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    Plan détaillé Texte intégral Jules Rieffel Jules Geslin de Bourgogne La fondation de l’Association bretonne Le problème de la classe d’archéologie Difficultés avec le pouvoir L’histoire au sein de l’Association bretonne La suppression de l’Association bretonne Notes de bas de page

    Le bretonisme

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    Chapitre V. L’Association bretonne et sa classe d’archéologie

    p. 119-172

    Texte intégral Jules Rieffel Jules Geslin de Bourgogne La fondation de l’Association bretonne Le problème de la classe d’archéologie Difficultés avec le pouvoir L’histoire au sein de l’Association bretonne La suppression de l’Association bretonne Notes de bas de page

    Texte intégral

    1Dans les années quarante, les éléments que nous avons étudiés séparément vont se rassembler. Avec Aurélien de Courson, sont apparus les premiers travaux de la « nouvelle histoire bretonne ». C’est en 1842 que La Villemarqué donne son Avenir de la langue bretonne, la seconde édition du Barzaz-Breiz paraît en 1845 avec plus de retentissement que la première et le même auteur publie en 1847 son important Essai sur l’histoire de la langue bretonne. C’est donc une décennie très féconde, pour s’en tenir à ces deux auteurs. Comme il a été maintes fois souligné, c’est le moment où la Bretagne devient à la mode.

    2Cette période est capitale pour l’histoire française : si forts que soient en France les antagonismes, tout le monde est conscient qu’avec la chute de Charles X, le pays a définitivement pris congé des Bourbons et qu’avec l’avènement de Louis-Philippe ce n’est plus la monarchie séculaire qui continue. Les années 1840 amorcent une mutation qui s’amplifie et s’affirme sous le Second Empire. Les forces constitutives de la France moderne – mouvement ouvrier, socialisme, courant républicain, orléanisme, droite conservatrice et droite réactionnaire – se mettent en place pour entamer des combats nouveaux, même si, au cœur de ces combats, elles tentent pour certaines de faire revivre le passé.

    3Dans le domaine qui nous intéresse, c’est le moment où les idées décentralisatrices, régionalistes acquièrent leur forme moderne. Pour la période traitée ici, le cadre provincial issu de l’Ancien Régime domine, mais déjà sous la monarchie de Juillet, la notion géographique de région naturelle est dégagée par Élie de Beaumont et Dufrénoy dans leurs travaux géologiques, notion promise à un grand avenir. Elle est à l’œuvre chez le fondateur de l’Association bretonne, Jules Rieffel.

    4L’Association bretonne est d’abord née de la volonté de donner à la province une place dans la France nouvelle qui soit à la mesure de sa glorieuse histoire. Elle exprime le désir tout moderne de développer l’agriculture bretonne, base de l’économie régionale et assise sociale de la province. Mais la mentalité moderne des hommes de Juillet se greffe sur les Lumières qui au xviiie siècle associaient couramment agriculture et belles-lettres. À la Société académique de Nantes et à celle de Brest, à la Société d’émulation de Quimper, chez les hommes tels qu’Aymard de Blois, Guépin, Duchatellier, Geslin de Bourgogne (qui le montrera clairement lors de la création de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord en 1861), progrès économique et social et vitalité culturelle vont de pair.

    5Or, les années 1830-1840 voient une sorte d’explosion culturelle en Bretagne, préparée par des écrivains comme Le Gonidec, Brizeux, Émile Souvestre et La Villemarqué1. La rapidité avec laquelle fut couverte la souscription pour le monument à La Tour d’Auvergne, inauguré avec splendeur en juillet 1841 à Carhaix2, témoigne bien de cette ferveur provinciale et de sa volonté d’accéder à la conscience d’elle-même. Ailleurs, la Bretagne est également au centre de maintes préoccupations, comme à la Société ethnologique de Paris, fondée en 1839 par l’ami des frères Thierry, le docteur Edwards, dont les Recherches sur les langues celtiques, rédigées en 1831, sont publiées en 1844.

    6Cette explosion se concentre, en quelque sorte, pour nous, dans la sortie à Rennes en 1843 (mais il sort en livraisons à partir du début de 1840) du premier tome du Dictionnaire historique et géographique de la province de Bretagne, réédition par Marteville et Varin de l’ouvrage d’Ogée paru en 1778. L’ouvrage est précédé d’une série de notices nouvelles, écrites par Guépin, Varin, Le Huerou, avec, nous l’avons vu, une intervention d’Aurélien de Courson contre Varin. Ces notices mettent au premier plan le problème des origines bretonnes et posent les bases d’un conflit historiographique extrêmement aigu qui va occuper les historiens de la Bretagne pendant plusieurs décennies.

    7Or, l’Association bretonne va être le lieu d’une rencontre, tout à fait imprévue au départ, entre aspirations économiques et projets culturels. Et si l’alliance de l’agriculture et des belles-lettres pratiquée au xviiie siècle par une élite intellectuelle ne donnait guère lieu qu’à des débats de bonne compagnie, en revanche le rapprochement de ces deux matières va, à l’Association bretonne, créer une situation explosive, d’une intensité non prévue par ceux qui la voulurent ou l’acceptèrent.

    ⁂

    8Cette alliance est donc au cœur de la création de l’Association bretonne en 1843, à un moment où, dans un contexte peu favorable, l’agriculture est l’un des rares secteurs à montrer de la vitalité dans la province. On peut en effet résumer les traits de l’économie bretonne en cette première moitié du xixe d’après le chapitre rédigé par Jean Meyer pour l’Histoire de la Bretagne (1969) : stagnation démographique par rapport à l’ensemble français, recul des activités maritimes, si dynamiques au xviiie siècle, faiblesse du réseau bancaire, chute des industries textiles rurales que rien ne vient remplacer. Le recul de la grande bourgeoisie amène la prise en main de l’économie bretonne par l’État qui « joue dans la province un rôle infiniment plus important que partout ailleurs ». Dans ce tableau plutôt sombre, la pêche (mais après 1850) apporte une note optimiste, mais d’abord, dès les années 1840, l’agriculture manifeste de la vigueur, surtout par l’extension des terres cultivées. « De 1840 à 1880, l’essentiel des landes bretonnes se transforme en bocage, c’est-à-dire en territoire cultivé d’une manière permanente. » L’essor de la pomme de terre à partir de 1840 a éloigné le spectre de la famine, encore présent cependant lors de la grave disette de 1847.

    9Dans son ouvrage sur L’agriculture dans le Finistère au milieu du xixe siècle (1949), Louis Ogès a bien mis en évidence la vitalité du monde rural, la construction des routes (route Morlaix-Quimper inaugurée en 1844) et des chemins vicinaux, l’achèvement en 1834 du canal de Nantes à Brest. Il montre aussi l’essor de l’élevage des bovins (achat du taureau Métellus, de la race Durham, en 1840), des porcs et du cheval (courses de chevaux : La Martyre a son hippodrome en 1841, Quimper en 1842, Pont-l’Abbé en 1854, Morlaix en 1862).

    10Les concours agricoles (concours de labour notamment, occasions de célébrations et de réjouissances), la multiplication des comices, sous l’impulsion de Lorgeril3, maire de Rennes de 1823 à 1830, les sociétés agricoles d’arrondissement (celle de Morlaix en particulier, fondée par Aymar de Blois)4 ou départementales, témoignent de la mobilisation des agriculteurs et des notables.

    11C’est tout ce mouvement que l’Association bretonne (AB dans la suite) entend coordonner et développer. Nous ne ferons évidemment pas une étude complète de cette Association, mais il nous faut bien situer la question en raison des rapports très curieux qu’y établirent avec la majorité de l’AB – tournée vers les questions agricoles et rurales – ceux qui y créèrent la classe d’archéologie, fief du bretonisme.

    12En avril 1842 paraît le premier numéro d’une revue intitulée Le Laboureur breton, « Journal d’agriculture et de science hippique », publié par l’Alliance bretonne, « fondée par des propriétaires de la province pour les progrès de l’agriculture et de l’industrie agricole ». La revue est publiée à Lorient, chez Gousset, imprimeur-libraire.

    13Ce numéro nous apprend que l’Alliance bretonne a été fondée en 1841 par des propriétaires bretons « au nombre desquels se trouvent des noms remarquables et faisant autorité en Bretagne ». L’Alliance se propose de tenir chaque année et successivement dans chaque chef-lieu d’arrondissement de la province une session où sera faite une enquête agricole sur la localité et où des récompenses seront décernées. La revue concerne surtout le Finistère, le Morbihan et les Côtes-du-Nord.

    14Le rédacteur en chef gérant est Auguste Lozivy, « naturaliste agriculteur, ancien élève de l’Institut agricole de Coëtlo, membre de diverses sociétés savantes, auteur d’ouvrages ». Pour les noms remarquables, on trouve à la fin du tome II (1843) une liste des collaborateurs et fondateurs. Parmi eux : Bourel-Roncière, agronome à Saint-Brieuc, le colonel de Francheville (père de Jules et d’Amédée), membre du conseil général du Morbihan, à Sarzeau, Duchatellier, directeur du Quimpérois, Geslin de Bourgogne, rédacteur en chef du Français de l’Ouest, Jules Rieffel, dont nous allons parler longuement et, parmi les collaborateurs extérieurs à la Bretagne, Arcisse de Caumont. On y ajoutera, parmi les membres de la Société de courses du Morbihan cités dans le no 1, Houël, directeur des haras de Langonnet, Lorois, préfet du Morbihan, Taslé, président du tribunal civil de Pontivy, le comte de La Bourdonnaye, de Rennes et le général comte de La Bourdonnaye de Blossac.

    15Le no 5, du 30 juin 1842, publie une lettre de Caumont à Lozivy :

    « Je me reproche chaque jour d’avoir attendu si longtemps à vous écrire pour vous féliciter de votre projet d’Association bretonne. Vous avez été mus par une grande pensée et le succès viendra tôt ou tard couronner vos efforts et votre dévouement. La Bretagne avait besoin d’une vaste société comme celle que vous fondez, elle accueillera votre beau projet. […] M. Jules Rieffel vous aura sans doute dit ce que nous avons fait au ministère, pendant la session, pour recommander votre utile entreprise ; je désire que le ministre fasse droit à notre demande, mais il sera peut-être utile de le lui rappeler. »

    16Il apparaît donc que l’idée – et le nom – de l’Association bretonne (le no 1 s’était référé à l’Association normande fondée par l’« illustre de Caumont ») était lancée avant juin 1842 et que le ministère de l’Agriculture (département des Travaux publics et du Commerce) était au courant dès le départ. Et dans le no 18 d’avril 1843, la revue annonce que « le but que s’était proposé Le Laboureur Breton est atteint. L’Association bretonne s’est constituée et M. Rieffel, directeur de l’Association, a été chargé de la publication du journal de la société… » La revue invite ses collaborateurs « à prendre part à la grande institution qui formera une nouvelle ère dans les Annales de la Bretagne ». Suit le règlement de l’AB qui se réfère à la Société fondée par les États de Bretagne5 en 1757 et précise que l’AB s’occupera uniquement d’agriculture. Une réunion est annoncée pour le 3 mai à Vannes pour préparer un congrès qui aura lieu le 20 septembre dans la même ville. Le poids du Morbihan est confirmé par ce choix.

    17Tournons-nous maintenant vers Le Français de l’Ouest qui paraît à Saint-Brieuc depuis le 18 avril 1840. Dans le noyau dirigeant : Jules Geslin de Bourgogne, Achille du Clésieux, Baron du Taya (cousin d’Ange Guépin), Habasque, Bourel-Roncière, Ludovic Prud’homme, Kerambrun, Charles Pouhaër6. Au total, un ensemble de catholiques militants qui s’intéressent de près à l’essor économique, social et culturel de la Bretagne.

    18Le 19 mars 1842, Geslin fait paraître un article intitulé « Utilité d’une société d’archéologie pour la Bretagne ». Il note qu’il existe un élan général pour la conservation des monuments (l’expression renvoie directement à Caumont) que la Normandie et la Touraine ont des sociétés archéologiques et pose la question :

    « Pourquoi, dans un temps donné, une Association bretonne n’obtiendrait-elle pas la même autorité, la même influence ?
    Déjà le plus difficile est fait ; un noyau est formé ; un nombre assez considérable d’hommes instruits, d’hommes spéciaux, parmi lesquels nous comptons avec joie plusieurs noms illustres dans la science et dans les arts, sont prêts et n’attendent plus que l’effet de ce premier appel. »

    19Voilà donc encore une fois le nom d’Association bretonne prononcé, à une date qui concorde avec ce qu’écrit Caumont à Lozivy. Mais cette fois, c’est à propos d’archéologie, matière pourtant explicitement écartée du programme de la réunion du 3 mai à Vannes. La nécessité, du reste, de mentionner explicitement cette éviction de l’archéologie amène à penser qu’il y avait déjà un débat ouvert – l’Association normande rassemblant les deux questions, agricole et archéologique – et la suite ne fera que confirmer l’existence de ce débat.

    20Le 2 avril 1842, revenant sur le grave problème des dégradations de monuments, Le Français de l’Ouest annonce que « les amis des arts n’apprendront pas sans intérêt que, suivant l’exemple de la Normandie, de Rennes et de Quimper, Saint-Brieuc vient de tenter d’arriver à ce but par l’association » et annonce la création d’un comité archéologique des Côtes-du-Nord. Le 6 avril, le journal annonce que tous les journaux bretons ont reproduit l’appel des Briochins pour l’arrêt des dégradations. Mais voilà qu’un malentendu apparaît entre Le Quimpérois de Duchatellier et le journal de Geslin. Le Quimpérois demande la création d’une société archéologique dans le Finistère (« et nous avons d’excellentes raisons de croire que ses vœux ne tarderont pas à être exaucés ») et lui aussi visait une échelle plus large que le département. Mais Le Quimpérois semble penser que Le Français de l’Ouest voulait seulement grouper les départements bretonnants, tandis que lui-même désire que Nantes et Rennes soient associés à l’entreprise. « Un congrès annuel qui se tiendrait alternativement dans l’un des cinq départements, achèverait de grouper toutes les idées et vœux qui ne demandent qu’à se rencontrer. » Le Français de l’Ouest dément cette exclusion, tout en notant qu’il songe néanmoins surtout à la partie « la mieux conservée, la plus riche en souvenirs et en monuments, à la partie bretonnante en un mot ». Il n’y a pas là un objet d’affrontement véritable, mais cette hésitation est intéressante et elle aura des suites. L’article conclut en notant que Saint-Brieuc a sa société, « le Finistère en aura bientôt fait autant et le Morbihan ne tardera pas sans doute à suivre cet exemple. Avant peu, il sera sans doute possible de préparer un congrès historique pour la Bretagne entière ».

    21L’allusion au Morbihan vise certainement le fait que la Société polymathique était à ce moment-là en sommeil (voir chapitre i). Pour Saint-Brieuc, nous savons que sur initiative préfectorale et avec l’accord des conseillers généraux, une commission archéologique était née. Elle s’est tout de suite transformée en Société archéologique des Côtes-du-Nord. Sa fondation officielle est du 21 juin et sa séance inaugurale a lieu le 25. La première séance de travail se tient deux jours après, présidée par l’évêque Mgr Le Mée, président d’honneur de la Société. Les statuts sont approuvés par le préfet Thieullen courant juillet. En août et septembre 1842, le journal de Geslin ne cesse de publier des appels qui s’adressent aux Côtes-du-Nord et aux autres départements bretons, pour engager à la défense des monuments. Il fait état d’une circulaire du préfet, en date du 29 août, qui interdit toute démolition ou réparation de monuments anciens et notamment d’églises, sans autorisation administrative. Avec le double parrainage de l’évêque et du préfet, la Société archéologique des Côtes-du-Nord a donc un statut semi-officiel.

    22Un autre élément nous confirme que la future Association bretonne est déjà bien définie. Le 22 octobre 1842, Charles Langlois, secrétaire du groupe rennais de la Société française d’archéologie qui vient de se réunir, adresse au ministre de l’Instruction publique un rapport sur cette réunion7. Il mentionne, entre autres, le fait qu’Audren de Kerdrel « signale la formation à Saint-Brieux [sic] d’une nouvelle société qui doit publier un journal mensuel intitulé revue de l’Armorique et tenir alternativement chaque année un congrès dans l’un des cinq chefs-lieux de la Bretagne ». Voilà qui est bien troublant, la Revue de l’Armorique ayant commencé à paraître en août. La correspondance entre Courson et Kerdrel permettrait peut-être d’éclaircir ce point, où il semble que se mêlent la Revue de l’Armorique, la fondation de la Société archéologique des Côtes-du-Nord et les projets de création de l’Association bretonne. L’apparition simultanée de la Société archéologique et de la revue dirigée par Courson ne doit pas être l’effet d’une simple coïncidence.

    23Quoi qu’il en soit, cela ne souligne que mieux à quel point tout était mûr pour la création de l’AB. On distingue deux noyaux, dans le Morbihan et dans les Côtes-du-Nord, associés à des personnalités : Duchatellier à Quimper, Jules Rieffel à Nantes. Presque tous sont en liaison étroite avec Arcisse de Caumont. Ainsi est-on proche de la réalisation du vœu que Fréminville formulait en 1837, dans ses Antiquités de la Bretagne – Côtes-du-Nord, pour la création d’une société d’antiquaires bretons, sur le modèle normand.

    Jules Rieffel

    24Avant de poursuivre l’exposé des faits, nous allons tracer le portrait des deux hommes qui vont jouer ici un rôle capital (avec Duchatellier présenté au chapitre i) : Jules Rieffel et Jules Geslin de Bourgogne [figure 14].

    Figure 14. – Lettre de Jules Rieffel à Armand du Chatellier, 17 janvier 1847.

    Arch. dép. Finistère, 100 J 1050.

    25Jules Rieffel, né en 1806 à Barr (Haut-Rhin) d’une famille de vieille mais modeste bourgeoisie alsacienne – son père était percepteur – avait été l’élève de Mathieu de Dombasle8 à l’école d’agronomie de Roville (Meurthe) dont il sort premier. En 1829, il rendait visite – avant de partir en Égypte – à un neveu de Dombasle, Busco, installé à Nantes. Il y fait connaissance avec l’armateur Charles Haentjens (1790-1836) qui avait acheté en 1822 à Nozay, près de Nantes, le domaine de Grand-Jouan, 490 hectares, surtout constitué de landes. Haentjens était membre de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale9, du conseil d’agriculture de Loire-Inférieure et de la Société académique de Nantes. En 1830, les deux hommes forment en commun une société et une souscription est ouverte, émettant quatre cents actions pour rassembler des capitaux afin de mettre le domaine en valeur. Cette souscription est close le 1er mai 1830 ; quatre cent mille francs ont été rassemblés. Le 19 décembre 1831, Rieffel épouse Henriette Bourgault-Ducoudray qui appartient à la haute bourgeoisie nantaise. Bourgault-Ducoudray est président de la chambre de commerce de Nantes et la famille était dans le grand négoce nantais depuis le xviiie siècle. Elle était liée à celle des Tollenare. Billault ayant de son côté épousé Françoise Bourgault-Ducoudray, sœur d’Henriette, Rieffel devient donc le beau-frère de l’avocat, bientôt député et futur ministre de l’Intérieur de Napoléon III. En 1837, le clan Ducoudray-Rieffel prend le contrôle du domaine de Nozay. Dès lors, Rieffel aura les coudées franches pour réaliser son projet. C’est donc très rapidement que le jeune homme s’intègre à la classe dirigeante de la ville la plus dynamique de Bretagne et de l’Ouest.

    26Le projet va plus loin que l’exploitation des terres. Il est prévu de créer une école d’agriculture, un institut d’agronomie et une fabrique d’instruments (pour développer la charrue Dombasle dans l’Ouest notamment). L’école prévue est la première du genre en France. Elle a deux classes, une pour les élèves instruits, l’autre pour les non instruits ; il y a des bourses et des demi-bourses et le recrutement concerne les départements « formant la ci-devant province de Bretagne » et la Vendée.

    27De 1830 à 1837, le domaine est presque entièrement défriché et en 1838 la société est liquidée, divisée en quatre lots, Jules Rieffel – qui a pris une importante participation financière – devenant fermier de la totalité. Mais ce qui l’intéresse surtout, c’est l’enseignement. Fondée en 1833 par le conseil général du département, l’école a d’abord vingt élèves, jeunes fils de paysans pauvres, âgés de 15 à 18 ans, arrivés à Nozay le 22 juin 1833. L’enseignement est théorique et pratique, l’exercice favori étant de conduire la charrue. La formation vise à être complète. « On les pénètre bien de cette idée que partout il faut que l’homme travaille et que l’amélioration de leur sort sera toujours en raison de leur conduite dans la vie. » On attache une grande attention à ce fléau qu’est l’ivrognerie, la nourriture et l’hygiène font l’objet de soins. Rieffel propose même des « exercices d’agilité, d’adresse, de tenue et vous redresserez avec fierté ces corps lourds, courbés, à l’air stupide ».

    28Ces propos ont à première vue une coloration moralisatrice, mais en fait on est loin de la mentalité qui prévaut dans des institutions comme celle qu’Achille du Clésieux dirige à Saint-Ilan, près de Saint-Brieuc et qui regroupe des enfants abandonnés et délinquants. Un texte de Rieffel sur les « Institutions agricoles de l’Ouest » publié en 1840 nous permet de cerner cette magnifique personnalité. Après avoir souligné qu’« apparaît notre âge destiné à approfondir les choses [souligné par lui], l’époque des travaux matériels est commencée et nous assistons aux dernières phases de l’époque précédente », il écrit : « S’il est vrai que tous les hommes ont eu dans le commencement en partage l’idée de Dieu, de l’infini, que plus tard tous ont eu l’idée de leur intelligence, de la liberté, il est constant qu’aujourd’hui tous ont l’idée des jouissances matérielles, au même degré qu’ils sont libres et égaux devant Dieu. Les uns possèdent les éléments de l’activité nouvelle, les autres en sont privés ; de là, la lutte et des difficultés. » Plus loin : « Aujourd’hui, la démocratie déborde de toutes parts et ce serait folie de penser qu’aucune puissance soit capable d’arrêter un mouvement social qui a vaincu tous les obstacles qu’il a rencontrés dans sa marche. La démocratie ne reculera pas devant les bourgeois et les capitalistes. » Et, sur l’évolution de la propriété : « Alors la propriété qui ne cessera jamais d’être une des bases fondamentales de l’ordre social deviendra la récompense du travail. Ainsi en définitive, de quelque manière que cette révolution s’accomplisse, la propriété passera aux mains des plus capables et l’avenir appartiendra aux travailleurs. » Et il insiste sur le caractère inéluctable de cette « marche envahissante des classes laborieuses ».

    29On peut difficilement être insensible à cette déclaration de guerre, exprimée dans un langage si clair, à la propriété nobiliaire, dans une région où la noblesse détient encore beaucoup de terres. Rieffel n’a rien d’un socialiste, mais la liaison qu’il fait entre propriété et travail est pleine d’avenir et fait de lui l’un des entrepreneurs qui vont, à partir du Second Empire, bâtir la France moderne. Quel est selon lui l’outil essentiel de cette transformation ? Le même article nous l’apprend : c’est l’« émancipation intellectuelle ». « Avec l’instruction accordée à tous, personne ne peut se plaindre de ne pas arriver à la jouissance des choses ; les moyens sont accordés, c’est à chacun de les faire valoir. Les oisifs seuls dans toutes les classes ont à trembler devant l’avenir », « car les temps approchent où la terre n’appartiendra plus qu’à ceux qui sauront la féconder ». À bon entendeur salut. Et Rieffel de rappeler la Société de Bretagne créée en 1757 et la promotion de l’agriculture en France par la diffusion des Lumières à la fin de l’Ancien Régime. À ce mouvement, il manquait la pratique agricole, c’est la lacune que les fermes modèles, « le plus grand fait agricole du xixe siècle », vont combler. Et Rieffel a une vision générale de la société qui lui fait écrire : « Ce qui manque aujourd’hui à l’agriculture plus que tout le reste, c’est sa théorie sociale, sa participation à la vie nouvelle et intelligente des peuples ; mystères dans lesquels elle ne pourra être initiée que par l’instruction. » Suit un recensement de toutes les institutions agricoles de la Bretagne.

    30Tout ce qui précède cette liste n’est ni plus ni moins qu’un manifeste, à l’écriture nette et à la pensée vigoureuse, l’exposé de la vision économique et sociale de Rieffel, où la notion de « jouissance des choses » comme fruit du travail est loin de la vision religieuse du monde qui prévaut ailleurs. Dans l’introduction au tome i de L’Agriculture de l’Ouest, il évoque Fourier et c’est sans doute à lui qu’il emprunte ce thème de la jouissance. Quand on sait que la Revue de l’Armorique part à la même époque en guerre contre les courants socialistes et contre Fourier en particulier, on comprend aisément que les choses n’iront pas de soi au sein de l’Association bretonne.

    31Le texte que nous avons cité, mais en fait tous les écrits et les réalisations de Rieffel mériteraient un grand travail. On aurait le portrait de tout un mouvement, un éclairage sur les grands entrepreneurs – dirions-nous technocrates ? mais sans charge péjorative – de la seconde moitié du siècle.

    32Nous avons cité L’Agriculture de l’Ouest de la France. Ce périodique (trimestriel) est né en juin 1839, sur initiative de Jules Rieffel qui était comme Haentjens membre de la Société d’encouragement pour l’industrie nationale, ainsi que de la Société royale et centrale d’Agriculture. Dès l’introduction, Rieffel situe son aire d’action dans l’Ouest, regroupant Bretagne, Anjou, Maine, Poitou, Touraine et Berry. Le programme de la revue porte sur la géographie, la statistique, l’agronomie, l’histoire de l’agriculture. Elle s’adresse nettement aux « propriétaires riches et aisés » qu’elle appelle à répandre capitaux et instruction dans l’Ouest « dans la même proportion que dans les autres parties de la France et ses habitants ne seront pas les moins habiles à les faire fructifier ». Affirmant son optimisme, il ajoute : « Je suis cependant loin de croire, comme un poète breton [Brizeux ?] que le laboureur armoricain n’a pas son égal en France. Entre son opinion optimiste et celles de pessimistes, plus nombreux, il y a un éclectisme philosophique beaucoup plus rationnel et plus fondé. » Le terme d’éclectisme à cette date ne peut être le fait du hasard : c’est donc du côté de Cousin et du naturalisme que Rieffel situe ses références idéologiques, mais peut-être faut-il voir là plus simplement l’affirmation, dans la terminologie de l’époque, de la caractéristique principale de l’homme d’action que fut Rieffel : son pragmatisme. Lors de la création de l’AB, L’Agriculture de l’Ouest devient l’organe officiel de cette dernière et il paraît jusqu’en 1848. La revue devient alors mensuelle, mais seules paraissent les livraisons de janvier et février. Leur contenu est strictement technique. Notons que si le tome I datait de 1840, le tome II ne paraît qu’en 1843 : entre la volonté résolue de Rieffel et la réalité bretonne, il y a une distance. Il se plaindra du reste à Duchatellier de la faiblesse des contributions émanant des propriétaires terriens membres de l’AB.

    33En 1841, Rieffel – ainsi que Caumont – entre au Conseil général de l’agriculture, organisme créé en 1831 par le gouvernement qui ne cesse de se développer au cours de la décennie et dont le nombre de membres est porté cette année-là de trente à cinquante-quatre. À cette date, le domaine de Grand-Jouan est doté de subventions nationales de plus en plus importantes et l’État devient partie prenante dans le fonctionnement de l’Institut. Dès le 2 mars 1842, Grand-Jouan devient institut agricole, l’enseignement supérieur y prenant la prépondérance. En 1850, l’État devient locataire du domaine. En 1854, l’entreprise prend le titre d’école impériale et bénéficie de la sollicitude active du gouvernement. Lors de l’Exposition universelle de 1856, Rieffel est membre du jury du concours d’animaux. La ferme école est supprimée en 1875. Lorsque, en 1881, Rieffel prend sa retraite, c’est la vocation d’établissement supérieur de Grand-Jouan qui s’est imposée. Jules Rieffel meurt en 1886 et en 1895, l’école est transférée à Rennes dans de vastes bâtiments, où le buste du fondateur accueille à l’entrée les visiteurs10 [figure 16].

    Figure 16. – Copie du buste de Jules Rieffel, s. d..

    Musée de Bretagne, Inv. D999.0001.112 [l’original se trouve à l’entrée de l’ENSAR].

    Jules Geslin de Bourgogne

    34Autre figure dominante, personnalité rayonnante même si son rôle s’exerce à une échelle plus restreinte que celui de Rieffel : Jules Geslin de Bourgogne. Il est né en 1812 à Saint-Brieuc, d’une famille noble11. Le Kerviler le donne issu d’une branche des Geslin remontant au xvie siècle. Son père, militaire, avait été maire de Châtelaudren, puis de Saint-Brieuc de 1823 à 1830. Jules commence lui aussi par la carrière militaire et entre à Saint-Cyr. En 1838, il est lieutenant puis il se marie et décide de quitter l’armée. Lorsque, le 15 février 1862, il demande au ministre de l’Instruction publique à être nommé membre non résidant du CTH, il précise : « En quittant l’armée où je servais au corps d’État-major, je publiai en 1839 un Essai sur la doctrine militaire » qui fut, précise-t-il, très bien accueilli. Il rentre alors à Saint-Brieuc, mû par le désir de mettre en application ses idées politiques. On peut en voir une définition succincte dans la notice qu’il consacre à l’avocat briochin Charles Pouhaër, mort prématurément en 1842, dans la Biographie de Levot, où il décrit les fondateurs du Français de l’Ouest comme un petit groupe de jeunes gens cherchant « les applications directes du principe chrétien à la politique, à la science et à l’art ». Parmi ces jeunes gens, outre Geslin et Pouhaër, il y a René Kerambrun12 qui venait de reprendre en 1839 une Feuille d’Annonces fondée en 1810, pour en faire Le Messager des Côtes-du-Nord. Mais plutôt que de créer seul un journal, il se mit d’accord avec Geslin, ce qui permit de lancer Le Français dont le spécimen sortit le 7 mars 1840 et le premier numéro le 18 avril.

