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    Plan détaillé Texte intégral Une cohésion sociale ébranlée par l’exode rural Ambiguïté du discours sur l’émigration lointaine Une migration spécifique : les missionnaires Vers de nouveaux horizons Notes de bas de page Auteur

    Bretagne : migrations et identités

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Feiz ha Breiz et les phénomènes migratoires

    Cédric Choplin

    p. 149-164

    Texte intégral Une cohésion sociale ébranlée par l’exode rural Pourquoi quitter sa paroisse protectrice ? La ville comme lieu de perdition La ville comme lieu de mauvaises rencontres Ambiguïté du discours sur l’émigration lointaine Opportunités Les plus mauvais s’en vont L’émigration des peuples martyrs Une migration spécifique : les missionnaires L’émergence d’un impératif missionnaire Des vocations spécifiquement missionnaires Missions catholiques et colonisation française dans Feiz ha Breiz Vers de nouveaux horizons Notes de bas de page Auteur

    Texte intégral

    1Limitée jusqu’au début du xixe siècle, l’émigration des Bas-Bretons devient endémique dans le milieu des années 1860. Espoir d’une vie meilleure, dans un ailleurs plus ou moins lointain, l’expérience de l’émigration, qu’elle soit temporaire ou définitive, se révèle souvent décevante pour ne pas dire traumatisante. Non seulement les conditions de travail et de vie que trouve le Bas-Breton émigré n’ont pas grand-chose à voir avec les rêves qu’il faisait, mais il y acquiert la réputation de bien des immigrés originaires de contrées réputées pauvres et arriérées : bêtise, hygiène déplorable, superstition, etc.. De son côté, le clergé bas-breton s’inquiète de voir ses ouailles quitter le cadre protecteur de la paroisse pour s’exposer aux dangers de la ville. Feiz ha Breiz1, qui appartient clairement au mouvement des Semaines Religieuses2, mais qui en diffère par son contenu plus généraliste et par l’utilisation exclusive de la langue régionale, se fait l’écho de ces inquiétudes tout en essayant de satisfaire la curiosité de son lectorat rural en lui donnant des nouvelles d’un vaste monde en cours d’exploration avec la reprise des conquêtes coloniales et l’élan missionnaire. Voix de l’évêché de Quimper entre 1865 et 1884, Feiz ha Breiz ne cesse de clamer la nécessité d’aller porter l’Évangile à travers le monde et fait rêver ses lecteurs avec les aventures des missionnaires afin d’encourager dons et vocations.

    2Il se dégage donc une tension entre la défense de la cohésion de la « civilisation paroissiale » d’une part et, d’autre part, l’aspiration à la découverte ainsi que l’appel du large que sont l’émigration ou la vocation missionnaire. Comment s’articulent donc les différents éléments de cette tension dans un hebdomadaire qui se veut le champion dans le Finistère du catholicisme ultramontain, du légitimisme monarchiste et les traditions bretonnes ? Comment sont présentés dans Feiz ha Breiz les phénomènes migratoires dans un contexte d’exode rural, d’industrialisation, de colonisation et d’élan missionnaire ?

    3Nous interrogerons donc, dans un premier temps, la façon dont l’exode rural ébranle la cohésion du bloc rural d’après Feiz ha Breiz avant d’étudier, dans un second temps, l’ambiguïté du discours de Feiz ha Breiz sur les migrations en contexte colonial. Dans un troisième temps nous nous intéresserons à un type de migration particulier : celle des missionnaires.

    Une cohésion sociale ébranlée par l’exode rural

    Pourquoi quitter sa paroisse protectrice ?

    4Avant d’étudier comment Feiz ha Breiz montre que la cohésion sociale du bloc rural est ébranlée par l’émigration, il convient de se poser la question de savoir pourquoi une partie de la population de la Basse-Bretagne ressent le besoin de quitter sa terre, sa paroisse, son monde et, par conséquent, de s’interroger sur les raisons et les moyens de l’émigration.

    5La première raison à rechercher à un phénomène migratoire est évidemment démographique. La Basse-Bretagne de la seconde partie du xixe siècle porte encore les caractéristiques de la première phase de la transition démographique qui est donc très longue. Alors que la mortalité y accuse déjà un net recul, la natalité reste très forte avec un taux moyen de 28 ‰ (24 ‰ en France). Comme toujours, cette moyenne cache de grandes disparités puisque dans les villes bretonnes, le solde naturel est déjà négatif. Ainsi, l’accroissement naturel n’est dû qu’aux campagnes qui se trouvent de fait très peuplées. L’accession à la propriété de la terre y devient donc très difficile, ce qui pousse les plus démunis au départ. Ici encore, il faut prendre garde aux tassements statistiques car le phénomène ne prend véritablement son importance qu’après 1865. Ainsi, malgré son accroissement naturel très positif, la population de la Basse-Bretagne commence à décroître, du fait de l’émigration, à partir de 18813.

    6Se pose maintenant la question de la destination de ces flux migratoires. Fort logiquement, ils s’en vont compenser la faible vitalité démographique des villes bretonnes, se dirigeant notamment vers les grandes cités et les arsenaux auxquels il faut ajouter les deux villes industrielles à fort développement que sont Fougères et Saint-Nazaire. Après l’arrivée du train à Quimper et à Brest en 1865, Paris et sa région drainent la moitié des migrants. Le Havre et les Amériques sont aussi deux destinations importantes.

    7Historiquement, Feiz ha Breiz (1865-1884) se situe donc au début de la période où l’émigration bretonne devient endémique.

