et Garner, 2008) et ce facteur était déjà intériorisé par ces demandeurs d’emploi qui n’envisageaient de postuler qu’à des postes très disqualifiés, « que les Français ne veulent pas faire11 » mais cela n’a pas suffi.

    48Le taux d’échec n’est peut-être pas de 100 % mais parmi les personnes rencontrées, seules celles qui ont été prises en charge par un programme d’assistance sociale ont réussi à obtenir un emploi salarié. Le racisme, ou plus prosaïquement les craintes inspirées par « les Roms » ont sans aucun doute une responsabilité dans le maintien de la clôture du marché du travail mais d’autres facteurs interviennent également : le fait d’être « sans-domicile » ou d’habiter dans une voiture, l’absence de maîtrise de la langue, le manque de relations en dehors de son groupe social ou encore la méconnaissance des codes de conduite appropriés, freinent l’accès au travail. En ce sens, si la discrimination raciste n’est pas à occulter, l’exclusion sociale est entretenue au sein d’un cercle vicieux qui tend à maintenir à l’écart ceux qui ne possèdent pas les ressources nécessaires pour participer aux activités du premier monde.

    Notes de bas de page

    1Par « question rom », on entend ici le traitement politique et médiatique de la présence en France de populations dites roms (d’Europe de l’Est) et qui a fait l’objet de nombreuses analyses ou réactions de la part de chercheurs ou d’intellectuels à partir des années 2000. On trouvera une partie de ces références en bibliographie.

    2Ceci est particulier à la ville étudiée ; les grands bidonvilles du pourtour de Paris abritent par exemple des Français et des personnes de nationalités diverses (Belqasmi, 2014).

    3« C’est illusoire de penser qu’on réglera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion. […] Les Roms ont vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie […] Les populations roms ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation avec les populations locales », M. Valls, ministre de l’Intérieur, discours du mardi 22 septembre 2013.

    4Discussion avec Carmen, juillet 2013 au camp, traduit du roumain.

    5Discussion avec Mirko, mai 2014, sur le parking de son van-foyer.

    6J’ai accompagné deux personnes dans des procédures de régularisation administrative de leur véhicule ; après plusieurs mois, les deux cas se sont soldés par des échecs.

    7En 1991, l’espace Schengen comprend les territoires de l’Allemagne, la France, le Luxembourg, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie, l’Espagne et du Portugal. Il s’élargit à la Grèce en 1992, à l’Autriche en 1995 puis au Danemark, à la Suède et la Finlande en 1996. En 1999, il est intégré aux traités de l’UE.

    8Les délits les plus fréquents au sein de la population d’étude étaient des faits de vols, parfois de conduite sans permis ou d’autres irrégularités relatives à des véhicules ; parfois de violence (notamment à l’égard des femmes) ou de trouble à l’ordre public.

    9Conversation avec Rosanna, février 2014.

    10Nadia, responsable de l’agence P., lors de l’entretien avec Rosanna, 13 mars 2014.

    11Conversation avec Rosanna, février 2014.

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    1Par « question rom », on entend ici le traitement politique et médiatique de la présence en France de populations dites roms (d’Europe de l’Est) et qui a fait l’objet de nombreuses analyses ou réactions de la part de chercheurs ou d’intellectuels à partir des années 2000. On trouvera une partie de ces références en bibliographie.

    2Ceci est particulier à la ville étudiée ; les grands bidonvilles du pourtour de Paris abritent par exemple des Français et des personnes de nationalités diverses (Belqasmi, 2014).

    3« C’est illusoire de penser qu’on réglera le problème des populations roms à travers uniquement l’insertion. […] Les Roms ont vocation à retourner en Roumanie ou en Bulgarie […] Les populations roms ont des modes de vie extrêmement différents des nôtres et qui sont évidemment en confrontation avec les populations locales », M. Valls, ministre de l’Intérieur, discours du mardi 22 septembre 2013.

    4Discussion avec Carmen, juillet 2013 au camp, traduit du roumain.

    5Discussion avec Mirko, mai 2014, sur le parking de son van-foyer.

    6J’ai accompagné deux personnes dans des procédures de régularisation administrative de leur véhicule ; après plusieurs mois, les deux cas se sont soldés par des échecs.

    7En 1991, l’espace Schengen comprend les territoires de l’Allemagne, la France, le Luxembourg, la Belgique, les Pays-Bas, l’Italie, l’Espagne et du Portugal. Il s’élargit à la Grèce en 1992, à l’Autriche en 1995 puis au Danemark, à la Suède et la Finlande en 1996. En 1999, il est intégré aux traités de l’UE.

    8Les délits les plus fréquents au sein de la population d’étude étaient des faits de vols, parfois de conduite sans permis ou d’autres irrégularités relatives à des véhicules ; parfois de violence (notamment à l’égard des femmes) ou de trouble à l’ordre public.

    9Conversation avec Rosanna, février 2014.

    10Nadia, responsable de l’agence P., lors de l’entretien avec Rosanna, 13 mars 2014.

    11Conversation avec Rosanna, février 2014.

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    Potot, S. (2018). Chapitre 2. Les « Roms » de Nice, au-delà de la lentille ethnique. In « Nous les Tsiganes, ou les Roms, comme vous dites, vous ». Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14t9j
    Potot, Swanie. « Chapitre 2. Les “Roms” de Nice, au-delà de la lentille ethnique ». In « Nous les Tsiganes, ou les Roms, comme vous dites, vous ». Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018. doi:10.4000/14t9j.
    Potot, Swanie. « Chapitre 2. Les “Roms” de Nice, au-delà de la lentille ethnique ». « Nous les Tsiganes, ou les Roms, comme vous dites, vous », Presses universitaires de Rennes, 2018, https://doi.org/10.4000/14t9j.

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    Potot, S. (2018). « Nous les Tsiganes, ou les Roms, comme vous dites, vous ». Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tkk
    Potot, Swanie. « Nous les Tsiganes, ou les Roms, comme vous dites, vous ». Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2018. doi:10.4000/14tkk.
    Potot, Swanie. « Nous les Tsiganes, ou les Roms, comme vous dites, vous ». Presses universitaires de Rennes, 2018, https://doi.org/10.4000/14tkk.
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