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    Plan

    Plan détaillé Texte intégral Entre tendre et sensuel, le montage de la pulsion de l’enfance à l’adolescence À partir de Paul-Claude Racamier : entre tendre et sexuel, une hybridation « tempérée » plus qu’une opposition La tendresse, le tendre, c’est : Notes de bas de page

    Malaise dans l’adolescence

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre I. Le tendre, un contenant pour l’excitation et la pensée

    p. 15-48

    Texte intégral Entre tendre et sensuel, le montage de la pulsion de l’enfance à l’adolescence La pulsion selon Freud Le courant tendre selon Freud Problématique de la séduction : apports de Sándor Ferenczi et de Jean Laplanche À partir de Paul-Claude Racamier : entre tendre et sexuel, une hybridation « tempérée » plus qu’une opposition L’apport de Paul-Claude Racamier Sensorialité… sensualité… érogénèse… le tendre comme gradient autant que gardien Accordage affectif : le courant tendre ajuste un « bon négatif » Jeu et étrangeté : supports autant que supportés par le courant tendre La tendresse, le tendre, c’est : Ce qui relie : Ce qui s’oppose : Un genre en soi maternel ? D’une autre différenciation, utile, entre tendresse et tendre Notes de bas de page

    Texte intégral

    1La destinée de la vie, c’est la mort. La destinée de la pulsion de vie adolescente est la mise au vide de l’individu, si celui-ci n’a pas intégré des objets l’aidant à tamiser son sursaut d’énergie tonique.

    2Le « courant tendre » initialement décrit par Freud, et tel que sa compréhension fut enrichie depuis (par Ferenczi, Laplanche et Racamier notamment), apparaît rendre compte de cette qualité de filtration apte à diriger les charges vers leur appropriation subjective dans l’élargissement des capacités du moi.

    Entre tendre et sensuel, le montage de la pulsion de l’enfance à l’adolescence

    « La “tendresse” des parents et des personnes dispensant les soins, qui dénie rarement son caractère érotique (“l’enfant, jouet érotique”), fait beaucoup pour augmenter chez l’enfant les apports de l’érotisme aux investissements des pulsions du moi et pour les amener à un niveau qui doit être pris en compte dans le développement ultérieur, en particulier si certaines autres circonstances y prêtent leur concours.
    Ces fixations tendres de l’enfant se poursuivent durant l’enfance et ne cessent d’emmener avec elles un érotisme qui par-là est dévié de ses buts sexuels. À l’âge de la puberté s’adjoint alors le puissant courant “sensuel” qui ne méconnaît plus ses buts. Il ne manque apparemment jamais de parcourir les voies antérieures et d’investir alors de montants de libido beaucoup plus forts les objets du choix infantile primaire.
    Mais comme il se heurte là aux obstacles de la barrière de l’inceste érigés entre-temps, il manifestera la tendance à trouver le plus tôt possible le passage de ces objets inappropriés dans le réel à d’autres objets, étrangers, avec lesquels une vie sexuelle réelle peut être menée1. »

    3Nous laissons longue cette citation de Freud, d’un texte écrit en 1912, tant elle précise très bien la nécessité du changement d’objet après la puberté, à travers une distinction entre courant « tendre » et « courant sensuel », en évoquant remarquablement l’érotisme des interactions précoces.

    4La théorie de l’attachement, décrite plus tard par John Bowlby (1958-1969), résumera un système d’interactions au service des pulsions du moi (l’autoconservation) ; Freud, avec la notion même de tendre, valorise lui une sexualité « déjà là », une sève infiltrant inévitablement et indispensablement les premières relations et leur arborescence. Cette part substantielle de l’élevage de l’enfant pose la question du risque d’abus (« certaines autres circonstances » ?), mais nous considérerons d’abord ces « fixations tendres » : en quoi elles pourraient représenter un montage, un contenant pour l’excitation base de la pulsion, pour la pulsion elle-même et la pensée (et par conséquent, plus tard, un ressort indispensable de la relation thérapeutique).

    La pulsion selon Freud

    5Les démonstrations freudiennes partent d’un double concept : la pulsion et l’affrontement, la conflictualité, que les différentes pulsions entretiennent en tendant vers le compromis et/ou le symptôme.

    6Notons combien, dans sa définition même, la pulsion forme une identité remarquable avec le travail d’adolescence, où le corps impose le changement et la maîtrise subjective :

    « La pulsion nous apparaît comme un concept frontière entre animique et somatique, comme représentant psychique des stimulus issus de l’intérieur du corps et parvenant à l’âme, comme une mesure de l’exigence de travail qui est imposée à l’animique par suite de sa corrélation au corporel2. »

    7La pulsion freudienne n’est donc pas l’excitation : elle motive, à partir de celle-ci, des représentants, des formations psychiques poussées du besoin biologique (l’instinct) ; elle dessine un trajet passant par l’intériorisation des objets aptes à apporter la satisfaction à ce besoin3. Nécessaire pour rendre compte du mécanisme de l’angoisse, Freud évoque la pulsion sexuelle (l’énergie des processus sexuels organiques est transformée en énergie psychique : la pulsion sexuelle, la libido), qu’il différencie absolument, au début de ses formulations, des pulsions du moi ou d’autoconservation (celles-ci visent à résoudre la faim, par exemple, la libido visant l’amour).

    8Dans cette élaboration, trois grandes étapes se distinguent. D’abord les Trois essais sur la théorie sexuelle (1905), où il n’est pas question du courant tendre, du moins dans la première version, mais d’une constitution de la libido selon des pulsions partielles dont la satisfaction se lie à différentes zones érogènes, ce qui renvoie à l’importance structurante de la sexualité infantile (orale, anale, phallique : prégénitale). Ensuite, une période intermédiaire ouverte par « Pour introduire le narcissisme » (1914), où il apparaît que, le moi se saisissant lui-même comme objet d’amour, les pulsions d’autoconservation peuvent être aussi de nature libidinale, ce qui contredit le dualisme initial (pulsion sexuelle/pulsion d’autoconservation). Finalement, Au-delà du principe de plaisir (1920) restaure une pleine dualité conflictuelle, en postulant l’opposition de la pulsion de vie à la pulsion de mort : celle-ci réfère à un but de pure stabilité, une tendance à la destruction pour le retour à l’inanimé ; l’autre, Éros, tend au contraire à la liaison et à la construction. Plus tard, lorsque Freud énonce qu’« à la place de l’opposition des deux espèces de pulsion nous pouvons bien mettre la polarité de l’amour et de la haine4 », il simplifie sa propre pensée car l’opposé de l’amour n’est pas la haine, mais l’indifférence : effectivement l’inanimé. Faut-il appeler, cependant, cette tendance vers le vide « pulsion de mort » ? Le débat est ouvert depuis 1920.

    Le courant tendre selon Freud

    9Évoquant le plus général des rabaissements de la vie amoureuse, certaines impuissances liées à l’idéalisation de l’objet avec possibilités de jouissance seulement si celui-ci est dégradé (opposition entre la maman, tendrement investie, et la prostituée sensuellement assaillie5), Freud différencie, là encore aux limites entre le corps et la vie psychique, le courant tendre et le courant sensuel.

    10« Courant » signifie qu’il porte et emporte des qualités pulsionnelles, à la manière d’un flux hydraulique : plus du côté des pulsions d’autoconservation pour le courant tendre, plus du côté des pulsions sexuelles pour le courant sensuel. Freud ne révisera pas cette opposition quand il modifiera son dualisme pulsionnel en décrivant, après la tripartition Inconscient/Préconscient/Conscient (première topique), la tripartition Ça/Moi/Surmoi (deuxième topique, qui n’annule pas, mais complète les élaborations antérieures).

    11Le plus ancien courant est celui du tendre qui correspond au choix d’objet primaire, dirigé sur les personnes élevant l’enfant. Inséparable ainsi de la satisfaction éprouvée dans les soins corporaux, il se fonde sur la pulsion d’autoconservation mais, également, ne cesse d’entraîner « un érotisme, qui par-là est dévié de ses buts sexuels6 ». Le courant sensuel apparaîtrait à la puberté, lié à de plus puissantes charges libidinales qu’il faut détourner du premier choix d’objet. La relation amoureuse satisfaisante, celle qui ne « méconnaît » plus le but sexuel, doit ensuite intriquer le tendre et le sensuel sur un même nouvel objet.

    12Le courant tendre n’est cependant pas vide de sexuel : il borde celui-ci en en repliant les buts immédiats. Il soutient ce que Freud a dénommé, sans trop la définir, « pulsion sexuelle inhibée quant au but » : non pas une dissolution ou un refoulement des pulsions sexuelles, mais un accomplissement stoppé et redirigé vers d’autres issues (« un début de sublimation des pulsions sexuelles », à l’origine notamment des sentiments sociaux et d’amitié7). C’est la velléité incestueuse que Freud décrit détournée ; nécessairement ce sont aussi, dans le même mouvement, la destructivité par emprise (ainsi le tendre substitue la caresse à l’agrippement) et la tendance à la décharge sans frein (ainsi le tendre substitue à l’inconfort des tensions physiologiques le plaisir du jeu).

    13Par-là, le courant tendre se représenterait également comme une possibilité de satisfaction sexuelle acceptable par le surmoi : une satisfaction en douce. Surtout, ce que l’on peut inférer de la théorisation freudienne, c’est qu’en motivant l’intrication, les mélanges entre autoconservation et pulsion sexuelle, il entretiendrait, fortifierait, un plaisir au service de la vie, de la croissance de l’individu vers des unités plus grandes que lui : il préparerait donc le sensuel de la rencontre amoureuse, plus qu’il ne serait destiné à s’y opposer.

    14Retenons en outre qu’en architecturant l’inhibition quant au but, ce tendre est du côté du temps long, c’est-à-dire de la possibilité perçue d’une temporalité échappant à la résolution immédiate et entretenant les tyrannies du seul présent dans l’incapacité à ajourner (nous le réévoquerons en évoquant un « bon » masochisme, nécessaire à la croissance de l’esprit, à son endurance et à ses possibilités imaginatives8).

    15Au fond, pour la vie psychique, tendre et temps joueraient bien de concert.