    35Le projet était ambitieux : il s’agissait de fonder un quotidien politique en province, capable d’intervenir sur le même plan que les grands journaux publiés à Paris. Le journal eut deux séries : d’abord du 18 avril 1840 au 28 septembre 1844, sous la direction de Jules Geslin de Bourgogne, puis du 6 novembre 1846 au 11 mai 1848, sous la direction d’Étienne de Chabre13. L’interruption puis la disparition montrent la fragilité de cette entreprise audacieuse, de niveau intellectuel élevé, mais qui ne pouvait s’imposer dans un milieu où le catholicisme demeurait très conservateur. Le journal ne survivra pas aux élections d’avril 1848.

    36Celles-ci nous permettent de préciser les idées de Geslin. Candidat (malheureux : il sera trentième avec 32 339 voix sur une liste conduite par Glais-Bizoin, alors que ce dernier, quatrième et élu, en obtient 92 300), il donne sa profession de foi dans une lettre publiée le 4 avril dans Le Français de l’Ouest. « Mes premiers efforts dans la carrière politique ont été en faveur de la cause républicaine ; de 1830 à 1834, j’ai combattu et souffert pour elle et ces efforts n’ont cessé que quand j’ai été convaincu que la France presque entière se contentait de la forme constitutionnelle. » Il se lance dans le journalisme, d’abord à Paris, puis à Saint-Brieuc. Son idée-force est « la réconciliation de la Religion et de la Démocratie », cette dernière étant selon lui la réalisation la plus exacte du christianisme qui constitue un principe régulateur contre les utopies. Ces détails – et la phrase citée plus haut de la notice sur Pouhaër – permettent de le situer clairement dans le courant buchézien14 qui se démarquait nettement, sur l’éventail socialiste, des courants saint-simonien et surtout fouriériste.

    37Cela dit, Geslin n’est pas du tout un homme de parti, ni un républicain. Son rôle d’animateur et d’organisateur suppose une ouverture, une aptitude aux compromis (mais non à l’opportunisme comme chez Duchatellier) au reste nécessaires dans un milieu aussi restreint que Saint-Brieuc. Il est en relation avec Veuillot qui dans une lettre du 2 août 1845 lui annonce qu’il a dû annuler un voyage qu’il devait faire en Bretagne. On le voit également, à cette époque, soutenir la lutte de Montalembert, appuyé par le chanoine Souchet à Saint-Brieuc, pour la liberté de l’enseignement. Cependant, il existe plus que des nuances entre lui et les partisans de Montalembert.

    38Une lettre intéressante qu’Aurélien de Courson lui envoie le 2 août 1844 est très éclairante à ce sujet. Courson avait écrit à l’évêque de Rennes au sujet de la transformation de la Revue de l’Armorique en Revue de l’Armorique et de l’Ouest et l’évêque lui répond que, selon Kerdrel, il existerait un projet de fusion entre sa revue et Le Français de l’Ouest de façon à créer un organe d’audience régionale. Le bouillant Courson, qui dut sauter sur sa plume, affirme à Geslin qu’il n’en a jamais été question et, après des considérations au reste intéressantes sur le problème de la presse militante en Bretagne (et notamment sur l’impossibilité selon lui de créer un journal répondant aux besoins à la fois de la Haute et de la Basse Bretagne), il écrit ceci : « Assurément Le Français de l’Ouest est parfaitement orthodoxe ; mais, cependant, sa philosophie, quand il en fait, appartient, en bien des points, à celle de M. Buchez, écrivain que nous estimons très intéressant, mais dont quelques-uns des systèmes nous paraissent non seulement dangereux, mais parfois même, anticatholiques. » Il reproche d’autre part au journal de Geslin d’être « philippiste », ce qui le rend « antipathique à une foule de légitimistes fort déraisonnables, j’en conviens, mais qui sont, en fin de compte, les véritables chrétiens de ce temps et que nous devons rallier, de tous nos efforts, sous la bannière du catholicisme avant tout. […] Nous combattons pour la cause de Dieu ; et voilà tout » (ceci souligné deux fois par Courson). La différence idéologique se double d’une différence pratique de grande portée : contrairement à Courson, Geslin combat pour un catholicisme engagé inspirant le mouvement politique, social, économique et culturel, proche des thèmes diffusés par L’Université catholique.

    39Une lettre non datée de Courson à l’abbé Souchet nous donne des précisions sur le projet. Après avoir évoqué l’âpreté de la lutte menée par les catholiques et l’absence d’un grand journal national (L’Univers n’a pas ses faveurs et le Correspondant est une revue), Courson écrit :

    « Il nous faut un grand centre politique dans chaque province. La Revue de l’Armorique pendant un certain temps a tenu un certain rang dans la presse catholique ; sans être le meilleur des recueils catholiques comme l’ont proclamé l’évêque de Langres et l’archevêque de Lyon, elle a, au second rang, fait preuve de courage et de dévouement. Mais deux de ses rédacteurs sur quatre ont quitté Kemper ; le nombre de ses abonnés diminue. De 340 il est venu à 280. Et puis un journal de quinzaine est insuffisant. De là la nécessité d’une nouvelle réorganisation. J’y songeais depuis quelque temps, lorsqu’un misérable prêtre de Rennes m’a écrit pour m’engager à fusionner avec le futur Français de l’Ouest auquel nous donnerions nos abonnés. J’en ai causé avec Montalembert et Lenormant et nous sommes tombés d’accord que c’était la seule combinaison qui rendît possible l’établissement d’une feuille vraiment influente en Bretagne. Mais il est deux conditions sine qua non que n’accepteront peut-être pas MM. de l’ancien Français de l’Ouest :
    1o La rédaction en chef du journal resterait à M. de Courson qui, tous les huit jours, enverrait un bulletin de huitaine, lequel, comme celui du Correspondant (confié à M. de C.) serait communiqué aux chefs du parti catholique, c’est-à-dire à Montalembert et à MM. Beugnot, Lenormant et de Vatimesnil.
    2o Le titre de Revue de l’Armorique et de l’Ouest serait conservé. On mettrait en tête un autre titre si l’on le jugeait convenable, par exemple L’Écho Breton, Le Catholique de l’Ouest (on retrancherait [mot illisible] les mots et de l’Ouest après Revue de l’Armorique). Mais le titre Français de l’Ouest nous paraîtrait inacceptable, non pas que les doctrines qu’il a défendues ne soient complètement les nôtres, mais parce que nous, partisans de l’unité nationale, nous repoussons l’uniformité révolutionnaire qui n’est pas l’unité mais le despotisme des Thiers et consorts. »

    40Courson charge l’abbé Souchet de prendre l’avis de ses amis sur ces points et de sonder Geslin de Bourgogne. L’accord était évidemment impossible entre la ligne de la revue de Courson et le journal des Briochins. La question serait évidemment à reprendre dans le cadre d’une étude générale sur la presse en Bretagne et sur la politique des catholiques bretons à cette époque.

    ⁂

    41Geslin de Bourgogne est au cœur de la vie briochine. Il participe à la Société Saint-Vincent-de-Paul, lancée dans la ville en 1840 par Pouhaër et préside dans les années 1840 l’œuvre du patronage des écoliers et des apprentis qui dépend de cette société. Il s’occupe du prêt de livres aux familles pauvres, service dont il est déchargé en 1853. Il est aussi conseiller paroissial de la cathédrale, puis président du conseil de fabrique de la paroisse Saint-Michel. Notons au passage qu’il a un frère, Ernest, abbé à Paris en 1845. Sur le plan politique, il est un élu local très actif. En 1844, il est élu au conseil municipal et y siégera vingt ans, s’occupant entre autres des problèmes d’octroi – très importants pour les finances d’une ville alors constamment endettée – et de l’arrivée du chemin de fer à Saint-Brieuc, préparée de 1856 à 1859. Il est également membre du conseil général, représentant du canton sud de Saint-Brieuc de 1862 à 1864 (c’est Achille du Clésieux qui lui succède de 1864 à 1870) et en 1858 il est conseiller de préfecture. Il fait aussi partie du conseil départemental des bâtiments civils.

    42Sur le plan national en revanche, il ne put s’imposer. Après son échec de 1848, il en connaîtra un second en 1863. Montalembert se présentant dans les Côtes-du-Nord aux élections législatives, Mgr David, évêque de Saint-Brieuc, suscita contre lui la candidature de Geslin. La confusion ainsi créée dans l’électorat catholique profita à Glais-Bizoin, républicain qui fut élu.

    43Nous le voyons encore mêlé de près à la création de la Société d’agriculture du département en 1842-1843 et il en est vice-président en 1847 après une réorganisation de la société qui manifestement ne marche pas bien (voir plus loin ; selon Lamare, l’historien de Saint-Brieuc, beaucoup de comices locaux refusent de s’y intégrer). Nous l’avons vu à la SFA de Caumont et à la Société archéologique des Côtes-du-Nord, ainsi que parmi les correspondants du CTH. Nous allons le voir aux origines de l’Association bretonne. Outre tout cela, il fait œuvre d’archéologue et d’historien avec son ami Anatole de Barthélemy, tous deux mènent à bien la vaste entreprise des Anciens Évêchés de Bretagne [figure 15].

    Figure 15. – Lanleff, Émile Van Marcke, lith. d’après une photographie de Louis Robert.

    Geslin de Bourgogne Jules et Barthélemy Anatole de, Anciens évêchés de Bretagne, histoires et monuments, Saint-Brieuc. Atlas, Paris/Rennes/Saint-Brieuc, Dumoulin/Oberthur/Guyon frères, s. d. [1854].

    44C’est surtout la création de la Société d’émulation des Côtes-du-Nord qui est son titre de gloire. La Société archéologique marchant mal et étant trop confinée dans l’érudition, il décide, avec Gaultier du Mottay, Lamare, Hippolyte du Cleuziou et bien d’autres, de fonder en janvier 1861 la Société d’émulation des Côtes-du-Nord qui plus d’un siècle après, continue ses activités. Étant donné que parmi les fondateurs on retrouve des catholiques aussi marqués quoique de nuances diverses qu’Achille du Clésieux, l’abbé Prud’homme et le chanoine Souchet15, il n’y a pas lieu d’y voir une société « de gauche » qui s’opposerait au conservatisme de la Société archéologique. En revanche, certains éléments qui nous intéressent ici pour brosser le portrait de Geslin éclairent cette création.

    45Lors d’une enquête de 1858 pour la réorganisation du CTH, le recteur d’académie notait Geslin comme s’étant très sincèrement rapproché du gouvernement « qui défend l’ordre et la société ». Si ses opinions libérales et démocratiques portaient Geslin à se distinguer des légitimistes (et c’est à tort que dans son rapport le recteur le range parmi ces derniers), en revanche rien ne le disposait à être favorable à l’empire. De fait, il avait protesté contre le coup d’État16. C’est donc entre 1852 et 1858 qu’il est devenu favorable au régime de Napoléon III. Dans la lettre au ministre de l’Instruction publique du 15 février 1862, déjà citée, il précise, à propos de la Société d’émulation : « Cette société, je l’ai fondée pour répondre à vos vues et d’après les avis qui m’ont été donnés par votre ministère. » Or, si ces lignes n’impliquent pas une intervention directe du ministre Rouland dans la création de la Société d’émulation, elles montrent que Geslin approuvait tout à fait les efforts que faisait Rouland pour donner un rôle d’animation beaucoup plus grand aux sociétés savantes locales, en liaison avec le pouvoir. Le programme de la Société d’émulation allait tout à fait dans ce sens : le règlement prévoyait des études d’histoire, de sciences naturelles, de mathématiques, de législation, d’administration, d’agronomie et d’industrie, de beaux-arts. Mais surtout, il s’agissait de l’« étude des besoins et des intérêts moraux et matériels du département ». La vie de la Société montre que ce programme fut largement réalisé, en particulier par l’appui donné aux concours et expositions d’agriculture.

    46Si nous ne connaissons pas le détail de son ralliement à l’Empire, en revanche son Essai sur la doctrine militaire en France éclaire assez bien le fond du tableau. Geslin en avait d’abord publié le texte en articles dans La Sentinelle de l’Armée, comme message d’adieu à ses camarades. Puis en 1840 paraît le volume, dédié au lieutenant-général comte Roguet, pair de France. L’ouvrage est tout entier empreint de la pensée et de l’œuvre de Buchez, plusieurs fois cité et l’intention centrale en est de « considérer le règlement et l’emploi de ces forces [militaires] du point de vue moral ». La référence à Buchez et l’importance donnée à l’éducation et à l’instruction montrent que pour Geslin la morale ne se sépare pas de la conscience et de la connaissance : sa doctrine pédagogique, qu’il mettra en œuvre dans toute sa vie briochine, est là. Le livre témoigne d’un patriotisme ardent, appuyé sur la notion de souveraineté nationale. L’armée est « la force matérielle organisée pour conserver la nationalité française et en propager l’influence ».

    47L’essai se termine sur une profession de foi catholique vibrante et sur la prééminence de la morale, conçue comme réalisation de la devise Unité-Fraternité-Égalité17. Le début de l’essai était rempli de sarcasmes et d’amertume : « Au sommet [de l’armée] ce sont quelques nobles vieillards pleurant sur des souvenirs et un grand nombre d’ambitieux satisfaits qui ne veulent plus que se reposer et jouir », au second rang des gens avides de vaine gloire et d’or, mus par l’arrivisme et l’intrigue ; quant à la troupe, elle ne se sent pas concernée. La critique de l’armée est sans appel, incisive. Le mal est moral, il ronge la société tout entière : c’est l’égoïsme. Mais au fur et à mesure qu’il écrit, on sent Geslin pris par l’espoir et la volonté d’agir – sa démission étant le premier acte de son action – afin d’enrayer dans la société et donc dans l’armée qui en émane et ne peut qu’en être l’expression, cet esprit matérialiste et épicurien (pour lui c’est tout un). Si certains aspects du règne de Napoléon ne durent pas à cet égard le satisfaire beaucoup, nul doute qu’il fut sensible à l’essor industriel, au développement des chemins de fer, peut-être aussi à la guerre de Crimée qui voyait l’armée – mieux que dans l’expédition d’Alger – reprendre le chemin de l’action.

    48Tout cela donne à penser qu’il en est pour Geslin comme pour Rieffel, avec des nuances (la jouissance des choses qui est loin d’être un mal pour Rieffel) : ce sont des réalisateurs, des hommes épris de lumières, désireux de modifier l’état social et la mentalité de leurs contemporains. L’inertie si puissante en province, les résistances au changement et les anathèmes contre la modernisation, si fréquents dans les milieux légitimistes, poussèrent à coup sûr Geslin à se rapprocher d’un pouvoir qui à bien des égards, ne pouvait que recueillir les suffrages des hommes épris de progrès économique et social, fût-ce au détriment des libertés démocratiques. En outre, dans le cas de Geslin, l’évolution de l’Église vers Napoléon III ne pouvait que faciliter cette conversion. Dans le cas précis des Côtes-du-Nord, il n’est pas douteux que Mgr David, évêque de Saint-Brieuc de 1862 à 1882, gallican notoire, ami de Mgr Maret, a puissamment encouragé Geslin dans cette évolution à contre-courant des forces ultramontaines qui s’exaspéraient à droite.

    49Or, s’il est un point sur lequel l’expérience ne pouvait qu’inciter Geslin de Bourgogne à s’éloigner des légitimistes, c’est bien l’évolution de l’Association bretonne. On sait que celle-ci fut supprimée par le pouvoir en 1859, mais déjà en 1854 elle avait été suspendue et nous verrons pourquoi. Il est impossible que ces faits n’aient pas eu une grande influence sur un homme si attaché à l’action à l’échelle de la province tout entière et si impliqué dans la tentative constituée par l’Association bretonne.

    50De 1861 à sa mort en octobre 1877, Geslin est la cheville ouvrière de la Société d’émulation, organisant notamment le fameux congrès celtique de 1867. En 1870 (donc à 58 ans), il est chef de bataillon des mobiles des Côtes-du-Nord au siège de Paris, retrouvant en cette occasion tragique sa vocation militaire. On peut noter à travers les mémoires de la Société qu’il s’occupa activement de fouilles archéologiques – tout particulièrement du camp de Péran – et de restauration de monuments en péril, conformément à la vocation initiale acquise dans le mouvement Caumont. Si son action n’a pas eu l’ampleur de celle de Jules Rieffel, il nous offre cependant un bel exemple local et départemental, soucieux d’engagement, de militantisme et qui, bien qu’il ait aussi écrit, est d’abord un homme d’action. Un catholique ouvert à son temps et pour lequel la référence au passé n’était pas un moyen de l’opposer à la modernité.

    La fondation de l’Association bretonne

    51Geslin de Bourgogne et Rieffel sont, avec Duchatellier, les principaux créateurs de l’AB. Les deux premiers surtout furent ceux qui œuvrèrent le plus pour la concevoir et la définir. Mais il s’en fallut de beaucoup que l’Association, dès ses premières années, fût la réalisation qu’ils avaient envisagée.

    52Pour comprendre la position de la classe d’archéologie au sein de l’AB, il nous faut auparavant succinctement indiquer les étapes de la création de cette association.

    53Dès le mois de septembre 1842, Geslin s’est mis en rapport avec Rieffel et il lui a envoyé les articles qu’il a publiés dans Le Français ce même mois. Rieffel a répondu le 28. Immédiatement, une divergence apparaît entre les deux hommes : Geslin veut que l’AB soit l’émanation de sociétés départementales d’agriculture, Rieffel pense qu’il suffit que chaque institution agricole, comice, ferme-école, envoie ses représentants. Geslin publie le 8 octobre dans Le Français un article intitulé « D’un projet de congrès agricole ». Il laisse entendre que son plan est vu d’un bon œil au ministère. Geslin a également soumis son projet au conseil général des Côtes-du-Nord et insiste sur la nécessité de créer « comme un intermédiaire entre le Conseil supérieur de l’agriculture et les sociétés et comices agricoles ». Pour lui l’association doit être départementale et bretonne (sur ce dernier point, Rieffel donne son accord dans sa lettre du 28 septembre. Le cadre des cinq départements bretons est seul retenu). En terminant son article, il note que le conseil général n’a guère été sensible à ce projet et il se rallie au plan de Rieffel. Sans doute est-ce sans enthousiasme, puisque dans une lettre du 11 octobre, Rieffel reprend tous ses arguments, insistant sur le fait que ce sont les travailleurs de l’agriculture eux-mêmes qu’il faut rassembler, alors que les sociétés départementales, pratiquant une sélection, délégueront des « hommes fortunés » souvent mus par la vanité. Rieffel lance un « appel à tous les hommes de bonne volonté, membres d’une association quelconque de l’agriculture de Bretagne, avec une légère indemnité, mais suffisante pour vivre hors de chez eux » (c’est là un principe qu’il réaffirme maintes fois). Le débat se prolonge dans le courant octobre.

    54L’attitude de Geslin ne peut vraiment être comprise que si on la replace dans la situation des Côtes-du-Nord, plus précisément dans ses rapports d’une part avec l’administration préfectorale, d’autre part avec la « base » agricole.

    55Le préfet, Jean-Baptiste Thieullen, est une forte personnalité, très implanté dans le département dont il deviendra député après 184818. D’octobre à décembre, on le voit intervenir en détail dans la création de la Société départementale d’agriculture et dans les rapports de celle-ci avec les sociétés d’arrondissements et les comices. Pour lui, la question va manifestement au-delà du département, puisqu’il écrit à Geslin le 27 octobre 1842 : « Cette organisation [la Société départementale d’agriculture] si elle s’étendait aux départements voisins, donnerait lieu à des congrès agricoles d’où sortiraient de plus hautes lumières et de plus puissants moyens de succès. » Dans le projet de statut de la Société départementale, publié le 26 décembre 1842, il est explicitement fait allusion aux congrès agricoles régionaux. Il serait intéressant de prolonger l’analyse, de manière à voir si le pouvoir central avait un plan concernant la future Association bretonne. Nous savons en tout cas que la question était évoquée au Conseil supérieur de l’agriculture.

    56Mais ces efforts d’organisation par en haut de la vie agricole se heurtaient à de fortes résistances à la base. La Société d’agriculture du département (distincte de la Société agricole de l’arrondissement de Saint-Brieuc) apparaissait à de nombreux comices comme un instrument de mainmise du pouvoir sur la vie agricole du département19. Conduits par Auguste Desjars, les comices de l’arrondissement de Guingamp – qui ont formé en 1842 un comité central – mènent à cet égard une lutte acharnée de 1842 à 1847, estimant qu’un organe départemental ne saurait être que l’émanation des comices et des sociétés d’arrondissement. Or, les procès-verbaux des réunions de ce comité central20 montrent à l’évidence que Geslin est le premier visé par Desjars et ses amis. L’affaire se terminera en octobre 1847 par la démission du bureau de la Société départementale21 ; c’est donc un grave échec pour Geslin de Bourgogne.

    57On peut penser que ce sérieux revers explique pour une grande part l’attitude de Geslin vis-à-vis de l’AB, tant sur le plan agricole qu’archéologique (car sur ces deux plans les mêmes protagonistes se retrouvent dans les deux camps). Chrétien social, il est en porte à faux par rapport aux agriculteurs en grande majorité très conservateurs. Engagé aux côtés du préfet, il se heurte à ces mêmes milieux très hostiles à toute intervention du pouvoir central, en particulier du pouvoir philippiste. La disparition du Français de l’Ouest après 1848 est à rapprocher de l’échec de la Société départementale d’agriculture. Geslin de Bourgogne n’est pas en position de force dans son propre département et cette faiblesse a des conséquences quant à son rapport à l’AB en cours de création. Sur le rapport entre organisation centrale et sociétés locales, il voit moins clair que Rieffel, bien que celui-ci soit mû par d’autres considérations que des agriculteurs comme Desjars. En définitive, le débat qui apparaît à travers ces questions, c’est celui de l’assise réelle de l’AB. Tout compte fait, la majorité des membres de l’AB se sentaient bien dans une organisation créée sur le modèle Caumont, car ils voulaient avoir le moins possible à faire à l’État. Ils voulaient créer un organisme privé de défense de l’agriculture bretonne, à une époque où les pouvoirs publics commencent à s’occuper sérieusement de la vie agricole. Il ne pouvait en résulter que des tensions et une grande fragilité pour l’AB, sans assise réellement et clairement constituée, avec des contradictions entre ses promoteurs et premiers dirigeants et la masse de ses adhérents. Bien entendu, l’entrée des archéologues dans l’organisation ne pouvait qu’accentuer fortement la défiance à l’égard des pouvoirs publics (et réciproquement).

    58Le 6 mars 1843, Duchatellier écrit à Geslin que l’heure du rassemblement a sonné et que, suite à un voyage qu’il a fait dans le Morbihan, la Loire-Inférieure et l’Ille-et-Vilaine, une réunion est prévue à Vannes le 27 mars. Il énumère la liste des invités : des personnalités du monde agricole breton. Geslin est cordialement invité, ainsi que Baron du Taya et Bourel-Roncière. Mais le 25 mars, Le Français de l’Ouest, annonçant la réunion, informe que les Côtes-du-Nord n’enverront personne, tout en souhaitant bon succès aux participants. Les idées de Geslin sur la société départementale sont reprises dans cet article.

    59Le journal Le Morbihan, dont le rédacteur en chef est Alfred Lallemand, avocat et membre très actif de la Société polymathique, annonce le 25 mars :

    « Une réunion, à laquelle sont convoqués 22 membres des principales sociétés d’agriculture des cinq départements de la Bretagne22, doit avoir lieu à Vannes le 27 mars prochain. Son but est la formation d’un congrès agricole qui, réunissant entre eux tous les comices et les sociétés d’agriculture, se porterait chaque année d’un département à l’autre, avec faculté à tout agriculteur de s’y trouver et d’y débattre les questions qui pourraient toucher aux intérêts du pays ou être mises à l’ordre du jour par le bureau du congrès lui-même. »

    60Le journal a appris tardivement cette réunion par une lettre de Duchatellier à Philippe Kerarmel, secrétaire de la Société d’agriculture de Lorient. Le 8 avril, le journal annonce que la réunion prévue n’a pas eu lieu et s’étonne que les autorités départementales du Morbihan n’aient pas été associées au projet. Il signale aussi que le jour prévu, les comices des Côtes-du-Nord s’assemblaient pour former une société départementale d’agriculture. Enfin, le 22 avril, Le Morbihan annonce la réunion du 3 mai et reprend les thèses du Français de l’Ouest qu’il cite, sur la nécessité de donner une solide assise au mouvement, assise formée par les sociétés départementales. Cette convergence de thèses donne vraiment le sentiment qu’il y a là un important débat mené à l’échelle de toute la Bretagne, riche d’enseignements sur la situation des couches dirigeantes bretonnes à une période cruciale pour l’avenir économique de la région.

    61La réunion prévue le 27 mars se tint donc finalement le 3 mai, mais les détails donnés par Le Laboureur breton d’avril montrent que les principales décisions avaient été arrêtées à l’avance. Le 27 avril, Le Français publie une lettre de Duchatellier, du 17, regrettant que les journaux aient trop parlé de la préparation du congrès envisagé. Le 10 mai, le même journal annonce la réunion tenue à Vannes le 3 et souligne : « Nous ne pouvons partager toutes les vues qui ont prévalu dans la conférence de Vannes23. » Le 27 mai, il annonce la tenue du congrès de Vannes le 20 septembre et en donne le règlement. Les 2 et 5 août, il donne le programme des sections prévues, au nombre de sept, toutes agricoles.

    62Aucun de ces documents, dont nous n’avons donné qu’un résumé, ne fait la moindre allusion à l’archéologie ou à tout autre sujet non agricole. Mais le 7 août 1843, Ephrem Houël, directeur des haras de Langonnet, invité à la réunion de mars et présent le 3 mai, écrit à Brizeux sur papier à en-tête de la SFA (voir chapitre i) et avec la mention « Inspection du Morbihan », pour lui annoncer la venue de Caumont et lui demander de venir au congrès24. Ephrem Houël est effectivement sur la liste des membres de la SFA, comme agent comptable du haras de Saint-Lô, le 5 mai 1837 et le 19 juin 1842, directeur des haras de « Langonnay », il est nommé inspecteur des monuments pour le Morbihan.

    63Caumont, écrit Houël, va venir et « tiendra une séance de la société archéologique le 19 septembre, veille de la réunion du congrès25 ». Il n’y a encore rien de décidé mais il faut venir car « il s’agit de deux choses, de réunir les hommes de cœur et d’action de la Bretagne, il s’agit aussi de mettre dans leur jour toutes les vieilles gloires : comme homme et comme barde vous devez donc être des premiers ».

    64C’est là une lettre importante. Si Geslin, sensibilisé à l’archéologie et en rapport avec Caumont depuis 1842 et donc bien placé pour introduire l’histoire à l’AB, se tenait à l’écart, voici que dans le Morbihan un noyau se révèle décidé à associer archéologie et agriculture. De fait, les procès-verbaux de la SFA indiquent pour le 19 septembre une réunion de cette association à Vannes et mentionnent Duchatellier (secrétaire), Audren de Kerdrel, Brizeux, l’abbé Le Joubioux, Philippe Kerarmel. L’abbé Le Joubioux est une personnalité importante de l’évêché de Vannes, auquel il était attaché depuis 1828 et dont il devient en 1843 le secrétaire général. Il avait connu le chanoine Mahé et était un ami de Brizeux qu’il rencontra à Paris et en Italie. C’est aussi un poète qui écrit en breton du Vannetais. Quant à Kerarmel (qui signe ses articles tantôt Kerarmel, tantôt de Kerarmel), juge de paix à Lorient (Annuaire du Morbihan, 1844), membre de l’Alliance bretonne de 1842 et secrétaire de la Société d’agriculture de Lorient, il avait envoyé en août 1832 à la Société polymathique du Morbihan des « Instructions constitutionnelles sur la charte de 1830 », probablement d’opinions assez avancées (Kerarmel, dans ses lettres à Duchatellier, se montre très anticlérical) et qui avaient été refusées.

    65Le 22 septembre, une autre séance de la SFA se tient à Vannes, avec plus de soixante participants. Bien entendu, les monuments de Carnac sont au cœur des débats. En plus de ceux déjà nommés, relevons le nom de Lorois, préfet, qui préside, Brizeux et Francheville fils. Il s’agit soit de Jules, dont nous avons vu les débuts au chapitre ii et qui jouera un rôle dans les congrès ultérieurs de l’AB, soit de son frère Amédée, plus préoccupé d’agriculture que d’archéologie. Leur père, le colonel, était à la réunion du 3 mai. Le 23 septembre, à la séance suivante, s’ajouteront Armand Taslé, membre de la Société polymathique et maire de Vannes de 1839 à 1846, et le comte Arthur de La Bourdonnaye26, député légitimiste du Morbihan, que l’on trouve aussi parmi les « agriculteurs » du premier congrès de l’AB (il est vice-président avec Caumont). Peu après, La Bourdonnaye meurt. Dans le tome III de L’Agriculture de l’Ouest, Duchatellier raconte que, n’étant pas du même parti que lui, il avait pu le convaincre facilement que l’AB devait demeurer étrangère à toute opinion politique.

