Les archives des constructions navales
p. 163-168
Texte intégral
1Le « fonds » des archives des constructions navales conservé au Centre des archives de l’armement et du personnel civil de Châtellerault (Service historique de la Défense) a plusieurs particularités par rapport aux autres fonds évoqués dans ce volume. Il s’agit là de l’un des tous premiers fonds rapatriés en France, peu de temps après la chute du mur de Berlin. De plus, il n’était alors plus conservé en Union soviétique mais en République démocratique allemande. Cette contribution a pour propos de présenter ses origines, l’organisation de son rapatriement, son classement et enfin son utilisation actuelle par des chercheurs.
Les origines du fonds
2Ce fonds d’archives est en fait une collection de pièces diverses relatives aux constructions navales saisies dans plusieurs établissements. Elles proviennent dans leur grande majorité des chantiers navals militaires. Les dossiers qui y ont été saisis concernent essentiellement la construction des bâtiments du programme naval de 1922 de la Marine nationale dont de nombreux bâtiments sont encore en construction en 1940. Ces dossiers sont constitués d’archives très techniques : des plans, des notices techniques, des pièces de marchés, des devis de poids, mais aussi des photographies, des correspondances, etc. L’iconographie y est nombreuse et riche, avec notamment des séries de photographies de navires durant les différentes phases de leur construction. Les navires concernés par ce fonds sont pour la plupart récents en 1940, voire inachevés. Toutefois, certains dossiers concernent des bâtiments plus anciens souvent modernisés après la Première Guerre mondiale (Bretagne, Provence, Lorraine, Paris, Courbet, Voltaire).
3Les archives ont donc été saisies dans des établissements de l’État, mais leur provenance peut être diverse. Ainsi, beaucoup de pièces saisies ont été produites par des fournisseurs privés, sous forme de documents remis aux services de la Marine en exécution de contrats ou d’études : Forges et Chantiers de la Méditerranée, Ateliers de Penhoët, Chantiers Dubigeon, Chantiers de Provence, etc. De même, les éléments concernant les sous-marins ont été saisis à Cherbourg mais certaines pièces sont des copies transmises par Brest ou Toulon à Cherbourg en tant que port centralisateur des constructions de sous-marins. Certains dossiers plus généraux ont été saisis à Paris. Ainsi, les documents concernant la commission des blindages proviennent du Service technique des constructions navales. Enfin, certains documents sont des dossiers d’études provenant de l’établissement d’Indret.
4Le fonds présente également la particularité de contenir des documents d’origine polonaise. En effet, plusieurs dossiers concernent la marine polonaise et portent des tampons polonais (Kierownicto Marynarki Wojennej ou encore « Marine Polonaise, Commission de Recette des Bâtiments construits en France »). Ils ont probablement été saisis à la représentation permanente de la Marine polonaise à Paris mais certains peuvent avoir été saisis en Pologne. L’origine exacte de ces dossiers reste néanmoins incertaine.
5L’ensemble des dossiers saisis semble avoir été rassemblé en 1940-1941. Cette prise a été réalisée par les services de la Marine allemande, à tout le moins en tant que destinataire en Allemagne. Les dossiers portent particulièrement des tampons de l’administration des constructions navales (Amt für Kriegsfchiffbau Archiv U. Plant. K1). La deuxième étape de leur périple les emmène à partir de 1945 en Union soviétique. Ils ont été saisis en Allemagne par les services militaires russes, puis archivées et exploitées par deux services de la Marine soviétique, dont les Archives centrales de la Marine de guerre. Les dossiers comportent de nombreuses mentions en alphabet cyrillique, lesquelles auront une importance toute particulière dans la suite de la vie de ces archives. La troisième étape de la vie de ces dossiers est la remise par l’Union soviétique aux archives militaires de la République démocratique allemande à Potsdam durant les années 1970. L’évolution des techniques de constructions navales a en effet rendu obsolètes les éléments présents dans ces dossiers. Leur conservation par les services techniques soviétiques était devenue inutile. La présence de très nombreuses mentions manuscrites montre néanmoins une utilisation assez poussée de ces dossiers par les services techniques soviétiques.
