Les Juifs en Bretagne, des traces médiévales à la France de Vichy
p. 287-298
Texte intégral
11240-1940, la tentation était grande pour certains antisémites, en Bretagne, de célébrer le 700e anniversaire de L’Assise de Ploërmel en soulignant l’identité des réponses au danger encouru de tout temps, du fait des Juifs, par les sociétés chrétiennes (ou « aryennes »). À l’expulsion et aux spoliations médiévales répondaient alors la ségrégation, l’exclusion sociale et la spoliation désignée par le néologisme barbare d’aryanisation. Ainsi libérée de ses Juifs, autrefois par la sagesse de ses ducs, en 1940 grâce à celle de l’Occupant nazi et des législateurs de Vichy, la Bretagne entrait dans une ère nouvelle.
2Oublions ce raccourci « historique » pour aborder une réalité plus complexe que nous évoquerons dans le cadre de la Bretagne ducale et au long de quatre périodes. Quelques mots suffiront pour la première qui couvre un millénaire (ve-xve siècles), car l’extrême pauvreté des sources ne permet souvent d’émettre que des conjectures. Les xviie et xviiie siècles, seconde période, offrent beaucoup plus d’intérêt en révélant la pluralité des regards que l’on porte sur eux.
3Mais c’est avec la Révolution française que commencent des temps nouveaux pour les Juifs en France. Son héritage (émancipation, intégration) perdurant jusqu’à la fin du xixe siècle, ce sera la troisième période de cette rapide évocation où, pour la première fois, il sera possible de découvrir l’infime minorité (ou marginalité) que représentèrent et que représentent toujours les Juifs en Bretagne ; marginalité qui, au xxe siècle, ne les protégea pas de l’antisémitisme racialiste né dans les années 18901.
4La dernière et chronologiquement très courte partie de cet exposé qui traite de l’Entre-deux-guerres et de l’Occupation montre comment, ultra-minoritaires en Bretagne, sans esprit communautaire car avant tout soucieuses d’intégration, au point d’être devenues « invisibles » aux yeux de leurs concitoyens, ces familles juives vont, comme dans le reste de la France, être victimes de l’antisémitisme d’État, l’antisémitisme institutionnalisé, des autorités nazies et de l’administration française du gouvernement de Vichy.
5La présence de Juifs en Armorique est contemporaine des dernières décennies de l’Empire romain et donc antérieure aux migrations bretonnes, mais ils n’ont guère laissé de traces. Quant à la recommandation des évêques du concile de Vannes vers 465 : « Que tous les clercs évitent de manger avec les Juifs… », elle concerne la très vaste circonscription gallo-romaine qu’était la iiie Lyonnaise et ne permet pas d’en déduire qu’il y avait alors des Juifs sur le territoire de la future Bretagne. Cette recommandation n’est pas non plus une preuve d’antijudaïsme précoce, il s’agissait seulement de mettre en garde les clercs contre des invitations qu’ils n’auraient pu rendre à leurs hôtes à cause des interdits de la cacherout.
6Il faut ensuite attendre le xiiie siècle pour avoir des preuves incontestables de l’existence de communautés juives, déjà anciennes, à Fougères, à Rennes, à Nantes (1235) ; mais bientôt le duc Jean ier le Roux signerait « l’ordonnance de Ploërmel » (1240), qui décrétait leur expulsion. Commence alors une longue période, près de 300 ans, où la Bretagne semble avoir été sans Juifs, avant qu’ils ne réapparaissent, à Rennes, à Saint-Malo et surtout à Nantes qui accueillit au xvie siècle des Juifs expulsés d’Espagne et du Portugal. Certains y demeurèrent, d’autres gagnèrent l’Europe du Nord. Parmi ceux-ci la famille d’Abraham Espinoza, grand-père du philosophe Spinoza.
Les xviie et xviiie siècles
7D’autres communautés durables se formèrent au xviie siècle à Saint-Malo dans l’ancienne rue Buhen, encore appelée « rue aux Juifs » lorsque Chateaubriand y naquit en 1768. Par contre, si l’existence d’une « rue des Juifs » à Rennes, près de la place du Carthage, témoigne bien d’une présence ancienne, rien ne prouve qu’une communauté s’y soit progressivement réinstallée après 1240.
