Les supporters de Toulouse et du Sud-Ouest ou le rugby fer de lance régionaliste (1914-1939)
p. 303-338
Texte intégral
1L’essentiel des pages réunies en ce livre1 étant consacré à l’univers du football, il convenait de tenter d’interroger son cousin oval afin de ne pas amputer le supporterisme des années 1910-1930 d’un de ces deux genres majeurs, afin aussi de souligner les différences distinguant éventuellement les supporters de l’entre-deux-guerres selon qu’ils sont passionnés de football ou aficionados de rugby. En effet, là où les premiers tendent, au fil des ans, à s’organiser en amicales, les seconds s’agrègent de façon plus informelle, sous l’égide des clubs de rugby. Par ailleurs, là où le supporter de football, quoique parfois sévèrement critiqué, est un personnage finalement peu voué aux gémonies par l’opinion, les supporters de rugby – et les rugbymen – sont souvent réduits par la presse nationale à des personnages volontiers chauvins, brutaux, incontrôlables et blâmables. Cette distinction a aussi une dimension géographique : le supporter de football est d’abord un homme du Nord ; celui de rugby, en dépit de l’îlot rugbystique parisien, est avant tout un Méridional. Enfin, là où le supporter de football accapare régulièrement l’attention de la presse, celui de rugby a moins ses faveurs. En somme et à première vue, ils semblent n’avoir en commun que l’enthousiasme lié à leur dévotion sportive.
2Pour étudier cet enthousiasme, on ne peut pas s’appuyer sur l’étude des clubs de supporters de rugby. En Haute-Garonne – pivot de cet article – deux clubs de supporters seulement sont créés avant 1939, l’un et l’autre au prétexte du football. Le premier, Allez Toulouse !, fondé en 1937, réunit des partisans du Toulouse Football Club. Le second, petit cercle adossé à l’Union sportive de Cazères-sur-Garonne, voit quant à lui le jour en 1938.
3Pour tenter de mieux connaître ces supporters, nous nous sommes donc tournés vers la presse toulousaine : Le Rugby (l’organe toulousain du ballon ovale), Le Cri de Toulouse (hebdomadaire culturel des années 1900-1920) et deux quotidiens : L’Express du Midi et Le Midi socialiste. Par effet de sédimentation, les informations qu’on y trouve, dans plus 800 articles et/ou brèves mentionnant les supporters, permettent de brosser le portrait des acteurs du supporterisme rugbystique, dont la diffusion va des Pyrénées à l’Aquitaine, des Cévennes au Lyonnais, de la Provence à la Côte d’Azur, puis au Languedoc.
4De l’évocation la plus fugace aux portraits plus aboutis, ce corpus, enrichi par la lecture d’autres journaux régionaux et nationaux, révèle l’existence d’un supporterisme précoce, plus informel que celui du football. Ce faisant, il est plus difficile à circonscrire, notamment parce que le supporter de rugby est, le plus souvent, confondu avec l’ensemble du public du rugby. L’étudier suppose donc, in fine, de l’observer parmi la foule de spectateurs, laquelle semble être l’expression supérieure d’une partisannerie sportive aux accents régionalistes.
5Ces remarques liminaires invitent à poser deux hypothèses. D’une part, là où le supporter de football est précocement et notablement organisé, celui de rugby se satisferait d’appartenir à une nébuleuse, contrôlée par les clubs, plutôt qu’à un groupe constitué et autonome. D’autre part, son militantisme viserait à défendre une identité combinant quatre variables : le rugby, le club de cœur, la ville et la région.
6Une investigation aboutie supposerait la consultation des archives de clubs – quoiqu’on les sache très sommaires2 –, les archives fédérales, enfin celles de la police puisque des opérations de maintien de l’ordre ont lieu dans les stades dès les années 1920. Laissant à d’autres le soin d’une telle entreprise, nous nous bornerons, quant à nous, à esquisser le portrait médiatique des supporters du Sud-Ouest, en particulier, de ceux de Toulouse.