    Problématique de la séduction : apports de Sándor Ferenczi et de Jean Laplanche

    16C’est Sigmund Freud, dès 1905 dans les Trois essais sur la théorie sexuelle, qui évoque combien la personne qui soigne le bébé (« qui en règle générale est bien la mère9 »), est séduite par celui-ci, « considère l’enfant lui-même avec des sentiments provenant de sa propre vie sexuelle, le caresse, lui donne des baisers et le berce, le prenant de manière tout à fait nette pour substitut d’un objet sexuel à part entière10 ». Il ajoute :

    « Un trop de tendresse parentale deviendra à vrai dire dommageable en hâtant la maturation sexuelle, et aussi parce qu’il “gâtera” l’enfant, le rendant incapable, dans sa vie ultérieure, de renoncer temporairement à l’amour ou de se contenter d’une moins mesure de celui-ci. […] On voit du reste par cet exemple qu’il y a, pour les parents névrosés, des voies plus directes que celles de la transmission héréditaire pour transférer leur trouble aux enfants11. »

    17On peut regretter que Freud, qui parle ici de tendresse et non du courant tendre, n’ait pas repris ceci en l’enrichissant de la différenciation du tendre et du sensuel présente de principe chez celui qui s’occupe de l’enfant. L’excès de tendre – à supposer qu’il puisse exister ? voir la conclusion de ce chapitre – n’entraîne certainement pas les mêmes achoppements qu’un excès de sensuel : l’expression directe de la pulsion sexuelle de l’adulte qui commettrait un abus.

    18Sándor Ferenczi repart précisément de ce point, dans la conférence célèbre « Les passions des adultes et leur influence sur le développement du caractère et de la sexualité de l’enfant12 » (congrès de Wiesbaden, septembre 1932 : c’est la dernière présentation de Ferenczi qui vient de refuser, à nouveau, la présidence de l’Association internationale de psychanalyse que Freud lui propose). Ferenczi insiste sur une différence fondamentale entre l’attente de l’enfant, sa « langue » articulant recherche de tendresse, de sécurité, d’amour élémentaire (un amour qu’il décrit « objectal passif », naturellement porté à la soumission), et la logique « passionnelle » de certains adultes à la recherche, eux, d’excitations génitales et de domination violente :

    « [Cette emprise de l’adulte] oblige les enfants à se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à deviner le moindre de ses désirs, à obéir en s’oubliant complètement, et à s’identifier totalement à l’agresseur. Par identification, disons par introjection de l’agresseur, celui-ci disparaît en tant que réalité extérieure, et devient intrapsychique13. »

    19Il est donc détaillé les conséquences d’un excès de sensuel, allant bien sûr davantage de pair avec un manque de tendre qu’avec un excès de tendresse.

    20Nourri d’ambivalences, le long conflit affectif qui occupe Freud et Ferenczi rend certainement compte d’un désintérêt vis-à-vis des audacieuses propositions de celui-ci. D’une méfiance aussi, par rapport à des aménagements techniques où Ferenczi, « incorrigible thérapeute14 » tel qu’il se qualifiait (adolescent terrible de Freud15 ?), revendiquait sortir de la neutralité bienveillante pour mieux écouter et stimuler l’élaboration de son analysant (en lui confiant par exemple ses propres ressentis, en insistant sur la reconnaissance de la réalité vécue par l’analysant : une « technique active16 »).

    21Entre Freud et Ferenczi, c’est la problématique psychanalytique de la séduction qui se cristallise et se rejoue, telle qu’elle aura peut-être pu empêcher Freud de reprendre ses Trois essais… pour préciser, plus finement, la potentialité traumatique des interactions précoces. Aujourd’hui d’ailleurs, ce terme de « séduction » pose une difficulté logique de compréhension, l’inventeur de la psychanalyse l’ayant utilisé pour relater autant des abus sexuels où l’enfant est activement sollicité, des moments où il se trouverait plus passivement témoin de la sexualité adulte, ou encore pour qualifier des scènes uniquement fantasmatiques.

    22Ce flou apparent, s’il invite maintenant à des clarifications (ce n’est pas la même chose de subir un abus et de fantasmer une scène de séduction), est cependant signifiant : il révèle la fascination, la séduction en effet, que la sexualité adulte suscite naturellement chez l’enfant, alimentant une dynamique psychique qui évoluera entre décodage et refoulement. C’est la voie ouverte par Jean Laplanche, qui propose une théorie de la « séduction généralisée » : la généralisation de la problématique de la séduction comme motrice de l’élaboration psychique17.

    23Laplanche, revisitant l’évolution freudienne, montre qu’il serait très insuffisant de réduire cette problématique à l’affirmation, incontestable en cas d’abus, que la séduction de l’enfant par l’adulte est génératrice de troubles (c’est le premier modèle étiologique élaboré par Freud entre 1895 et 189718, rejeté ensuite – non complètement19 – au bénéfice de la sexualité infantile et de la fabrique fantasmatique : les scènes de séduction régulièrement alléguées sont en fait des constructions fantasmatiques dissimulant l’activité autoérotique de l’enfant, elles se charpentent dans le jeu de la sexualité infantile20). Sans évacuer jamais l’interrogation de la réalité historique, Freud a cependant privilégié le sillon qu’il ouvrait du côté de la réalité psychique et de sa précocité, ce qui motivait une réserve vis-à-vis des élaborations de Ferenczi concernant le traumatisme, que Freud pouvait estimer en risque de faire régresser la spécificité psychanalytique.

    24La « séduction généralisée » indispensable à l’enfant, qu’il séduise aussi l’adulte comme Freud l’exposait (un « jouet érotique »), doit cependant passer par une « langue » ajustée à ses besoins, à l’érotisme suffisamment attendri tel que Ferenczi, autrement, postulait que l’enfant allait s’oublier lui-même : ne pouvoir être accordé à ses vraies nécessités. Ce faisant, Jean Laplanche montre que ce ne sont pas seulement les gestes de l’adulte qui excitent sexuellement l’enfant, lui révélant l’érogénéité de son propre corps, mais que c’est, surtout, ce qui vient du psychisme mature en confrontant l’enfant à des messages sexuels énigmatiques :

    « Dans la relation apparaît, même s’il est généralement masqué, l’inconscient sexuel de l’adulte qui fait que le message auto-conservatif même, le message de tendresse, est compromis par de la sexualité. L’enfant a affaire à quelque chose qui n’est pas dans son montage biologique. Pour le traduire, il doit aller chercher d’autres instruments. Sur des fondements biologiques, dans lesquels l’attachement est inclus, vient se greffer quelque chose de l’ordre du symptôme ou de l’acte manqué, du fait que l’acte de l’adulte dépasse toujours, par son aspect fantasmatique et par ce qui peut en transparaître, le simple aspect du soin, du quotidien. C’est une interférence du sexuel adulte dans la relation avec le petit enfant21. »

    À partir de Paul-Claude Racamier : entre tendre et sexuel, une hybridation « tempérée » plus qu’une opposition

    25On l’a vu, le message de tendresse ne se résume cependant pas à la théorie de l’attachement, sous laquelle Laplanche paraît le rétracter en le décrivant « compromis » par le sexuel22. Comme elle, il vise l’autoconservation mais, naturellement porteur d’une pulsionnalité sexuelle inhibée (inhibée plus ou moins : il y passe effectivement quelque chose qui fait partie de sa définition même !), il permet de penser un sexuel qui ne serait pas tant « une interférence » qu’un « objet source » pour une excitation suffisamment tamisée, par-là appropriable (introjectable) bien que fondamentalement étrange, troublante.

    L’apport de Paul-Claude Racamier

    26Plus que Jean Laplanche, c’est Paul-Claude Racamier qui permet de sortir d’énoncés d’opposition, de considérer, dès l’origine de la vie psychique, une chair de liens entre le registre de l’autoconservatif et celui du psychosexuel.

    27Ne reprenant que peu l’adjectif « tendre », il repart de la « tendresse » :

    « Elle n’est pas directement sexuelle, et cependant elle n’est pas exempte de sensualité ; elle a des élans mais n’a pas d’acmés ; et son tempo est empreint de stabilité ; elle n’est pas sans objet, mais ne le cerne pas ; elle n’aspire pas à le vider (orale, sans doute, mais non envieuse), ni à le pénétrer (sensuelle, certes, mais non phallique) ; bien plutôt cherche-t-elle à l’entourer, à l’envelopper : elle le caresse et le nimbe. La décharge n’est pas son but, mais plutôt la préservation (pulsion d’auto-conservation), et mieux encore le bien-être […]
    Sa spécialité c’est d’envelopper ; son lieu spécifique c’est la peau [… c’est] un climat de chaleur tempérée.
    […] Bref, la tendresse nous apparaît comme un dérivé réussi et sensualisé (sublimé ?) de notre bonne vieille séduction narcissique23… »

    28Évoquant les limites et la contenance, Racamier décrit finalement cette tendresse à la fois comme une aire de jeu, un substrat donc pour la fantasmatisation et le transitionnel (toutes choses racornies, par « trop chaud » autant que « trop froid », dans les emprises incestueuses et incestuelles), et une structure encadrante rejoignant la définition du pare-excitant. Précieusement, il donne à penser une tendresse qui est « du cadre », alors que nous sommes intuitivement enclins, dans nos pratiques, à considérer les actings tendres comme subvertissant le cadre.