8Comme dans la plupart des provinces françaises sous l’Ancien régime, les Juifs en Bretagne sont réputés étrangers. Leur présence est tolérée mais précaire et une décision de justice suffit pour les expulser. C’est ainsi qu’en 1780, en pleine période des « Lumières », le Parlement de Bretagne décide la seconde expulsion générale, 540 ans après l’ordonnance de Ploërmel. Avec, cependant, des conséquences moins graves : tous les Juifs présents en Bretagne devaient « se retirer […] dans les lieux de leur établissement » ; hors de Bretagne s’ils n’y avaient aucune attache, sinon dans telle ville bretonne qui était leur lieu de résidence officielle. Sentences presque rituelles à l’encontre des colporteurs, forains, errants, Juifs ou non. Il faut donc se garder d’un misérabilisme excessif ; s’il convenait, bien sûr, de convertir les Juifs et si tout Juif converti était entouré, lors de son baptême, de membres éminents de l’aristocratie locale, l’Église évitait, le plus souvent, de recourir à un prosélytisme trop agressif.
9L’administration royale, au xviiie siècle, reconnaissait le dynamisme qu’ils impulsaient à l’économie ; en 1746, le Conseil du Roi répondait à l’Intendant de Bretagne qui avait transmis une requête des marchands nantais réclamant, une fois de plus, l’éviction des Juifs des foires de la ville : « Il n’est pas question d’autoriser, mais de tolérer simplement la liberté aux Juifs de fréquenter les foires. Je vous prie de faire savoir aux marchands de Nantes que j’ai mis à néant leur requête. » À la même époque à Saint-Malo, deux marchands de soieries Israël Dalpuget et Moïse Petit, avaient une riche clientèle aristocratique qui vantait leur compétence et leur probité et qui les défendit lorsqu’ils furent accusés de pratiques commerciales douteuses par leurs concurrents malouins.
10Dans toute la Bretagne ces incidents entre marchands juifs et chrétiens étaient fréquents ; mais il s’agissait « moins de préjugés religieux que de soucis de concurrence commerciale2 ». Les accusations portées contre les Juifs (marchands ayant pignon sur rue ou, plus souvent, colporteurs) étaient toujours les mêmes : « étrangers » (à la ville) donc suspects de malversations. En caricaturant un peu, je dirais que l’antijudaïsme, en Bretagne, avant la Révolution de 1789, était plus affaire de boutiquiers que de théologiens.
11Henri Sée y voyait un antagonisme économique ; on peut aussi y déceler les prémices d’un des volets de l’antisémitisme « moderne » où la judéité n’est plus qu’un prétexte, le noyau autour duquel se cristallisent les caractères du Juif fantasmé : l’errant, l’étranger, le hors-la-loi commune, celui auquel on prête les plus noirs desseins.
12En 1898, les 257 commerçants nantais membres de La ligue patriotique antisémite proclamaient que « la lutte est entre la boutique française et la boutique juive », tandis qu’en 1934 la revue du Parti National Breton (PNB) – Breiz Atao – s’alarmait : « On nous signale que différentes villes de Bretagne, Rennes et Brest en particulier, ont vu s’installer depuis l’an dernier un certain nombre de commerçants juifs. Ces commerçants, vendant à des prix anormaux, font le plus grand tort aux petits commerçants bretons3. » Même accusation : commerce juif, pratiques occultes, concurrence déloyale.
De 1789 à l’Affaire Dreyfus, une intégration fragile
13En 1791, l’Assemblée nationale constituante adopte les conclusions de l’abbé Grégoire et de Clermont-Tonnerre et accorde la citoyenneté française aux Juifs de France. Cette reconnaissance leur ouvre une ère nouvelle qui va perdurer jusqu’aux années 1870.
14Neuf ans plus tard (avril 1798), une gazette, La Feuille nantaise, saluait ce changement :
« Les enfants de Jacob, en France, sont traités comme nos frères et […] plusieurs d’entre eux sont parvenus à des grades éminents dans le civil et dans le militaire… Pour nous, Français libres, nous préférons dans toutes les fonctions publiques, un Juif probe, ferme, instruit et patriote à un catholique, un protestant, un déiste et un athée à qui ces qualités seront étrangères4. »
15Mais en cette fin du xviiie siècle, il reste toujours aussi difficile d’émettre la moindre estimation quantitative concernant les Juifs en France et, a fortiori, en Bretagne. Napoléon va y remédier, en 1808, par deux décrets : le premier « relatif à l’organisation du culte juif » qui fut à l’origine du recensement de la population juive vivant dans les territoires de l’Empire ; Le second concernant « les Juifs qui n’ont pas de noms de familles et de prénoms fixes ». Selon ce premier recensement, 72 Juifs résidaient alors en Bretagne. À Nantes, où les archives municipales ont conservé les « registres d’options des noms » de 1808 et 1809, 25 Juifs s’y inscrivirent5.