Le supporter de rugby, une figure tôt révélée
7Le supporter de rugby, comme celui de football, apparaît dans la presse au réveil des années 1910. Cette concomitance ne signifie pas que l’un et l’autre sont strictement assimilables. D’une part, le supporter de rugby semble être mieux et plus tôt implanté que celui de football, ce que nous verrons en premier lieu. D’autre part, comme nous le verrons ensuite, il a moins pour fonction de personnifier la facette la plus militante de la partisannerie sportive que de se fondre dans le grand collectif des amateurs de rugby afin de renforcer la capacité du rugby à incarner l’identité et l’esprit toulousains et, plus largement, méridionaux. Si le supporter de football se mobilise souvent pour lui-même et pour son club, celui de rugby se manifeste bien moins pour lui que pour son club, sa ville et sa région.
Un rugby en voie de popularisation
8À la fin de la Belle Époque, Toulouse est devenu un des principaux, sinon le principal poumon rugbystique de l’Hexagone. Le rugby y a pris ses marques à partir de 1895-1896, lorsque sa grande « migration3 » vers le Sud met fin au primat parisien originel4. Les premiers rugbymen, des étudiants surtout, jouent dans la cour du lycée Pierre de Fermat et sur la Prairie des Filtres, puis se réunissent au Stade toulousain (premier du nom, 1895-1896), au Stade athlétique toulousain (SAT, 1896), au Stade olympien des étudiants toulousains (SOET, 1896) et à l’Union sportive de l’école vétérinaire (USEV, 1899). En 1903, un premier fait d’armes intervient : le SOET s’incline en finale du championnat de France face au Stade français. Plus de 5 000 spectateurs assistent à cette défaite. Les commentateurs rêvent d’une autre finale, l’année suivante, victorieuse, bien sûr, et accueillie par les « cris et des hourras de la foule5 ». Cette issue fantasmée n’aura pas lieu.
9En 1907, le SOET, le SAT et l’USEV fusionnent dans le Stade toulousain. Parallèlement, un groupe de notables fonde l’association des Amis du Stade toulousain. Ils achètent un terrain au Ponts-Jumeaux pour y établir un stade. Un club plus fort et ambitieux, un stade : c’est un cap. En 1909, le Stade toulousain se hisse en finale du championnat de France. La ville est alors happée par l’événement6, mais le Stade toulousain est battu par le Stade bordelais. Il tient sa revanche en 1912, en s’imposant face au Racing Club de France.
10Le Stade toulousain n’est pas le seul à animer la vie rugbystique. En 1908, un autre club d’importance est fondé – le Toulouse Employés Club – et d’autres clubs se consacrent pour tout ou partie au rugby : le Sporting Club toulousain, le Gallia Club toulousain, le Stadoceste toulousain, l’Amicale sportive Saint-Pierre, l’Avenir sportif Marengo, le Vélo-Sport toulousain, le Toulouse Olympique, les Gavroches7. Avec cette densité, l’actualité du ballon ovale, des derbys locaux aux championnats régionaux et nationaux, s’étoffe sensiblement. En quinze ans, Toulouse donc est devenue une des principales citadelles du rugby. À la veille de la Grande Guerre, plusieurs « indices » témoignent en effet de la « pénétration profonde » du rugby « dans le corps social8 ». Elle est en particulier révélée par la profusion de clubs (13 en 1909), qui ne se contentent plus, comme aux temps des pionniers, de recruter dans l’élite sociale. La démocratisation du rugby n’est certes pas tout à fait engagée, ceci étant, le rugby toulousain et, à son image, le rugby dans toute son aire de diffusion, entre alors dans l’âge de sa popularisation, comme avec ces teams constitués de maraîchers ou d’ouvriers faubouriens.
11Cette popularisation est, selon toute vraisemblance, la pierre angulaire du supporterisme. Tant qu’elle n’est pas engagée, il semble inexistant. Lorsqu’elle l’est, le supporter se profile et devient, peu à peu, un personnage familier.
