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    Plan détaillé Texte intégral Accueil et contrôle des réfugiés en Bretagne Travail des étrangers en Bretagne Notes de bas de page Auteurs

    Bretagne : migrations et identités

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Histoire de l’immigration en Bretagne

    Angélina Etiemble et Anne Morillon

    p. 271-286

    Texte intégral Accueil et contrôle des réfugiés en Bretagne Une présence ancienne et continue Les réfugiés espagnols Les réfugiés d’Asie du Sud-Est La question sensible des demandeurs d’asile aujourd’hui Travail des étrangers en Bretagne 1815-1914 : commerçants, artisans, techniciens, financiers… L’économie de guerre L’entre-deux-guerres : une période nationale contrastée pour les travailleurs étrangers, plus nuancée en Bretagne L’après-guerre : reconstruction, urbanisation et agroalimentaire Emploi et activité professionnelle des étrangers bretons dans les années 2000 Notes de bas de page Auteurs

    Texte intégral

    1Un projet mémoriel d’envergure sur l’immigration en France voit le jour au début des années 2000 donnant lieu, en 2007, à la création de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration (CNHI) installée Porte Dorée à Paris. Le fonds muséographique étant quasi inexistant, conservateurs du patrimoine, historiens, anthropologues et sociologues ont rassemblé les données scientifiques et collecté objets et témoignages pour constituer la matière première de l’exposition permanente « Repères » de la CNHI. Cette initiative institutionnelle récente ne doit pas masquer la mobilisation d’une poignée d’universitaires et de militants associatifs, dès le début des années 1990, pour modifier le regard porté sur la nation par une reconnaissance de l’immigration en France1. L’historien Gérard Noiriel est ainsi l’un des tout premiers à s’intéresser aux apports de l’immigration à la vie démographique, économique, sociale et culturelle du pays2.

    2Entre mise en scène du souvenir et entreprise de reconnaissance de la place de l’immigration et des immigrés dans la société française, la CNHI se heurte toutefois à une connaissance parcellaire de l’histoire de l’immigration en France. Pour enrichir les données sur le sujet, la CNHI et l’Agence pour la Cohésion Sociale et l’Égalité des Chances (ACSE) lancent en 2005 un appel à projet national sur les histoires régionales de l’immigration. Il s’agit d’enrichir les travaux sur l’histoire de l’immigration en changeant d’échelle, fort de l’idée que les histoires régionales de l’immigration ne sont pas le simple reflet de l’histoire nationale. Celles-ci éclairent en effet tant le phénomène migratoire en général que l’histoire plurielle des régions elles-mêmes. Les différentes études régionales soulignent ainsi la diversité du phénomène migratoire en France : formes et rythmes différents de l’immigration d’une région à l’autre, liés aux circonstances de la migration, et aux modes d’accueil et d’installation de populations venant d’horizons plus ou moins lointains.

    3L’étude est réalisée en Bretagne entre 2005 et 2007 par Angélina Etiemble et Anne Morillon, sociologues, ainsi que deux historiens de l’association Génériques, Patrick Veglia et Delphine Folliet3. Cette étude, davantage encore que dans les régions françaises numériquement plus concernées par l’immigration, est une première du genre. Reposant sur des sources diversifiées – recensements de population, archives publiques, travaux historiques et sociologiques –, elle donne lieu à une première synthèse historique. Certes, l’étude, initiée par la commande publique, est bornée par la définition administrative des régions. C’est donc pour le moins anachronique puisqu’elle n’a porté que sur les quatre départements de la Bretagne administrative, y compris lorsque la Bretagne en comptait encore cinq (jusqu’en 1941).

    4Cette étude est le point de départ de notre ouvrage Histoire de l’immigration en Bretagne4, paru en mars 2011, dans lequel nous proposons une réflexion sur les questions et enjeux actuels du phénomène en Bretagne : accueil des demandeurs d’asile et réfugiés, place de l’apprentissage de la langue française dans le parcours d’intégration des nouveaux arrivants et travail des étrangers et immigrés. Nous avons aussi souhaité apporter, dans la mesure du possible, des éléments factuels sur l’histoire des présences étrangères dans la Loire-Inférieure. Enfin, nous mettons en regard, en fonction des données disponibles, émigration bretonne et immigration étrangère en Bretagne.

    5Nous avons choisi ici de mettre l’accent sur deux aspects essentiels de l’histoire de l’immigration en Bretagne : la présence de réfugiés et le travail des étrangers. Ces deux points saillants sont liés aux questions du présent : d’une part, l’accueil des demandeurs d’asile aujourd’hui dans la région et les représentations sous-jacentes et, d’autre part, la discrimination subie par les immigrés et descendants d’immigrés, notamment dans le monde du travail.

    Accueil et contrôle des réfugiés en Bretagne

    6Anciennes, les présences de réfugiés en Bretagne sont toujours associées à la volonté des autorités de surveiller leurs déplacements et activités. Liés à des considérations politiques et/ou hygiénistes, le cantonnement et le contrôle sont souvent de mise.

    Une présence ancienne et continue

    7La présence de réfugiés est ancienne. Aux xviie et xviiie siècles, par exemple, deux mouvements migratoires forcés touchent la Bretagne : l’un parti d’Angleterre, les jacobites irlandais, et l’autre d’Amérique, les Acadiens, descendants d’émigrés français ayant créé en 1604 une colonie française sur la côte atlantique du Canada et déportés en 1755 par les Britanniques. Ces réfugiés irlandais et acadiens marquent l’histoire de la Bretagne : les premiers prennent part activement à son essor maritime, notamment à Lorient, Morlaix, Saint-Malo et Nantes, tandis que les seconds, installés à Belle-Île-en-mer, sont les ancêtres de nombreux Bellilois5.

    8Au cours des années 1820-1850, la Bretagne, tout comme les autres régions de l’Ouest, accueille des populations réfugiées après l’échec des révolutions nationales (Piémontais, Italiens, Polonais, Allemands) ou lors des troubles qui affectent la péninsule ibérique (libéraux portugais, carlistes espagnols). Ces réfugiés sont d’abord regroupés dans des dépôts spécialement créés pour permettre leur contrôle. Ainsi, en 1829, 633 réfugiés portugais sont dirigés vers la Mayenne et l’Ille-et-Vilaine, en particulier au château de Fougères6. Les dépôts se multiplient les années suivantes avec les arrivées plus massives d’Espagnols, d’Italiens et de Polonais dans le Morbihan (Auray, Belle-Île, Lorient et Vannes), dans l’Ille-et-Vilaine (Dol, Hédé, Fougères et Rennes) et dans les Côtes-du-Nord à Dinan7. Avec la loi du 21 avril 1832 qui leur interdit de séjourner dans la capitale et dans les départements frontaliers, la présence de réfugiés s’intensifie dans les régions les plus éloignées de leurs pays d’origine, dont la Bretagne. Ces populations sont soumises à un contrôle régulier des autorités et des subsides sont accordés aux plus nécessiteux.