    La ville comme lieu de perdition

    8 Feiz ha Breiz exprime un triptyque du paysanisme breton dont les trois éléments sont : paysan, catholique, légitimiste4. Ainsi se forme un monde mental cohérent et sécurisant autour de l’église et du château. Au lendemain du vote pour élire l’assemblée provisoire après la défaite de la France contre la Prusse, les républicains reprochent avec véhémence aux Bretons d’avoir massivement voté pour les légitimistes ; un paysan publie une lettre dans Feiz ha Breiz et répond à l’accusation de cléricalisme qui est faite à ses semblables :

    « Vous nous dites que nous sommes des cléricaux… Vous avez raison si vous voulez dire par là que nous aimons et respectons nos prêtres. Nos prêtres sont de notre sang, ils ont été élevés parmi nous et vivent parmi nous. Nous les connaissons donc et savons qu’ils ne peuvent être heureux à moins que nous ne le soyons nous-mêmes, ils ne peuvent ainsi nous donner de mauvais conseils. Quitte à être dirigés par quelqu’un, nous préférons, et trouvons plus sage d’être dirigés par des prêtres et des nobles que par des ouvriers de la ville et des ouvriers du port de Brest qui sont eux-mêmes dirigés par des révolutionnaires5. »

    9Ce bloc rural s’oppose donc à la ville qui est ici un topos, le négatif parfait des valeurs qu’il entend incarner. Même si l’archétype de la ville est bien évidemment Paris ; les villes bretonnes et même les villes-marchés participent de ce topos. Il n’est pas exagéré de dire que Feiz ha Breiz cultive une véritable phobie de la ville. En effet, son objectif étant de maintenir la cohésion du bloc rural, il s’agit pour lui de dissuader les candidats à l’exode en décrivant la ville comme le lieu de toutes les désillusions et de tous les dangers. On pourrait résumer cette attitude par un slogan qui fit florès dans le second Feiz ha Breiz6 : « Restez dans vos penn-ti ! » Feiz ha Breiz s’emploie donc à démystifier la ville en réduisant à néant les espoirs dont elle pourrait être porteuse.

    10Conservateur, puisque voulant conserver les hiérarchies sociales existantes, Feiz ha Breiz met en garde les cultivateurs contre les rêves d’ascension sociale qu’ils pourraient nourrir pour leurs enfants.

    11Dans la suite de l’article, l’auteur (Mab ar Bae) raconte la vie d’un jeune homme qui s’est perdu en allant faire ses études à Paris. À la description de son état de déréliction s’ajoute une description physique montrant à quel point le corps sain d’un jeune campagnard breton peut dépérir rapidement à l’air vicié des villes. Dans sa conclusion, il écrit :

    « J’aimerais voir à la campagne des gens instruits et savants, des gens qui sont allés au collège pour pouvoir traiter seuls leurs affaires et remettre à sa place tout bourgeois qui essaierait de lui rallonger les cornes. Éduquez nos enfants, faites en des gens savants, mais gardez-les près de vous ; car si l’on éloigne tous les bons esprits, que deviendrons-nous ? Répondez… »

    12Dans un autre article, signé An Ermit, on peut lire :

    « Ce jeune homme, quand il partit pour Paris, était un bon chrétien, mais là-bas, il trouva des amis mécréants et soudain il fit comme eux. En deux ans, à la suite de ses amis païens […], il avait abandonné sa religion, il était tombé dans toutes sortes de désordres et il avait abîmé sa santé… Combien, à Paris et dans les autres grandes villes, connaissent le même sort que ce jeune homme ! S’ils ne perdent pas tous leur santé et leur vie, du moins perdent-ils leur foi7. »

    13Le deuxième élément du triptyque est la langue qui est perçue comme un rempart pouvant protéger la foi contre les idées nouvelles.

    14Dans bien d’autres textes, Feiz ha Breiz insiste aussi sur la solitude et la misère matérielle des parents dont les enfants sont partis au loin.

    15La vie matérielle des immigrés bretons est invariablement décrite comme sordide. Ainsi, un paysan se rendant en ville, raconte sa recherche d’une jeune fille de sa connaissance partie s’y installer à la suite de son mari :

    « On m’avait dit qu’ils habitaient rue du cimetière et, en effet je les trouvai là ou plutôt je trouvai… leur soue, je n’ose pas dire leur maison. Leur logement ne donne pas sur la rue, mais c’est une sorte d’appentis construit dans une petite cour. Et encore, n’ont-ils que la moitié de cet appenti, l’autre moitié étant occupée par une repasseuse de coiffes. Pierre et Louise n’étaient pas là quand j’arrivai. Je ne trouvai que trois enfants couverts de loques, si sales que c’était répugnant de les approcher8. »

    16On lui indique alors qu’ils sont à l’usine :

    « À sept heures, j’étais devant l’usine et je vis en sortir, des hommes et des femmes, deux par deux comme des galériens, des gens effrayants à voir, des garçons de 15 ou 16 ans, les membres tremblants, courbés comme des vieux ; des jeunes filles au teint pâle, ayant du mal à marcher, semblables à de vieilles femmes ; des femmes plus âgées dont je ne sais à quoi elles ressemblaient, des hommes qui ne ressemblaient plus, pour ainsi dire, à des êtres humains. »

    17La jeune fille retrouvée, elle lui raconte entre deux sanglots la difficulté de sa situation aggravée par le fait que son mari, qui a perdu la foi, se trouve désormais sous l’influence de mauvais camarades et s’adonne à la boisson. Cette description, qu’Émile Zola n’aurait sûrement pas reniée quant à son réalisme, pourrait nous faire croire que nous avons affaire ici à un texte dans la veine du catholicisme social. La commisération y est certes très présente, mais Feiz ha Breiz ne revendique aucunement une amélioration du sort des ouvriers. Il s’agit seulement de dissuader les candidats au départ.

    18À la fin de cet article, le paysan-visiteur conclut qu’il était temps pour lui de rentrer à la maison :

    « En pensant en moi-même qu’il est beau l’échange que font les paysans en allant en ville, en échangeant la vie pure qu’ils menaient dans les champs contre la vie dépravée qu’ils mènent en ville, dans les usines et dans les auberges. »

    19Affligé de voir tant de bons Bretons dévoyés, l’évêque de Nantes écrit à ses recteurs une lettre, traduite et publiée dans Feiz ha Breiz, au sujet des offices en breton organisés dans son évêché9. On retrouve, dans son introduction, un tableau social déprimant :

    « Un très grand nombre de Bretons viennent à Nantes des évêchés de Quimper de Saint-Brieuc pour y chercher du travail et y habiter. Ignorants de nos usages, ils ne parlent pas le français, ou le parlent très mal. Immigrés parmi nous, ces pauvres gens vivent dans une misère qui aggrave encore leur état. Pleins de foi, ils ne font que regretter et pleurer les Saints-Offices de leur paroisse et les prêches de leur recteur ; ces prêches qui leur faisaient connaître la loi de Dieu et leurs devoirs de chrétiens.
    Pour ces pauvres Bretons, nos églises et les offices que l’on y chante ne sont ni aussi beaux ni aussi intéressants que ceux de leurs pays et voici pourquoi : ils n’y trouvent pas les saintes leçons nécessaires à tous les chrétiens et encore plus nécessaires aux gens qui sont séparés des autres par leur langue et par leurs coutumes et principalement par la pauvreté qui les mène vers tous les dangers. »

