Les rois passent, les usages aussi
La Régence parisienne et la sédentarisation de la monarchie absolue
p. 493-514
Résumés
De Louis XIV à Louis XV, deux rois pourtant basés à Versailles et le deuxième se conformant souvent au modèle du premier, le type et la pratique des déplacements du souverain et de son gouvernement changèrent de façon partielle mais nette. Louis XIV, roi de guerre, roi équestre… restait encore un monarque semi-nomade. Louis XV, roi de paix mais encore roi équestre, nomadisait désormais souvent en solitaire ; son gouvernement se sédentarisa davantage, entre Versailles et Paris. Or c’est l’épisode parisien, la Régence (1715-1723), qui semble, avec le bouleversement des migrations monarchiques (aucune itinérance, deux déménagements radicaux et contraires…), engendrer une nouvelle étape dans ce processus moderne de sédentarisation de la monarchie française. En fait, le Versailles de Louis XV ne pouvait plus fonctionner à l’identique de son modèle louisquatorzien. Notamment, pour maintenir actif le principe curial essentiel de distanciation/proximité, le roi du xviiie siècle devait user différemment de Louis XIV quant à ses relations avec son gouvernement ou sa Cour, en particulier par leur mise à distance grâce à ses déplacements solitaires. Mais c’est seulement avec la fin du xxe siècle et le succès de l’histoire connectée ou des circulations que l’historiographie peut concevoir ce genre d’interprétation qui déculpabilise Louis XV.
From the period of Louis XIV to Louis XV, during which power was based in Versailles, the type and the mode of travel of the sovereign and his government changed in a partial, but clear way. Louis XIV, war king, equestrian king… remained a semi-nomadic monarch while Louis XV, peace king, but still equestrian king, often travelled unaccompanied, his government settling between Versailles and Paris. Yet, it is the Parisian episode, the Regency (1715-1723) which seems, with the upheaval of the monarchic migrations (no travelling, but two radical and contrary shifts in the seat of power) to lead to a new phase in the modern process, which saw the French monarchy increasingly based in one place. In reality, the Versailles of Louis XV could no longer function as its past model. In particular, in order to keep alive the essential court principle of distance/nearness, Louis XV had to adopt a different policy to that of Louis XIV as regards his relations with his government or his Court. It is only at the end of the XXth century and the triumph of the connected history that historiography can conceive this kind of interpretation in a effort to clear Louis XV of guilt.
Texte intégral
Introduction
1Quel peut être le rapport entre le tableau assez célèbre, le Conseil des Ministres présidé par le duc d’Orléans et le cardinal Fleury (fig. 1) et le thème du « gouvernement en déplacement » ? Rappelons qu’à la différence des innombrables représentations des rois Bourbons, en pied ou en déplacement, celles de leur « gouvernement » sont beaucoup plus rares. On connaît notamment pour Louis XIV une peinture célèbre, mais qui ne montre pas véritablement le « gouvernement », intitulée Louis XIV tenant les sceaux en présence des conseillers d’État et des maîtres des Requêtes (musée national de Versailles), et un autre tableau de la Régence de Louis XV (de 1715 à 1723), période qui offre aussi quelques estampes sur les débuts de la polysynodie1.
Figure 1. – Conseil des ministres présidé par le duc d’Orléans et le cardinal Fleury.

Tableau conservé au château de Versailles, MV4366.
2À vrai dire, le titre du tableau est trompeur et on ne sait pas exactement de quel Conseil sous la Régence il s’agit : une première incertitude porte sur la date de la scène représentée, puisque le Conseil comprend ici un seul personnage ecclésiastique qui ne saurait être le « cardinal » Fleury, qui n’entra jamais dans ce Conseil, tandis que le petit Louis XV, qui y siégea à partir de février 1720, est absent ; d’où une autre incertitude, sur le lieu : le cadre de la scène fut peut-être Vincennes (qui accueillit quelques séances du nouveau Conseil de Régence à la fin de 1715, mais avec moins de membres que ceux présents sur cette peinture), ou Paris (le plus probablement, mais en plusieurs lieux possibles), ou encore Versailles (où se tinrent aussi quelques séances en 1722, mais en présence du petit roi). En dépit de toutes ces incertitudes, ce tableau figure bien le rôle de la Régence dans le devenir des déplacements du gouvernement.
3On remarque en effet que ses participants sont assis sur des chaises ou sur des fauteuils, et non sur les tabourets impartis aux ministres du Conseil de Louis XIV ou de Louis XV, sièges « qui avaient forme de pliants pour marquer que le Conseil devait suivre partout un monarque itinérant par nature2 » : sous la Régence parisienne, le gouvernement ne bouge plus du tout, et le processus de sédentarisation de la monarchie franchit un nouveau degré, car la Régence est aussi le moment générateur de modifications dans les types et le nombre de déplacements de la monarchie, du gouvernement et du roi, des modifications qui vont distinguer alors Louis XV de Louis XIV, le xviiie du xviie siècle.
4En fait, les modes possibles de déplacement du roi et du gouvernement étaient multiples et ne convergeaient pas forcément dans la France moderne. Ainsi, pour le xviiie siècle, l’itinérance épisodique et le déménagement durable ont souvent été perçus par les historiens comme antithétiques ou exclusifs l’un de l’autre3. Il convient ici de montrer qu’il existe des rapports entre modes de déplacement et mode de gouvernement, voire qu’un type de déplacement peut plus ou moins incarner un mode de gouvernement : au xviiie siècle, le temps de la Régence fut bien le temps d’un changement, autant pour le gouvernement que pour ses déplacements.
Quelques considérations générales sur les déplacements de la monarchie au xviiie siècle
5Il ne sera pas dressé ici un tableau synthétique des déplacements du roi sous l’Ancien Régime, ce que propose Pauline Lemaigre-Gaffier dans cet ouvrage en combinant les résultats de l’historiographie récente4. En écho, nous allons changer d’échelle pour montrer, à partir de deux déplacements précis de la monarchie – les seuls déménagements royaux et gouvernementaux durables de ce siècle, ceux de la Régence en 1715 et en 1722 – les interprétations des historiographies antérieures et leurs insuffisances ou simplifications au regard des perspectives actuelles.
Les déplacements de 1715 et 1722 et leurs interprétations
6Le premier, l’installation du petit roi Louis XV et du gouvernement à Paris entre les 2-9 septembre et le 30 décembre 1715, entraîne l’interruption de l’itinérance royale parce que celle-ci se révèle incompatible avec la résidence parisienne5. Mais l’historiographie a longtemps considéré que l’abandon de Versailles signifiait aussi l’abandon de la tenue de la cour, voire du gouvernement, dans une période de faiblesse qui aurait constitué une parenthèse sans lendemain et sans conséquence6.
7Il faut dire que, dès le 10 septembre 1715, la Princesse Palatine (exprimant une opinion fidèle au modèle curial louisquatorzien, opinion répandue seulement chez les seuls derniers partisans du défunt roi) estimait qu’il n’existait plus de cour et que, notamment, la famille royale avait éclaté et s’était dispersée dans l’espace parisien7. Gouverné, le roi mineur était assurément incapable de tenir sa cour, de résister aux grands personnages qui l’entouraient et le dépouillaient ; il était comme enfermé aux Tuileries, son seul logis durant le séjour parisien. Cet enfermement était en partie protecteur, parce que son gouverneur Villeroy se méfiait des éventuelles intentions régicides du duc d’Orléans8 ; de son côté le Régent, qui se méfiait d’un Paris frondeur susceptible de renouer avec les troubles de 1648, encourageait cet isolement du roi. Paris était donc la prison de la monarchie, une prison moins « dorée » que Versailles en ces temps de crise aiguë.
8Depuis le milieu du xviiie siècle et sans attendre la Révolution française qui découlerait pour partie de la Régence, celle-ci fut interprétée comme un temps de crise et de décomposition de la monarchie, l’année 1715 voyant mourir et le Grand Roi et son État absolutiste9. Dans cette optique, l’abandon de Versailles correspondrait à l’abandon de la cour comme instrument de domination et de gouvernement de la noblesse, la Régence devenant justement le régime de la noblesse et plus encore de la haute noblesse, aux dépens des intérêts du roi.
9En ce qui concerne la cour, cette évolution se mesurerait au recul du cérémonial et de l’étiquette (donc de l’ordonnancement royal des rangs) tant au Palais-Royal qu’aux Tuileries réinvestis par le couple formé par le Régent Philippe d’Orléans et le roi mineur. Le cérémonial et l’étiquette auraient été récupérés par les aristocrates à leur profit, dans une posture de rupture affichée avec la norme versaillaise et avec la vieille Cour10. Sur le versant politique et gouvernemental, l’instauration d’une Polysynodie, souvent vue comme l’instrument de la revanche ou de la réaction aristocratique, participerait d’une même rupture revendiquée avec le pouvoir personnel de Louis XIV. Il en irait de même ultérieurement pour le système de Law, dont les principaux bénéficiaires furent encore les aristocrates. L’affichage de sa vie privée par le Régent, qui aurait préféré les petits soupers sulfureux à l’exercice de sa charge publique, relève de la même lecture.
10La gravure (fig. 2) consacrée à la venue du duc d’Orléans à Paris et expliquant que « Monsieur le duc d’Orléans va au parlement le 2 septembre 1715 où, après l’ouverture du testament du feu roi, il est déclaré Régent du Royaume11 », contient déjà plusieurs éléments participant de cette interprétation, conjugués avec le thème du déplacement politique. La déchéance du pouvoir royal peut s’y retrouver à plusieurs titres. Ainsi, le rapport de soumission de Paris à Versailles, de la Ville à la cour, s’inverserait, puisque Philippe d’Orléans vint quêter à la Ville (au parlement où siègent les principales élites) les soutiens à la monarchie. En jetant de l’argent aux pauvres, le duc aurait cherché à gagner à sa cause les populations par la reprise d’une posture royale (celle du roi nourricier et source de prospérité), se serait approprié des attributs relevant de fonctions régaliennes et symboliserait aussi l’attitude récupératrice de la noblesse aux dépens du roi12.