16Au fil des recensements généraux de population où l’appartenance religieuse est prise en compte (de 1851 à 1872), leur nombre évolue de 150 à 215 ; infime minorité dispersée dans 5 départements, les plus « nombreux » résidant en Loire Inférieure (environ 120).
17Désormais citoyens français de religion juive, ils sont encore majoritairement commerçants (sédentaires ou forains) mais l’éventail professionnel s’élargit : fonctionnaires civils ou militaires, artisans, artistes, journalistes. Parmi eux quelques notables à Nantes, à Brest, les deux villes où se créèrent des communautés cultuelles, mais où seule Nantes put obtenir un rabbin et construire sa synagogue (1869).
18De la Restauration aux premières années de la IIIe République, les Juifs, en Bretagne, comme dans l’ensemble de la France, connurent un « âge d’or » où leur volonté d’intégration à la Cité sans acculturation, sans assimilation, put s’épanouir grâce à la pérennité de l’héritage révolutionnaire, au fil des changements de régimes qui rythmèrent la vie politique française de 1814 à 1870.
19Le xixe siècle, par l’abondance et la diversité de ses archives, nous permet aussi d’observer la place des Juifs dans l’imaginaire des campagnes, parmi ces paysans ou artisans qui, mis à part le passage de quelques colporteurs, n’en avaient jamais vu et que l’on imagine imprégnés de « l’enseignement du mépris », dispensé par leurs curés, contre le peuple « déicide » ou les Juifs « perfides » des prières du Vendredi Saint.
20Or les collectes des folkloristes nous invitent à relativiser l’influence de l’antijudaïsme théologique sur les mentalités rurales bretonnes ! Certes la part faite aux Juifs dans la littérature populaire est faible : quelques rares récits de « la Grande Passion » du Christ, des légendes, des complaintes (gwerziou)… Mais parmi celles-ci, les personnages récurrents (Ar boudedeo, le boute-Dieu, qui reprend la légende du Juif errant ; ou Ar Jouis braz, le Grand Juif) sont des personnages positifs : le premier, qui accumule toute la mémoire du monde et se fait le défenseur du genre humain contre le « Bonhomme misère », n’engendre guère la haine du peuple maudit. Quant au Grand Juif, qui vient acheter son épouse en Bretagne, il finit par la rendre heureuse ; à une exception près, mais dans une version appauvrie qui semble tardive et contemporaine de l’irruption de l’antisémitisme moderne, postérieure à 1870, quand les Juifs, qui avaient pu croire que trois quarts de siècle d’émancipation avaient définitivement fait d’eux des citoyens français, vont être confrontés à cette nouvelle forme de l’idéologie du rejet.
21La défaite de 1870 exigeait des boucs émissaires. Pour les « bons Français de France », les Juifs redevenaient des « étrangers », des « métèques ». Tandis que d’Allemagne, Wilhelm Marr, fondateur du premier Parti antijuif et concepteur de l’antisémitisme, allait conforter cette idéologie sur les trois fantasmes : du Juif, perpétuel étranger puisque membre d’une « nation juive » sans frontière à laquelle il a fait allégeance ; du Juif capitaliste, exploiteur des pays qui l’accueillent ; enfin du Juif, membre d’une race dangereuse car inassimilable.
22En 1886, relayé en France par Édouard Drumont (La France juive), l’antisémitisme envahit les colonnes des journaux locaux à quelques exceptions notoires (L’Avenir de Rennes et, à Nantes, Le Phare de la Loire dirigé par la famille Schwob). En janvier 1898, au paroxysme du déchaînement des passions, pendant l’Affaire Dreyfus6, quelques villes bretonnes (Nantes surtout, et Rennes, Saint-Malo) connurent les cortèges hurlant « à bas Dreyfus, à bas Zola » mais surtout « mort aux Juifs ».
