Gouverner en Italie, gouverner l’Italie
Les voyages de Charles Quint dans la péninsule Italienne (1529-1543)
p. 397-417
Résumés
Au sein de l’empire de Charles Quint, l’Italie occupe une place singulière, qui fait de chacun des déplacements de l’Empereur dans la péninsule un laboratoire du nomadisme politique. Tour à tour souverain, suzerain ou simple allié des territoires qu’il traverse, Charles règle les affaires courantes et exceptionnelles qui l’appellent en Italie tout en réussissant le tour de force d’imposer à chacun de ces États, qui lui sont tous mais inégalement redevables, une idéologie impériale romanisée. Le voyage impérial devient ainsi le vecteur le plus puissant de l’affirmation d’un paradoxe : l’impossible unité politique de l’empire de Charles Quint.
Italy occupies such a special place within the empire of Charles V, that each of his expeditions to the peninsula represent a fascinating case in point in political nomadism. Sovereign, overlord or ally of the many countries he traverses, not only does Charles resolve both the common and extra-ordinary affairs of state that bring him to Italy, at the same time, he also succeeds in imposing upon these states, who are all to some extent indebted to him, a romanized imperial ideology. The imperial expedition becomes the most powerful vehicle for the assertion of a paradox: the impossible political unity of the Empire of Charles V.
Texte intégral
Introduction
1Dans son fameux discours d’abdication en 1556, Charles Quint rappelait qu’au cours de son long règne d’empereur, inauguré en 1519, il lui avait fallu inventer des solutions inédites afin d’être présent partout à la fois, dans des territoires éloignés et le plus souvent en concurrence les uns avec les autres :
« Qu’il y avait trente-six ans qu’il plut à Dieu que l’empereur son grand-père finit ses jours ; que lorsqu’il sollicita l’élection de l’Empire, non par ambition d’avoir plus de seigneuries, mais pour le bien de plusieurs de ses royaumes et pays et principalement de ceux de par-deçà. Que pour le même effet [depuis ce temps-là] il avait fait en iceux plusieurs voyages, neuf en Allemagne, six en Espagne, sept en Italie, dix par-deçà [en Flandre], quatre en France tant en paix que en guerre, deux en Angleterre et deux en Afrique, qui font ensemble quarante, qu’il avait faits dans toutes ces provinces, [sans compter] les visites faites dans d’autres royaumes, pays et îles, [souvent au nombre de] deux ou trois fois1… »
2Le nomadisme impérial, qui permettait au souverain – incarnant le pouvoir monarchique en Espagne comme dans ses autres possessions, aux quatre coins de l’Europe et de l’Atlantique – de se rendre compte de la situation de ses États mais aussi de régler les problèmes les plus urgents, s’imposa en effet comme une nécessité absolue. Il ne s’agissait pas d’une nouveauté en soi : tant les Valois du xve et du début du xvie siècle que ses prédécesseurs sur le trône impérial, comme son grand-père Maximilien Ier, pratiquaient ce mode de gouvernement par le déplacement, ou bien poussés par la conjoncture, ou bien faisant du nomadisme une manière de gérer des espaces de plus en plus éclatés marqués au coin de l’hétérogénéité politique, culturelle puis religieuse dans le cas de l’Empire ou de la France. C’est ainsi que Charles Quint passa la plus grande partie de son règne à se déplacer à travers ses immenses territoires (mise à part l’Amérique où le voyage était trop risqué) afin de se montrer à ses peuples, mais aussi à ceux, nombreux, qui lui devaient fidélité2.
3En Italie, Charles se présente à ses peuples au moment où les guerres enclenchées en 1494 par la « descente » dans la péninsule de Charles VIII s’apaisent, grâce à la série de victoires qu’il remporte sur François Ier à partir de 1525, et grâce au ralliement progressif mais incontestable de l’ensemble des États italiens au parti impérial. Si tous les États qu’il traverse au cours de ses voyages italiens, qui s’échelonnent de 1529 à 1543, lui sont désormais acquis, il entretient néanmoins avec eux des rapports bien différents : il est souverain dans les possessions espagnoles puis dans le Milanais (à partir de 1535), suzerain des territoires de l’Italie impériale (centre et nord de la péninsule), et allié de plus ou moins longue date d’autres territoires non moins importants comme la papauté ou la République de Venise.
4L’enjeu de cette étude est de tenter de comprendre les caractéristiques du gouvernement espagnol ou impérial au cours des déplacements de Charles Quint dans la péninsule Italienne, en tentant de relever les spécificités de l’action politique de l’empereur selon les territoires qu’il traverse, mais aussi de saisir le trait d’union de cette action dans une Italie désormais largement pacifiée mais qu’il convient de maintenir dans l’orbite espagnole.
L’Italie dans l’empire de Charles Quint (1529-1543)
5L’héritage européen des Rois catholiques comprend les royaumes d’Espagne ainsi que ce que l’on appelle communément « les Italies ». Malgré les tentatives d’apaisement et la relative simplification de la carte péninsulaire dans la seconde moitié du xve siècle, dans la foulée de la paix de Lodi (1454), l’Italie demeure un ensemble morcelé (fig. 1). La « descente » de Charles VIII puis les conquêtes de Louis XII et de François Ier contribuent à maintenir cet espace politique dans un état de guerre endémique. Lorsqu’en 1516 Charles accède au trône d’Espagne, il hérite des terres dépendant du royaume d’Aragon : la Sardaigne, la Sicile et le royaume de Naples. Les deux premiers territoires ne font pas l’objet de revendications de la part des Français, tandis que le royaume de Naples demeure jusqu’en 1530 une source de conflits entre Valois et Habsbourg. En outre le roi d’Espagne doit obtenir du pape l’investiture pour le Regno, fief pontifical, et lui verser le palefroi, un impôt symbolique de cette reconnaissance.
6Mais depuis qu’il a été élu à la tête du Saint-Empire romain germanique en 1519, Charles Quint peut se prétendre le suzerain de tout un ensemble de territoires d’Italie centrale et septentrionale, vestiges du « Royaume d’Italie » médiéval. Celui-ci comprend les républiques de Florence, Sienne, Lucques et Gênes, des seigneuries de taille importante (duché de Milan, duché de Savoie) ou plus restreinte (marquisat du Montferrat, marquisat puis duché de Mantoue, duché de Modène et Reggio…). Quelques territoires sont néanmoins des fiefs pontificaux, comme le duché de Ferrare. Ainsi, en Italie, toute terre, à l’exception de Venise, est soumise au pape ou à l’empereur, soit l’une des deux puissances à prétention universelle. L’Empire conserve des droits concrets en Italie du Nord : toute investiture, élévation statutaire, confirmation de privilèges, qui sont autant de sources de légitimité pour les seigneurs ou les dirigeants italiens, doit obtenir l’approbation impériale ; l’empereur peut aussi, en cas de besoin, lever dans ces fiefs des contributions militaires, voire financières3.
Figure 1. – Carte politique de l’Italie au temps de Charles Quint.

7Les guerres d’Italie vont asseoir la domination espagnole puis habsbourgeoise sur la péninsule. Les victoires remportées par Charles Quint au cours des années 1520 rattachent pour plus de deux siècles le royaume de Naples à l’Espagne : à partir du traité de Cambrai en 1529, François Ier abandonne ses revendications sur le Regno. Le Milanais demeure néanmoins un espace âprement disputé jusqu’à la paix du Cateau-Cambrésis (1559), même si dans les faits, la mort sans héritier du dernier Sforza en 1535 et la dévolution du duché de Milan à Charles Quint règlent un temps la question. Ainsi, en 1543 lors de son dernier voyage en Italie, ce dernier peut se prévaloir soit de la souveraineté pleine et entière sur tout un ensemble de territoires (Sicile, Sardaigne, Naples, Milan) soit de la suzeraineté impériale (tout le reste des États italiens à l’exception des États pontificaux, de Ferrare, et enfin de Venise qui avait acheté à l’empereur la reconnaissance de ses conquêtes de Terre Ferme en 1523).
