Introduction à la deuxième partie
p. 87-88
Texte intégral
1À l’instar du « Souvenir français » créé par l’Alsacien François-Xavier Niessen en 1887, comme gardien de la mémoire, association reconnue d’utilité publique en 1906, la mémoire nationale de la guerre franco-allemande est liée à des lieux, aux pèlerinages accomplis sur les champs de bataille et les lieux de sépulture, à la volonté de relier culte des morts et sentiment national.
2À la fois témoin direct de l’armée de la Loire et artiste représentant et transfigurant en tableaux la « Glorieuse défaite », Lionel Royer, Sarthois volontaire de l’Ouest, est méconnu pour ses œuvres consacrées à l’Année terrible. Son expérience de guerre de Zouave pontifical marque d’autant plus qu’il n’a que 17 ans lorsqu’il affronte les combats d’Orléans, de Loigny, puis la bataille du Mans. Proche du général de Charrette, Royer reste un vétéran toute sa vie et se fait appeler « Patay ». Il participe en 1910 par la création de deux toiles à la construction de l’écrin cérémoniel au centre de la liturgie mémorielle des Volontaires de l’Ouest à Lagny. Ces périodes de création correspondent globalement aux regains commémoratifs et aux moments de fièvres nationalistes. Fasciné par Jeanne d’Arc, il participe à la construction d’une culture de guerre, et arrête cette production avec la Grande Guerre.
3Si, dans les lendemains de guerre, « tout est ruine et deuil », comme dans « L’Enfant » des Orientales de Victor Hugo, les ruines elles-mêmes participent à l’élaboration du souvenir collectif, à travers leur patrimonialisation. Ainsi les destructions de la guerre civile entre Versaillais et communards jouent-elles le rôle de paravent à l’humiliation des ruines provoquées par l’invasion et la défaite. Paradoxalement, l’idée de faire bénéficier les œuvres d’art et les palais du même type de protection que les ambulances de blessés progresse, la protection du patrimoine en temps de guerre est débattue dans les congrès internationaux, portée par le courant humanitaire et le développement du droit international de la guerre.
4Fruit d’une construction intellectuelle, l’appréhension muséale de la guerre de 1870 est prise en tenailles entre l’épopée de la Grande Armée et le choc de la Grande Guerre. En 1871, l’enjeu est de recréer le lien entre l’armée défaite et la Nation par la glorification des hauts faits militaires du passé.
5L’exposition universelle de 1889 en réalise la préfiguration avec son pavillon sur l’esplanade des Invalides consacré à l’histoire de l’armée française de 1569 au Second Empire. La fusion des deux musées en 1905 donne naissance à un musée unitaire national : le musée de l’Armée. Mais la place dévolue à la guerre de 1870-1871 dans ses salles reste insuffisante, et c’est paradoxalement l’évolution muséale opérée sous l’influence des acquis des études et des nouveaux axes de recherches menées sur les deux guerres mondiales qui va permettre de redécouvrir la modernité de ce conflit fondateur.
6Dans la construction du souvenir national, les manuels et programmes scolaires ont joué un rôle majeur, concomitant avec la scolarisation primaire républicaine de masse. Les variations contemporaines de l’intérêt pour ce conflit traduisent les préoccupations de chaque moment historique, l’effacement progressif d’une mémoire à la place réduite par les nouveaux traumatismes des deux guerres mondiales. Les programmes scolaires constituent une « narration officielle et choisie du passé » et traduisent les orientations du pouvoir en place et les rapports de force au sein de la société. Quant aux manuels, ils témoignent du type d’élève qu’une société entend former. La chute des événements militaires et même politiques relatifs à la guerre de 1870 dans les manuels scolaires témoigne de l’effacement progressif de la guerre de 1870 à l’école primaire, dans le cadre général de la remise en cause du roman national, de la relégation de « l’histoire-bataille », et du passage d’un « manuel-récit » à un « manuel-méthode ».
7Enfin la mémoire des lieux de combats gagne à être approchée par une enquête de géographie touristique, à travers les chemins de la mémoire, qui éclaire les mécanismes de la transmission, les formes de représentations et les usages.
8Le projet de rénovation du musée de Loigny illustre la diversité des acteurs et associations concernés, la complexité de l’articulation des territoires, particulièrement à Loigny, avec un rayonnement national de l’association, et des connexions internationales par le vecteur des descendants de zouaves pontificaux et des admirateurs de Sonis et de Charrette, figures du catholicisme légitimiste et de la résistance patriote, ou encore les passionnés de reconstitutions militaires qui envisagent de réaliser sur le site des mises en scène de la bataille ouvertes au grand public, très loin de l’image d’un oubli généralisé de ce conflit.
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