Conclusion
p. 377-379
Texte intégral
1À la question centrale des relations entre migrations et identité, les articles qui composent le présent ouvrage apportent plusieurs réponses – ou pistes de réflexion. La première d’entre elles porte sur la remise en cause des catégories d’analyse des phénomènes migratoires héritées des xixe et xxe siècles.
2L’usage de la notion de diaspora, en premier lieu, jadis réservé à un tout petit nombre de cas historiques, est aujourd’hui étendu à diverses communautés dispersées – y compris les Bretons – avec, à la fois, le risque d’affadir le concept et l’opportunité de dépasser la hiérarchisation impensée qui en sous-tendait l’emploi. Plus largement, toutes les formes de catégorisation des migrants connaissent un glissement, les distinctions s’estompent et de nouvelles configurations apparaissent. Car les vagues contemporaines de migrants dessinent un monde globalisé qui subvertit les États-nations, leurs divisions et leurs hiérarchies. Ne retrouve-t-on pas là une situation qui évoque quelque peu les identités mouvantes des temps modernes ? À cette époque, la société bretonne assimilait ses immigrants. C’est la deuxième piste de réflexion de l’ouvrage : le rapport de la société d’accueil à ses migrants.
3La société bretonne a longtemps eu tendance à absorber, voire à « engloutir » ses immigrants, qui s’identifiaient complètement à elle dès la deuxième génération. En période de crise, néanmoins, elle rejetait parfois la figure de l’étranger, en usant de stéréotypes physiques, religieux ou nationaux. Il y a même eu un antisémitisme breton sous Vichy ; cependant, ce ne sont pas les antisémites passionnels mais les préfets qui mirent en œuvre les ordonnances allemandes ; quant à la population bretonne, elle fut presque unanime à critiquer le port de l’étoile juive. Aujourd’hui, les Juifs constituent à Rennes une minorité ethnique très discrète et méconnue. Quant aux gens du voyage, s’ils suscitent quasi systématiquement de la crainte en France, on ne sait si l’accueil qui leur est réservé en Bretagne présente des particularités.
4Plus largement, peut-on dire aujourd’hui, comme le pensait Glenmor1, que les migrants s’intègrent mieux en Bretagne qu’ailleurs ? Rien, dans le présent ouvrage, ne permet de l’affirmer ni de l’infirmer. Tout au plus peut-on dire que les migrants britanniques de ces dernières décennies – qui découvrent parfois un peu tard que la Bretagne n’est pas seulement un paysage mais également un espace social – peuvent souvent compter pour s’intégrer sur des « médiateurs » qui se font les porte-paroles des « autochtones ». De plus, les Chinois qui s’installent à Brest se félicitent de ne pas être rejetés et de vivre des relations sincères, simples et sympathiques avec la population locale. Enfin, face à la défiance de l’administration française envers les demandeurs d’asile, on constate aujourd’hui qu’une mobilisation associative se produit, au nom de la tradition d’accueil bretonne ; pourtant il n’est pas démontré que les étrangers soient mieux accueillis en Bretagne qu’ailleurs. Et les migrants bretons, eux, comment ont-ils été accueillis ?
5Historiquement, sauf au Canada où ils ont été encadrés par le clergé, les Bretons ont migré malgré l’avis de leurs prêtres, qui craignaient de les voir sombrer dans l’alcoolisme, la dépravation et l’athéisme. Il semble qu’ils aient été plutôt bien accueillis aux États-Unis, où ils bénéficiaient de la réputation de travailler dur2 et au Québec, où leur identité minoritaire était bienvenue3. À Jersey, en revanche, la population insulaire, craignant de se voir submergée, paraît avoir fait preuve de la plus grande défiance à leur encontre.
6En France – leur destination principale –, les Bretons font très tôt l’objet de stéréotypes dépréciatifs4. Perçus comme des étrangers jusqu’au xvie siècle, ils le sont de moins en moins ensuite mais on moque pendant des siècles leurs traits culturels, associés à leur condition sociale modeste, en particulier à Paris, où ils souffrent d’un déficit de lien social. Au début du xxe siècle, une image réductrice de la femme bretonne est figée en stéréotype ethnique régional. Au Havre, les Bretons sont l’objet de rejets et de sarcasmes. En Aquitaine, il en va différemment : leur ardeur au travail et leur religiosité suscitent, certes, mépris et tensions mais les Bretons sont généralement bien accueillis par la population paysanne locale qui, par-delà les différences culturales et culturelles, les comprend. Mutatis mutandis, on pense à l’accueil prodigué aux Gallois par les Indiens de Patagonie, dont découlent une partie des stratégies identitaires qu’ils adoptèrent, ce qui constitue la troisième piste de réflexion de l’ouvrage.