8Charles Quint va « se saisir de l’Italie par les deux bouts4 », et c’est tantôt par les territoires méridionaux, tantôt par l’Italie du Nord que l’empereur choisit d’entrer dans la péninsule au cours de ses diverses pérégrinations. Le maître des lieux est voué à une errance permanente, et ce à toutes les échelles de son empire : pour se déplacer d’un territoire à l’autre en Europe, voire en Afrique du Nord, du fait de l’étendue et de la dispersion extrême des États qui composent son empire, mais aussi au sein d’espaces particuliers, comme la péninsule Ibérique ou la péninsule Italienne, sans parler de ses incessantes pérégrinations à l’intérieur du Saint-Empire. Si l’espace est « l’ennemi numéro un » en Méditerranée pour reprendre l’expression de Fernand Braudel, il n’en reste pas moins que Charles doit le dompter et la mer est un secteur vital de communication entre l’Espagne et l’Italie, tant du point de vue commercial que du point de vue militaire. L’empereur dispose ainsi de deux itinéraires pour se rendre en Italie. Le premier consiste à rejoindre Gênes depuis Barcelone, en suivant la route maritime la plus courte grâce aux galères d’Andrea Doria, l’homme fort de la république de Gênes et grand amiral impérial. Le second peut être rallié par le sud et les possessions méridionales. Le Milanais, coupé du reste des terres espagnoles ou impériales, va donc faire l’objet d’une attention toute particulière à partir des années 1530 et les voies de communication vont se voir renforcées et fortifiées entre Gênes et Milan, puis entre Milan et l’Autriche.
9Du point de vue du contexte politique et militaire, les voyages de Charles Quint en Italie débutent à la fin de la décennie 1520, déterminante dans le conflit entre Valois et Habsbourg. Ce n’est qu’après l’humiliante défaite de François Ier à Pavie en 1525 suivie de son emprisonnement à Madrid, après le sac de Rome par les troupes impériales en 1527, et après les différentes paix conclues à l’été 1529 (paix de Cambrai avec François Ier, paix de Barcelone avec Clément VII) que Charles Quint décide de se rendre pour la première fois de sa vie dans la péninsule Italienne. Il y entre en vainqueur, en pacificateur, et dans l’espoir de recevoir enfin la couronne impériale des mains du pape, ce qui sera chose faite fin février 1530 à Bologne. Ce long hiver passé dans la ville émilienne, terre de l’Église, est en outre l’occasion pour Charles d’instaurer la pax imperialis dans la péninsule en rappelant aux souverains italiens qu’ils sont ses obligés. Au cours de tous les voyages suivants, Charles Quint traverse des États dirigés par des souverains qui entretiennent des liens certes variés avec l’Espagne et l’Empire (non seulement comme idée mais aussi comme construction politique), mais qui tous, à des degrés divers, lui sont soumis ou du moins redevables, y compris les pontifes qu’il va être amené à rencontrer, c’est-à-dire Clément VII et Paul III. Lorsqu’il se rend dans des États italiens, Charles Quint est donc confronté à des situations politiques variées, reflets d’un morcellement hérité de l’histoire péninsulaire, que les guerres d’Italie et la paix de Cambrai n’ont qu’en partie contribué à atténuer. L’empereur, pour sa part, traverse des États qui sont ses possessions, ses vassaux ou ses alliés. Dans chaque cas, le lien qui unit ces entités politiques, ces dynasties ou ces républiques à l’Empire est connu de tous ainsi que les enjeux qui en découlent5.
10Il ne faut jamais oublier de replacer ces voyages impériaux sur l’échelle européenne : jamais ces voyages – à l’exception peut-être du couronnement de Bologne – n’ont été organisés afin de rendre directement visite aux souverains italiens, même si chaque voyage est l’occasion de rencontrer le pape. À Milan, à Gênes, à Mantoue, à Florence, à Sienne, et même à Rome, Charles vient d’ailleurs, et se rend ailleurs : en général en Allemagne ou en Afrique du Nord, et l’Italie représente un trait d’union géographique. Les affaires politiques et religieuses (le concile, les protestants, les Turcs) sont à l’origine des déplacements de l’empereur, et bien plus urgentes que les alliances avec les petits États italiens, dans leur immense majorité désormais soumis à la puissance impériale à partir de 15306. Et lorsque Charles Quint ne se rend qu’en Italie (en 1532-1533 et en 1543) c’est pour rencontrer le souverain pontife et parler concile ou croisade.
Les voyages de l’empereur
11Le premier voyage de Charles Quint en Italie est la conséquence et l’aboutissement d’une décennie de conflits avec François Ier, dont les enjeux dépassent le cadre strict de la péninsule mais où les affrontements se sont cristallisés (fig. 2). Symboliquement aussi, le voyage de 1529-1530 et le séjour bolonais de Charles Quint font suite à l’humiliation subie par le roi de France à Pavie en 1525 mais aussi au sac de Rome (mai 1527), événement majeur qui a justifié la tenue du couronnement impérial dans la ville émilienne. Si la paix générale a pu être conclue d’une part à Barcelone – où le pape et l’empereur se réconcilient – et d’autre part à Cambrai où est signée la « Paix des Dames » (3 août 1529) grâce à l’intervention de la mère du roi de France et de la tante de Charles Quint, demeurent un certain nombre de points épineux qui vont justifier la présence physique de l’empereur sur le sol italien. L’empereur souhaite enfin être couronné des mains du pape, ce que Clément VII ne peut plus lui refuser. Après cela seulement, il pourra prendre la route de l’Allemagne où les problèmes luthériens l’appellent urgemment. Ce premier voyage italien, qui doit durer près de neuf mois (de fin juillet 1529 à fin avril 1530), est longuement préparé, pendant près d’un an ; le 3 mars 1529 l’empereur rédige son deuxième testament dans cette perspective7. Ce voyage va également être mis à profit par Charles Quint pour régler un certain nombre de sujets, mineurs à l’échelle de son empire, mais capitaux pour les États dépendant du Saint-Empire ou de l’Espagne, seule garante désormais du maintien de la paix en Italie. La pax imperialis imposée à Bologne durant l’hiver 1529-1530 assoit la domination habsbourgeoise en parachevant le ralliement des princes italiens dont certains, au cours de la décennie précédente, balançaient encore entre l’alliance impériale et l’alliance française. Charles Quint quitte l’Espagne par voie de mer le 28 juillet 1529, après avoir confié la régence à l’impératrice Isabelle de Portugal, pour d’abord gagner Gênes sur les galères d’Andrea Doria, au service de l’Espagne depuis 1528. Après un séjour de deux semaines à Gênes consacré à la réception d’ambassadeurs (notamment florentins) et aux festivités organisées par la seigneurie génoise, l’empereur se dirige vers Plaisance, alors terre de l’Église, et y demeure près d’un mois et demi avant de prendre la route de Bologne en passant par la ville de Parme (elle aussi terre pontificale) puis par les États d’Alphonse d’Este qui dépendent de l’Empire, à savoir Modène et Reggio. Après s’être arrêté pour dormir dans un monastère près de Bologne, Charles Quint fait son entrée dans la ville pontificale le 5 novembre 1529 à la tête d’une puissante armée. Il y est accueilli par vingt-cinq cardinaux, puis conduit en l’église San Petronio où l’attend Clément VII. Pendant plusieurs mois, l’empereur négocie les questions encore en suspens : le concile, la croisade contre les Turcs, le sort de Florence mais aussi celui du duché de Milan, qui est restitué à Francesco Sforza à la condition de sa soumission à l’empereur. Après avoir envisagé de se diriger vers Rome, l’option est abandonnée : la ville ne s’est pas remise du sac et l’empereur entend repartir rapidement vers l’Allemagne. Ce n’est que les 22 et 24 février 1530 que Charles Quint est ceint respectivement de la couronne de fer des rois lombards puis de la couronne impériale à Bologne8. Le 22 mars 1530 l’empereur reprend la route en direction du Tyrol et, au-delà, de l’Allemagne, en passant par Mantoue (4-20 avril), où le marquis Frédéric II Gonzaga est élevé à la dignité ducale.
Figure 2. – Itinéraire des voyages de Charles Quint en Italie.

12Deux ans et demi plus tard le second séjour italien de Charles, beaucoup plus bref, prend également la forme d’une pérégrination qui suit le même itinéraire européen mais en sens inverse. Charles Quint vient d’Autriche où il a participé aux combats contre les Turcs en soutien à son frère Ferdinand, et repart de Gênes vers l’Espagne, après avoir rencontré le pape à Bologne durant l’hiver 1532-1533 afin, là encore, de traiter des affaires religieuses et politiques, à une époque où Charles Quint et Ferdinand se préparent à de violents affrontements contre les luthériens en Allemagne. Une ligue y est de nouveau formée entre l’empereur, le pape et un certain nombre de souverains italiens. En mars 1533 Charles prend le chemin de Gênes, non sans s’arrêter en Lombardie : il souhaite voir Pavie et les lieux où François Ier a été capturé au cours de la bataille de 1525, puis il fait une entrée triomphale à Milan sur les terres de Francesco Sforza, et repart à Barcelone depuis le port de Gênes.