    29Si l’utilisation du terme « tendresse » redevient (un peu) à la mode récemment dans nos discussions, probablement par contrecoup aux mesures de confinement liées à la Covid-19, mentionnons qu’une reprise élégante et inspirante, dans la direction de la thérapeutique (ici la cure classique), d’une qualité de lien entre cadre et relance libidinale, fut faite la première par Bernard Voizot :

    « Le courant tendre peut-être décrit comme une structure encadrante car le registre sexualisé du transfert se trouve contenu dans un contexte fait du tissu des liaisons entre les pulsions sexuelles inhibées quant au but et les pulsions d’auto conservation.
    […] Ceci rend plus proche de la conscience des représentations sexuées dont l’érotisation réduite les rend socialement acceptables24. »

    30Cette perspective se différencie quelque peu de celle de Dominique Cupa qui, elle, suivant le sillon de Laplanche davantage que les rives de Racamier, décrit la tendresse comme une pulsion primaire essentiellement autoconservative, sexualisée beaucoup plus secondairement et liée massivement aux qualités « plastiques » de la mère (elle ne comporterait, à l’origine, guère de tiers ni de sexe) :

    « C’est de cette trame autoconservatrice et non sexuelle de laquelle je pars avec la pulsion de tendresse. […] elle trace le chemin du sexuel le ressourçant (par la vivance), l’étaye, le régule à la fois par le principe de réalité dont elle est un agent et par les jeux des interdits, il me paraît qu’elle œuvre aussi à l’intrication des pulsions de vie et de mort25. »

    31Pulsion, tendre, tendresse ? C’est d’abord l’image du « courant », en sa dynamique et ses bords, qui continue de nous apparaître pertinente, substantivant le « tendre » issu de la « tendresse » : soit la part visible, manifeste, d’une qualité d’interactions premières enveloppant – dès les débuts ! – le sexuel en l’inhibant quant au but, mais en transmettant quand même son « message », en déplaçant le seul plaisir frustre de la décharge, en creusant et prolongeant les berges fertiles nécessaires à la contenance du sensuel (tout bonnement l’excitation des organes des sens26) et de ses rêves. Le courant tendre constitue, pour nous, la version intériorisée de la tendresse qu’il peut extérioriser et qu’il a dû éprouver. Il serait, tel que l’indique bien Racamier, affaire de liaisons entre les générations, entre le dehors et le dedans, entre le besoin et la satisfaction détachée du seul appétit instinctuel.

    32Et ne serait-ce pas la reformulation de ce « courant tendre » qui pourrait valider la place éminente de la séduction au plancher de l’édification psychique, laquelle devra tendre vers un « suffisamment bon » fantasme de séduction : la perception de plaire suffisamment à son objet premier sans être embrasé par celui-ci, ni l’embraser, ni, dans une moindre mesure, embraser le tiers ? Rendre compte aussi de symptomatologies où le poids d’un réel traumatique s’est imposé (défaut de tendre, possiblement par confusion au sens ferenczien, d’où absence de contenance pour l’excitation et le courant sensuel) ? Et, même, définir le cadre thérapeutique le plus approprié à l’adolescence : contenir l’excitation en en rangeant les plaisirs sous l’autorité d’une instance surmoïque bienveillante et porteuse de l’interdit de l’inceste ?

    33Il faudra ainsi, en cette direction, revoir ce tendre comme le besoin d’un pare-excitant érotiquement infiltré, dont les carences ou les subversions écraseraient – davantage qu’elles n’éveilleraient – le mûrissement pulsionnel (parce que, en vrai, les états limites ne sont pas des ados typiques, mais des caricatures d’adolescence par empêchement).

    Sensorialité… sensualité… érogénèse… le tendre comme gradient autant que gardien

    34Les propositions descriptives de Racamier laissent directement imaginer l’expérience sensible de l’enfant et des partenaires des interactions précoces. Davantage que d’inciter au lien avec la conceptualisation de l’attachement, elles inspirent à évoquer l’accordage affectif théorisé par Daniel Stern.

    35Toutefois, avant d’examiner brièvement les points de contact avec ce modèle cognitif, il s’avère certainement nécessaire de poser quelques représentations sur la sensorialité, puisqu’il ne peut exister de développement de l’esprit, donc de théorie sur celui-ci, qui n’intègre le rôle constitutif des organes sensoriels. « Son lieu spécifique c’est la peau » : Racamier met en exergue le toucher, mais l’expérience s’avère polysensorielle, corps entier, à partir de la motilité et du tact de l’adulte qui enveloppe, caresse… sans intruser. On peut intuitivement associer sur la notion du « Moi-peau » développée par Didier Anzieu27, cependant celui-ci pose ses propositions sur une démarche inductive confusionnant si rapidement les plans organiques et fantasmatiques (notamment sur la sensorialité : « le développement des autres sens est rapporté à la peau, surface fantasmée originaire28 »), en partant de principes physiques si discutables29, que cette notion, si elle semble inspirante lorsqu’on la rattache à la théorie des enveloppes et des interrelations contenant/contenu, s’avère en fait complexe à utiliser pour sustenter des ambitions pragmatiques et thérapeutiques. Le pôle élémentaire des enregistrements sensibles n’y est finalement guère mentionné, non plus que la temporalité de leur excitation-apaisement, non plus que l’aspect dynamique du holding tel qu’il fait vivre à l’enfant, via les bercements par exemple, des expériences réconfortantes et propices à l’édification de son sentiment dynamique d’existence.

    36De fait, avec la tendresse décrite par Racamier, on se trouve plus proche de la « théorie de la pensée » de Wilfried Bion, également de celle, plus fine sur les premiers contenants sensuels, de Piera Aulagnier. Tous partent de l’état d’impuissance du bébé devant rencontrer l’intervention d’un adulte, lequel ne rassure pas seulement l’autoconservation mais, tout également, intervient sur l’excitation, l’embrasement porté par les organes des sens (c’est déjà, physiologiquement, du « sensuel ») que suscitent naturellement le désaide et ses besoins exacerbés. Sur cette violence physiologique se posent, d’abord du côté de l’adulte, la « fonction alpha » de Bion, le « pictogramme » de Aulagnier plus du côté, lui, des représentations de l’enfant que Bion dénomme « éléments alpha », une fois pensés et interagis avec l’adulte maternant, « éléments beta » lorsqu’ils ne sont pas encore désintoxiqués, épurés de leur « excès d’émotion » :

    « Il a paru commode de supposer une fonction alpha qui transforme les données sensorielles en éléments alpha et offre ainsi à la psyché le matériau des pensées du rêve et donc la capacité de s’éveiller ou de s’endormir, d’être conscient ou inconscient. Suivant cette théorie, la conscience dépend d’une fonction alpha30 […]. »

    « l’élément-β, par exemple la peur de mourir, est projeté par le petit enfant et reçu par le contenant de telle sorte qu’il est désintoxiqué, c’est-à-dire modifié par le contenant pour que le petit enfant puisse le réintégrer sous une forme tolérable […] un élément-α, qui peut à présent servir de définition ou de préconception31. »

    37Cette fonction alpha est analogue à ce que Bion circonscrira en tant que « capacité de rêverie », nourrie de « sentiments d’amour et de générosité32 » que le bébé tétera comme le « bon sein ». Sa perspective kleinienne le conduit à postuler des « émotions » déjà très organisées (ainsi « la méchanceté »), là où il nous parle davantage, et il le reconnaît, de sensations paroxystiques (par exemple : « le nourrisson qui éprouve la peur de mourir, si tant est que la terminologie sophistiquée de l’adulte puisse traduire cette expérience33 »).

    38Si l’on entend par « sensuel », tout simplement, le travail de perception des organes des sens de ce qui les met en réceptivité, par définition une excitation, il faut postuler qu’un certain courant sensuel est antérieur au courant tendre, celui qui filtre en restant infiltré libidinalement (Bion y évoque bien, au pluriel, les « sentiments d’amour »), avant que, selon la terminologie freudienne, le courant sensuel se réaffirme à la puberté, se sexualise génitalement en éprouvant alors les qualités préalables de tamisage, de désintoxication, par le tendre.

    39L’intérêt des formalisations de Bion est de faire image en ne cherchant pas à se légitimer par un arsenal physiologiste discutable ; on peut estimer, cependant, qu’il tend vers une abstraction mathématique un peu froide (dans ce référentiel qu’il choisit, Bion met beaucoup de modestie, ce qui réchauffe d’une certaine manière sa systématisation34). Piera Aulagnier, elle, paraît plus proche de l’excitation des interactions précoces, considérant surtout ce qu’elles stimulent chez l’enfant en les débarrassant d’une sentimentalité pouvant sembler prématurée :

    « Nous partons de l’hypothèse que la vie de l’organisme a pour fondement une oscillation continue entre deux formes élémentaires d’activité que nous nommons :
    – “le prendre-en-soi”,
    – “le rejeter-hors-soi”,
    ces deux activités s’accompagnant d’un travail de métabolisation du “pris”, qui le transforme en un matériau du corps propre […].
    Ce double mécanisme peut, mutatis mutandis, s’extrapoler à l’ensemble des systèmes sensoriels dont la fonction implique analogiquement la “prise-en-soi” de l’information, source d’excitation et source de plaisir, et la tentative de “rejeter-hors-soi” cette même information quand elle devient source de déplaisir35. »

    40Forme originaire de la représentation, issue de l’emboîtement entre une zone sensorielle excitée et un objet apte à la compléter, le pictogramme serait l’initiale traduction par la psyché infantile « des effets résultants de sa double rencontre avec le corps et avec les productions de la psyché maternelle36 ». Soit la première « mise en forme d’un schéma relationnel37 », autant « représentation d’un affect et affect de la représentation38 » à l’intérieur d’une polarité qui demeurera strictement contrastée : engramme de prise-en-soi (affect de plaisir) ou de rejet de l’un par l’autre (affect de déplaisir), mais recouverte de principe par la continuité de l’élaboration psychique vers les fantasmes et la capacité autonarrative.

    41Une représentation socle que Aulagnier, comme Racamier, dépeint également créée par les expériences confluentes d’excitation de surfaces sensorielles, par la rythmicité, par des expériences enveloppantes, par le vécu de liens de type adhésif. Avec, entre les deux partenaires et leur tiers, un écart propice au décollement, c’est-à-dire à la traduction des expériences en scènes plus fantasmatiques, soumises au principe de plaisir (mais toujours sur la base, telle une reprise traductive, du pictogramme39), puis, en parallèle de l’acquisition langagière, plus pragmatiquement ajustées au principe de réalité40.

    42Aulagnier note l’adéquation ou l’inadéquation, par excès ou par défaut, de l’objet des soins précoces ; elle ne parle ni de tendre ni de tendresse, mais précise le dépassement constitutif de l’autoconservation dans l’« expérience de satisfaction réelle, à condition toutefois que cette satisfaction soit apte à apporter du plaisir et ne se réduise pas à faire taire le besoin41 ». On retiendra que, passant par les sens, s’y imprimant, les modalités tendres des soins précoces éveillent l’autoérotisme du bébé, donc sa sexualité via, de principe prédominant, moulé sur une temporalité suffisamment bonne où les expériences de plaisirs amendent celles de déplaisir, le pictogramme « prise-en-soi ».