    La ville comme lieu de mauvaises rencontres

    20L’alcoolisme, la dépravation, les mauvaises fréquentations sont les lieux communs du discours de Feiz ha Breiz sur les villes et convergent toujours dans le même sens. Ils mènent toujours à la perte de la foi, à la perte du sens moral. La lecture d’œuvres impies, en français évidemment, n’arrange évidemment rien à la chose. C’est dans cette combinaison que Feiz ha Breiz voit les raisons des désordres et des crimes dont la ville est le théâtre. Régulièrement, le journal relate les regrets tardifs de condamnés, montant à l’échafaud, qui expliquent qu’ils n’en seraient pas là s’ils avaient été de bons chrétiens.

    « Voici quelques jours, on envoyait à l’échafaud des meurtriers, des tueurs, condamnés à mort par le tribunal. Le pire de ces criminels, en allant sur le lieu où il devait perdre la vie, pensant à ses crimes et à la mort honteuse qu’il devait souffrir, disait : “les parents sont le plus souvent les principaux responsables de tout le mal et qui arrive à leurs enfants : ils ne leur donnent pas une éducation chrétienne10 !” »

    21Ces brebis désorientées sont en outre présentées comme des proies de choix pour les loups que sont les révolutionnaires :

    « C’est ainsi que procèdent les missionnaires de Satan. Ils jettent le trouble dans le peuple, parmi les gens sans instruction, ceux qui n’ont ni science ni assez de lumière pour voir ce que l’on veut leur faire. Et le peuple, ainsi troublé, n’écoute plus la voix de ceux qui en ont la charge et, en pensant se sauver, ils vont directement là où l’on cherchait à les mener, ils suivent la volonté de leurs pires ennemis en attendant d’être leur proie11. »

    22La Commune de Paris est pour Feiz ha Breiz l’illustration parfaite de ce discours. Ainsi, un missionnaire, prisonnier des communards, témoigne :

    « Cela fait 25 ans que je suis parmi les sauvages et jamais je n’avais rien vu de plus effroyable que les mines de ces hommes et de ces femmes déchaînées contre nous. […] On doit avouer que des gens qui n’ont ni foi, ni religion, ni Dieu sont aussi mauvais ou pires que des bêtes sauvages. »

    23 Feiz ha Breiz s’insurge ensuite que certains écrivains puissent prendre la défense de ces criminels. Peu suspect de sympathie envers les pétroleuses et les communards, Feiz ha Breiz les considère tout de même parfois comme des victimes :

    « Vous, vous dites aux travailleurs qu’ils ne sont que des gens misérables et qu’il n’est ni juste ni honnête que toutes les richesses soient entre les mêmes mains ; qu’il est temps de les partager et de donner sa part à chacun ! Vous savez pertinemment, vous, que tout le monde ne peut pas être riche, même si l’on pouvait partager les richesses entre tous. Vous savez très bien que la meilleure chose que le travailleur, l’ouvrier, ait à faire pour gagner son pain et pour vivre à son aise est d’être honnête et d’obéir à son maître ou à son patron ; d’être appliqué à son travail. Oui, vous savez tout cela, mais vous avez besoin des travailleurs pour semer le trouble et le désordre dans le pays. Par ce trouble, ce désordre, vous pourrez faire fortune ou prendre une bonne place, une place qui vous fera gagner beaucoup d’argent. Les travailleurs et les ouvriers que vous aurez bernés seront peut-être tués dans la bataille, ou seront ensuite envoyés en Nouvelle-Calédonie comme forçats ; mais qu’est-ce que cela peut vous faire ? Quand on commande une omelette à l’auberge, quelqu’un doit payer les œufs, n’est-ce pas ? Dans le cas présent, les travailleurs et les ouvriers auront payé pour vous ; tant pis pour eux et tant mieux pour vous. N’est-ce pas là un joli coup ? »

    24Dernier élément, qui découle de tout ce que l’on vient de voir, l’influence des villes sur les campagnes, tant dans le mode de vie que dans les mentalités, est évidemment perçue de manière négative. D’ailleurs, dès son premier numéro, Feiz ha Breiz mettait les campagnards en garde contre les « Doctored difeiz », les docteurs impies, et leur donnait des conseils sur la manière de leur répondre quant aux questions de politique et de religion. Après 1871, ces docteurs impies sont remplacés par les républicains, les radicaux, les révolutionnaires.

    25La ville, première destination des émigrants bretons, est donc décrite de manière très négative par Feiz ha Breiz ; mais qu’en est-il de l’émigration vers les pays lointains ?

    Ambiguïté du discours sur l’émigration lointaine

    Opportunités

    26La première référence à une migration de travail lointaine se trouve dans le numéro du 18 février 1865 avec le départ de 200 ouvriers en direction de l’Égypte pour travailler au creusement du canal de Suez. Le journal précise, non sans une certaine fierté, que ces travailleurs sont tous bretons et majoritairement originaires du Morbihan et du Finistère.

    27Il est bien évidemment aussi question de l’Amérique et de ses mythes afférents. La ruée vers l’or en Californie est évoquée dans le numéro 61 du 31 mars 1866 avec l’histoire d’un malin qui réussit à faire fortune sans trop se fatiguer. Figure incontournable, l’oncle d’Amérique est évoqué, non sans humour.

    « Le consul de France à Buenos Ayres a envoyé récemment l’information selon laquelle un homme appelé Carotte Pierre est mort dans ce pays, il n’y a pas bien longtemps. Il a laissé une jolie fortune qui reviendra au gouvernement de ce pays si ses héritiers ne viennent pas réclamer ce qui leur appartient dans les cinq mois.
    Nous savons juste de cet homme qu’il était natif de Bretagne et qu’il avait été soldat sous Napoléon premier12. »

    28D’un autre côté, un voyageur chrétien raconte son trajet vers la Nouvelle-Calédonie13. Après avoir décrit les larmes du départ des autres voyageurs qui ne reverraient probablement jamais leur terre natale, il explique que la plupart d’entre eux sont de pauvres gens cherchant ailleurs une vie meilleure. Parmi eux, son attention est attirée par un jeune homme dont la description ressemble fort à celle des jeunes gens de bonne famille partis se perdre à la ville. Pauvre et malade, n’osant rentrer chez ses parents, il se réconciliera, grâce au bon voyageur, avec Dieu… avant de le retrouver. Plusieurs chansons et poèmes parlent en outre de la douleur d’être malade ou de mourir loin du pays, loin des siens. Elles insistent aussi sur les parents ainsi délaissés14.