11Le diagnostic n’est pas beaucoup plus favorable à propos du changement opéré en 1722 – le retour du roi, de la cour et du gouvernement à Versailles, le 17 juin 1722 – et de ses suites. La cour et le gouvernement (toute la monarchie en fait) ne se seraient jamais remis de l’affaiblissement engendré par l’anarchique Régence. Cela est rendu manifeste par la restauration durable du système de gouvernement par premier ministre, tout comme par l’incapacité de Louis XV à rétablir et entretenir la grandeur de la cour louisquatorzienne.
12La figure du roi est mise en relief dans le cadre d’un régime absolutiste très personnalisé : or Louis XV (puis Louis XVI) est jugé sur ce plan inférieur à Louis XIV. Il tente souvent de suivre son modèle sans jamais arriver à incarner autant le roi que le Grand Roi. En témoigne sa réputation : Louis XV est agoraphobe, timide, malhabile, pusillanime et instable. Incapable de flatter et de mener sa cour, refusant de danser et montrant peu d’intérêt et de maîtrise pour les arts, préférant la chasse à la cour, ou ses petits appartements privés au monde et au public13, inconstant et lâche dans ses rapports avec les ministres de son gouvernement, il n’assume pas son rôle de roi en fuyant la cour et son propre gouvernement. L’itinérance du souverain devient ainsi synonyme de fuite destructrice de la cour et de son étiquette, destructrice aussi du système palliatif de gouvernement par le biais d’un premier ou principal ministre. L’absence du roi permet, à Versailles même, la reconquête et la domination de la part des aristocrates et de leurs factions (avec des acteurs divers comme les ministres, les maîtresses, ou le parti de la cour).
Figure 2. – Monsieur le duc d’Orléans va au parlement le 2 septembre 1715 où après l’ouverture du testament du feu roi, il est déclaré Régent du Royaume.

Estampe conservée à la Bibliothèque nationale de France, cote Qb1 M95254.
13Sur le fond, l’itinérance épisodique du roi, c’est-à-dire ses déplacements temporaires, se transforme en une anomalie, parce qu’elle est contraire au processus de sédentarisation et de bureaucratisation de la monarchie. Le palais de Versailles en est justement le symbole : à partir de l’acte fondateur de Louis XIV, Versailles est désormais la résidence naturelle du gouvernement et de la cour, la résidence de la monarchie des Bourbons. Sous Louis XV se poursuivent la sédentarisation et la bureaucratisation à Versailles même, comme en témoignent la construction et l’essor des bâtiments des ministères14. Le roi, lui, semble se déplacer de plus en plus seul, ou plutôt accompagné de suites moins nombreuses et moins complètes que sous Louis XIV. C’est l’itinérance du Solitaire, c’est-à-dire le symbole ou l’expression de la dissociation croissante entre le monarque et la cour, le roi et l’État. À Choisy, du reste, Louis XV reçoit mais en privé, et pire encore à Bellevue, chez sa maîtresse…
Faiblesses de ces interprétations
14La lecture traditionnelle qui vient d’être présentée15 est remplie de contradictions et de simplifications, de méconnaissances et d’incohérences, qui portent aussi bien sur l’itinérance que sur le sort de la monarchie au xviiie siècle, sur la nature de l’absolutisme et de son devenir (que le déplacement peut symboliser)16. Il en va ainsi de la Régence : constitue-t-elle une parenthèse vide ou la matrice du déclin absolutiste du siècle, voire le tombeau de celui-ci ?
15C’est là une question que l’on peut formuler à partir du thème du déplacement. Selon cette vision traditionnelle, l’itinérance épisodique du roi (et de son gouvernement dans une moindre mesure) existerait fortement sous Louis XIV, disparaîtrait durant la Régence parisienne, et réapparaîtrait dès la réinstallation à Versailles en 1722. Mais la mobilité renaîtrait dans des termes différents de ceux d’avant 1715 : pour Louis XIV, l’itinérance est acceptée comme un élément positif, au point que le déclin de sa pratique dans les années 1700 est perçue comme un des éléments de dégénérescence de la monarchie, un signe de crise et de fossilisation. Louis XV, lui, reprend la fréquentation souvent aléatoire des divers palais de son prédécesseur (Fontainebleau, Trianon…) et en ajoute même d’autres (comme Compiègne). Cependant, cette pratique lui est reprochée, elle résonne désormais de façon négative. Sans même considérer les changements opérés lors de la période – jugée pourtant inconséquente – de la Régence, il est inévitable de constater qu’au xviiie siècle le modèle louisquatorzien17 n’est plus recevable tel quel. En réalité, dès les années 1700 et sans même attendre la Régence, ce modèle avait périclité. C’est ce que révèle une autre itinérance montante, celle des courtisans entre Versailles (le lieu de présence du jour, pour remplir leurs fonctions et courtiser) et Paris (le lieu de la nuit, dans une Ville redevenue déjà la capitale culturelle et ludique). Louis XIV avait ainsi échoué à leur imposer la norme de la résidence versaillaise, ce qu’entérina au xviiie siècle la redistribution du gouvernement ou de la culture entre ces deux capitales.
16Diverses conséquences en découlent. Ainsi, la cour se dissocie du roi de manière plus nette qu’auparavant, tandis que celui-ci pérégrine effectivement de plus en plus seul, en rupture avec la cour ou le gouvernement. Il se produit donc des évolutions plus ou moins radicales. Elles se traduisent en particulier par la rédaction fréquente, par la monarchie, de règlements de cour contradictoires. Il est vrai que chaque espace nouvellement fréquenté par le roi (comme Choisy par Louis XV) ou retouché par des travaux nombreux (ainsi tous les châteaux du domaine de Versailles) implique des adaptations ou des réajustements. Mais ces évolutions répondent à une causalité plus subtile que ne le laissent penser les règlements successifs conçus pour la cour : on peut considérer que leurs incohérences et leurs obscurités18 permettent la liberté créatrice et adaptatrice du roi, et ainsi la malléabilité, la capacité de « modernisation » de la monarchie. Nous partageons les analyses d’un des spécialistes de la cour de Louis XV, Bernard Hours19 : selon lui, la cour, loin d’avoir disparu avec Louis XIV, est, sous le règne suivant, toujours animée d’une dynamique essentielle parce que vitale, et il convient ainsi de réfuter la traditionnelle et téléologique interprétation du déclin de la monarchie au xviiie siècle. Au cœur de cette dynamique se loge le procédé curial principal de la distanciation du roi, dont l’itinérance est, au xviiie siècle plus qu’au xviie siècle, un ressort essentiel à côté du rôle du principal ministre ou du favori, comme on le soulignera plus loin.
17L’historiographie traditionnelle se méprend également sur le rôle joué par Paris et sur le sort de la cour durant la Régence20. Commençons par rappeler que seule l’historiographie ultérieure a pu douter de l’existence de la cour après 1715, à la différence des contemporains21. Bien des documents le prouvent, tels ceux émanant des diplomates, français et encore plus étrangers, qui estiment avoir toujours affaire à « la cour de France », expression synonyme avant tout d’instance politique et institutionnelle, de gouvernement. Mais d’autres textes s’occupent de la cour-société : les dispositions qui établissent le redéploiement du pouvoir de justice et de police conféré au Grand Prévôt de la cour dans l’espace parisien ; ou les bruits des perpétuelles querelles de préséance et d’étiquette, que ponctue la publication toujours fréquente de règlements de cour ; ou encore l’organisation de fêtes et de cérémonies auxquelles le petit Louis XV participe souvent. En vérité, durant la Régence parisienne, la cour se diffuse dans la Ville, elle fusionne avec elle.
18De plus, d’autres acteurs de la vie publique ou politique reprennent à leur profit des marques et des attributs régaliens : à « la petite cour de Sceaux », la duchesse du Maine dirige ainsi « l’ordre de la mouche à miel » qu’elle a elle-même créé. Il existe donc toujours, mais avec beaucoup plus d’écho, des Cours princières qui animent la Ville et ses alentours, et ce phénomène existe même dès la fin du règne de Louis XIV. On ne peut plus défendre l’idée de l’exclusivité et du monopole qu’aurait eus Versailles sur la vie de cour. Depuis l’ouvrage d’Emmanuel Le Roy Ladurie sur le très saint-simonien système de cour22 et dans le sillage des travaux de Katia Béguin sur l’importance et la magnificence de la cour des Condés à Chantilly23, des études sur les Cours princières ont été menées, qui ont montré que le phénomène curial s’est démultiplié et diffusé au point de se diluer jusqu’au niveau inférieur des hôtels aristocratiques. Aujourd’hui, on peut ainsi se demander si, à Meudon, le très critique mais très courtisan Saint-Simon n’a pas lui aussi conduit une sorte de (petite) cour lorsqu’il reçut l’usage du château pendant quelque temps au milieu de la Régence, d’autant qu’il prenait la suite de grands princes comme Monseigneur au temps de Louis XIV, ou de la duchesse de Berry dans les débuts de la Régence. La mode des folies aristocratiques « périparisiennes » (c’est-à-dire des résidences dans les campagnes proches de la ville) perdure sous la Régence, et il existe toujours à cette époque une indéniable itinérance de la cour, non seulement celle des courtisans mais aussi celle des gouvernants puisqu’elle concerne même le Régent ou son principal conseiller Dubois et bien des aristocrates qui participent au gouvernement avec eux24. Des rapports entre cour royale et Cours princières ou hôtels aristocratiques se dessinent ainsi, au nombre desquels il faut introduire le déplacement. Dans cette perspective, ce dernier touche même le petit roi : comme son bisaïeul au siècle précédent, Louis XV va visiter ces Cours ou participer de façon croissante à des événements festifs chez les Grands, tandis que ceux-ci lui rendent la pareille lors de spectacles que le palais des Tuileries accueille de plus en plus souvent.