    43Ce n’est peut-être pas tant une affaire de « message », tel que l’énonce Laplanche, qu’une sensation charnelle où persistera un reliquat à la fois énigmatique et plaisant, poussant à la curiosité et au besoin de reprise (dans un sens cognitif de traduction autant qu’affectif de rééprouver)42. Quant à savoir quoi faire des excitations, qui existent toujours à la différence de l’objet, comment les apaiser, les contenir, voire en jouer, l’opposition entre autoérotisme et autosensualité s’en confirmerait : autoérotisme, rêverie réanimant l’empreinte objectale, lorsque le pictogramme « prise-en-soi » chapeaute les inévitables insatisfactions ; autosensualité, recherche d’un objet ou d’un comportement pouvant tenir l’attention en s’affranchissant de l’objet maternant, lorsque le pictogramme « rejet » s’affirme43.

    44La « psychisation », la gérance des stimuli somatiques sur la voie des représentations psychiques, la construction pulsionnelle, serait ainsi fonction des qualités de libidinalisation portées par les adultes des interactions précoces : pas seulement de l’autoconservation, de l’attachement mais, au passage même, le plaisir et ses énigmes. Nous devons à Pascal Prayez la description d’une « érogénèse contenante », dont l’expression de contenance est sans doute très utile à mettre en rapport avec les attendus cadrant, filtré/filtrant, du courant tendre :

    « L’érogénèse est ce processus par lequel un corps organique devient une corporéité, c’est-à-dire un être incarné, un sujet qui se joue des fonctions physiologiques, qui les érotise et qui en fait autre chose qu’un corps qui fonctionne44. »

    45Cet étayage du plaisir sur le soin corporel, ainsi que l’avait décrit Freud, rend compte effectivement d’une érogénèse, d’un investissement libidinal très différenciable de l’érotisation. Cette dernière, telle qu’on la conçoit habituellement, élève le niveau d’excitation dans une direction autosensuelle maximale par laquelle, s’il y a un objet, la différenciation n’importe guère – ce peut être le cas de l’abus de l’adulte sur l’enfant : l’adulte érotise ainsi l’enfant, mais celui-ci n’est que l’instrument d’une captation perverse et d’une considération en objet partiel. L’érogénèse serait, au contraire, le produit d’une situation de séduction structurante, engageant un plaisir partagé mais possédant, sur la voie de l’excitation sensuelle, ses propres bornes et qualités de différenciation pour déployer, harmonieusement, l’image de soi de l’enfant dont, en premier montant, l’image corporelle unifiée.

    46Enfin, il se ratifie là cette nécessité d’un gradient, d’une sorte de thermostat en ni trop chaud (pas assez d’inhibition de la pulsionnalité adulte), ni trop froid (trop d’inhibition), afin que l’être en croissance rencontre une excitation – venant du dedans ou du dehors – qui ne soit pas écrasante, mais, au contraire, stimulante pour ses propensions représentatives (jusqu’aux théories sexuelles infantiles et aux fantasmes qu’il doit former pour continuer de cadrer son monde interne).

    47Cet ajustement sur l’excitation, c’est bien le courant tendre de la relation entre l’adulte et l’enfant qui, en son asymétrie fondamentale, joue ce gradient autant qu’il s’avère contenant, gardien (limite du sensuel), à l’intérieur de la psyché adulte, à l’intérieur de ce qui passe dans l’interaction, à l’intérieur de ce qui s’éprouve, s’intériorise et commence de se rêver chez l’enfant.

    Accordage affectif : le courant tendre ajuste un « bon négatif »

    48Le courant tendre incarne ainsi la modalité suffisamment plaisante de découverte d’un « négatif » au service de la vie : comment le moi, pour digérer l’excitation sans être emporté par elle, doit la filtrer, en négativer positivement la violence, sinon les passions les plus embrasantes.

    49Dans l’intégration de l’expérience sensorielle résident précocement ces vertus du négatif : on ne cligne pas des yeux seulement pour humecter la surface de nos cornées, mais aussi pour séparer, tamiser la sensorialité en éveil et en réception. Ce processus, celui de l’hominisation en somme, est élaboration de différenciations à partir des surfaces sensibles, dans un travail d’enregistrement tout autant que d’interruption, travail de négatif structurant des « petites quantités45 ». Il se joue ici la qualité de relation avec l’objet maternant, dans les intervalles précieux de présence, d’absence, de présence-absente et d’absence-présente : le courant tendre, en sa temporalité d’expériences répétées et progressivement enrichies (plus de surprises, de désignation d’un tiers), représentant le formant essentiel pour cet accordage. Le négatif s’y fait, concrètement, trait d’union : à l’autre, parce que stimulant mais ni épuisant ni effractant, à l’avènement de soi dans le même mouvement tempéré, dans le même tempo.

    50Si, à propos de la tendresse, Paul-Claude Racamier parle justement de qualités d’enveloppe pour « un climat de chaleur tempérée », ce flux complexe des liaisons précoces n’est cependant certainement pas à concevoir comme l’écoulement d’une eau tiédie. Certains jeux très communs démontrent d’ailleurs facilement combien le tendre recouvre une excitation au bord de la désorganisation, laquelle, ainsi bordée, permet à l’enfant de sentir, de se sentir et de propulser ses capacités imaginatives.

    51Nous pouvons penser à cet exemple : une maman joue avec son bébé dans les bras, le tient bien, le manipule, frotte son corps, regarde son regard, le bébé fait un « ooooh », la maman en fait un à son tour, puis un « aaaah » ; les deux s’accordent aussi dans leur sourire, jubilent de se faire jubiler ; maman lui dit « je vais te manger », le corps de l’enfant se tend, la mère accompagne ce mouvement en continuant de regarder son petit et en ayant un mouvement balancier de ses bras de l’arrière vers l’avant ; l’interaction paraît ensuite se calmer – paisiblement l’enfant regarde sur le côté, la mère également.

    52Le courant tendre, c’est aussi dire et agir ce qui ne sera fait en vrai. L’expression du fantasme de dévoration est en lien avec le fantasme de retour au sein maternel : on l’imagine actif chez la mère et en germe chez son enfant. L’organisation de cet originaire (un fantasme typique) se pose sur le socle affectivo-sensori-moteur d’une interaction où l’excitation se transforme, se contient en plaisir, lequel ne cesse d’engager une limite, un « négatif » structurant au sein de cette séduction structurante. C’est ce qui a été modélisé comme « accordage affectif46 », qui n’est pas seulement affectif mais, tout également, sensoriel et moteur au sein de boucles interactives où se déploie nécessairement l’inconscient maternel (ses fantasmes originaires, sa propre aire intermédiaire entre l’excitation et la représentation consciente de ce qu’elle fait : soit l’organisation de son préconscient et de ses qualités transitionnelles).

    53Ce négatif, celui de l’inhibition portée par le courant tendre (interdit de l’inceste, amortissement de l’emprise, temporisation de la décharge), est structurant de permettre l’avènement du fantasme et le jeu avec celui-ci, tout en sachant le limiter sans en entamer le plaisir. Il va ainsi de soi qu’il n’est pas question d’un passage à l’acte où la mère mange son enfant : c’est surtout parce que cette différenciation dans l’inconscient maternel est sécure (première qualité de limite), non sidérante, qu’elle peut en jouer de cette manière précieuse à l’enfant.

    54Dans le jeu d’accordage, se déploient aussi des interactions où les deux partenaires semblent user d’une même forme (le ooooh répond au ooooh) avant qu’une petite dose de différence pointe (le aaaah répond au ooooh), une « petite quantité » qui apprend la surprise et semble s’épanouir en permettant ensuite que chacun regarde ailleurs (deuxième qualité de limite : supporter l’écart, la différenciation, en jouer encore, ce qui va entraîner positivement la psyché infantile vers l’altérité et la triangularisation : qu’est-ce qui, autre que moi, occupe la psyché de maman ?).

    55Au cœur de ce tendre, notons encore cette bonne qualité d’inhibition : deux temporalités différentes s’accordent ou, plutôt, c’est celle de l’adulte – qui pourrait avoir encore envie de jouer, de stimuler – qui respecte le besoin infantile de progressivité et de répit. Sur sa face la plus reliée à l’autoconservation, le tendre temporise au sens concret d’initier l’apprentissage du temps : reconnu par l’adulte, l’enfant découvre un temps à soi. Conséquence importante : toute latence ne peut sans doute être habitée, positivement, qu’à la faveur des fondations du tendre. La tension du manque a intégré un quantum de plaisir, une rampe érotique qui soutient le nécessaire masochisme de croissance (accepter les frustrations : le plaisir le plus grand est peut-être bien dans la montée de l’escalier).

    56Enfin, ce type de séquence montre surtout que c’est après s’être repue d’une séduction réciproque, assez chaude sur le fond sécure du courant tendre, que la voie tout à la fois de l’autoérotisme (la rêverie), de la transitionnalité et de la tiercéité se trouve engagée47. Nous pouvons aussi imaginer la scène d’après, ou la considérer en furtive séquence totalement détachée de celle que nous venons de décrire : cette fois-ci la motricité serait quasiment suspendue, le parent regarde son petit dormir. Le tendre, c’est également le mélange que nous percevons bien dans ce regard adulte : l’éprouvé d’une fragilité en même temps que la fierté d’en être le parent, de savoir d’où cet enfant est issu, de supposer le fantasme qui commence de le travailler.

    Jeu et étrangeté : supports autant que supportés par le courant tendre

    57Bien sûr, si on les regarde attentivement, les jeux de l’enfance – ceux qui ne correspondent pas encore aux protocoles des jeux de société (la différenciation très utilisée par Donald W. Winnicott : le play davantage que le game) – apparaissent étranges, peut-être équivoques (au sens étymologique : ouvrant deux voix égales) bien qu’opposés aux forçages de l’ambigu (au sens étymologique : qui pousse, agere, d’un côté et d’un autre, ambi).

    58Ceci, outre la passion réciproque dont ils témoignent48, leur érotisme, parce qu’ils mettent au contact des univers représentatifs très différents : l’adulte avec l’enfant et/ou les ressources imaginatives internes avec les disponibilités de la réalité externe. À la fois subjectif et objectif, c’est effectivement, en actes, le terrain de l’espace transitionnel décrit par Winnicott : une aire d’expériences où la tolérance à l’étrange, plus précisément à l’étrangeté, doit être supportée, s’éprouver et, au lieu de l’effracter, renforcer au petit et au grand l’impression de liberté et d’être existentiellement (sa continuité d’existence, celle de l’autre aussi : la permanence de l’objet).