    66Tout cela révèle qu’un noyau important de Morbihannais qui, à part Houël, n’étaient pas membres de la SFA avant cette circonstance, s’est réuni en même temps que se tenait le congrès agricole. La lettre d’Houël à Brizeux parlait d’une séance de la société archéologique. Or, rien de tel n’existait dans le Morbihan à ce moment-là. L’historique fait par Émile Sageret en 1926 indique que c’est l’époque où la Société polymathique était en sommeil. Armand Taslé cherchait à ranimer son zèle en donnant deux cents francs pour l’acquisition d’un terrain où se trouveraient des monuments celtiques ou anciens. Mais dans son historique de 1876, Alfred Lallemand indique qu’à la suite du congrès de l’Association bretonne à Vannes « un projet de création d’une section archéologique reçut un commencement d’exécution par la nomination de M. Lorois, préfet du Morbihan, comme président et de Cayot-Délandre, comme secrétaire ». Pour l’année suivante, Lallemand mentionne l’existence d’une « section archéologique de l’Association bretonne » avec un bureau formé de Taslé, Cayot-Délandre et Le Joubioux, rassemblant trente-deux adhérents. On est donc tenté de penser qu’Houël désignait en fait une réunion de la SFA, mais était au courant du projet de fondation d’une société archéologique.

    67Il y a dans tout cela des imprécisions et des confusions. Nous l’avions déjà noté à propos de l’annonce faite par Kerdrel en octobre 1842, à une réunion rennaise de la SFA, du projet d’association bretonne liée à la Revue de l’Armorique. Faut-il en conclure que des « manœuvres » étaient en cours, ou que les projets étaient si peu clairs, entre la fin de 1842 et l’été 1843, que personne ne s’y retrouvait ? L’état actuel de la documentation ne permet pas de trancher.

    68La question est cependant encore plus compliquée, car Georges Mahé27 signale qu’à la suite du congrès, Brizeux et La Villemarqué (présent à Vannes lui aussi) recrutent pour la création d’une Breuriez Breiz28. La Villemarqué écrit le 5 octobre à Brizeux que Kerdrel est d’accord, mais que Le Joubioux est réticent et veut une déclaration selon laquelle le dogme et la morale catholique ne seront jamais attaqués29. Brizeux lui répond qu’Eugène Guieysse, commissaire de la marine à Lorient, craint que ce projet ne nuise à l’Association bretonne. Inutile d’insister sur les avatars de la malheureuse Breuriez Breiz dont l’« archibarde » La Villemarqué ne réussira jamais à faire quoi que ce soit30 ! On voit en tout cas que vers le 20 septembre, à Vannes, de nombreux projets se rencontraient.

    ⁂

    69Venons-en au congrès de l’Association bretonne lui-même qui va nous permettre de clarifier les choses. Ce congrès fondateur s’est ouvert le 20 septembre 1843 à onze heures du matin à l’hôtel de ville de Vannes et il a duré jusqu’au 24. Je n’ai trouvé nulle part le nombre des participants31. Jules Rieffel expose les buts du congrès, se référant à Mathieu de Dombasle et à Caumont, mais n’aborde que des questions agricoles. Lui succède à la tribune Caumont qui, venu avec un autre Normand, Cussy, est chargé de remettre au congrès une bannière aux cinq couleurs de la Normandie. Caumont retrace les efforts de l’Association normande, fondée douze ans auparavant et forte de mille cent membres et tout en insistant sur l’agriculture, il offre au congrès des ouvrages d’archéologie. Puis le congrès se partage en trois sections : statistique et économie agricole – cultures et bestiaux – archéologie. Pour cette dernière section – qui semble tomber du ciel –, le président est le préfet, Lorois, et le secrétaire, Armand Taslé, maire de Vannes. Dans leur compte rendu, aussi bien L’Agriculture de l’Ouest que l’Association bretonne (Comptes rendus et procès-verbaux)32 mentionnent, sans commentaires, l’existence de cette section totalement imprévue.

    70Mais ces deux comptes rendus (qui du reste puisent à une même source, puisque l’organe créé par Rieffel devient au congrès organe officiel de l’AB) retracent la journée du 23, où l’on constate que « quelques membres ayant, à l’occasion de cette session, demandé de quelle manière seraient réglés les travaux de la section d’archéologie, il est décidé par l’Association que la fixation et la direction de ses travaux seront déterminées dans une séance ultérieure ; mais qu’il reste entendu que les travaux d’archéologie ne formeront qu’une section du congrès comme de l’Association et que celle-ci reste une pour tout ce qui ressortira des doubles études de l’agriculture ou de l’archéologie ». Dès la séance du soir du 23 septembre, en assemblée générale, il est longuement question de cette section. Duchatellier, en tant qu’organe de la direction de l’AB, prend la parole pour faire de Caumont l’initiateur de cette section ; Caumont et Cussy, « après nous avoir parlé de nos champs et de nos guérets, nous [ont] longuement entretenus de nos monuments et de nos souvenirs historiques. De l’agriculture nous avons passé à l’archéologie et nous nous sommes naturellement laissé aller à nous demander pourquoi, en si bonne réunion d’hommes de cœur et de vouloir, nous ne nous entendrions pas sur la conservation de nos richesses archéologiques, après nous être concertés sur l’amélioration des produits du sol ». C’est aussi simple que cela !

    71Et Duchatellier d’exhorter l’assistance :

    « Ne résistons pas à cette noble impulsion et, heureux de nous trouver si nombreux, tâchons de l’être plus en appelant à nous, par deux voies différentes, les hommes qui sont attachés à l’exploitation du sol et ceux qui sont attachés à ses souvenirs, à l’élévation de la propre pensée du pays.
    Nous gagnerons tous à cette réunion : car, divisés pour les travaux, mais unis pour les efforts à tenter, en parlant d’agriculture nous aurons auprès de nous des archéologues ; et, en parlant d’archéologie, nous aurons également non loin de nous [nuance !] de nombreux agriculteurs qui ne seront pas sourds au charme de la science et des vieux souvenirs.
    Archéologues et agriculteurs, soyons donc unis, quoique séparés pour le travail et rapprochons-nous de manière à porter successivement vers chacun de nos départements cette masse imposante d’hommes dévoués et avides de savoir qui ne manqueront pas de remuer profondément tous les esprits, en les intéressant aux doubles notions du passé et du présent. »

    72Admirons l’habileté avec laquelle notre Quimpérois, multipliant les précautions, s’attache à conquérir une assistance à coup sûr perplexe. Aurait-il été si zélé, s’il avait su qu’il était en train d’introduire à l’AB la bombe qui serait cause de sa suppression en 1859 ?

    73Mais voici qu’immédiatement un débat commence et que se lève La Villemarqué pour soutenir 1o que l’archéologie devrait avoir sa représentation spéciale au sein même de la direction ; 2o « qu’il faudrait à cette partie des études du congrès une organisation distincte et séparée ».

    74« Plusieurs membres, dit le compte rendu et parmi eux MM. Lorois, de Francheville, Taslé et Bizeul, s’opposent vivement à ce nouveau mode d’organisation qui tendrait à briser l’unité de l’Association et à compromettre ainsi son avenir et sa force. » À quoi l’auteur du Barzaz-Breiz objecte que l’AB étant à vocation exclusivement agricole, il faudrait « au moins un comité spécial pour la publication des travaux archéologiques qui ne devront pas seulement comprendre l’étude des monuments, mais aussi celle de la langue et même des chants populaires, partie si intéressante de nos antiquités ». On voit comment l’idée – qui n’est certainement pas spontanée – s’étend peu à peu.

    75Il est répondu que l’assemblée du congrès a entendu maintenir pour l’AB une unité pour toutes les branches de l’Association. Donc, pas de « séparatisme ». Mais – et c’est là que cela devient intéressant – La Villemarqué dit qu’« il faudrait au moins, en dehors de la direction, une pensée qui résumât en quelque sorte l’esprit de cette section et qui imprimât à ses publications un esprit de suite et d’unité indispensable ». Là, Duchatellier ne peut être d’accord et fait valoir qu’« il convient au contraire que le bulletin qui sera chargé de reproduire les travaux de la section d’archéologie, soit privé de tout système, de toute pensée préalable qui pourrait gêner l’émission des idées ou des opinions qui auront à se faire jour ».

    76Le procès-verbal indique que cette position, soutenue par plusieurs dont Lorois et Taslé, est combattue ou diversement interprétée par La Bourdonnaye (qui préside la séance) et Bourel-Roncière33, « qui reviennent à l’idée d’adjoindre à la direction un homme spécial qui serait chargé de diriger tous les travaux de l’archéologie ». Cet homme spécial, s’agirait-il de La Villemarqué lui-même ? Il se pourrait bien que – le plus en vue des bretonistes – il ait pensé trouver là une occasion de prendre la direction des études bretonnes, à la fois littéraires et historiographiques. Mais ce n’est qu’une hypothèse.

    77L’échange de vues continue sur les mêmes points, puis le vote est réclamé par l’assistance et la proposition de La Villemarqué, présentée également par Ephrem Houël, est rejetée, tandis que celle de la direction, présentée par Duchatellier, « est donc mise aux voix et adoptée à l’unanimité ». Cette unanimité semble indiquer que les opposants, conscients du lien ténu qui les rattachait à l’organisation, préférèrent éviter de monter en épingle le conflit.

    78Ainsi se conclut la première passe d’armes d’un combat qui ne faisait que commencer. Il est hélas impossible, dans l’état actuel de la documentation (et notamment à cause du peu d’archives privées accessibles en Bretagne) d’en savoir davantage sur un point essentiel : la concertation, préalable au congrès et dont l’hypothèse s’impose, entre les partisans de la classe d’archéologie. La lettre d’Houël est du 7 août ; donc au moins depuis cette date jusqu’au 19 septembre, une information a dû circuler, amenant dans le circuit La Villemarqué qui n’avait évidemment rien à voir avec l’agriculture et qui n’était non plus jamais apparu sur les registres de la SFA de Caumont. Ce dernier est évidemment au cœur du projet archéologique. Mais nous ne savons pas non plus dans quelles conditions précises – et sur quelle initiative – il décida de tenir à Vannes, à la date du congrès agricole, une réunion de la Société française pour la conservation des monuments (autre dénomination, rappelons-le, de la Société française d’archéologie). Dans son discours devant le congrès, Caumont dit que c’est en juillet que l’Association normande l’avait chargé de le représenter à Vannes. Mais cela n’implique pas nécessairement l’archéologie. Nous ne le voyons pas en relations avec Duchatellier avant cette circonstance. Par contre, il connaissait Jules Rieffel, au Conseil supérieur de l’Agriculture et le nom de l’Association normande, bien connue, avait été évoqué par Le Laboureur breton.

    79Rien ne permet de dire que Rieffel vit d’un mauvais œil la création de la section – future classe – d’archéologie, mais on ne le voit pas non plus intervenir en faveur de ce projet. Peut-être fut-il influencé dans un sens modérateur, s’il y avait lieu, par un personnage dont il convient maintenant de signaler la présence au congrès et plus précisément au bureau lors de la séance du 23 au soir : Lefebvre de Sainte-Marie, inspecteur de l’Agriculture, délégué à Vannes par le ministre du Commerce et de l’Agriculture. Comme il va jouer un rôle important dans la suite, il faut en dire un mot.

    80En 1839, il était au ministère et, sous la direction d’Yvart34, s’occupait de l’élevage. Au début de l’année suivante, il est nommé administrateur du domaine du haras du Pin, dans l’Orne et seconde Yvart dans l’acclimatation de la race de taureaux Durham en France. Le ministère décide alors de créer des inspecteurs et Sainte-Marie est l’un d’eux, nommé le 26 janvier 1841. Il est déchargé du Pin et spécialisé dans l’élevage. Géographiquement parlant, la Bretagne entre dans ses attributions. Il est aussi au Conseil supérieur de l’Agriculture. La suite de sa carrière, très brillante, le mènera jusqu’en 1874, où il se retire avec le titre de directeur honoraire de l’Agriculture, ayant donc traversé quatre régimes sans encombre. Il appartient à la catégorie des très hauts fonctionnaires dont l’État est en train alors de se doter.

    81Nous apprenons au tome III de L’Agriculture de l’Ouest que Sainte-Marie était venu dans le cadre de ses fonctions voir Rieffel pour la première fois dès 1841. Tous deux sont faits pour s’entendre et leur ascension est parallèle. La suite de cette histoire laisse à penser que lors de la création de la section d’archéologie, Sainte-Marie n’éleva pas d’objection, peut-être en raison de la personnalité de Caumont qui donnait l’exemple. En tout cas, il offrait en quelque sorte la caution du ministère, d’autant plus que le jour de l’ouverture du congrès, le préfet de Loire-Inférieure – la demande avait dû être déposée par Rieffel – avait par lettre fait savoir qu’il donnait son approbation provisoire aux statuts de l’AB, mais que certains points étaient à revoir. Le 24, Sainte-Marie informait le congrès que le ministre avait fait de même. C’est d’autant plus important que le pouvoir avait hésité à approuver cette création (l’échelle régionale inquiétait) et que le préfet Lorois s’était porté garant de l’absence d’intentions politiques. Tout cela avait dû rassurer Rieffel qui, insistant le 17 septembre auprès de Geslin de Bourgogne pour qu’il vienne, lui écrivait : « L’administration m’a paru froide. Serait-il possible que le congrès fût mort-né ? » Il n’est pas impossible que l’absence de Geslin soit due à une réticence de la part du préfet des Côtes-du-Nord, Thieullen.

    82Rieffel d’ailleurs ne se résigne pas à cet éloignement d’un homme dont il a pu, à travers leur correspondance, juger toute la valeur. Aussi lui écrit-il le 30 septembre, pour lui faire connaître son élection par le congrès, sur sa proposition à lui, Rieffel, comme inspecteur d’arrondissement de l’AB à Saint-Brieuc. Il lui demande s’il accepte. La réponse fut à coup sûr positive, puisque le 18 octobre il lui envoie des bulletins d’adhésion et lui explique quelles sont ses tâches (au premier chef recruter, car plus il y aura de membres, plus la subvention gouvernementale pour 1844 sera forte). Mais à la fin du dossier des archives départementales des Côtes-d’Armor figure un brouillon de lettre de Geslin, de janvier 1844, demandant d’un ton sec si oui ou non l’AB reconnaît la Société départementale d’agriculture des Côtes-du-Nord. Il avait reçu de Duchatellier une note pour un projet de monument à Mathieu de Dombasle qui vient de mourir, dans laquelle cette société ne figurait pas, alors que, selon Geslin, c’est elle qui avait pris l’initiative de la souscription. Si oui, les sommes collectées iront à la Société départementale qui transmettra, si non, l’affaire semble « justifier de plus en plus la crainte que j’ai toujours eue que M. Duchatellier se soit trop pressé de lancer le projet d’association bretonne ». Et il annonce sa démission du poste d’inspecteur. Cette lettre fut-elle envoyée ? Elle montre en tout cas que la querelle sur la structure de l’AB continuait et elle était d’autant plus importante que le congrès avait porté Duchatellier au poste clef de secrétaire général de l’AB, Jules Rieffel en étant le président et Philippe Kerarmel le trésorier.

    83Le 30 septembre de son côté, Caumont avait écrit à Geslin – décidément très courtisé – pour lui demander d’insérer un compte rendu du congrès dans Le Français de l’Ouest. Ce compte rendu, fait d’après celui de La Vigie du Morbihan, parut le 9 octobre. Il reproduisait les discours de Rieffel et de Caumont et annonçait la création imprévue d’une section d’archéologie, « inspirée par le gracieux concours de M. de Caumont » et qui « a été accueillie avec empressement par le congrès ». C’est peut-être beaucoup dire, mais si l’information vient de Caumont…

    84Le journal ajoute : « En applaudissant à la création de cette section archéologique, nous ne dissimulerons pas nos regrets de ce qu’on l’ait isolée des associations qui, dans plusieurs de nos départements, s’occupent des mêmes travaux. À cet égard, nous reproduisons les observations que nous présentâmes lors de la constitution du congrès : à savoir que nous croirions les bases de l’Association bretonne plus stables si, au lieu de s’appuyer sur des inspecteurs isolés, elle avait ses racines dans nos principales associations départementales. » Le 19 octobre, le journal publie une lettre de Duchatellier qui conteste que la direction de l’AB ait voulu l’isoler des sociétés existantes. « Notre intention formelle, au contraire, est de nous étayer de leur concours, si elles veulent bien nous l’accorder. Spécialement chargé par mes collègues d’établir dans les départements les relations d’amicale fraternité qui devront profiter à la science, c’est à ces sociétés, en particulier, que je compte m’adresser. Partout où il en existe, je leur demanderai la création dans leur sein de commissions spéciales qui, dans chaque département, d’après la pensée du congrès, devront joindre leurs efforts à ceux de la direction, pour que l’archéologie reçoive parmi nous un essor égal à celui que la science agricole paraît devoir prendre. » Le journal ne commente pas.

    85Quelles sont alors les sociétés départementales concernées ? La Société académique de Nantes parle bien du congrès scientifique de Poitiers des 9 et 10 septembre 1843, mais ne souffle mot de la réunion de Vannes. C’est seulement dans le volume XVI (1845) qu’il est parlé de la seconde session de l’AB, à Rennes. La Société d’émulation de Quimper n’a plus d’existence. Celle de Brest n’apparaît jamais dans ces débats et l’Annuaire qu’elle publie ne mentionne pas l’AB. Même inexistence de la Société des sciences et arts de Rennes. Nous avons vu ce qu’il en était de la Société polymathique. Reste en fait la Société archéologique des Côtes-du-Nord : or, il y a manifestement un conflit entre ses dirigeants et en particulier Geslin – et ceux, les mêmes en partie, de la Société d’agriculture du département – et les promoteurs de l’AB.

    86De sorte qu’il apparaît clairement qu’il en va pour l’archéologie de même que pour l’agriculture : l’AB n’a pas d’assises locales. La section d’archéologie a été créée par un petit groupe d’hommes qui ne représente pas l’ensemble des érudits et chercheurs de la province. La réserve de Geslin de Bourgogne, l’opposition de Bizeul, la perplexité de Cayot-Délandre (voir plus loin), l’absence de Levot au congrès de Vannes témoignent bien de ce fait. L’idée – avancée par Duchatellier dans la séance du 23 septembre – de demander aux sociétés archéologiques de créer en leur sein des commissions chargées de faire la liaison avec l’AB est une tentative de se doter après coup d’une base. Mais le tour d’horizon que nous venons de faire montre que l’entreprise court le risque d’avorter rapidement.

    87Plus sûre sera la voie que va emprunter dès le printemps de 1844 Aymard de Blois. Prenant son bâton de pèlerin, il va s’attacher à susciter la création de sociétés archéologiques conçues dès leur démarrage comme des filiales de la section d’archéologie de l’AB. Ainsi vont naître les sociétés archéologiques de Nantes, d’Ille-et-Vilaine et du Finistère. Ces trois sociétés sont, dans l’esprit des promoteurs de l’archéologie au sein de l’AB, les représentantes locales du bretonisme. Avec la « prise » de la Société polymathique du Morbihan qui par sa section archéologique va prendre un moment le nom de Société archéologique du Morbihan et avec les tentatives de faire sortir la société archéologique des Côtes-du-Nord de son splendide isolement, les bretonistes ont l’espoir de constituer une puissante fédération apte à donner tout son essor à l’historiographie dont nous avons vu Aurélien de Courson poser les bases. Les seuls éléments étrangers en seraient la Société académique de Nantes et la Société d’émulation de Brest. Telles sont les vastes perspectives qui se dessinent au lendemain du congrès de Vannes.

    ⁂

    88Nous avons insisté sur l’agriculture pour la création de l’AB ; l’histoire va bientôt retenir notre attention. Ce changement de perspective est d’ailleurs conforme à l’évolution même de l’AB, car si dans les congrès suivants les interventions sont nombreuses et variées sur le plan agricole, il est néanmoins clair que rien de ce que Rieffel avait espéré ne sort de l’AB. Celle-ci devait être un catalyseur des initiatives locales, le moyen pour les propriétaires actifs de rassembler leurs énergies et de confronter leurs expériences, de faire naître une conscience régionale d’entrepreneurs ; elle devait être aussi l’interlocuteur privilégié du gouvernement pour l’essor agricole de la Bretagne.

    89Or, entre 1844 et 1850, c’est le désenchantement complet. Les congrès de Rennes (1844) et de Nantes (1845) sont un échec : peu de monde est rassemblé ; le congrès suivant, qui se tient à Saint-Brieuc sous la houlette de Geslin de Bourgogne, voit, bien que peu fréquenté lui aussi, l’espoir d’un redressement mais les congrès de Quimper (1847), Lorient (1848), Saint-Malo (1849) et Morlaix (1850) montrent à l’évidence qu’ils ne sont rien d’autre que des rassemblements désordonnés. La cause profonde en est le style des « organisations Caumont », où l’on parle de tout et de rien. Dès 1845, dans L’Agriculture de l’Ouest, Rieffel note avec amertume que rassembler quatre cents personnes (adhérents, mais non tous présents au congrès) dans une province de trois millions d’habitants n’est pas un signe de vitalité. Rieffel n’a pas d’appui réel dans l’association et rencontre une forte opposition à ses idées, ce qui n’est pas étonnant vu ce que nous savons de celles-ci. Verser une cotisation de cinq francs pour adhérer à l’AB semble trop pour beaucoup de propriétaires. Quant aux contributions des propriétaires à la revue, elles sont quasiment nulles35 et la charge de celle-ci semble excessive à la majorité des adhérents. En 1848, L’Agriculture de l’Ouest cesse d’être l’organe de l’AB pour n’être plus que la revue technique des professeurs de Grand-Jouan.

    90Par ailleurs, les sources font apparaître que le trio directeur n’est pas à l’unisson. C’est surtout Philippe Kerarmel, trésorier, qui pose un problème, par sa gestion déplorable. Le 1er février 1846, Duchatellier écrit à Kerarmel que Rieffel lui a fait part de sa décision de cesser tout contact avec le trésorier. Le 22 mai 1847, Rieffel écrit à Duchatellier : « notre association s’en va, elle disparaît. Je regretterai toute ma vie que M. Kerarmel ait été chargé de nos finances ». Rieffel ne cesse d’ailleurs dès 1845 d’agiter la menace de sa démission de la présidence de l’AB, démission qu’il donnera en 1850 à Morlaix.

    91Même entre Rieffel et Duchatellier, les relations sont mauvaises. Une intéressante lettre de Duchatellier à Rieffel, du 22 octobre 1844, nous apprend que Rieffel, de sa propre initiative, avait discuté avec le ministre, qui l’approuve, d’un projet d’ouverture de l’AB à la Mayenne, au Maine-et-Loire et à la Vendée. Manifestement, c’est un moyen élaboré par Rieffel pour pallier les carences bretonnes. Duchatellier n’est pas enthousiaste : « Je crains que beaucoup de Bretons ne trouvent mauvais qu’on brise ainsi l’espèce d’unité provinciale que nous avions acceptée comme un gage de fraternelle alliance avec les cinq départements de l’ancienne Bretagne. » Et il demande à Rieffel de soumettre la question au congrès de Nantes. Ce projet n’eut pas de suite, mais il est bien caractéristique du flottement qui règne. Le 12 novembre 1846, Rieffel qui, malade (et aussi plus que déçu), n’avait pas été au congrès de Saint-Brieuc, écrit à Duchatellier : « Vos lettres me jettent dans une stupéfaction profonde, nous allons dans un sens tout à fait contraire vous et moi. » Duchatellier a pris sur le problème financier un arrangement – dont nous ne savons rien – et Rieffel lui déclare : « Je m’opposerai donc à cet arrangement, autant qu’il sera en mon pouvoir. » Le congrès de Saint-Brieuc a d’ailleurs été l’objet de manœuvres dont nous allons parler, pour déloger Duchatellier du poste de secrétaire général, où il n’a été réélu que de justesse. Deux ans après, Duchatellier quitte Quimper avec sa famille pour aller s’installer à Versailles, où il résidera jusqu’en 1852.

    92Une étude sur l’Association bretonne en tant qu’organisation agricole aurait à faire intervenir dans tous ces désaccords et incertitudes des problèmes doctrinaux qui apparaissent çà et là dans les lettres échangées par Rieffel et Duchatellier, concernant les problèmes du libre-échange et du protectionnisme en matière agricole. Mais en toile de fond de l’évolution de l’AB dans ces premières années, il y a surtout la fameuse question de la section d’archéologie qui va maintenant nous occuper totalement.

    Le problème de la classe d’archéologie

    93Le 1er septembre 1844, un peu moins d’un mois avant le second congrès de l’AB, Rieffel reçoit de Duchatellier une lettre protestant contre le fait qu’un prospectus de la Revue de l’Armorique et de l’Ouest a présenté Rieffel comme l’un de ses rédacteurs36 auprès d’Aymard de Blois, Courson, Kerdrel et La Villemarqué et que le numéro du 20 août donne Aymard de Blois et Kerdrel comme président et secrétaire au conseil de la direction de l’Association bretonne37. Duchatellier demande à Rieffel de rectifier tout cela et poursuit : « Au reste, pour ma part ce nouvel incident me fait insister près de vous pour qu’il soit bien entendu que nous resterons purement agricoles et que, comme vous avez bien voulu en tomber d’accord avec moi et Kerarmel, à l’issue de notre séance de clôture de la chambre où nous avions dîné à l’hôtel de l’Europe, il reste convenu et très fermement entendu que les membres de la section d’archéologie qui ont aujourd’hui leur organisation séparée et particulière ne concourront ni à la formation de nos bureaux au premier congrès [c’est-à-dire au second, le congrès de Vannes étant ici compris comme fondateur], ni à nos travaux à moins qu’ils ne s’inscrivent et ne paient comme tous les autres membres la cotisation exigée par nos statuts comme agriculteurs. » Et il ajoute : « plusieurs personnes qui m’en ont parlé ont remarqué votre collaboration à un journal connu par ses attaques virulentes contre l’université et le gouvernement. Je vous fais parvenir ma lettre par les mains de notre ami Kerarmel pour qu’il veuille bien vous l’adresser s’il y adhère tout en joignant ses propres observations s’il le juge convenable ». Nous ne savons pas si Kerarmel le jugea convenable, car cette lettre ne nous est connue que par la copie qu’en fit Duchatellier dans un registre, mais c’est bien probable car Kerarmel, si l’on en juge par une lettre à Duchatellier du 15 septembre 185038, n’aimait pas beaucoup « le parti prêtre » et Duchatellier se livrait là à une petite manœuvre qui ne dut pas être du goût de Rieffel. Celui-ci cependant répond le 11 septembre 1844 en priant Duchatellier de ne rien publier sur cette question. « Que ces messieurs publient qu’ils font partie de la direction, laissez-les s’amuser. S’ils y trouvent du plaisir cela ne m’inquiète pas le moins du monde. Je vais procéder avec calme et prudence aux meilleurs moyens d’arrangement et le ministre décidera. »

    94Le 2 septembre, c’est Kerarmel qui entretient Duchatellier de « la turbulence de nos archéologues ». « Je voudrais, je vous l’avoue, mon bon ami, voir une fin à ces attaques incessantes de la section nomade que nous avons commis l’imprudence de prendre à notre suite. » Et il continue : « La séparation de biens [à savoir le statut arraché par les archéologues à Vannes] entraînera peut-être celle de corps. Cela est d’autant plus à désirer que notre mission d’agriculteurs est toute pacifique et que l’ordre, le calme et la décence doivent présider à nos intéressantes délibérations. C’est vous, mon bon ami, qui avez désiré l’incorporation de l’archéologie. Je m’y suis prêté de bonne grâce et notre Président a prévu et prédit tout ce qui arrive. Voyez pour votre compte comme on vous remercie. C’est vraiment déplorable. » Avant de commenter, citons un autre document qui achève de montrer l’ampleur du désordre créé par cette section d’archéologie. Il s’agit d’une lettre de Caumont à Duchatellier, du 5 septembre 1844 : Aymard de Blois est venu le voir39, mais il (Caumont) se défend d’avoir proposé la création d’une section d’archéologie. « Je crois somme toute qu’il [vaut mieux ? lecture difficile] que les archéologues travaillent à leur guise et aient une caisse à part, que d’absorber une partie des revenus de l’Association. À ce sujet je réclame contre l’idée qu’on m’a attribuée, l’année dernière, d’avoir voulu proposer l’établissement d’une section d’archéologie dans l’Association bretonne. Cela n’a jamais été dans ma pensée. » Il a simplement voulu que l’AB, comme l’Association normande, encourage les arts.