Nouvelles approches
19Si l’itinérance et le déplacement apparaissent toujours comme un élément essentiel de la vie et de l’organisation de la cour des Bourbons, ils ne sont que fort peu le fait du roi (qui ne polarise plus du tout ces mouvements), et ils ne relèvent quasiment pas du gouvernement en tant que tel. La question du rôle de Paris est de nouveau posée : pourquoi l’itinérance exclut-elle Paris (quand le roi réside à Versailles) ou pourquoi Paris réduit-elle l’itinérance et les déplacements à très peu de chose pour le roi et pour son gouvernement (au temps de la Régence notamment) ?
20Il convient d’abord examiner le registre de vocabulaire du déplacement. Il faut rappeler que le déménagement est exclusif de l’itinérance. En effet, le premier désigne un changement de résidence complet et définitif pour une période d’au moins plusieurs années ; il change alors radicalement la donne spatiale et curiale, ce qui permet d’expliquer que le roi et son entourage puissent se comporter différemment à Versailles et à Paris. Le second, l’itinérance, caractérise un déplacement partiel et temporaire, le plus souvent aléatoire et sans conséquence durable sur l’organisation spatiale de la cour ; il ne représente qu’une des formes des mobilités monarchiques.
21Une attention accrue au vocabulaire implique de souligner que l’itinérance a revêtu des formes multiples et qu’il faut parler plutôt des itinérances25. Le cadre spatial de ces itinérances permet de recourir à la théorie des cercles successifs des publics concernés, qu’a développée Michel Antoine à propos des spectacles de la cour : en l’adaptant, il faut distinguer les spectacles (ici les déplacements) qui concernent le roi seul, ceux qui sont restreints au roi et à quelques intimes ou à quelques membres de la famille royale, et d’autres encore qui impliquent une partie notable de la cour, puis, en élargissant encore les cercles, la cour entière, la cour et la Ville, voire la France. Ces distinctions relèvent de la sociologie mais elles revêtent aussi une acception concrète et spatiale. L’Île-de-France joue un rôle de plus en plus essentiel. Il est en effet possible, dans le cas de Louis XIV comme de ses successeurs, de suivre leurs déplacements dans le palais même de Versailles, dans son domaine (avec Marly ou Trianon), ou dans les régions proches de Paris (sans comprendre Paris qui semble quasiment toujours exclu). Il est ainsi loisible de mener une étude comparative des lieux fréquentés par Louis XIV et Louis XV dans la région parisienne, les itinérances composant elles-mêmes une part notable des mobilités royales. Cette typologie des itinérances peut être établie en fonction de critères : où le roi se déplace-t-il, et avec qui, mais aussi à quels moments (avec tous les gradients, depuis les heures de la journée jusqu’aux différences entre les années) et pourquoi (notamment avec des distinctions fonctionnelles : loisir – au premier rang la chasse –, visite, cérémonies, objectifs politiques) ?
22Ce genre d’étude n’a pas encore été effectué ; mais son intérêt fait écho à de nombreuses recherches sur les mobilités monarchiques26. En effet, le contexte historiographique est désormais porteur, puisqu’il rompt avec le préjugé révolu sur la prétendue immobilité des sociétés d’avant 1789 (tout particulièrement pour la France) et permet de s’interroger maintenant sur les conséquences des mobilités et des échanges, d’en concevoir la dimension créatrice essentielle pour les processus d’évolution. C’est en fait prendre le contrepied de l’historiographie traditionnelle pour qui, par exemple, l’itinérance était dépréciée, vue comme néfaste et destructrice du système27. On peut désormais embrasser les démarches et les orientations relevant de l’histoire globale ou de l’histoire des circulations (ou des diverses branches de la mouvance historiographique de l’histoire connectée ou mondialisée).
23Dans le domaine de l’histoire moderne, un rôle majeur a été joué par les travaux pionniers de Daniel Roche, notamment les Humeurs vagabondes qui, en déclinant le concept essentiel de mobilité, rompent avec la conception ancienne d’une France immobile28 et s’occupent des vagabondages de la cour. Désormais la cour de France ne s’étudie plus comme un isolat29, elle a des racines jugées de plus en plus vitales30, elle doit alors être comparée aux autres31, elle se démultiplie (la démarche historique est passée d’études comparatistes bilatérales entre deux pays à des perspectives européennes intégrant plusieurs pays passant du bilatéral à l’européen32), elle fusionne33. Depuis les années 2000, l’histoire de la cour explore et s’approprie les concepts, les démarches d’analyse et les schémas d’explication de cette histoire globale, dans le sens d’un approfondissement. Les Cours sont ainsi comprises comme des lieux de communication entre les élites européennes, de transmission de modèles culturels et politiques. Dans la foulée de l’historiographie française sur l’Allemagne34, le concept de transfert (culturel) est employé pour expliquer le dynamisme créateur et même novateur des circulations et des échanges de toutes natures, un dynamisme fondamental pour le devenir des Cours. Enfin, cette notion de transfert culturel permet de comprendre, par exemple, le cosmopolitisme revendiqué de la noblesse au xviiie siècle, dont autrefois on rendait compte seulement de façon négative (en raison de sa fidélité exclusive au prince) ou très restrictive (en évoquant seulement les mariages princiers ou le tour d’Europe éducatif).
24On assiste donc actuellement à un bouleversement de la conception historique de la cour ou de la monarchie. La présente enquête implique diverses questions, partiellement soulevées plus haut et qui peuvent apparaître souvent irrésolues. Pourquoi le gouvernement se déplace-t-il ? Et, dans le contexte de ladite enquête, pourquoi ce déplacement caractérise-t-il le mode de fonctionnement de la monarchie à Versailles mais non à Paris (du moins sous les mêmes formes poussées) ? Pourquoi la résidence à Versailles exclut-elle l’itinérance à Paris ? Pourquoi Louis XV choisit-il Versailles et, sur le modèle de Louis XIV, de s’en évader la majeure partie de l’année ? Pourquoi tous les Bourbons continuent-ils de se déplacer alors que se développe un processus de sédentarisation de la monarchie dont témoigne le triomphe de Versailles au xviiie siècle35 ? Comment expliquer le moindre niveau de déplacement de Louis XVI ? Pourquoi Louis XIV semble-t-il accomplir aux yeux de l’opinion son métier de roi lorsqu’il voyage et pourquoi n’est-ce pas le cas pour Louis XV et Louis XVI ?
Application à un cas concret : les déplacements de la monarchie dans le Paris de la Régence
25Il convient de répondre maintenant à ces questions par l’étude et l’interprétation des déplacements du monarque au début du xviiie siècle, en s’appuyant sur des considérations essentiellement factuelles et matérielles.
Mobilités louisquatorziennes
26Un rappel chronologique préalable nous semble nécessaire : un point de départ est fourni par la forte mobilité de Louis XIV, désormais bien établie, qui affecte très souvent son gouvernement, même si elle a tendance à régresser dans les dernières années de son règne. Elle existe indubitablement. Il a été estimé que Louis XIV avait passé à Marly plus du quart de son temps en moyenne pour la période 1686-1715, et quelque 143 jours pour 1711 encore (soit une année record)36. Suivant un autre style de mobilité, en 1712, des circonstances imprévues (les morts princières) obligent le vieux roi à déserter Versailles. Il est vrai qu’après 1700, la mobilité royale diminue : ainsi, la grande résidence de fin d’été et début d’automne de Fontainebleau est délaissée à plusieurs reprises. Le roi chasse de moins en moins, mais il poursuit cette activité, en quelque sorte, par substitution, Monseigneur prenant par exemple sa place. Cette forte mobilité a donc des conséquences sur l’organisation et sur le fonctionnement de la monarchie qui ne reposent pas seulement sur le facteur le plus souvent pris en compte, la sédentarisation. De surcroît, les services royaux (dont le gouvernement) sont ainsi préparés pour faire face et encadrer ces mouvements. Grâce à Louis XIV et à ses ministres Colbert et Louvois, la monarchie dispose d’administrations spécialisées comme les Menus Plaisirs et le Garde-Meuble, ou les Bâtiments et leurs diverses branches d’artisans et d’artistes qui entretiennent ou réaménagent les multiples lieux fréquentés37.
27De leur côté, des particuliers (dont de nombreux courtisans) ou des corps (telles les compagnies d’acteurs) accompagnent aussi les déplacements du roi et de son gouvernement ou de sa cour. Du reste, la diminution du nombre des spectacles ou des loisirs royaux déclenche l’essor d’autres mobilités. La journée, tous viennent à Versailles qui ne subit point de chute de fréquentation en cette fin de règne, au contraire38 ; le soir, bien des courtisans et même des princes et des ministres filent à Paris qui redevient ainsi, dès les années 1700, la capitale culturelle du pays. Cette accentuation procède en fait d’un mouvement bien plus vaste de report de la cour sur la Ville et, du même coup, de diffusion des normes et modes versaillaises à Paris. C’est ce qu’a bien analysé Bruno Pons pour le domaine du Bâtiment : la chute des commandes royales entraîna le réinvestissement des employés des services des Bâtiments du roi sur le marché parisien alternatif constitué par la noblesse et les élites. Ce mouvement permit la continuation et la propagation du Goût du roi que ces artistes-artisans acclimataient aux hôtels aristocratiques et que l’on constate dans le domaine de la culture et de la sociabilité39. Avant même 1715, et pour reprendre le registre des notions de l’histoire des circulations, concluons que le transfert des normes versaillaises avait déjà commencé par le biais de l’itinérance des employés du roi et s’ajoutait au mouvement pendulaire des courtisans déjà évoqué.
Le déménagement de 1715
28Tout cela explique pour partie que le déménagement de septembre 1715 se soit effectué dans un grand silence et une consécutive mais déplorable absence de sources pour les historiens. Dans le cadre d’une forte mobilité royale, le déménagement était habituel et les services royaux concernés tels le maréchal des logis et le Garde-Meuble savaient en régler les détails. Dans le cadre de l’absolutisme fortement personnalisé par Louis XIV, le fait relevait du seul Prince et ne suscitait pas de commentaires. Il était habituel et normal que Louis XV, comme Louis XIV d’ailleurs, décidât de sa résidence et de son changement. À cette époque, Versailles ne disposait en fait d’aucune préséance sur les autres palais royaux, malgré la volonté de son créateur. Mais justement, comme le vieux roi agonisant s’était encore vainement battu pour le maintien à Versailles, le déménagement à Paris présentait aussi un caractère exceptionnel. En rupture proclamée avec le système versaillais de Louis XIV40, ce déplacement radical avait des conséquences radicales sur l’organisation de la monarchie, cour comme gouvernement.