    9Pendant la Première Guerre mondiale, des réfugiés, belges et français essentiellement, affluent en grand nombre en Bretagne. Dans le seul département d’Ille-et-Vilaine, leur nombre passe de 2 500 à la fin du mois d’août 1914 à près de 22 000 en septembre 19188. Ils sont pris en charge par les autorités administratives et les populations locales. L’accueil des réfugiés belges évolue au gré de l’engagement progressif de la Belgique dans le conflit : frileux au départ, quand elle adopte une position de neutralité, il est plus enthousiaste quand elle s’engage auprès des troupes françaises et rejoint l’Union Sacrée9. Dès la fin de l’année 1914, la guerre s’éternisant, l’accueil des réfugiés, toutes nationalités confondues, est moins cordial, voire hostile. Par exemple, le 17 septembre 1914, le sous-préfet de Lannion stigmatise le comportement des Belges qu’il dépeint comme exigeants, peu enclins à travailler, allant jusqu’à les qualifier de « race d’évacués fainéants10 ». Puis, en 1917, la situation économique se dégrade et les autorités – comme la population – refusent purement et simplement de donner asile aux évacués.

    Les réfugiés espagnols

    10Un des épisodes les plus marquants de l’histoire des réfugiés en Bretagne – et sur lequel d’ailleurs il existe une abondante littérature – est la présence à partir de 1937 de réfugiés espagnols.

    11Après le coup d’État du Général Franco en juillet 1936 et la défaite des Républicains, nombre d’Espagnols franchissent la frontière pour se réfugier en France. Entre 1936 et 1939, ils sont près de 500 000 répartis dans des camps dans toute la France. Leur nombre en Bretagne est difficile à évaluer tant il varie en fonction des mouvements d’un camp à l’autre, des rapatriements et des regroupements de famille. En croisant les informations contenues dans les nombreuses monographies sur les exilés espagnols, nous estimons que sur la période 1937-1939, ils sont près de 12 000 accueillis en Ille-et-Vilaine, Morbihan, Côtes-du-Nord et Finistère. Nantes est essentiellement un espace de transit pour les réfugiés qui arrivent par mer à Saint-Nazaire. Le passage dans la ville dépasse rarement une journée.

    12L’accueil du gouvernement Daladier, hostile aux communistes français, n’est guère chaleureux envers les réfugiés espagnols. Il est d’abord organisé dans le sud du pays. Puis la situation s’aggravant en Espagne, la zone d’hébergement est étendue à une dizaine de départements du nord de la Loire à partir de 1937. L’arrivée du premier convoi de femmes, d’enfants et de vieillards en gare de Rennes intervient en juin 1937. À l’arrivée des trains, les réfugiés sont contrôlés par les autorités policières et préfectorales et examinés par les médecins. Ils sont ensuite placés dans des camps ouverts ad hoc. Par exemple, dans le Morbihan, une vingtaine de camps sont aménagés contre dédommagement des propriétaires d’usine ou d’établissements hôteliers qui mettent à disposition leur site. En Ille-et-Vilaine, les réfugiés espagnols sont hébergés dans les anciens locaux des maisons d’arrêt de Vitré et de Redon ; à Rennes, dans le camp militaire de Verdun, un immeuble privé de la rue d’Inckermann et les bâtiments désaffectés de la minoterie Saint-Cyr ; au domaine de la Pilletière appartenant à l’Asile psychiatrique départemental à Saint-Méen-le-Grand ; dans l’ancien orphelinat de la Providence à Fougères et dans les bâtiments de la mine désaffectée de Vieux-Vy. Les camps sont surveillés par des gardiens. Chargés de la sécurité et de l’ordre, ils ne laissent entrer et sortir personne qui ne soit muni d’une autorisation de la police. Les autorités veulent empêcher toute propagande politique et éviter les tensions entre les réfugiés qui n’appartiennent pas tous à la même tendance politique. Dans ces lieux de concentration de population, la surveillance de l’hygiène est l’objet de la plus vive attention. Des vaccinations et des contrôles sanitaires sont régulièrement effectués, mais les cas de gale, de fièvre typhoïde, de rougeole sont fréquents. Le taux d’hospitalisation est très élevé et plusieurs dizaines de réfugiés, essentiellement des jeunes enfants et des vieillards, décèdent pendant l’exil. Les autorités tentent de lutter contre « l’oisiveté » des réfugiés et donc de leur trouver un travail à l’extérieur du camp, limitant par la même occasion les frais d’entretien. Dès la fin 1937, les réfugiés sont fortement incités à retourner chez eux ou à partir dans d’autres régions françaises. La charge financière de l’accueil et l’entrée dans la guerre amènent le gouvernement français à hâter le rapatriement des réfugiés espagnols qui doit cependant rester volontaire. Des comités de secours viennent soutenir l’action publique à Redon, Rennes, Vitré, Fougères : dons de médicaments, dispensaires mobiles, collectes de fonds, etc. Ces comités rassemblent les syndicats, les partis de gauche, la Ligue des Droits de l’Homme et diverses associations. Chaque opération de collecte est soumise à autorisation de la préfecture et de la mairie.

    Les réfugiés d’Asie du Sud-Est

    13Plus vif dans la mémoire collective est sans doute l’accueil en Bretagne des réfugiés d’Asie du Sud-Est fuyant les exactions des dictatures communistes du Cambodge, Laos et Vietnam. En 1974, l’État français décide de faciliter leur arrivée. Une politique de quotas est alors mise en place, consistant à déterminer à l’avance le nombre de réfugiés accueillis et pris en charge par la Croix-Rouge. Entre 1975 et 1985, environ 150 000 réfugiés d’Asie du Sud-Est arrivent en France. Dès 1975, l’association France Terre d’Asile, créée en 1971, coordonne l’accueil et répartit les réfugiés sur l’ensemble du territoire français. Entre juillet 1975 et décembre 1979, environ 120 centres d’accueil ouvrent en France. Après un court séjour obligatoire dans un des quatre foyers de transit parisiens, les réfugiés peuvent décider de voler de leurs propres ailes ou rester sous la tutelle des associations. Dans ce cas, ils sont hébergés dans des centres provisoires d’hébergement (CPH) pour une durée minimum de trois mois, au terme desquels des comités de soutien, qui s’organisent localement, prennent le relais.