13Le troisième voyage de Charles Quint, le plus long de tous, est placé sous les couleurs de la croisade et des symboles de l’Empire romain. En 1534 le corsaire barbaresque Barberousse, grand amiral de Soliman le Magnifique, s’était emparé de Tunis dont le roi entretenait de bons rapports avec Charles Quint. Celui-ci, à la fois soucieux de libérer cette zone d’Afrique du Nord de l’influence turque et de se distinguer enfin sur un champ de bataille, monte une grande expédition couronnée de succès en juillet 1535. Nouveau Scipion et nouveau Charlemagne, l’empereur décide de rentrer de sa croisade par les possessions italiennes de la couronne espagnole. La « remontée » de la péninsule donne lieu à une série d’entrées triomphales : en Sicile d’abord (août-novembre 1535), puis dans le royaume de Naples (novembre 1535-mars 1536) où Charles s’attarde quelques mois non seulement afin de mieux connaître ses possessions mais aussi afin de résoudre un certain nombre de problèmes politiques et diplomatiques en suspens, comme la paix avec François Ier ou la succession du duché de Milan après la mort sans héritier de Francesco Sforza (le duché est de nouveau revendiqué par le roi de France). L’empereur traverse ensuite les États de l’Église, s’arrête à Rome où il rencontre Paul III, avec qui il traite encore une fois de la réunion d’un concile général. Il y accomplit toutes les cérémonies de la semaine sainte ; le jour de Pâques 1536 il assiste à la messe à Saint-Pierre de Rome aux côtés du pontife, puis prononce un mémorable discours sur sa politique internationale largement à charge contre François Ier. Repartant vers le nord de la péninsule, Charles Quint fait étape fin avrildébut mai 1536 dans la république de Sienne (cité traditionnellement gibeline), puis à Florence où son gendre le duc Alexandre de Médicis l’accueille triomphalement. Son retour en Espagne par Gênes est retardé de quelques mois en raison de l’invasion du duché de Savoie par François Ier, événement qui provoqua une riposte impériale en Provence (juin 1536). Après l’échec relatif de l’expédition de Provence, Charles Quint passe la fin de l’été à Gênes et reprend la route de l’Espagne le 15 novembre 1536.
14Le quatrième séjour de Charles Quint en Italie s’apparente davantage à un simple passage sur les terres niçoises et ligures. Il s’agit en effet pour l’empereur de se plier aux injonctions de Paul III et de conclure une trêve avec François Ier afin que les plus grands princes de la chrétienté puissent enfin se consacrer à la résolution des problèmes religieux. La paix est conclue à Villefranche, près de Nice, sur les terres du duc de Savoie, en mai-juin 1538 et Charles Quint n’effectue qu’un bref passage à Gênes avant de repartir vers la Catalogne d’où il était venu.
15Le séjour suivant est également bref puisque Charles Quint ne passe qu’un mois en Italie d’août à fin septembre 1541, là encore pour rencontrer le pape et s’entretenir de la réunion du concile et d’autres affaires politiques touchant à la reprise de la guerre contre le roi de France. Venant d’Allemagne, l’empereur profite de ce voyage pour faire son entrée triomphale dans Milan, dont il est le duc légitime depuis 1535. Puis il s’établit à Gênes d’où sa rencontre avec Paul III est organisée : ce sera dans la ville de Lucques où les deux hommes ne séjournent qu’une semaine (du 10 au 18 septembre) et s’entretiennent quatre fois. Charles Quint repart ensuite par voie de mer en faisant escale en Corse, terre génoise, en Sardaigne, terre espagnole, aux Baléares enfin avant de se décider, contre tous les avis – de son entourage militaire, du pape – à attaquer le bastion barbaresque d’Alger, expédition qui se soldera cette fois-ci par un échec retentissant.
16Le dernier voyage de l’empereur dans la péninsule Italienne est encore une fois motivé par une rencontre avec Paul III. Il débarque à Gênes le 24 mai 1543 avant de se rendre à Pavie puis à Busseto, localité près de Crémone appartenant à la famille Pallavicino choisie pour la rencontre entre l’empereur et le pape. Celle-ci se limite à quelques entretiens en cinq jours, avant que Charles Quint ne reparte vers le nord par les terres vénitiennes en direction de l’Allemagne, quittant l’Italie pour ne plus y revenir : le concile de Trente s’ouvre finalement en 1545 et les rencontres avec le pape se justifient désormais moins, l’empereur limite ses déplacements aux espaces où les problèmes religieux sont les plus sensibles (en Allemagne) et il réside de plus en plus aux Pays-Bas, sa terre natale.
Gouverner en Italie, gouverner l’Italie ?
17On distingue aisément un certain nombre d’enjeux propres à ces déplacements impériaux. Tout d’abord les enjeux religieux sont omniprésents, ce qui ne surprend guère à l’heure où le Saint-Empire s’embrase avec la Réforme, et dans ces décennies d’expansion de l’Empire ottoman aussi bien en Méditerranée occidentale qu’en Europe centrale et orientale. Charles Quint est le défenseur de la foi en Europe, il attend que ses coreligionnaires, et au premier chef le roi de France, fassent de même. C’est sans compter le réalisme politique de François Ier ; son alliance avec le Turc et sa collusion avec certains princes protestants jetteront de l’huile sur un brasier déjà brûlant. À chaque voyage en Italie, Charles Quint rencontre le pape (Clément VII puis Paul III) et une bonne partie de leurs entretiens portent sur la réunion du concile ou la croisade. Siège de la catholicité, l’Italie est le terrain privilégié des rencontres entre les deux monarques à prétention universelle. Par ailleurs l’Italie, en raison de la proximité de la Sicile et des Pouilles avec le monde ottoman et barbaresque, est aussi l’une des frontières de la chrétienté et Charles Quint l’a parfaitement compris lorsqu’il entreprend en 1535 l’expédition de Tunis. La victoire sera immédiatement prétexte à la « remontée » de l’armée et du cortège impérial en Sicile, puis en 1541 lorsqu’il tente de soumettre Alger après un nouveau séjour dans la péninsule Italienne.
18Les enjeux diplomatiques sont également cruciaux, et Charles Quint entend résoudre les problèmes qui agitent encore les États italiens à la fin des années 1520. Les rencontres avec les souverains pontifes n’ont pas pour unique but de trouver une solution aux problèmes religieux, et leurs prétentions temporelles, qui n’ont cessé de croître depuis la seconde moitié du xve siècle, éclatent encore une fois au grand jour. Clément VII, pape Médicis, attend en effet de Charles Quint qu’il soutienne sa famille dans la reconquête de Florence. La dynastie a besoin de l’Espagne afin de rétablir définitivement son autorité sur la république qui lui tient tête depuis 1527. La question est réglée par la nomination d’Alexandre de Médicis (le petit-fils du Magnifique et neveu de Clément VII) à la tête de la république, nomination assortie d’une clause matrimoniale : les noces du duc de Florence avec la fille illégitime de l’empereur, Marguerite de Parme. Celles-ci sont célébrées en mars 1536 à Capoue, lors du retour de Charles Quint de la campagne de Tunis. Paul III quant à lui parvient in fine (en 1545) à créer pour les Farnèse un État soumis à la papauté, le duché de Parme et Plaisance, et ce malgré les réticences de l’empereur, beau-père d’Ottavio Farnèse9, petit-fils du pape. Dès 1529, le cas des villes de Parme et de Plaisance avait fait l’objet d’un litige entre la papauté et l’Empire : la plupart des chroniqueurs impériaux relatent que lorsque Charles Quint entre dans les terres de l’Église à Plaisance (6 septembre), les trois légats pontificaux qui l’accueillent lui demandent de prononcer un serment tiré du « livre sacré des cérémonies », mais que l’empereur s’empresse de rappeler derechef que Parme et Plaisance sont deux villes depuis longtemps liées au Milanais, et qu’à ce titre elles sont « tributaires des empereurs romains10 ».