29Le déroulement même du déménagement, qui s’éternisa sur un tiers de l’année, en témoigne. En fait, il se produisit des déménagements et non un seul. On peut ainsi établir une différence entre les acteurs du voyage (d’un côté le roi et une partie restreinte de la cour et du gouvernement ; de l’autre le duc d’Orléans et la majeure partie de ces deux organismes), entre les espaces (Paris pour les seconds mais Vincennes pour les premiers) et les temps (autour du 2 ou du 9 septembre pour le départ, et de septembre à début janvier pour l’arrivée finale à Paris). D’une certaine manière et pour cette seule fois, le déménagement a pu correspondre à une itinérance. En effet, entre le 1er septembre (jour de la mort de Louis XIV) et le 9 (jour du départ de Versailles du petit roi), les gouvernants hésitèrent sur la destination à prendre (Paris ou Vincennes notamment) et sur la durée du changement (quelques mois ou de façon définitive). Vincennes fut rallié le 30 décembre par le petit Louis XV et par quelques parties de la cour et du gouvernement, alors que le Régent et les autres éléments s’installaient de plus en plus à Paris, le gouvernement se trouvant ainsi écartelé entre deux lieux. Le déplacement à Vincennes apparaît comme le résultat d’un choix hasardeux, ou comme une étape intermédiaire et sans lendemain. En réalité, ce déménagement correspond aussi à la mise en place d’une réforme profonde de la monarchie qui vise à en restreindre le coût de fonctionnement et à réorganiser son gouvernement par déconcentration41.
30Mais tout glisse rapidement vers Paris42 et, au bout du compte, l’historiographie traditionnelle a pu concevoir ce déménagement échelonné comme l’antithèse de l’itinérance, car il apparaît définitif et bouleversant. Ainsi, à partir de janvier 1716, le petit roi ne bouge plus de Paris, il reste aux Tuileries sans jamais faire de séjour à Fontainebleau ou Marly43. Il en va de même pour le gouvernement et la cour royale.
31Une fois passé l’épisode intermédiaire de Vincennes, la cour et le gouvernement se répandent une fois pour toutes dans Paris pour n’en plus sortir, dans un processus contradictoire de fusion avec la Ville (du moins avec une bonne partie de ses quartiers et de ses habitants) et de renfermement dans son enceinte, à l’exception de certains loisirs de courtisans44 et de quelques activités gouvernementales45. De ce point de vue, la Régence constitue une nouvelle étape dans le processus de sédentarisation de la monarchie et, paradoxalement, elle est aussi l’un des facteurs de la sédentarisation ultérieure de la monarchie à Versailles et de l’incompréhension croissante des contemporains envers l’itinérance royale au xviiie siècle. Elle n’est pas une parenthèse vide.
Le roi, le Régent et la Cour à Paris
32Mais c’est aussi dire que cette « sédentarisation » est moins poussée sous la Régence que dans la suite du siècle, que la Régence ne rime pas avec immobilité. Examinons le cas du gouvernement pour clarifier notre propos. La réinstallation à Paris entraîne de facto la disparition de déplacements mineurs ou massifs qui correspondaient au système de gouvernement de Versailles, telles les migrations de travail entre palais à la suite du roi ou entre Versailles et un Paris récupérant déjà un rôle socio-culturel avec la fin du règne de Louis XIV. La fusion avec la Ville se fait notamment par la diffusion des activités et travaux de gouvernement et de direction de l’État en de nombreux points intra muros : avant tout, les palais royaux (le Louvre avec les Conseils) ou princiers (le Palais-Royal avec le Régent) qui logent les principaux acteurs du gouvernement ; mais aussi de nombreux hôtels d’aristocrates et même de financiers, le Parlement de Paris et les autres cours souveraines aux fonctions politiques restaurées, constituent les lieux de travail des nombreux membres d’un gouvernement élargi. La Régence est une période d’ouverture du pouvoir et de participation des élites que traduit leur installation dans la Ville. Tout comme la cour, le gouvernement régenciel constitue ainsi une nébuleuse46. Dès lors, reliant en un seul espace ces divers points et permettant des échanges fructueux, des formes nouvelles ou renouvelées de mobilité interne se développent, prenant la place de l’itinérance externe versaillaise et animant la machine étatique. L’éclatement et l’anarchie que l’on prête volontiers à ces années ne sont qu’apparents ; une autre unité et un autre système organisent le régime. Ici encore, en raison de ses mobilités fréquentes mais sans conséquences, la Régence marque une nouvelle étape dans l’essor de la monarchie administrative et bureaucratique qui caractérise le siècle des Lumières.
33Le petit roi (souvent accompagné par le duc d’Orléans, du moins quand sa démarche relève du politique, car le couple roi-Régent est essentiel dans une régence) concourt de façon croissante aux activités de la monarchie. Dès 1715, il exerce des fonctions de réception et de représentation, par exemple avec les cérémonies d’hommages, aux Tuileries et au Louvre, la participation à des processions religieuses, la visite de particuliers, etc. Michel Antoine indique que « pendant une régence, le souverain mineur n’était nullement confiné dans l’inaction et l’impuissance en attendant sa majorité : il régnait déjà, il était déjà la tête du corps politique du royaume, et aussitôt qu’il était en mesure de parler couramment, de réfléchir quelque peu et de se tenir en public, il avait un rôle irremplaçable à jouer47 ». Thomas Favier, historien de la musique, a pu dresser ainsi une carte des églises et des lieux de célébrations religieuses auxquelles prend part Louis XV, une carte qui traduit l’intérêt politique de cette véritable stratégie pour la monarchie48. En même temps, cela révèle aussi l’existence de pratiques et de démarches de type curial de la part de l’enfant-roi, que l’on repère facilement en d’autres occasions, et point seulement dans l’enceinte des Tuileries : les visites aux princes du sang et à la haute aristocratie, les représentations théâtrales à l’Opéra, les promenades en calèche au Cours-la-Reine49, l’assistance aux feux d’artifices tirés sur la Seine, etc. Louis XV semble peu à peu renouer avec les habitudes de représentation de son prédécesseur, avec des différences importantes cependant. Ni lui ni son mentor le duc d’Orléans ne supervisent ni n’organisent les fêtes et les Cours des autres. Louis XV parade au Cours-la-Reine pour se montrer, comme le font les Parisiens qui ont adopté cette mode depuis les années 1710 ; ce n’est donc pas le roi qui fait et dicte la mode, c’est Paris, et le roi suit.
34En quittant Versailles et en venant à Paris à la fin 1715, la monarchie est ainsi réformée, transformée. cour nébuleuse (et gouvernement), elle connaît une modification des rapports entre roi (ou souverain) et courtisans (ou ministres) par un rééquilibrage en faveur des seconds. C’est la manière dont la Régence sauve la monarchie absolutiste d’une crise qui la rendait insupportable. On constate de même un allègement manifeste de l’étiquette et du cérémonial de cour, particulièrement au Palais-Royal. À l’inverse, les élites et surtout les princes du sang conquièrent et s’approprient des attributs honorifiques et de suprématie du roi. L’une des plus fortes à ce jeu très concurrentiel est la duchesse de Berry, la propre fille du Régent, qui œuvre en fait au profit de tout le clan des Orléans50. Tout cela n’est pas fortuit : il en résulte une dilution des rangs de la société de cour alors que l’objectif premier de celle-ci est justement la hiérarchisation et la consolidation de ses rangs, ce qui entraîne une réduction de la distance entre courtisans du fait de l’effacement du roi ordonnateur, et même de la distance entre roi et courtisans de plus en plus « régaliens ». Ce processus explique pour partie que la Régence se caractérise comme « le régime de la noblesse aristocratique51 ».
35Le rapport entretenu par la noblesse de cour avec le roi est donc modifié, notamment parce que le système de cour parisien n’est plus le système de cour versaillais de Louis XIV. Le retour à Paris (dont le motif politique premier est d’empêcher le resurgissement d’une Fronde présagée de tous côtés en replaçant la royauté contestée au cœur de la scène du conflit à maîtriser, Paris52), le redéploiement de la cour dans la Ville et sa fréquentation par le couple formé par le Régent et le souverain ont à la fois pour objectif et pour conséquence de rendre le roi accessible à la Ville, de le montrer et (pour le Régent et son gouvernement) de l’avoir avec soi, pour soi, et non contre soi et loin de soi. Nous caractérisons ainsi le principe animateur de la cour régencielle qui est aussi la traduction sur le plan social de la politique d’ouverture et de d’élargissement du gouvernement du duc d’Orléans en 171553. Pour garantir la concorde, le régime établi sous la Régence a recours au principe de la proximité, de la communauté et de la collaboration, et non au principe opposé mais essentiel dans le mode de fonctionnement de la cour moderne, le principe dominant à Versailles comme nous allons bientôt le voir, le principe de la distanciation, minoré à Paris à l’inverse de Versailles.