    14Les réfugiés sont accueillis à partir du 13 août 1975 au foyer Guy Houist à Rennes. Ils sont 1 116 à y être hébergés entre 1975 et 1980. Ce foyer est construit en 1973-1974 par la ville de Rennes et géré par l’Aftam (Association pour la formation des travailleurs africains et malgaches) tout d’abord pour loger des travailleurs immigrés. En juin 1975, il est partiellement transformé en CPH. Les premières familles quittent le foyer à la fin de cette même année pour vivre dans des logements HLM de la ville11. À la même époque, l’Aftam ouvre un CPH à Brest, mais faute de demandeurs d’asile, il est transformé dans les années 1980 en foyer pour travailleurs migrants. En juillet 1979, la presse française entame une campagne d’information sur la situation humanitaire des boat-people et partout en France, en Bretagne et en Ille-et-Vilaine, des groupes d’accueil se constituent autour des mairies, des paroisses et des associations humanitaires : 180 pour toute la Bretagne et une centaine pour le seul département d’Ille-et-Vilaine12. Ces groupes d’accueil apportent aux réfugiés une aide matérielle et financière : prise en charge du montant du loyer pendant les six premiers mois, achat d’objets, de meubles ou électroménager pour l’aménagement de la maison ou de l’appartement. Certains groupes d’accueil définissent eux-mêmes les objets usuels indispensables, tandis que d’autres laissent plus de liberté aux familles. Certains « parrains » s’approprient la famille dont ils ont la charge, considérant que ce sont « leurs gens, leurs réfugiés ». Ils éprouvent de la compassion, voire de la pitié, pour les réfugiés et font preuve de paternalisme quand, à travers une action pourtant généreuse, ils s’attachent surtout à encourager leur assimilation culturelle13.

    15Plus ou moins organisé selon la période et les populations considérées, l’accueil des réfugiés combine solidarité et contrôle. Ce contrôle peut prendre la forme d’une surveillance policière comme ce fut le cas pour les réfugiés espagnols ou d’une compassion paternaliste dans le cas des réfugiés d’Asie du Sud-Est. Regroupés dans des camps ad hoc ou dans des foyers, les réfugiés font l’objet d’une surveillance plus ou moins diffuse tant pour des raisons politiques que sanitaires : la crainte de la contagion, au sens propre et figuré, concerne leurs idées politiques et/ou leur état de santé.

    La question sensible des demandeurs d’asile aujourd’hui

    16Ces épisodes de l’histoire des présences réfugiées en Bretagne font écho à la détérioration progressive de l’image du réfugié, devenu en l’espace de vingt ans la figure contemporaine de l’« indésirable ». L’ambivalence – entre solidarité et contrôle, entre accueil et rejet – cède la place à une représentation plus monolithique de l’exilé et l’imposition progressive de la figure du « faux réfugié ». D’ailleurs, à partir des années 1990, l’usage du terme « réfugié » tend à disparaître au profit de celui de « demandeur d’asile », le premier étant désormais réservé à celui que les institutions de l’asile auront reconnu comme tel14. Cette représentation négative s’explique essentiellement par l’augmentation en France et en Europe des personnes en quête d’asile, à la diversification des origines nationales, aux bouleversements de la géopolitique internationale après la chute du Mur de Berlin et à la politique de maîtrise des flux migratoires qui s’impose au milieu des années 1970 et qui se diffuse progressivement au traitement des réfugiés.

    17L’accueil qui en découle reflète cette méfiance accrue. En effet, depuis le début des années 1990, dans les foyers d’hébergement, notamment au foyer Guy Houist, il existe une séparation physique entre les demandeurs d’asile, logés dans un Cada (centre d’accueil pour demandeurs d’asile), et les réfugiés dits « statutaires », accueillis dans un CPH. Une frontière s’érige ainsi entre les demandeurs d’asile qui attendent, dans des conditions plus précaires, car ils perdent le droit de travailler sans autorisation, que l’État statue sur leur requête, et les personnes officiellement reconnues réfugiées, en passe d’« intégrer » la société française. L’État tente ainsi de dissuader les candidats à l’asile de demander une protection à la France en rendant moins attractif le statut de demandeur d’asile. Cette mesure connaît une réelle efficacité puisqu’on passe de 56 000 demandes d’asile en 1990 à 28 000 en 1992. Au cours des années 2000, le Cada devient lui-même réservé aux « bons demandeurs d’asile », ceux supposés obtenir le précieux statut15, tandis que les autres sont hébergés par des compatriotes ou dorment à la rue. Les enjeux de Santé publique semblent progressivement délaissés au profit d’une approche plus sécuritaire de la demande d’asile. Une autre figure s’impose dès lors, celle du « débouté du droit d’asile », elle-même associée à une pratique, l’expulsion, et à un lieu, le centre de rétention administrative. Le centre de rétention administrative de Saint-Jacques-de-la-Lande, près de Rennes, ouvre le 1er août 2007 et comporte une soixantaine de places.

    18Si la prise en charge institutionnelle reflète avant tout de la défiance, la mobilisation associative, elle, tente de renverser cette image dégradée de l’exilé et de réaffirmer les engagements que la France a pris en ratifiant en 1952 la Convention de Genève de 1951 relative aux réfugiés. C’est aussi au nom d’une certaine tradition d’accueil en Bretagne que ces associations agissent, idée qu’il conviendrait toutefois d’interroger, car il n’est pas certain que les étrangers y soient mieux accueillis qu’ailleurs.

    Travail des étrangers en Bretagne

    19L’histoire longue des étrangers en Bretagne révèle des présences anciennes liées au monde du négoce et à l’univers maritime. Puis les étrangers accompagnent les transformations du paysage économique du territoire, de différentes manières. Les étrangers sont aussi, selon les périodes historiques, contraints à travailler, qu’ils soient réfugiés ou prisonniers de guerre, militaires ou civils. Dans les périodes les plus contemporaines, en Bretagne se pose, avec plus ou moins de lucidité, la question des discriminations subies au travail.

    20Du xvie siècle jusqu’à la période révolutionnaire, les étrangers gravitent autour du monde du négoce, de la finance et de l’artisanat lié aux activités portuaires et commerciales de la Bretagne. En 1631, la construction de l’Arsenal du Ponant, par exemple, nécessite de recruter au-delà de la main d’œuvre locale : des ouvriers flamands, allemands, italiens, irlandais, etc., sont sollicités pour leur art. Rappelons l’activité liée au commerce triangulaire au xviiie siècle à Nantes, mais aussi, dans une moindre mesure, à Brest, Saint-Malo, Lorient ou Port-Louis. Dans cette période, les prisonniers de droit commun comme les prisonniers de guerre forment une main-d’œuvre corvéable et réalisent des travaux pénibles tels que l’assèchement des marais et le terrassement des routes. Les ports bretons déclinent pendant la Révolution française et la présence des étrangers est, dans une certaine mesure, la conséquence de l’émigration des Bretons au cours du xixe siècle.