    95Ainsi, chacun tente de dégager sa responsabilité dans la création de cette section. Les documents réunis ne permettent pas de trancher de façon absolue, mais il semble tout de même certain que Duchatellier et Caumont sont les parrains de la section d’archéologie que Rieffel a laissés faire avec l’appui de Lefebvre de Sainte-Marie, personne ne prévoyant d’emblée ce qui allait arriver. Car en effet, l’année 1844 est celle où la lutte contre le monopole universitaire devient virulente et des hommes comme Courson et Kerdrel sont à la pointe du combat. Les Côtes-du-Nord sont le département où la pétition lancée par les amis de Montalembert recueille le plus de voix et les départements bretons dans leur ensemble se distinguent du reste de la France40. C’est ce qui explique la colère de Kerarmel, l’embarras et la mauvaise foi évidente de Duchatellier, l’amertume de Rieffel qui voit la question religieuse et scolaire prendre dans l’AB, ne serait-ce qu’indirectement, une importance sans rapport avec les buts de l’association. Du reste, Rieffel a tort de s’amuser de la manœuvre de la Revue de l’Armorique et de l’Ouest visant à donner l’impression que les archéologues participent à la direction de l’AB, car le but de cette manœuvre est clair : il s’agit de faire de l’AB non une association de progrès agricole, mais un instrument de la politique catholique et le caractère massivement conservateur des membres de l’AB se prête évidemment à cette tentative qui donne après coup son sens à l’« entrisme » pratiqué à Vannes par les archéologues.

    96Il n’est pas utile de citer davantage de textes pour comprendre que le congrès de Rennes s’est déroulé dans un climat passablement empoisonné. Le 29 septembre 1844, jour de l’ouverture du congrès, Duchatellier, secrétaire général, s’attache, dans un discours qu’on pourrait qualifier de « régionaliste-nationaliste », à justifier devant le congrès l’existence de la section d’archéologie. Il est important, car il témoigne d’une volonté de lier développement économique et mouvement culturel dans une perspective nationale bretonne. Et pourtant, Duchatellier n’est pas bretoniste. Il a de lyriques élans pour évoquer l’importance des souvenirs de la « civilisation primitive » bretonne et conclut : « Ce sont ces souvenirs, en effet, qui, assimilant en quelque sorte le passé au présent, élargiront notre horizon et nous prépareront les voies vers un avenir où l’homme, en se dégageant des trop vives exigences de la vie matérielle et se laissant aller avec confiance aux paisibles jouissances du cœur et de l’esprit, saura retrouver quelque chose de cette quiétude féconde qui le reporte sans effort vers Dieu, cette complète unité de toutes les harmonies. » Et il confirme l’existence de trois sections : économie rurale, cultures, archéologie.

    97On reconnaît bien là le pathos du xixe siècle, mais de toute évidence Duchatellier espère bien, en lâchant les grands mots, satisfaire les archéologues en paroles. Las pour lui, Aymard de Blois, La Villemarqué et Courson veulent des satisfactions plus tangibles. Aymard de Blois explique que la section d’archéologie doit avoir « un représentant spécial de ses intérêts qui serait appelé à faire partie de la direction, en même temps qu’il serait chargé de veiller à la pensée et à tous les intérêts de cette section, complètement séparée, par sa nature, des autres sections du congrès ». Duchatellier a beau rappeler que le congrès de Vannes a déjà tranché et que les archéologues doivent se contenter de créer un bulletin propre avec les fonds de leurs cotisants, les autres, appuyés par Kerdrel, insistent pour que la question soit réexaminée. Le 30 septembre, Duchatellier annonce que le bureau de l’AB, avec le concours de Sainte-Marie, délégué du gouvernement et des inspecteurs de l’AB présents, a décidé la veille que la section d’archéologie n’aurait pas de statuts particuliers.

    « Ils déclarent à l’unanimité, en vertu des dispositions de l’article 21 du règlement, passer outre et décider qu’en laissant à la section d’archéologie toute faculté d’élargir le cadre de ses études et de ses investigations, ils ne peuvent que s’en référer eux-mêmes à ce que les statuts ont décidé d’avance. Ils désirent toutefois que les archéologues, auteurs de la proposition précitée, restent bien convaincus que cette décision n’altère en rien l’empressement et le sincère amour qu’ils professent en faveur de la science. La Direction à cet égard est heureuse, en cette circonstance, d’annoncer à l’assemblée qu’à l’avenir les procès-verbaux des séances relatives à l’archéologie seront compris dans la publication commune des procès-verbaux du congrès. »

    98Puis du 30 septembre au 5 octobre, les sections travaillent chacune de son côté. Cependant les choses ne sont pas tranchées. Le conflit porte sur le fait de savoir si les archéologues travailleront directement avec les sociétés départementales, à charge de rendre compte au secrétaire général de l’AB, ou si la classe d’archéologie ne pourra procéder à la formation de sociétés départementales que par l’intermédiaire du conseil de direction. Cette dernière position est celle de Duchatellier qui donc, sous prétexte d’unité de l’AB, ne fait qu’aggraver la confusion. Il facilite en fait les objectifs des archéologues.

    99Le 5 octobre, Aymard de Blois revient à la charge en rendant compte devant l’assemblée générale des travaux des archéologues et il propose ceci :

    « 1. La classe d’archéologie de l’Association bretonne est autorisée à se choisir, pour l’intervalle des sessions du congrès, un président, un secrétaire et un trésorier.
    2. Elle continuera de se réunir aux assemblées du congrès de l’Association bretonne, dont le conseil de direction réglera les époques et lieux de session.
    3. Il sera fait distinction des fonds versés aux mains du trésorier de l’Association bretonne, pour être remis au trésorier de la classe d’archéologie, lequel percevra désormais les cotes versées par les membres de cette même classe.
    4. La classe d’archéologie procédera immédiatement à la nomination de son bureau permanent.
    5. Aux sessions du congrès de l’Association bretonne, les procès-verbaux tant des assemblées particulières que des assemblées générales seront imprimés par les soins du bureau de la classe d’archéologie. Cette disposition aura son effet dès la présente session. »

    100Il est en outre proposé que la classe d’archéologie pourra, comme celle d’agriculture, faire procéder à la publication de ses autres travaux. Sur demande de précision d’un assistant, l’assemblée générale « décide que chaque associé indiquera la section à laquelle il veut appartenir et que les souscriptions de l’archéologie seront exclusivement consacrées à ses travaux ». L’assemblée, finalement, vote les propositions présentées par Aymard de Blois.

    101Le bureau permanent de la classe d’archéologie est alors constitué : Aymard de Blois est président, Audren de Kerdrel secrétaire et Alfred Ramé trésorier. Un pas important est franchi : la classe d’archéologie se donne un trio directeur qui, grâce à l’équivoque soigneusement entretenue par les archéologues, peut passer pour être sur le même plan que le bureau de l’AB. Or, il aurait fallu, pour que ce fût le cas, que chacune des deux sections agricoles ait son propre bureau permanent, distinct du bureau de l’AB lui-même. L’équivoque est payante : un article de la Revue des Deux Mondes de 185141 présentera Aymard de Blois et Audren de Kerdrel comme directeur et secrétaire général de l’AB, ce qu’ils ne sont en rien [figure 17].

    Figure 17. – Vincent Audren de Kerdrel, Loire, del., s. d..

    Bibliothèque de Rennes Métropole, réserve, ms 1452.

    102Que conclure de ces débats passablement complexes ? Manifestement qu’un compromis a été passé entre le 30 septembre et le 5 octobre entre les agriculteurs et les archéologues. Les agriculteurs ont maintenu l’unité de l’AB et refusé que les archéologues soient représentés à la direction. Quant aux archéologues, ils ont obtenu leur autonomie au sein de l’Association bretonne. Leur bureau permanent est considéré par eux comme le noyau directeur des sociétés archéologiques départementales qui, sous l’égide d’Aymard de Blois, sont en voie de constitution à cette même époque. Nous verrons qu’il était capital à leurs yeux de demeurer membres de l’AB et que la question de leur représentation à la direction avait à leurs yeux une grande importance.

    103En fait, le congrès de Rennes aboutit à un compromis boiteux qui ne règle rien. La Revue de l’Armorique et de l’Ouest, dans son compte rendu du congrès, le 20 octobre, revient d’ailleurs sur le problème. Cayot-Delandre, dans une lettre à Bizeul du 6 novembre 1844, exprime bien la situation. Évoquant le compromis de Rennes, il demande : « Que pensez-vous de ce résultat ? Pour moi qui n’ai pas assisté au débat, j’avoue que je trouve ceci une amélioration et une garantie de succès ; je vous dirai même que, dès l’an dernier, la pensée d’associer l’archéologie à l’agriculture me parut étonnante et que je ne la compris pas. » La disjonction opérée à Rennes lui paraît donc heureuse, car devant mener au divorce complet. Il s’illusionne, ne voyant pas que, par la faute de Duchatellier, la confusion s’est en réalité aggravée.

    104Dans l’Annuaire du Morbihan de 1846, Lallemand fait le point sur la question, dans un article intitulé « De l’Association bretonne et de l’étude de l’archéologie ». La section d’archéologie a été créée à Vannes avec empressement mais

    « on ne tarda pas à reconnaître qu’on avait uni deux choses qui n’ont aucun rapport entre elles et qui veulent et doivent rester distinctes. Dès l’année suivante, le schisme éclata en plein congrès de Rennes ; la section archéologique réclama son affranchissement et obtint, après une lutte qui fut vive, qu’elle serait désormais nommée Classe d’archéologie de l’Association bretonne ; qu’elle aurait son bureau distinct, sa caisse, ses publications spéciales. On décida en même temps que cette classe se subdiviserait en sections qui recevraient la dénomination de Sociétés archéologiques départementales ; lesquelles auraient chacune un président, un secrétaire, un trésorier et se réuniraient plusieurs fois chaque année en petits congrès, dans leurs limites territoriales ; ce fut en vertu de cette résolution que se formèrent, immédiatement après, les sociétés départementales organisées aujourd’hui. Mais ce divorce de fait est insuffisant, il faut le pousser au bout et créer une Société des antiquaires de Bretagne, sur le modèle de la Société des antiquaires de Normandie, qui aurait un siège fixe et permanent dans une grande ville (Nantes, Rennes ou Brest). À ce prix seulement les activités agricoles de l’AB, en essor, pourront continuer convenablement ».

    105Voilà une position sage et il faut se demander pourquoi les archéologues n’ont pas réalisé ces vues. La réponse me semble tenir au fait que les sociétés archéologiques créées en 1845 n’arrivent pas à se développer (sans compter le refus de la Société archéologique des Côtes-du-Nord de s’intégrer à l’AB). En fait, les archéologues ne sont pas assez nombreux et là se révèle la faiblesse bretonne par rapport à la puissance normande. Il leur eût été difficile de créer une Société bretonne d’archéologie en raison de leur petit nombre, mais sans doute un autre facteur explique-t-il leur obstination à vouloir se fondre dans une Association agricole : ils eussent à coup sûr rencontré des difficultés auprès du pouvoir pour créer une Association qui eût été suspectée de légitimisme. Ils tenaient donc à profiter de l’autorisation délivrée à l’AB.

    106De plus, « les archéologues » ne sont pas – et de loin – tous ceux qui en Bretagne s’intéressent à l’histoire. L’exemple de Cayot-Délandre le montre bien. En fait, ils sont les animateurs du courant bretoniste qui rencontre de nettes résistances comme nous le verrons mieux par la suite.

    107Tout se passe donc comme s’il n’existait pas de couche sociale désireuse de soutenir une Société bretonne d’archéologie – en fait, de promouvoir une histoire nationale bretonne –, les archéologues n’ayant d’autre possibilité que de rester liés aux agriculteurs avec l’espoir de profiter de leur essor et d’en apparaître comme les dirigeants et comme ceux qui, prolongeant et dépassant leurs soucis économiques, leur donneraient, grâce à la dimension historique, le « vrai » sens de leur action.

    108Pour le dire en termes actuels, on peut penser que les archéologues ont voulu se poser en avant-garde organisée d’une conscience nationale bretonne au sein des propriétaires ruraux aisés et dynamiques. La classe d’archéologie et son bureau coiffant les sociétés départementales, c’était en somme la tentative de création d’un « parti culturel » breton, projet que reprendra en 1898 l’un des dirigeants de la Société archéologique de Nantes créée en août 1845 par Aymard de Blois, le marquis de l’Estourbeillon, avec l’Union régionaliste bretonne42.

    109Or, la situation était si peu mûre pour la réalisation des espoirs des « archéologues » que loin qu’ils réussissent à se faire reconnaître comme la voix de la Bretagne éternelle, ils vont peu à peu étouffer l’Association bretonne, étant cause de sa suspension en 1854 et de sa suppression en 1859. Plutôt que de continuer à raconter par le menu les congrès suivants, attachons-nous à souligner quelques points forts de cette évolution.

    ⁂

    110Le congrès de Nantes fut semble-t-il assez morne (bien que, sur des points de détail, le problème de la classe d’archéologie soit encore débattu), puisque Le Français de l’Ouest du 6 novembre 1846 (premier numéro de la nouvelle série), rendant compte du congrès de l’AB qui vient de se tenir à Saint-Brieuc, souligne que les congrès de Rennes et de Nantes avaient été périlleux pour l’AB, ces grandes villes étant « peu bretonnes ». « Aussi s’accordait-on généralement à penser qu’il [le congrès] venait à Saint-Brieuc pour y mourir ou y prendre définitivement vie. » Or, ce fut le succès. On retrouve ici un écho de la position de Geslin de Bourgogne, selon laquelle c’était surtout la Bretagne bretonnante qui était importante.

    111Mais ce congrès connaît un incident qui préfigure les malheurs de l’AB. En effet, toujours d’après Le Français de l’Ouest du 6 novembre, la présidence du congrès avait été prévue pour le député de Dinan, Brignon de Léhen. Or, le bruit court qu’on porte le préfet – l’actif et vigilant Thieullen – à la présidence. Ce fut le député qui fut élu, mais les partisans du préfet déclarent que cette élection fut le fait des carlistes, c’est-à-dire des légitimistes. Très vite, la politique montrait le bout de son nez. Selon Le Français de l’Ouest du 28 septembre 1847, de semblables incidents se dérouleront à Quimper pour la présidence du congrès, certains voulant y porter un député « ultraministériel » étranger au Finistère43.

    112D’autre part, les mêmes carlistes essayèrent à Saint-Brieuc de ravir à Duchatellier le poste de secrétaire général de l’AB. Le 31 octobre (le congrès s’était ouvert le 27) ont lieu les élections pour le renouvellement de la direction de l’AB. Audren de Kerdrel prend la parole. « On vient de fixer à quatre cents et quelque le nombre des membres de la classe d’agriculture ; mais il faut y ajouter celui de la section d’archéologie, s’élevant à deux cent seize. Ces derniers membres, en effet, font partie intégrante du congrès et doivent être appelés, comme leurs collègues de l’agriculture, à former le bureau de la direction générale de l’Association. » Le compte rendu continue : « M. de Blois partage entièrement le sentiment de M. de Kerdrel […]. Ainsi donc, ajoute M. de Blois, union complète et sans réserve entre l’agriculture et l’archéologie dans l’Association bretonne. Les membres de la classe d’archéologie ont apporté leurs votes au scrutin. En admettant ces votes, l’Association confirmera les statuts qui font des deux œuvres une seule et même Association. » Il faut comprendre que les membres de la classe d’archéologie ont voté pour l’élection à la direction générale avant de savoir si leurs votes seraient acceptés et pour exercer une pression dans ce sens. Un peu plus haut dans le compte rendu de L’Agriculture de l’Ouest, on lit qu’aux congrès de Rennes et de Nantes les agriculteurs avaient eu libre accès aux réunions des archéologues, mais que la réciproque n’était pas vraie. Les archéologues entendent bien qu’à Saint-Brieuc, leur accès aux réunions agricoles soit libre. Ce congrès est donc celui où ils décident d’asseoir définitivement leurs positions au sein de l’AB.

    113Or, si Rieffel et Kerarmel sont réélus directeur et trésorier, « pour le secrétariat général les voix se sont partagées entre MM. A. Duclésieux et Duchatellier. M. A. Duclésieux ayant réuni le plus grand nombre de voix, est élu secrétaire général » (on se rappelle que du Clésieux, catholique libéral, mennaisien et poète à ses heures, s’occupait de l’institution de Saint-Ilan près de Saint-Brieuc qui recueillait des jeunes délinquants et des enfants abandonnés). Mais voici que Kerarmel, tout en se déclarant honoré de sa réélection, donne sa démission. Dans la foulée, du Clésieux, invoquant la charge de Saint-Ilan, fait de même. Le lendemain, nouveau tour de vote. Soixante-treize bulletins sont déposés dans l’urne (ce qui en dit long sur la représentativité réelle de l’AB) : Duchatellier recueille trente-neuf voix, Olivier de Sesmaisons, Nantais, trente et quatre voix se portent sur d’autres noms. Malgré un nouveau barrage menaçant (Sesmaisons est un futur directeur de l’AB), Duchatellier sauve son poste, tandis que Kerarmel reprend sa démission (voir p. 156) – qui n’était sans doute qu’un moyen de permettre à du Clésieux de se retirer honorablement.

    114Le fonds Duchatellier de Quimper contient une lettre de Kerarmel du 5 novembre 1846 sur l’intrigue de Saint-Brieuc. Ses auteurs avaient Sesmaisons pour candidat dès le départ et l’ont changé pour du Clésieux jugé plus facile à élire. « Ce n’était point un hommage que la section d’archéologie voulait rendre à M. du Clésieux. C’était un moyen très habilement calculé et très facilement adopté par les Briochins qui ne connaissaient pas le fond de l’intrigue, pour renverser leur adversaire. » Faut-il comprendre par « les Briochins » les participants briochins au congrès, dont le groupe du Français de l’Ouest, des sociétés archéologique et agricole des Côtes-du-Nord ? Ils auraient donc été les adversaires de Duchatellier et leur hostilité aurait été utilisée par les Quimpérois décidés à se débarrasser de celui-ci. Ce remplacement de Sesmaisons par du Clésieux aurait donc facilité l’entrée des Briochins dans le complot. Il pouvait s’agir de donner une satisfaction aux catholiques sociaux (peut-être en vue d’obtenir l’intégration de la Société archéologique des Côtes-du-Nord à la classe d’archéologie de l’AB). De plus, Achille Latimer du Clésieux était une caution financière : son père était receveur général des finances du département, son beau-frère en était le trésorier-payeur général. La famille jouissait d’une fortune solide et considérable.

    115Mais il est plus probable que les Briochins ont été entraînés dans la manœuvre par les Quimpérois avant de comprendre ce qui se passait. On peut supposer, en l’absence de documents, que le groupe de Geslin de Bourgogne ait été agacé par le comportement ambigu de Duchatellier – auquel Geslin a déjà été opposé, nous l’avons vu – sans se rendre compte dans un premier temps que le but des archéologues n’était pas d’obtenir un meilleur fonctionnement de l’AB mais de la « déstabiliser » pour en prendre le contrôle. Or, « les archéologues », c’est aussi la Revue de l’Armorique et de l’Ouest, séparée par plus que des nuances du Français de l’Ouest. N’incriminons pas trop l’ingénuité de Geslin et de ses amis : dans les années quarante, des points d’accord existaient entre toutes les tendances du catholicisme français et les clivages n’étaient pas aussi rigides que de nos jours entre courants politiques modérés : Geslin de Bourgogne est partie prenante dans la campagne catholique contre l’Université, particulièrement intense dans les Côtes-du-Nord et il est en rapport avec Veuillot. Mais il n’est pas bretoniste et il a dû comprendre – et faire comprendre à du Clésieux – que les animateurs de la classe d’archéologie avaient autre chose en tête que le développement régional poursuivi par l’AB.

    116Dans son numéro du 10 novembre, Le Français de l’Ouest évoque la péripétie, notant que c’est de façon erronée qu’on a parlé de politique (directement, il ne s’agit certes pas de politique, mais en fait n’en est-ce pas, puisque Duchatellier est considéré comme un homme de gauche et que sa tentative électorale de 1846 contre Carné44 ne peut avoir été oubliée). Le journal poursuit : « Il n’est pas vrai qu’on ait imputé à crime à M. Duchatellier ses opinions politiques : ce qu’on lui a reproché, à tort ou à raison, c’est de laisser percer des méfiances politiques dans ses fonctions de secrétaire général et si cela était, ce serait une très grande faute. On lui a reproché de s’être montré hostile à la classe d’archéologie et partial dans ses procès-verbaux. » Le journal ne reprend pas ces reproches à son compte, estime que Duchatellier a toujours été convenable et espère qu’il « saura par une bienveillante impartialité, effacer d’anciennes et fâcheuses préventions et maintenir une harmonie parfaite parmi les membres de cette belle Association dont il a pris l’un des premiers l’initiative ». Donc de deux choses l’une, ou bien Kerarmel se trompe en faisant des Briochins des adversaires de Duchatellier, ou bien Le Français de l’Ouest fait machine arrière, préférant un Duchatellier insatisfaisant (et discrètement mis en garde) à une désorganisation fatale à l’Association.

    117Ce qui est certain, en tout cas, c’est que la classe d’archéologie fait le forcing pour jouer un rôle dans la vie de l’AB tout entière et qu’elle tente de la « déstabiliser » à son profit. L’absence de Rieffel au congrès de Saint-Brieuc a peut-être facilité la tentative.

    118Il faut reprendre la question à un autre niveau, car pour Rieffel – et Duchatellier le sait parfaitement par les lettres qu’il reçoit du directeur de l’AB –, le déficit de l’AB est d’autant plus grave que le ministère, par la voix de Lefebvre de Sainte-Marie, menace chaque année de ne pas reconduire sa subvention, pourtant capitale notamment pour l’attribution de prix aux agriculteurs, l’un des stimulants les plus efficaces aux yeux de Rieffel pour faire progresser l’agriculture. Or, il n’est pas douteux que le ministère est mécontent de l’AB, à cause des menées bruyantes de la classe d’archéologie, fer de lance catholique et légitimiste dans une province jugée toujours menaçante par la monarchie de Juillet.

    119Une lettre datée du 29 septembre 1847 à Quimper nous apprend que des réformes drastiques sont en discussion à l’AB. C’est sans doute une lettre de Duchatellier à Rieffel, bien qu’elle ne soit pas de sa main (mais le texte du projet de statuts qui l’accompagne est écrit par lui). Il en résulte qu’il faut réformer le mode de nomination à la direction, en n’accordant le droit de vote qu’à ceux qui sont membres de l’AB depuis trois ans, « 1o afin de donner de la suite aux affaires de l’Association, 2o afin d’éviter que par une intrigue ourdie inopinément en moyennant quelques pièces de cinq francs les précédents de l’Association ne soient brusquement interrompus ». Manifestement, le secrétaire général a été échaudé à Saint-Brieuc. La lettre poursuit :

    « Si je ne fais aucun état de l’archéologie, c’est que notre règlement de 1843 provisoirement approuvé par le ministre n’en parle pas et qu’il dit expressément au contraire :
    1o que l’association ne s’occupera uniquement que d’agriculture (article 1 de l’ancien règlement) ;
    2o que pour en faire partie il faut adhérer à ses statuts.
    Je persiste à penser et c’est l’avis de plusieurs personnes qui m’en ont entretenu depuis, qu’il faut nous en tenir très littéralement à ces dispositions. Si vous pouvez faire approuver notre règlement un peu de bonne heure, nous le ferions imprimer et distribuer avec le programme du congrès de Lorient. »

    120Cette lettre suit de quatre jours le congrès de Quimper qui s’est tenu du 19 au 25 septembre. Or si la classe d’archéologie avait déjà beaucoup fait parler d’elle jusque-là, le congrès de Quimper voit une jeune recrue d’importance, déjà sur les listes de cette classe au congrès de Nantes de 1845, en devenir le secrétaire intérimaire : il s’agit d’Arthur de La Borderie qui en devient en fait dès 1847 le pilier. Il n’y a pas lieu de voir en La Borderie un agitateur politique ni même un militant catholique à tous crins (à cette époque, il est surtout étudiant en droit à Rennes), mais on peut penser, vu la vigueur, la solidité et l’autorité de ses interventions à Quimper dans les débats historiographiques de la classe d’archéologie, que par une telle recrue la classe d’archéologie montrait un dynamisme contrastant avec la langueur des nouvelles sociétés départementales. C’est au congrès de Quimper que La Borderie jette les bases de la réforme de l’historiographie bretonne en attaquant l’héritage de dom Morice pour rétablir celui de dom Lobineau et qu’il va donner à l’entreprise amorcée par Aurélien de Courson un prestige considérable.

    121Courson est d’ailleurs l’une des « vedettes » du congrès, salué par de Blois comme « le moderne historien de la Bretagne ». Il recueille là les fruits de ses publications et surtout de son premier prix Gobert de l’année précédente. En même temps, Aymard de Blois, dans un hommage appuyé à La Villemarqué absent, exalte Gradlon et les émigrés insulaires et évoque avec chaleur « notre réunion toute nationale ». Enfin, le 25 septembre, Audren de Kerdrel annonce que des relations vont s’ouvrir entre la classe d’archéologie et l’Association archéologique du pays de Galles. Autant de signes d’un tournant qui fait de la classe d’archéologie le support du bretonisme en plein essor. Ce congrès de Quimper de 1847 a donc une grande importance pour la question que nous analysons ici et avec celui de Saint-Brieuc il marque le véritable point de départ du bretonisme.

    122Or, le 1er novembre 1847, Rieffel écrit à Duchatellier qu’il vient de passer plusieurs jours en tête à tête avec Sainte-Marie et qu’il lui a parlé « de toutes nos affaires ». Le 3, nouvelle lettre de Rieffel : « Irez-vous à Paris cet hiver, je crois bien que je serai obligé de faire deux voyages pour les affaires agricoles. » Mais surtout, le 23 novembre, il écrit à Duchatellier :

    « Je commence à croire que nous aurons plus de peine que je ne l’imaginais à écarter l’archéologie. Elle nous écrasera. Quelle faute a été commise à Vannes.
    Si je n’arrive pas, je ne vois qu’une chose, faire une immense diversion et proposer une section d’économie politique.
    C’est du machiavélisme : diviser pour régner.
    Du reste, ce n’est pas pour moi, car je donnerai probablement ma démission aux élections prochaines. […]
    Réfléchissez à cela et écrivez-moi avant que j’aille à Paris. »

    123Il est donc clair que Rieffel mène une lutte acharnée pour sauver l’AB (la fréquence des lettres l’indique bien) consistant notamment à faire approuver par le ministère, via Sainte-Marie, la mise à l’écart de l’archéologie. Or, il semble que les choses soient plus difficiles que prévu. Car le 30 novembre, Rieffel écrit à Duchatellier :

    « Vous me demandez ce qu’il y a eu. Il y a eu que j’ai parlé à Sainte-Marie, que je lui ai montré notre règlement et il m’a répondu verbalement qu’il était difficile de renvoyer aujourd’hui les archéologues.
    Il m’a paru que Sainte-Marie ne fera rien, absolument rien et que nous arriverons à Lorient comme à Quimper, comme à Saint-Brieuc.
    L’agriculture ira s’affaiblissant à chaque congrès et l’archéologie prendra sa place dans un temps donné. »

    124Il somme quasiment Duchatellier de venir à Paris et ajoute ceci qui est capital : « Je crois pouvoir assurer que si vous venez à Paris, vous réussirez : si M. de Blois vient, il réussira. »

    125Et enfin, le 11 décembre, toujours de Rieffel à Duchatellier : « Je vous dirai en trois points : vous êtes l’auteur de l’archéologie, il faut que vous veniez à Paris pour vider cette question ; l’agriculture de l’Ouest, dit-on, est onéreuse, je la sacrifie. » Le troisième point, c’est la nécessité de remplacer Kerarmel au poste de trésorier.

    126Il n’apparaît pas que Duchatellier ait fait le voyage que Rieffel demandait avec insistance. Mais il est clair que, bel et bien responsable de l’introduction des archéologues à l’AB, il refusait d’assumer les conséquences de cette initiative. La cause en est probablement – outre son opportunisme – sa position à Quimper et ses ambitions électorales en Bretagne. Une lettre de Kerarmel du 8 avril 1847 à Duchatellier nous apprend que ce dernier songeait à se présenter cette année-là à une élection à Quimperlé. Nous avons aussi, dans le même dossier, une lettre d’un certain Pierre (nom illisible) de Lorient, du 24 février de la même année, lequel correspondant qui se donne comme libéral conservateur, assure Duchatellier de son appui électoral. Enfin, Duchatellier s’est présenté en vain à Quimper aux élections d’avril 1848 à la Constituante. En fait, jamais il n’arrivera à un résultat positif dans des élections générales (ce qu’on peut rapprocher des échecs de Geslin au même niveau).

    127Est-ce ce dernier échec qui le décide à quitter Quimper ? Le 18 août 1848, il écrit à Caumont : « De l’avis de mes médecins, je me décide à émigrer avec armes et bagages pour aller m’installer à Versailles avec ma famille. » Le départ est effectif en octobre. Mais dans ses Notes et souvenirs, il donne comme motif à ce départ l’éducation de ses enfants. Il restera à Versailles jusqu’en 1852, travaillant avec Caumont dans le cadre de l’Institut des provinces. Une lettre d’Aymard de Blois à Bizeul, du 2 septembre 1848, donne la mesure des relations entre Duchatellier et les bretonistes quimpérois. Après avoir évoqué en termes critiques le départ d’Alfred Ramé pour le collège administratif créé par Carnot45, il poursuit :

    « Une désertion qui vous paraîtra comme à moi moins regrettable est celle de M. Duchatellier qui assure-t-on ici va se fixer à Versailles pour sa santé et l’occupation de ses enfants. Il a eu cette année plus qu’à l’ordinaire des candidatures malheureuses. Il n’est pas jusqu’au petit conseil municipal de sa commune rurale qui ne lui ait refusé entrée. Méconnu et maltraité il se déciderait plus facilement à nous abandonner. Voilà au moins un gage de paix pour notre association au milieu des causes d’agitation qui troublent sa [illisible]. »

    128Aymard de Blois a-t-il fait de son côté le voyage à Paris ? Je n’ai malheureusement pas pu poursuivre cette analyse plus loin et les archives de Blois, si elles sont quelque part, m’ont fait cruellement défaut. J’ai vainement cherché un dossier Sainte-Marie aux Archives nationales et exploré sans succès la série M (Agriculture). Le fonds Caumont de Caen ne donne rien non plus, à une réserve près qu’on verra plus loin. Avec l’absence des archives de Jules Rieffel, cela constitue de graves limitations, d’autant plus regrettables que nous avons acquis ici une nouvelle preuve qu’il existait à Paris des milieux influents au plus haut niveau (sinon comment expliquer la passivité ou la prudence de Sainte-Marie ?) qui ont favorisé l’essor du bretonisme. Il y a là une analyse à prolonger, pour essayer de voir si en rapprochant la question de la classe d’archéologie de la carrière surprenante d’Aurélien de Courson, on tomberait sur les mêmes milieux. C’est bien probable. À mon avis, c’est du côté de Montalembert, de Dupanloup qu’il faut chercher, c’est-à-dire du côté des catholiques libéraux parmi lesquels le régime avait besoin de trouver des appuis pour lutter contre les catholiques intransigeants et les légitimistes pointus.