23Après le second procès puis la réhabilitation du capitaine Dreyfus, un apparent apaisement suivit jusqu’à « l’Union sacrée » de la Première Guerre mondiale. La paix revenue, dès les années 1920, fusèrent à nouveau les accusations de Juifs cosmopolites, capitalistes exploiteurs, mais devenus aussi, depuis la Révolution soviétique, fourriers du communisme.
De l’entre-deux-guerres à la France de Vichy
24En 1927, un journal régional du jeune Parti Communiste Français (PCF), La République ouvrière et paysanne, hebdomadaire communiste, défend les ouvriers, les paysans et les marins de l’Ouest7, s’en prend au journal nantais, Le Phare de la Loire et à son directeur « le youpin Schwob du Phare, le vieux juif Schwob, Monsieur Schwob le youpin bien connu » ; antisémitisme social accusateur du Juif exploiteur de la classe ouvrière. Mais c’est dans le petit monde des nationalistes bretons que n’allait pas tarder à se développer un antisémitisme racial directement inspiré de la doctrine nazie.
25Dans cette ambiance délétère, les Juifs de Bretagne, si peu nombreux et si intégrés, ne s’inquiétaient guère. Certains d’entre eux étaient plus ou moins déjudaïsés, l’éloignement de l’unique synagogue de Bretagne et le délitement des liens communautaires avaient affaibli la transmission des traditions. Ainsi les 12 ou 13 familles de la bourgeoisie rennaise établies depuis les années 1870, vieilles familles alsaciennes ou lorraines ayant choisi de rester françaises lors de l’annexion allemande en 1871, n’étaient restées fidèles qu’à un petit nombre de pratiques cultuelles : circoncision des fils, Bar Mitzva, funérailles ; on célébrait Kippour et Pessah. Les mariages nécessitaient de recourir à un rabbin de Nantes, de Tours, voire de Paris.
26Ce qui inquiétait ces Juifs établis était l’arrivée des « polaks », ces Juifs miséreux émigrés de Pologne, Juifs d’Ukraine8 ou des Balkans ayant fui les pogroms des années 1920, dont beaucoup ne parlaient que le yiddish. Eux qui étaient citoyens français, dont les maris ou les fils adultes étaient anciens combattants, ne manifestaient guère de solidarité à l’égard de ces immigrés. Attitude assez fréquente chez les Français juifs : « leur cause n’est pas exactement la nôtre », écrit Marc Bloch, dans une lettre datée d’avril 1941. Il ne s’agit pas d’égoïsme ou de reniement, ils ne renient pas leur judéité mais, et je citerai encore Marc Bloch, ils étaient « avant tout et très simplement français9 ».
27Tous, cependant, n’allaient pas tarder à être confrontés à la montée de cet antisémitisme passionnel hérité de la fin du xixe siècle. Passionnel car ne reposant pas sur une doctrine d’État et s’exprimant, en dehors de toute loi, par la presse, les mouvements de foules ou les pogroms comme ce fut le cas en Ukraine et dans les Balkans dans les années 1920.
L’antisémitisme dans le « Mouvement breton »
28Il concerne essentiellement la mouvance la plus radicale qui, au début des années 1930, se sépara des autonomistes pour fonder le Parti National Breton, sous la direction de Olier Mordrel, François Debauvais, Célestin Lainé, Yann Bricler, les frères Delaporte et quelques autres. Ils militaient pour la création d’un État national breton et développèrent d’abord leur doctrine dans la revue Breiz Atao (Bretagne toujours).