    1815-1914 : commerçants, artisans, techniciens, financiers…

    21Le xixe siècle est un siècle de grandes agitations politiques ainsi que de transformations économiques et démographiques. La France s’industrialise et devient un pays d’immigration dans la seconde moitié du xixe siècle. Toutefois, certains de ses territoires sont moins concernés par ce mouvement et l’histoire de l’immigration y prend une autre forme. C’est le cas de la Bretagne qui reste, au xixe siècle, un territoire agricole et à forte natalité, tandis que la petite activité industrielle bretonne, liée à la toile (lin), aux mines, aux forges décline, tout comme les constructions navales et les arsenaux. Faute de capitaux locaux, cette activité industrielle n’a pas suivi l’évolution de la grande industrie, basée sur le charbon, le fer et la vapeur. La Bretagne demeure donc rurale et artisanale. Les présences étrangères s’en ressentent.

    22Dans ce siècle de bouleversements politiques, il arrive encore que des prisonniers de guerre soient embauchés pour des travaux publics ou à la demande de particuliers, tels ces prisonniers de la guerre de Crimée employés dans les travaux agricoles dans les Côtes-du-Nord. La Guerre de 1870 provoque également des « migrations de l’intérieur » : des entrepreneurs alsaciens et lorrains s’installent en Bretagne, dans les secteurs de l’imprimerie à Rennes et de la brosserie à Saint-Brieuc.

    23Malgré une activité en perte de vitesse, les ports continuent à être un pôle d’attraction des étrangers. Dans les premières années du xixe siècle, les Irlandais et les Scandinaves sont très présents et s’installent parfois à demeure avec leur famille. Le commerce de la rogue entre les ports finistériens et la Scandinavie conduit des Norvégiens à s’établir à Quimper et à Douarnenez dès les années 1830.

    24Dans les premières décennies du xixe siècle, les étrangers sont principalement des citadins exerçant des activités d’artisanat et de commerce. Les Britanniques, Suisses, Belges et Hollandais, Allemands, Italiens et Piémontais sont les plus nombreux. À l’instar des représentants des autres terroirs français dans les villes bretonnes, les étrangers ont souvent une spécialité professionnelle : tailleurs allemands ; plâtriers figuristes et mosaïstes italiens, etc. Les mosaïstes Odorico16 en sont l’exemple le mieux connu sans doute en Bretagne, le musée de Bretagne leur ayant d’ailleurs consacré une exposition en 2010.

    25La Bretagne se modernise et s’industrialise à son rythme. Des étrangers participent à ce mouvement, apportant leurs idées, leurs techniques, voire leurs capitaux. Ici et là, des personnages posent ainsi leur empreinte sur le développement de telle ou telle ville ou de telle ou telle activité. Pour exemple, John Morley Burnett-Stears, ingénieur et industriel écossais, est le concessionnaire en 1841 de l’éclairage au gaz de la ville de Brest, après avoir fait construire l’usine à gaz dans la commune voisine de Saint-Marc. Le château Ker Stears témoigne de cette histoire. La mécanisation de l’industrie entraîne la sollicitation des étrangers dans les petits centres industriels pour conduire les machines, mener les travaux ou former une main-d’œuvre bretonne peu rompue à ces techniques. C’est vrai dans les secteurs du textile, des mines ou des forges à bois, secteurs connaissant un regain d’activité, en général éphémère. À Landerneau, des contremaîtres écossais sont recrutés dès les années 1840 pour l’industrie linière. Près de 300 Britanniques vont y travailler (1846-1853), essentiellement des Écossais, femmes et hommes recrutés par le directeur écossais de la filature. Un « village écossais » voit le jour. La société linière du Léon fermera définitivement ses portes en 1891. Dans les Monts d’Arrée, les mines de plomb du Huelgoat, de Pouallouen et de LocMaria, déjà exploitées au xviiie siècle par un ingénieur et des ouvriers allemands, font de nouveau appel aux maîtres mineurs et ingénieurs allemands avant de fermer définitivement en 1868. À quelques exceptions près, l’industrie métallurgique se recentre sur la Basse-Loire et continue à embaucher des ouvriers locaux et étrangers. Des Anglais créent les Forges de Basse-Indre en 1824 en faisant venir d’Angleterre une machine à vapeur et des laminoirs. Les Forges produisent des fers laminés et martelés. La société prospère avec la guerre de Crimée (1854-1856), devenant l’un des plus gros établissements industriels de l’Ouest avec plus de 1 000 salariés. En 1902, la société des forges de Basse-Indre fusionne avec la maison Carnaud, de Nantes, l’un des plus importants fabricants nantais de boîtes métalliques.

    26Ailleurs, seules les carrières de granit maintiennent une activité soutenue due aux constructions nombreuses dans la France de la IIIe République : écoles, administrations, institutions, mais également villas, hôtels, casinos dans les nouvelles stations balnéaires bretonnes. Le secteur de l’extraction recrute des étrangers, notamment des Italiens. L’embauche des étrangers dans le bâtiment et les travaux publics est, du reste, le fait le plus constant jusqu’à aujourd’hui.

    27Signalons également dans la seconde moitié du xixe siècle des présences plus mobiles, plus éphémères, voire « exotiques » : des colporteurs algériens se déplacent d’une ville à l’autre et dans les campagnes, des artistes de cirque d’Europe, d’Afrique du Nord ou d’Amérique donnent des représentations et les casinos, hôtels ou restaurants qui essaiment sur la côte embauchent des employés internationaux pour satisfaire leur clientèle étrangère.

    28Pour conclure sur cette période, il nous faut observer que la Bretagne connaît une émigration croissante à partir des années 1850, pour des raisons démographiques et économiques. Ces départs, saisonniers ou plus définitifs, masquent longtemps le travail des étrangers en Bretagne. Pourtant, c’est paradoxalement faute de bras et de savoir-faire que localement ont été recrutés des travailleurs étrangers ou que certains ont développé leur spécialisation professionnelle. Toutefois, c’est seulement avec la Première Guerre mondiale que la Bretagne recourt massivement à la main-d’œuvre étrangère et coloniale.