    59L’étrangeté, dans son explication psychanalytique classique, est une sensation procédant de la mise en relation d’une perception du monde extérieur avec des représentations refoulées. Dans le jeu « je vais te manger », si jeu il y a, la pensée en est certainement à peine frôlée, l’adulte, en contact avec son monde interne et le fantasme, tenant une organisation de celui-ci lui permettant d’en jouer sans sidération. Une fantasmatique trop crue (pas assez élaborée, épaissie, tamisée), dans le registre de l’incestuel par exemple49, d’une non-figuration de la séparabilité, stimulerait une étrangeté plus qu’inquiétante : intolérable, court-circuitant ce « jeu » vécu comme trop en vrai. C’est le cas possible des organisations où le psychisme n’est pas tenu par le refoulement, mais par des défenses plus mutilantes pouvant céder d’un coup dans certaines situations poussées de confusion des limites : registres psychotiques, du faux-self, de l’opératoire, du psychosomatique… Cette carence à jouer est l’écho d’un manque de tendre à l’intérieur de soi, un manque de souplesse dans la capacité à mélanger l’objectif et le subjectif autant que l’autoconservation et la sexualité. Elle entraîne aussi un manque de tendre dans la relation à l’autre et, pour l’enfant confronté à ce serrage, une naturelle difficulté à pouvoir intégrer le courant tendre.

    60Nous revenons évidemment, sur cette notion de l’étrangeté ressort du jeu psychique, tolérable si tendrement apprise, à celle d’un possible gradient traumatique sur fond apparent de « séduction de vie » (jubilation mutuelle permise avec écart supportable) ou « de mort » (mise à plat du jeu afin que l’adulte conserve son emprise, sa propre cohésion). Ce qu’il reste à expliciter, pour en arriver aux fonctionnements limites, en particulier à l’adolescence (une somme nouvelle d’étrangeté, dans la reconfrontation en après-coup aux organisations infantiles et au vécu d’un corps qui ne circonscrit à nouveau plus l’identité), c’est comment le tendre insuffisamment installé entretiendrait une qualité traumatique d’excitation : un flux sensuel cataclysmique. Qu’il y ait eu abus (érotisation, excès de sensuel) ou absence primaire de tendre.

    61Avant d’examiner cette psychogénèse, rassemblons nos propositions sur la tendresse (version manifeste) et le courant tendre (version intériorisée).

    La tendresse, le tendre, c’est :

    Ce qui relie :

    62L’autoconservation (les soins corporels) et le psychosexuel (le plaisir séparé du besoin biologique) : l’adulte qui s’occupe tendrement de son petit a conscience d’une vulnérabilité de celui-ci, il la prend en charge en même temps qu’il éprouve une excitation, au moins un émerveillement, en regardant et en tenant ce petit50. Cet adulte peut être la mère ou le père, chacun exprimant là comment il est relié à l’autre et à l’enfant.

    63Le corporel et le psychisme : c’est une qualité de lien, plus qu’un affect, plus qu’un sentiment, passant par des actes réconfortants, voire ludiques, qui s’engramment d’abord pleinement dans la sensorialité de l’enfant.

    64L’objet et ses autres (tiers, altérité) : cette qualité de lien répond chez l’adulte du registre du jeu et l’ouvre chez l’enfant. Elle ouvre aussi la reconnaissance de générations différenciées, mais qui peuvent être unies dans une même excitation non débordante.

    65Le sentiment continue de sa propre existence et la permanence de l’objet à travers des variabilités et des interruptions de présence : temps d’étonnements, temps de repos et de répits qui apprennent également ce qu’est le bon temps – lequel est toujours reconnu en après-coup.

    66Le cadre et ses surprises.

    Ce qui s’oppose :

    67À l’inceste et à l’incestuel : il n’existe pas d’excès de tendre ou de tendresse, par définition, puisque ce sont des gradients tournés vers des objets aptes à se séparer autant que vers des liens tempérés.

    68À l’intrusivité, en aidant à constituer une intimité.

    69À la fixation, en confirmant le registre du jeu, des transformations.

    70À l’érotisation, ou à une excitation autosensuelle en manque de contenance : l’érogénèse contient et borde le sentiment de soi éprouvé dans l’investissement tendre par l’objet ; elle épanouit l’image corporelle et entraîne plus la capacité autoérotique de rêverie (de l’avoir bien rencontrée, l’objet et ses mystères seront recherchés au-dedans), que la nécessité de décharge par l’acte et l’évacuation de l’objet insatisfaisant.

    71À une contenance en manque apparent d’excitation (les sémiologies faux-self, opératoires…).

    72Au verbe (relativement) : tendresse et tendre, comme le transitionnel, s’épanouissent dans un espace entre-deux, entre le sensible et l’intelligible, entre l’objectif et le subjectif, dont il y a beaucoup à sentir et ressentir mais pas grand-chose à dire (perspective thérapeutique : user trop du verbe, dans un espace de médiation, sera totalement contre-productif si l’on poursuit l’ambition d’une relibidinalisation plus structurante pour la personnalité limite).

    Un genre en soi maternel ?

    73À propos de la tendresse et de l’étayage des pulsions, Freud parle certes des parents (« La “tendresse” des parents et des personnes dispensant les soins […] »), mais il isolera, à une place éminente, la mère :

    « qui ne fait pas que nourrir, mais qui soigne également et suscite aussi bon nombre d’autres sensations corporelles chez l’enfant, empreintes de plaisir ou non en lui, maintes autres sensations physiques agréables ou désagréables. Avec les soins corporels, elle devient la première séductrice de l’enfant51 ».

    74Faut-il tenir cependant à une différenciation stricte, intuitive et peut-être purement fantasmatique où, d’un côté, seraient le père et l’imago paternelle reliés au dur de la « Loi » et du cadre, d’un autre côté la mère et l’imago maternelle, reliées au doux de la tendresse avec, quand même, ses risques de passions, de corruptions voire de confusions archaïques ? Ce que nous avons rassemblé d’une définition de la tendresse et du tendre met en évidence que les qualités souples d’accordage y vont de pair avec le cadre, les limites et, à travers celles-ci, la pensée du tiers. C’est cette base complexe, de sécurité nous sommes tentés d’écrire, que l’enfant doit éprouver, associant de principe ce qu’il en serait d’une instance maternelle isolée et d’une instance paternelle isolée. Elle n’est pas pour autant « neutre », ou bien elle l’est à la manière d’une « neutralité bienveillante » et bisexuelle, sachant additionner mère + père.

    75Il n’empêche que le corps à corps originaire d’où émerge l’enfant engage, viscéralement, la mère et non le père, que celui-ci est incontestablement en position seconde dans la chair des interactions précoces par rapport à la « préoccupation maternelle primaire » décrite par Winnicott, cette efficacité extrême de l’interprétation maternelle « capable de s’adapter aux tout premiers besoins du nouveau-né avec délicatesse et sensibilité52 » qui, si l’on revient à la conceptualisation des premières inscriptions sensorielles, aux pictogrammes, s’initie évidemment à partir de la gestation. La base de la base serait donc la mère, sa « transparence psychique53 », ce qui rendrait compte de cette tradition artistique des « Madone à l’enfant » où l’affichage de la virginité maternelle, en son regard le plus souvent étonnamment pénétrant, redouble finalement le caractère mythique de l’exclusion paternelle. Du moins d’un tiers qui est toujours là : même avec les progrès techniques de la procréation médicale où une femme, dite « monoparentale », peut être inséminée par un donneur totalement anonyme, il serait difficile d’imaginer une fiction où celle-ci et son enfant ne rencontrent ni altérité, ni tiers – à supposer que le regard de cette mère, ses attitudes, sa transparence même, ne le contiennent déjà pas.

    76Lorsque Piera Aulagnier évoque la mère comme « porte-parole » :

    « [avec] un discours qui tour à tour commente, prédit, berce l’ensemble de ses manifestations [celles de l’infans], mais porte-parole aussi au sens de délégué, de représentant d’un ordre extérieur dont ce discours énonce à l’infans les lois et les exigences54 ».

    77Elle décrit combien l’interaction primaire est une interaction sociale, donc tiercéisée de principe. Ce que résumera très bien, dans sa perspective plus cognitive, Jérôme S. Bruner :

    « La continuité entre les formats du jeune enfant et les formats plus complexes de l’adulte est en partie assurée par le fait que l’adulte construit avec l’enfant une mini-culture qui lui permet d’être dès la naissance un membre de la culture plus générale tout en fonctionnant à son niveau. Il ne s’agit donc pas pour l’enfant de devenir social ; il est social depuis toujours dans le microcosme des formats55. »

    D’une autre différenciation, utile, entre tendresse et tendre

    78Concrètement, c’est la place du soignant et de son genre qui se pose ici, en particulier dans la pensée de médiations corporelles qui prendront pour sens de repasser par les pictogrammes, via des « prescriptions de courant tendre » (voir le chapitre « Principes du soin »).

    79Avec les patients limites, leur surreprésentation féminine, faudrait-il réserver, pour en espérer l’efficience et la tolérance, ces médiations à des soignantes ? Voire à des grands-mères… qui cadreraient de façon plus sécure, moins fantasmatiquement incestueuse et/ou excitante, ces activités ? Ce serait mésestimer combien l’érotique, à la condition précisément qu’il soit tendre, c’est-à-dire contenant naturellement de la bisexualité et du tiers, inspire l’épaississement subjectif, l’orientation des velléités de décharge vers la contenance des excitations. Ce qui doit se jouer là, c’est, au-delà du genre du soignant et de son âge, sa « qualité d’être » (tendre, donc) et, surtout, l’accompagnement de cette qualité personnelle par les enveloppes du cadre institutionnel (minimalement : être plusieurs et avoir toujours un tiers en tête). Principe du tendre : le débordement doit être touché, pour mieux se trouver contenu. Et si nous ne pouvons présumer le frôlement incestueux qui serait le plus désorganisant, celui avec un soignant, celui avec une soignante, nous sommes par contre sûr que la question ne se pose guère, en pratique, lorsque l’« identité soignante » est suffisamment explicite pour le patient ou la patiente.