    Les plus mauvais s’en vont

    « Voici un petit aperçu de ce que les révolutionnaires ont coutume de faire là où il n’y a pas assez de gens honnêtes pour les maîtriser et leur faire peur. D’après les nouvelles, en Algérie, ils n’en font qu’à leur tête.
    Tout le monde sait qu’une bonne partie des gens de ce pays viennent de France et d’ailleurs et que ce ne sont pas ceux qui ont le plus de foi et de religion qui quittent ainsi leur patrie pour aller chercher de l’embauche à l’étranger. Ils sont de cette race d’hommes que l’on voit chercher, dans les villes et ailleurs, le moyen de mener une vie sans souci. Ceux qui aiment leur pays, leur église paroissiale, ceux qui ont de la foi et qui se mettent au travail, trouvent toujours du travail et du pain dans leur pays, sans même s’éloigner de la maison où ils sont nés15. »

    29Les colons ont donc, en général, mauvaise réputation dans Feiz ha Breiz. Sont particulièrement visés les colons d’Algérie que les missionnaires considèrent comme de bien mauvais exemples pour les musulmans qu’ils essaient de convertir. Un missionnaire raconte par exemple au sujet des Kabyles :

    « Le dimanche, plusieurs d’entre eux, et des gens de tous âges viennent à la messe. Ceci leur fait du bien, les rapproche de Dieu et brise les réserves qu’ils avaient à devenir chrétiens. Car il pensait que les Français n’avaient pas de religion16. »

    30Alors que l’Islam est généralement présenté comme la pire des religions, Feiz ha Breiz considère que les musulmans valent tout de même mieux que les Français d’Algérie. On y raconte ainsi qu’au conseil général d’Alger, les musulmans ont voté un subside aux couvents en remerciement des services rendus à la population, un subside que les Français du même conseil ont refusé. Dans le même article, on raconte que le chef religieux des musulmans d’Alger avait été invité à l’enterrement civil du citoyen Villermas puisqu’il siégeait à ses côtés au conseil municipal. Mais :

    « Il ne voulut pas y aller et il disait sans peur à qui voulait l’entendre qu’il n’avait que “dégoût pour ces personnes mauvaises et impies qui venaient en Algérie pour déshonorer leur propre religion et qui se servait, pour se moquer de Dieu, de ce qui est, la plupart du temps, un acte religieux pour tous les peuples.” »

    31Et Feiz ha Breiz de conclure :

    « Vous voyez, lecteurs chrétiens, qu’à bien des égards, les musulmans valent mieux que les radicaux17. »

    L’émigration des peuples martyrs

    32Certaines migrations, qui ne concernent évidemment pas les Bretons, trouvent cependant la faveur des rédacteurs de Feiz ha Breiz. Il en va ainsi de ceux que l’on pourrait appeler les peuples martyrs. Le premier peuple à mentionner est celui des Irlandais, des catholiques oppressés par des Anglais protestants ; ce qui, à ces trois titres, les rend fort sympathiques aux yeux des rédacteurs de Feiz ha Breiz. Leur grande migration vers l’Amérique du Nord en particulier est relatée dans le journal :

    « Pour ne citer qu’un seul pays où apparaît cette vérité aussi clairement et nettement, il n’y a qu’à regarder l’Irlande. Les Irlandais sont des chrétiens catholiques, des gens qui tiennent fermement à la vraie loi. Or, les Anglais les ont tant maltraités, ils sont depuis tellement longtemps si cruels à leur égard qu’ils les ont fait tomber dans la plus grande misère et beaucoup d’entre eux, pour ne pas mourir de faim, ont dû quitter leur pays pour aller chercher leur pain ailleurs. Les pauvres Irlandais ont dû ainsi partir par groupes entiers dans les pays sauvages, les pays lointains, inconnus ; c’est surtout en Amérique que la plupart d’entre eux se sont exilés. Bien, dans n’importe quel lieu où ils se sont retrouvés ainsi, il y a aujourd’hui beaucoup de catholiques qu’ils ont convertis par leur exemple et leurs leçons18. »

    33Le deuxième peuple martyr, il faudrait mettre là tous les guillemets nécessaires, est constitué des Alsaciens et des Lorrains qui ont voté avec leurs pieds après l’annexion de leurs provinces par l’Allemagne en 1870.

    « Monseigneur l’Archevêque d’Alger, autrefois évêque de Nancy, écrit pour dire aux gens exilés de Lorraine et d’Alsace, qu’ils trouveront, s’ils le désirent, un nouveau pays en Algérie où il y a plusieurs centaines de milliers d’hectares disponibles pour eux. Il y a des compagnies qui leur construiront des maisons bon marché qu’ils paieraient ensuite selon leurs possibilités. Lui-même donnerait de bon cœur ce qu’il lui reste, c’est-à-dire ses ornements, pour offrir une maison à ses compatriotes19.»

    34Notons que ces terres sont miraculeusement disponibles, qu’elles semblent n’appartenir à personne et que seule la construction de la maison semble avoir un coût. Pour ainsi dire, le pays est présenté comme vide d’habitants et riche de promesses où ces martyrs français pourront transplanter leur église avec ses cloches, leur école et leur mairie à colombages. Même si le succès de l’immigration des Alsaciens et Lorrains en Algérie a été limité, il a définitivement ancré l’Algérie à la France par un phénomène de transsubstantiation : l’Algérie, c’est la France et c’est aussi l’Alsace-Lorraine20.

    35Une dernière migration, très certainement anecdotique, qui a retenu l’attention de Feiz ha Breiz, est celle de protestants américains vers la Terre sainte.