    L’économie de guerre

    29La guerre favorise l’industrialisation encore limitée de la Bretagne. En 1914, de nombreuses entreprises civiles se convertissent rapidement à la production militaire : métallurgie, textile, industrie alimentaire, etc. Cette production est stimulée par les commandes de guerre de l’État. Or les soldats bretons sont partis sur le front et la main-d’œuvre fait défaut. Aussi, dès 1915, les usines de défense emploient des étrangers (Italiens, Espagnols), des coloniaux, des réfugiés et des femmes. Les documents d’archives indiquent ainsi la présence de Kabyles à la Poudrerie de Pont-de-Buis, des Indochinois dans la construction maritime à Lorient, des Espagnols et réfugiés belges aux Carrières du Camp de Coëtquidan, des Italiens, Serbes, Grecs, Russes et Nord-Africains à l’Atelier de construction de Rennes. Les prisonniers de guerre, notamment militaires, sont eux-mêmes enrôlés dans l’économie locale. Contrôlée et encadrée, l’immigration de travailleurs étrangers se limite aux pays neutres tels que la Grèce, le Portugal, l’Espagne… Les territoires coloniaux sont donc fortement sollicités pour répondre à l’effort de guerre. Ces travailleurs vivent rassemblés dans des cantonnements, dans des conditions très précaires. L’intensification de leurs arrivées coïncide avec le sentiment de démoralisation qui affecte les troupes et la population française au printemps 1917. Elle suscite des tensions sur les lieux de travail. Les ouvriers locaux protestent contre l’emploi de la main-d’œuvre coloniale et étrangère pour pallier le remplacement des ouvriers français envoyés au front. La plupart des travailleurs étrangers et coloniaux repartent à la fin de la guerre.

    L’entre-deux-guerres : une période nationale contrastée pour les travailleurs étrangers, plus nuancée en Bretagne

    30Les pertes humaines dues à la Grande Guerre nécessitent un nouvel appel massif à la main-d’œuvre étrangère. Les patrons des mines, de la sidérurgie et des exploitations agricoles créent en 1924 la Société Générale d’Immigration (SGI), qui organise la venue de plus d’un million et demi de personnes avec des contrats de travail. Les Italiens et les Polonais constituent les principales « vagues » d’immigration de cette période. Afin de favoriser l’intégration des étrangers, la loi de 1927 facilite l’accès à la nationalité française en réduisant à trois ans la durée de résidence en France pour les étrangers désireux de demander la naturalisation. Mais, à partir des années 1930, la France connaît des fièvres xénophobes sans précédent liées à la première crise économique mondiale. Des mesures viennent limiter l’entrée des étrangers en France et affirmer la préférence nationale dans l’emploi. La loi du 10 août 1932 accorde la priorité du travail à l’ouvrier français en instaurant des quotas dans les entreprises. À partir de 1933, seuls les médecins français peuvent exercer la médecine. En 1934, les avocats, fortement représentés au Parlement, font voter une loi interdisant aux naturalisés l’inscription au barreau pendant une durée de dix ans. Cette même année, une aide au rapatriement des ouvriers volontaires est décidée, mais l’année suivante sont organisés des retours forcés, en particulier de ressortissants polonais. Le Front populaire assouplit l’interprétation de ces mesures. De 1937 à 1939, un simple arrêté ou l’accord de l’inspecteur du travail suffisent ainsi pour qu’une entreprise obtienne, selon ses besoins, une dérogation aux quotas d’étrangers. Ce sont surtout les industries et les régions les plus touchées par la crise qui connaissent la plus forte réduction du nombre de travailleurs étrangers. En raison de sa faible industrialisation, la Bretagne est, en quelque sorte, moins atteinte par la crise économique et donc moins concernée par les contradictions de l’entre-deux-guerres17. La main-d’œuvre bretonne continue à quitter la région pour mieux vivre. L’extraction, le bâtiment et, dans une moindre mesure, la métallurgie font appel à la main-d’œuvre étrangère, mieux qualifiée, mais aussi souvent moins payée que les locaux. Dans les années 1920, c’est le cas de la petite cité minière de Trémuson, à quelques kilomètres de Saint-Brieuc : la direction de la mine de plomb argentifère développe son exploitation en faisant venir, via la SGI, des étrangers ayant déjà l’expérience du travail à la mine, dans leur pays ou en France18. Ils sont polonais, italiens et belges, leurs salaires moins élevés et leurs conditions de travail moins avantageuses que la population locale pourtant moins qualifiée.

    31La main-d’œuvre étrangère se déplace souvent au gré des besoins, d’autant plus que la population locale n’apprécie guère en général les étrangers qu’elle considère comme des concurrents sur un marché du travail restreint. D’ailleurs, à Trémuson, la fermeture de la mine en 1931 est rapidement suivie du départ des mineurs étrangers et de leurs familles.

    32Dès la fin des années 1920, dans un contexte de fort chômage et d’hostilité envers les étrangers suspectés de « prendre la place » des nationaux, les entreprises bretonnes, comme d’autres, sont interrogées par l’administration sur la présence d’étrangers parmi leurs employés. Elles doivent préciser leur nationalité, leur âge, l’emploi occupé et leur rémunération. Les introductions de main-d’œuvre étrangère sont bientôt suspendues, les employeurs devant faire travailler en priorité les chômeurs français ou étrangers, sauf si les besoins des employeurs ne sont pas satisfaits par le personnel en France. Puis la loi de 1932 instaure dans chaque département des quotas d’étrangers selon les besoins sectoriels. Pour exemple, en mars 1933, dans l’Ille-et-Vilaine, seuls les mosaïstes (20 %) et cimentiers spécialisés (5 %) peuvent être recrutés dans le bâtiment. Dans les carrières, les étrangers peuvent être recrutés en tant qu’extracteurs (10 %) et tailleurs de pavés (5 %). Les travailleurs étrangers restent suspectés de « prendre la place » des nationaux sur le marché du travail. Certains sont même agressés par les travailleurs locaux, tels les Italiens de la carrière d’Hennebont en 1938. Les syndicats professionnels s’opposent à l’installation d’artisans étrangers et le font savoir aux autorités qui les consultent quand un étranger demande une carte d’artisan-maître étranger. Néanmoins, l’appel à la main-d’œuvre étrangère ne cesse pas totalement. Des artisans italiens tentent de faire renouveler les titres de travail de leurs compatriotes. D’autres employeurs sollicitent l’accord de l’administration pour embaucher des peintres, des électriciens ou des cimentiers. C’est vrai également dans les secteurs des carrières et de la métallurgie. Les nationalités sont variées : italienne, marocaine, portugaise, tchécoslovaque ou encore polonaise. Les employeurs se voient refuser leurs demandes d’embauche d’étrangers quand l’administration estime que cette demande peut être satisfaite par les autochtones, quitte à encourager leur mobilité pour y répondre. De leur côté, les employeurs mettent en avant le caractère nécessaire des recrutements d’étrangers « spécialistes » pour la bonne marche de leur entreprise.