    129On peut tout de même poser la question : sur qui Aymard de Blois pouvait-il compter s’il venait à Paris défendre la classe d’archéologie ? On songe à Caumont, certes, mais plus encore à deux autres personnalités : tout d’abord à Salvandy, ministre de l’Instruction publique en 1847 et dont nous savons qu’il est favorable aux catholiques libéraux (voir son appui à Courson). Et surtout, on pense à Louis de Carné, député orléaniste très influent et qui précisément en cette année 1847 revient aux affaires puisque Guizot en fait l’un de ses principaux collaborateurs en le mettant à la tête de la direction commerciale du ministère des Affaires étrangères. Carné avait été admis le 26 septembre 1846 à la Société archéologique du Finistère dont Aymard de Blois était le président. Or, cette société venait d’être créée en 1845 comme l’une des succursales départementales de la classe d’archéologie.

    130Il y a donc de fortes chances pour que ce soit du côté de Carné qu’il faille chercher les influences que de Blois veut mettre en jeu contre Duchatellier et ce d’autant que Carné a un compte (électoral) à régler avec ce dernier. Une petite réserve s’impose cependant car entre les militants catholiques et Carné il y avait un contentieux. Dans une lettre à Hippolyte du Cleuziou du 25 octobre 1858, Sigismond Ropartz, historien légitimiste de Guingamp, lui écrit à propos de Carné : « Cet homme est un renégat de la pire espèce et le dénigrant le plus éhonté de la royauté que je connaisse. » Mais la mésentente devait remonter bien plus haut puisque, en 1844, Carné avait refusé, alléguant des raisons de famille qui n’avaient trompé personne, de prendre part à la direction du comité pour la liberté de l’enseignement fondé par Montalembert. En fait, il existe un clivage entre Louis de Carné et les bretonistes qui ne fait que s’accentuer au fil des années. Cette réserve n’est cependant pas décisive, car Aymard de Blois n’est pas un extrémiste et nous n’avons aucune trace de mésentente entre les deux hommes.

    131Le bretonisme serait donc le bénéficiaire de conflits majeurs qui agitaient la société française, dont au premier chef la lutte autour du monopole universitaire et de la liberté de l’enseignement. Le comte de Falloux, père de la fameuse loi, est proche du catholicisme libéral et on sait que cette loi provoqua la colère des catholiques extrémistes.

    132Ajoutons à tout cela une lettre d’Aymard de Blois à Caumont du 10 janvier 1847. Il l’entretient de ses efforts au congrès de Saint-Brieuc pour faire entrer la Société archéologique des Côtes-du-Nord dans l’Association bretonne, efforts déjà entrepris par lui dès le lendemain du congrès de Nantes. Hélas, malgré un accueil amical, « nous avons eu le regret de ne pouvoir en obtenir une complète fusion, comme je le désirais. Messieurs de la Société des Côtes-du-Nord ont voulu garder leur caisse et faire leurs publications à part. L’administration n’a pas été étrangère à cette résolution, j’ai su que le préfet leur avait fait craindre que l’allocation de 500 francs qui leur est faite par le conseil général ne fût pas maintenue si l’on entrait en participation entière des règlements de la classe d’archéologie de l’Association bretonne ». Plus loin, Aymard de Blois entretient Caumont de l’incident du congrès de Saint-Brieuc mettant en péril Duchatellier :

    « Au premier tour de scrutin, M. Achille du Clésieux de Saint-Brieuc l’a emporté sur lui à la majorité d’environ 15 voix. On s’était flatté de l’acceptation de ce candidat ; mais il a fini par refuser. D’un autre côté M. Kerarmel regardant comme injuste l’exclusion décrétée contre son ancien collègue donnait aussi sa démission.
    Ces circonstances ont été favorables à M. du Chatellier ; le nouveau scrutin ouvert pour remplacer M. du Clésieux lui a valu une majorité de 5 ou 6 voix et a ramené M. Kerarmel à retirer sa démission.
    Vous pressentez que la classe d’archéologie n’a pas été étrangère à ces manifestations. »

    133Voilà un aveu précieux, doublé de celui que constitue l’absence totale de référence aux compétences douteuses de Kerarmel au poste de trésorier qui montre assez que la classe d’archéologie poursuit ses buts propres qui ne sont pas ceux de l’AB créée par Rieffel. Cette lettre très franche témoigne d’un accord assez grand entre Aymard de Blois et Arcisse de Caumont (légitimiste, rappelons-le) et oblige à supposer que Caumont n’aurait pas vu d’un mauvais œil l’éviction de Duchatellier, avec lequel il travaillait par ailleurs à l’Institut des provinces. Mais tout cela évidemment doit se comprendre dans l’ambiance de ce milieu du xixe siècle où les relations mondaines enrobaient les conflits dans une rhétorique très parlementaire et où néanmoins, les rivalités purement personnelles pouvaient jouer un rôle considérable. En tout cas, cette lettre va dans le sens d’un appui de Caumont aux archéologues, contre Rieffel, dans les cercles ministériels. Et Caumont n’est pas éloigné de Montalembert, ami du groupe de la Revue de l’Armorique et de l’Ouest. Une lettre d’Aymard de Blois à Armand Guéraud va également dans le sens d’une influence de Caumont et des rénovateurs de l’art religieux. Le 5 avril 1850, il lui écrit de Paris : « M. Nau est encore à Paris ; j’espère le voir demain matin ; nous causerons des affaires de l’Association bretonne en compagnie de ses fonctionnaires dont une bonne part se trouve en ce moment réunie dans cette cité » (Théodore Nau est architecte diocésain à Nantes et l’un des membres fondateurs de la Société archéologique de la ville). Ce qui nous ramène dans les parages de Montalembert, membre du Comité des arts du CTH [figure 18].

    Figure 18. – Début d’une lettre d’Aymard de Blois à Théodore Nau, 16 mai 1870.

    Arch. dioc. Quimper et Léon, 1P232c.

    134Voilà ce qu’on peut dire dans l’état actuel du dossier. Nous avons pris le problème par « en bas ». Il faudrait le reprendre par « en haut », c’est-à-dire à partir des milieux dirigeants, du ministère des Travaux publics et de l’Agriculture, du Conseil supérieur de l’agriculture. Il faudrait aussi regarder du côté du ministère de l’Intérieur. Cette question en tout cas ne fait que confirmer qu’histoire régionale et histoire nationale sont profondément liées.

    135Avant de poursuivre, indiquons l’une des raisons majeures pour lesquelles Rieffel se désintéresse de plus en plus de l’AB à partir de là : le 16 décembre 1848, Grand-Jouan est devenue École régionale d’agriculture et en 1854 elle sera École impériale, bénéficiant d’un budget important (en 1850, l’État était devenu locataire du domaine). La création de Jules Rieffel acquiert alors une implantation régionale et nationale définitive qui rend totalement inutile à ses yeux le concours de l’AB dont il verra – comme il l’avait prévu – l’étranglement par la classe d’archéologie. En 1864, le recrutement ne fait plus appel prioritairement à la Bretagne. Au congrès de Morlaix, en 1850, Rieffel, Duchatellier et Kerarmel se retirent de la direction, Olivier de Sesmaisons devenant directeur et Charles de Kergorlay secrétaire général. Une page est tournée, comme le dit Y. Bécot : « Dès lors, l’école de Grand-Jouan avec son maître Rieffel et d’autre part l’Association bretonne, ce sont deux ordres de choses tout à fait distinctes. » Rieffel continuera d’assister aux congrès, il fera partie de ceux qui relanceront l’AB en 1872 et il en sera de nouveau le directeur, mais elle n’a plus guère d’importance à ses yeux, d’autant que dès le Second Empire, l’État a lancé de grands concours régionaux, d’élevage notamment, qui remplissent l’une des missions que s’était fixée l’Association bretonne.

    136Mais lors de la reprise en 1873, les rapports entre agriculture et archéologie sont encore l’objet de débats. Le projet de statuts prévoyait que « le directeur de la classe d’agriculture est le chef de l’Association. Les séances générales ont lieu dans cette classe ». Le congrès qui se tient à Quimper du 15 au 18 septembre 1873 vote finalement que « le directeur de la section d’agriculture supplée, quand il y a lieu, le directeur de l’Association » et que « les séances, relatives à l’administration de l’Association se tiennent dans la section d’agriculture ». La formation retenue est donc plus en faveur des archéologues que celle initialement prévue, ce qui confirme l’évolution que nous avons retracée.

    Difficultés avec le pouvoir

    137Examinons maintenant la suspension de l’AB en 1854. Tout avait commencé lors du congrès précédent, tenu à Vannes du 25 septembre au 2 octobre 1853. Un prospectus édité à cette occasion présentait l’AB comme une « Association agricole et archéologique bretonne », formulation jamais rencontrée jusqu’alors et qui témoigne du succès des archéologues pour se faire reconnaître comme membres égaux aux agriculteurs. Le 14 mars 1854, le préfet du Morbihan envoie au ministère des Travaux publics – dont dépend l’agriculture – un texte très élogieux sur la tenue du congrès de Vannes, pour demander que le ministère continue ses encouragements (principalement financiers) à l’AB. Cette lettre accompagne une demande du secrétaire général, Kergorlay, pour transmettre au ministère le compte rendu de la session de Vannes.

    138Mais il existe aux archives des Côtes-d’Armor une lettre du ministère – division de l’agriculture – au préfet de ce département qui ne va pas dans le même sens. Le ministère signale au préfet qu’il a été informé, le 18 octobre 1853, par son collègue du Morbihan,

    « de certains faits qui s’étaient passés lors de cette session tenue par l’Association bretonne.
    D’après cette communication, l’un des membres de la réunion aurait introduit dans un discours des appréciations politiques de nature à entretenir l’esprit de parti46.
    Au sujet d’un compte rendu des travaux de la classe d’archéologie et de l’examen des documents relatifs aux états de Bretagne tenus à Vannes du temps de la Ligue, la question du serment serait devenue l’objet d’allusions assez transparentes, dans lesquelles le membre dont il s’agit aurait exalté la conduite des légitimistes qui dans ces deux dernières années ont refusé le serment et aurait déversé le blâme sur ceux qui l’ont prêté. Il est fâcheux que la politique vienne ainsi se glisser au milieu de réunions où ne doivent être traitées que des questions qui lui sont complètement étrangères ».

    139À l’heure où le ministère discute des crédits d’encouragement à l’agriculture, il demande au préfet des renseignements sur la tendance des dirigeants de l’AB et sur l’esprit de la société.

    140Le même dossier contient le brouillon de réponse préparé par le préfet. Il est parfois difficile à lire.

    « L’Association bretonne presque entièrement composée de légitimistes47 s’est fondée ostensiblement pour s’occuper des intérêts agricoles des cinq départements de la Bretagne. Les discussions politiques y sont rigoureusement interdites. Cette règle a été généralement observée. Les directeurs permanents de la société, MM. Olivier de Sesmaisons et de Kergorlay sont des hommes modérés par tempérament et prudents qui sentent parfaitement que l’existence de l’Association est liée à l’exécution de cette clause fondamentale de ses statuts et ils ne négligent rien pour empêcher que les discussions ne s’égarent sur le terrain politique. Ils ont beaucoup à faire. Leurs amis plus ardents sont toujours tentés de profiter des congrès annuels qui attirent les principaux légitimistes de la Bretagne pour faire quelques manifestations dans le sens de leurs opinions. L’influence des directeurs et surtout la crainte d’une dissolution peuvent seules maintenir les discussions politiques dans le cercle qui leur est tracé. Mais hors des séances on se dédommage par une grande liberté de langage. On se communique les espérances et on s’encourage dans la résistance à l’ordre établi.
    Les réunions annuelles sont toujours une occasion d’inquiétude pour l’administration. En 1852, le congrès s’est assemblé à Saint-Brieuc. L’association [réclame] toujours [a besoin]48 du concours de l’administration dont elle ne peut se passer. Avant de le permettre, j’ai exigé qu’il me fût donné par le choix du président (élu par les membres présents) une garantie contre les écarts possibles de la discussion. Voulant un homme dont le nom seul fût un drapeau gouvernemental, j’ai indiqué M. Lacrosse49, secrétaire du Sénat, qui a été élu grâce à la fermeté de ma réclamation mais non sans une opposition qui du reste s’est effacée au moment du scrutin. Les débats ont ainsi reçu une excellente direction mais à la section d’archéologie qui est une annexe du congrès et qui a son président spécial, un esprit tout différent présidait aux délibérations et plus d’une fois j’ai eu lieu de remarquer que la discussion avançait sur l’extrême limite du terrain permis et que l’esprit d’opposition se laissait voir à travers un voile très transparent. [Ici une phrase barrée mais réintroduite plus loin : “En somme, l’association offre aux légitimistes un moyen d’accroître ou au moins de maintenir leur influence sur les campagnes en se donnant comme patrons exclusifs du progrès agricole.”] En somme l’association ne peut passer pour une œuvre exclusivement agricole. »

    141Et le préfet termine par ces mots limpides : « J’estime en conséquence que l’association bretonne est toujours un embarras et peut devenir un danger sérieux pour le gouvernement. »

    142Il n’y a pas de contradiction entre la lettre du préfet du Morbihan du 14 mars 1854 et les informations contenues dans le document précité. Comme le montre le brouillon de réponse du préfet des Côtes-du-Nord, une distinction nette est faite entre agriculteurs et archéologues et il semble bien que, sans pouvoir nier le problème posé par la classe d’archéologie face à un pouvoir alors dans sa phase autoritaire, les préfets s’attachent à sauver l’AB en faisant l’éloge de sa partie agricole. On comprend que l’élection pour la présidence du congrès était pour le pouvoir un élément important et, en y faisant porter en 1852 Lacrosse, le préfet s’assurait d’un concours sans faille. Élu député de Brest en 1835, opposant modéré sous la monarchie de Juillet, il vote avec la droite dès la Constituante, puis il devient un soutien de Louis-Napoléon. Il est fait sénateur en 1852.

    143Mais à la classe d’archéologie, il y avait Aymard de Blois, élu le 13 mai 1849 député du Finistère et qui fait partie des députés arrêtés lors du coup d’État de décembre 1851. Il ne se rallie pas à l’Empire, pas plus qu’Audren de Kerdrel, élu en Ille-et-Vilaine le 23 avril 1848 et réélu le 13 mai 1849. Bien qu’ayant protesté contre le coup d’État, ce dernier fléchit d’abord dans son opposition et il est de nouveau élu le 24 février 1852 au Corps législatif. Cependant il en démissionne en novembre, refusant de prêter serment à l’Empire. Sa carrière politique ne reprendra qu’en février 1871. On peut y ajouter Keranflech, élu du Finistère en 1848, réélu en 1849 et qui se retire de la vie politique au 2 décembre 185150. Les événements de 1851-1852 les poussent – surtout les deux premiers, animateurs de la classe d’archéologie – dans l’opposition et les congrès de l’AB leur servent plus ou moins discrètement de tribune. De plus, les bouleversements politiques ont privé les archéologues de leurs appuis dans les ministères et ce sont au contraire les agriculteurs qui ont davantage l’oreille du pouvoir, bien qu’Olivier de Sesmaisons, élu en 1848 et réélu en 1849, ait lui aussi protesté contre le coup d’État et ait été arrêté quelques jours51.

    144Mais le pouvoir est engagé dans une grande entreprise de conquête des masses rurales qui par l’introduction du suffrage universel en 1848 sont entrées dans la vie politique et la Bretagne est une pièce importante dans cette entreprise. C’est certainement ce fait qui a conduit le pouvoir à adopter en 1854 une simple mesure de suspension, avant de dissoudre l’AB cinq ans plus tard. Et même cette suspension dut être décidée après mûr examen, puisque nous savons par une lettre d’Armand Guéraud à Bizeul que le 23 juin 1854 la question n’était pas encore tranchée. Il l’informe en effet que le congrès prévu à Rennes n’aura sans doute pas lieu. « Il paraît qu’on accuse l’Association bretonne d’avoir une couleur politique et que le préfet d’Ille-et-Vilaine a reçu l’ordre de l’empêcher de se réunir à Rennes. M. de Kergorlay qui, dit-on, a été appelé dans le cabinet du ministre a donné tous les renseignements possibles et cependant on ne veut pas en tenir compte. Il paraîtrait toutefois que les instructions disent d’empêcher la réunion jusqu’à nouvel ordre. Tout cela n’est pas encore clair. Le bureau de l’Association finira peut-être par donner sa démission pour obtenir la tenue du congrès. » Cette dernière phrase donne la clef : ce que le pouvoir voulait, c’était le changement de direction qu’il obtient du reste puisque, le congrès de Brest ayant été autorisé en juillet 1855, c’est le député d’Ille-et-Vilaine Caffarelli52, totalement dévoué au pouvoir, qui prend la direction de l’AB, Kergorlay en restant secrétaire, lors de la séance du 14 octobre.

    145À cette même séance, la classe d’archéologie renouvelle sa direction et porte à sa tête La Villemarqué, tandis que le secrétariat est partagé entre La Borderie et Ramé. Quant au trésorier, c’est Paul de La Bigne-Villeneuve, membre important de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine. La Bigne-Villeneuve va devenir l’oncle par alliance de La Borderie, par le mariage de celui-ci avec Marie-Philomène de La Bigne-Villeneuve en 1858. En fait, la classe d’archéologie est dirigée par un trio rennais (Ramé lui aussi est membre de la Société archéologique d’Ille-et-Vilaine).

    146Dans un Mémoire du 25 octobre 1859 rédigé par Sigismond Ropartz et ses amis et dont nous verrons l’importance plus loin, il est dit que les élections de 1855 « ne furent faites qu’après assurance reçue de l’agrément accordé par M. le ministre de l’Intérieur aux candidats proposés pour composer la nouvelle direction de chacune des deux classes ». Cela signifie que La Villemarqué et La Borderie n’étaient pas considérés par le pouvoir comme des adversaires. La Borderie s’entendait fort bien avec Fortoul, ministre de l’Instruction publique qui l’avait chargé de revoir la copie du cartulaire de Redon faite par Courson et nous savons que La Villemarqué, à propos de la collection de chants populaires de Penguern, avait avec le même Fortoul les meilleures relations du monde.

    147Et puisqu’il apparaît nettement que les menées de la classe d’archéologie ont été cause de la suspension de l’AB, il est temps de voir quelles furent les activités de cette classe depuis 1843.

    L’histoire au sein de l’Association bretonne

    148Un examen détaillé du contenu des débats de la classe d’archéologie n’est possible qu’à partir du congrès de Quimper (1847), car pour les congrès antérieurs les comptes rendus concernant l’archéologie sont inclus dans les Comptes rendus et procès-verbaux de l’Association bretonne qui font la part maîtresse à l’agriculture. Au congrès de Saint-Brieuc (1846), la classe d’archéologie décide de se doter de sa propre publication, le Bulletin archéologique de l’Association bretonne, dont le premier volume sort en 1849 et reprend le détail des congrès depuis celui de Quimper.

    149Ce qui frappe tout d’abord, c’est le programme pléthorique des congrès : avec un luxe de précision administrative caractéristique des organisations Caumont, il est élaboré dans les mois qui précèdent la session et on aboutit à une bonne vingtaine de questions à traiter en une semaine. Une seule de ces questions suffirait amplement à un congrès tenu de nos jours. Cela aussi est caractéristique des organisations Caumont. Ces questions sont de deux types : une partie concerne l’étude et la sauvegarde des monuments – au sens large : monuments proprement dits, mais aussi objets d’art, vitraux, costumes, instruments de musique des campagnes, manuscrits, chansons, etc. – de la région où se tient le congrès. Dans ce même cadre, on lance aussi l’idée de musées archéologiques locaux. L’autre partie aborde des questions plus générales, à l’échelle de la Bretagne entière. Plusieurs de ces questions reviennent à chaque congrès ; elles sont donc traitées moins superficiellement qu’il n’y paraîtrait au premier abord.

    150Les questions du premier type sont conformes à l’origine « officielle » de la classe d’archéologie : elles ont trait à la conservation des monuments, à la sauvegarde d’un passé qui commence à disparaître. À cet égard, l’AB a joué un rôle non négligeable, sinon par elle-même du moins par le fait qu’elle a contribué à sensibiliser l’opinion à un moment où, par la création du réseau routier moderne et l’expansion du chemin de fer, les municipalités ont vite fait de se débarrasser de constructions anciennes, églises et chapelles en particulier. Celles-ci étant souvent en mauvais état (et donc coûtant cher à entretenir), on s’empresse ici et là de les démolir pour se doter, en des emplacements nouveaux, d’édifices modernes. Nous sommes habitués de nos jours au respect des témoignages du passé, un respect qui peut aller jusqu’à l’idolâtrie. Les générations de 1830-1840 sont les premières qui aient éprouvé, au-delà de cercles restreints, ce moderne sentiment.

    151Si les membres de la classe d’archéologie s’étaient tenus à cet aspect des choses, il est probable que leur groupement n’aurait pas eu un caractère volcanique ; ils auraient, en somme, travaillé dans la ligne du CTH et leurs filiales départementales auraient été d’utiles relais de l’action entreprise en France en direction de son passé proche et lointain. C’est d’ailleurs ce que deviendront les sociétés archéologiques après 1870.

    152Mais il y avait les questions du second type qu’on peut grouper en quelques points clefs. Tout d’abord, la langue bretonne, ses origines, sa formation et la grande question de la part du gaulois et celle du dialecte des insulaires. Dès le congrès de Rennes, un débat, le 4 octobre 1844, oppose Audren de Kerdrel et Aymard de Blois, le premier tenant plutôt pour la prépondérance du substrat gaulois. On retrouve ce débat à Lorient en 1848, à Morlaix en 1850, à Saint-Brieuc en 1856, à Quimper en 1858. La langue n’est pas seulement abordée sous l’angle historique : le 1er octobre 1844 à Rennes, Aymard de Blois demande qu’on soutienne le travail d’un laboureur de Kervignac qui a publié en breton un Manuel du laboureur. La Villemarqué et Kerdrel sont d’accord « mais il faut, disent-ils, conseiller à l’auteur du Dictionnaire du laboureur d’écrire en un breton pur et de se conformer à l’orthographe de M. Le Gonidec ». Ce n’était donc pas seulement à propos de publications religieuses que la question orthographique était agitée.

    153Seconde question fréquemment abordée : celle de la littérature bretonne et de ses rapports avec la littérature française et européenne. C’est évidemment La Villemarqué qui domine cette question que l’on voit discutée à Lorient en 1848, à Vannes en 1853, à Saint-Brieuc en 1856.

    154Il est aussi traité, en liaison avec les deux questions précédentes, des rapports actuels avec les organisations galloises. Dès 1844, La Villemarqué en a parlé et au congrès de Quimper de 1847 Kerdrel annonce que des relations vont s’établir avec l’Association archéologique du pays de Galles. Au congrès de Lorient l’année suivante, un échange de bulletins entre Gallois et Bretons est annoncé. Des Gallois sont élus membres de la classe d’archéologie. En fait, cette question prend rapidement l’allure d’un serpent de mer, les Gallois annoncés chaque année tardent à se montrer et ce n’est qu’au congrès interceltique de 1867 qu’on finira par en voir, mais le manque de sérieux de ce congrès réduit à peu de chose ces relations. Il y a bien évidemment une pierre d’achoppement : les Gallois sont protestants et dans plusieurs villes bretonnes, dont Morlaix et Quimper, des temples ont été ouverts. L’opuscule que J. Williams, pasteur à Quimper, publie en 1860 sous le titre La Basse Bretagne et le pays de Galles (sous-titré : « Quelques paroles simples et véridiques adressées à M. le Comte Hersart de La Villemarqué ») donne bien le ton sur les rapports entre les deux communautés, à une époque où l’œcuménisme n’est pas à l’honneur. S’il est bien, rappelle Williams, que le rétablissement des rapports entre Bretons et Gallois soit à l’ordre du jour, il est regrettable que les Bas-Bretons ne connaissent rien de son pays et qu’ils s’adressent pour le connaître à La Villemarqué qui parle du « malheureux pays de Galles » et déclare que si les traditions communes ont conservé en Bretagne « leur génie primitif », en revanche pour le pays de Galles, les « sectes protestantes […] déchirent et dépoétisent ce malheureux pays ». Et Williams de souligner avec férocité que du xvie au xixe siècle, la littérature bretonne publiée est très faible quantitativement et fort peu remarquable qualitativement et il termine en disant que les Gallois protestants viennent apporter la lumière dans une Basse Bretagne écrasée par les superstitions. On comprend que le projet des Bretons soit resté un vœu pieux.

    155Autre question qui revient régulièrement et soulève des débats passionnés : l’implantation romaine en Bretagne. Elle est au programme du congrès de Rennes de 1844 et dans les mémoires que publie le premier volume du Bulletin archéologique de l’Association bretonne figure un exposé sur les voies romaines en Bretagne par Bizeul, maître incontesté de la question. Il n’est guère de congrès où il n’intervienne sur le sujet et il est bientôt rejoint par le docteur Halléguen, de Châteaulin, dont la première intervention est du 10 octobre 1850 à Morlaix.

    156Mais la question des voies romaines devient très vite un élément, voire un prétexte, pour un autre débat beaucoup plus brûlant : celui qui concerne l’état de la péninsule armoricaine aux ive-vie siècles : les Gallo-Romains y étaient-ils nombreux, ou bien la péninsule avait-elle subi un dépeuplement dû à ce qu’on considérait alors comme une thèse établie (et qui est une idée-force de tout le xixe siècle) : la décadence générale de l’empire romain ? Dès le congrès de Lorient en 1848, le jeune La Borderie, le 2 octobre, énonce la position dont il ne variera plus sur le fond : il veut étudier la société bretonne armoricaine, la Bretagne armoricaine (les termes sont soulignés par lui) et déclare : « La véritable origine de la nation bretonne armoricaine se trouve dans cette longue émigration des Bretons insulaires qui, chassés de leur île par la conquête anglo-saxonne, vinrent, aux ve et vie siècles de notre ère, chercher une nouvelle patrie en Armorique. » La péninsule armoricaine étant vue par lui comme déserte, il ne cessera de minimiser la part gallo-romaine au profit de l’élément insulaire. La question rebondit dès le congrès de Saint-Malo l’année suivante et La Borderie s’en prend avec véhémence à Bizeul qui avait soutenu au congrès scientifique de France tenu peu avant à Rennes la thèse suivant laquelle « l’élément breton n’aurait compté pour rien dans la formation du peuple qui habite notre sol depuis le vie siècle, l’élément gallo-romain ou armoricain pour tout ». Bien qu’aucune hostilité personnelle n’existe entre les deux hommes, La Borderie ne se gêne pas pour laisser entendre qu’il n’attend rien des « antiquaires » qui s’amusent à ramasser des cailloux et il leur oppose dès ses débuts une historiographie fondée sur les textes. Ce qui n’est pas sans péril pour ces époques lointaines et constitue l’une des faiblesses majeures de toute l’œuvre de La Borderie. Étant donné l’importance qu’il prend rapidement, La Borderie, à la suite de Courson d’ailleurs, engage ainsi le bretonisme sur une voie qui va différencier de plus en plus nettement ses travaux historiques de ceux qui résultent d’un travail sur le terrain, en particulier dans le Morbihan et en Loire-Inférieure. De sorte que dès ses débuts, la classe d’archéologie de l’AB – ou plus exactement son noyau bretoniste – se met dans une position qui au fil des années sera marginalisée.

    157Au congrès de Nantes en 1851, Bizeul bénéficie du renfort d’Halléguen et la question donne lieu à une belle empoignade au congrès de Brest de 1855 qui se tient dans le fief de Levot, peu disposé à suivre La Borderie. Au cours de ce congrès, Duseigneur, aimable érudit brestois, lit un long poème antibretoniste ! À Saint-Brieuc en 1856, Alfred Lallemand, de la Société polymathique du Morbihan, apporte son soutien aux romanistes, la discussion s’enflamme au congrès suivant tenu à Redon en 1857, où la séance du 13 octobre est décisive : La Borderie, s’en prenant vivement à Halléguen, déclare : « De 360 à 460, voilà tout un siècle et le plus désastreux, le plus désolé des siècles pour créer ces solitudes, où Procope nous montre les insulaires de la Grande-Bretagne venant s’établir chaque année et en grand nombre : n’est-ce donc pas assez pour tout concilier ? » Et ceci qui est capital : ce siècle crée un « fossé infranchissable entre les antiquaires romanistes et les bretonistes pour les empêcher d’en venir aux mains et pour séparer à tout jamais les terres des uns et des autres ». Les deux termes sont soulignés dans le texte.