19L’affaire du duché de Milan apporte une autre preuve de l’importance de la présence de Charles Quint sur le sol italien : à l’automne 1529 il « pardonne » à Francesco Sforza ses volte-face des années précédentes et lui restitue son duché, mais il obtient en échange et officieusement la garantie qu’à sa mort (que tout le monde sait proche et sans descendance) Milan sera dévolu à l’Espagne. Et lorsque l’annonce du décès de Francesco Sforza parvient à Charles Quint, ce dernier est à Naples ; il apprend dans la foulée l’invasion du duché de Savoie par François Ier qui cherche à faire pression sur l’empereur pour mettre la main sur Milan. Décision est sans doute prise alors de ne pas s’arrêter à Rome plus que nécessaire et de profiter du voyage italien – et de la victoire de Tunis auréolant encore Charles – pour organiser la riposte au Piémont et en Provence. Les affaires internationales rattrapent donc Charles Quint à Naples, ce qui explique peut-être la durée de ce séjour, outre le fait qu’il a sans doute souhaité se familiariser avec ce royaume dont il avait enfin obtenu une souveraineté sans ambiguïté de la part de Clément VII. Selon l’historien Prudencio de Sandoval (1553-1620), l’empereur mène une double vie lors de ce séjour napolitain : en public, il participe aux réjouissances, « en secret » il règle les préparatifs de la guerre contre François Ier11. La correspondance qu’entretient Charles Quint avec sa sœur Marie de Hongrie témoigne également de ces importantes préoccupations : le 28 janvier 1536 il lui écrit que l’ambassadeur de France vient de l’informer que son souverain réclame le duché de Milan ; le 2 mars il lui avoue qu’il ne sait pas s’il y aura la guerre, mais qu’il fera tout son possible pour maintenir la paix12.
20Au-delà du règlement des affaires les plus aiguës, les séjours prolongés de Charles Quint furent l’occasion pour les différents princes italiens et les représentants des républiques de Venise ou de Gênes, de se présenter à l’empereur et de lui manifester leur fidélité, ou de chercher à obtenir qui, des bienfaits, qui, la confirmation de positions acquises. C’est à l’automne 1529 que cette diplomatie impériale en Italie connaît ses plus importants règlements. Dès son séjour à Plaisance en octobre, Charles Quint contraint par exemple les Vénitiens à restituer toutes leurs conquêtes en Italie du Sud. Andrea Doria y devient l’artisan principal de la fidélité génoise à l’Espagne, se voit nommé grand amiral de Charles Quint qui le récompense de sa volte-face de 1528 quand il « libéra » Gênes de l’occupant français. Charles Quint règle aussi, lors de son séjour bolonais, la question des possessions des Este : Ferrare demeure un fief pontifical tandis que le duché de Modène et Reggio est confirmé comme fief impérial. Si la plupart des potentats italiens assistent au couronnement impérial, ce n’est pas le cas d’Alphonse d’Este (indisposé par la présence du pape avec qui il ne s’entend toujours pas sur cette question de Modène et Reggio) que Charles Quint rencontre néanmoins avant son arrivée à Bologne, ni de Frédéric II Gonzaga, marquis de Mantoue, chez qui l’empereur va séjourner en mars 1530 et que ce dernier va gratifier de l’élévation ducale. Les affaires italiennes sont donc très largement réglées au cours du « sommet » de Bologne, ou en marge de celui-ci, lorsque l’empereur, au contact des souverains italiens – y compris le pape – parvient à imposer la paix à la péninsule et à régler la plupart des contentieux internes à celle-ci.
21Par conséquent, si le séjour bolonais de 1529-1530 a pu être considéré à juste titre comme le plus important des « sommets » politiques dirigés par Charles Quint en Italie, force est de constater que le second long séjour napolitain de l’empereur (à l’hiver 1535-1536) fut également l’occasion pour lui de gérer un certain nombre d’affaires italiennes et internationales et de recevoir les honneurs et les hommages dus à son rang de souverain. Durant ce séjour il reçut un certain nombre d’ambassades (légats pontificaux, Venise, Raguse) et « tous les potentats d’Italie » selon le chroniqueur Jean de Vandenesse13 qui précise ensuite que le duc de Florence (Alexandre de Médicis), le duc de Ferrare, le duc d’Urbino et Andrea Doria se rendirent à Naples. Ce séjour fut aussi marqué par des deuils, certains politiques, d’autres comportant de surcroît une dimension plus intime : la mort de Francesco Sforza lui est annoncée à Naples, mais aussi celle du fils aîné du duc de Savoie qui résidait alors à Madrid, et surtout celle de Catherine d’Aragon, ancienne épouse d’Henri VIII et tante de Charles Quint, dont il porta le deuil. D’importantes festivités – non moins diplomatiques – furent aussi organisées au cours du séjour de Charles Quint dans le Regno : Alexandre de Médicis épousa à Capoue Marguerite de Parme, la fille naturelle de l’empereur ; l’entrée de Charles Quint à Naples le 25 novembre fut marquée par des réjouissances mémorables, dignes « de la grandeur de ses citoyens qui sont parmi les plus riches et les plus nobles d’Europe » selon Sandoval14. Arcs de triomphe, défilés et cortèges furent à la hauteur de la victoire de Tunis et l’empereur y fut célébré tant pour ses vertus militaires que pour la croisade. Les sources relatent également que lors de ce long séjour on amena à Naples le contenu d’une cargaison des plus originales : un lion, une lionne, un léopard que Barberousse avait envoyés à Soliman à bord d’un navire capturé par la flotte portugaise. Selon Vandenesse, le léopard fut offert au duc de Florence.
22Les affaires militaires ne concernent plus que marginalement l’Italie après 1530, mais l’empereur doit les arbitrer quel que soit le lieu d’où il gouverne. Les relations avec François Ier semblent l’accaparer : si le traité de Cambrai, signé le 3 août 1529, a conduit le roi de France à abandonner ses droits sur le comté d’Asti, le duché de Milan et le royaume de Naples, la mort sans héritier de Francesco Sforza en novembre 1535 rompt la tranquillité relative que connaissait l’Europe depuis 1529. François Ier réclame en effet le Milanais pour son fils Henri ; afin de punir le duc de Savoie, soutien de l’empereur, pour avoir refusé le passage des troupes françaises, il fait occuper la Bresse, le Bugey, la Savoie et le nord du Piémont (février 1536). Charles Quint riposte en faisant saccager la Provence avec l’aide de la flotte génoise. Et durant ces quelques mois, l’empereur organise cette nouvelle reprise de l’affrontement franco-impérial depuis les villes où il séjourne à son retour de Tunis : Naples, Rome, puis Florence et Gênes. La correspondance de Charles Quint avec son frère Ferdinand laisse également transparaître une très forte implication de l’empereur dans les affaires d’Allemagne et de Hongrie, tout particulièrement entre 1535 et le début des années 1540. Les lourdes contributions levées durant son voyage de 1535-1536 en Sicile, dans le royaume de Naples, mais aussi à Milan, sont vraisemblablement destinées à financer la levée de troupes en Allemagne et à s’assurer le soutien des cantons suisses ; Prudencio de Sandoval évoque en outre une contribution extraordinaire de la Casa de Contratación de Séville et une autre du royaume de Castille (300 000 ducats)15.