36Il existe aussi une traduction géographique de ce phénomène : Paris pour la cour de la Régence, Versailles pour celle de Louis XIV. Cette traduction touche aussi le déplacement ou l’itinérance. Le Paris de la Régence ne connaît pas les mêmes déplacements que Versailles, le principe de proximité annihile l’itinérance qui éloigne et soustrait. On peut d’ailleurs souligner que c’est là un principe valable pour tous les Grands associés fortement au gouvernement, à commencer par Philippe d’Orléans qui sort peu du Palais-Royal durant ses heures de travail pour résider à Saint-Cloud (un château qu’il n’aime pas) ou Villers-Cotterêts (un château qu’il restaure mais pour « planter ses choux »). Au contraire l’itinérance reste davantage pratiquée par les figures secondes du régime, ainsi le duc de Bourbon souvent à Chantilly et peu à Meudon. Dans une perspective historique, on peut aussi remarquer que cela caractérisait déjà la minorité de Louis XIV : le symbole en est la fameuse nuit du 9 février 1651, quand la régence (de la reine mère Anne d’Autriche épaulée par Mazarin) produit le petit roi endormi dans sa chambre du Palais-Royal aux yeux de ses sujets émeutiers et se sert de son accessibilité pour restaurer la concorde et désarmer le conflit entre Paris et la monarchie. Il s’agit bien d’une stratégie politique, d’une politique d’union et de collaboration au pouvoir, mais qu’Anne d’Autriche et Mazarin n’adoptèrent que de manière épisodique. Rappelons que si les Parisiens s’étaient soulevés et avaient cerné le Palais-Royal ce 9 février 1651, c’est parce qu’ils craignaient qu’une nouvelle fois la monarchie ne s’enfuie comme elle l’avait déjà fait en silence pendant la nuit « des rois » du 5 au 6 janvier 1649 : elle avait alors adopté la fuite salvatrice mais conflictuelle à Saint-Germain. Si le choix entre proximité et distance existe donc pour la royauté, il n’est pas totalement dicté par le statut de la régence et de la minorité du roi qui n’implique qu’en partie un affaiblissement et un effacement du roi et de son pouvoir. Joue aussi le contexte politique et général dans lequel se meut ce régime et la stratégie de pouvoir qu’adopte en conséquence le gouvernement, dans le cadre évolutif et plus général du développement de l’absolutisme54.
Louis XV à Versailles : tenir Versailles par la distance
37Nous insistons sur la dimension profondément évolutive de ce phénomène (à la base de la dynamique adaptatrice du régime) pour achever de ruiner le présupposé interprétatif dominant de l’historiographie traditionnelle sur la période suivante, la première moitié du règne de Louis XV (soit des années 1720 aux années 1740). Si évolution il y a, alors le déménagement de 1722 ou l’ambigu « retour à Versailles » ne peut se comprendre comme la simple reprise de la cour de Louis XIV, comme la restauration du modèle louisquatorzien achevé et indépassable, tout comme pour son gouvernement d’ailleurs. Pour ce qui relève de l’itinérance et des déplacements, Louis XV semble reprendre l’attitude (les positions) de Louis XIV et faire preuve de la fièvre de déplacement caractéristique des Bourbons. Dès novembre 1722, des Conseils du roi se tiennent à Soissons ; dès juin 1723 Louis XV se rend à Meudon. Nombre des palais qu’il fréquente sont ceux de Louis XIV (Fontainebleau, Meudon…), et comme lui, il délaisse Paris et Vincennes. Mais, comme nous l’avons déjà vu, le retentissement public n’est plus le même : Louis XIV est approuvé et Louis XV réprouvé55. C’est là un retournement de l’opinion qui, par réaction, encourage le grand immobilisme ultérieur de Louis XVI, pourtant passionné de géographie : le symbole pourrait en être un tableau de Nicolas-André Monsiau : Louis XVI donne ses instructions au capitaine de vaisseau La Pérouse (peint sur commande royale en 1817 quand la sédentarisation s’est encore accrue), lorsque le roi géographe voyage sans se déplacer (fig. 3).
Le déménagement de 1722
38Déjà le déménagement de 1722 différa sur bien des points de celui de 1715. Si la soudaineté des décisions est similaire, leur réalisation divergea largement, annonçant déjà une pratique différente de l’espace et des déplacements. Le 15 juin 1722, selon des témoignages le plus souvent inspirés par les normes de l’absolutisme louisquatorzien (qui semble présider à ce retour), le jeune Louis XV force l’assentiment de l’équipe dirigeante de la Régence en déclenchant par une brusque chevauchée collective de Paris à Versailles le déménagement définitif de la monarchie vers ce qui devient enfin à cette occasion la résidence du roi56. Le déroulement de cette journée semble improvisé et bouleversé à plusieurs reprises : ainsi, dans le domaine même de Versailles, le jeune Louis XV continue de mener sa troupe à fond de train, en visitant de façon désordonnée et à toute vitesse les jardins puis le château lui-même dans lequel rien n’est encore prêt57. Puis, à l’instar de l’enfant-roi reprenant son souffle ou ses esprits, toute la suite royale s’écroule et s’allonge sur le parquet de la galerie des Glaces pour découvrir sous cet angle inédit et inopiné ses décors et les exploits du Grand Roi. En réalité, ces désordres ressortissent à une vision bien ordonnatrice de l’absolutisme : par exemple, le choix de Versailles comme résidence royale apparaît bien comme le choix du roi ; et ce 15 juin relève du jugement et des conceptions de l’ordre de l’idéologie louisquatorzienne.
Figure 3. – Nicolas-André Monsiau (1754-1837), Louis XVI donnant ses instructions au capitaine de vaisseau La Pérouse.

Tableau conservé au château de Versailles. Cliché Wikimedia.
39Mais le décalage entre normes idéologiques issues du passé et pratiques ou actes nouveaux de la suite royale est aussi révélateur du mode de fonctionnement de la monarchie au xviiie siècle. Ainsi, l’état d’impréparation d’un transfert aussi radical, mais déjà reporté à plusieurs reprises parce que les travaux de restauration du domaine n’étaient pas achevés, prouve que les services royaux encadrant les voyages et déplacements royaux ne sont plus aptes en 1722 à effectuer avec rapidité ces tâches alors qu’ils l’étaient en 171558. Entre ces deux dates, ils ont maigri. On constate de nouveau l’impact de la Régence parisienne avec ses mobilités réduites, notamment son abandon de l’itinérance royale. On peut confirmer alors que la Régence parisienne constitue une étape supplémentaire dans la sédentarisation de la monarchie. Désormais, comme nous l’avons vu mais non expliqué, Louis XV voyage ou se déplace autant peut-être que son prédécesseur59 mais avec des suites plus réduites et de façon plus impromptue. Cette itinérance que nous avons appelée « du Solitaire » apparaît comme l’une des manifestations de la dissociation montante entre le roi (toujours mobile) et l’État (de plus en plus fixe) dans ses diverses structures (la cour, le gouvernement, l’administration, voire la famille royale). Elle pose alors de plus en plus problème et semble de moins en moins légitime et normale60.
40Une autre raison et en même temps une conséquence du caractère brusque du changement de résidence opéré en 1722 est que ce transfert fut l’instrument premier d’une révolution : en effet, elle brisa le système établi sous la Régence, puisqu’elle chercha à restaurer l’absolutisme louisquatorzien et son système curial versaillais61, mais sans y arriver totalement. Si l’on examine sous cet angle le détail du comportement « désordonné » de Louis XV dans le domaine de Versailles, on peut penser que le jeune roi s’appropria un espace inconnu et se distingua alors de l’utilisation ritualisée qu’en avait son créateur Louis XIV62. Les rois passent, les usages aussi, et les déplacements aussi. Parce qu’il était jeune et qu’il n’assurait que fort peu encore les lourdes tâches du métier de roi, Louis XV put parcourir à la course les jardins de Versailles dans une démarche bien différente de la promenade au jardin du vieux roi. Mais cela n’est pas seulement dû à sa jeunesse. Contempler les exploits guerriers du Grand Roi en étant allongé sur le parquet de la galerie des Glaces provient d’un comportement de jeunesse de l’enfant-roi, de la distance qu’a prise la monarchie depuis la Régence avec le fait guerrier et d’un usage plus intime, plus confortable et moins cérémonieux des bâtiments royaux.
La cour face au roi à Versailles
41De surcroît tout le monde ne revint pas à Versailles, qu’il s’agisse de ceux qui avaient fréquenté le Paris de la Régence ou le Versailles de Louis XIV. Ce transfert, par la mise à distance spatiale, servit bien de filtre d’épuration et de sélection des courtisans et des associés au pouvoir royal. Le retour à Versailles signifia assurément le retour au système de cour versaillais, un système de distanciation des sujets et de hiérarchisation des rangs que perfectionna Louis XIV et que reprit Louis XV : étiquette et codification se renforcèrent ainsi tandis que le roi se soumettait à partir des années 1730 à un lourd cérémonial et à une implication importante dans la vie de cour comme dans celle du gouvernement. Mais la reproduction des termes ou normes employés sous Louis XIV se révéla partielle et imparfaite à cause de l’épisode parisien et des réformes de la Régence notamment. La restauration du système de cour se fit en 1722 au profit non seulement du roi mais aussi et peut-être plus du clan des Orléans et de ses alliés, au profit de l’aristocratie plus généralement. Pour résumer de façon rapide nos études sur la cour et le gouvernement de la fin de la Régence63, disons que la cour montée à Versailles en 1722 était la cour du duc d’Orléans, avec ses alliés ou ses fidèles, ses clients. Or, comme le laisse soupçonner ce vocabulaire, Orléans est justement un Grand, le premier des nobles ou des aristocrates : il incarne l’intérêt de l’aristocratie à soustraire le roi à une influence parisienne jugée dangereuse. De plus (et de façon contradictoire pour partie), une proportion importante des hommes, des activités et des pouvoirs de la monarchie restent à Paris redevenu capitale. Versailles a ainsi perdu, dès 1715, son magistère intellectuel ou culturel déjà contesté à la fin du règne de Louis XIV ; le changement de 1722 ne le lui rend pas, au contraire. Le second déménagement est bien un transfert partiel. Suivant un processus déjà engagé, les courtisans finirent de s’affranchir de la norme louisquatorzienne de la résidence obligatoire à Versailles, ce que la monarchie accepta comme l’un des moyens de filtrage et de distanciation : une grande partie de la cour (et aussi du gouvernement et de son administration dans une moindre mesure) se dédoublait, le jour à Versailles, la nuit à Paris.