    80Enfin, faisant référence à un cadre largement intériorisé, nous parlons du « tendre » dans le soin et laissons le plus souvent le terme de « tendresse » aux interactions familiales où, régulièrement, la passion à la mère et/ou à l’imago maternelle envahit les préoccupations et les agirs de l’adolescent – ce qui laisse à douter que la tendresse ait pu suffisamment s’exprimer et instaurer un courant tendre (nous impliquons là tout autant l’indisponibilité paternelle que maternelle, et selon des logiques transgénérationnelles).

    81Quoi qu’il en soit, nous considérons que notre objet thérapeutique est celui du tendre, et non cette tendresse dont l’histoire et les manifestations initiales demeurent en général hypothétiques, qu’il nous importe aussi de ne pas sacraliser (mettre en religion) en les rangeant uniquement du côté des mères et des femmes.

    82Nous verrons aussi que si les manifestations de tendresse associent, chez l’adulte, émerveillement (la part libidinale) et conscience d’une vulnérabilité (la part sensible à l’autoconservation), théoriquement en proportions égales, dans l’ordonnancement tendre du soin c’est naturellement la polarité la moins jubilatoire qui se trouvera exprimée et soutenue : l’émerveillement peut être quelques fois utilement affleuré (on est surpris par la richesse d’un lien que fait la famille, le patient, de même le soignant de la médiation exprime son étonnement positif à telle forme, tel acte du patient…), mais, recevant la fragilité et la nécessité de protection, ce seront, plus ostensiblement, les appuis du bon négatif qui devront être adressés à l’adolescent et à ses parents.

    83Le soin institutionnel sera ainsi largement descriptible en termes d’encouragements à l’inhibition de but, ce qui continue de renvoyer au tendre. Et au temps porté par ce tendre.

    Notes de bas de page

    1Freud Sigmund, « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse (contributions à la psychologie de la vie amoureuse II) » (1912), in Œuvres complètes de Freud (OCF), t. XI, Paris, PUF, 1998, p. 131.

    2Freud Sigmund, « Pulsion et destins de pulsions » (1915), in OCF, t. XIII, Paris, PUF, 1988, p. 167. Mentionnons que certains se sont élevés pour regretter que les termes originaux Seele et seelisch, que l’on peut traduire par « psychisme » et « psychique » (comme on l’avait fait jusque-là), soient traduits par « âme » et « animique » dans les OCF, introduisant ici « une distorsion fondamentale dans la compréhension de la pensée de Freud en français », Quinodoz Jean-Michel, « L’influence des traductions de Freud sur la pensée psychanalytique française », L’année psychanalytique internationale, vol. 1, 2011, p. 32.

    3Pour une synthèse : Brusset Bernard, « De l’excitation à l’amour : la pulsion dont l’objet », in Hélène Parat, Jacques Angelergues et Michèle Emmanuelli (dir.), Destins de la libido, Paris, PUF, 2016, p. 147-162.

    4Freud Sigmund, « Le Moi et le Ça » (1923), in OCF, t. XVI, Paris, PUF, 1991, p. 285.

    5« Là où ils aiment ils ne désirent pas, et là où ils désirent ils ne peuvent pas aimer », in Sigmund Freud, « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse (contributions à la psychologie de la vie amoureuse II) », op. cit., p. 133. On peut penser à Suzanne dans le film de Maurice Pialat, À nos amours : ne pas coucher avec l’objet surestimé, représentant d’un amour incestueux, mais avec ceux que l’on est sûr de ne pas aimer.

    6Freud Sigmund, « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse… », op. cit.

    7« Nous pouvons reconnaître dans cette déviation quant au but un début de sublimation des pulsions sexuelles […] elles sont particulièrement aptes à créer des liaisons durables […] », Freud Sigmund, Psychologie des masses et analyse du Moi (1921), in OCF, t. XVI, op. cit., p. 78.

    8Suivant évidemment la reprise du concept par Benno Rosenberg (un « masochisme gardien de la vie ») et Daniel Rosé (l’« endurance » psychique), voir la conclusion du chapitre « Achoppement du tendre et du temps ».

    9Freud Sigmund, Trois essais sur la théorie sexuelle, in OCF, t. VI, Paris, PUF, 2006 (1905), p. 161.

    10Ibid.

    11Ibid., p. 162.

    12Renommée plus tard, lors de sa publication : « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, le langage de la tendresse et de la passion », traduite en français en 1982 seulement, in Sándor Ferenczi, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Payot, 1982, p. 125-135.

    13Ibid., p. 130.

    14S. Ferenczi à S. Freud, 12 octobre 1910, in Sigmund Freud et Sándor Ferenczi, Correspondances 1908-1914, Paris, Calmann-Lévy, 1994, p. 234.

    15Voir, sur ce sujet, le bel article de Houssier Florian, « Entre Freud et Ferenczi, un Œdipe pubertaire ? », Les lettres de la SPF, no 35, 2016/1, p. 157-173.

    16Voir aussi Brabant-Gerö Eva, « Les voies de la passion. Les rapports entre Freud et Ferenczi », Le coq-héron, vol. 174, no 3, 2003, p. 100-113.

    17Laplanche Jean, « De la théorie de la séduction restreinte à la théorie de la séduction généralisée », Journal de la psychanalyse de l’enfant, no 25, 1999, p. 19-50.

    18S. Freud à W. Fliess, 15 octobre 1895 : « Est-ce que je t’ai déjà communiqué, oralement ou par écrit, le grand secret clinique ? L’hystérie est la conséquence d’un effroi sexuel présexuel, la névrose de contrainte est la conséquence d’un plaisir sexuel présexuel qui se transforme plus tard en reproche. “Présexuel” veut dire en fait avant la puberté […] », in Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, Paris, PUF, 2006, p. 185 et 186. Freud appelle cette théorie sa neurotica.

    19Voir, plus loin, notre reprise du « cas » Katharina.

    20S. Freud à W. Fliess, 21 septembre 1897 : « Je ne crois plus à ma neurotica [… J’ai eu] la surprise de voir que dans l’ensemble des cas il fallait incriminer le père comme pervers, sans exclure le mien, […] alors qu’une telle extension de la perversion vis-à-vis des enfants est quand même peu vraisemblable », Freud Sigmund, Lettres à Wilhelm Fliess, op cit., p. 334. Réfutant sa première hypothèse, Freud découvre la sexualité infantile : les scènes de séduction deviennent des fantasmes « typiques », autrement appelés « originaires » : universels, élaborés de la situation anthropologique fondamentale d’être enfant élevé d’adultes, ils « prétendent apporter une représentation et une solution à ce qui, pour l’enfant, s’offre comme énigmes majeures », définition de Laplanche Jean et Pontalis Jean-Bertrand, Fantasme originaire, fantasme des origines, origine du fantasme, Paris, Hachette, 1964, p. 67.

    21Laplanche Jean, « Entretien avec Jean Laplanche », Enfances & Psy, vol. 17, t. 1, 2002, p. 10. La première formulation de ce « sens à lui-même ignoré par l’adulte » se trouve in Laplanche Jean, Nouveaux fondements pour la psychanalyse. La séduction originaire, Paris, PUF, 1987, p. 124.

    22J. Laplanche a enfoncé le clou : « l’introduction de la notion d’attachement. Celui-ci déjà découvert par Freud sous le nom de “tendresse” », « Sexualité et attachement dans la métapsychologie », in Daniel Widlöcher et al., Sexualité infantile et attachement, Paris, PUF, 2001, p. 57.

    23Racamier Paul-Claude, L’inceste et l’incestuel, Paris, Dunod, 1997, p. 69 et 70.

    24Voizot Bernard, « Le courant tendre dans la situation analytique », Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, no 81, 2006, p. 173 et 191.

    25Cupa Dominique et Tapia Claude, « Tendresse et cruauté. L’univers des pulsions selon la psychanalyse », Le journal des psychologues, no 252, 2007/9, p. 51-56.

    26Dans Psychologie des masses et analyse du Moi, S. Freud décrit que l’amour sensuel, c’est « l’investissement d’objet de la part des pulsions sexuelles aux fins de la satisfaction sexuelle directe, investissement qui d’ailleurs s’éteint lorsque ce but est atteint », Freud Sigmund, in OCF, t. XVI, op. cit., p. 49. Investissement décharge s’il reste uniquement sensuel, posé sur ce principe des Trois essais sur la théorie sexuelle, réexploré dans « Le problème économique du masochisme » (1924) : « L’excitation sexuelle apparaît comme effet marginal dans une grande série de processus internes, dès lors que l’intensité de ces processus a dépassé certaines limites quantitatives », Freud Sigmund, in OCF, t. XVII, Paris, PUF, 1992, p. 15.

    27« Par Moi-peau, je désigne une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques, à partir de son expérience de la surface du corps », Anzieu Didier, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985, p. 61.

    28Ibid., p. 83.

    29Ainsi les fonctions du Moi-peau découleraient de ce postulat physiologique totalement inverse à la réalité anatomique : « 1. De même que la peau remplit une fonction de soutènement du squelette et des muscles, de même le Moi-peau remplit une fonction de soutenance du psychisme », ibid., p. 121. Ceci dispense d’évoquer les confusions mythologiques et immunologiques, notamment, sur lesquelles D. Anzieu assoit l’autorité de son concept. Aujourd’hui, le Moi-peau est peut-être l’exemple d’une théorisation psychanalytique totalement contreproductive si l’on entend argumenter le sérieux et la nécessité d’une considération psychodynamique de l’esprit (on se permet d’en éprouver rigueur à D. Anzieu dans la mesure où ses écrits antérieurs, sur Freud, sur les groupes, sur les enveloppes… sont extraordinairement précis et féconds).

    30Bion Wilfried R., « Théorie de la pensée » (1961), Revue française de psychanalyse, t. 28, no 1, 1964, p. 75.

    31Bion Wilfried R., Éléments de psychanalyse, Paris, PUF, 1979 (1963), p. 32.

    32Ibid., p. 36.

    33Ibid., p. 32.

    34La trace du traumatisme de 14-18, ses propres « éléments beta », motive certainement chez W. R. Bion cette « grille » sur la conceptualisation.

    35Aulagnier Piera, La violence de l’interprétation. Du pictogramme à l’énoncé, Paris, PUF, 1975, p. 54.

    36Ibid., p. 34.

    37Ibid., p. 59.

    38Ibid., p. 62.