29Le racisme étant « la phase préparatoire et indispensable du nationalisme », la société bretonne serait uniraciale, composée de « la super race nordique dont les Celtes et les Germains sont deux rameaux distincts et d’égale valeur ». En seraient expulsés les Juifs « étrangers inassimilables » ; quant aux étrangers indésirables : Arabes, Noirs, Latins (les mocos), ils seraient « exclus de tous les postes responsables de la vie publique10 ». Antisémitisme, xénophobie, racisme furent désormais les composantes du discours tenu dans les organes de presse du PNB, l’antisémitisme renforçant l’opposition à la France « enjuivée » : « Jacobin rime avec Youpin. »
30À partir de 1934, Stur (Le gouvernail), souligne l’adhésion croissante des nationalistes bretons au nazisme, défenseur des « races nordiques » : « Pourquoi dissimuler l’attraction qu’exerce sur nous la nouvelle vie allemande ? […] L’État hitlérien est une nécessité actuelle qui remplit sa tâche historique, [il] a recréé, notamment par l’uniforme brun et la croix gammée sur tous les bras, une fraternité humaine que l’esprit de lucre des Juifs socialistes avait profondément détruite11. »
31L’année suivante (juillet 1937), Mordrel consacrait une étude au « racisme breton » dans Stur et mettait les Bretons en garde contre le métissage : « Le sang nègre ou juif peut se manifester au-delà de deux générations. » Il fallait donc protéger « la pureté de la race celte contre les Italiens, Sidis, Nègres et Juifs qu’on rencontre de plus en plus et qui, même, se fixent en Bretagne. Ils ne feront jamais que des Bretons indésirables… »
32Cet alignement du PNB sur l’idéologie nationale-socialiste, était loin de faire l’unanimité au sein du Mouvement breton : dès septembre 1930, lors du succès électoral des nazis qui obtenaient 107 sièges au Bundestag, le fédéraliste Maurice Duhamel écrivait que leur « chauvinisme xénophobe nous répugne » ; en 1937 les frères Delaporte, membres du PNB, démissionnent. Hors de la mouvance indépendantiste, le barde Taldir Jaffrennou s’indigna contre les persécutions antisémites en Allemagne en 1934 ; il récidiva lors de la « Nuit de cristal » et prit à partie les rédacteurs de Stur : « Il nous souvient d’avoir lu dans une publication soi-disant bretonne des dithyrambes sur la sympathie de l’Allemagne pour la Bretagne. Que le Ciel nous préserve de telles amitiés12. »
33Mais dans la France occupée, il y eut des ralliements à l’Ordre nouveau, les frères Delaporte, par exemple réintégrèrent le PNB, et rédacteur en chef de L’Heure bretonne, le nouvel organe du Parti, Raymond Delaporte défendit la « pureté de la race bretonne » et cautionna des articles antisémites d’une rare violence au moins jusqu’en août 1942. Or L’Heure bretonne qui parut de juillet 1940 à juillet 1944, fut un vecteur de l’antisémitisme plus redoutable que Breiz Atao ou Stur : par son rythme de parution, hebdomadaire puis bimensuel ; par sa diffusion, 40 000 exemplaires en novembre 1940, moins par la suite mais touchant quelques milliers de lecteurs ; par la diversité de ses attaques : articles haineux, « À la porte les Juifs et les enjuivés » (2 août 1941), usage du vocabulaire nazi de déshumanisation analysé par Victor Klemperer (La langue du IIIe Reich) : peste, virus, rongeurs qui faisait des Juifs des Unmenschen (non-hommes), caricatures, délations (de « la Maison juive Worms », des médecins de Dinard et de Nantes, de Mme de Toulouse-Lautrec, épouse du maire de Mordelles, « Moco + Juive = Breton13 »).
34Il y eut donc bien un antisémitisme breton, dans la mesure où ceux qui l’exprimèrent se présentaient comme les défenseurs d’un État breton uniracial, celte, d’où « le Juif », élément corrupteur, serait exclu. Mais, outre que cet antisémitisme fut le fait d’une infime minorité, rejetée par une opinion majoritairement anglophile et hostile au Breiz Atao, ce ne sont pas ces antisémites passionnels qui furent sollicités pour mettre en œuvre l’antisémitisme d’État, institutionnalisé, instauré dès l’automne 1940. Ce furent les préfets qui appliquèrent les ordonnances allemandes et les lois et décrets de Vichy ; les policiers et les gendarmes qui procédèrent aux arrestations ; et des « hommes ordinaires » issus de la société civile qui rendirent possible la spoliation des Juifs14.
L’antisémitisme institutionnalisé en Bretagne sous l’Occupation
35Parmi les réfugiés de l’exode qui arrivèrent en Bretagne à partir de mai-juin 40, se trouvait un certain nombre de Juifs français et étrangers. Beaucoup d’entre eux, qui n’avaient pu regagner leur résidence d’origine après la signature de l’armistice, y furent recensés au mois d’octobre portant à environ 2 000 la population juive des 5 départements de la Bretagne historique, bientôt soumis au sort commun de tous les Juifs de France (environ 330 000).
Première étape : l’exclusion
36Ils sont exclus du corps social : marginalisés par le recensement d’octobre 1940 et l’apposition du cachet « Juif » sur les cartes d’identité en vertu de l’ordonnance du 27 septembre, du Commandement militaire allemand en France qui concerne tous les Juifs, français et étrangers, de la zone occupée.