    33À la veille de la Seconde Guerre mondiale, les Italiens (2 500) sont les étrangers les plus nombreux, notamment dans les Côtes-du-Nord, représentant un tiers de l’effectif italien, puis dans l’Ille-et-Vilaine et dans le Finistère, et légèrement devancés par les Nord-Africains dans le Morbihan.

    L’après-guerre : reconstruction, urbanisation et agroalimentaire

    34La Bretagne historique a été amputée par le régime de Vichy de la Loire-inférieure (Loire Atlantique) et la régionalisation de 1956 entérine ce découpage. Outre ce bouleversement majeur, la Bretagne connaît de grands changements socio-économiques dans les années 1950-1970.

    35Le recrutement des étrangers dans les travaux publics se renforce avec les chantiers nécessaires à la reconstruction et à l’urbanisation : équipements publics, réseaux routiers, ouvrages d’art, logements… En Bretagne comme ailleurs, les nationalités présentes sur le territoire changent selon le contexte économique et la conjoncture politique nationale et internationale. Les Polonais, Italiens, Portugais, Marocains et Turcs figurent parmi les nationalités les plus significatives dans le secteur du bâtiment. Les premiers le sont dès l’entre-deux-guerres et les autres, par vagues, jusqu’à aujourd’hui. Les étrangers viennent souvent des mêmes régions d’origine, trouvant à se faire embaucher par l’entremise de leurs compatriotes, de même que les Bretons dans l’émigration. Avec la suspension officielle de l’immigration de travail dans les années 1970, l’immigration familiale devient plus visible, sans mettre un terme au travail des étrangers en Bretagne.

    36Dans les années 1950, l’industrie agroalimentaire se développe rapidement en Bretagne, devenant une importante pourvoyeuse d’emplois, notamment pour des étrangers de tous horizons. Au printemps 2007, « l’affaire des Maliens » employés à l’abattoir de la Cooperl de Montfort-sur-Meu (35) connaît un retentissement national, grâce à la mobilisation des habitants pour soutenir la vingtaine de Maliens menacés d’expulsion pour avoir travaillé avec de « faux papiers ». Malgré la mobilisation pour leur régularisation, la plupart sont renvoyés au Mali. Cette affaire, au-delà de son caractère dramatique, met en lumière la présence des étrangers dans le secteur agroalimentaire. Dans les années 1970, des Maliens sont d’ailleurs embauchés dans un abattoir d’une petite commune rurale, qui deviendra l’une des plus grosses entreprises agroalimentaires (Kermené) de la région19.

    37Par ailleurs, la question de la régularisation du séjour en lien avec le travail fait écho au débat de la fin des années 2000 sur « l’immigration choisie ». La loi sur l’immigration et l’intégration de 2006 a, en effet, pour objectif de mieux adapter l’immigration aux capacités d’accueil et aux besoins économiques de la France, visant à « promouvoir une immigration choisie », avec le risque de conforter la perception d’une immigration familiale et de refuge « subie » et source de problèmes. Les représentations « sélectives » de l’étranger et la définition de la politique d’immigration selon les besoins du pays sont ainsi affirmées. Des listes de métiers dits en tension (problème de recrutement), répartis en domaines professionnels, sont définies avec des métiers ouverts, pour les uns, aux étrangers en passe de devenir Européens communautaires (150 métiers) et, pour les autres, aux ressortissants de pays tiers (14 métiers en 2011).

    Emploi et activité professionnelle des étrangers bretons dans les années 2000

    38L’exploitation des chiffres du recensement donne quelques indications sur la situation des étrangers, des immigrés ou des Français par acquisition. Ces chiffres demanderaient une exploitation approfondie telle celle réalisée par l’Insee et le Fasild pour le recensement de 199920. Les monographies sur telle ou telle population sont aussi limitées en Bretagne, notamment pour les périodes les plus récentes. Enfin, la situation des descendants d’immigrés en Bretagne est peu connue au regard de l’emploi. Bien que des démarches en matière de prévention et de lutte contre les discriminations aient été mises en œuvre par des collectivités territoriales21, l’observation sociologique des discriminations liées à l’origine est un vaste chantier à entreprendre en Bretagne.

    39En 2007, les populations étrangères et de nationalité française connaissent en Bretagne des répartitions professionnelles assez proches, bien que l’écart au sein de certaines catégories soit plus accentué chez les hommes que chez les femmes. Les hommes étrangers comptent bien davantage d’ouvriers ou d’artisans et chefs d’entreprise dans leurs rangs que leurs homologues français. Ils s’en rapprochent pour le taux de cadres et de professions intellectuelles supérieures. Ces données témoignent du mouvement de diversification du profil professionnel des étrangers ces dernières années avec des immigrations récentes plus diplômées et qualifiées que les précédentes.

    40Ce tableau général se complexifie selon la nationalité des étrangers. Ainsi les ouvriers sont les plus nombreux chez les Turcs (64 % d’entre eux). Ce taux est également élevé chez les Marocains et les Portugais, avec la moitié de leur effectif. Les Tunisiens, les Algériens et les autres nationalités d’Afrique sont aussi fortement représentés dans la catégorie ouvrière (41 % à 43 %). Issus d’immigrations plus anciennes, les Italiens et surtout les Espagnols comptent moins d’ouvriers et présentent, en revanche, les taux les plus élevés dans la catégorie des cadres et des professions intellectuelles supérieures, tant par rapport aux autres nationalités que par rapport à l’ensemble de la population régionale. C’est vrai également d’autres nationalités européennes. Les Portugais (13 %) et les étrangers communautaires en général (13 %), plus encore les Tunisiens (21 %) et les Turcs (21 %) comptent parmi eux bien plus d’artisans, de commerçants et chefs d’entreprise que l’ensemble breton (6 %).

    41Indiquons qu’en 1999 (nous n’avons pas ces données pour 2007), les immigrés sont majoritairement salariés dans des entreprises. Dans les postes salariés, ils occupent plus souvent des emplois précaires (CDD, mission intérim, emplois aidés) que l’ensemble de la population régionale : 20 % contre 12,2 %. Plus du quart des femmes immigrées occupent ces emplois précaires en 1999. Une telle situation relève-t-elle d’inégalités d’accès au marché du travail en raison du sexe et de l’origine ? Est-elle le symptôme de processus discriminatoires complexes ? Nous l’avons dit, il est difficile en l’état actuel des recherches d’apporter des éléments de réponses à ces questions. Jusqu’à récemment, il a même été difficile de poser ces questions en Bretagne tant elles semblaient « hors sujet ».

