Les fonds maçonniques
Grand Orient de France et Droit humain
p. 123-134
Texte intégral
1Période noire pour la franc-maçonnerie – interdiction par la loi du 10 août 1940 sur les sociétés secrètes, fermeture des loges, répression voire déportation de ses membres1 – l’Occupation est aussi un moment de destruction de ses archives et d’une partie de sa mémoire. Les pertes sont très nombreuses, en particulier au sein même des loges soit du fait de l’Occupant soit plus souvent par mesure de sécurité par les francs-maçons eux-mêmes. Au sortir de la guerre, les obédiences maçonniques, très affaiblies, n’accordent pas nécessairement une attention primordiale à leur patrimoine documentaire – c’est ainsi que le Grand Orient de France officialise le don à la Bibliothèque nationale de la partie de son fonds qu’elle a elle-même pillée et exploitée à l’instigation de son administrateur Bernard Faÿ jusqu’en 1944.
2Les décennies suivantes ayant permis à la franc-maçonnerie de se reconstruire, celle-ci offre au tournant des années 1990 et 2000 un tout autre visage : elle s’intéresse à nouveau à son histoire, en se désolant du peu de sources disponibles. C’est dans ce contexte qu’arrivent les restitutions d’archives maçonniques de la part des autorités russes via le ministère des Affaires étrangères. Cette présentation ne porte que sur deux fonds parmi eux : celui du Grand Orient de France, et celui du Droit humain. Sans revendiquer une représentativité complète de la situation des archives maçonniques à travers ces deux exemples, leur comparaison reste particulièrement intéressante au vu des différences entre ces deux institutions. D’un côté en effet la plus vieille obédience française (née en 1773) et la plus importante en effectifs, de l’autre certes la toute première à avoir initié des femmes mais d’une taille bien plus modeste, quasi confidentielle même au début du xxe siècle (elle n’est créée qu’en 1893). Même si le Droit humain a connu, après la Seconde Guerre mondiale, une progression du nombre d’adhérents et une réelle internationalisation, les chiffres restent encore aujourd’hui parlants : celui-ci ne compte que 17 000 membres contre 52 000 pour le Grand Orient de France.
3La restitution de leurs archives à ces deux obédiences a constitué une véritable chance sur le plan mémoriel et patrimonial : elle n’en formait pas moins un défi en termes d’organisation et d’exploitation de cette nouvelle manne documentaire, que chacune a relevé à sa façon.
Histoire d’un pillage organisé : l’exemple des fonds du Grand Orient de France
4À la veille de la Seconde Guerre mondiale, globalement, tout porte à croire que les archives de la franc-maçonnerie depuis le xviiie siècle étaient assez complètes à défaut d’être toujours bien inventoriées ou exploitées. La défaite de la France, la « divine surprise » qui permet aux disciples de Maurras de liquider la République et de prendre les rênes du pouvoir, ouvre une période de persécution de la franc-maçonnerie qui allait avoir des conséquences dramatiques, notamment dans le domaine des archives. Depuis le Second Empire et surtout à partir des années 1880, la franc-maçonnerie apparaît aux yeux de l’opinion française comme « l’église de la République », le fer de lance de la démocratie et des droits de l’homme. Elle est donc considérée par tous les adversaires du régime – cette extrême-droite qui prend le pouvoir à Vichy – comme l’ennemi à abattre. De même, pour Alfred Rosenberg et les théoriciens du national-socialisme allemand, la Maçonnerie est la puissance occulte qui dirige en coulisse la vie politique des démocraties européennes. Aussi, les services allemands et les sectateurs de Vichy interdiront d’emblée les loges et saisiront leurs archives dès les premiers jours de l’Occupation. Pendant les cinq années noires, il y aura d’ailleurs une rivalité incessante entre Allemands et Vichyssois pour la récupération des archives maçonniques confisquées. Elles devaient dévoiler les secrets de l’Ordre et révéler les tenants et les aboutissants du complot maçonnique qui, depuis trois siècles, livrait la France et l’Europe à la décadence du libéralisme et de la démocratie.