    « Jérusalem. – On a vu l’an passé en Terre sainte quelque chose d’assez incroyable. On y a vu un groupe d’agriculteurs des États-Unis d’Amérique venir y chercher de la terre à travailler. Alors que tant de gens des autres pays s’en vont aux États-Unis pour chercher à s’enrichir, ceux-ci quittent leur pays pour venir habiter et gagner leur vie en Terre sainte. Ils sont environ cent soixante. On raconte qu’ils ne sont que l’avant-garde d’un groupe plus important qui doit les suivre. Ils avaient entendu parler de la richesse de la Terre sainte. Apparemment, un ministre protestant leur parlait avec tant de force de la Terre promise et de ses richesses qu’ils décidèrent d’aller travailler eux-mêmes cette terre qui, en vérité, donnait autrefois tant de fruits. Ils se mirent d’accord, recueillirent l’argent nécessaire pour se mettre en chemin. Ainsi, plusieurs familles riches, ou pour le moins aisées, n’hésitèrent pas émigrer. S’ils ne rencontrent pas de désillusions, beaucoup d’autres feront comme eux. Ces gens se sont installés dans les campagnes proches de la ville de Jaffa. Ils ont emporté sur leurs navires des maisons en fer et d’autres en bois qu’ils construisent en un tour de main sur les terres qu’ils entendent travailler.
    Peu importe comment tourneront les événements pour ces travailleurs venus de l’autre côté du monde, mais c’est toujours là une leçon pour les chrétiens catholiques. Il y a maintenant beaucoup de relations entre nos pays et la Terre sainte. Beaucoup de gens s’y rendent en pèlerinage. Depuis quelques années, ceux qui cherchent à faire du bien à la Terre sainte n’ont pas perdu leur peine et ce que ces Américains ont fait ne saurait que faire croître ce bien. Aucun vrai chrétien ne saurait s’empêcher d’être sensible aux lieux saints où notre Sauveur a prêché l’Évangile et a souffert la mort pour nous21. »

    36Les aspects religieux de ces migrations nous amènent maintenant à nous intéresser à un type de migration particulier : celui des missionnaires.

    Une migration spécifique : les missionnaires

    L’émergence d’un impératif missionnaire

    37Trois types de héros apparaissent clairement dans Feiz ha Breiz : il s’agit du chouan, du zouave pontifical et du missionnaire. Le lien entre eux est assez évident : les deux premiers apparaissent comme les défenseurs de la foi et de l’Église et le troisième comme l’avenir de l’Église, dont l’horizon s’élargit au sens propre grâce aux progrès de la navigation (bateau à vapeur et canal de Suez notamment) et de la reprise des entreprises coloniales à la fin du Second Empire et surtout aux débuts de la IIIe République. Joseph Michel22 dénombre 403 Bretons ou Bretonnes partant pour les missions de 1851 à 1860, 826 de 1871 à 1880, 1525 de 1901 à 1910. La croissance du nombre de vocations missionnaires est donc remarquable. Mais d’où vient le nombre impressionnant de vocations missionnaires en Bretagne ?

    38Le traumatisme de la Révolution est ici crucial. Nous avons vu que le chouan est l’une des figures héroïques des catholiques bretons du xixe ; or, au chouan est associé le prêtre réfractaire et donc l’expérience de la clandestinité qui marque une rupture brutale dans la façon dont l’Église conçoit sa place dans le monde et dans la société. L’adhésion au catholicisme, tant en ce qui concerne le dogme que la pratique religieuse, ne va plus de soi. La Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, dans laquelle triomphent la modernité et le libéralisme, annonce en effet dans son 10e article que : « Nul ne doit être inquiété pour ses opinions, même religieuses, pourvu que leur manifestation ne trouble pas l’ordre public établi par la Loi. » La religion se trouve donc ravalée au rang d’opinion et, ipso facto, ne relève plus que de la sphère privée. Partant de l’axiome « hors de l’Église, point de Salut », et constatant avec effroi que l’organisation sociale et politique n’est désormais plus concernée par le Salut des âmes, les catholiques découvrent qu’ils ont une mission individuelle et collective d’évangélisation autour d’eux et plus loin. Claude Prudhomme23 insiste sur le fait que dorénavant, l’annonce de l’Évangile dans le monde dépend du zèle de chacun. Obsédés par la damnation et l’omniprésence de Satan, les catholiques ont conscience de l’urgence à agir. Ce sentiment d’urgence est en outre renforcé par la vigueur des entreprises protestantes que les prêtres catholiques exilés en Angleterre pendant la Révolution ont constatée avec une jalousie teintée d’admiration. Ainsi, si les catholiques ne sont pas capables d’envoyer toujours plus de missionnaires vers les païens, ces derniers seront condamnés à la damnation et Satan triomphera dans la lutte qui l’oppose au Bon Dieu.

    39La mémoire des prêtres réfractaires, persécutés et martyrisés sous la Révolution, transmise dans les familles des régions chouannes incite bien évidemment une part de la jeune génération de prêtres qui en sont issus à vouloir vivre sa foi, dominée par la figure de Jésus crucifié, de manière extrême. Les missions étrangères trouvent donc un vivier naturel, et lisent assidûment les aventures exotiques des missionnaires dans les Annales de la Propagation de la Foi ou dans leurs adaptations en breton : Lihereu Brédiah er Fé (à partir de 1843) pour le vannetais ou Lizeriou Breuriez ar Feiz (à partir de 1844) pour l’évêché de Quimper et Léon, et enfin dans Feiz ha Breiz, qui laissait une grande place aux missions dans ses pages.

    Des vocations spécifiquement missionnaires

    40Il existe cependant des freins au départ vers les missions et le fait que ces freins n’aient pas réussi à ralentir l’élan missionnaire de manière décisive montre la force de ce dernier. Malgré les encycliques papales répétées qui insistent sur le devoir des évêchés à favoriser les vocations missionnaires, certains évêques se montrent très réticents à laisser partir de jeunes prêtres dont ils ont grand besoin dans leur évêché. La quasi-absence d’ordinations durant la période révolutionnaire fait que leur préoccupation première, dans la première moitié du xixe, est de reconstituer leur clergé clairsemé, divisé et vieilli. Ici encore, les situations locales sont très diverses. Si les évêchés de Vannes et de Saint-Brieuc y parvinrent assez rapidement, du moins dans leurs parties francophones, la chose fut plus tardive dans l’évêché de Quimper. À partir de 1850, le nombre de séminaristes étant devenu supérieur aux besoins des cinq diocèses, les jeunes clercs devaient rester à la charge de leurs familles ou se résoudre à quitter leur terre natale pour les diocèses français pauvres en prêtres ou les missions. Les statistiques montrent ici l’émergence de vocations spécifiquement missionnaires puisque l’on constate que si les demandes d’agrégation à des diocèses français déficitaires l’emportaient un peu avant 1850, 80 % d’entre eux optent pour les missions de 1851 à 1890 (chiffres du diocèse de Vannes)24. Cependant, même dans un contexte de surabondance de prêtres comme à l’époque de Feiz ha Breiz, les évêques renâclent à se départir de prêtres brillants et dynamiques comme en témoignent les lettres d’Amet Limbour25, qui, ayant finalement eu gain de cause, lisait Feiz ha Breiz à l’île de la Réunion.

