Bilan intermédiaire. Écrire et mettre en forme les rêves
p. 213-214
Texte intégral
1Les récits de rêves que l’époque moderne nous a transmis sont presque tous masculins. Peu de femmes prirent la plume pour tenir un diaire et encore moins pour noter leurs visions nocturnes. Les rêves que Sigmund von Birken rapporta de ses épouses successives ne possèdent aucun trait particulier. Quelques femmes piétistes prirent la plume, en général de façon anonyme et sans rien publier. Leur fit exception l’épouse d’un chef de file du mouvement, Johanna Eleonora Petersen (1644-1724), une femme cultivée et fière de ses origines nobles (elle était née von und zu Merlau). Encore son diaire ne parut-il que comme appendice de textes de son mari en 1689 et en 1718 ; elle ne s’y annonçait pas comme responsable de sa rédaction ni même comme femme, mais seulement comme l’« actrice de telles paroles [bibliques1] », et son texte déroulait des songes prophétiques à la gloire de son mari, couchés sur le papier au moyen de l’art de la mémoire. Si les exemples des épouses de Birken et de Petersen sont trop isolés pour en tirer des conclusions plus vastes, ils ne dénotent aucune spécificité onirologique féminine2.
2Il semble que lorsqu’on voulut disserter sur les rêves, on cita toujours ses propres songes, dans une sorte de circularité. Il n’exista donc pas à proprement parler de théorie des rêves. Inversement, même rédigés pour un simple usage privé, les rêves conçus comme autobiographiques intégraient des savoirs contemporains. Médecins et patients se montrèrent autant intéressés, sinon inquiétés par les songes, que largement désarmés face à eux. Chez les autobiographes, l’attention au rêve recouvrit souvent un sentiment d’échec professionnel, voire d’impuissance sentimentale ou érotique, comme s’il était, dès le xvie et jusqu’au xviiie siècle, un révélateur de la personnalité plus que d’enjeux religieux. Les correspondances qui faisaient des songes des signes d’une réalité cachée au xvie siècle cédèrent toutefois la place, au xviiie siècle, aux lois de l’association involontaire des idées. Tout semble donc indiquer une psychologisation du rêve. Alla-t-elle de pair avec une explication plus fine des phénomènes oniriques ? Force est de constater que le recours systématique à une explication psychologique stéréotypée au xviiie siècle – l’inaptitude relative de l’âme inscrite dans le cerveau à contrôler les images qui la peuplent – semble avoir entravé une réflexion plus ample sur les questions herméneutiques qui formaient la richesse des recherches de Jérôme Cardan.
3Jusqu’à la fin du xviiie siècle, on recourut à Cardan et aux rêveurs savants du xviie siècle (comme Helmont) lorsqu’on voulut fonder une approche psychologique du songe : la volonté de ne s’attacher qu’aux « cas » et de collecter systématiquement des songes personnels en les analysant en termes de dédoublement du moi voisina avec la transmission de textes ancestraux, comme si l’on cherchait à ancrer dans l’histoire le corpus flou d’une nouvelle science. Ce paradoxe caractérisa encore en partie le xixe siècle. Antoine Charma (1801-1869), un philosophe érudit attaché à recomposer l’histoire des rêves, citait en 1851 Cardan comme l’un des premiers auteurs ayant noté systématiquement ses rêves, une sorte de savant rêveur avant la lettre3.
4Face aux songes autobiographiques et scientifiques existait un genre littéraire constitué : les récits de songes délibérément fictifs. Ils prirent différentes formes, dont on peut esquisser une brève typologie. On en exclura les songes proprement littéraires destinés à manifester les pensées de tel personnage ou à dramatiser tel événement.
5Au xvie siècle, des modèles antiques inspirèrent le genre du songe satirique apte à transmettre une quête intellectuelle infructueuse. La veine satirique fut aussi la source de dialogues politiques manuscrits tels la Conceptio Mauritii qui, au xviie siècle, à partir de la guerre de Trente Ans et de la Fronde, investirent l’espace public. Ils pouvaient prendre la forme de libelles imprimés, parfois fondés sur des figures dédoublées (Démocrite et Héraclite), et de textes savants s’adressant aussi aux amateurs. De tels textes permettaient de contourner la censure en faignant la futilité, mais aussi de dédramatiser le basculement politique sous l’angle du rire, voire, au xviiie siècle, de mi-dire une critique politique, scientifique ou religieuse radicale. Une telle typologie reste néanmoins approximative, le récit de songe étant un moyen de jouer sur les limites textuelles ou génériques.
Notes de bas de page
1Petersen Johanna Eleonora geb. von und zu Merlau, Leben, von ihr selbst mit eigener Hand aufgesetzet. Autobiographie, éd. Prisca Guglielmetti, Leipzig, Evangelische Verlagsanstalt, coll. « Kleine Texte des Pietismus, 8 », 2003, p. 6 : « Thäterin solcher [biblischen] Worte ». Voir Gantet Claire, Der Traum, op. cit., p. 396-401.
2Autre exemple corroborant cette assertion : les rêves de la femme du tanneur Michel Stüeler (1583-1656), originaire de Krupka au pied des monts Métallifères à la frontière de la Bohême et de la Saxe, transcrits par Michel Stüeler dans son diaire. Voir Kilián Jan, Der Gerber und der Krieg. Soziale Biographie eines böhmischen Bürgers aus der Zeit des Dreißigjährigen Krieges, Berlin, Berliner Wissenschafts/Verlag, 2018, p. 191-193.
3Charma Antoine, Du Sommeil, 1851, p. 79, n. 3. Je remercie Jacqueline Carroy de cette indication. Charma tint lui-même un nocturnal de 1836 à 1849, pour parvenir à une connaissance de soi par l’auto-observation. Voir Carroy Jacqueline, Nuits savantes, op. cit., p. 35-53.
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