5Le 14 juin 1940, les Allemands entrent dans Paris, ils occupent – le jour même ! – l’hôtel du Grand Orient de France, rue Cadet, et y installent le Sicherheitsdienst, le contre-espionnage, dirigé par le lieutenant Moritz. La police de campagne allemande, la Feldpolizei, investit systématiquement les locaux maçonniques, qui apparaissent d’emblée comme une des priorités de l’Occupant et organisent une série de perquisitions chez les dignitaires de l’Ordre. Dès le 1er juillet 1940, Rosenberg peut informer Martin Bormann que d’« immenses trésors2 » ont été découverts dans les locaux maçonniques occupés et que la Feldpolizei assure la garde de ces importantes prises de guerre jusqu’à leur réquisition. Assez rapidement, les autorités de Vichy demandent aux Allemands que soient transférées à l’« État français » les questions relatives à la franc-maçonnerie, à son interdiction ainsi que la conduite de la lutte contre les francs-maçons. Après négociation, les Allemands donneront une réponse positive à cette demande et transféreront la responsabilité des bâtiments maçonniques – et des archives qui y étaient entreposées – à Vichy. La Feldpolizei laisse donc la place aux services de Vichy aux sièges des deux grandes obédiences françaises : Grand Orient et Grande Loge. Cependant, avant de quitter la rue Puteaux (siège de la Grande Loge) et la rue Cadet (siège du Grand Orient), les Allemands emportent toute une série d’archives touchant au fonctionnement des obédiences des années 1930 à la veille de la guerre, toutes celles concernant les relations extérieures depuis la fin du xixe siècle ainsi que sur d’importantes collections de documents historiques précieux. Les spoliations toucheront aussi la province. Ainsi, pour le Grand Orient, à la mi-décembre la loge de Caen, « Thémis », est pillée et toutes ses archives dérobées par le service IV/5 de l’état-major Rosenberg. Les loges de Lille, La Rochelle, Bordeaux… entre autres subiront les mêmes avanies. Le « Reichsmarschall du Grand Reich allemand », Goering, pourra déclarer le 1er mai 1942 : « La lutte contre les Juifs, les Francs-maçons et les autres puissances idéologiques en lutte contre nous est une tâche urgente du national-socialisme […] c’est pourquoi je me réjouis de la décision du Reichsleiter Rosenberg de créer dans tous les territoires occupés des Einsatzstäbe (états-majors spéciaux) dont la tâche consistera à mettre en lieu sûr et à transporter en Allemagne tout le matériel documentaire et les biens culturels des milieux ci-dessus désignés. » Les loges essayent avec plus ou moins de succès de préserver leurs archives en les enterrant, en les murant ou en les dissimulant dans différentes caches (pour celle d’Auxerre un caveau au cimetière !). Beaucoup d’archives seront détruites par ces séjours plus longs que prévu sous terre ou par l’humidité de dépôts improvisés insalubres. Par ailleurs, dans de nombreux cas, les francs-maçons supervisant les opérations ayant disparu dans la suite des événements pour cause de Résistance ou de déportation, elles ne seront jamais retrouvées.
6Côté Vichy, à la mi-août 1940, les obédiences maçonniques, qui ne fonctionnent plus de fait depuis le mois de juin sont officiellement interdites par le gouvernement de Pétain. Les mesures antimaçonniques précèdent même les lois antijuifs. Le 12 novembre, le chef de l’État charge Bernard Faÿ – qui vient d’être nommé administrateur général de la Bibliothèque nationale en lieu et place de Julien Cain brutalement destitué – de centraliser et d’inventorier les archives maçonniques pour le compte, cette fois-ci, de la révolution nationale. Le 11 mars 1941, une loi ordonne la transmission à la Bibliothèque nationale de toutes les archives maçonniques saisies. Toutes celles n’ayant pas déjà été dérobées par l’occupant allemand ou cachées par les Maçons y seront rassemblées. En mai, Vichy met sur pied un « Service des sociétés secrètes » chargé de liquider la franc-maçonnerie. En son sein, une troisième section sera consacrée au rassemblement et à l’exploitation des archives. Le 15 octobre 1941 paraît, sous la direction de Bernard Faÿ, le premier numéro des Documents Maçonniques. Destinée à montrer la réalité du « complot maçonnique » à partir des archives confisquées, la revue publiera de nombreux documents historiques.