    39« La présentation pictographique, que le primaire transformera en une scène primitive, métabolise le couple parental dans la représentation de deux parties qui ne peuvent exister que sous une forme indissociée : prise-en-soi ou rejet de l’une par l’autre […] », ibid.

    40Pour un état des lieux actuel des recherches et spéculations sur les relations entre interactions précoces, sensorialité et symbolisation, voir Golse Bernard et Guerra Victor, Le bébé, la sensorialité et la créativité, Paris, PUF, 2019.

    41Aulagnier Piera, op. cit., p. 49.

    42Complétant les propositions de J. Laplanche, Christophe Dejours le dit très bien : « Ce sont les émois éprouvés dans le corps à corps par l’enfant au cours de cette communication première qui seraient à traduire. Le message à traduire est charnel », Le corps d’abord, Paris, Payot, 2001, p. 8.

    43Définition de l’autosensualité par Esther Bick, 1967 : « Recherche effrénée d’un objet – une lumière, une voix, une odeur, ou tout autre objet sensuel [voir un comportement : par exemple les balancements du corps] qui peut tenir l’attention et de ce fait être expérimenté, momentanément tout au moins, comme tenant ensemble les parties de la personnalité », Bick Esther, « L’expérience de la peau dans les relations d’objets précoces » (1967), in Meg Harris Williams (dir.), Écrits de Martha Harris et d’Esther Bick, Larmor-Plage, Éditions du Hublot, 1998, p. 136.

    44Prayez Pascal, « Le toucher et l’érogénèse contenante », Revue de l’École belge de psychothérapie psychanalytique à médiations, vol. 6, no 2, 2001, p. 78.

    45« Négatif » au sens amorcé par Freud dans son article « La négation » (1925), où il répète deux postulats qui lui sont précieux et engagent l’acquisition sensorielle : le Moi ne travaille que sur « des petites quantités » et « toutes les représentations sont issues de perceptions, […] elles en sont des répétitions », Freud Sigmund, in OCF, t. XVII, op. cit., p. 169 et 170 ; une perspective complétée par Green André, in Le travail du négatif, Paris, Les Éditions de Minuit, 1993.

    46« L’accordage prend l’expérience de la résonance émotionnelle et la refond automatiquement en une autre forme d’expression », Stern Daniel, Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, PUF, 1985, p. 189.

    47Actuellement, dans une perspective neuropsychologique, c’est Allan Schore qui nous apparaît le mieux synthétiser l’état actuel des connaissances intégrant cognitivisme, attachement et psychanalyse. Dans The Development of the Unconscious Brain, en particulier dans le chapitre « The Development of the Right Brain accross the Life span: what’s Love got to do with it », il explique comment les jeux interactifs des premiers mois de vie forment à la régulation des affects autant qu’à l’intégration de l’image corporelle et de la conscience de l’autre ; pour évoquer la tendresse il parle d’un « interpersonal generator of amplified joy and shared love » (un générateur interpersonnel de joie amplifiée et d’amour partagé), indispensable à la maturation de la charnière temporo-pariétale droite (« a central node of the social brain ») facilitant les fonctions hautement adaptatives des relations humaines, Schore Allan, The Development of the Unconscious Brain, New York, Norton, 2019, p. 63.

    48Car la passion est aussi chez l’enfant, contrairement à ce qu’indique S. Ferenczi.

    49Une très claire mise au point de cette notion définie par Paul-Claude Racamier : « Le fonctionnement incestuel se caractérise avant tout par la confusion. Confusion des individus d’abord, avec absence d’individuation : la famille est une unité symbiotique et l’unique frontière clairement repérable se situe entre la famille et le monde extérieur et non entre les différents individus. Confusion des générations ensuite : les frontières intergénérationnelles sont aplanies, voire inversées, il n’y a plus de distinction entre parents et enfants par exemple […] », Gélugne Flore et al., « Expression de l’incestuel. Intérêt et éléments de repérage de l’incestuel dans la pratique clinique », Le divan familial, no 16, 2006/1, p. 185.

    50Nous nous différencions ici complètement des propositions de Laurent Tigrane Tovmassian qui a consacré, récemment, plusieurs traités à la notion de tendresse, nous sommes cependant assez proche de sa conclusion : « La tendresse n’est ni courant tendre autoconservatif, ni pulsion sexuelle inhibée quant au but, elle est affect […], mais pas seulement, elle est un vecteur de transformation de l’emprise, de l’agressivité, du rejet et de l’exclusion en un contact mutuellement satisfaisant mais non aliénant, elle est subjectalisante », Tigrane Tovmassian Laurent et Janssen Christophe (dir.), Cadre clinique et tendresse : des liaisons dangereuses ?, Paris, Éditions In Press, 2022, p. 48. Pour les différenciations entre tendresse et attachement, voir aussi : Golse Bernard, « La pulsion d’attachement entre pulsions d’autoconservations et pulsions sexuelles : du traumatisme délétère au traumatisme structurant », in Laurent Tigrane Tovmassian (dir.), Tendresse et attachement. Au cœur du travail psychanalytique avec le traumatisme, Paris, Éditions In Press, 2020, p. 39-51.

    51Freud Sigmund, Abrégé de psychanalyse, in OCF, t. XX, Paris, PUF, 2010 (1946), p. 283.

    52Winnicott Donald W., « La préoccupation maternelle primaire » (1956), in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1975, p. 168.

    53En extrasensibilité à polarité narcissique, l’expérience de rencontre intime de la mère avec elle-même promulguée par la grossesse, où le bébé représenterait une métaphore de l’objet interne, voir Bydlowski Monique, « La transparence psychique de la grossesse », Études freudiennes, no 32, 1991, p. 135-142.

    54Aulagnier Piera, La violence de l’interprétation…, op. cit., p. 130.

    55Bruner Jerome S., Savoir faire, savoir dire, Paris, PUF, 1983.

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    1Freud Sigmund, « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse (contributions à la psychologie de la vie amoureuse II) » (1912), in Œuvres complètes de Freud (OCF), t. XI, Paris, PUF, 1998, p. 131.

    2Freud Sigmund, « Pulsion et destins de pulsions » (1915), in OCF, t. XIII, Paris, PUF, 1988, p. 167. Mentionnons que certains se sont élevés pour regretter que les termes originaux Seele et seelisch, que l’on peut traduire par « psychisme » et « psychique » (comme on l’avait fait jusque-là), soient traduits par « âme » et « animique » dans les OCF, introduisant ici « une distorsion fondamentale dans la compréhension de la pensée de Freud en français », Quinodoz Jean-Michel, « L’influence des traductions de Freud sur la pensée psychanalytique française », L’année psychanalytique internationale, vol. 1, 2011, p. 32.

    3Pour une synthèse : Brusset Bernard, « De l’excitation à l’amour : la pulsion dont l’objet », in Hélène Parat, Jacques Angelergues et Michèle Emmanuelli (dir.), Destins de la libido, Paris, PUF, 2016, p. 147-162.

    4Freud Sigmund, « Le Moi et le Ça » (1923), in OCF, t. XVI, Paris, PUF, 1991, p. 285.

    5« Là où ils aiment ils ne désirent pas, et là où ils désirent ils ne peuvent pas aimer », in Sigmund Freud, « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse (contributions à la psychologie de la vie amoureuse II) », op. cit., p. 133. On peut penser à Suzanne dans le film de Maurice Pialat, À nos amours : ne pas coucher avec l’objet surestimé, représentant d’un amour incestueux, mais avec ceux que l’on est sûr de ne pas aimer.

    6Freud Sigmund, « Du rabaissement généralisé de la vie amoureuse… », op. cit.

    7« Nous pouvons reconnaître dans cette déviation quant au but un début de sublimation des pulsions sexuelles […] elles sont particulièrement aptes à créer des liaisons durables […] », Freud Sigmund, Psychologie des masses et analyse du Moi (1921), in OCF, t. XVI, op. cit., p. 78.

    8Suivant évidemment la reprise du concept par Benno Rosenberg (un « masochisme gardien de la vie ») et Daniel Rosé (l’« endurance » psychique), voir la conclusion du chapitre « Achoppement du tendre et du temps ».

    9Freud Sigmund, Trois essais sur la théorie sexuelle, in OCF, t. VI, Paris, PUF, 2006 (1905), p. 161.

    10Ibid.

    11Ibid., p. 162.

    12Renommée plus tard, lors de sa publication : « Confusion de langue entre les adultes et l’enfant, le langage de la tendresse et de la passion », traduite en français en 1982 seulement, in Sándor Ferenczi, Œuvres complètes, t. IV, Paris, Payot, 1982, p. 125-135.

    13Ibid., p. 130.

    14S. Ferenczi à S. Freud, 12 octobre 1910, in Sigmund Freud et Sándor Ferenczi, Correspondances 1908-1914, Paris, Calmann-Lévy, 1994, p. 234.

    15Voir, sur ce sujet, le bel article de Houssier Florian, « Entre Freud et Ferenczi, un Œdipe pubertaire ? », Les lettres de la SPF, no 35, 2016/1, p. 157-173.

    16Voir aussi Brabant-Gerö Eva, « Les voies de la passion. Les rapports entre Freud et Ferenczi », Le coq-héron, vol. 174, no 3, 2003, p. 100-113.

    17Laplanche Jean, « De la théorie de la séduction restreinte à la théorie de la séduction généralisée », Journal de la psychanalyse de l’enfant, no 25, 1999, p. 19-50.

    18S. Freud à W. Fliess, 15 octobre 1895 : « Est-ce que je t’ai déjà communiqué, oralement ou par écrit, le grand secret clinique ? L’hystérie est la conséquence d’un effroi sexuel présexuel, la névrose de contrainte est la conséquence d’un plaisir sexuel présexuel qui se transforme plus tard en reproche. “Présexuel” veut dire en fait avant la puberté […] », in Sigmund Freud, Lettres à Wilhelm Fliess, Paris, PUF, 2006, p. 185 et 186. Freud appelle cette théorie sa neurotica.

    19Voir, plus loin, notre reprise du « cas » Katharina.