    41Joseph Michel a mis en évidence l’importance de la tradition familiale dans la vocation missionnaire en relevant des fratries entières de missionnaires. Cependant, la famille peut aussi constituer un frein. La mortalité des missionnaires étant supérieure à celle des curés de campagne en raison des persécutions, mais surtout de l’épuisement et de la maladie, on comprend les réticences familiales au départ d’un fils (ou d’une fille). De plus, pour les familles modestes, avoir un fils prêtre constituait, en raison du concordat, une assurance pour leurs vieux jours. C’est certainement pour cette raison que les évêques d’Haïti, qui cherchent à recruter dans leur province natale, expliquent dans Feiz ha Breiz qu’un concordat est aussi en vigueur là-bas et qu’ils pourront donc continuer à subvenir aux besoins de leurs familles dans le besoin.

    42Il ne faut cependant pas se tromper, il s’agit là du seul article sur les missions publié dans Feiz ha Breiz qui présente les avantages matériels de la vie missionnaire. Tous les autres, ou presque, insistent sur l’abnégation et le sens du sacrifice (dans tous les sens du terme) des missionnaires catholiques. Loin de rebuter les candidats au départ, cette vie extrême répondait parfaitement à leurs aspirations comme l’atteste la publicité faite régulièrement au séminaire des missions étrangères de Paris, surnommé à juste titre « école polytechnique du martyre ».

    Missions catholiques et colonisation française dans Feiz ha Breiz

    43Les rapports entre les missions et les entreprises de coloniales européennes ont souvent été résumés à l’expression « l’alliance du sabre et du goupillon ». Les travaux de Jacques Gadille26, Bernard Salvaing27 et Claude Prudhomme28, entre autres, ont permis de renouveler profondément les perspectives et ont montré que les choses ne sont pas aussi simples et la lecture de Feiz ha Breiz est éclairante à ce propos. Chronologiquement, cette publication (1865-1884) se trouve à l’aube de la conquête du second empire colonial français amorcée sous Napoléon III avec la conquête de la Cochinchine et qui se développe sous la IIIe République. Les missionnaires dont Feiz ha Breiz publie les récits se trouvent donc sur le terrain avant l’arrivée des corps expéditionnaires et n’en ont pas tous rencontré. L’exception notable à noter ici est l’Algérie, conquise par étapes à partir de 1830.

    44Échaudée par l’expérience de la conquête des Amériques par les monarques espagnols et portugais auxquels la papauté avait confié l’évangélisation des Amérindiens, convertis certes, mais aussi massacrés et réduits en esclavage, l’Église entendait désormais mener l’évangélisation de manière autonome et sans compromission avec les puissances européennes. L’idée générale était de créer des royaumes autochtones chrétiens par la conversion volontaire des dirigeants un peu comme la conversion de Clovis avait entraîné celle des Francs. L’exemple de l’action de saint François-Xavier, patron des missionnaires, est souvent rappelé dans Feiz ha Breiz. Les résultats de cette politique s’avérant décevants, comme à Madagascar où les protestants l’emportent, Feiz ha Breiz ne trouve comme lot de consolation que quelques microroyautés d’Océanie. Méfiants à l’égard des conversions individuelles jugées peu sûres, les missionnaires, toujours trop peu nombreux, cherchent à convertir des communautés villageoises et à y regrouper les chrétiens afin de faciliter leur encadrement. Les lettres publiées dans Feiz ha Breiz insistent souvent sur le respect des institutions locales dont font montre les missionnaires. Lorsque des persécutions se déchaînent, en Extrême-Orient notamment, les missionnaires sont décrits comme préférant mourir avec leur troupeau plutôt que d’écouter ceux qui leur proposent de faire alliance contre le pouvoir en place. Lorsqu’une canonnière française croise au large, la situation devient encore plus compliquée, car les indigènes chrétiens sont aussitôt considérés comme des traîtres et traités comme tels.

    45Les interventions militaires françaises sont dès lors considérées de manière ambivalente. Dans quelques articles, la marine française joue le même rôle que celui de la cavalerie dans les westerns. Elle est donc présentée de manière positive dans la mesure où elle ravive l’image de la France, fille aînée de l’Église et protectrice des chrétiens. Du temps du Second Empire, et malgré l’épineuse question romaine, la chose passe assez facilement, mais il n’en va plus de même une fois la République anticléricale installée après 1875.

    46Légitimistes, les rédacteurs de Feiz ha Breiz n’aiment pas cette République qui leur a volé l’espoir d’une restauration monarchique proche. Feiz ha Breiz devient de plus en plus politique après 1875, et n’a de cesse de dénoncer la vilenie des républicains et de démontrer qu’ils mènent la France à sa perte en la détournant de la religion. La politique coloniale dont Jules Ferry, le père des écoles sans Dieu, est le champion est vivement condamnée, mais pas d’une manière toujours cohérente puisqu’il s’agit de faire feu de tout bois. Ainsi, le gouvernement est critiqué quand il prépare une expédition en Égypte jugée aventureuse pour, quelques numéros plus tard, être accusé d’avoir laissé les Anglais y aller seuls et prendre le contrôle d’un pays dans lequel la France avait des intérêts anciens.