7À l’image de Vichy, le service antimaçonnique continua administrativement son activité de police politique et de confiscation, dans ce qui apparaît comme une sorte d’inconscience bureaucratique, jusqu’à la veille de la Libération. Il faut dire que, parallèlement, quelques mois plus tard, alors que l’Allemagne était en train de s’effondrer sur tous les fronts, Rosenberg et ses services mirent jusqu’à la dernière heure toute leur énergie dans le regroupement et la protection des archives juives et maçonniques dérobées. En 1944, trois jours après le début de l’insurrection de Paris, le 22 août, les francs-maçons du Grand Orient de France reprennent possession de l’immeuble de la rue Cadet. Dès septembre la question de la restitution des biens dérobés par l’occupant et ses auxiliaires, et notamment des archives maçonniques, se pose. D’Alger, le Comité national français avait d’ailleurs réservé tous les droits de la France et déclaré nuls les transactions et les transferts effectués en territoire occupé par l’ennemi sur les biens de toute nature. Considérant l’état de faiblesse de l’obédience après cinq années de persécution et prenant en compte le fait que les fonds publics – bibliothèques municipales ou archives départementales – avaient été les seules structures aptes à préserver les archives maçonniques du pillage, les dignitaires du Grand Orient de France décidèrent de laisser et de donner l’ensemble de leurs archives historiques à la Bibliothèque nationale. Ce don a été organisé par une convention signée le 14 septembre 1944. Elle est toujours en vigueur aujourd’hui et les archives du Grand Orient de France constituent encore l’essentiel du Fonds maçonnique du Département des manuscrits de la Bibliothèque nationale de France.
8Toutes les archives maçonniques étaient-elles alors à la disposition des chercheurs ? Non, car une partie avait disparu dans la tourmente. Où étaient par exemple passées les caisses de documents dérobées par les Allemands ? Dans une Europe embrasée dans laquelle le régime hitlérien jetait ses dernières forces – le 19 octobre 1944 – Rosenberg écrivait au Gauleiter Freidrich Hildenbrandt : « c’est ainsi que mon état-major a réussi à mettre en lieu sûr en France, et à transporter vers le Reich, le matériel des trois Grandes Loges qui s’y trouvait ». C’était – jusqu’aux années 1990, un demi-siècle après ces événements dramatiques – le dernier témoignage d’un pan de la mémoire maçonnique française que l’on pensait disparu à jamais.
9À la suite d’une aventure longue et pleine de rebondissements qui est l’objet de ce volume, ces archives oubliées réapparurent dans les années 1990 grâce à la magnifique persévérance de Patricia Kennedy Grimsted. Les autorités françaises informaient alors les Grands Maîtres Gilbert Abergel, Philippe Guglielmi puis Alain Bauer que d’importants fonds maçonniques étaient conservés en Russie dans les sept kilomètres d’archives françaises détenues indûment à Moscou et dont la France négociait la restitution avec le gouvernement russe.
10Sur le processus de restitution lui-même, Grand Orient et Grande Loge s’en remirent entièrement au travail de la Direction des archives du Quai d’Orsay. En dépit de quelques suggestions maladroites, comme on le leur avait recommandé, ils n’entreprirent aucune démarche parallèle. La seule question qui préoccupa les obédiences maçonniques était que l’opération restitue bien à chacun ce qui lui avait été pris, la Grande Loge se méfiant toujours de la force d’attraction du Grand Orient et le Grand Orient rappelant que les documents du xviiie siècle étiquetés « Grande Loge » lui revenaient en tant qu’héritier institutionnel de la Première Grande Loge de France en 1773. Chacun fourbit ses armes, mais les fonds étant très bien structurés et sourcés, la restitution à chacun selon son droit ne posa finalement aucun problème.
11Le 23 décembre 2000, la Direction des archives du Quai d’Orsay livrait au Grand Orient de France 225 mètres linéaires d’archives arrivées quelques jours auparavant de Moscou par convoi spécial. Cet événement singulier marquait la fin du xxe siècle maçonnique en France.