23Les déplacements de Charles Quint en Italie sont certes l’occasion pour l’empereur de visiter ses possessions (Sandoval le décrit « visitando el reino de Napoles16 »), de se familiariser avec ses sujets italiens mais aussi, au besoin, de solliciter une aide financière de ses États. C’est tout particulièrement le cas lors du voyage de 1535-1536 au retour de Tunis. Ce premier et unique déplacement de Charles dans ses royaumes d’Italie du Sud est l’occasion de réunir les « États » de Sicile et de Naples, c’est-à-dire les Parlements, qui ont pour fonction principale, du point de vue espagnol, de consentir l’impôt et les contributions extraordinaires réclamées par Charles Quint. Jean de Vandenesse relate qu’à Palerme « furent tenuz et concludz par Sa Majesté les estatz du royaulme : auquelz estatz fut accordé à Sa Majesté, oultre l’ordinaire, cent cinquante mil ducatz à payer à troys termes. Et fut le seigneur don Fernando de Gonzaga17, prince de Molphete, faict vice-roy dudict Secille ». Puis, à Naples, « furent tenuz par Sa Majesté et concludz les estatz du royaulme, lesquelz accordarent, oultre l’ordinaire, trois cens mil ducatz18 ». L’empereur est reçu avec toute la pompe requise à Palerme ainsi qu’à Messine où « les gouverneurs de la cité se présentèrent au Palais quand Sa Majesté s’apprêtait à sortir pour la messe, et après une harangue en latin ils lui présentèrent, sur deux plateaux d’argent doré, 12 000 ducats d’or19 ». Si l’on additionne les contributions extraordinaires versées au cours de ce voyage à l’argent réclamé en Espagne, on aboutit à la somme de 750 000 ducats sans compter celle, inconnue, provenant de la Casa de Contratación. Mais à Naples et en Sicile, la tradition de représentation parlementaire reste vive. Même s’ils ont prêté hommage à Charles, les barons féodaux et l’aristocratie urbaine attendent en effet du roi d’Espagne qu’il respecte leurs coutumes, et que les subsides octroyés par les États servent avant tout à améliorer le sort de la région. Quant à la connaissance réelle de ses royaumes d’Italie, en l’absence d’organe spécifique (le Conseil d’Italie n’est créé qu’en 1558) Charles doit s’en remettre d’abord aux « visites » extraordinaires, embryons d’inspections (1517, 1530, 1536 pour Naples, dont le cas a été étudié par Mireille Peytavin20) qui, quoiqu’irrégulières, n’en assurent pas moins une présence récurrente des commissaires royaux auprès des diverses institutions. Ses voyages et séjours sont un moyen commode pour Charles Quint de se faire expliquer traditions et coutumes, de rencontrer les acteurs politiques locaux, de nommer enfin le personnel administratif adéquat. Gouverneurs (à Milan) et vice-rois (en Sicile et à Naples) étaient tous des personnages de haut rang, souvent d’origine espagnole mais pas exclusivement (Ferrante Gonzaga, frère du duc de Mantoue, fut successivement vice-roi de Sicile puis gouverneur du Milanais), sont censés représenter Charles Quint tout en incarnant les États à la tête desquels ils sont installés. Les vice-rois et les gouverneurs jouissaient cependant de prérogatives qui n’étaient pas illimitées ; non seulement ils étaient flanqués de contrepoids politiques locaux (le Parlement, la Députation en Sicile), mais Charles Quint veilla toujours à les choisir parmi des familles non italiennes (le plus souvent castillanes) ou étrangères au royaume dans lequel ils étaient nommés afin qu’ils ne bénéficient pas d’une assise locale trop importante ou ne s’en créent pas. De tous les relais de la couronne d’Aragon en Italie, c’est certainement le vice-roi de Naples don Pedro de Toledo, qui assume cette charge pendant plus de vingt ans (1532-1553), qui marqua le plus les esprits : par une politique matrimoniale habile et le renforcement de la présence militaire impériale, il réussit à stabiliser la région, et maria sa fille, Éléonore de Tolède, au duc de Florence Côme Ier de Médicis. Mais les séjours de Charles Quint en Italie sont rares à l’échelle de son règne, et il ne visite qu’une seule fois ses possessions d’Italie du Sud. Si le royaume de Naples requerra davantage d’attention des souverains espagnols au xvie et surtout à partir du xviie siècle, il faut néanmoins admettre que la Sicile, qui ne leur posera plus de problème particulier, va s’installer dans la « tranquillité ouatée de la dépendance » (H. Bresc et G. Bresc-Bautier) et les successeurs de Charles Quint ne prendront même plus la peine de s’y rendre : « Elle s’insère graduellement, ayant abdiqué ses propres aspirations à la liberté, dans le vaste ensemble des dominions de Charles Quint, dans la fidélité, cent fois affirmée dans la pierre des inscriptions et des statues, à la maison d’Autriche21. »
L’idéologie impériale revisitée en Italie : vecteur d’un gouvernement impérial uniforme ?
24Un certain nombre d’enjeux symboliques n’étaient pas moins présents au cours de ces voyages. Il était indispensable que le roi d’Espagne se montrât en Italie, non seulement à ses sujets mais aussi aux souverains italiens qui lui étaient redevables et à leurs sujets. À ce titre le contexte de chaque voyage de Charles Quint dans la péninsule est capital. Tantôt l’empereur se présente en pacificateur et bienfaiteur – en 1529-1530 – tantôt il revêt le costume de l’imperator et du croisé – en 1535-1536. Lors de ses séjours plus courts, lorsque l’objet principal de son voyage est la rencontre du pape – en 1538, en 1541 ou en 1543 – l’image de Charles Quint en Italie est déjà fixée et la stratégie de communication éventuellement déployée par l’entourage de l’empereur semble moins recherchée, à l’exception toutefois de son entrée dans Milan en 1541, où il se présente dans la ville pour la première fois en tant que duc. L’Italie étant le sanctuaire des rites de sacralité de l’Empire (romain d’abord, germanique ensuite), c’est dans cet espace que Charles Quint s’efforce d’organiser non seulement les cérémonies de couronnement du roi des Lombards et de l’empereur, mais aussi de sacrifier aux rites politiques traditionnels que sont les entrées, directes héritières des entrées triomphales augustéennes. Deux langages complémentaires mais néanmoins distincts du point de vue iconographique et symbolique se dégagent de cette communication visuelle impériale : le langage du monde impérial récent et contemporain, qui permet la mise en scène de la maison de Habsbourg et de sa domination sur le monde européen, le Nouveau Monde et la lutte contre les infidèles ; le langage de la Rome antique, où Charles Quint est célébré comme l’héritier des Césars22. Le modèle impérial de gouvernement à l’antique fut l’un des thèmes privilégiés de la Renaissance, a fortiori en Italie. Demeuré très vivant à la fin du Moyen Âge, il fascinait encore les Italiens au xve siècle, notamment dans sa variante byzantine. La littérature ancienne, redécouverte par les humanistes, contribuait à faire de la figure des Césars un idéal des plus vivants. Virgile fournissait par exemple les références d’une emblématique et d’une mythologie essentielles aux Princes ; les triomphes romains, les statues équestres, que l’archéologie naissante offrait aux Modernes, inspiraient toujours plus les artistes qui œuvraient pour les souverains de la péninsule et qui se mirent au service de l’empereur lors de ses séjours. C’est ainsi que la Renaissance italienne offre un langage culturel adapté à la fabrication de l’idéologie impériale. Les voyages de Charles Quint participent donc d’une double dynamique : l’Italie fournit à l’empereur le vocabulaire et le matériau illustratif lui permettant de mettre en scène, au cours de ses entrées notamment, une certaine image de l’Empire par lui restauré ; dans un même temps, on assiste à une « impérialisation » du vocabulaire iconographique politique à partir de 1529-1530, la pax imperialis influençant les stratégies de légitimation de nombreux princes italiens23.
25On peut dès lors s’interroger sur les caractéristiques des déplacements de Charles Quint au sein de l’« Italie impériale » (duché de Mantoue, duché de Modène et Reggio, République de Gênes, duché de Milan avant 1535). Il est évident que les séjours y sont plus brefs qu’au sein des territoires où l’empereur n’est pas suzerain mais souverain. On peut néanmoins remarquer que les rituels d’accueil, de logement, de célébration de Charles Quint sont tous ou presque placés sous le signe du triomphe et de la magnificence – à l’exception notable de l’accueil de l’empereur à Milan en 1533 où les festivités furent limitées.
26Gênes se singularise sans aucun doute. Première capitale en Italie à accueillir l’empereur, c’est aussi celle qui reçut le plus grand nombre de visites de celui-ci puisqu’à chaque voyage, Charles Quint fait étape dans la cité d’Andrea Doria, son grand amiral. Des raisons stratégiques et logistiques imposent cet itinéraire réitéré puisque Gênes fournit les nombreux navires nécessaires au déplacement de la suite (gouvernementale, domestique et surtout militaire) de l’empereur, et que Gênes est le plus grand port ami voisin de Barcelone et de l’Espagne de manière générale. Mais des motifs purement politiques expliquent aussi la fréquence des passages de Charles Quint à Gênes. Depuis le 12 septembre 1528, la ville était libérée de la « tyrannie » française, grâce à l’action d’Andrea Doria, qui avait abandonné le service de François Ier pour celui de Charles Quint. Il avait néanmoins posé comme conditions à cette nouvelle alliance le maintien des « libertés » de la République, qui ne devait en aucun cas devenir un protectorat impérial. Il n’empêche que l’accueil de Charles Quint le 12 août 1529 est à la hauteur de la dette génoise envers l’Espagne, et l’entrée de l’empereur se fait sous le signe de l’affichage de l’alliance hispano-génoise, comme en témoignent deux peintures de Perin del Vaga représentant d’une part Andrea Doria, tenant la ville dans une main et une épée dans l’autre, et d’autre part l’empereur couronnant la ville de Gênes24. Les conditions de ce premier séjour (long d’un peu plus de deux semaines) témoignent également de cette nouvelle alliance, promise à un bel avenir. Alfonso Ulloa rapporte que Charles Quint fut logé au Palais de la Seigneurie et que les Génois, « oubliant les misères passées » et les exactions commises par les Espagnols durant les décennies précédentes, logèrent généreusement la suite de l’empereur en leurs demeures. Et si c’est la Seigneurie qui héberge Charles Quint en 1529, lors de tous ses passages ultérieurs il fut logé au Palazzo Doria de Fassolo, que l’amiral n’avait pas fini de faire aménager en 1529 mais qui était prêt à recevoir l’empereur en 1533. Même si, à chaque entrée, Charles Quint fut accueilli par le doge et les hauts dignitaires de la cité, il fut un invité privé de Doria. Ainsi, les visites n’étant pas des visites officielles – mais le plus souvent l’occasion de faire étape à Gênes – Charles Quint n’imposait pas ostensiblement sa suzeraineté à une ville qui avait souhaité retrouver son indépendance après la paix de Cambrai. Enfin l’empereur ne semble pas gouverner différemment lorsqu’il séjourne dans un État dont il est le suzerain et/ou lorsqu’il doit, même en apparence, respecter la souveraineté des princes ou des républiques qui l’accueillent. Au cours de son premier séjour génois Charles Quint continue d’expédier les affaires courantes et en particulier le règlement financier du traité de Cambrai25. Il reçoit les premiers ambassadeurs et les légats pontificaux depuis son arrivée sur le sol italien. Les envoyés florentins qui demandent clémence à l’empereur reçoivent une réponse cinglante de celui-ci au prétexte qu’ils se sont alliés aux Français et qu’ils ont donc « perdu les privilèges de la liberté concédée par les empereurs du passé26 ».