37Mais qui est juif ? « Dans le territoire occupé de la France, est considéré comme Juif quiconque appartient ou a appartenu à la confession juive ou descend de plus de deux grands-parents juifs. Les grands-parents sont considérés comme juifs s’ils appartenaient ou ont appartenu à la confession juive. » L’ordonnance allemande ne retient donc que le concept culturel d’appartenance religieuse.
38Parallèlement, et sans y être contraint, le gouvernement du maréchal Pétain préparait sous la direction de Raphaël Alibert, garde des Sceaux, la loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs. Sa définition du Juif aggravait celle de l’ordonnance allemande : « est regardé comme Juif… toute personne issue de trois grands-parents de race juive ou de deux grands-parents de la même race si son conjoint lui-même est juif. » Deviennent ainsi « Juifs », deux époux que l’Allemagne nazie n’aurait considérés que comme « demi-Juifs ». En outre le gouvernement français recourt au seul critère racial en oubliant de le définir ; oubli réparé par la loi du 2 juin 1941, qui s’applique aussi aux Juifs de la zone libre : « est regardé comme de race juive, le grand-parent ayant appartenu à la religion juive » : le critère pseudo-biologique de race est ainsi défini à partir du critère culturel de religion.
39Sachant désormais reconnaître les purs (aryens) des impurs (juifs) l’administration nazie et celle de Vichy pouvaient entreprendre l’aryanisation de la société et de l’économie françaises. Ce sera, pour l’essentiel, le grand œuvre de l’année 1941.
40En Bretagne, l’application des interdits professionnels et la spoliation des entreprises juives avaient privé de revenu et réduit à l’inactivité 90 % des Juifs. À la préfecture du Finistère, sur une liste de 53 Juifs ayant déclaré une activité professionnelle au recensement d’octobre 1940, il n’en restait plus que 7 en décembre 1941 (3 artisans travaillant à façon pour d’autres entreprises ; 2 ouvriers fourreurs et 2 employés de bureau, « emplois subalternes sans contact avec la clientèle aryenne ») ; même constat à la préfecture de Loire Inférieure, une liste de 304 personnes exerçant un emploi en octobre 1940 porte en décembre 1941 la mention « 36 actifs seulement ».
41Cette paupérisation des Juifs, en Bretagne comme dans le reste de la France, avait été rendue possible grâce à la collaboration de nombreux acteurs, tous de la société civile :
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les administrateurs provisoires (une centaine pour toute la Bretagne) chargés de prendre la direction des entreprises juives, usines ou commerces, pour en préparer la vente aux enchères au profit de candidats aryens ;
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les candidats à l’achat de ces entreprises, souvent en majorité des « confrères » du propriétaire spolié ;
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les nombreux experts : comptables, chambres de commerce, notaires, chargés de veiller à ce que ces transactions aient toutes les apparences de la légalité et cachent ce qui fut un vol d’État, le vol des Juifs.
42Quel était le résultat immédiat pour le Juif spolié ? Contrairement à ce qui fut d’abord annoncé dans la presse (dont L’Ouest Éclair), le produit de la vente ne lui était pas remis mais déposé sur un compte bloqué après avoir été amputé de divers prélèvements (émoluments des divers acteurs de la spoliation et versement de 20 % de la transaction au compte du Commissariat Général aux Questions Juives, administration ad hoc créée par Vichy). Sur le reste, l’Administrateur provisoire fixait le montant des « subsides d’absolue nécessité » censés suffire aux besoins de la famille. Quand le « capital » était épuisé, et il l’était vite en Bretagne où dominaient les petits voire très petits commerçants, ceux-ci rejoignaient les assistés (salariés dont les emplois avaient été interdits aux Juifs) qui ne vivaient plus que de l’aide sociale de l’Union Générale des Juifs de France (UGIF) créée fin 1941.
43L’aryanisation ne fut pas une étape mineure des persécutions antisémites ; elle a rendu plus efficaces les rafles et les déportations et aggravé le bilan de la Shoah.
44De nombreux Juifs, parmi ceux, bien sûr, qui en avaient encore les moyens matériels, ont résisté ; pas par les armes, évidemment, mais par « des stratégies d’auto-sauvetage15 » : dispersion dans les campagnes, très nette dès le premier semestre 1941 en Ille-et-Vilaine ; nombreux départs clandestins de Bretagne, alors que l’aide de Français non juifs était encore inexistante ; ces mouvements se poursuivirent en 1942 malgré le durcissement des contrôles policiers.