La redécouverte des fonds : stratégies et exploitations
Conservation et traitements archivistiques : stratégies et choix
12En 2000, le Grand Orient de France et la Fédération française du Droit humain reçoivent chacun les cartons qui leur sont dévolus dans le cadre de la restitution : 750 cartons (225 ml) d’un côté, 42 de l’autre (7,50 ml après reclassement). Cette distorsion s’explique évidemment par la taille respective de chacune de ces deux obédiences et par les tranches chronologiques concernées (le Droit humain n’existant que depuis la toute fin du xixe siècle) : elle n’en a pas moins eu une incidence directe sur les choix en termes de traitement.
13Le cas du Droit humain est probablement le plus simple : dans un premier temps en effet, l’obédience se réjouit de la restitution et prend en charge directement le fonds. Et ceci d’autant plus qu’elle avait perdu la totalité de ses archives : sa taille modeste l’avait sans doute rendue inintéressante aux yeux de Bernard Faÿ qui ne la pille pas, et ses locaux (fig. 1), contrairement à ceux de la rue Cadet, ne sont pas utilisés par Vichy, d’où sans doute la perte totale des archives. La commission d’histoire de la Fédération française commence immédiatement à étudier les documents, entreposés à son siège, rue Pinel à Paris. Notons au passage que l’attribution de la totalité du fonds à la Fédération française et non à l’Obédience internationale aurait pu être contestée : une partie des documents n’a en effet pas été produite par la Fédération en tant que telle, mais bien par l’Obédience dont elle est une émanation administrative. Le fonds est alors « exploité » d’un point de vue historique, en partie reconditionné (les cartons russes disparaissent au profit de boîtes d’archives de bureaux) et une première liste des documents est élaborée. Certains documents emblématiques sont extraits pour leur valeur mémorielle ou muséale (testament philosophique de Maria Deraismes, première femme initiée, par exemple), d’autres plus tardifs sont à l’inverse intégrés au fonds, tandis qu’une hésitation manifeste entre reclassement complet et préservation de l’existant rend les choix archivistiques difficilement compréhensibles a posteriori.
Fig. 1. – Siège de l’Ordre mixte international « Le Droit humain » .

Fascicule édité en anglais, s. d., Fonds du Droit humain déposé aux Archives nationales (117AS/2).
14Finalement, dix ans après la restitution, alors que le souffle premier de la Commission d’histoire sous la direction dynamique d’Andrée Prat s’était peut-être un peu affaibli, le Droit humain décide de déposer son fonds aux Archives nationales (site de Pierrefitte-sur-Seine)3. Il fait là l’objet d’un reclassement complet et d’un nouvel instrument de recherche, disponible en ligne4. Le fonds est désormais accessible à tous les chercheurs, francs-maçons ou non, sur autorisation du déposant.
15Les choix concernant le fonds du Grand Orient de France ont été radicalement différents. L’importance du fonds en termes de volume imposait en soi une méthodologie adaptée : la stratégie du Grand Orient, et de son service Bibliothèque-Archives-Musée auquel a été affecté le fonds, est alors de faire traduire les inventaires russes et de s’en servir immédiatement comme instruments de recherche à la disposition des chercheurs. Un local est par ailleurs dédié au sein du siège de la rue Cadet pour entreposer ces archives. Pour autant, l’effectif réduit du service et l’absence de personnel véritablement qualifié comme d’espaces de tri adaptés (le Grand Orient reste une association vivant des cotisations de ses membres) rend de fait inenvisageable un reclassement complet de ces 225 ml. Mutatis mutandis, c’est à peu de chose près la stratégie adoptée par les Archives nationales au même moment pour le fonds de la Sûreté. Une petite partie de celui du Grand Orient fait néanmoins l’objet d’un reclassement en 2009, soit 15 ml : il s’agissait d’une partie décrite trop succinctement dans l’inventaire russe (par grands ensembles de cotes) et s’apparentant dans les faits à un vrac, pour laquelle un nouveau répertoire est réalisé5.