7Les stratégies identitaires des migrants sont en effet – cela va de soi – étroitement liées au type d’accueil qui leur est réservé. Roger Toinard en distingue trois : le repli sur soi individuel, l’entre soi collectif et l’acculturation, stratégies qui ne sont pas sans rappeler le célèbre triptyque Exit, Voice, and Loyalty d’Albert O. Hirschman5. Dans les Trompettes de la mort, le dramaturge Charles Tilly évoque deux de ces stratégies identitaires, adoptées par des migrantes bretonnes : l’exit, sous la forme du repli sur soi et même de la tentative de suicide de l’un des personnages principaux de la pièce (Annick) et la loyalty, c’est-à-dire le choix de l’acculturation, effectué par l’autre personnage principal (Henriette). C’est aussi cette loyalty – ou cette acculturation – que les Bretons choisirent à Jersey pour se fondre dans la population insulaire. En revanche, au Havre comme en Aquitaine, ils ont choisi la voice : les amicales et les associations – que l’on retrouve également chez beaucoup de Bretons de Paris. Dans le monde virtuel des sites internet, également, les collectifs web participent à la stratégie classique de la voice – l’expression associative d’une solidarité bretonne – et ils en induisent également une autre, plus légère : le réseautage des cadres et des entrepreneurs bretons, dont l’intérêt est principalement individuel. À toutes ces stratégies identitaires des migrants par rapport à leur société d’accueil, il convient, pour finir, d’ajouter leur relation à leur espace de départ : la Bretagne.
8La migration est à la fois un déchirement et une émancipation : les migrants sont écartelés entre deux univers symboliques : celui de leur société de départ et celui de leur société d’arrivée. On peut distinguer, à cet égard, quatre types identitaires chez les Bretons de Paris : le « paysan de Paris », le « bipolaire déchiré », l’« urbain résigné » et l’« urbain convaincu ». Et quand ces Bretons émigrés choisissent de revenir vieillir au pays, le temps qu’ils ont passé en migration constitue pour eux un capital dans les hiérarchies et les clivages sociaux locaux ; en revanche, dès qu’une tension surgit, la migration devient une disqualification.
9La relation entre migrations et identité est donc complexe mais décryptable. Le cas breton, insuffisamment étudié à ce jour, méritait ce coup de projecteur, dont nous espérons qu’il sera suivi de beaucoup d’autres, tant de pans demeurant encore dans l’ombre. Cependant, à travers les spécificités bretonnes, les différentes contributions qui composent ce livre nous éclairent également sur l’expérience migratoire dans sa dimension universellement humaine.
Notes de bas de page
1« C’est une espèce d’accueil celtique qui est un des traits riches de notre pays », in Le Coadic R., L’identité bretonne, Rennes, Terre de Brume/PUR, 1998, p. 380-381.
2Droal C., « L’émigration bretonne aux États-Unis au vingtième siècle : des montagnes noires à New York 1920/1970 », mémoire de maîtrise de l’université de Brest, avril 2003, p. 1-4.
3Guidroux L., Appartenances culturelles et ethnologie des migrations : les Bretons migrants au Québec depuis 1950, thèse de doctorat, université de Brest et université de Laval (Québec), 2010.
4Riché P., « Les Bretons victimes des lieux communs dans le haut Moyen Âge », in Le Menn G., Le Moing J.-Y. (dir.), Bretagne et pays celtiques : langues, histoire, civilisation. Mélanges offerts à la mémoire de Léon Fleuriot 1923-1987, Skol Vreizh/PUR, 1992.
5Hirschman A. O., Exit, voice and loyalty : responses to decline in firms, organisations and States, Cambridge (Mass.), Harvard university press, 1970.
Auteurs
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Ronan Le Coadic
Professeur de culture et langue bretonnes à l’université Rennes 2 et membre du CRBC, dont il anime le groupe de travail Ermine. Ses recherches portent, pour l’essentiel, sur la sociologie de la Bretagne contemporaine et, plus largement, sur les identités minoritaires et la place que les sociétés démocratiques leur accordent.
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Aurélie Épron
Anthropo-historienne, membre du Laboratoire sur les Vulnérabilités et l’Innovation dans le Sport (L-Vis, EA 7428), de la Confédération de Recherches Interdisciplinaires en Sport (CRIS, FED 4272), université de Lyon, université Claude Bernard Lyon 1 ; également associée de l’équipe Ermine – CRBC. Ses recherches portent sur les dynamiques identitaires de la ludodiversité (pratiques et représentations) au regard des vulnérabilités et de l’innovation. Son terrain est notamment celui des jeux et sports traditionnels des minorités.
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