6La dernière étape de la vie de ce fonds nous mène à la fin de l’année 1989, quand le responsable des archives militaires à Potsdam propose à l’ambassade de France de remettre un important lot de documents aux services officiels français. Ceux-ci les ont rapidement acceptés et récupérés. Le ministère des Affaires étrangères a ensuite reversé au Service historique de la Marine, entre 1990 et 1992, ce qui relevait de son domaine de compétence, à savoir les documents provenant du ministère de la Marine. Ce fonds y a pris tout naturellement le nom de « fonds Potsdam ». Cette date de rapatriement relativement précoce en fait un des tout premiers revenus en France. Le volume rapatrié concernant les constructions navales s’élevait à 143,4 mètres linéaires. Physiquement, il s’agissait de paquets de documents en boîtes ou ficelés d’une quinzaine de centimètres d’épaisseur. Après classement au château de Vincennes, une partie de ce fonds a été versée à Châtellerault : un premier envoi en octobre 2002 puis un second en 2004 pour un petit reliquat. Le fonds concerné représente 660 articles pour 85 ml. Il porte le numéro d’inventaire 960 5I, la sous-série 5I étant celles des « navires et systèmes navals ».
Le classement
7Le classement de ce fonds a été réalisé dès son arrivée en France par le Service historique de la Marine. Ce classement a été réalisé par l’ingénieur général du génie maritime en 2e section Maurice Brunet, assisté d’appelés du contingent. Un certain nombre d’extractions pour réintégration dans leurs fonds d’origine ont été effectuées à cette occasion : les archives de la Commission permanente des essais de la flotte ; les archives de la Commission de Gâvres ; des cours et des conférences ; des rapports du 2e bureau et des attachés navals ; les archives de la Commission d’études pratiques de sécurité et gaz de combat.
8L’opération de classement a été très compliquée pour les équipes qui en avaient la charge. La structure des dossiers avait été démantelée tant par les services allemands que soviétiques dans une logique purement documentaire, sans notion de respect de leur provenance. Ainsi, tous les documents qui concernent explicitement un bâtiment avaient été regroupés au nom de ce bâtiment, quelle qu’en soit l’origine administrative. C’est lors de ce classement que les mentions en alphabet cyrillique ont posé des problèmes de traduction. En effet, il a fallu semble-t-il quelque temps aux traducteurs pour comprendre que les mentions manuscrites étaient la transcription en phonétique russe des noms de bateaux français. Cette clé de lecture ayant été trouvée, le travail de classement en a été grandement facilité. De plus, la répartition du fonds entre Vincennes et Châtellerault a pu avoir des conséquences sur l’organisation des dossiers conservés. Il semble que la ligne de partage entre les deux services d’archives se situe entre ce qui a été produit par des officiers de marine d’une part (resté à Vincennes) et par des ingénieurs du génie maritime d’autre part (envoyé à Châtellerault). C’est le cas notamment pour les documents des commissions locales d’essais, mais aussi pour les activités de recueil de renseignements par des ingénieurs du génie maritime.
9Le plan de classement retenu avant son récolement par Châtellerault se présente sous la forme de rubriques : B pour les cuirassés, CH pour les chasseurs de mines, Q pour les sous-marins, R pour les bâtiments étrangers, I pour les photographies, etc. Les bâtiments construits ou étudiés en France pour des marines étrangères sont classés à part : EP pour la Pologne, EY pour la Yougoslavie, etc. Sont concernés également le Portugal, la Turquie, la Suède, l’Estonie, la Roumanie, la Grèce.
10Quelques éliminations de doubles ont eu lieu dans les notices techniques et les plans.
11L’instrument de recherche ainsi réalisé a été remis tel quel au Centre des archives de l’armement et du personnel civil en 2002 et n’a pas évolué depuis lors, hormis sa cotation définitive en 2010 dans le cadre du récolement des fonds de Châtellerault, et l’ajout en 2016 des documents du second versement de 2004, qui étaient restés en attente depuis cette date. Une profonde refonte de cet inventaire pour le mettre en conformité avec les normes archivistiques actuelles, en s’appuyant notamment sur le thésaurus « armement, sciences et techniques » développé par le CAAPC, a été achevée en 2018.