    42En effet, la réflexion et l’action de prévention et lutte contre les discriminations liées à l’origine, réelle ou supposée, en Bretagne se sont longtemps heurtées à deux quasi-postulats. Le premier, articulé à l’argument peu scientifique du « seuil de tolérance », soutient que le faible nombre d’étrangers susciterait peu de sentiment de rejet à leur égard et, par conséquent, annihilerait tout traitement discriminatoire. Le deuxième met en avant une tradition humaniste, plus ou moins ancrée dans l’expérience migratoire des Bretons et leur vécu de minoritaire, les amenant à se montrer « naturellement » bienveillants et accueillants envers l’Autre. Notre tour d’horizon socio-historique, à partir d’informations collectées dans diverses recherches et dans les fonds d’archives publiques, nuance grandement ce qui apparaît alors comme des évidences. En nombre variable et souvent modeste, les étrangers, réfugiés ou travailleurs – pour reprendre les deux figures classiques de l’immigré moderne – n’ont pas été accueillis systématiquement à bras ouverts. Toutefois, les idées ne sont pas sans effet sur la réalité, comme nous l’indique le « théorème de Thomas22 ». À l’avenir, il nous paraîtrait intéressant d’analyser plus avant cette auto-perception des Bretons et ses manifestations, dans des actions et des expressions qu’il s’agirait d’identifier. Se donnent-elles à voir, à lire, à entendre, par exemple, dans tel ou tel engagement ? Qu’en est-il, à ce titre, du mouvement associatif de défense des droits de l’Homme, de soutien aux étrangers ou de solidarité internationale, particulièrement développé en Bretagne ? Du reste, il est également fréquent d’entendre souligner, avec quelque fierté, le faible record du Front National en terre bretonne. De même, sont nombreuses les manifestations où la Culture de l’Autre est exposée, non sans réification et folklorisation. Autrement dit, nous poserions la question suivante : « en quoi le rapport à l’Autre participe de l’auto et de l’hétéro-définition des Bretons aujourd’hui ? » D’autres pistes d’exploration sont possibles. Il s’agirait dans un premier temps de les recenser et de définir la faisabilité méthodologique de notre hypothèse ainsi que sa pertinence scientifique. Le séminaire Ermine nous paraît être le lieu approprié pour le faire collectivement, en tenant compte de la pluralité des regards disciplinaires.

    Notes de bas de page

    1Blanc-Chaléard M.-C., « Du “non-lieu de mémoire” à la “CNHI”. Les historiens et la reconnaissance de l’immigration en France », Diasporas, n ° 6, juin 2005, p. 12-22.

    2Noiriel G., Le Creuset Français. Histoire de l’immigration. xixe-xxe siècles, Paris, Seuil, 1988.

    3Etiemble A., Folliet D., Morillon A. et Veglia P., Histoire et mémoire de l’immigration en Bretagne, 2 volumes, vol. 1 : Récit historique et mémoire de l’immigration en Bretagne, vol. 2 : Les sources de l’histoire de l’immigration et des étrangers en Bretagne (xixe-xxe siècles), Acsé/Odris/Génériques, juin 2007.

    4Etiemble A. et Morillon A., Histoire de l’immigration en Bretagne, Pornic, Le Temps éditeur, 2011.

    5Nedelec C., L’installation des Acadiens à Belle-Isle-en-Mer en 1765, mémoire de maîtrise, université de Haute-Bretagne, Rennes, 1989.

    6Tanguy J.-F., « Les Réfugiés portugais dans l’Ouest (1829-1834) : l’émigration politique d’une élite », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest de la France, t. 19, n ° 4, 2002, p. 59-78.

    7Harismendy P., « Les Réfugiés politiques en Bretagne (1830-1848) », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest de la France, t 19, n ° 4, 2002, p. 41-58, p. 43.

    8Geslin C. et Sainclivier J., La Bretagne dans l’ombre de la IIIe République, Rennes, Éd. Ouest-France, 2005, p. 411.

    9Richard R., « “Étrangers” et “indésirables” en temps de guerre. Représentations, politiques et pratiques à l’égard des populations nouvelles dans l’Ouest de la France en 1914-1918 », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest de la France, t. XIX, n ° 4, 2002, p. 147-161.

    10Ibid., p. 149-150.

    11Mainguy L., « L’accueil des “boat people” à Rennes entre 1975 et 1985 », Hommes et Migrations, n ° 1234, novembre-décembre 2001, p. 33-37, p. 33.

    12Robineau C., « Réfugiés d’Asie du Sud-Est : les groupes d’accueil en Ille-et-Vilaine », Pluriel, n ° 28, 1981, p. 57-73, p. 61.

    13Robineau C., ibid., art. cit.

    14D’un taux d’admission au statut de réfugié de 94 % en 1978, on passe à 28 % en 1989.

    15Kobelinsky C., « Le jugement quotidien des demandeurs d’asile », Asylon(s), octobre 2007.

    16Guene H., Odorico, mosaïste art déco, Bruxelles, Éd. Archives d’architecture moderne, 2000.

    17Bougeard C., La Bretagne d’une guerre à l’autre (1914-1940), Paris, Éditions J.-P. Gisserot, 1999.

    18Duterne S., Les mines de Trémuson (1920-1931), maîtrise d’Histoire, université Rennes 2, 2000.

    19Etiemble A. et Morillon A., Familles immigrées en milieu rural : les Maliens de Collinée (Côtes-d’Armor), Rapport RFSM pour l’Acsé, 2006.

    20Atlas des immigrés en Bretagne, Insee-Acsé, 2004.

    21La ville de Rennes a, par exemple, lancé en mai 2009 le Conseil Rennais pour la Diversité et l’Égalité des Droits (CRDED). Ce conseil, composé d’habitants, d’associations, de représentants d’institutions et d’élus, a pour vocation, notamment, d’être un lieu de réflexion et de mise en œuvre d’actions pour l’égalité des droits, la diversité culturelle et la lutte contre les discriminations. La ville de Brest mène actuellement une réflexion pour la mise en place d’une telle instance, s’inspirant également du Conseil Nantais pour la Citoyenneté des Étrangers (CNCE), créé en 2003. Notons, par ailleurs, la réalisation en 2012 d’un Guide-ressource à destination des acteurs de la jeunesse en Bretagne pour prévenir et lutter contre les discriminations, par Topik et Jeudevi, pour la Direction Régionale de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale (DRJSCS).

    22Le « théorème de Thomas », selon la formule de Robert K. Merton qui y puisera lui-même sa « prédiction créatrice » (self fulfulling prophecy), pose que : « quand les hommes définissent des situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences », Simon P.-J., Histoire de la sociologie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2002, p. 615.