27Si Charles Quint ne passe qu’à deux reprises à Mantoue, terre des Gonzague, son premier séjour dure néanmoins plus de trois semaines en mars-avril 1530. Mais contrairement à Gênes, l’association de l’Empire et de Mantoue repose sur des bases historiques : cité gibeline depuis le xiiie siècle, Mantoue est devenue une seigneurie à part entière grâce au soutien impérial. Celui-ci ne s’est jamais démenti jusqu’à la transformation du marquisat en duché par Charles Quint au cours de ce premier séjour de 1530 qui répondait à deux nécessités : s’arrêter quelque temps en Italie du Nord pour préparer le voyage vers l’Allemagne, qui s’annonçait politiquement éprouvant pour l’empereur, et satisfaire les revendications politiques de l’allié et néanmoins vassal Frédéric II Gonzaga, qui n’avait pas participé au « sommet de Bologne » mais avait été parmi les premiers seigneurs italiens à accueillir Charles Quint à Gênes. L’entrée du 25 mars 1530 devait devenir l’occasion d’affirmer la soumission de Mantoue à la sphère impériale, et d’offrir un faste et des preuves d’allégeance tels que Charles Quint accéderait aux requêtes tant attendues de Frédéric II. Ce dernier point fut entièrement satisfait, puisqu’en sus de l’élévation ducale, Charles Quint promettait à Frédéric II qu’il obtiendrait la main de l’héritière du marquisat du Monferrat, Marguerite Paléologue. Grâce au récit du chroniqueur Luigi Gonzaga da Borgoforte, on connaît les moindres détails de l’entrée et du séjour de Charles Quint à Mantoue, qui selon l’auteur – apparenté à Frédéric II et encore moins objectif que ses contemporains chroniqueurs – n’avait encore jamais vu de ville aussi accueillante et agréable en Italie, et qu’il lui semblait y être né et être chez lui27. L’entrée triomphale était, sans ambiguïté aucune, un hommage à la puissance militaire et politique de Charles Quint : depuis le baldaquin de brocart d’argent, ancien emblème impérial symbolisant la voûte céleste, et donc l’origine divine du pouvoir impérial, jusqu’aux deux arcs éphémères évoquant la dynastie habsbourgeoise ou le triomphe de la paix, en passant par l’invasion du centre communal par les aigles impériaux, toute la cité mantouane a été mise sous le signe de l’Empire. La preuve la plus éclatante de cette impérialisation de la cité mantouane demeure la présence de sa figure fondatrice, la prophétesse Manto, dans les décorations : sur le premier arc de triomphe, érigé sur le pont San Giacomo, figurent, on le rappelle, six grandes statues représentant Charles Quint, les empereurs habsbourgeois du passé, ainsi que Manto, fondatrice mythique de la ville – récit rapporté par Virgile, le « cygne de Mantoue », et auteur impérial s’il en fut. L’historien vénitien Marin Sanudo retranscrit en latin les vers qui accompagnent cette figure féminine : « Et sous la sixième était écrit en grec […] Caesar, quid de te vates ? ego Mantua cerno/Quod tibi tam magno non satis orbis erit28 » : Mantoue, ou Manto, prédit à Charles Quint que le monde ne sera pas assez vaste pour lui, au moment même où le cortège impérial se dirige vers le cœur de la cité. De fait, Charles Quint passa trois semaines à chasser sur les riches terres des Gonzague, et à séjourner dans les palais (Marmirolo, le palais du Té encore en travaux) aménagés à cet effet. Il logea bien entendu au palais ducal, dans une pièce contiguë à la Chambre des Époux, et comme à Gênes la suite de l’empereur fut logée au domicile des plus importants dignitaires mantouans. Pour terminer avec le cas de Mantoue, il faut signaler que la seconde visite de Charles Quint, celle de 1532, fut marquée par deux événements aussi importants pour les Gonzague que pour Charles Quint : Ferrante Gonzague, grand capitaine impérial, frère du duc, vice-roi de Sicile puis gouverneur du Milanais, fut décoré de la Toison d’or ; l’empereur y rencontra l’Arioste, venu de Ferrare lui offrir en personne la troisième version de son Roland furieux. Dès les premières strophes du poème, Charlemagne était appelé « re Carlo imperator romano », et Charles Quint devait être glorifié, au XVe chant, comme un nouveau Charlemagne. À l’instar de Virgile, l’Arioste faisait prédire à une prophétesse les gloires du présent ; le monde serait gouverné par « le plus sage et le plus juste des empereurs qui ait jamais été, ou sera jamais, depuis Auguste29 ». Un empereur grâce à qui Astrée, la déesse de la justice, reviendrait sur terre, rétablissant l’âge d’or auquel sa fuite avait mis un terme.
28Il est intéressant de s’attarder sur le cas milanais, car Charles Quint y séjourna deux fois mais dans des conditions radicalement différentes. À Bologne, après le « pardon » impérial enfin accordé à l’automne 1529, le dernier Sforza, le duc Francesco Maria II, se vit restituer son domaine, en échange d’une énorme compensation de 900 000 ducats, dont 400 000 devaient être versés tout de suite à l’empereur. Francesco dut épouser Christine de Danemark, nièce de Charles Quint, âgée de 12 ans, ce qui repoussait passablement le moment où le duché se doterait d’un héritier. La riche dot de la princesse ne sera jamais versée puisqu’elle comptera pour le solde des dettes ducales. Après l’ultime restauration des Sforza, Charles Quint pouvait donc y être accueilli en tant que suzerain, le Milanais étant un fief impérial. L’administration ducale fut tenue d’organiser des fêtes et des triomphes même si en 1533 le Milanais souffrait d’un marasme financier interdisant toute magnificence princière, marasme lié à la saignée opérée non seulement par Charles Quint mais aussi par les ravages de la peste. C’est donc dans un climat de morosité et de suspicion que se fit l’entrée de Charles Quint en 153330. Le climat politique était plombé par la maladie de Francesco Maria et la probable extinction de la dynastie des Sforza. Charles Quint avait habilement manœuvré afin qu’à la mort de celui-ci, le duché tombât dans l’escarcelle habsbourgeoise. Les sources espagnoles et impériales ne prennent même pas la peine de décrire ce très bref séjour impérial (quatre jours du 10 au 13 mars 1533).
29En 1541, les conditions du séjour de Charles Quint sont radicalement différentes. En 1533 Charles Quint y était entré en tant qu’empereur réconcilié avec la dynastie des Sforza ; en 1541 il y est toujours accueilli comme empereur, mais aussi et surtout comme nouveau duc de Milan et donc à la fois comme suzerain et souverain. Certes, on ignore à peu près tout de son activité politique ou diplomatique durant cette semaine, les sources étant là encore très peu disertes. Il profite de son séjour pour porter sur les fonts baptismaux de la cathédrale le fils d’Alfonso d’Ávalos, marquis del Vasto et gouverneur de Milan, et il visite la forteresse de la ville. En revanche, grâce au témoignage des chroniqueurs milanais et étrangers, on peut se faire une idée assez précise de l’entrée triomphale de l’empereur. Le 22 août 1541 la capitale lombarde se pare de ses plus beaux atours afin d’accueillir son souverain31. Burigozzo évoque le zèle avec lequel Alfonso d’Ávalos avait fait reconstruire la Corte grande (les bâtiments résidentiels du palais ducal) dans la perspective de la venue de l’empereur. Le gouverneur avait convoqué tout ce que la ville comptait de noble, et pria tous ces gentilshommes de « faire honneur à sa Majesté » en se présentant armés et à cheval. Les préparatifs n’ont rien de commun avec ceux de 1533. La ville s’est entretemps relevée économiquement, et rien n’est trop beau pour la venue de l’empereur : on fit fabriquer des draps d’or, de soie, des armures, des équipements équestres32… Le parcours cérémonial avait été sensiblement modifié par rapport à celui de 1533. L’empereur entra par la Porta Romana, et non par la Porta Ticinese, et se dirigea vers le palais ducal, siège du gouverneur, et non vers le Castello Sforzesco, siège de l’ancien pouvoir ducal milanais. L’empereur, accompagné d’Alfonso d’Ávalos et de nombreux gentilshommes italiens, fit son entrée sous un baldaquin porté par des docteurs en loi et en médecine, ce qui n’est pas le cas dans les autres entrées italiennes : il s’agit d’une tradition remontant aux premières entrées de rois de France à Milan. Puis il demeura dans le Palais de la Cour, plutôt qu’au Castello. Selon le poète milanais Giovanni Alberto Albicante, il avait été décoré en partie selon des instructions fournies par Titien. Charles Quint resta une semaine environ à Milan.
