Conclusion
p. 271-274
Texte intégral
1Comme le rappelait Jean-Francois Sirinelli dans son avant-propos de Mémoires des guerres. Le Centre-Val de Loire, de Jeanne d’Arc à Jean Zay, l’historien ne se contente plus désormais de replacer les phénomènes sociaux dans « l’épaisseur du temps », il tente également de les inscrire « dans des temporalités dont il sait qu’elles sont à la fois à géométrie variable et imbriquées1 ».
2Tel est singulièrement le cas des mémoires des guerres, ces imbrications complexes de traces collectives et d’empreintes individuelles, au carrefour d’une mémoire immédiate, de souvenirs reconstruits et déformants, et d’un discours de groupes professionnels, territoriaux ou identitaires à prétention officielle.
3La guerre franco-prussienne de 1870-1871, assimilée à une débâcle et terminée par une guerre civile en plein Paris, a, en dépit d’une image si négative dans la mémoire nationale, suscité dans un premier temps pléthore de témoignages directs de contemporains, avant de tomber relativement dans l’oubli.
4En effet, les contemporains de 1870 ont accordé une grande place à cette guerre située pratiquement au mitan du long siècle de paix continentale, cinquante-cinq années après la fin de l’épopée napoléonienne et quarante-quatre avant la chute des « somnambules2 » dans l’engrenage de la déflagration mondiale. Le souvenir en était très vif à la veille de 1914, comme en témoignent les nombreuses publications consacrées au conflit, réactivées par l’actualité des rivalités commerciales, maritimes, coloniales et balkaniques. Bien des officiers supérieurs, des anciens combattants, mais aussi des prisonniers de guerre, des civils, des journalistes publient alors mémoires, récits, témoignages ou documents, avant que les historiens ne prennent le relais de cette mémoire vécue.
5Toutefois, le long désintérêt, proche de l’oubli, qu’a suscité au xxe siècle la guerre de 1870 n’est pas uniquement à mettre sur le compte de la défaite française, tant cette relégation à l’arrière-plan a été également éprouvée en Allemagne. Les circonstances aggravantes en France qui ont abondé dans le sens de l’oubli national appartiennent au registre politique. La guerre a été déclenchée par un pouvoir impérial certes ressourcé par le plébiscite favorable à sa libéralisation, mais condamné pour son inconséquence criminelle par toute une génération de républicains puis par l’historiographie, avant que la fin du xxe siècle ne suscite un renouvellement profond des études sur le Second Empire3 et de l’analyse des milieux libéraux et républicains fondateurs du régime constitutionnel de 18754.
6Dans ce long intermède entre les événements tragiques et la tentative contemporaine de « repenser 1870 », la cicatrice profonde des affrontements de la Commune avait aggravé l’effet repoussoir de ce moment d’humiliation et de division de la communauté nationale, de cette « Année terrible » si vivement perçue par Victor Hugo, cette faille sans égale en dehors des « années noires » de l’Occupation entre Paris et la province, la gauche révolutionnaire et les légalistes, la « dictature de Gambetta » et le pragmatisme de Thiers.
7Cependant, l’oubli mémoriel, accompagné d’une indifférence historiographique, ne s’est jamais véritablement imposé. Comme cet ouvrage en atteste, après un premier temps de publications nombreuses de mémoires et de récits de témoins, le souvenir du conflit franco-prussien a été porté par des associations, avec au premier rang le Souvenir français et l’institution du « carré militaire5 », des cérémonies de commémorations et d’érection de monuments aux morts, la célébration des dates anniversaires des batailles héroïques emblématiques de mémoires particulières, catholique à Loigny par exemple. Le centenaire en 1970 a suscité des travaux de monographie locale, mais peu de grandes synthèses jusqu’aux travaux de François Roth. Enfin, le renouveau des approches de la Grande Guerre, l’insistance sur la « culture de guerre6 », la « brutalisation7 », le corps, les traumatismes8, les mentalités, l’importance de l’exploitation des archives privées9, ont encouragé un regain d’intérêt envers cette guerre peu présente dans la mémoire nationale, mais aux traces très perceptibles dans le foisonnement récent des associations locales, des sites internet et des reconstitutions.