45En Ille-et-Vilaine, cette mobilité des familles juives est révélée par les « récapitulatifs mensuels des modifications à la liste des Juifs enregistrés » dans le département : « partis sans laisser d’adresse », ou « pour une destination inconnue » ou « départs probables en zone sud » ou même, « seraient retournés en Hongrie », estimation bien improbable, en 1942, pour une famille malouine de 3 personnes. Autant d’aveux d’échecs de la police de Vichy, mais aussi constat que, aussi courageuse et efficace fut-elle, l’aide des « Justes » ne peut expliquer, à elle seule, comment les trois quarts des Juifs de France purent échapper à la déportation.
Deuxième étape des persécutions, la Shoah en Bretagne
46Le port obligatoire de l’étoile jaune à partir du 6 juin 1942, pour les Juifs de la Zone occupée, fut la dernière mesure de discrimination sociale avant la déportation. En Bretagne, elle ne toucha qu’un peu plus de 820 personnes qui y résidaient encore après les départs clandestins ou autorisés et les expulsions de la zone côtière interdite aux Juifs à partir de décembre 1941.
47Peu de Bretons eurent donc l’occasion d’en voir, et pourtant elle provoqua des réactions de solidarité assez fortes pour alerter les Renseignements généraux qui en rendirent compte aux préfets. Ainsi dans le Morbihan, « l’opinion est presque unanime à critiquer le port de l’étoile jaune pour les Juifs, surtout pour les enfants, et l’interdiction de différents spectacles et magasins… »
48Les rafles et les déportations vont désormais se succéder jusqu’en 1944. La rafle du 16 juillet 1942, dite à Paris « rafle du Vel d’hiv’ » fut particulièrement meurtrière en Loire Inférieure : 98 arrestations dont 57 Français, ce que désapprouva le sous-préfet de Saint-Nazaire : « Tous les Juifs de nationalité française de mon arrondissement ont été arrêtés […] J’estime que c’est la question de principe de l’arrestation de Juifs français qui seraient à poser aux autorités allemandes. »
49La désapprobation de ce fonctionnaire de Vichy rejoignait celle d’une opinion, ou au moins d’une partie d’entre elle, qui prenait conscience de l’inhumanité des persécutions antisémites et, encore une fois, les rapports des Renseignements généraux s’en firent l’écho en Loire Inférieure : « Les arrestations, qui ont été très nombreuses, particulièrement dans la zone côtière, ont été très commentées et, souvent, les mesures prises contre les Juifs les ont fait prendre pour des martyrs16. » Mêmes grondements dans le Morbihan où, de tout temps, les Juifs furent très marginaux : « Les opérations d’internement au Vélodrome d’hiver à Paris, dont les péripéties exagérément grossies ont pris, dans la bouche de ceux qui les racontent, un caractère dramatique ; toutes ces mesures sont considérées comme attentatoires à la personne, draconiennes et vexatoires, et la masse estime qu’elles ne s’imposaient pas dans notre pays où toute atteinte à la liberté individuelle est difficilement admise. »
50Contrastant avec l’opinion de la masse, un mois plus tard, le 15 août, L’Heure bretonne se réjouissait : « Les rafles qui ont eu lieu récemment dans nos cinq départements et le port de l’étoile jaune ont également contribué à affaiblir leur action. On peut dire qu’aujourd’hui les Juifs de Bretagne sont presque neutralisés. »
51Tandis que La Bretagne, de Yann Fouéré, dès le 17 juillet 1942, félicitait « le chef de la police allemande en France » d’avoir, grâce à l’étoile jaune, protégé les Français de la promiscuité des Juifs… Avant de récidiver, le 9 août, par une abjecte et déshonorante chronique de la rubrique en breton « Ar Seiz Avel ». Voilà qui souligne le fossé qui séparait les Bretons des membres de l’Emsav qui prétendaient parler en leur nom.
52Bien sûr il aurait fallu beaucoup plus que ces protestations populaires et que l’aide apportée par les Justes, en Bretagne comme dans le reste de la France pour sinon arrêter, du moins ralentir les déportations vers les camps d’extermination. D’autant plus que, dans les 4 départements de la Bretagne actuelle, à l’action des gendarmes et des policiers, s’ajouta, à partir de décembre 1942, un nouvel acteur : le délégué régional du Commissariat Général aux Questions Juives (CGQJ).