    20S. Freud à W. Fliess, 21 septembre 1897 : « Je ne crois plus à ma neurotica [… J’ai eu] la surprise de voir que dans l’ensemble des cas il fallait incriminer le père comme pervers, sans exclure le mien, […] alors qu’une telle extension de la perversion vis-à-vis des enfants est quand même peu vraisemblable », Freud Sigmund, Lettres à Wilhelm Fliess, op cit., p. 334. Réfutant sa première hypothèse, Freud découvre la sexualité infantile : les scènes de séduction deviennent des fantasmes « typiques », autrement appelés « originaires » : universels, élaborés de la situation anthropologique fondamentale d’être enfant élevé d’adultes, ils « prétendent apporter une représentation et une solution à ce qui, pour l’enfant, s’offre comme énigmes majeures », définition de Laplanche Jean et Pontalis Jean-Bertrand, Fantasme originaire, fantasme des origines, origine du fantasme, Paris, Hachette, 1964, p. 67.

    21Laplanche Jean, « Entretien avec Jean Laplanche », Enfances & Psy, vol. 17, t. 1, 2002, p. 10. La première formulation de ce « sens à lui-même ignoré par l’adulte » se trouve in Laplanche Jean, Nouveaux fondements pour la psychanalyse. La séduction originaire, Paris, PUF, 1987, p. 124.

    22J. Laplanche a enfoncé le clou : « l’introduction de la notion d’attachement. Celui-ci déjà découvert par Freud sous le nom de “tendresse” », « Sexualité et attachement dans la métapsychologie », in Daniel Widlöcher et al., Sexualité infantile et attachement, Paris, PUF, 2001, p. 57.

    23Racamier Paul-Claude, L’inceste et l’incestuel, Paris, Dunod, 1997, p. 69 et 70.

    24Voizot Bernard, « Le courant tendre dans la situation analytique », Bulletin de la Société psychanalytique de Paris, no 81, 2006, p. 173 et 191.

    25Cupa Dominique et Tapia Claude, « Tendresse et cruauté. L’univers des pulsions selon la psychanalyse », Le journal des psychologues, no 252, 2007/9, p. 51-56.

    26Dans Psychologie des masses et analyse du Moi, S. Freud décrit que l’amour sensuel, c’est « l’investissement d’objet de la part des pulsions sexuelles aux fins de la satisfaction sexuelle directe, investissement qui d’ailleurs s’éteint lorsque ce but est atteint », Freud Sigmund, in OCF, t. XVI, op. cit., p. 49. Investissement décharge s’il reste uniquement sensuel, posé sur ce principe des Trois essais sur la théorie sexuelle, réexploré dans « Le problème économique du masochisme » (1924) : « L’excitation sexuelle apparaît comme effet marginal dans une grande série de processus internes, dès lors que l’intensité de ces processus a dépassé certaines limites quantitatives », Freud Sigmund, in OCF, t. XVII, Paris, PUF, 1992, p. 15.

    27« Par Moi-peau, je désigne une figuration dont le Moi de l’enfant se sert au cours des phases précoces de son développement pour se représenter lui-même comme Moi contenant les contenus psychiques, à partir de son expérience de la surface du corps », Anzieu Didier, Le Moi-peau, Paris, Dunod, 1985, p. 61.

    28Ibid., p. 83.

    29Ainsi les fonctions du Moi-peau découleraient de ce postulat physiologique totalement inverse à la réalité anatomique : « 1. De même que la peau remplit une fonction de soutènement du squelette et des muscles, de même le Moi-peau remplit une fonction de soutenance du psychisme », ibid., p. 121. Ceci dispense d’évoquer les confusions mythologiques et immunologiques, notamment, sur lesquelles D. Anzieu assoit l’autorité de son concept. Aujourd’hui, le Moi-peau est peut-être l’exemple d’une théorisation psychanalytique totalement contreproductive si l’on entend argumenter le sérieux et la nécessité d’une considération psychodynamique de l’esprit (on se permet d’en éprouver rigueur à D. Anzieu dans la mesure où ses écrits antérieurs, sur Freud, sur les groupes, sur les enveloppes… sont extraordinairement précis et féconds).

    30Bion Wilfried R., « Théorie de la pensée » (1961), Revue française de psychanalyse, t. 28, no 1, 1964, p. 75.

    31Bion Wilfried R., Éléments de psychanalyse, Paris, PUF, 1979 (1963), p. 32.

    32Ibid., p. 36.

    33Ibid., p. 32.

    34La trace du traumatisme de 14-18, ses propres « éléments beta », motive certainement chez W. R. Bion cette « grille » sur la conceptualisation.

    35Aulagnier Piera, La violence de l’interprétation. Du pictogramme à l’énoncé, Paris, PUF, 1975, p. 54.

    36Ibid., p. 34.

    37Ibid., p. 59.

    38Ibid., p. 62.

    39« La présentation pictographique, que le primaire transformera en une scène primitive, métabolise le couple parental dans la représentation de deux parties qui ne peuvent exister que sous une forme indissociée : prise-en-soi ou rejet de l’une par l’autre […] », ibid.

    40Pour un état des lieux actuel des recherches et spéculations sur les relations entre interactions précoces, sensorialité et symbolisation, voir Golse Bernard et Guerra Victor, Le bébé, la sensorialité et la créativité, Paris, PUF, 2019.

    41Aulagnier Piera, op. cit., p. 49.

    42Complétant les propositions de J. Laplanche, Christophe Dejours le dit très bien : « Ce sont les émois éprouvés dans le corps à corps par l’enfant au cours de cette communication première qui seraient à traduire. Le message à traduire est charnel », Le corps d’abord, Paris, Payot, 2001, p. 8.

    43Définition de l’autosensualité par Esther Bick, 1967 : « Recherche effrénée d’un objet – une lumière, une voix, une odeur, ou tout autre objet sensuel [voir un comportement : par exemple les balancements du corps] qui peut tenir l’attention et de ce fait être expérimenté, momentanément tout au moins, comme tenant ensemble les parties de la personnalité », Bick Esther, « L’expérience de la peau dans les relations d’objets précoces » (1967), in Meg Harris Williams (dir.), Écrits de Martha Harris et d’Esther Bick, Larmor-Plage, Éditions du Hublot, 1998, p. 136.

    44Prayez Pascal, « Le toucher et l’érogénèse contenante », Revue de l’École belge de psychothérapie psychanalytique à médiations, vol. 6, no 2, 2001, p. 78.

    45« Négatif » au sens amorcé par Freud dans son article « La négation » (1925), où il répète deux postulats qui lui sont précieux et engagent l’acquisition sensorielle : le Moi ne travaille que sur « des petites quantités » et « toutes les représentations sont issues de perceptions, […] elles en sont des répétitions », Freud Sigmund, in OCF, t. XVII, op. cit., p. 169 et 170 ; une perspective complétée par Green André, in Le travail du négatif, Paris, Les Éditions de Minuit, 1993.

    46« L’accordage prend l’expérience de la résonance émotionnelle et la refond automatiquement en une autre forme d’expression », Stern Daniel, Le monde interpersonnel du nourrisson, Paris, PUF, 1985, p. 189.

    47Actuellement, dans une perspective neuropsychologique, c’est Allan Schore qui nous apparaît le mieux synthétiser l’état actuel des connaissances intégrant cognitivisme, attachement et psychanalyse. Dans The Development of the Unconscious Brain, en particulier dans le chapitre « The Development of the Right Brain accross the Life span: what’s Love got to do with it », il explique comment les jeux interactifs des premiers mois de vie forment à la régulation des affects autant qu’à l’intégration de l’image corporelle et de la conscience de l’autre ; pour évoquer la tendresse il parle d’un « interpersonal generator of amplified joy and shared love » (un générateur interpersonnel de joie amplifiée et d’amour partagé), indispensable à la maturation de la charnière temporo-pariétale droite (« a central node of the social brain ») facilitant les fonctions hautement adaptatives des relations humaines, Schore Allan, The Development of the Unconscious Brain, New York, Norton, 2019, p. 63.

    48Car la passion est aussi chez l’enfant, contrairement à ce qu’indique S. Ferenczi.

    49Une très claire mise au point de cette notion définie par Paul-Claude Racamier : « Le fonctionnement incestuel se caractérise avant tout par la confusion. Confusion des individus d’abord, avec absence d’individuation : la famille est une unité symbiotique et l’unique frontière clairement repérable se situe entre la famille et le monde extérieur et non entre les différents individus. Confusion des générations ensuite : les frontières intergénérationnelles sont aplanies, voire inversées, il n’y a plus de distinction entre parents et enfants par exemple […] », Gélugne Flore et al., « Expression de l’incestuel. Intérêt et éléments de repérage de l’incestuel dans la pratique clinique », Le divan familial, no 16, 2006/1, p. 185.

    50Nous nous différencions ici complètement des propositions de Laurent Tigrane Tovmassian qui a consacré, récemment, plusieurs traités à la notion de tendresse, nous sommes cependant assez proche de sa conclusion : « La tendresse n’est ni courant tendre autoconservatif, ni pulsion sexuelle inhibée quant au but, elle est affect […], mais pas seulement, elle est un vecteur de transformation de l’emprise, de l’agressivité, du rejet et de l’exclusion en un contact mutuellement satisfaisant mais non aliénant, elle est subjectalisante », Tigrane Tovmassian Laurent et Janssen Christophe (dir.), Cadre clinique et tendresse : des liaisons dangereuses ?, Paris, Éditions In Press, 2022, p. 48. Pour les différenciations entre tendresse et attachement, voir aussi : Golse Bernard, « La pulsion d’attachement entre pulsions d’autoconservations et pulsions sexuelles : du traumatisme délétère au traumatisme structurant », in Laurent Tigrane Tovmassian (dir.), Tendresse et attachement. Au cœur du travail psychanalytique avec le traumatisme, Paris, Éditions In Press, 2020, p. 39-51.

    51Freud Sigmund, Abrégé de psychanalyse, in OCF, t. XX, Paris, PUF, 2010 (1946), p. 283.

    52Winnicott Donald W., « La préoccupation maternelle primaire » (1956), in De la pédiatrie à la psychanalyse, Paris, Payot, 1975, p. 168.

    53En extrasensibilité à polarité narcissique, l’expérience de rencontre intime de la mère avec elle-même promulguée par la grossesse, où le bébé représenterait une métaphore de l’objet interne, voir Bydlowski Monique, « La transparence psychique de la grossesse », Études freudiennes, no 32, 1991, p. 135-142.

    54Aulagnier Piera, La violence de l’interprétation…, op. cit., p. 130.

    55Bruner Jerome S., Savoir faire, savoir dire, Paris, PUF, 1983.

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