16Quant au choix de conserver en interne ces documents, il est évidemment lié à l’existence au sein du Grand Orient d’une bibliothèque ouverte à tous (francs-maçons ou non), qui a pu très tôt servir de salle de lecture pour la consultation des archives restituées6. De même que pour le Droit humain, le Grand Orient dispose d’instances chargées de mettre en valeur son histoire7, qui publient régulièrement leurs travaux et qui trouvent là une facilité de consultation des documents. Ajoutons qu’en cas de dépôt, il aurait fallu par souci de cohérence confier ces archives à la Bibliothèque nationale de France qui possède déjà le fonds pillé par Bernard Faÿ sous l’Occupation et donné a posteriori par le Grand Orient8. Il faut enfin noter qu’à l’image du Droit humain, l’attribution de la totalité du fonds rapatrié au Grand Orient aurait pu être contestée puisque des trois sous-fonds qui composent cet ensemble, seul celui des instances centrales s’y rapporte véritablement. Les fonds de loges (en partie séquestrées dans les loges elles-mêmes et non au siège de la rue Cadet) et celui du Grand Collège des rites correspondent à d’autres entités administratives.
Quels contenus pour quels types de recherches ?
17Sur l’objet et la nature de ces fonds, une mise au point s’impose : les archives rapatriées de Moscou ne présentent pas une cohérence intrinsèque qui aurait justifié leur saisie par les nazis puis par les Soviétiques. Le contenu des restitutions montre au contraire un ensemble composite, particulièrement mal organisé et mal classé, de telle sorte que son exploitation était probablement très difficile voire impossible. À titre d’exemple, les « testaments philosophiques9 » associés à des informations nominatives des premiers membres du Droit humain – qui s’apparentent de fait à un fichier10 – n’étaient pas même rassemblés ou classés, alors même que ce type de sources nominatives aurait pu constituer un élément de renseignement de choix. L’intérêt de ces nouvelles sources apportées à l’histoire de la franc-maçonnerie tient donc essentiellement soit à leur complémentarité par rapport aux sources préexistantes (cas du Grand Orient) soit à leur caractère unique au vu des destructions réalisées par ailleurs (cas du Droit humain).
18Au-delà des différences entre les deux obédiences, leurs fonds présentent des typologies documentaires similaires qui, une fois les questions de vocabulaire assimilées, s’assimilent à des archives d’associations. De ces différentes typologies découlent les différents champs d’études possibles.
19On trouve d’une part les documents de nature générale sur les obédiences elles-mêmes : constitutions et rituels, rapports et comptes rendus des instances dirigeantes (conseils, convents), documents de fonctionnement des services centraux (correspondance, comptabilité), relations extérieures. C’est bien l’histoire de l’obédience elle-même ou de ses relations qui est ici directement concernée : cette histoire proprement maçonnique a largement été, par tradition et intérêt, préemptée par les francs-maçons eux-mêmes. En témoignent les travaux des différentes commissions, dont pour le Droit humain les Cahiers de la commission d’histoire11, la publication d’un « Que sais-je12 ? » sur l’ordre ou encore l’ouvrage Regards sur Maria Deraismes13, sont le témoignage. Cela n’a néanmoins pas empêché des universitaires de se saisir du sujet, en témoignent plusieurs thèses (par exemple sur La franc-maçonnerie parisienne sous le Second Empire14).
20Associées à ce type de recherches, on pense évidemment à toutes les histoires des loges, prises singulièrement comme autant de sujets d’études. Là aussi les fonds restitués de Moscou constituent une mine d’informations : toute la correspondance entretenue entre l’obédience et les ateliers permet de reconstituer ces histoires locales, en particulier quand les fonds de ces loges ont eux-mêmes été détruits. Les exemplaires de planches15 ou de rapports de questions à l’étude des loges16 rentrent également dans cette typologie de recherche.