42Tout cela traduit le rééquilibrage des rapports entre roi et noblesse ou haute aristocratie, aux dépens du premier. Donnons-en une illustration qui concerne l’espace royal : l’évolution de la place effective attribuée à chacun lors de sa réimplantation en 1722 dans les bâtiments du château. Comme Louis XIV, le jeune Louis XV dispose d’une place centrale à la cour. Du reste, il redéfinit à son gré, et de manière restrictive et autoritaire, le code des Entrées en mars 172364. Il réintègre aussi les appartements de son prédécesseur. L’espace au sein du palais est à nouveau attribué et régi en fonction de la distance avec le pouvoir et du rang des impétrants, selon le respect des critères classiques. Mais déjà se précisent les évolutions qui vont transformer le fonctionnement de la cour de Louis XV. Alors que la place accordée aux logements des courtisans régresse, princes du sang et aristocrates, ministres et administrations conquièrent des espaces nouveaux ou supplémentaires. Du côté de l’administration, William Newton note le développement des pièces publiques et des bureaux au long du xviiie siècle65. Dès les années 1720, à partir de l’installation des services de Dubois, les ministères étendent ainsi leur emprise spatiale, l’État bureaucratique s’affirme. Ainsi, les appartements de Dubois (certes vastes) sont largement occupés par ses divers services administratifs, notamment des Affaires étrangères, le cardinal ayant aussi fait « rapporter dans deux chambres de son grand logement au château environ 600 des plus précieux volumes de cet immense dépôt » parisien des archives diplomatiques66. Du côté des princes du sang (et de quelques aristocrates) il en va de même (d’autant qu’il peut s’ajouter une addition du rang et de la fonction) : en 1722, le Régent occupe les anciens appartements du dauphin, agrandis. À sa mort, le duc de Bourbon fait main basse sur l’ensemble. Le reste de la famille royale n’est pas oublié, profitant d’ailleurs de la quasi-inexistence de parents proches et de l’âge de Louis XV. La politique d’équilibre entre les familles princières semble se poursuivre, cette fois aux dépens des Orléans : à l’automne 1723, Maine et Bourbon se réconcilient et, en janvier 1723, le clan des bâtards reçoit quelques morceaux des possessions Orléans redistribuées par le duc de Bourbon (en l’occurrence ses anciens appartements sont donnés au prince de Dombes et au comte d’Eu, les enfants du duc du Maine)67.
43Le phénomène des clans installés se manifeste ainsi avec beaucoup plus de visibilité qu’au temps de Louis XIV : à l’exemple des Rohan ou des Noailles, ils monopolisent ou colonisent des secteurs entiers du palais, formant des ruelles. Dans l’espace versaillais se produit donc une affirmation de la place de l’aristocratie, face au roi. Elle constitue la traduction spatiale du rééquilibrage des forces au sein de la monarchie et de la nouvelle répartition des pouvoirs que nous avons vu se mettre en place sous la Régence. D’autres secteurs ou aspects de la vie de la cour dans les années 1720 en témoignent aussi : le roi n’est ainsi que l’une des autorités sollicitées lorsque se posent les problèmes récurrents de cérémonie et d’étiquette, à côté, par exemple, des figures courtisanes survivantes du temps de Louis XIV68. Dans une position de retrait encore, Louis XV ne dicte plus qu’en petite partie la mode et les activités de ses courtisans, il ne contente qu’une fraction de leurs loisirs et de leurs plaisirs. La cour se vide et perd ainsi un certain nombre de ses fonctions anciennes. Le roi ne peut, le plus souvent, que reconduire, dans les diverses charges de la cour et dans de nombreux postes importants de responsabilité (fonctions militaires, gouvernements de province ou locaux, etc.) les dynasties en place qui « patrimonialisent » leurs positions acquises suivant un usage déjà largement pratiqué par Louis XIV en faveur des Colbert, Le Tellier et autres Villeroy69. Dans le cadre général de la réaction aristocratique, Versailles a été restauré pour préserver la bonne noblesse et le conservatisme monarchique la sert70.
44Mais, dans le même temps, cette situation entraîne des évolutions du système de cour versaillais. Son rétablissement avec la fin de la Régence relance ce que Bernard Hours a dénommé sa dynamique. « Plutôt que de poursuivre dans cette voie déjà bien fréquentée [par l’historiographie dixhuitièmiste décrivant une cour qui serait défunte avec la mort de Louis XIV], nous proposons d’inverser les perspectives et de postuler que la dynamique de cour n’est pas morte au xviiie siècle. Bien au contraire, elle prolonge et continue le processus de mise à distance qui est à son principe même. Dans cette perspective, l’étiquette ne se fige pas, elle continue à vivre et à se compléter71. » C’est ce que confirme une étude récente d’Alexandre Maral en consacrant l’un de ses neuf chapitres à la distance royale. « Au sein de cette cour, le souverain lui-même n’eut de cesse de rappeler la distance qui le séparait de ses courtisans, membres de la noblesse d’épée ou serviteurs de l’État. Versailles fut le lieu d’une prise de distance et de la mise en scène de cette distance. Prisonnier en quelque sorte de sa cour, entouré de titulaires de charges qu’il ne pouvait pas toujours choisir et qu’il lui fallait subir, objet de pressions incessantes, le souverain chercha continuellement à s’affranchir de la tutelle de la cour72. »
Conclusion
45Dans le cadre interprétatif que nous avons tracé, Louis XV apparaît plus prisonnier et dépendant de la cour et de l’État que ne l’était Louis XIV. Il devait encore plus jouer de cette dynamique de distanciation parce que ses champs d’intervention étaient plus restreints par le temps et la tradition ou les usages de la cour, la patrimonialisation (notamment des charges de cour), le rôle de Paris, etc. S’inspirant souvent des recettes et des démarches employées par Louis XIV mais aussi par le Régent à Paris, il ne pouvait s’en tenir à ces pratiques devenues obsolètes, et devait innover, il devait aussi se libérer du modèle louisquatorzien. C’est notamment vrai pour ses déplacements, le déplacement constituant un moyen essentiel de distanciation : déplacement et distanciation se jouent avant tout dans l’espace.
46C’est ce que note Alexandre Maral dans les pages qu’il consacre dans son chapitre 6 « La distance royale aux “Libertés royales” ». En effet, il souligne que, « maître de l’étiquette, le souverain pouvait en manier les règles comme il l’entendait et, dans certains cas, il n’hésitait pas à adopter une attitude ou un comportement susceptible de déconcerter au regard des usages établis : revêtues bien souvent d’une signification politique, ces licences contrôlées participaient aussi d’une politique plus générale de prise de distance, par laquelle le roi s’affirmait comme le vrai maître du jeu curial73 ». Cette formule est particulièrement juste pour décrypter l’art de l’itinérance de Louis XV, même si Alexandre Maral ne prend pas toute la mesure spatiale de ce retrait du prince. Si Louis XV est incompris et réprouvé lorsqu’il voyage alors que Louis XIV était accepté et approuvé, c’est que Louis XV est amené à jouer différemment de ce genre de déplacement, il transforme la pratique de son prédécesseur qui ne fonctionne plus ou, du moins, il en accentue la dynamique dérangeante. Voyager de façon arbitraire et aléatoire, se déplacer spontanément et librement, c’est pour Louis XV un moyen puissant de lutter contre l’hégémonie croissante de l’aristocratie sur Versailles à ses dépens, de recréer de la distance avec cette dernière, de se replacer de la marge au centre et de ressaisir le pouvoir en esquivant une machine curiale.
47Certes, on doit penser que ce n’est pas, de sa part, une démarche aussi rationalisée que ce que notre analyse suggère, ni la seule cause de son comportement. On peut ainsi constater que Louis XV présente une attitude contradictoire, parce qu’il change avec inconstance de pratique et parce qu’il joue aussi la reproduction et la conformité avec le modèle louisquatorzien, par exemple dans nombre de ses déplacements quotidiens à Versailles ou en partant à la guerre (au milieu des années 1740) comme Louis XIV autrefois. Contradictoirement aussi, les services de l’État qui encadrent et organisent ses déplacements continuent de se normaliser et de se développer (avec notamment les Menus-Plaisirs), tout comme l’ordonnancement et la codification de la cour ou le perfectionnement du système ministériel de gouvernement.
48On peut sans doute incriminer, comme l’historiographie ancienne le faisait volontiers, le caractère du roi et ses compétences ou qualités personnelles. On peut également voir combien la personnalité de Louis XV s’exprime dans les difficultés et les impossibilités de son métier de roi. Mais il est une autre raison possible à son type d’itinérance : l’influence que peut avoir l’aristocratie sur un roi qui se veut aussi en symbiose avec elle et avec son siècle ; en effet, selon Mathieu Marraud, « l’idéal aristocratique repose sur l’éparpillement domiciliaire74 ». Louis XV est ainsi personnellement partagé entre le modèle de Louis XIV, pesant mais toujours réactivé par la logique de l’absolutisme au pouvoir, et les exigences et les tendances de la société d’Ancien Régime et du xviiie siècle. Héritant des échecs de son prédécesseur et dans une nouvelle situation de crise, Louis XVI tentera une autre réponse qui correspond aussi à son propre caractère : la mobilité minimale.
Notes de bas de page
1Sur ce célèbre « gouvernement par conseils », voir Dupilet Alexandre, La Régence absolue, Seyssel, Champ Vallon, 2011, p. 15-20.
2Antoine Michel, Louis XV, Paris, Hachette, 2e éd., 1997, p. 190.
3Ils l’ont fait le plus souvent de façon inconsciente, puisque cette thématique du déplacement ne constituait pas un véritable sujet d’analyse en histoire jusqu’à l’époque récente de la mondialisation et des circulations.
4Voir la contribution de Pauline Lemaigre-Gaffier : « Mobilités et “voyages” du roi de France à l’époque de la monarchie administrative (xviie-xviiie siècle) ». Cet article est remarquable aussi pour sa bibliographie vaste et systématique à laquelle nous renvoyons pour situer le cadre chronologique et spatial précis.
5Ce sera évidemment le cas à la suite de l’autre grand déménagement de Versailles pour Paris, celui d’octobre 1789, qui se traduit par l’enfermement de Louis XVI dans Paris. À l’évidence, le contexte révolutionnaire et le bouleversement politique et institutionnel jouent un rôle majeur, mais n’interdisent pas une comparaison avec le comportement de la monarchie durant l’Ancien Régime ; au contraire, les événements de 1789 permettent de souligner une fois de plus le rôle essentiel des rapports entre le roi et Paris, la cour et la Ville.