    47D’une manière plus générale, les républicains sont accusés d’abandonner le deuil national au lendemain de la traumatisante défaite contre la Prusse, considérée comme un châtiment divin pour punir la France de s’être détournée de la religion et pour avoir abandonné le pape aux prises avec les Italiens. Pour Feiz ha Breiz, seule la restauration du trône et de l’autel permettront à la France de retrouver sa place et les petites gloires coloniales ne sont considérées que comme des ruses des républicains pour faire oublier la perte de la grandeur dont ils sont autant responsables que Napoléon III. Et Feiz ha Breiz de s’étendre sur le coût et les risques des expéditions coloniales. Au-delà du coût exorbitant des dépenses militaires alors que la population des campagnes manque de tout, c’est le coût moral et humain des expéditions coloniales qui sont surtout mis en avant. On s’apitoie sur le sort des pauvres soldats et marins bretons qu’une République honnie envoie se faire tuer pour le seul bénéfice de bourgeois profiteurs et qu’on laisse mourir de fièvres sans le secours de la religion puisqu’on leur refuse des aumôniers. Seul un texte très ironique de Gab Milin, sous la forme d’un dialogue entre Marianne et les Tonkinois, pointe les contradictions entre les principes généreux de la République (liberté, égalité, fraternité) et la colonisation de peuples qui ne nous ont rien fait ni demandé29.

    48Quant à la collaboration entre missionnaires et la France coloniale, elle est présentée de différentes manières. Les relations entre les missionnaires et l’armée, en particulier les marins, sont très généralement bonnes, voire excellentes. Ces derniers aident volontiers les missionnaires et les sœurs à construire églises, dispensaires ou orphelinats et trouvent en retour beaucoup de réconfort moral et spirituel30. Comme nous l’avons déjà dit, les colons sont en général mal vus, car ils sont de bien mauvais exemples pour les indigènes en raison de leur irréligion et de leurs mœurs déplorables. Quant à l’administration, diplomates et cadres coloniaux, ils sont présentés de manière favorable sous le Second Empire puis défavorable sous la IIIe République. Les premiers montrent aux indigènes, par leur courage et leur générosité, au milieu des guerres et des épidémies, les vertus de leur nation ainsi que la force de cœur que donne la loi chrétienne. Les seconds, nommés à leur poste plus pour leur entregent que leurs compétences, discréditent la France, car les indigènes méprisent les hommes sans religion. L’un des arguments de Feiz ha Breiz pour prouver l’hypocrisie des républicains est de montrer combien ils sont heureux de pouvoir faire appel aux talents des hommes et des femmes d’Église dans les colonies alors qu’ils les chassent de l’enseignement et des hôpitaux en France. Et effectivement, on note que les congrégations que les lois contre les congrégations des années 1880 et surtout la loi de séparation de l’Église et de l’État de 1905 poussèrent nombre de leurs membres vers les missions et donc les colonies31. Ils y prirent en charge l’éducation et la santé, suppléant ainsi au manque de moyens humains et financiers de la France coloniale. Comme le disait Gambetta : « l’anticléricalisme n’est pas un produit d’exportation32. »

    Vers de nouveaux horizons

    49Soucieux de tenir les paysans bretons loin de l’influence pernicieuse des villes, les rédacteurs de Feiz ha Breiz leur commandent de rester dans le cadre protecteur de la paroisse en dehors de laquelle ils risquent fort de s’éloigner de la religion et donc de se damner. Compréhensifs à l’égard des peuples martyrs, ils se montrent peu amènes envers les colons qui par leur impiété et leurs mauvaises mœurs gênent les efforts des missionnaires qui œuvrent à la conversion des indigènes. Or l’élan missionnaire est l’un des traits marquants du catholicisme à l’époque de Feiz ha Breiz qui est celle d’un élargissement des horizons auquel il participe autant que la colonisation. Comme nous l’avons observé, la mission n’est pas la servante de la colonisation, mais a bien sa logique propre. Ce sont les nécessités matérielles qui ont amené ces hommes et ces femmes, que beaucoup de choses séparaient et unissaient par ailleurs, à cohabiter et souvent à collaborer. La preuve en est, mais nous quittons là le temps de Feiz ha Breiz, que le catholicisme est resté fortement implanté dans les pays qu’il avait gagnés malgré le départ, plus ou moins violent, du colonisateur.

    Notes de bas de page

    1Feiz ha Breiz est un hebdomadaire catholique et monarchiste publié en breton entre 1865 et 1884. Lire Choplin C., Le chouan et le sauvage, la représentation des peuples exotiques et des missions dans Feiz ha Breiz 1865-1884, Lannion, TIR, 2011.

    2Poulat É., Les « Semaines religieuses », Approche socio-historique et bibliographique des Bulletins diocésains français, Lyon, Centre d’histoire du catholicisme, 1973.

    3Pour les données démographiques, consulter Delumeau J. (dir.), Histoire de la Bretagne, Toulouse, Privat, 2000, p. 400 sq. et 464 sq.

    4Calvez R., Un paysanisme breton, Feiz ha Breiz (1865-1875) et la société bretonne, mémoire de maîtrise UBO, 1993.

    5FhB 320 – 18/03/1871.

    6Celui de l’abbé Perrot au début du xxe siècle.

    7FhB 258 – 08/01/1870.

    8FhB 276 – 14/05/1970.

    9FhB 348 – 30/08/1871.

    10FhB 322 – 01/04/1871.

    11FhB 467 – 10/01/1874.

    12FhB 10 – 06/03/1880.

    13FhB 411 – 14/12/1973.

    14FhB 42 – 18/11/1865.

    15FhB 319 – 11/03/1871.

    16FhB 74 – 30/06/1866.

    17FhB 64 – 23/05/1878.

    18FhB 104 – 26/01/1867. On lira ici en contrepoint l’article de Ronan Le Coadic, « Les Bretons, des Nègres blancs », in Ronan Le Coadic, De la domination à la reconnaissance, Rennes, PUR, 2013, p. 349-366.

    19FhB 320 – 18/03/1871.

    20Meyer J., Tarrade J., Thobie J. et Rey-Goldzeiguer A., Histoire de la France coloniale. 1, Des origines à 1914, Paris, A. Colin, 1991, p. 551.

    21FhB 112 – 23/03/1867.

    22Michel J., Missionnaires bretons d’outre-mer aux xixe et xxe siècles, Rennes, PUR, 1997.

    23Dans Cholvy G. (dir.), L’éveil des catholiques français à la dimension internationale de leur foi : xixe et xxe siècles : [actes de la 4e université d’été du Carrefour d’histoire religieuse, Le Puy, 6-9 juillet 1995], Montpellier, Centre régional d’histoire des mentalités, université Paul Valéry, 1996, p. 7 sq.