    Auteurs

    • Angélina Etiemble

      Sociologue à l’université du Maine, Le Mans, rattachée au Laboratoire VIP & S (Violences Identités Politiques et Sport). Ses recherches portent actuellement sur les questions mémorielles et patrimoniales de l’immigration (ouest de la France) ; les migrations juvéniles (mineur.e.s isolé.e.s étranger.ère.s) et la naturalisation des corps (sexe, origine réelle ou supposée, milieu social, âge) dans les activités physiques et sportives. Membre fondatrice de TOPIK, Collectif de Recherches et d’Interventions en Sciences Humaines et Sociales (Rennes).

    • Anne Morillon

      Sociologue professionnelle, membre du Collectif Topik depuis sa création en 2009 et docteure en sociologie de l’université Rennes 2. Elle travaille depuis plus de 15 ans sur les questions de migrations (histoire, mémoire, patrimoines des immigrations, politiques publiques) et de discriminations liées à l’origine. Chargée d’enseignement à l’université Rennes 2, formatrice à ASKORIA, elle est également consultante pour le HCR (Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés) qu’elle représente à la Cour Nationale du Droit d’Asile.

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    1Blanc-Chaléard M.-C., « Du “non-lieu de mémoire” à la “CNHI”. Les historiens et la reconnaissance de l’immigration en France », Diasporas, n ° 6, juin 2005, p. 12-22.

    2Noiriel G., Le Creuset Français. Histoire de l’immigration. xixe-xxe siècles, Paris, Seuil, 1988.

    3Etiemble A., Folliet D., Morillon A. et Veglia P., Histoire et mémoire de l’immigration en Bretagne, 2 volumes, vol. 1 : Récit historique et mémoire de l’immigration en Bretagne, vol. 2 : Les sources de l’histoire de l’immigration et des étrangers en Bretagne (xixe-xxe siècles), Acsé/Odris/Génériques, juin 2007.

    4Etiemble A. et Morillon A., Histoire de l’immigration en Bretagne, Pornic, Le Temps éditeur, 2011.

    5Nedelec C., L’installation des Acadiens à Belle-Isle-en-Mer en 1765, mémoire de maîtrise, université de Haute-Bretagne, Rennes, 1989.

    6Tanguy J.-F., « Les Réfugiés portugais dans l’Ouest (1829-1834) : l’émigration politique d’une élite », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest de la France, t. 19, n ° 4, 2002, p. 59-78.

    7Harismendy P., « Les Réfugiés politiques en Bretagne (1830-1848) », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest de la France, t 19, n ° 4, 2002, p. 41-58, p. 43.

    8Geslin C. et Sainclivier J., La Bretagne dans l’ombre de la IIIe République, Rennes, Éd. Ouest-France, 2005, p. 411.

    9Richard R., « “Étrangers” et “indésirables” en temps de guerre. Représentations, politiques et pratiques à l’égard des populations nouvelles dans l’Ouest de la France en 1914-1918 », Annales de Bretagne et des pays de l’Ouest de la France, t. XIX, n ° 4, 2002, p. 147-161.

    10Ibid., p. 149-150.

    11Mainguy L., « L’accueil des “boat people” à Rennes entre 1975 et 1985 », Hommes et Migrations, n ° 1234, novembre-décembre 2001, p. 33-37, p. 33.

    12Robineau C., « Réfugiés d’Asie du Sud-Est : les groupes d’accueil en Ille-et-Vilaine », Pluriel, n ° 28, 1981, p. 57-73, p. 61.

    13Robineau C., ibid., art. cit.

    14D’un taux d’admission au statut de réfugié de 94 % en 1978, on passe à 28 % en 1989.

    15Kobelinsky C., « Le jugement quotidien des demandeurs d’asile », Asylon(s), octobre 2007.

    16Guene H., Odorico, mosaïste art déco, Bruxelles, Éd. Archives d’architecture moderne, 2000.

    17Bougeard C., La Bretagne d’une guerre à l’autre (1914-1940), Paris, Éditions J.-P. Gisserot, 1999.

    18Duterne S., Les mines de Trémuson (1920-1931), maîtrise d’Histoire, université Rennes 2, 2000.

    19Etiemble A. et Morillon A., Familles immigrées en milieu rural : les Maliens de Collinée (Côtes-d’Armor), Rapport RFSM pour l’Acsé, 2006.

    20Atlas des immigrés en Bretagne, Insee-Acsé, 2004.

    21La ville de Rennes a, par exemple, lancé en mai 2009 le Conseil Rennais pour la Diversité et l’Égalité des Droits (CRDED). Ce conseil, composé d’habitants, d’associations, de représentants d’institutions et d’élus, a pour vocation, notamment, d’être un lieu de réflexion et de mise en œuvre d’actions pour l’égalité des droits, la diversité culturelle et la lutte contre les discriminations. La ville de Brest mène actuellement une réflexion pour la mise en place d’une telle instance, s’inspirant également du Conseil Nantais pour la Citoyenneté des Étrangers (CNCE), créé en 2003. Notons, par ailleurs, la réalisation en 2012 d’un Guide-ressource à destination des acteurs de la jeunesse en Bretagne pour prévenir et lutter contre les discriminations, par Topik et Jeudevi, pour la Direction Régionale de la Jeunesse, des Sports et de la Cohésion Sociale (DRJSCS).

    22Le « théorème de Thomas », selon la formule de Robert K. Merton qui y puisera lui-même sa « prédiction créatrice » (self fulfulling prophecy), pose que : « quand les hommes définissent des situations comme réelles, elles sont réelles dans leurs conséquences », Simon P.-J., Histoire de la sociologie, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 2002, p. 615.

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    Etiemble, A., & Morillon, A. (2017). Histoire de l’immigration en Bretagne. In A. Épron & R. Le Coadic (éds.), Bretagne : migrations et identités. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tqc
    Etiemble, Angélina, et Anne Morillon. « Histoire de l’immigration en Bretagne ». In Bretagne : migrations et identités, édité par Aurélie Épron et Ronan Le Coadic. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2017. doi:10.4000/14tqc.
    Etiemble, Angélina, et Anne Morillon. « Histoire de l’immigration en Bretagne ». Bretagne : migrations et identités, édité par Aurélie Épron et Ronan Le Coadic, Presses universitaires de Rennes, 2017, https://doi.org/10.4000/14tqc.

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    Épron, A., & Le Coadic, R. (éds.). (2017). Bretagne : migrations et identités. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tu0
    Épron, Aurélie, et Ronan Le Coadic, éd. Bretagne : migrations et identités. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2017. doi:10.4000/14tu0.
    Épron, Aurélie, et Ronan Le Coadic, éditeurs. Bretagne : migrations et identités. Presses universitaires de Rennes, 2017, https://doi.org/10.4000/14tu0.
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