6La tradition historiographique classique en jugea ainsi souvent : dans son manuel d’histoire moderne, André Corvisier intitula le chapitre portant sur la période 1718-1723 « Le retour au régime de Louis XIV », faisant implicitement rimer ce même régime avec l’autorité de l’État (Corvisier André, Précis d’histoire moderne, Paris, Presses universitaires de France, 1971, p. 348).
7« Toute la famille royale est dispersée comme une volée d’étourneaux » dans Paris, comme le note la Princesse Palatine qui fut amenée dans la capitale avec sa belle-fille la duchesse d’Orléans dès le 9 septembre (lettre du 10 septembre 1715, dans Goudeket Maurice [éd.], Lettres de la Princesse Palatine, Paris, Club français du livre, réimpr. 1964).
8À partir du début des années 1710, le Régent fut réputé empoisonneur des descendants de Louis XIV dont il était, de plus (ou ainsi), devenu le potentiel héritier… Sur les oppositions entre Orléans et Villeroy voir Antoine Michel, Louis XV, op. cit., p. 112-116 ; et sur les liens et relations entre Louis XV et le Régent, ibid., p. 38, ainsi que mon livre Paris ou Versailles ? La monarchie absolue entre deux capitales (1715-1723), Paris, Comité des travaux historiques et scientifiques, 2014, notamment p. 148.
9Sur cette incompatibilité supposée par l’historiographie entre absolutisme et Régence, voir ma thèse de doctorat : La monarchie absolue entre deux âges : épreuves, expériences et réalisations de la Régence (1715-1723), université de Rouen, 2007, notamment le chap. 3 : « L’historiographie sans les Régences ? »
10Faction de la cour des années 1700 qui rassemble les fidèles au modèle louisquatorzien, dont le chef serait le duc du Maine vers 1714-1715, grâce à l’influence souterraine de Mme de Maintenon. La rupture affichée concerne et le gouvernement et la cour, comme le traduit cette réflexion du comte de Bolingbroke, homme politique anglais de premier plan et figure centrale de l’opposition Stuart, alors réfugié en France, pour expliquer ses difficultés à approcher la nouvelle organisation de la Régence à ses débuts parisiens : « le nouveau gouvernement de France fut pour moi un pays étranger, dont je connaissais peu les chemins. La plupart des visages étaient nouveaux pour moi, et tout jusqu’au langage était bien changé. De ceux qui avaient eu du pouvoir sous le précédent règne, la plupart furent déplacés… » (Mémoires secrètes de Mylord Bolingbroke, sur les affaires d’Angleterre…, deuxième partie, trad., Londres, sans édition, 1754, p. 1).
11Bibliothèque nationale de France, Qb1 M95254.
12Il faut se rappeler que Philippe d’Orléans se trouve alors dans une situation ambiguë : par ses droits de naissance, il est l’héritier de la régence et de la monarchie absolutiste que Louis XIV finit par lui confier (et il est même l’héritier direct du petit Louis XV si celui-ci venait à décéder) ; mais par son positionnement politique à la fin du règne de Louis XIV, il est aussi et surtout vu comme le représentant de l’opposition aristocratique et de leurs thèses anti-absolutistes (d’où la tentative menée par Louis XIV de lui refuser le titre et les pouvoirs de Régent).
13Ces traits comptent parmi les principaux arguments de ce que Bernard Hours a dénommé la thématique du déclin du xviiie siècle (Hours Bernard, Louis XV et sa cour. Le roi, l’étiquette et le courtisan, Paris, Presses universitaires de France, 2002, p. 35).
14Cela se marque dès le retour en 1722 : les plans de réinstallation dans le château montrent que l’on y fait une plus grande place aux bureaux aux dépens de l’habitat par rapport à l’état de 1714.
15Cette lecture était encore prédominante dans les conceptions de l’historiographie de la seconde moitié du xxe siècle, ainsi dans la biographie de Louis XV de Michel Antoine, pourtant très empathique, qui conclut son évocation de l’itinérance de ce roi par cette interrogation dubitative : « Comment, dans ces conditions de dispersion, Louis XV a-t-il fait face à ses devoirs de souverain ? » (Antoine Michel, Louis XV, op. cit., p. 444).
16Nous recoupons bien, de la sorte, les considérations plus générales de Pauline Lemaigre-Gaffier dans sa contribution voisine lorsqu’elle relève « les limites de l’application du concept de “sédentarisation” aux souverains de la monarchie dite administrative ».
17Ou la norme, puisque les siècles suivants ont transformé ce modèle en norme. À son propos, Bernard Hours emploie la belle expression de « statue du commandeur » pour caractériser l’attitude du xviiie siècle à son égard (Hours Bernard, Louis XV et sa cour, op. cit., p. 122).
18Ainsi que l’a montré pour la doctrine absolutiste Antoine Michel, Le Conseil du roi sous le règne de Louis XV, Genève, Droz, 1970, p. 33.
19Notamment dans Hours Bernard, Louis XV et sa cour, op. cit.
20C’est encore le cas de Maroteaux Vincent, Versailles, le Roi et son Domaine, Paris, Picard, 2000, qui ne considère cette période que comme « un court intermède » (p. 129) sans aucun intérêt et ne nécessitant aucune explication.
21Telle est encore l’optique d’Emmanuel Le Roy Ladurie qui qualifie la Régence de « post-cour » et entreprend une histoire très parisienne de la période dans la seconde partie de son Saint-Simon ou le système de cour, Paris, Fayard, 1997, p. 43, réservant alors ce système au règne de Louis XIV.
22Le Roy Ladurie Emmanuel, Saint-Simon, op. cit.
23Béguin Katia, Les princes de Condé. Rebelles, courtisans et mécènes dans la France du Grand Siècle, avant-propos de Daniel Roche, Seyssel, Champ Vallon, coll. « Époques », 1999.
24Cette mode apparaît également chez le duc de Bourbon-Condé qui, comme les Maine à Sceaux, semble peu goûter la vie de cour dans ses résidences parisiennes et préférer celle de Chantilly.
25Cette réflexion sémantique ne concerne, pour l’essentiel, que le registre de vocabulaire analytique des historiens et non le vocabulaire de la mobilité de l’Ancien Régime, qui, comme le montre l’étude plus synthétique de Pauline Lemaigre-Gaffier, apparaît plus pauvre, se limitant souvent au terme « voyage » (voir partie III de l’article précité).
26Pauline Lemaigre-Gaffier en cite justement plusieurs (op. cit.), ainsi Mazingarbe Karima, L’itinéraire de Louis XVI (mai 1774-juin 1791), 2 vol., mémoire de master 2 sous la direction de Mireille Touzery, université Paris-Est-Créteil, 2015.
27Cette interprétation sous-tend par exemple le portrait de Louis XV gouvernant par lui-même (à la mort de Fleury) qu’Hubert Méthivier dessine en 1966 dans le respect de la tradition historiographique. Voir Méthivier Hubert, Le siècle de Louis XIV, Paris, Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? » no 1229, 1966, p. 52.
28Dans les années 1970 cette conception a trouvé une expression privilégiée et symbolique dans l’ouvrage de Bouchard Gérard, Le village immobile, Paris, Plon, 1971, même s’il ne concerne pas le monde curial. Voir également Roche Daniel, Humeurs vagabondes : de la circulation des hommes et de l’utilité des voyages, Paris, Fayard, 2003 ; et plus récemment id., Les circulations dans l’Europe moderne xviie-xviiie siècles, Paris, Fayard, 2011. Voir aussi Beaurepaire Pierre-Yves et Pourchasse Pierrick, Les circulations en Europe, 1680-1780, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2010.
29Solnon Jean-François, La cour de France, Paris, Fayard, 1987.
30Schaub Jean-Frédéric, La France espagnole. Les racines hispaniques de l’absolutisme français, Paris, Seuil, 2003.
31Sabatier Gérard et Torrione Margarita (dir.), Louis XIV espagnol ? Madrid et Versailles, images et modèles, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 2009.
32Grell Chantal et Malektte Klaus (éd.), Hofgesellschaft und Höflinge an europäischen Fürstenhöfen in der Frühen Neuzeit (15. -18. Jh.). Société de cour et courtisans dans l’Europe de l’époque moderne (xve-xviiie siècle), Münster/Londres, Lit, 2001.
33Bély Lucien, La société des princes, xviie-xviiie siècle, Paris, Fayard, 1999.
34Voir notamment Espagne Michel, « La notion de transfert culturel », Revue Sciences-Lettres, no 1, 2013. À consulter sur [http://rsl.revues.org/219].
35Il s’agit d’un triomphe dans le sens où, après 1722, la monarchie française est à Versailles et nulle part ailleurs.
36Lorieux Denis, Saint-Simon, 1675-1755, Paris, Perrin, 2001, p. 208, nous retrace ainsi leurs mouvements pour l’année 1711 : « Versailles fut délaissée plus de cinq mois ».
37Voir la partie III de la contribution de Pauline Lemaigre-Gaffier qui traite de ce sujet.
38D’où la cohue remarquée des moyens de transport au château et dans ses alentours.
39Par exemple avec l’essor de la musique (que ce soit son écoute ou même sa pratique) ou du jeu. Voir Pons Bruno, De Paris à Versailles, 1699-1736. Les sculpteurs ornemanistes parisiens et l’art décoratif des Bâtiments du Roi, Strasbourg, Association des publications près les Universités de Strasbourg, 1986.
40On trouvera sur ce point des éléments chez Himelfarb Hélène, « Signes de la damnation : le réquisitoire de Saint-Simon contre Versailles », in Guichardet Jeannine (dir.), Errances et parcours parisiens de Rutebeuf à Crevel, Paris, université Paris III, 1986, p. 33-57 ; également dans les travaux du spécialiste de la Régence Jean Meyer, pour un déménagement qu’il définit comme le « symbole du nouveau régime », en rupture volontaire et affirmée avec le comportement et les actes de Louis XIV (« Philippe d’Orléans, Régent de France », L’Histoire, no 7, 1978, p. 13). Dans son plus récent Louis XV ou le scepticisme politique, Paris, Sicre Éditions, Paris, 2003, p. 21-24, il reprend cette idée d’un « déménagement symbolique » en le précisant : « quitter Versailles était signifier que le Grand Roi était mort, et avec lui une certaine politique ».