    158Étonnante déclaration de séparatisme reporté au ve siècle qui constitue la charte historique du bretonisme, mais non du nationalisme breton car celui-ci, né plus tard, se voudra expression de la Bretagne tout entière, alors que les bretonistes distinguent radicalement Haute et Basse Bretagne.

    159La Borderie a durant toutes ces années un autre cheval de bataille, énoncé dès le congrès de Quimper de 1847 : une souveraineté bretonne unique n’a pas été créée par les émigrés insulaires et surtout pas par Conan Mériadec, invention propagée par l’Histoire de Bretagne de dom Morice contre celle de dom Lobineau ; cette monarchie remonte à Nominoé qui étend au ixe siècle à toute la Bretagne le domaine régi par les descendants des insulaires.

    160Il est encore un point important sur lequel La Borderie fait de nombreuses et substantielles interventions (par exemple à Saint-Brieuc en 1856), c’est le problème des deux Histoire de Bretagne, celle de dom Lobineau et celle de dom Morice. Il impose irrésistiblement la première au détriment de la seconde et à travers la critique de dom Morice, c’est toutes les bases documentaires de son historiographie propre qu’il met en place. Il reprend en fait le problème des sources qu’Aurélien de Courson avait explorées souvent avant lui, mais cette fois avec une méthodologie solide. Courson est conduit au fil des congrès à n’être que le second du jeune historien.

    161Si les congrès de Saint-Brieuc et de Redon, qui suit, ont vu se durcir les affrontements entre bretonistes et romanistes, le congrès de Quimper, le dernier avant la suppression de l’AB, est celui de l’apothéose des thèses bretonistes, notamment avec l’inauguration le 10 octobre de la statue de Gradlon qui vient remplacer, entre les flèches de la cathédrale récemment édifiées, la statue renversée par la Révolution. Gradlon est en somme venu remplacer Conan Mériadec comme héros fondateur de la nation bretonne et cette réparation de l’offense des révolutionnaires est évidemment lourde de sens. Mais un fort « parti » antibretoniste s’est peu à peu constitué au fil des congrès, renforcé à Quimper par Eugène Morin, professeur à la faculté des lettres de Rennes. C’est d’ailleurs un élément nouveau que cette entrée de l’Université dans les débats historiographiques bretons (Varin avait été un précurseur). La question des origines est loin d’être réglée. Laissons pour la suite un examen plus poussé du problème.

    162Rien ne serait plus éloigné de la pensée de ses promoteurs que de voir dans le bretonisme un nationalisme breton tel qu’il s’exprimera au xxe siècle. La dualité Basse et Haute Bretagne n’est pas du tout envisagée de la même façon par eux ; le bretonisme est beaucoup plus attaché à la Basse Bretagne et ne cherche pas à projeter dans le passé l’unité de la province. Il est caractéristique que dans tous ces débats ni les états de Bretagne, ni le traité de 1532 et pas davantage l’abolition des privilèges de la province en 1789 ne tiennent une grande place. Sujets un peu trop brûlants peut-être – le dernier à coup sûr est encore bien proche –, mais il semble bien que leur place très minime dans les débats de l’AB et des sociétés archéologiques ne soit pas due à un phénomène d’autocensure.

    163Et pourtant, c’est là que le nationalisme breton trouvera ses fondements historiques : lors du centenaire de la naissance de La Borderie à Vitré en 1928, les résonances nationalistes furent très fortes53. Le bretonisme n’était pas un thème politique par lui-même mais un thème culturel gros d’implications politiques. Lors du congrès de la reprise de l’AB, à Quimper en septembre 1872, Aymard de Blois dira que le pouvoir voyait d’un mauvais œil une association groupant les départements bretons. C’est possible ! Le bretonisme était en tout cas l’attitude qui convenait le mieux aux membres de la classe d’archéologie les plus engagés dans le militantisme catholique. Il formait un ciment idéologique les confortant dans leur hostilité aux thèmes de l’éclectisme, du naturalisme philosophique, du socialisme et aussi au mouvement industriel et capitaliste en ascension. Il tendait à recréer ne serait-ce qu’idéalement une société catholique bretonne originelle dégagée d’un paganisme gréco-romain vu comme la source de l’esprit de libre examen.

    164Contentons-nous pour le moment de noter que la classe d’archéologie de l’AB fut dirigée et dominée par les bretonistes et qu’elle fut une tribune idéale pour Arthur de La Borderie en qui elle avait trouvé son « leader ». Si dans les premiers congrès il est associé à Aurélien de Courson qui l’avait précédé dans l’expression des thèses bretonistes, il ne tarde pas – en fait dès le début des années 1850 – à le supplanter par sa fougue et la solidité de son érudition. Dès le congrès de Quimper de 1847, les deux hommes ont une discussion à fleurets mouchetés sur la valeur de la féodalité, où la supériorité de La Borderie n’échappe à personne. Ce qui amène Kerdrel, en conclusion de ce débat, à rappeler qu’Aurélien de Courson, « sur la question des origines bretonnes, nous a dotés d’un système vraiment nouveau ». Peut-être cette phrase consolatrice répondait-elle aussi à un aspect moins sympathique de la personnalité de La Borderie : une assurance qui, face à l’adversaire, confinait à l’intolérance.

    165C’est également La Borderie que nous allons trouver au cœur de l’épisode par lequel nous terminerons ce chapitre qui a trait à la dissolution de l’AB et va nous le montrer sous l’angle du « militant ».

    La suppression de l’Association bretonne

    166Malgré mes efforts, je n’ai pu trouver de dossier regroupant les éléments concernant la dissolution de l’Association bretonne. Il serait intéressant de savoir pour quelles raisons exactes le pouvoir a pris cette mesure après être revenu sur la suspension de 1854 et alors que la direction de l’AB lui donnait des garanties semble-t-il suffisantes.

    167On peut cependant éclairer cette décision. On sait que le voyage en Bretagne de Napoléon III, du 9 au 22 août 1858, avait été un très grand succès. Ainsi que le rapporte Poriquet, préfet du Morbihan, dans un rapport au ministère de l’Intérieur en date du 2 octobre, « la Bretagne ne croyait pas à l’intérêt que pouvait lui porter le pouvoir central. Placée à une extrémité de la France, isolée par sa position géographique et plus isolée encore par sa langue, elle était habituée à se considérer un peu comme un pays conquis. L’annonce de l’arrivée de l’Empereur a bouleversé toutes ces idées et, avec cet élan des nations primitives qu’une bienveillance inattendue surprend, elle s’est portée avec enthousiasme au-devant de l’Empereur, le meilleur de ses rois selon l’expression d’un maire paysan, puisqu’il était le premier à venir les voir ». Poriquet ajoute que le clergé a très vite compris la réaction des Bretons à cette visite et que les légitimistes espèrent reprendre du terrain dans les comices agricoles, essayant ainsi de regagner une influence politique à partir des intérêts matériels. Il signale enfin que la collation du titre de duc de Bretagne au prince impérial a beaucoup frappé les esprits54.

    168Par ailleurs, l’élévation de l’évêché de Rennes en archevêché (seul le diocèse de Nantes restait dans l’obédience de Tours), triomphe personnel pour Mgr Brossays-Saint-Marc, fut un élément de poids dans l’évolution des rapports de l’Église et du pouvoir en Bretagne. Le 21 août, le nouvel archevêque écrit à Rouland (ministre de l’Instruction publique et des Cultes) que cette élévation du siège de Rennes est « le dernier coup porté aux pauvres légitimistes qui ont été encore plus inintelligents que de coutume55 ». Un rapport de Poriquet à l’Intérieur du 4 janvier 1859 fait état d’une conversation qu’il a eue avec l’abbé Le Joubioux, secrétaire général de l’évêché de Vannes. Ce dernier a expliqué au préfet que le clergé se détachait nettement des légitimistes et ne voulait plus travailler pour le compte des châteaux. Indication précieuse concernant l’un des départements les plus légitimistes du pays.

    169On comprend dès lors que le pouvoir ait pu juger le moment favorable pour supprimer un organisme jusque-là toléré. D’ailleurs, à part une minorité, cette suppression ne semble pas avoir ému grand monde. Sur le plan agricole, le pouvoir menait une politique active de concours régionaux et l’AB ne pouvait que le gêner sans rendre par ailleurs des services qui eussent mérité son maintien ; de plus, la suppression enlevait aux légitimistes un moyen d’influence dans le monde rural. Sur le plan de l’archéologie, la suppression était, aux yeux du pouvoir, encore plus facile à décider puisque la classe d’archéologie était tout entière un foyer de légitimisme actif, même si ses dirigeants étaient plutôt des modérés. Enfin, il faudrait peut-être laisser place à un autre motif : Napoléon III, qui s’engage activement et personnellement dans les recherches archéologiques avec la création de la Commission de topographie des Gaules en 1858 et en lançant le chantier de fouilles d’Alise-Sainte-Reine en 1860, se montre très féru du passé gaulois de la nation. L’opposition des bretonistes au passé gaulois de l’Armorique, même s’il obéissait à d’autres considérations, ne pouvait-il rejoindre leur opposition politique ou en apparaître comme l’une des expressions ?

    170Les faits que nous allons retracer maintenant s’appuient sur des sources rennaises, puisées dans les fonds La Borderie et Paul de La Bigne-Villeneuve et dans les séries T des archives départementales d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-d’Armor. Une pièce importante est constituée par le Mémoire du 25 octobre 1859, dont nous avons déjà parlé, pièce qui nous paraît très fiable sur le plan des faits, car c’est un texte rédigé par Sigismond Ropartz, La Borderie et La Bigne-Villeneuve pour un procès en appel devant le tribunal de Rennes dont nous verrons plus loin les motifs. Rappelons que La Borderie, avant son entrée à l’École des chartes, avait fait une licence en droit.

    171D’après ce Mémoire56, le congrès de l’AB de 1858 avait mis en chantier une réforme de ses statuts et le comte de Caffarelli était chargé de discuter les nouveaux statuts avec le ministre de l’Intérieur57. Courant mars 1859, on apprend que le ministre met à son accord des conditions, à savoir qu’il demandait à l’AB « certaines démonstrations extérieures, dont ses traditions, depuis sa naissance et sous les divers régimes traversés par elle, n’offraient pas de précédent ». Les auteurs du Mémoire s’expriment avec beaucoup de prudence : il faut comprendre que le pouvoir demandait au congrès qui devait se tenir à Vannes en 1859 de faire une visite à la princesse Bacciochi, cousine de Napoléon III installée dans le département58. Ce qui équivalait à faire acte d’allégeance au régime. Caffarelli, s’étant renseigné auprès de ses collègues, répond au ministre qu’il ne peut s’engager sur ce point, à la suite de quoi ce dernier lui demande sa démission immédiate.

    172Caffarelli s’exécute, puisque le 15 mars il envoie à Kergorlay, secrétaire général de l’AB, une lettre annonçant qu’il se démettait entre ses mains de ses fonctions et que le trésorier en faisait de même. Ceci est expliqué dans une lettre de Kergorlay du 29 mai 1859, parue dans le Journal de Rennes. Kergorlay conclut : « Cette double démission m’a paru rendre la mienne nécessaire. » Et il explique, toujours dans cette lettre du 29 mai : « J’ai donné cette démission, non pas entre les mains d’un ministre qui n’avait aucunement qualité pour la recevoir, puisque je n’étais assurément pas son mandataire, mais entre les mains des représentants légitimes et officiels de mes mandants. J’écrivis, en conséquence, le 3 avril dernier à mon ami M. de La Villemarqué une lettre dont il m’a accusé réception et dans laquelle je l’informais que je remettais mes pouvoirs entre ses mains et celles de la Direction Archéologique. »

    173Le 12 avril 1859 paraît le décret de suppression de l’Association bretonne, rédigé dans les termes suivants59 :

    « Le Ministre de l’Intérieur,
    Vu les articles 291 et 292 du Code pénal ;
    Vu l’article 2 du décret du 25 mars 1852 ;
    Vu la démission des membres chargés de diriger, sous le patronage de l’État, la société agricole et scientifique constituée dans les cinq départements de l’ancienne Bretagne, sous le nom d’Association bretonne ;
    Arrête :
    Art. 1er – La société connue sous le nom d’Association bretonne est dissoute.
    Art. 2 – Les préfets des départements du Finistère, du Morbihan, de la Loire-Inférieure, d’Ille-et-Vilaine et des Côtes-du-Nord sont chargés, chacun en ce qui le concerne, d’assurer l’exécution du présent arrêté.
    Paris, le 12 avril 1859
    Signé : Delangle
    Pour copie conforme :
    Le chef de la division de Sûreté publique. »

    174Un point important de cet arrêté est que la raison donnée pour la dissolution de l’AB était la démission de ses dirigeants, ce qui dispensait le pouvoir d’invoquer tout autre motif. Or, la lettre de Kergorlay du 29 mai réagissait à une lettre publiée par La Borderie et La Bigne-Villeneuve dans le Journal de Rennes du 27 mai et où ceux-ci estimaient que la démission des dirigeants agricoles ne pouvait se faire valablement que devant le congrès. Le 30 mai, nouvelle lettre des archéologues, réagissant à celle du 29 et qui fait remarquer que les démissions ont été transmises au ministre, puisque l’arrêté déclare les avoir vues, ce qui est un argument spécieux, mais qui visait juste. La lettre dissocie complètement le rôle de Kergorlay de celui des autres dirigeants démissionnaires, mais n’en maintient pas moins que si les démissionnaires avaient le droit d’offrir leur démission, seul le congrès pouvait les accepter.

    175De fait, le Mémoire nous apprend que les dirigeants de la classe d’archéologie firent imprimer à la mi-avril une circulaire de convocation d’un congrès extraordinaire de l’AB, devant se tenir à Vannes le 26 juin. Le 25 avril, La Villemarqué écrit au préfet du Morbihan pour avoir les autorisations nécessaires, demande laissée sans réponse. Mais le 12 mai, donc seulement un mois après, le journal de Vannes Le Foyer breton publie l’arrêté de dissolution que les autres journaux de la province reproduisent à la suite. La démarche cauteleuse du pouvoir est intéressante : en ne publiant l’arrêté de dissolution que le 12 mai, en réponse implicite à la demande de La Villemarqué, les autorités montrent qu’elles essayaient de faire « passer » la suppression de l’Association bretonne dans la plus grande discrétion. Elles ne la considéraient donc pas comme inoffensive. D’où la volonté de La Borderie et de ses amis de donner à l’affaire le maximum de publicité.

    176En effet, c’est à partir d’ici que la situation devient intéressante et pleine d’enseignements sur le combat entre l’agriculture et l’archéologie depuis 1843. S’il est impossible de suivre pas à pas cette situation, car cela nous entraînerait trop loin, on peut du moins donner l’essentiel du conflit.

    177Les dirigeants de la classe d’archéologie sautent en effet sur le point clef de l’arrêté qui dissout l’AB à partir du fait que les dirigeants de la classe d’agriculture ont démissionné. Or les dirigeants de l’archéologie arguent du fait que, selon eux, l’AB avait une administration permanente qui se composait simplement « de deux Directions, l’une pour l’Archéologie, l’autre pour l’Agriculture [noter l’ordre choisi], avec cette seule différence que le Directeur de la classe d’Agriculture faisait, dans des cas déterminés, les fonctions de directeur-général et en prenait souvent le titre, quoique jamais il ne s’immisçât dans la direction archéologique de l’Association ». Cela figure dans une note additionnelle, signée elle aussi La Borderie et La Bigne-Villeneuve, à leur lettre du 30 mai au Journal de Rennes. Les termes de cette note montrent bien la tactique choisie, sans doute en accord avec Kergorlay (la lettre du 30 mai dit que « c’est lui qui a dicté toute la conduite des membres de la Direction archéologique ») : les dirigeants de la classe d’agriculture ont offert une démission que seul le congrès pouvait accepter, mais en attendant, puisqu’ils ont démissionné, la légitime représentation de l’AB est entre les mains des dirigeants de la classe d’archéologie qui sont exactement sur le même plan que ceux de la classe d’agriculture. On voit tout le chemin parcouru depuis 1843.

    178Forts de cette position, les quatre dirigeants de l’archéologie (Charles de Keranflec’h a remplacé Ramé comme co-secrétaire avec La Borderie) écrivent le 25 mai à tous les journaux bretons pour exprimer leur point de vue, dont Le Foyer breton publie un court résumé le 4 juin. Ce résumé, évidemment, tout en donnant acte aux quatre archéologues de ce qu’ils n’ont pas démissionné, masque le fait que les dirigeants archéologiques ne se jugent aucunement concernés par la dénomination de « société agricole et scientifique » par laquelle l’arrêté de dissolution désigne l’AB. Ils exigent donc du Foyer breton la publication d’une lettre rectificative, du 24 juin, ce que refuse le journal. Le 12 juillet, les archéologues exigent l’insertion par sommation d’huissier. Il en résulte un procès qui a lieu devant le tribunal de Vannes le 21 septembre et où Poinsel, gérant du journal, obtient gain de cause, le tribunal lui ayant donné raison de ne pas publier la lettre rectificative.

    179Loin de se tenir pour battus, les archéologues font appel de ce jugement le 1er octobre. C’est alors qu’ils rédigent le Mémoire dont nous nous sommes servi. L’audience a lieu le 28 octobre et le 1er novembre le jugement casse celui de Vannes et ordonne l’insertion. Mais Poinsel, sur ordre du ministère de l’Intérieur, la refuse et fait opposition au jugement. Il s’ensuit une bataille homérique, car Poinsel est obligé de plier devant les ordres préfectoraux, sans pouvoir se défendre car il ne peut évidemment déclarer publiquement qu’il agit sur ordre ministériel. Pour aider le malheureux Poinsel, le procureur avait adressé au préfet du Morbihan un questionnaire ; le préfet demande au ministre des instructions pour le remplir !

    180Le 7 décembre, le jugement du 1er novembre est confirmé par la cour d’appel de Rennes, avançant notamment que la jurisprudence est en faveur du droit de réponse et que la lettre rectificative demandée par les directeurs de la classe d’archéologie n’a rien de contraire à l’ordre public. Poinsel est condamné à insérer cette lettre dans les trois jours. Le 14 décembre, le préfet du Morbihan demande à son collègue de Rennes quelles sont les intentions du ministre, car Poinsel le presse de le laisser publier la lettre. Deux jours plus tard, le préfet d’Ille-et-Vilaine répond qu’il n’a aucune information sur les intentions ministérielles60. Le pouvoir a donc choisi de « laisser tomber » cette question embarrassante, où il n’a vraiment pas le beau rôle. Le ministre de l’Intérieur était Billault, c’est-à-dire le beau-frère de Rieffel ! On comprend que, mêlé au mouvement de rénovation bretonne sous la monarchie de Juillet, lorsqu’il était à Nantes (voir chapitre i), Billault ne se sentait pas très à l’aise dans cette histoire, d’autant qu’il prenait le train en marche puisqu’il venait, le 1er novembre 1859, de retrouver son portefeuille de l’Intérieur (qu’il avait déjà occupé de 1854 à 1858).

    181On peut se demander si le pouvoir a clairement vu quel objectif poursuivaient les dirigeants de l’archéologie en menant ce combat opiniâtre. Une lettre du 15 novembre 1859 du préfet du Morbihan à celui d’Ille-et-Vilaine permet d’en douter :

    « Le but apparent de cette lettre est une rectification, mais ce n’est là qu’un prétexte. Ce que voulaient et veulent encore les signataires de la lettre précitée, c’est de faire du scandale et donner cours à la mauvaise humeur que leur a causée la dissolution de l’Association Bretonne. Pour s’en convaincre, il n’y a qu’à remonter à l’origine de l’affaire.
    Le 27 mai dernier, MM. de La Villemarqué, de La Borderie et autres, sommaient le gérant […]. […] Les tendances politiques de l’Association bretonne étaient mauvaises. On cite notamment un discours archéologique prononcé à Vannes il y a quelques années par un des membres de cette association dans lequel, sans aucune protestation, on laissa se produire les doctrines les plus opposées au Gouvernement impérial. M. Caffarelli entreprit de diriger cette association dans une voie nouvelle. Il croyait pouvoir, sous prétexte d’agriculture et d’histoire, rapprocher les hommes et ramener au Gouvernement une association qui comptait sur ses registres les plus anciens noms de Bretagne. Placée désormais sous la direction d’un homme comme M. Caffarelli, l’Association bretonne fut autorisée à continuer ses travaux. Malheureusement, M. Caffarelli lui-même dut promptement reconnaître tout ce qu’avaient de vaines les espérances dont il s’était loué. L’Association bretonne devait en 1859 tenir son congrès dans le Morbihan. La Princesse Bacciochi occupe dans ce département une position trop élevée pour que l’Association bretonne ne fût pas dans l’obligation de lui faire visite et de lui témoigner de son respect. On m’a assuré que les principaux membres de l’Association ont positivement refusé de remplir ce devoir de convenance. M. Caffarelli en présence d’un pareil fait ne pouvait pas garder plus longtemps ses illusions et il donna sa démission.
    L’Association bretonne se subdivisait en deux classes d’agriculture et d’archéologie, mais elle ne vivait que sous le couvert de la bonne renommée de M. Caffarelli. Celui-ci refusant de la patronner entraînait nécessairement la dissolution complète de l’association.
    Vous savez par quelle subtilité on cherche à équivoquer. »

    182Cette lettre résume bien l’affaire, mais laisse dans l’ombre ce qui nous semble le plus important : faire apparaître aux yeux de l’opinion publique et surtout aux yeux des membres eux-mêmes de l’Association bretonne que la classe d’archéologie était membre à part entière de la direction de l’AB et que, devant la carence des dirigeants agricoles, cette classe, par ses dirigeants, s’était trouvée détentrice de la légitimité dans l’Association.

    183Cette situation équivalait à vouloir donner au passé de la Bretagne un poids considérable dans la conscience de la couche dominante de la province. Aussi n’est-ce pas un hasard si, des dirigeants engagés dans ce combat, c’est de loin La Borderie qui fait preuve de la plus grande activité. Le dossier du fonds La Bigne-Villeneuve qui concerne cette affaire est rempli de lettres fiévreuses de La Borderie à ce dernier, visant à préparer l’audience en appel et rassembler les énergies. On y apprend en particulier que La Villemarqué avait refusé de suivre ses amis en appel. Le 28 octobre en effet, La Villemarqué avait fait connaître au tribunal, par son avocat maître Courtois, qu’il se désistait, ce que la cour accepta le 31. Or, dans une lettre à La Bigne-Villeneuve du 19 novembre, La Borderie s’excuse d’avoir prêté à Kerdrel une attitude défaitiste. Sur la base d’une lettre que lui avait envoyée La Villemarqué, « je ne pouvais guère faire autrement que de voir dans Kerdrel le conseiller et le conseiller influent, de La Villemarqué défaillant et désistant ». Défaillance du directeur de la classe d’archéologie qui déchaîne la colère de La Borderie, car « la gent des valets impérialistes » est trop contente de la suppression de l’AB. « Le Foyer breton n’est qu’un vermisseau sans doute ; mais ici même, il n’est rien, il disparaît, c’est la situation qui est tout ; et dans cette situation, si nous nous désistons, toutes les apparences seront contre nous. »

    184En l’absence de la lettre de La Villemarqué, on ne peut affirmer qu’il avait essayé de s’abriter derrière Kerdrel pour refuser de poursuivre le combat. Quant à son désistement lui-même, il est bien dans sa manière61, d’autant qu’il est depuis mai 1858 membre libre de l’Académie des inscriptions : c’est donc un homme « arrivé ». Petit épisode qui, ajouté à d’autres – notamment la Breuriez Breiz mort-née – conduit à penser que la place dominante que l’on accorde à La Villemarqué dans l’histoire culturelle bretonne du xixe siècle devrait être sérieusement révisée.

    185Épisode aussi qui ne peut que renforcer l’importance de La Borderie qui déjà à cette date l’emportait nettement sur Aurélien de Courson.

    186Les efforts des bretonistes les plus combatifs ont porté leurs fruits. Nous avons vu çà et là qu’ils avaient réussi à implanter l’idée qu’ils étaient les dirigeants effectifs de l’Association bretonne. L’année même où se termine cette bataille, paraît le premier volume du Bulletin de la Société archéologique de Nantes. Le premier article est une notice sur cette société où on peut lire que la Bretagne « avait déjà une institution agricole, connue sous le nom d’Association bretonne – dont le premier congrès général s’ouvrit à Vannes, le 3 mai 1843. Une Société archéologique se forma aussitôt sur ce modèle et, le 23 septembre suivant, elle s’unit à l’Association bretonne qui dès lors compta deux classes : celle d’Agriculture et celle d’Archéologie. Le premier congrès de l’Association ainsi organisée eut lieu à Rennes le 5 octobre 1844 ». Étant donné ce que nous avons vu, on constate que les bretonistes ne perdaient pas de temps pour réécrire l’histoire ! Ils avaient donc – provisoirement, nous le verrons – imposé leurs vues.

    ⁂

    187Cette analyse est fondée sur l’hypothèse que les promoteurs de la classe d’archéologie à l’AB ont créé cette classe par surprise et que les agriculteurs – quoique légitimistes eux aussi dans leur grande masse – n’acceptèrent pas vraiment cette création. Cela montre combien les notables bretons étaient loin de chercher à exprimer leurs intérêts de classe à travers une idéologie nationale bretonne. Cette idéologie n’a pas d’assise de classe et c’est bien pour cela qu’elle n’a jamais dépassé des cercles restreints. Nous verrons avec La Borderie ce que devient cette idéologie et quelle est la place réelle de ce courant d’idées né au xixe siècle et qui se survit depuis lors sans être jamais parvenu à se donner des fondements solides.

    188Cela dit, une étude des conditions exactes de création de la classe d’archéologie, entre la réunion de Vannes du 3 mai 1843 et le congrès du 20 septembre, reste indispensable et permettra à coup sûr d’apprécier le jeu des forces en présence. Cette étude amènera peut-être à nuancer quelque peu mon propos. Nous avons vu qu’il y avait un foisonnement de projets et les contradictions et obscurités des comptes rendus indiquent assez que la situation est complexe.

    189C’est donc ici que nous arrêtons cette étude de l’Association bretonne qui mériterait pour elle-même un grand travail. Du point de vue de notre sujet, cette étude montre bien que, du début des années quarante au milieu du Second Empire, les études historiographiques bretonnes se sont considérablement développées. Ainsi que nous l’avons constaté depuis le début, deux lignes sont constamment présentes : celle que l’on peut ranger sous le Comité des travaux historiques et celle des bretonistes. Leur complexe mélange au sein de l’Association bretonne aura des prolongements que nous analyserons plus loin. Mais auparavant, approfondissons la voie bretoniste qui, comme nous venons de le voir, a trouvé son héros en la personne de La Borderie.

    Notes de bas de page

    1Il faut y ajouter l’image : la Bretagne devient alors un sujet à la mode dans l’essor de la lithographie.

    2L’idée du monument remontait à 1800, mais la réalisation ne commença qu’en 1838 ; une souscription lancée dans toute la France fut rapidement couverte. L’inauguration eut lieu le 27 juin 1841. L’entreprise participait de l’œuvre de réconciliation nationale menée par la monarchie de Juillet et en La Tour d’Auvergne, tout autant que le celtisant, c’était le soldat de la Révolution qui était honoré. Le succès de la souscription contraste avec la lenteur de celle concernant Le Gonidec.

    3Lorgeril (Louis de, 1778-1843). Né en 1778 à Pleugueneuc (Ille-et-Vilaine), il avait entrepris de lancer les comices agricoles à partir de Plesder (Ille-et-Vilaine) en 1815. Député en 1828, maire de Rennes, il revient à l’agriculture en quittant la mairie de Rennes en 1830 et poursuit son œuvre de fondation de comices dans la région de Saint-Malo. Il est mort à Orléans le 11 avril 1843. Il était invité à la réunion de fondation de l’AB le 3 mai à Vannes. L’AB et le comice agricole de Dinan élevèrent à Plesder une colonne de granit à sa mémoire le 30 septembre 1852 (« Le souvenir du comte Louis de Lorgeril, fondateur des comices agricoles », Bull. AB, t. LXXXIV, 3e série, 1975, p. 41-44).

    4La Société d’agriculture de l’arrondissement de Morlaix est alors l’une des plus actives ; Aymar de Blois sera l’un des rares propriétaires bretons à fournir des contributions à L’Agriculture de l’Ouest de Jules Rieffel.

    5La Bretagne a été la première en France à se doter en 1757 d’une Société d’agriculture, du commerce et des arts. Elle eut peu d’activités.

    61812-1842. Avocat briochin promis à un grand avenir, mort prématurément. Lorsque Geslin conçut le projet de lancer Le Français de l’Ouest, il tint à s’assurer d’abord le concours de Pouhaër (notice de Geslin de Bourgogne dans Levot, t. II).

    7Ce compte rendu figure dans le dossier de correspondant du CTH de Langlois (Arch. nat., F17 28633).

    8Mathieu de Dombasle (1777-1843) a fondé l’Institut agricole de Roville (Meurthe) en 1822 ; il a inventé une charrue et fourni une importante œuvre théorique et pratique sur l’agronomie.