8Toutefois, l’approche du cent cinquantième anniversaire, venant prendre le relais du centenaire de la Grande Guerre, a suscité un renouvellement des approches et un regain de travaux universitaires dont cet ouvrage, placé sous le signe de l’interdisciplinarité, a tenté une première synthèse selon trois axes :
Originalité et diversité des sources : traces picturales, écrits du for privé, statuaire, manuels scolaires, guides touristiques…
L’appréhension des échelles du temps : de la mémoire immédiate à ses rejeux successifs ;
Espaces et mémoires, distances géographiques différenciées par rapport au conflit, suscitant des traces diverses : ruines et ossuaire à proximité immédiate du champ de bataille, hommage statuaire aux natifs du département morts pour la patrie, réactions émotionnelles et des groupes de pression à une guerre « pas si lointaine », même vue d’Amérique latine ou du Danemark. Enfin perception des regards croisés des belligérants, cette vision de l’ennemi devenu, sur le tard, « héréditaire », cette construction d’un double obsessionnel utile à la construction de l’État-nation « par le fer et par le sang ».
9Entre le relatif oubli national et les empreintes locales et provinciales ravivées par le « goût de l’archive » et de la collecte d’objets, l’usage associatif d’Internet, les reconstitutions en costumes d’époque et l’aspiration généalogique à la valorisation des écrits du for privé, est sans doute venu le temps de nouvelles synthèses, voire d’un dépassement par un regard englobant les conflits industriels du xixe siècle (conquêtes coloniales, guerre de Crimée, guerre de Sécession, expédition du Mexique, guerre franco-prussienne…), pour mieux appréhender les éléments innovants, les ruptures tant technologiques et sociales que dans la culture de guerre.
10Ainsi paradoxalement, en s’éloignant quelque peu de 1870, dans le temps comme dans l’espace, on pourra rester fidèle à la devise de ses vétérans : « Oublier, jamais ! »
Notes de bas de page
1Sirinelli Jean-François, « Avant-propos », in Allorant Pierre et Castagnez Noëlline (dir.), Mémoires des guerres. Le Centre-Val de Loire de Jeanne d’Arc à Jean Zay, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2015, p. 7.
2Clark Christopher, Les somnambules. Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre, Paris, Flammarion, 2013.
3Voir notamment les travaux d’Éric Anceau : Les députés du Second Empire. Prosopographie d’une élite du xixe siècle, Paris, Champion/Slatkine, 2000 ; L’Empire libéral, t. 1 : Genèse, avènement, réalisations, Paris, Spm Lettrage, coll. « Kronos », 2017 ; L’Empire libéral, t. 2 : Menaces, chute, postérité, Paris, Spm Lettrage, coll. « Kronos », 2017.
4Badier Walter, Alexandre Ribot et la République modérée : formation et ascension d’un homme politique libéral (1858-1895), Paris, Institut universitaire Varenne, 2016 ; Garrigues Jean, La République des hommes d’affaires (1870-1900), Paris, Aubier, 1997 ; Grévy Jérôme, La République des opportunistes, Paris, Perrin, 1999.
5Tanchoux Philippe, « L’institution du “carré militaire” dans le cimetière d’Orléans par le Souvenir français », in Allorant Pierre et Castagnez Noëlline (dir.), Mémoires des guerres. Le Centre-Val de Loire de Jeanne d’Arc à Jean Zay, op. cit., p. 73-84.
6Audoin-Rouzeau Stéphane, 1870 : la France dans la guerre, Paris, A. Colin, 1989. Audoin-Rouzeau Stéphane et Becker Annette, 14-18. Retrouver la guerre, Paris, A. Colin, 1989.
7Mosse George, De la Grande Guerre au totalitarisme. La brutalisation des sociétés européennes, Paris, Hachette littératures, coll. « Histoire », 1999.
8Tison Stéphane, Comment sortir de la guerre ? Deuil, mémoire et traumatisme, Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2011. Tison Stéphane, Guignard Laurent et Guillemain Hervé, Expériences de la folie. Criminels, soldats, patients en psychiatrie (xixe-xxe siècles), Rennes, PUR, coll. « Histoire », 2013.
9Krouck Corinne, Les combattants français de la guerre de 1870-1871 et l’écriture de soi : contribution à une histoire des sensibilités, thèse d’histoire sous la dir. d’Alain Corbin, université Paris 1, 2001.
Auteur
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Pierre Allorant
Université d’Orléans, POLEN.
Pierre Allorant est professeur d’histoire du droit, université d’Orléans, POLEN.
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