30Si les thèmes employés lors de cette seconde entrée impériale ne diffèrent pas fondamentalement de ceux qui ont été employés à Mantoue ou à Gênes, c’est leur usage, appliqué à la personne même de Charles Quint, qui fit de Milan la cité de l’empereur en cette fin d’été 1541. La signification des décorations a beau ne pas être explicite pour les spectateurs massés dans les rues de la capitale lombarde, il ne peut échapper à personne que c’est Charles Quint, non plus seulement en tant qu’empereur, mais surtout en tant que nouveau duc de Milan, qui est accueilli et célébré. Ses « victoires » se sont succédé et les prédictions des précédentes entrées se sont révélées exactes (par exemple son succès contre les Infidèles à Tunis en 1535). Le second arc de triomphe entremêlait les éléments symboliques et héraldiques de légitimation : les colonnes d’Hercule, le globe terrestre et l’aigle bicéphale, la couronne impériale écrasaient littéralement l’unique symbole milanais, la guivre (ou vouivre, serpent) des Visconti-Sforza, clamant au peuple lombard que le duché était désormais non seulement administré par l’Empire, mais également aux mains de la dynastie habsbourgeoise. La romanité de l’empereur, célébrée par le troisième arc de triomphe, lui attribuait les qualités des plus éminents chefs politiques et militaires de l’Antiquité. Le dernier monument, le plus imposant, érigé sur la place de la cathédrale, se référait non seulement aux victoires de Charles Quint sur les peuples considérés comme « infidèles », mais célébrait aussi tout à la fois la Romanitas, par l’emploi de la statue équestre – modèle redécouvert dans toute l’Italie mais particulièrement employé à Milan au xve siècle – et du costume antiquisant de Charles, et l’ascendance extraordinaire de l’empereur.
Conclusion
31Charles Quint ne cesse de traverser en Italie des territoires avec qui il entretient des liens variés mais qui, tous, lui sont redevables d’une manière ou d’une autre, ou avec qui il entend rester en paix : royaumes espagnols, fiefs impériaux, États qui lui manifestent leur soumission ou leur fidélité, de l’État pontifical rabaissé depuis 1527 à Venise qui souhaite demeurer dans une froide paix afin de préserver son indépendance. D’un territoire à l’autre, Charles Quint est amené à régler les problèmes urgents. D’abord le structurel : il s’agit d’imposer la pax imperialis à une péninsule ravagée par trois décennies de conflits et de consolider définitivement le pouvoir espagnol dans les possessions méridionales. Le conjoncturel, ensuite : l’Italie est un trait d’union entre le nord et le sud, l’est et l’ouest de la Méditerranée, que Charles Quint emprunte aussi souvent que nécessaire et chaque fois qu’il doit rencontrer le souverain pontife. Les affaires de l’Empire, celles d’Amérique, celles qui l’opposent à François Ier, le suivent quels que soient les territoires qu’il parcourt. Ainsi qu’il l’écrivait à sa sœur Marie de Hongrie en 1537 : « Je suis une seule personne et je ne peux être partout. Je suis où je dois et où je peux être, et souvent cela veut dire seulement où je peux être et non où je voudrais être33. »
32Le mode de gouvernement de Charles Quint, de la Sicile au Milanais, de Rome à Mantoue, peut sembler relativement homogène, en ce sens que l’empereur semble mener son action politique de la même manière quel que soit le lieu où il se trouve, avec le même personnel gouvernemental. Les pérégrinations de Charles Quint sont justement l’occasion d’imposer une seule et même idéologie impériale à tous ces territoires, une idéologie romanisée qui permet de proclamer de manière éclatante la prétendue supériorité de la puissance impériale sur un souverain pontife empêtré dans l’affaire du concile qui ne se réunira à Trente qu’après le dernier voyage de Charles Quint, et sans lui.
Annexe
Chronologie des voyages de Charles Quint en Italie
Voyage 1 (1529-1530)
| Provenance | Barcelone | |
| 12-29 août 1529 | Gênes | Fidélité à l’Espagne |
| 6 septembre-24 octobre 1529 | Plaisance | Territoire pontifical |
| 26 octobre 1529 | Parme | Territoire pontifical |
| 29 octobre 1529 | Reggio | Fief impérial (Este) |
| 1er-2 novembre 1529 | Modène | Fief impérial (Este) |
| 4 novembre 1529-22 mars 1530 | Bologne | Territoire pontifical |
| 26 mars-19 avril 1530 | Mantoue | Fief impérial (Gonzague) |
| 20 avril | Peschiera | Terres vénitiennes |
| Destination | Trente, Innsbruck, Munich, Augsbourg, Spire |

Voyage 2 (1532-1533)
| Provenance | Vienne, Villach, Spilimbergo | |
| 1er novembre 1532 | Bassano | Terres vénitiennes |
| 6-7 novembre 1532 | Mantoue | Fief impérial (Gonzague) |
| 10-11 novembre 1532 | Modène | Fief impérial (Este) |
| 13 novembre 1532-28 février 1533 | Bologne | Territoire pontifical |
| 1er-2 mars 1533 | Reggio | Fief impérial (Este) |
| 3 mars 1533 | Parme | Territoire pontifical |
| 5-25 mars 1533 | Milan | Fief impérial (Sforza) |
| 28 mars-9 avril 1533 | Gênes | Fidélité à l’Espagne |
| Destination | Barcelone |

Voyage 3 (1535-1536)
| Provenance | Tunis | |
| 22 août-2 novembre 1535 | Sicile (Trapani, Palerme, Messine) | Royaume espagnol |
| 3 novembre 1535-30 mars 1536 | Naples | Royaume espagnol |
| 31 mars-20 avril 1536 | Rome et États pontificaux | Territoire pontifical |
| 21-27 avril 1536 | Sienne | Fidélité à l’Empire |
| 28 avril-4 mai 1536 | Florence | Fidélité à l’Espagne (Médicis) |
| (mai à août 1536) | (Organisation de l’expédition de Provence depuis le duché de Milan puis celui de Savoie) | |
| 10 août-15 novembre 1536 | Gênes | Fidélité à l’Espagne |
| Destination | Barcelone |

Voyage 4 (1538)
| Provenance | Barcelone | |
| 9 mai-20 juin 1538 | Villefranche (de Nice), duché de Savoie | Fief impérial |
| 22 juin-4 juillet 1538 | Gênes | Fidélité à l’Espagne |
| Destination | Barcelone via Marseille et Aigues-Mortes |

Voyage 5 (1541)
| Provenance | Allemagne (Wolfratshausen, Mittenwald), Tyrol (Innsbruck) puis Bolzano et Trente | |
| 14-15 août 1541 | Peschiera | Terres vénitiennes |
| 16-17 août 1541 | Canneto (Mantoue) | Fief impérial |
| 19-31 août 1541 | Duché de Milan | Possession espagnole |
| 1er-10 septembre 1541 | Gênes | Fidélité à l’Espagne |
| 13-17 septembre 1541 | République de Lucques | Fief impérial |
| Destination | Alger via la Corse (Bonifacio), la Sardaigne (Porto Conte), les Baléares (Majorque) |

Voyage 6 (1543)
| Provenance | Barcelone | |
| 24 mai-2 juin 1543 | Gênes | Fidélité à l’Espagne |
| 6-20 juin 1543 | Duché de Milan (Pavie, Crémone) | Possession espagnole |
| 20-25 juin 1543 | Busseto (Pallavicini) | Fief impérial |
| 27 juin 1543 | Canneto (Mantoue) | Fief impérial |
| 29-30 juin 1543 | Peschiera | Terres vénitiennes |
| Destination | Allemagne (Stuttgart) via Trente, Innsbruck et Ulm |

Notes de bas de page
1Texte publié par Babelon Jean, Charles Quint, Paris, Sefi, 1947, p. 350-351.