    9La Société d’encouragement pour l’industrie nationale, fondée en 1802 pour impulser les progrès techniques dans l’industrie et l’économie, publiait un important bulletin. On relève qu’à la séance du 3 juin 1840, un rapport sur les améliorations apportées par Rieffel à l’agriculture dans l’Ouest se conclut par la demande d’une médaille d’or qui lui est attribuée le 12 août. La Société était patronnée par le ministre du Commerce et de l’Agriculture.

    10Rieffel a aussi laissé une œuvre théorique importante. Il est avec Louis Moll l’introducteur en France des termes d’agriculture intensive et extensive, à la suite des agronomes allemands.

    11Le registre de baptêmes de la cathédrale de Saint-Brieuc porte au 4 septembre 1812 le baptême de « Jules Henry Geslin de Bourgogne né d’hier fils de Julien Charles Gédéon Geslin de Bourgogne et de Marie-Rose-Esprit-Angélique Le Gac de Lansalut. Parrain : Henry-Hyacinthe Chrestien de Tréveneuc, cousin paternel de l’enfant ; marraine : Alexandrine-Marie-Toussainte de La Lande de Calan, sa tante maternelle ».

    12Né à Bégard (Côtes-d’Armor) en 1813, fait ses études au collège de Tréguier puis à Saint-Brieuc et s’inscrit en droit à Rennes. Il y fréquente Le Huerou à l’époque où Luzel habitait chez lui. Kerambrun est étroitement mêlé à la vie littéraire de Rennes et publie de nombreuses poésies, comme La submersion de la ville d’Is en 1837. Après sa collaboration au Français de l’Ouest, il part pour Paris mais en revient malade et amer, pour mourir en 1852 (article d’Adolphe Orain, arch. dép. Ille-et-Vilaine 1 J 388. Voir aussi Rousse Joseph, La poésie bretonne au xixe siècle, Paris, P. Lethielleux, 1895).

    13Dans le fonds Geslin de Bourgogne aux archives départementales des Côtes-d’Armor, une liasse relative au Français de l’Ouest porte en tête la mention manuscrite « M. Geslin de Bourgogne, rédacteur en chef du Français de l’Ouest, Terreur des députés des Côtes-du-Nord et notamment du représentant-philosophe de Loudéac ». Ce dernier est Glais-Bizoin, député de Loudéac de 1831 à 1848. Réélu en 1863, puis en 1869 mais dans la Seine. Membre du gouvernement de défense en septembre 1870 (Pascal Jean, Les députés bretons de 1789 à 1983, Paris, PUF, 1983, p. 180, et surtout p. 715-720). Le 15 novembre 1846, Courson écrit à Montalembert : « Le Français de l’Ouest renaît de ses cendres. C’est M. de Chabre, notre collaborateur à la Revue de l’Armorique qui prend l’administration du nouveau journal. Mais il est antibretonnant et il n’aura pas plus d’influence que Geslin » (archives de La Roche-en-Brenil).

    14Pour ce qui est de l’influence buchézienne, notons un passage d’une lettre de René Kerambrun à Levot en date du 24 novembre 1848 : « Je crois […], Monsieur, devoir vous rassurer sur certaines craintes que vous avez témoignées à mon égard à M. Penguern. Je ne suis pas plus communiste que lui et quant aux doctrines de Buchez, en reconnaissant qu’il y a du bon, je n’admets nullement tout son système » (fonds Levot, Centre de documentation du Service historique de la Marine, à Brest).

    15Dès 1834, l’abbé Souchet publiait à Rennes un « Mémoire sur l’ancienne église de Merdrignac et la construction de la nouvelle ». En décembre 1837, avec d’autres ecclésiastiques, il fondait une Société d’émulation destinée à rassembler les éléments pour une « statistique du département » (stat. monumentale). Ce ne fut qu’un projet (Annuaire des Côtes-du-Nord, 1838, p. 137). Sur la personnalité de Souchet, nous avons quelques détails qui figurent dans des notes prises aux Archives nationales dans divers dossiers par M. Gloaguen en 1976 et qui se trouvent aux archives diocésaines de Saint-Brieuc (malheureusement sans indication des cotes des Archives nationales). L’internonce Grimaldi transmet à Mgr Le Mée des accusations anonymes portées contre ce dernier : il aurait soutenu les Notions d’Habasque (qui serait donc considéré comme peu favorable à l’Église) avec lequel il serait très lié. L’évêque répond qu’il n’a pas approuvé ce livre et que l’accusation vient certainement de Souchet, ennemi du juge. Mgr Le Mée ajoute que Souchet passe son temps à semer la zizanie. De son côté, Lejean parle favorablement de ses recherches dans La Bretagne, son histoire et ses historiens (Nantes/Paris, L. et A. Guéraud/Hachette, 1850).

    16Dans une feuille volante (archives de l’évêché de Saint-Brieuc), sans doute à l’occasion des élections de 1863, Geslin déclare à l’intention de son adversaire républicain : « Je puis vous dire à mon tour : Fouillez dans ma vie politique et, si vous le voulez, dans ma vie privée. Si aucun de mes actes ne vous donne le droit de me ranger parmi les hommes qui font de la Religion un marchepied à leur ambition, je laisse aux honnêtes gens de tous les partis le soin d’appliquer à une telle imputation l’épithète qu’elle mérite. Vous croyez m’embarrasser en me rappelant que j’ai protesté contre le Deux Décembre. Il est vrai que, avant de connaître la portée de cet acte, j’ai protesté en faveur de la légalité. Mais quand j’ai vu la France y donner une solennelle sanction ; quand j’ai vu la prospérité publique renaître à la place de la misère que la Révolution avait produite ; quand j’ai vu l’Empereur, en un mot, arracher mon pays au précipice que vous et vos amis aviez ouvert, j’ai cru du devoir d’un bon citoyen de répondre à l’appel que le Gouvernement nouveau adressait aux hommes de tous les partis. Il paraît que mon passé ne l’empêche pas d’avoir confiance en moi, puisqu’il appuie ma candidature… »

    17Il a existé de nombreuses variantes à la devise Liberté-Égalité-Fraternité. Voir Agulhon Maurice, « La mairie. Liberté. Égalité. Fraternité », dans Nora Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, t. I : La République, Paris, Gallimard, 1984, p. 167-193.

    18Le baron Thieullen (Rouen 1789-Paris 1862) sera député des Côtes-du-Nord de 1849 à 1853, puis sénateur (Pascal Jean, Les députés bretons de 1789 à 1983, Paris, PUF, 1983, p. 239).

    19La place des comices agricoles n’a jamais été très clairement définie. Une loi du 8 mars 1851 leur donne des attributions assez grandes en matière de diffusion des techniques modernes et quant à leur rôle de représentation du monde agricole (ils contribuaient à l’élection des membres des chambres d’agriculture et auraient pu jouer un rôle de « correspondants locaux » du Conseil général de l’agriculture). Mais un décret du 25 mars 1852 abroge cette loi et cantonne les comices dans un rôle strictement local (Taboureau Henri, Les comices agricoles en France et à l’étranger : étude juridique et économique, Paris, H. Jouve, 1909). La charge de Flaubert contre les comices dans Madame Bovary est injuste pour cette entreprise dont l’inspiration n’était pas médiocre.

    20Arch. dép. Côtes-d’Armor, série M (7).

    21Registre des délibérations de la Société départementale d’agriculture (arch. dép. Côtes-d’Armor). Il montre que cette Société n’a jamais vraiment fonctionné. Dès 1845, la crise éclate et s’amplifie en 1846. Beaucoup sont absents des réunions. Le 9 août 1847, le ministre de l’Agriculture a écrit au préfet pour prendre acte de l’échec de la Société face à la base agricole du département. Les sociétaires avaient élaboré de nouveaux statuts que le ministre refuse d’approuver. Le bureau de la Société en tire les conclusions et démissionne.

    22Les invités sont pour le Morbihan : Godard, Kerarmel, Francheville, Houël, Nouël de Latouche ; pour la Loire-Inférieure : Rieffel, Derotrie ; pour l’Ille-et-Vilaine : Le Gall, Bodin, Bertin, de Lorgeril ; pour les Côtes-du-Nord : Geslin de Bourgogne, Baron du Taya, Desjars ; pour le Finistère : Félix, de Kerhor, Saint-Luc, Le Bastard de Kerguiffinec, Hernio et le président de la Société d’agriculture de Brest.

    23Les participants à cette réunion sont : Lorois, Taslé, Hernio, Gaillard, Rieffel, Le Masne, le colonel de Francheville, Kerarmel, Saint-Luc, Lescouet, Desjars, Bourel-Roncière, Morand, Septlivres, Laplume, Houël, Pradier, Duchatellier, Kerstrat. Baron du Taya et Geslin de Bourgogne. En mars, Lorgeril avait aussi été convié, mais il est mort entre-temps (L’Agriculture de l’Ouest, t. II, p. 293).

    24Mahé Georges, « En marge du congrès de l’Association bretonne à Vannes en 1843 », Bull. SPM, t. 103, 1976, p. 149-155 On sait que Brizeux s’intéressait aux recherches historiques et archéologiques en Bretagne (voir Cren Louis, « Brizeux chargé de mission en Bretagne », Mémoires SHAB, t. XXXV, 1955, p. 105-121). C’est le moment où le ministère de l’Intérieur commence à organiser la protection des monuments historiques. Les premiers crédits ont été demandés en 1830. En 1837, une commission est créée près du ministre, augmentée et réorganisée en 1840. Le choix de Brizeux pour cette mission en Bretagne témoigne du peu de sérieux de l’organisation à cette époque. Il a cependant rédigé un « Dictionnaire topographique et topologique de la Bretagne », en huit volumes restés inédits (Bernard Daniel, « Autour de Brizeux », Bull. SAF, t. LVII, 1931, p. 28-52).

    25Ce que nous avons vu au chapitre i de cette réunion de la SFA et de ce qui s’ensuit amène à nuancer fortement l’opinion de Charles-Olivier Carbonell selon lequel les organisations Caumont auraient ignoré la Bretagne, « par suite sans doute d’une inimitié millénaire », écrit-il p. 209 de sa thèse, inimitié dont nous avons en vain cherché les traces pour notre époque. À part cette réunion de Vannes, on relève des séances générales de la SFA à Nantes en 1843 et 1856 et la tenue du congrès scientifique de France à Rennes en 1849 (pour s’en tenir à ces années du milieu du siècle).

    26Né en 1785, il fait une carrière militaire jusqu’en 1826. Député de Pontivy en 1827, réélu en 1830 puis de nouveau, à Lorient, en 1837, 1839 et 1842. C’est un légitimiste modéré. Il est mort le 11 avril 1844 (Levot, t. II ; Jolly Jean [dir.], Dictionnaire des parlementaires françai… [1889-1940], Paris, PUF, 1960-1977, t. I).

    27Mahé Georges, art. cité, Bull. SPM, 1976.

    28Voir aussi Gourvil Francis, Théodore-Claude-Henri Hersart de La Villemarqué…, Rennes, Oberthur, p. 146. La correspondance de Prosper Proux contient une intéressante lettre que La Villemarqué lui adresse le 18 mai 1843 pour l’inciter à rejoindre son organisation, où on lit entre autres : « Nous voulons conserver la langue, la littérature, les usages, les coutumes, les croyances, enfin tout ce qui a survécu en Bretagne de notre nationalité et la raviver par tous les moyens possibles principalement par la poésie et nous ferons une guerre à mort aux influences françaises » (cité dans Le Berre Yves, Le Dû Jean et Morvannou Fañch, Prosper Proux, 1811-1873 : un poète et chansonnier de langue bretonne, vie, œuvres, correspondance comprenant de nombreux inédits, Cahiers de Bretagne occidentale no 4, 1984). Proux n’a pas rejoint le groupe que La Villemarqué s’efforçait de constituer.

    29Ce qui donne à penser que l’orthodoxie religieuse de La Villemarqué et celle de Brizeux n’étaient pas évidentes pour tout le monde.

    30Projetée dès 1843 par La Villemarqué et Brizeux dans le but de relever le patriotisme et la moralité des campagnes bretonnantes par le moyen de la poésie chantée, la Breuriez Breiz n’a jamais eu d’activité notable. À partir de 1857, quelques bardes morlaisiens, trégorrois et brestois tentent en vain de lui donner vie. En 1869, la création – dans le même but – de la Breuriez Breiz-Izel par les mêmes aboutira seulement à la publication d’une mince brochure (note due à Yves Le Berre).

    31La liste des adhérents à l’AB pour la première année compte 219 noms.

    32Comme les publications du CTH, celles de l’Association sont très compliquées dans leurs intitulés et leur organisation, notamment à cause des rapports entre les deux classes. De plus, d’une bibliothèque à l’autre, les volumes reliés ne contiennent pas toujours les mêmes regroupements (voir en bibliographie la liste des publications de l’AB).

    33Bourel-Roncière (Auguste, 1815-1881). Fils de Marie-Pierre Emmanuel Bourel de La Roncière (changé en Bourel-Roncière en 1793, avec reprise de la particule par trois des frères d’Auguste en 1869 et 1871). Négociant à Lanvollon, conseiller municipal de Saint-Brieuc, secrétaire du comice agricole de Lanvollon et animateur de la Société d’agriculture de l’arrondissement de Saint-Brieuc. En 1852, il a proposé à Napoléon III un plan de colonisation de l’Algérie par des familles bretonnes. Le ministre de la Guerre lui a donné son accord, à condition qu’il finance l’opération (renseignements fournis par M. Bertrand de La Roncière, que je remercie vivement pour son obligeance). La prise de position de Bourel-Roncière est intéressante et susceptible d’éclairer les conceptions de Geslin sur l’organisation de l’AB et ses réserves à l’égard de la réunion du 3 mai. En effet, Bourel-Roncière siège au bureau de la Société d’agriculture de l’arrondissement de Saint-Brieuc, distincte de la Société départementale. Or, il signe dans la Revue de l’Armorique et de l’Ouest des 5 novembre et 5 décembre 1844 (donc deux mois après l’interruption du Français de l’Ouest) deux articles où il loue Rieffel de ses vues sur l’organisation de l’agriculture en France, mais s’oppose fortement à sa volonté de lier les organisations agricoles locales à l’État. Il est notamment contre les inspecteurs du ministère. Il y a donc un conflit dans les milieux agricoles briochins, où d’un côté Geslin-Thieullen seraient du côté du pouvoir et de la centralisation, de l’autre Bourel-Roncière aux côtés de la revue de Courson. Pourtant, Bourel-Roncière était de l’équipe fondatrice du Français de l’Ouest en 1840. Publie-t-il dans la revue de Courson parce que Le Français de l’Ouest ne paraît plus, ou a-t-il évolué ?

    34Directeur de l’agriculture au ministère de 1840 à 1847, inspecteur général de l’agriculture (Mauguin, Études historiques sur l’administration de l’agriculture en France, Paris, J. Tremblay, t. II, 1877, p. 406).

    35Rieffel écrit à Duchatellier le 12 novembre 1846 : « Les moyens réguliers d’avoir des fonds manquent sans cesse, voilà-t-il pas que vous voulez que j’en demande à l’association poitevine. Mais j’aurais plutôt payé cette association pour avoir des matériaux. Les matériaux me manquent complètement. En voyez-vous beaucoup dans notre journal, fournis par les membres de l’Association bretonne ? » (arch. dép. Finistère, fonds Duchatellier, 100 J 1049).

    36Ibid., 100 J 887. Je n’ai pas retrouvé ce prospectus.

    37Il semble y avoir erreur de Duchatellier, puisque le dernier numéro de la Revue de l’Armorique est de juillet 1844 et que la Revue de l’Armorique et de l’Ouest ne reprend qu’en septembre.

    38Arch. dép. Finistère, fonds Duchatellier, 100 J 939. Kerarmel a l’intention de donner sa démission à l’ouverture du congrès. « Nous vivons dans un temps où le parti prêtre est appelé à prendre un moment de puissance […]. Qu’il serait glorieux et digne d’éloge pour lui de se renfermer dans le sein de son église. Nous en verrons beaucoup au congrès. Ils se donneront rendez-vous avec les châtelains pour l’année prochaine : alliance et fusion seront les mots de ralliement et d’ordre. »

    39Une lettre de Kerarmel à Duchatellier raconte qu’Aymard de Blois vient de créer une société archéologique à Rennes et vient de passer à Vannes, où Lorois l’a très bien reçu, dans le même but. De Blois a passé huit jours chez Caumont qui a approuvé tout cela ainsi que la séparation de Rennes. « Ainsi voilà un général placé à la tête d’un corps bien indiscipliné. Désirons qu’il ne vienne plus se heurter contre le nôtre : mieux vaudrait qu’il ne fût plus question d’archéologie à notre suite » (arch. dép. Finistère, fonds Duchatellier 100 J 1047).

    40Quelques dizaines de signatures par département en France, en moyenne. Mais 20 970 dans les Côtes-du-Nord, 14 008 en Ille-et-Vilaine, 3 522 dans le Finistère et 1 518 en Loire-Inférieure (Lagrée Michel et Neveu Roland, Catholicisme et société dans l’Ouest, t. II : Le xixe siècle : cartes et statistiques, Rennes, Institut armoricain de recherches économiques et humaines, 1981).

    4115 septembre 1851, article de Charles Louandre, p. 1065. La Bibliothèque de l’École des chartes de 1852 (3e série, t. III, p. 485-488) rend compte des trois premiers volumes de comptes rendus du Bull. archéol. AB. Audren de Kerdrel est présenté dans cet article comme l’âme de l’Association bretonne et pas seulement de sa classe d’archéologie.

    42La création de la Fédération régionaliste de Bretagne en 1911 met en évidence le problème qui se posera aussi à l’URB, celui des rapports entre action culturelle et préoccupations économiques, avec un parallélisme conservatisme/ouverture politique.

    43Une lettre du préfet du Finistère au ministre de l’Intérieur d’octobre 1847 indique que si Louis de Carné l’avait voulu et s’il ne repartait pas pour Paris le lendemain même de l’ouverture du congrès de Quimper, celui-ci l’aurait porté à sa présidence. C’est Jubelin, sous-secrétaire d’État à la Marine et député de Quimperlé depuis le 10 avril 1847, qui fut élu (arch. dép. Finistère, 7 M 61).

    44Une lettre de Cayot-Délandre à Duchatellier du 13 août 1846 nous apprend que ce dernier s’est porté la même année sans succès candidat contre Carné à la députation (arch. dép. Finistère, fonds Duchatellier 100 J 1049).

    45Le 8 avril 1848, Carnot a créé une école d’administration rattachée au Collège de France. Le premier concours eut lieu le 10 mai, sur 600 candidats, 152 furent retenus. Les cours de la première année allèrent du 8 juillet à décembre 1848. Devenue indépendante du Collège de France, l’école fut supprimée le 9 août 1849. L’initiative avait été jugée trop révolutionnaire (Ponteil Félix, Les institutions de la France de 1814 à 1870, Paris, PUF, 1966, p. 287-289).

    46Allusion à l’intervention très applaudie d’Audren de Kerdrel dans la séance du 2 octobre au soir consacrée à « l’historique des États de Bretagne qui furent assemblés sous la Ligue par ordre du duc de Mercœur » (Bull. arch. AB, vol. 5, 1854, p. 117-122). Après s’être défendu de faire de la politique bien que la question de la Ligue ait des implications actuelles, Kerdrel évoque le serment des ligueurs qui l’a beaucoup touché en cette « époque de foi à laquelle le serment était chose si sacrée, qu’il ne se prêtait pas seulement sur l’image du Christ, mais sur le corps même de Notre Seigneur présent dans la sainte hostie » (p. 119-120). L’intervention fut d’autant plus remarquée qu’elle se déroulait lors de la dernière séance du congrès.

    47Les rapports préfectoraux des années 1850 à l’Intérieur signalent que le Morbihan est le département le plus légitimiste de France, où même sous Louis-Philippe les orléanistes étaient en position de faiblesse. Un noyau légitimiste irréductible, lié à une fin de chouannerie, existe chez les propriétaires terriens. Un rapport du 29 juin 1854 leur attribue cependant une influence limitée sur l’opinion (arch. nat., F1 C III Morbihan 7).

    48Hésitation du texte.

    49Le baron de Lacrosse (Brest 1796-Paris 1865), député de Brest de 1834 à 1848, libéral ayant pris position pour Louis-Napoléon sous la IIe République, ministre des Travaux publics en 1848-1849 puis en 1851-1852 (Pascal Jean, Les députés bretons de 1789 à 1983, Paris, PUF, 1983, p. 188).

    50Yves Gilart de Keranflec’h (1791-1861), procureur du roi à Brest ayant démissionné en 1830, député monarchiste de Morlaix (Jean Pascal, Les députés bretons de 1789 à 1983, Paris, PUF, 1983, p. 220). Ne pas confondre avec Charles (1827-1899), agriculteur et historien.

    51Sesmaisons (1807-1874), saint-cyrien ayant pris part au siège d’Alger, quitte l’armée en 1830 pour s’occuper d’agriculture. Il siège avec les royalistes intransigeants. Il sera président du conseil général de Loire-Inférieure en 1872.

    52Eugène de Caffarelli (1806-1878), préfet d’Ille-et-Vilaine de janvier 1849 à mars 1851, puis député de Saint-Malo en 1852, 1857, 1863 (Prévost Michel et Roman d’Amat Jean-Charles [dir.], Dictionnaire de biographie française, Paris, Letouzey et Ané, 1956, t. VII). Une lettre du 11 janvier 1857 à l’Intérieur nous le montre dirigeant l’AB en relation étroite avec le ministre (arch. dép. Côtes-d’Armor, 4 T).

    53À ces fêtes de septembre 1928 participèrent entre autres L’Estourbeillon, Loeiz Herrieu, Abalor. Un banquet eut lieu, présidé par le cardinal Charost. Le Bro-Goz fut chanté (article de Florian Le Roy, Ouest-Éclair, 25 septembre 1928).

    54Il y a là une notation surprenante. Ni le Journal de Rennes, qui rend largement compte du voyage, ni J.-M. Poulain-Corbion qui publie en 1856 un récit courtisan et détaillé du voyage ne signalent ce point. Il n’est jamais question que de l’« Enfant de France » et du « Prince impérial ». En revanche, lors de l’inauguration du tronçon de chemin de fer Laval-Rennes en avril 1857, une « cavalcade historique » représentant l’entrée de Jean V à Rennes en 1402 avait vu un jeune Rennais, Maxime de Coniac, jouer le rôle du duc (Jouin Henri, Rennes il y a cent ans, Rennes, Impr. bretonne, 1935).

    55Cité par Jean Maurain, La politique ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869, Paris, F. Alcan, 1930, p. 254. Brossays-Saint-Marc, né en février 1803, évêque en août 1841, a été nommé archevêque de Rennes le 19 août 1858. La bulle de confirmation de Pie IX est du 3 janvier 1859 et l’inauguration solennelle à Rennes a eu lieu le 5 juin. Brossays-Saint-Marc a été fait cardinal le 17 septembre 1875, il est mort le 26 février 1878 (Guillotin de Corson Amédée, Pouillé historique de l’archevêché de Rennes, Rennes/Paris, Fougeray/R. Haton, 1880, t. I, p. 755-766 ; Lagrée Michel, Mentalités, religion et histoire en Haute-Bretagne au xixe siècle. Le diocèse de Rennes, 1815-1848, Paris, C. Klincksieck, 1977, p. 227-234).

    56Ce mémoire s’intitule Mémoire à consulter soumis à la chambre des appels de police correctionnelle de la Cour impériale de Rennes, « par Sigismond Ropartz, l’un des conseils des appelants, pour Th. Hersart de La Villemarqué, Arthur Le Moyne de La Borderie, Charles de Keranflec’h, Paul de la Bigne-Villeneuve, contre le sieur Antoine Poinsel ». Le texte fait 34 pages. Quatre points sont examinés : l’étendue du droit de réponse selon la loi du 25 mars 1822 ; l’intérêt suffisant des appelants à obtenir l’insertion de la lettre du 24 juin 1859 ; cette lettre peut-elle attirer au Foyer breton les ennuis prévus par le décret du 17 février 1852 ; un préfet a-t-il le droit de priver arbitrairement les citoyens de la faculté que leur donne la loi de 1822 ? C’est le second point (p. 18-27) qui nous intéresse ici.

    57Il est cependant à peu près évident que les difficultés avaient commencé plus tôt puisque d’après le journal La Bretagne du 24 octobre 1857, Caffarelli n’était pas venu au congrès de Redon, « empêché par une indisposition subite ». De plus, lors du congrès de Quimper (3-11 octobre 1858), Caffarelli avait été avisé que le gouvernement supprimait la subvention annuelle qu’il versait à l’AB pour encourager l’agriculture, l’État organisant désormais des concours régionaux (Anonyme, « Le centenaire de l’Association bretonne », Bull. AB, t. LIII, 1942-1943, p. 5-13).

    58La princesse Napoléone-Élisa Bacciochi, nièce de Napoléon Ier, est née à Lucques en 1806. Mariée en 1824 au capitaine Bacciochi Filippo Camerata Passionei di Mazzoleni, elle s’en sépare en 1830. Elle vit en France depuis 1848. Lors d’un voyage en Bretagne en 1857, elle visite le domaine de Korn-er-Hoët à Colpo (Morbihan), l’achète et entreprend la mise en valeur du village et du domaine où elle mourra en 1869. Napoléon III et Eugénie lui avaient rendu visite à Colpo le 14 août 1858 et l’empereur l’a de nouveau rencontrée les 7-8 novembre 1865 (Koechlin-Schwartz Jean-Léonard, « Elisa-Napoléon, princesse Baciocchi », Bull. SPM, 1938, p. 1-17 ; Danigo Jacques, séance du 9 février 1961, Bull. SPM, 1963, p. 5 ; Roupert Bruno, « Pour le centième anniversaire de sa mort. La princesse Napoléon-Elisa Baciocchi. Pièces d’état civil et documents », Bull. SPM, 1970, p. 173-184).

    59Arch. dép. Côtes-d’Armor, 4 T. Le décret émane du 2e bureau, Police spéciale. Les articles 291 et 292 du Code pénal (supprimés en 1901) portent sur les associations illicites. L’article 291 permet à un préfet d’interdire les associations de toute nature. Le décret du 25 mars 1852, pris par Persigny, ministre de l’Intérieur, donne aux préfets des pouvoirs très étendus.

    60Je n’ai pas pu déterminer si la fameuse lettre avait fini par être publiée ou non, les archives départementales du Morbihan n’ayant qu’une collection partielle du Foyer breton et la BnF ne conservant que quelques numéros.

    61La Bigne-Villeneuve écrit à Bizeul le 16 décembre 1859 qu’il est bien déçu par le Barde (sic) : « Il était d’abord tout feu tout flamme pour la poursuite du procès ; un premier échec – le jugement du tribunal de Vannes – a suffi pour éteindre toute cette billevesée… » Certes, il a été malade de la mi-août à octobre, ce qui a « je pense affaibli son cerveau et démoralisé son courage. […] Quant à nous trois nous étions bien résolus à pousser les choses jusqu’au bout. Si nous avions perdu en appel, nous recourions en Cassation ; nous aurions été devant le Conseil d’État, s’il l’eût fallu. Je suis bien aise, cher et vénéré confrère, de savoir que vous nous approuvez. Votre opinion a toujours pour vos amis un grand poids et votre encouragement nous est précieux » (arch. dép. Loire-Atlantique, fonds Bizeul, 2 J). De son côté, Robert Oheix, collaborateur de la RBV, écrit à La Borderie le 28 décembre 1880 (cachet de la poste) que Prud’homme lui avait déclaré que la section archéologique (de l’AB) ne tenait que par lui, La Borderie. Cependant, Oheix se méfie de Prud’homme. « Le seul point sur lequel je suis entièrement de l’avis de M. Prud’homme, c’est en ce qui concerne M. de La Villemarqué ; il nous a toujours lâchés, il nous lâche encore et il nous lâchera jusqu’à la fin » (arch. dép. Ille-et-Vilaine, fonds La Borderie, 1 F 1106/1).

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    1Il faut y ajouter l’image : la Bretagne devient alors un sujet à la mode dans l’essor de la lithographie.

    2L’idée du monument remontait à 1800, mais la réalisation ne commença qu’en 1838 ; une souscription lancée dans toute la France fut rapidement couverte. L’inauguration eut lieu le 27 juin 1841. L’entreprise participait de l’œuvre de réconciliation nationale menée par la monarchie de Juillet et en La Tour d’Auvergne, tout autant que le celtisant, c’était le soldat de la Révolution qui était honoré. Le succès de la souscription contraste avec la lenteur de celle concernant Le Gonidec.

    3Lorgeril (Louis de, 1778-1843). Né en 1778 à Pleugueneuc (Ille-et-Vilaine), il avait entrepris de lancer les comices agricoles à partir de Plesder (Ille-et-Vilaine) en 1815. Député en 1828, maire de Rennes, il revient à l’agriculture en quittant la mairie de Rennes en 1830 et poursuit son œuvre de fondation de comices dans la région de Saint-Malo. Il est mort à Orléans le 11 avril 1843. Il était invité à la réunion de fondation de l’AB le 3 mai à Vannes. L’AB et le comice agricole de Dinan élevèrent à Plesder une colonne de granit à sa mémoire le 30 septembre 1852 (« Le souvenir du comte Louis de Lorgeril, fondateur des comices agricoles », Bull. AB, t. LXXXIV, 3e série, 1975, p. 41-44).

    4La Société d’agriculture de l’arrondissement de Morlaix est alors l’une des plus actives ; Aymar de Blois sera l’un des rares propriétaires bretons à fournir des contributions à L’Agriculture de l’Ouest de Jules Rieffel.