La valorisation
12Hormis la très grande valeur historique de la documentation sur les bâtiments de la Marine, ce fonds présente deux centres d’intérêt majeurs pour les chercheurs. Tout d’abord, il contient de la documentation technique concernant des navires jamais construits (les neverwares), par exemple le porte-avions Joffre, le bâtiment de ligne Clemenceau ou le porte-hydravions portugais Sacadura Cabral. De plus, il comporte de très nombreux éléments concernant des navires étrangers collectés au titre du renseignement, y compris là encore des navires jamais construits. Les chercheurs, notamment étrangers, ont largement consulté ce fonds, notamment pour ces neverwares. De nombreux Américains, mais aussi des Allemands et des Autrichiens ont mis en ligne sur des forums des données provenant du fonds Potsdam, accompagnées souvent de numérisations, avec l’autorisation du service. Ces données sont réutilisées tant par des historiens, souvent des amateurs passionnés mais experts dans le domaine technique, que par des maquettistes passionnés toujours à la recherche de ce qui sort des sentiers battus. Comme souvent dans le domaine des archives techniques de l’armement, les données recherchées sont très précises et l’exactitude est de rigueur. Les documents concernant le renseignement sont riches et voire inattendus pour certains, car postérieurs à 1940, avec des documents concernant le Bismarck ou les sous-marins type XXI allemands. Ces documents datant de la guerre ont été intégrés dans ce fonds dans des circonstances qui restent inconnues aujourd’hui.
13Ce fonds a permis la réalisation de nombreux ouvrages de référence sur les navires de la Marine nationale (les livres de Jean Moulin, par exemple). Le fonds Potsdam n’est bien sûr pas la source unique des chercheurs, mais il est une ressource incontournable pour qui veut travailler sur la marine française de 1940.
14La dernière consultation en date, et ce n’est pas le moindre des paradoxes de ce fonds, nous vient des terres de l’ancienne Union soviétique, d’Ukraine exactement, puisqu’il s’agit de la société de jeux vidéo Wargaming.net. Cette société réalise notamment le jeu en ligne World of Warships. Cette société est connue pour son haut niveau de modélisation des matériels simulés, s’appuyant systématiquement non pas sur de la documentation publiée mais quasi-exclusivement sur des fonds d’archives. Elle a fait réaliser plusieurs dizaines de numérisations, qui permettent par là-même de sauvegarder ce fonds.
⁂
15Pour conclure, il convient de souligner sur les caractéristiques originales de ce fonds. Tout d’abord le caractère précoce de son retour en France. Il s’agit là d’un des tout premiers fonds revenus après la chute du mur de Berlin, dès les années 1990. Ensuite, la difficulté de gestion que présente ce fonds complètement déstructuré par une organisation purement documentaire, réalisée du temps de sa conservation en URSS. Ce n’est, hélas, pas le seul cas de ce genre dans le domaine technique des archives de l’armement, car même dans les classements réalisés au sein du centre, on peut croiser cette logique purement documentaire de prélèvement de pièces dans différents fonds, pour constituer une collection propre à un navire ou à un matériel, sans aucun respect des fonds. Enfin, la qualité tant de l’iconographie qu’il contient que des éléments concernant des navires jamais construits fait de ce fonds l’un des plus riches et des plus consultés du Centre des archives de l’armement et du personnel civil. Ce n’est que justice pour ce fonds au destin peu commun qui a suscité l’intérêt de tous ceux qui l’ont approché, notamment du fait des différentes étapes de son parcours.
Auteur
-
Sylvain Lebreton
Service historique de la Défense.
Sylvain Lebreton, titulaire d’une maîtrise d’histoire contemporaine et d’un DESS « histoire et métiers des archives », est chargé d’études documentaires principal, en charge du département des archives de l’armement au Service historique de la Défense (Centre des archives de l’armement et du personnel civil de Châtellerault).
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