41Le premier volet cherche à répondre à l’urgence financière d’une monarchie en banqueroute, en profitant du statut de minorité du roi et donc d’une cour très réduite ; le second est, au contraire, la traduction spatiale de l’ouverture du gouvernement à la participation des élites, notamment avec la polysynodie.
42L’exercice gouvernemental se localise de plus en plus à Paris. Le roi est le dernier à rallier la capitale le 31 décembre 1715.
43Il semble même que le petit Louis ne découcha jamais du palais, sauf pour le Louvre voisin durant les trois semaines de réfection des toitures des Tuileries avant les fêtes données à Chantilly par le duc de Bourbon en 1721.
44Avant tout la chasse (naturellement impossible à organiser dans Paris) et la mode des folies (qui correspond ainsi nettement à une manifestation de résistance à une civilisation de plus en plus urbanisée).
45Essentiellement des exercices militaires qui demandent eux aussi de disposer d’un cadre rural.
46En empruntant de façon explicite à Duma Jean, Les Bourbon-Penthièvre (1678-1793). Une nébuleuse aristocratique au xviiie siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1995, cette dénomination qu’il applique aux Bourbons-Penthièvre semi-princes et hommes d’État, et semi-aristocrates. Il faut rappeler aussi qu’il n’existe pas encore d’immeubles ministériels ou administratifs à cette époque (selon les études de Natacha Coquery, en particulier L’hôtel aristocratique. Le marché du luxe à Paris au xviiie siècle, Paris, Publications de la Sorbonne, 1998, le travail d’État est accompli dans le cadre domestique).
47Antoine Michel, Louis XV, op. cit., p. 38-44.
48Favier Thierry, « Louis XV parisien : un aspect de la musique religieuse sous la Régence », in Mortier Roland et Hasquin Hervé (éd.), Topographie du plaisir sous la Régence offerte à Maurice Barthélemy, Bruxelles, Éditions de l’université de Bruxelles, coll. « Études sur le xviiie siècle », no 26, 1998, p. 27-50, en particulier p. 28.
49Allée tracée récemment à l’extrémité occidentale des jardins des Tuileries et lieu de promenade alors à la mode.
50Dais au-dessus de son fauteuil dans les salles publiques, cymbales et orchestre, dames de compagnie et garde personnelle, etc., la duchesse gagna de nouvelles positions ou distinctions que Louis XIV avait souvent refusées aux Orléans, parce que la plupart constituent des attributs régaliens.
51Voir ma thèse, La monarchie absolue entre deux âges, op. cit., p. 22-205.
52Voir Lemarchand Laurent, Paris ou Versailles ?, op. cit., p. 122-126.
53Pour contrer une Fronde qui se ferait contre le gouvernement exclusif et ségrégatif de la part du roi.
54Pour résumer ici de manière éclairante mais simpliste des considérations sur les conséquences de ce qu’on doit appeler le processus de développement de l’absolutisme, disons qu’en 1648-1652 (et pendant la minorité de Louis XIV), la régence se trouve dans une phase d’affirmation de l’absolutisme, en face de concurrents politiques qui refusent ou s’opposent même à ces réaménagements du pouvoir au profit premier du roi ; et qu’en 1715-1723, la Régence se trouve en face d’élites à qui elle offre une participation plus grande au gouvernement.
55Les pages que Jean-Christian Petitfils dédie au « roi chasse » dans sa récente biographie de Louis XV se font encore l’écho de cette condamnation de ce roi pour son excessive mobilité au regard du modèle louisquatorzien normatif, depuis le xviiie siècle : « La chasse ! Le démon de la chasse ! Une vraie folie, à laquelle s’adonnait Louis XV à corps perdu, avec une rage toute juvénile, dérivatif à sa mélancolie chronique, comme s’il voulait consumer en un jour son ardeur de vivre. Même Fleury n’arrivait pas à le raisonner. […] Rien qui rappelât en tout cas les passions cynégétiques d’un Louis XIV, voire d’un Louis XIII, pourtant grands chasseurs devant l’éternel » (Petitfils Jean-Christian, Louis XV, Paris, Perrin, 2014, p. 420).
56La décision du retour avait été énoncée depuis des semaines par les plus hauts dirigeants du gouvernement, mais son exécution avait été remise à plusieurs reprises.
57Philippe d’Orléans, essoufflé, doit se faire prêter une chemise de rechange car ses affaires ne sont pas encore arrivées. De même, dans les semaines suivantes, la correspondance de Dubois (AN, Archives de la Maison de France – Fonds Dreux, Papiers de Dubois : 145 AP 1) montre qu’il attend toujours la majeure partie de ses documents de travail ministériel.
58La contribution de Pauline Lemaigre-Gaffier confirme en partie cette évolution.
59J. Levron a calculé que, durant l’année 1725, Louis XV s’est plus déplacé que Louis XIV au long des années 1680. Il ne réside que 131 jours à Versailles en 1725 (Levron Jacques, La vie quotidienne à la cour de Versailles aux xviie et xviiie siècles, Paris, Hachette, 1972, p. 185).
60Michel Antoine rapporte une anecdote tout à fait révélatrice de cette condamnation : « Entre 1728 et 1733, ces virées de Louis XV hors du château de Versailles furent incessantes et Narbonne, commissaire de police de Versailles, a calculé alors que, certaines années, le Roi n’y avait guère dormi plus de cent nuits. Le cardinal de Fleury y mit discrètement bon ordre, et, à partir de 1734, ces “découchers” furent en moyenne deux fois moins nombreux » (Antoine Michel, Louis XV, op. cit., p. 444). Comme nous allons le voir, l’itinérance du roi perturbe la vie de cour et la tenue du gouvernement alors qu’elle y participait sous Louis XIV.
61D’où le fait que le déménagement ne pouvait avoir pour destination que Versailles et non un autre château royal tel Fontainebleau.
62On peut rappeler avec Gérard Sabatier que Louis XIV est quasiment le seul à comprendre le sens (dans tous les sens du terme) de cet espace et de ces décors comme de leur agencement (Sabatier Gérard, Versailles ou la figure du roi, Paris, Albin Michel, 1999, p. 538).
63Voir notamment la dernière partie : « Paris-Versailles : le strict retour à l’absolutisme de Louis XIV ? », in Lemarchand Laurent, Paris ou Versailles ?, op. cit., p. 249-330.
64Hours Bernard, Louis XV et sa cour, op. cit., p. 26 ; Solnon Jean-François, La cour de France, op. cit., p. 423 : « en mars 1723, les observateurs jugent ses décisions en matière d’entrées comme “une action de majorité” (M. Marais) ».
65Newton William Ritchey, L’espace du roi. La cour de France au château de Versailles, 1682-1789, trad., Paris, Fayard, 1999, p. 28.
66AD 36, fonds Chabillan, microfilm 297, Mémoire Le Dran. Voir Himelfarb Hélène, « Versailles, fonctions et légendes », in Nora Pierre (dir.), Les lieux de mémoires, t. II : La nation, Paris, Gallimard, 1986, p. 235-292, en particulier p. 265.
67Les correspondants de la marquise de Balleroy, lettre du 11 janvier 1724. Il ne s’agit pas cependant, d’un phénomène seulement conjoncturel : William R. Newton insiste sur l’importance croissante de la famille royale dans le Versailles du xviiie siècle (Newton William Ritchey, L’espace du roi, op. cit., p. 26-30), et Mathieu Marraud lui fait écho en constatant le poids nouveau des maisons princières à cette époque (Marraud Mathieu, La noblesse de Paris au xviiie siècle, Paris, Seuil, 2000, p. 240-244).
68D’après la comtesse de Genlis (Dictionnaire critique et raisonné des étiquettes de la cour, t. 2, Paris, Mongie, 1818, p. 251), au milieu du xviiie siècle encore, « on les consultait sur l’étiquette, sur les usages ; leur suffrage était le succès le plus désirable pour tous ceux qui débutaient dans le monde ». Sur ces questions de rang et d’étiquette, on peut se référer au dernier livre de Cosandey Fanny, Le rang. Préséances et hiérarchies dans la France d’Ancien Régime, Paris, Gallimard, coll. « Bibliothèque des Histoires », 2016.
69Évoquons un contre-exemple dans la Maison d’Orléans, toutefois assez rare et dont les termes du récit de Buvat soulignent le caractère inhabituel : « le 20 [septembre 1723], M. Lepeletier de la Houssaye, chancelier de M. le duc d’Orléans, mourut d’une hydropisie de poitrine, et comme M. d’Argenson, lieutenant général de police et client du duc, travaillait avec ce prince dans le moment où le fils du défunt vint lui en apprendre la nouvelle, Son Altesse Royale donna aussitôt la charge à M. d’Argenson, au préjudice du fils du défunt qui croyait en avoir la survivance. Il aurait pu l’obtenir s’il avait attendu le départ de M. d’Argenson » (Buvat Jean, Gazette de la Régence, 1720-1723, éd. Émile Campardon, Paris, H. Plon, 1865, t. 2, p. 455).
70Hours Bernard, Louis XV et sa cour, op. cit., p. 166-168 (Qui est maître de la cour ?). Citons notamment : « le service aulique n’échappait pas plus que les autres domaines de délégation de l’autorité monarchique aux prétentions de la noblesse à en accaparer le contrôle. Bien au contraire, c’est peut-être là, à Versailles dont on a si volontiers fait le symbole même de l’absolutisme, que le roi s’est paradoxalement le plus étroitement enchaîné à ceux qui le servaient ».
71Ibid., p. 77.
72Maral Alexandre, Le roi, la cour et Versailles. Le coup d’éclat permanent 1682-1789, Paris, Perrin, 2013, p. 242.
73Ibid., p. 273.
74Marraud Mathieu, La noblesse de Paris, op. cit., p. 94.
Auteur
-
Laurent Lemarchand
Maître de conférences en histoire moderne à l’université de Rouen, EA 3831 – GRHIS (Groupe de recherche d’histoire)
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