    5La Bretagne a été la première en France à se doter en 1757 d’une Société d’agriculture, du commerce et des arts. Elle eut peu d’activités.

    61812-1842. Avocat briochin promis à un grand avenir, mort prématurément. Lorsque Geslin conçut le projet de lancer Le Français de l’Ouest, il tint à s’assurer d’abord le concours de Pouhaër (notice de Geslin de Bourgogne dans Levot, t. II).

    7Ce compte rendu figure dans le dossier de correspondant du CTH de Langlois (Arch. nat., F17 28633).

    8Mathieu de Dombasle (1777-1843) a fondé l’Institut agricole de Roville (Meurthe) en 1822 ; il a inventé une charrue et fourni une importante œuvre théorique et pratique sur l’agronomie.

    9La Société d’encouragement pour l’industrie nationale, fondée en 1802 pour impulser les progrès techniques dans l’industrie et l’économie, publiait un important bulletin. On relève qu’à la séance du 3 juin 1840, un rapport sur les améliorations apportées par Rieffel à l’agriculture dans l’Ouest se conclut par la demande d’une médaille d’or qui lui est attribuée le 12 août. La Société était patronnée par le ministre du Commerce et de l’Agriculture.

    10Rieffel a aussi laissé une œuvre théorique importante. Il est avec Louis Moll l’introducteur en France des termes d’agriculture intensive et extensive, à la suite des agronomes allemands.

    11Le registre de baptêmes de la cathédrale de Saint-Brieuc porte au 4 septembre 1812 le baptême de « Jules Henry Geslin de Bourgogne né d’hier fils de Julien Charles Gédéon Geslin de Bourgogne et de Marie-Rose-Esprit-Angélique Le Gac de Lansalut. Parrain : Henry-Hyacinthe Chrestien de Tréveneuc, cousin paternel de l’enfant ; marraine : Alexandrine-Marie-Toussainte de La Lande de Calan, sa tante maternelle ».

    12Né à Bégard (Côtes-d’Armor) en 1813, fait ses études au collège de Tréguier puis à Saint-Brieuc et s’inscrit en droit à Rennes. Il y fréquente Le Huerou à l’époque où Luzel habitait chez lui. Kerambrun est étroitement mêlé à la vie littéraire de Rennes et publie de nombreuses poésies, comme La submersion de la ville d’Is en 1837. Après sa collaboration au Français de l’Ouest, il part pour Paris mais en revient malade et amer, pour mourir en 1852 (article d’Adolphe Orain, arch. dép. Ille-et-Vilaine 1 J 388. Voir aussi Rousse Joseph, La poésie bretonne au xixe siècle, Paris, P. Lethielleux, 1895).

    13Dans le fonds Geslin de Bourgogne aux archives départementales des Côtes-d’Armor, une liasse relative au Français de l’Ouest porte en tête la mention manuscrite « M. Geslin de Bourgogne, rédacteur en chef du Français de l’Ouest, Terreur des députés des Côtes-du-Nord et notamment du représentant-philosophe de Loudéac ». Ce dernier est Glais-Bizoin, député de Loudéac de 1831 à 1848. Réélu en 1863, puis en 1869 mais dans la Seine. Membre du gouvernement de défense en septembre 1870 (Pascal Jean, Les députés bretons de 1789 à 1983, Paris, PUF, 1983, p. 180, et surtout p. 715-720). Le 15 novembre 1846, Courson écrit à Montalembert : « Le Français de l’Ouest renaît de ses cendres. C’est M. de Chabre, notre collaborateur à la Revue de l’Armorique qui prend l’administration du nouveau journal. Mais il est antibretonnant et il n’aura pas plus d’influence que Geslin » (archives de La Roche-en-Brenil).

    14Pour ce qui est de l’influence buchézienne, notons un passage d’une lettre de René Kerambrun à Levot en date du 24 novembre 1848 : « Je crois […], Monsieur, devoir vous rassurer sur certaines craintes que vous avez témoignées à mon égard à M. Penguern. Je ne suis pas plus communiste que lui et quant aux doctrines de Buchez, en reconnaissant qu’il y a du bon, je n’admets nullement tout son système » (fonds Levot, Centre de documentation du Service historique de la Marine, à Brest).

    15Dès 1834, l’abbé Souchet publiait à Rennes un « Mémoire sur l’ancienne église de Merdrignac et la construction de la nouvelle ». En décembre 1837, avec d’autres ecclésiastiques, il fondait une Société d’émulation destinée à rassembler les éléments pour une « statistique du département » (stat. monumentale). Ce ne fut qu’un projet (Annuaire des Côtes-du-Nord, 1838, p. 137). Sur la personnalité de Souchet, nous avons quelques détails qui figurent dans des notes prises aux Archives nationales dans divers dossiers par M. Gloaguen en 1976 et qui se trouvent aux archives diocésaines de Saint-Brieuc (malheureusement sans indication des cotes des Archives nationales). L’internonce Grimaldi transmet à Mgr Le Mée des accusations anonymes portées contre ce dernier : il aurait soutenu les Notions d’Habasque (qui serait donc considéré comme peu favorable à l’Église) avec lequel il serait très lié. L’évêque répond qu’il n’a pas approuvé ce livre et que l’accusation vient certainement de Souchet, ennemi du juge. Mgr Le Mée ajoute que Souchet passe son temps à semer la zizanie. De son côté, Lejean parle favorablement de ses recherches dans La Bretagne, son histoire et ses historiens (Nantes/Paris, L. et A. Guéraud/Hachette, 1850).

    16Dans une feuille volante (archives de l’évêché de Saint-Brieuc), sans doute à l’occasion des élections de 1863, Geslin déclare à l’intention de son adversaire républicain : « Je puis vous dire à mon tour : Fouillez dans ma vie politique et, si vous le voulez, dans ma vie privée. Si aucun de mes actes ne vous donne le droit de me ranger parmi les hommes qui font de la Religion un marchepied à leur ambition, je laisse aux honnêtes gens de tous les partis le soin d’appliquer à une telle imputation l’épithète qu’elle mérite. Vous croyez m’embarrasser en me rappelant que j’ai protesté contre le Deux Décembre. Il est vrai que, avant de connaître la portée de cet acte, j’ai protesté en faveur de la légalité. Mais quand j’ai vu la France y donner une solennelle sanction ; quand j’ai vu la prospérité publique renaître à la place de la misère que la Révolution avait produite ; quand j’ai vu l’Empereur, en un mot, arracher mon pays au précipice que vous et vos amis aviez ouvert, j’ai cru du devoir d’un bon citoyen de répondre à l’appel que le Gouvernement nouveau adressait aux hommes de tous les partis. Il paraît que mon passé ne l’empêche pas d’avoir confiance en moi, puisqu’il appuie ma candidature… »

    17Il a existé de nombreuses variantes à la devise Liberté-Égalité-Fraternité. Voir Agulhon Maurice, « La mairie. Liberté. Égalité. Fraternité », dans Nora Pierre (dir.), Les lieux de mémoire, t. I : La République, Paris, Gallimard, 1984, p. 167-193.

    18Le baron Thieullen (Rouen 1789-Paris 1862) sera député des Côtes-du-Nord de 1849 à 1853, puis sénateur (Pascal Jean, Les députés bretons de 1789 à 1983, Paris, PUF, 1983, p. 239).

    19La place des comices agricoles n’a jamais été très clairement définie. Une loi du 8 mars 1851 leur donne des attributions assez grandes en matière de diffusion des techniques modernes et quant à leur rôle de représentation du monde agricole (ils contribuaient à l’élection des membres des chambres d’agriculture et auraient pu jouer un rôle de « correspondants locaux » du Conseil général de l’agriculture). Mais un décret du 25 mars 1852 abroge cette loi et cantonne les comices dans un rôle strictement local (Taboureau Henri, Les comices agricoles en France et à l’étranger : étude juridique et économique, Paris, H. Jouve, 1909). La charge de Flaubert contre les comices dans Madame Bovary est injuste pour cette entreprise dont l’inspiration n’était pas médiocre.

    20Arch. dép. Côtes-d’Armor, série M (7).

    21Registre des délibérations de la Société départementale d’agriculture (arch. dép. Côtes-d’Armor). Il montre que cette Société n’a jamais vraiment fonctionné. Dès 1845, la crise éclate et s’amplifie en 1846. Beaucoup sont absents des réunions. Le 9 août 1847, le ministre de l’Agriculture a écrit au préfet pour prendre acte de l’échec de la Société face à la base agricole du département. Les sociétaires avaient élaboré de nouveaux statuts que le ministre refuse d’approuver. Le bureau de la Société en tire les conclusions et démissionne.

    22Les invités sont pour le Morbihan : Godard, Kerarmel, Francheville, Houël, Nouël de Latouche ; pour la Loire-Inférieure : Rieffel, Derotrie ; pour l’Ille-et-Vilaine : Le Gall, Bodin, Bertin, de Lorgeril ; pour les Côtes-du-Nord : Geslin de Bourgogne, Baron du Taya, Desjars ; pour le Finistère : Félix, de Kerhor, Saint-Luc, Le Bastard de Kerguiffinec, Hernio et le président de la Société d’agriculture de Brest.

    23Les participants à cette réunion sont : Lorois, Taslé, Hernio, Gaillard, Rieffel, Le Masne, le colonel de Francheville, Kerarmel, Saint-Luc, Lescouet, Desjars, Bourel-Roncière, Morand, Septlivres, Laplume, Houël, Pradier, Duchatellier, Kerstrat. Baron du Taya et Geslin de Bourgogne. En mars, Lorgeril avait aussi été convié, mais il est mort entre-temps (L’Agriculture de l’Ouest, t. II, p. 293).

    24Mahé Georges, « En marge du congrès de l’Association bretonne à Vannes en 1843 », Bull. SPM, t. 103, 1976, p. 149-155 On sait que Brizeux s’intéressait aux recherches historiques et archéologiques en Bretagne (voir Cren Louis, « Brizeux chargé de mission en Bretagne », Mémoires SHAB, t. XXXV, 1955, p. 105-121). C’est le moment où le ministère de l’Intérieur commence à organiser la protection des monuments historiques. Les premiers crédits ont été demandés en 1830. En 1837, une commission est créée près du ministre, augmentée et réorganisée en 1840. Le choix de Brizeux pour cette mission en Bretagne témoigne du peu de sérieux de l’organisation à cette époque. Il a cependant rédigé un « Dictionnaire topographique et topologique de la Bretagne », en huit volumes restés inédits (Bernard Daniel, « Autour de Brizeux », Bull. SAF, t. LVII, 1931, p. 28-52).

    25Ce que nous avons vu au chapitre i de cette réunion de la SFA et de ce qui s’ensuit amène à nuancer fortement l’opinion de Charles-Olivier Carbonell selon lequel les organisations Caumont auraient ignoré la Bretagne, « par suite sans doute d’une inimitié millénaire », écrit-il p. 209 de sa thèse, inimitié dont nous avons en vain cherché les traces pour notre époque. À part cette réunion de Vannes, on relève des séances générales de la SFA à Nantes en 1843 et 1856 et la tenue du congrès scientifique de France à Rennes en 1849 (pour s’en tenir à ces années du milieu du siècle).

    26Né en 1785, il fait une carrière militaire jusqu’en 1826. Député de Pontivy en 1827, réélu en 1830 puis de nouveau, à Lorient, en 1837, 1839 et 1842. C’est un légitimiste modéré. Il est mort le 11 avril 1844 (Levot, t. II ; Jolly Jean [dir.], Dictionnaire des parlementaires françai… [1889-1940], Paris, PUF, 1960-1977, t. I).

    27Mahé Georges, art. cité, Bull. SPM, 1976.

    28Voir aussi Gourvil Francis, Théodore-Claude-Henri Hersart de La Villemarqué…, Rennes, Oberthur, p. 146. La correspondance de Prosper Proux contient une intéressante lettre que La Villemarqué lui adresse le 18 mai 1843 pour l’inciter à rejoindre son organisation, où on lit entre autres : « Nous voulons conserver la langue, la littérature, les usages, les coutumes, les croyances, enfin tout ce qui a survécu en Bretagne de notre nationalité et la raviver par tous les moyens possibles principalement par la poésie et nous ferons une guerre à mort aux influences françaises » (cité dans Le Berre Yves, Le Dû Jean et Morvannou Fañch, Prosper Proux, 1811-1873 : un poète et chansonnier de langue bretonne, vie, œuvres, correspondance comprenant de nombreux inédits, Cahiers de Bretagne occidentale no 4, 1984). Proux n’a pas rejoint le groupe que La Villemarqué s’efforçait de constituer.

    29Ce qui donne à penser que l’orthodoxie religieuse de La Villemarqué et celle de Brizeux n’étaient pas évidentes pour tout le monde.

    30Projetée dès 1843 par La Villemarqué et Brizeux dans le but de relever le patriotisme et la moralité des campagnes bretonnantes par le moyen de la poésie chantée, la Breuriez Breiz n’a jamais eu d’activité notable. À partir de 1857, quelques bardes morlaisiens, trégorrois et brestois tentent en vain de lui donner vie. En 1869, la création – dans le même but – de la Breuriez Breiz-Izel par les mêmes aboutira seulement à la publication d’une mince brochure (note due à Yves Le Berre).

    31La liste des adhérents à l’AB pour la première année compte 219 noms.

    32Comme les publications du CTH, celles de l’Association sont très compliquées dans leurs intitulés et leur organisation, notamment à cause des rapports entre les deux classes. De plus, d’une bibliothèque à l’autre, les volumes reliés ne contiennent pas toujours les mêmes regroupements (voir en bibliographie la liste des publications de l’AB).

    33Bourel-Roncière (Auguste, 1815-1881). Fils de Marie-Pierre Emmanuel Bourel de La Roncière (changé en Bourel-Roncière en 1793, avec reprise de la particule par trois des frères d’Auguste en 1869 et 1871). Négociant à Lanvollon, conseiller municipal de Saint-Brieuc, secrétaire du comice agricole de Lanvollon et animateur de la Société d’agriculture de l’arrondissement de Saint-Brieuc. En 1852, il a proposé à Napoléon III un plan de colonisation de l’Algérie par des familles bretonnes. Le ministre de la Guerre lui a donné son accord, à condition qu’il finance l’opération (renseignements fournis par M. Bertrand de La Roncière, que je remercie vivement pour son obligeance). La prise de position de Bourel-Roncière est intéressante et susceptible d’éclairer les conceptions de Geslin sur l’organisation de l’AB et ses réserves à l’égard de la réunion du 3 mai. En effet, Bourel-Roncière siège au bureau de la Société d’agriculture de l’arrondissement de Saint-Brieuc, distincte de la Société départementale. Or, il signe dans la Revue de l’Armorique et de l’Ouest des 5 novembre et 5 décembre 1844 (donc deux mois après l’interruption du Français de l’Ouest) deux articles où il loue Rieffel de ses vues sur l’organisation de l’agriculture en France, mais s’oppose fortement à sa volonté de lier les organisations agricoles locales à l’État. Il est notamment contre les inspecteurs du ministère. Il y a donc un conflit dans les milieux agricoles briochins, où d’un côté Geslin-Thieullen seraient du côté du pouvoir et de la centralisation, de l’autre Bourel-Roncière aux côtés de la revue de Courson. Pourtant, Bourel-Roncière était de l’équipe fondatrice du Français de l’Ouest en 1840. Publie-t-il dans la revue de Courson parce que Le Français de l’Ouest ne paraît plus, ou a-t-il évolué ?

    34Directeur de l’agriculture au ministère de 1840 à 1847, inspecteur général de l’agriculture (Mauguin, Études historiques sur l’administration de l’agriculture en France, Paris, J. Tremblay, t. II, 1877, p. 406).

    35Rieffel écrit à Duchatellier le 12 novembre 1846 : « Les moyens réguliers d’avoir des fonds manquent sans cesse, voilà-t-il pas que vous voulez que j’en demande à l’association poitevine. Mais j’aurais plutôt payé cette association pour avoir des matériaux. Les matériaux me manquent complètement. En voyez-vous beaucoup dans notre journal, fournis par les membres de l’Association bretonne ? » (arch. dép. Finistère, fonds Duchatellier, 100 J 1049).

    36Ibid., 100 J 887. Je n’ai pas retrouvé ce prospectus.

    37Il semble y avoir erreur de Duchatellier, puisque le dernier numéro de la Revue de l’Armorique est de juillet 1844 et que la Revue de l’Armorique et de l’Ouest ne reprend qu’en septembre.

    38Arch. dép. Finistère, fonds Duchatellier, 100 J 939. Kerarmel a l’intention de donner sa démission à l’ouverture du congrès. « Nous vivons dans un temps où le parti prêtre est appelé à prendre un moment de puissance […]. Qu’il serait glorieux et digne d’éloge pour lui de se renfermer dans le sein de son église. Nous en verrons beaucoup au congrès. Ils se donneront rendez-vous avec les châtelains pour l’année prochaine : alliance et fusion seront les mots de ralliement et d’ordre. »

    39Une lettre de Kerarmel à Duchatellier raconte qu’Aymard de Blois vient de créer une société archéologique à Rennes et vient de passer à Vannes, où Lorois l’a très bien reçu, dans le même but. De Blois a passé huit jours chez Caumont qui a approuvé tout cela ainsi que la séparation de Rennes. « Ainsi voilà un général placé à la tête d’un corps bien indiscipliné. Désirons qu’il ne vienne plus se heurter contre le nôtre : mieux vaudrait qu’il ne fût plus question d’archéologie à notre suite » (arch. dép. Finistère, fonds Duchatellier 100 J 1047).

    40Quelques dizaines de signatures par département en France, en moyenne. Mais 20 970 dans les Côtes-du-Nord, 14 008 en Ille-et-Vilaine, 3 522 dans le Finistère et 1 518 en Loire-Inférieure (Lagrée Michel et Neveu Roland, Catholicisme et société dans l’Ouest, t. II : Le xixe siècle : cartes et statistiques, Rennes, Institut armoricain de recherches économiques et humaines, 1981).

    4115 septembre 1851, article de Charles Louandre, p. 1065. La Bibliothèque de l’École des chartes de 1852 (3e série, t. III, p. 485-488) rend compte des trois premiers volumes de comptes rendus du Bull. archéol. AB. Audren de Kerdrel est présenté dans cet article comme l’âme de l’Association bretonne et pas seulement de sa classe d’archéologie.

    42La création de la Fédération régionaliste de Bretagne en 1911 met en évidence le problème qui se posera aussi à l’URB, celui des rapports entre action culturelle et préoccupations économiques, avec un parallélisme conservatisme/ouverture politique.

    43Une lettre du préfet du Finistère au ministre de l’Intérieur d’octobre 1847 indique que si Louis de Carné l’avait voulu et s’il ne repartait pas pour Paris le lendemain même de l’ouverture du congrès de Quimper, celui-ci l’aurait porté à sa présidence. C’est Jubelin, sous-secrétaire d’État à la Marine et député de Quimperlé depuis le 10 avril 1847, qui fut élu (arch. dép. Finistère, 7 M 61).

    44Une lettre de Cayot-Délandre à Duchatellier du 13 août 1846 nous apprend que ce dernier s’est porté la même année sans succès candidat contre Carné à la députation (arch. dép. Finistère, fonds Duchatellier 100 J 1049).

    45Le 8 avril 1848, Carnot a créé une école d’administration rattachée au Collège de France. Le premier concours eut lieu le 10 mai, sur 600 candidats, 152 furent retenus. Les cours de la première année allèrent du 8 juillet à décembre 1848. Devenue indépendante du Collège de France, l’école fut supprimée le 9 août 1849. L’initiative avait été jugée trop révolutionnaire (Ponteil Félix, Les institutions de la France de 1814 à 1870, Paris, PUF, 1966, p. 287-289).

    46Allusion à l’intervention très applaudie d’Audren de Kerdrel dans la séance du 2 octobre au soir consacrée à « l’historique des États de Bretagne qui furent assemblés sous la Ligue par ordre du duc de Mercœur » (Bull. arch. AB, vol. 5, 1854, p. 117-122). Après s’être défendu de faire de la politique bien que la question de la Ligue ait des implications actuelles, Kerdrel évoque le serment des ligueurs qui l’a beaucoup touché en cette « époque de foi à laquelle le serment était chose si sacrée, qu’il ne se prêtait pas seulement sur l’image du Christ, mais sur le corps même de Notre Seigneur présent dans la sainte hostie » (p. 119-120). L’intervention fut d’autant plus remarquée qu’elle se déroulait lors de la dernière séance du congrès.

    47Les rapports préfectoraux des années 1850 à l’Intérieur signalent que le Morbihan est le département le plus légitimiste de France, où même sous Louis-Philippe les orléanistes étaient en position de faiblesse. Un noyau légitimiste irréductible, lié à une fin de chouannerie, existe chez les propriétaires terriens. Un rapport du 29 juin 1854 leur attribue cependant une influence limitée sur l’opinion (arch. nat., F1 C III Morbihan 7).

    48Hésitation du texte.

    49Le baron de Lacrosse (Brest 1796-Paris 1865), député de Brest de 1834 à 1848, libéral ayant pris position pour Louis-Napoléon sous la IIe République, ministre des Travaux publics en 1848-1849 puis en 1851-1852 (Pascal Jean, Les députés bretons de 1789 à 1983, Paris, PUF, 1983, p. 188).

    50Yves Gilart de Keranflec’h (1791-1861), procureur du roi à Brest ayant démissionné en 1830, député monarchiste de Morlaix (Jean Pascal, Les députés bretons de 1789 à 1983, Paris, PUF, 1983, p. 220). Ne pas confondre avec Charles (1827-1899), agriculteur et historien.

    51Sesmaisons (1807-1874), saint-cyrien ayant pris part au siège d’Alger, quitte l’armée en 1830 pour s’occuper d’agriculture. Il siège avec les royalistes intransigeants. Il sera président du conseil général de Loire-Inférieure en 1872.

    52Eugène de Caffarelli (1806-1878), préfet d’Ille-et-Vilaine de janvier 1849 à mars 1851, puis député de Saint-Malo en 1852, 1857, 1863 (Prévost Michel et Roman d’Amat Jean-Charles [dir.], Dictionnaire de biographie française, Paris, Letouzey et Ané, 1956, t. VII). Une lettre du 11 janvier 1857 à l’Intérieur nous le montre dirigeant l’AB en relation étroite avec le ministre (arch. dép. Côtes-d’Armor, 4 T).

    53À ces fêtes de septembre 1928 participèrent entre autres L’Estourbeillon, Loeiz Herrieu, Abalor. Un banquet eut lieu, présidé par le cardinal Charost. Le Bro-Goz fut chanté (article de Florian Le Roy, Ouest-Éclair, 25 septembre 1928).

    54Il y a là une notation surprenante. Ni le Journal de Rennes, qui rend largement compte du voyage, ni J.-M. Poulain-Corbion qui publie en 1856 un récit courtisan et détaillé du voyage ne signalent ce point. Il n’est jamais question que de l’« Enfant de France » et du « Prince impérial ». En revanche, lors de l’inauguration du tronçon de chemin de fer Laval-Rennes en avril 1857, une « cavalcade historique » représentant l’entrée de Jean V à Rennes en 1402 avait vu un jeune Rennais, Maxime de Coniac, jouer le rôle du duc (Jouin Henri, Rennes il y a cent ans, Rennes, Impr. bretonne, 1935).

    55Cité par Jean Maurain, La politique ecclésiastique du Second Empire de 1852 à 1869, Paris, F. Alcan, 1930, p. 254. Brossays-Saint-Marc, né en février 1803, évêque en août 1841, a été nommé archevêque de Rennes le 19 août 1858. La bulle de confirmation de Pie IX est du 3 janvier 1859 et l’inauguration solennelle à Rennes a eu lieu le 5 juin. Brossays-Saint-Marc a été fait cardinal le 17 septembre 1875, il est mort le 26 février 1878 (Guillotin de Corson Amédée, Pouillé historique de l’archevêché de Rennes, Rennes/Paris, Fougeray/R. Haton, 1880, t. I, p. 755-766 ; Lagrée Michel, Mentalités, religion et histoire en Haute-Bretagne au xixe siècle. Le diocèse de Rennes, 1815-1848, Paris, C. Klincksieck, 1977, p. 227-234).

    56Ce mémoire s’intitule Mémoire à consulter soumis à la chambre des appels de police correctionnelle de la Cour impériale de Rennes, « par Sigismond Ropartz, l’un des conseils des appelants, pour Th. Hersart de La Villemarqué, Arthur Le Moyne de La Borderie, Charles de Keranflec’h, Paul de la Bigne-Villeneuve, contre le sieur Antoine Poinsel ». Le texte fait 34 pages. Quatre points sont examinés : l’étendue du droit de réponse selon la loi du 25 mars 1822 ; l’intérêt suffisant des appelants à obtenir l’insertion de la lettre du 24 juin 1859 ; cette lettre peut-elle attirer au Foyer breton les ennuis prévus par le décret du 17 février 1852 ; un préfet a-t-il le droit de priver arbitrairement les citoyens de la faculté que leur donne la loi de 1822 ? C’est le second point (p. 18-27) qui nous intéresse ici.

    57Il est cependant à peu près évident que les difficultés avaient commencé plus tôt puisque d’après le journal La Bretagne du 24 octobre 1857, Caffarelli n’était pas venu au congrès de Redon, « empêché par une indisposition subite ». De plus, lors du congrès de Quimper (3-11 octobre 1858), Caffarelli avait été avisé que le gouvernement supprimait la subvention annuelle qu’il versait à l’AB pour encourager l’agriculture, l’État organisant désormais des concours régionaux (Anonyme, « Le centenaire de l’Association bretonne », Bull. AB, t. LIII, 1942-1943, p. 5-13).

    58La princesse Napoléone-Élisa Bacciochi, nièce de Napoléon Ier, est née à Lucques en 1806. Mariée en 1824 au capitaine Bacciochi Filippo Camerata Passionei di Mazzoleni, elle s’en sépare en 1830. Elle vit en France depuis 1848. Lors d’un voyage en Bretagne en 1857, elle visite le domaine de Korn-er-Hoët à Colpo (Morbihan), l’achète et entreprend la mise en valeur du village et du domaine où elle mourra en 1869. Napoléon III et Eugénie lui avaient rendu visite à Colpo le 14 août 1858 et l’empereur l’a de nouveau rencontrée les 7-8 novembre 1865 (Koechlin-Schwartz Jean-Léonard, « Elisa-Napoléon, princesse Baciocchi », Bull. SPM, 1938, p. 1-17 ; Danigo Jacques, séance du 9 février 1961, Bull. SPM, 1963, p. 5 ; Roupert Bruno, « Pour le centième anniversaire de sa mort. La princesse Napoléon-Elisa Baciocchi. Pièces d’état civil et documents », Bull. SPM, 1970, p. 173-184).

    59Arch. dép. Côtes-d’Armor, 4 T. Le décret émane du 2e bureau, Police spéciale. Les articles 291 et 292 du Code pénal (supprimés en 1901) portent sur les associations illicites. L’article 291 permet à un préfet d’interdire les associations de toute nature. Le décret du 25 mars 1852, pris par Persigny, ministre de l’Intérieur, donne aux préfets des pouvoirs très étendus.

    60Je n’ai pas pu déterminer si la fameuse lettre avait fini par être publiée ou non, les archives départementales du Morbihan n’ayant qu’une collection partielle du Foyer breton et la BnF ne conservant que quelques numéros.

    61La Bigne-Villeneuve écrit à Bizeul le 16 décembre 1859 qu’il est bien déçu par le Barde (sic) : « Il était d’abord tout feu tout flamme pour la poursuite du procès ; un premier échec – le jugement du tribunal de Vannes – a suffi pour éteindre toute cette billevesée… » Certes, il a été malade de la mi-août à octobre, ce qui a « je pense affaibli son cerveau et démoralisé son courage. […] Quant à nous trois nous étions bien résolus à pousser les choses jusqu’au bout. Si nous avions perdu en appel, nous recourions en Cassation ; nous aurions été devant le Conseil d’État, s’il l’eût fallu. Je suis bien aise, cher et vénéré confrère, de savoir que vous nous approuvez. Votre opinion a toujours pour vos amis un grand poids et votre encouragement nous est précieux » (arch. dép. Loire-Atlantique, fonds Bizeul, 2 J). De son côté, Robert Oheix, collaborateur de la RBV, écrit à La Borderie le 28 décembre 1880 (cachet de la poste) que Prud’homme lui avait déclaré que la section archéologique (de l’AB) ne tenait que par lui, La Borderie. Cependant, Oheix se méfie de Prud’homme. « Le seul point sur lequel je suis entièrement de l’avis de M. Prud’homme, c’est en ce qui concerne M. de La Villemarqué ; il nous a toujours lâchés, il nous lâche encore et il nous lâchera jusqu’à la fin » (arch. dép. Ille-et-Vilaine, fonds La Borderie, 1 F 1106/1).

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    Guiomar, J.-Y. (2019). Chapitre V. L’Association bretonne et sa classe d’archéologie. In Le bretonisme. Rennes: Presses universitaires de Rennes. https://doi.org/10.4000/14dmd
    Guiomar, Jean-Yves. « Chapitre V. L’Association bretonne et sa classe d’archéologie ». In Le bretonisme. Rennes: Presses universitaires de Rennes, 2019. doi:10.4000/14dmd.
    Guiomar, Jean-Yves. « Chapitre V. L’Association bretonne et sa classe d’archéologie ». Le bretonisme, Presses universitaires de Rennes, 2019, https://doi.org/10.4000/14dmd.

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