    24Michel J., Missionnaires bretons d’outre-mer aux xixe et xxe siècles, op. cit., p. 233.

    25Ibid., p. 216.

    26Gadille J., La Pensée et l’action politiques des évêques français au début de la iiie République, 1870-1883…, Paris, France, Hachette, 1967.

    27Salvaing B., Les missionnaires à la rencontre de l’Afrique au xixe siècle : côte des Esclaves et pays Yoruba, 1840-1891, Paris, France, L’Harmattan, 1995.

    28Prudhomme C., Missions chrétiennes et colonisation : xvie-xxe siècle, Paris, France, Éd. du Cerf, 2004 ; Prudhomme C., Stratégie missionnaire du Saint-Siège sous Léon XIII : 1878-1903, Rome, Italie, École française de Rome, 1994.

    29Choplin C., Le chouan et le sauvage…, op. cit., p. 617.

    30Ibid., p. 537.

    31Michel J., Missionnaires bretons d’outre-mer aux xixe et xxe siècles, op. cit., p. 233.

    32Choplin C., Le chouan et le sauvage…, op. cit., p. 584.

    Auteur

    • Cédric Choplin

      Professeur certifié de breton et histoire-géographie au lycée Jean Macé de Rennes. Titulaire d’un doctorat en breton et celtique sur la représentation des peuples exotiques et des missions dans Feiz ha Breiz (1865-1884) depuis janvier 2009, il en a tiré un livre : Le Chouan et le sauvage, publié par TIR en 2011. Il est membre du Centre de Recherche Bretonne et Celtique (CRBC) de l’université Rennes 2 et est l’un des animateurs de l’équipe Ermine.

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    1Feiz ha Breiz est un hebdomadaire catholique et monarchiste publié en breton entre 1865 et 1884. Lire Choplin C., Le chouan et le sauvage, la représentation des peuples exotiques et des missions dans Feiz ha Breiz 1865-1884, Lannion, TIR, 2011.

    2Poulat É., Les « Semaines religieuses », Approche socio-historique et bibliographique des Bulletins diocésains français, Lyon, Centre d’histoire du catholicisme, 1973.

    3Pour les données démographiques, consulter Delumeau J. (dir.), Histoire de la Bretagne, Toulouse, Privat, 2000, p. 400 sq. et 464 sq.

    4Calvez R., Un paysanisme breton, Feiz ha Breiz (1865-1875) et la société bretonne, mémoire de maîtrise UBO, 1993.

    5FhB 320 – 18/03/1871.

    6Celui de l’abbé Perrot au début du xxe siècle.

    7FhB 258 – 08/01/1870.

    8FhB 276 – 14/05/1970.

    9FhB 348 – 30/08/1871.

    10FhB 322 – 01/04/1871.

    11FhB 467 – 10/01/1874.

    12FhB 10 – 06/03/1880.

    13FhB 411 – 14/12/1973.

    14FhB 42 – 18/11/1865.

    15FhB 319 – 11/03/1871.

    16FhB 74 – 30/06/1866.

    17FhB 64 – 23/05/1878.

    18FhB 104 – 26/01/1867. On lira ici en contrepoint l’article de Ronan Le Coadic, « Les Bretons, des Nègres blancs », in Ronan Le Coadic, De la domination à la reconnaissance, Rennes, PUR, 2013, p. 349-366.

    19FhB 320 – 18/03/1871.

    20Meyer J., Tarrade J., Thobie J. et Rey-Goldzeiguer A., Histoire de la France coloniale. 1, Des origines à 1914, Paris, A. Colin, 1991, p. 551.

    21FhB 112 – 23/03/1867.

    22Michel J., Missionnaires bretons d’outre-mer aux xixe et xxe siècles, Rennes, PUR, 1997.

    23Dans Cholvy G. (dir.), L’éveil des catholiques français à la dimension internationale de leur foi : xixe et xxe siècles : [actes de la 4e université d’été du Carrefour d’histoire religieuse, Le Puy, 6-9 juillet 1995], Montpellier, Centre régional d’histoire des mentalités, université Paul Valéry, 1996, p. 7 sq.

    24Michel J., Missionnaires bretons d’outre-mer aux xixe et xxe siècles, op. cit., p. 233.

    25Ibid., p. 216.

    26Gadille J., La Pensée et l’action politiques des évêques français au début de la iiie République, 1870-1883…, Paris, France, Hachette, 1967.

    27Salvaing B., Les missionnaires à la rencontre de l’Afrique au xixe siècle : côte des Esclaves et pays Yoruba, 1840-1891, Paris, France, L’Harmattan, 1995.

    28Prudhomme C., Missions chrétiennes et colonisation : xvie-xxe siècle, Paris, France, Éd. du Cerf, 2004 ; Prudhomme C., Stratégie missionnaire du Saint-Siège sous Léon XIII : 1878-1903, Rome, Italie, École française de Rome, 1994.

    29Choplin C., Le chouan et le sauvage…, op. cit., p. 617.

    30Ibid., p. 537.

    31Michel J., Missionnaires bretons d’outre-mer aux xixe et xxe siècles, op. cit., p. 233.

    32Choplin C., Le chouan et le sauvage…, op. cit., p. 584.

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    Choplin, C. (2017). Feiz ha Breiz et les phénomènes migratoires. In A. Épron & R. Le Coadic (éds.), Bretagne : migrations et identités. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tro
    Choplin, Cédric. « Feiz ha Breiz et les phénomènes migratoires ». In Bretagne : migrations et identités, édité par Aurélie Épron et Ronan Le Coadic. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2017. doi:10.4000/14tro.
    Choplin, Cédric. « Feiz ha Breiz et les phénomènes migratoires ». Bretagne : migrations et identités, édité par Aurélie Épron et Ronan Le Coadic, Presses universitaires de Rennes, 2017, https://doi.org/10.4000/14tro.

    Référence numérique du livre

    Format

    Épron, A., & Le Coadic, R. (éds.). (2017). Bretagne : migrations et identités. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14tu0
    Épron, Aurélie, et Ronan Le Coadic, éd. Bretagne : migrations et identités. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2017. doi:10.4000/14tu0.
    Épron, Aurélie, et Ronan Le Coadic, éditeurs. Bretagne : migrations et identités. Presses universitaires de Rennes, 2017, https://doi.org/10.4000/14tu0.
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