21À ces exploitations du fonds, il faut ajouter les recherches sur des individus, en particulier des vérifications d’appartenance. La possibilité d’une exploitation presque généalogique de ces documents n’est pas nulle, de même que des études statistiques et globales sur cette population. Et c’est peut-être là un autre champ laissé ouvert par les fonds de Moscou : au-delà de l’histoire de la franc-maçonnerie et des francs-maçons, c’est l’inscription de cette institution dans la société en général qui peut être étudiée. Qu’il s’agisse par exemple des formes de sociabilité qu’elle a pu représenter (analysables également sous un angle ethnographique, voir la thèse de Fabien Bertrand Regards croisés sur la franc-maçonnerie : profanes, initiés, représentations et intersubjectivités17) et les courants de pensée dans lesquels elle a pu s’inscrire ou qu’elle a pu elle-même créer et diffuser. Sur ce dernier point il faut insister sur les collections extrêmement complètes de planches et de rapports de questions à l’étude des loges restituées, qu’il s’agisse du Droit humain ou du Grand Orient de France : leurs thématiques présentent d’ailleurs des similitudes pour la période des années 1920 et 1930, qu’il s’agisse du mouvement pacifiste ou des études sur l’économie autogérée et l’organisation du travail18.
Conclusion : quelle valorisation pour les fonds maçonniques ?
22Après traduction de l’inventaire russe et récolement, les fonds d’« archives Russes » du Grand Orient furent donc ouverts aux chercheurs. L’annonce avait été faite et, le mardi 8 janvier 2002, ce sont… 3 historiens américains, venus dans le cadre de programmes financés par leurs universités, qui patientaient en attendant l’ouverture des portes de la bibliothèque. Ils voulaient manifestement être les premiers à découvrir ces fonds nouveaux et les documents, peut-être importants, qu’ils recelaient. Par la suite et jusqu’à aujourd’hui, ces fonds ont été abondamment consultés par les chercheurs professionnels ou amateurs. Il ne se passe pas une semaine sans que plusieurs dossiers de ces archives soient demandés en salle de lecture.
23Dès la fin de l’année 2002, la bibliothèque du Grand Orient participait à un numéro spécial de la revue d’histoire maçonnique Renaissance Traditionnelle19 consacré aux documents majeurs révélés par les « archives russes » quant à l’histoire de la franc-maçonnerie. Par la suite, les magazines Sciences et Avenir et L’Histoire consacrèrent aussi des articles, voire des dossiers, aux archives maçonniques revenues du froid.
24Quelques documents précieux ont particulièrement attiré l’attention du public. Ainsi, le dossier de la prestigieuse loge Les Neuf Sœurs dans les années 1770-1780 conservait une pièce relative à la présidence de la loge par Benjamin Franklin. Ce document a été une des pièces phares des expositions organisées aux États-Unis à l’occasion du « Benjamin Franklin Tercentenary ». Il a aussi été présenté lors de la grande exposition sur la franc-maçonnerie organisée à la Bibliothèque nationale de France au printemps dernier.
25La découverte de nouveaux fonds documentaires est toujours un événement pour les historiens. Il était donc normal que ce retour de sept kilomètres d’archives françaises suscite un vif intérêt dans la communauté des chercheurs. De surcroît, les circonstances assez romanesques de leur disparition, et de leur redécouverte un demi-siècle plus tard, étaient bien aptes à leur donner un écho au-delà des milieux académiques. La saga des « archives russes » fit donc l’objet de nombreux articles et reportages dans les médias. Pour ce qui concerne les archives maçonniques, ces nouveaux fonds ont indubitablement apporté des éléments passionnants sur plusieurs points importants de l’histoire de la franc-maçonnerie. Mais on reste dans un domaine assez technique, l’histoire des rites et des organisations maçonniques depuis le xviiie siècle. Pourtant, l’imaginaire du secret maçonnique semble avoir encore démultiplié l’aura forcément mystérieuse d’archives passées des services nazis au KGB. Dès 2005, un roman policier – Le rituel de l’Ombre d’Eric Giacometti et Jacques Ravennes – les met en scène et devient un best-seller. Plus récemment – dix ans après – les auteurs reviennent sur le sujet avec un documentaire télévisé qui mêle enquête historique et suspens : La mémoire volée des francs-maçons20. Les « archives russes » n’ont pas fini d’intéresser les historiens… et de faire rêver le grand public !
Notes de bas de page
1Voir André Combes, La Franc-maçonnerie sous l’Occupation, Paris, Éditions du Rocher, 2001.