2Voir le livre édifiant de Foronda y Aguilera Manuel de, Estancias y viajes del Emperador Carlos V, desde el día de su nacimiento hasta el de su muerte, sans lieu ni éditeur, 1914.
3Un seul ouvrage fournit un panorama complet des relations entre l’Empire et l’Italie du Moyen Âge à l’époque moderne : Pugliese Salvatore, Il Sacro Romano Impero in Italia, Milan, Treves, 1935. Jusqu’au traité de Lunéville, en 1801, la majeure partie des États du nord de la péninsule demeurent soumis au cadre juridique et formel représenté par l’Empire. Sur l’histoire des institutions de ces États, on trouvera une synthèse commode dans Greco Gaetano et Rosa Salvatore, Storia degli antichi stati italiani, Bari, Laterza, 1996.
4Salinero Gregorio, Les empires de Charles Quint, Paris, Ellipses, 2006, p. 33.
5Pour l’histoire comparée de ces dynasties et notamment de leurs rapports à la notion de souveraineté, ainsi qu’à l’Empire, on pourra voir avec profit Spagnoletti Angelantonio, Le dinastie italiane nella prima età moderna, Bologne, Il Mulino, 2003.
6Sur une Italie dominée, politiquement et militairement, par les Habsbourg, ainsi que sur les rapports, parfois très ambigus, entre les principautés et Charles Quint, voir les différentes contributions réunies dans Fantoni Marcello (dir.), Carlo V e l’Italia, Rome, Bulzoni, 2000, en particulier Frigo Daniela, « Guerra e diplomazia : gli stati padani nell’età di Carlo V », p. 17-46, et Spagnoletti Angelantonio, « Guerra, stati e signori in Italia nell’età di Carlo V », p. 77-99. Sur les rapports particuliers entre certains princes italiens et Charles Quint, à partir des années 1540 essentiellement, voir Bonora Elena, Aspettando l’imperatore. Principi italiani tra il papa e Carlo V, Turin, Einaudi, 2014.
7Chaunu Pierre et Escamilla Michèle, Charles Quint, Paris, Fayard, 2000, réimpr. Tallandier, 2013, p. 231.
8Voir Brandi Karl, Charles Quint. 1500-1558, trad., Paris, Payot, 1951, p. 280-283, et, pour les aspects plus symboliques du couronnement, D’Amico Juan Carlos, Charles Quint maître du monde entre mythe et réalité, Caen, Presses universitaires de Caen, 2004.
9Après l’assassinat d’Alexandre de Médicis en 1537, sa veuve Marguerite épousera en secondes noces Ottavio Farnèse, fils de Pierluigi Farnèse et futur héritier du duché de Parme et de Plaisance.
10Sandoval Prudencio de, Historia de la vida y hechos del emperador Carlos V, édition électronique [http://histo.cat/1/Prudencio_de_Sandoval1.pdf], p. 1216, et Ulloa Alfonso, Vita dell’invittisimo et sacratissimo imperator Carlo V, Venise, Vincenzo Valgrisio, 1566, p. 118.
11Sandoval Prudencio de, Historia, op. cit., p. 1506.
12Correspondance citée par Foronda y Aguilera Manuel de, Estancias, op. cit., p. 419.
13Vandenesse Jean de, Journal des voyages de Charles Quint de 1514 à 1551, in Gachard Maurice, Collection des voyages des souverains des Pays-Bas, t. 2, Bruxelles, F. Hayez, 1874, p. 115.
14Sandoval Prudencio de, Historia, op. cit., p. 1496.
15Ibid., p. 1506.
16Ibid., p. 1496.
17Il s’agit de Ferrante Gonzaga, frère du duc de Mantoue, plus tard nommé gouverneur de Milan.
18Vandenesse Jean de, Journal, op. cit., p. 113.
19D’Herbays, « Description des voyages faicts et victoires de Charles Quint », Real Academia de la Historia, 11-1-6, Legajo 4, cité par Foronda y Aguilera Manuel de, Estancias, op. cit., p. 415.
20Peytavin Mireille, Visite et gouvernement dans le royaume de Naples (xvie-xviie siècles), Madrid, Casa de Velázquez, 2003.
21Bresc Henri et Bresc-Bautier Geneviève, « Felix Urbs Panormi : spectacle et violence », in Palerme 1070-1492, Paris, Éditions Autrement, 1993, p. 162-174, ici p. 164.
22André Chastel évoque le phénomène en dégageant les singularités des entrées italiennes : « les allusions à la Maison d’Autriche, aux ancêtres allemands de Charles et au passé impérial récent sont rares […] et nombreuses au contraire les compositions où l’empereur est célébré comme l’héritier des Césars. C’est un héros “romanisé”, que les Italiens se plaisent à célébrer… » (Chastel André, « Les entrées de Charles Quint en Italie », in Jacquot Jean [dir.], Les fêtes de la Renaissance, t. 2 : Fêtes et cérémonies au temps de Charles Quint, Paris, CNRS Éditions, 1960, p. 197-206, en particulier p. 203).
23Pour Charles Quint et l’idée d’Empire, on pourra se reporter, dans un premier temps, à l’ouvrage classique de Menéndez Pidal Ramón, La Idea Imperial de Carlos V, Madrid, Espasa-Calpe, 1941. Deux articles introduisent utilement au concept d’Empire appliqué à la « monarchie universelle » de Charles Quint : Yates Frances Amelia, « Charles Quint et l’idée d’Empire », in Jacquot Jean (dir.), Les fêtes de la Renaissance, op. cit., p. 57-97 ; Chaunu Pierre, « L’Empire de Charles Quint », in Duverger Maurice (dir.), Le concept d’Empire, Paris, Presses universitaires de France, 1980, p. 253-278.
24Voir Carrangeot Delphine, « Le thème impérial dans les entrées de Charles Quint en Italie du Nord (1530-1541) », Revista de Historiografía, no 14, 2011, p. 12-25, en particulier p. 15.
25Le 29 août 1529, Charles commissionne Guillaume des Barres afin de réclamer au roi de France les sommes dues lors de la signature du traité (Aguilera y Foronda Manuel de, Estancias, op. cit., p. 330).
26Ulloa Alfonso, Vita, op. cit., p. 118.
27Gonzaga da Borgoforte Luigi, Cronaca del soggiorno di Carlo V in Italia, éd. Giacinto Romano, Milan, Hoepli, 1892, p. 252.
28Sanudo Marin, I Diarii di Marin Sanuto, Venise, Visentini, 1899, livre LIII, col. 109.
29L’Arioste, Roland Furieux, XV, 25-26.
30On trouvera une bibliographie complète dans Leydi Silvio, « I Trionfi dell’Aquila Imperialissima. Note sugli apparati innalzati a Milano per gli ingressi di Cristina di Danimarca duchessa di Milano, Carlo V imperatore e Filippo principe di Spagna », Schifanoia, no 9, 1990, p. 9-55.
31Les sources sont nécessairement plus nombreuses, vu l’importance accordée par le pouvoir impérial à cette entrée : Albicante Giovanni Alberto, Trattato dell’intrar in Milano di Carlo V. C. sempre Aug. Con le proprie figure de li archi, e per ordine, li nobili vassalli e prencipi e signori cesarei, fabbricato e composta per l’Albicante…, Milan, Andrea Calvi, 1541 ; Bugati Gaspare, Historia universale di M. Gaspare Bugati milanese…, Venise, G. Giolito di Ferrarii, 1570, p. 896-900 ; Guazzo Marco, Historie di M. Marco Guazzo de le cose degne di memoria… successe del 1524 sino all’anno 1552, Venise, G. Giolito di Ferrarii, 1552 ; Burigozzo Gian Marco, « Cronica milanese di Gian Marco Burigozzo merzaro dal 1500 al 1544 », Archivio Storico Italiano, no 3, 1842, p. 545-547 ; Santa Cruz Alonso de, Cronica del Emperador Carlos V compuesta por Alonso de Santa Cruz su cosmografo major, Madrid, Imprenta del Patronato de Huérfanos, 1920-1925, t. IV, p. 112-114 ; Vandenesse Jean de, Journal, op. cit., p. 189-190.
32Burigozzo Gian Marco, « Cronica milanese », art. cité, p. 545-546.
33Correspondance publiée par Lanz Carl, Correspondenz des Kaisers Karl V, Leipzig, F. A. Brockhaus, 1845, t. 2, p. 275.
Auteur
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Delphine Carrangeot
Maître de conférences en histoire moderne à l’université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines, EA 2449 – DYPAC (Dynamiques patrimoniales et culturelles)
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