53Résidant à Rennes et ne « travaillant » qu’avec les Kommando SS du Sicherheitsdienst (service de sûreté) des quatre départements bretons il fut responsable de 28 déportations sur les 261 Juifs déportés à Auschwitz-Birkenau et Sobibor, parmi lesquels 44 enfants et adolescents. Il n’y eut que 8 survivants (6 adultes et 2 adolescents, aucun enfant)17. Lors de son procès, à Rennes en 1945, il se défendit : « J’étais un fonctionnaire qui remplissait les fonctions dont il était chargé […] j’ai voulu être consciencieux18. »
54Primo Levi, des années plus tard, en cherchant à comprendre comment tant d’hommes avaient pu rendre possible ce crime contre l’humanité, aboutit à la même constatation : « les monstres existent, mais ils sont trop peu nombreux pour être vraiment dangereux. Ceux qui sont les plus dangereux, ce sont les hommes ordinaires. »
Notes de bas de page
1Toczé C. (avec la collaboration de Lambert A.), Les Juifs en Bretagne (ve-xxe siècles), Rennes, PUR, 2006 ; Milin G., Le cordonnier de Jérusalem. La véritable histoire du Juif errant, Rennes, PUR, 1997.
2Sée H., « Notes sur le commerce des Juifs en Bretagne au xviiie siècle », Revue des études juives (REJ), n ° 80, 1925.
3Breiz Atao, n ° 190, 7 janvier 1934.
4Brunschwig L., « Les Juifs en Bretagne », REJ, n ° 49, 1904.
5Archives municipales (AM) de Nantes, cote E 1-1532 à 1535, commune de Nantes, état civil, « Déclaration des Juifs » : 1808/1809/1810/1811.
6Cosnier C., Rennes pendant le procès Dreyfus, Rennes, Éd. Ouest-France, 1984 ; Cosnier C. et Hélard A., Rennes et Dreyfus en 1899, une ville, un procès, Paris, Éd. Pierre Horay, 1999 ; Guiffan J., La Bretagne et l’affaire Dreyfus, Dinan, Éd. Terre de brume, 1999 ; Hélard A., L’honneur d’une ville. La naissance de la section rennaise de la Ligue des droits de l’homme, Rennes, Éd. Apogée, 2001.
7Archives départementales d’Ille-et-Vilaine (ADIV), cote 1 Per 1167.
8Deroche-Frécon S., Moi, Rosa Rubinstein, mémoire d’une famille juive d’Odessa à Rennes (1908-1945), Rennes, Éd. Apogée, 1996.
9« Marc Bloch et l’UGIF », annexe à L’étrange défaite, Paris, Éd. Gallimard, Folio Histoire, 1990.
10ADIV, cote 1 Per 451, Breiz Atao, n ° 170, 12 mars 1933.
11Stur, n ° 5 et 6, janvier-avril 1936.
12An Oaled, n °67, 1er trimestre 1939.
13L’Heure bretonne, n° 32, 15 février 1941.
14Postic M-N., Sur les traces perdues d’une famille juive en Bretagne, Rennes, Éd. Coop Breiz, 2007 ; Lambert A. et Toczé C., Être Juif à Nantes sous Vichy, Nantes, Éd. Siloë, 1994.
15Sémelin J., « Survie et sauvetage des Juifs en France […] éléments pour une nouvelle recherche », Histoire régionale de la Shoah en France, actes du 5e colloque de Lacaune, Paris, Les Éditions de Paris, 2011.
16Archives nationales (AN), F1-C III – Loire inférieure – 1162.
17Le bilan pour la Bretagne historique fut d’au moins 475 Juifs déportés vers les camps d’extermination dont au moins 72 enfants et adolescents.
18ADIV, cote 213 W 69 à 72, Cour de justice de Rennes, procès intenté en 1945 au délégué régional du CGQJ pour la Bretagne.
Auteur
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Claude Toczé
Professeur retraité, auteur, avec la collaboration d’Annie Lambert, de Les Juifs en Bretagne (ve-xxe siècles), publié en 2006. Cet ouvrage avait été précédé, en 1994, par Être Juifs à Nantes sous Vichy.
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