2La chronologie ainsi que les citations et éléments relatifs aux mesures de Vichy et de l’Occupant contre la franc-maçonnerie entre 1940 et 1944 sont tirés du livre de Dominique Rossignol, Vichy et les Francs-maçons, la liquidation des sociétés secrètes 1940-1944, Paris, J. C. Lattès, 1981.
3Le fonds, déposé en 2011 aux Archives nationales, a reçu la cote 117AS.
4[http://www.siv.archivesnationales.culture.gouv.fr/siv/rechercheconsultation/consultation/ir/consultationIR.action?udId=&consIr=&irId=FRAN_IR_050101&frontIr=&auSeinIR=false] (erreur en 2025), consulté le 30 octobre 2016.
5Raphaël Baumard et Pierre Mollier (dir.), Répertoire numérique du fonds 92 – archives centrales du Grand Orient de France : parties E, F et G (fonds rapatrié de Moscou), Paris, mai 2009.
6La Bibliothèque du Grand Orient de France avait été officiellement recréée en 1973.
7Citons en particulier l’Institut d’études et de recherches maçonniques (IDERM).
8Le fonds est consultable sur autorisation des instances du Grand Orient de France [http://archivesetmanuscrits.bnf.fr/ark:/12148/cc94879m], consulté le 30 octobre 2016.
9Le « testament philosophique » est rédigé par chaque franc-maçon dans le « cabinet de réflexion » : il s’agit d’un des moments clés du rituel de l’initiation.
10Désormais rassemblés et conservés sous la cote 117AS/16.
11Revue éditée et publiée par la Fédération française du Droit humain depuis 1999.
12Andrée Prat, L’Ordre maçonnique, le Droit Humain, no 3673, Paris, PUF, coll. « Que sais-je ? », 2003.
13Andrée Prat (dir.), Regards sur Maria Deraismes. La liberté de pensée, Paris, Fédération française du Droit humain, 2010.
14Laurence Grégoire, La franc-maçonnerie parisienne sous le Second Empire (1852-1870), thèse en histoire contemporaine, université Paris-Sorbonne, février 2008.
15Dissertations ou exposés présentés en loge.
16Les obédiences fixent annuellement des « questions à l’étude des loges » sur lesquels les ateliers travaillent et présentent leurs conclusions, dont la synthèse est effectuée lors des convents.
17Fabien Bertrand, Regards croisés sur la franc-maçonnerie : profanes, initiés, représentations et inter-subjectivités, thèse en ethnologie et anthropologie sociale et culturelle, université Bordeaux 2, février 2009.
18Voir les deux instruments de recherches précédemment cités.
19Renaissance Traditionnelle, no 131-132, juillet-octobre 2002, no spécial « Trésors de la Bibliothèque du Grand Orient de France ».
20La mémoire volée des francs-maçons, La case du siècle, France 5, 15 mai 2015.
Auteurs
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Raphaël Baumard
Archives nationales du monde du travail (Roubaix).
Raphaël Baumard, conservateur du patrimoine, est actuellement en poste aux Archives nationales du monde du travail (Roubaix), où il exerce les fonctions de directeur adjoint. Au cours de son cursus, il a eu l’occasion de travailler à plusieurs reprises sur la question des fonds maçonniques. Il a notamment validé en 2009 son diplôme de master en archivistique à l’université d’Angers avec un mémoire intitulé Le Grand Orient de France et ses archives : entre protection et ouverture. En tant que chargé d’études documentaires aux archives départementales de Loir-et-Cher (2009-2011) puis aux Archives nationales (2011-2014), il est à l’origine des inventaires des archives personnelles de Guy Piau, ancien grand maître de la Grande Loge de France, et du fonds dit russe du Droit humain.
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Pierre Mollier
Musée de la franc-maçonnerie ; Bibliothèque du Grand Orient de France.
Pierre Mollier est conservateur du musée de la franc-maçonnerie et directeur de la Bibliothèque du Grand Orient de France. Chercheur spécialisé, il a publié une dizaine d’ouvrages et de nombreux articles sur l’histoire de la franc-maçonnerie, que ce soit sur sa dimension sociale comme sur ses rites et ses structures. Il a été un des commissaires de la grande exposition « La franc-maçonnerie » organisée à la Bibliothèque nationale de France en 2016. Il est membre du haut conseil des musées de France.
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