Premières mentions
12Au début des années 1910, l’usage du mot « supporter » n’est pas plus courant dans la presse toulousaine que dans les quotidiens parisiens ou du Nord, spécialisés ou non. Sa première mention n’est du reste pas due à un rendez-vous rugbystique. En décembre 1910, L’Express du Midi annonce un match de football entre le Stade toulousain, récent champion des Pyrénées, et l’United Hospital de Londres, finaliste de la coupe amateur d’Angleterre. Le 1er janvier, il tient lieu d’étrennes offertes par le Stade toulousain à ses fidèles.
« Le public toulousain, amateur de belles rencontres athlétiques, aura la faveur d’assister, dimanche, à une sensationnelle partie de football-association. Pour la première fois le stade offrira à ses fidèles “supporters” et aux nombreux sportsmen régionaux le plaisir de constater les beautés du foot-bal [sic] association pratiquées par des joueurs qui sont des gloires sportives de l’Angleterre9. »
13Ce match est décevant. Non seulement l’United Hospital n’a emmené que deux titulaires, mais le Stade toulousain, battu 3-1, a tout juste été capable d’arracher le goal de l’honneur en toute fin de match.
14Quoi qu’il en soit, dès 1910, le supporter toulousain est ainsi révélé. La fréquence de sa présence médiatique est basse. On le retrouve en 1912 et 1913 lorsque des groupes de passionnés méridionaux accompagnent l’équipe de France de rugby jusqu’en Angleterre10. On le croise ensuite sous la plume de Jacques Dedet, un collaborateur de La Vie au grand air, qui donne en 1914 un article au Cri de Toulouse : il présente alors le supporter comme un des trois principaux personnages du rugby, avec le « joueur » et l’« organisateur11 ».
15Avant 1914, le supporter de rugby ne hante donc pas les rubriques sportives. Loin s’en faut. Le supporterisme semble cependant être assez enraciné pour que plusieurs mentions, significatives, dès avant la fin du conflit, puis dans l’immédiat après-guerre, y renvoient.
De « vieux supporters », déjà ?
16La première de ces mentions est nichée dans Rugby, en mars 1918. Son envoyé spécial à Paris couvre la demi-finale de la Coupe de l’Avenir opposant le Stade toulousain et Bourg-en-Bresse. Il évoque le froid, la neige et le « ball qui colle au terrain ». Il désigne aussi vingt-cinq téméraires, frigorifiés dans les tribunes et, parmi eux, quelques « supporters12 ». Ce déplacement du public en pleine guerre n’est pas inusuel. Philip Dine le souligne, par exemple, à propos d’un voyage de fans bordelais jusqu’à Toulouse, en 191513.
17Le supporter reparaît dans les colonnes de Rugby et du Cri de Toulouse en 1918, 1919 et 1920, sur un ton plutôt ordinaire : l’expression semble alors aller de soi à l’heure où la presse nationale, précautionneuse, l’imprime encore en italique ou la ceint de guillemets.
« La grande partie favorable aux représentants du Languedoc, se tint fort bien. Les supporters de l’USP [Perpignan] arboraient des rubans, des flots, des rosettes, des cravates aux fameuses couleurs sang et or : les Tarbais se contentaient d’une fine branche de muguet à la boutonnière14. »
18Le supporter est aussi signalé hors de la presse spécialisée. En novembre 1919, un rédacteur15 de L’Express du Midi estime que le TOEC va récompenser de leur patience et de leur fidélité ses « supporters » dans un match contre les Tarbais « auréolés de leur titre de champion de France16 ». En 1921, à la veille d’un match Perpignan-Toulouse, le chroniqueur de rugby du Cri de Toulouse, masqué sous le pseudponyme de Quassia d’Amara (une plante antipaludique utilisée en Guyane et au Brésil notamment…), invite les « incrédules » à côtoyer les supporters.
« La seule façon de convaincre les incrédules est de les plonger dans l’atmosphère d’un avant-match, du match, de l’après match et de les inviter à partager ces moments avec les “supporters” tenus par une inquiétude qui retient leur exubérance17. »
19Le quotidien national La Presse parle aussi de « supporters anciens » ou de « vieux supporters », renvoyant par là à l’avant-guerre et à l’idée d’un Âge d’or perdu. En 1923, juste avant la finale du championnat de France Aviron bayonnais vs Stade toulousain, on y lit :
« Tous les vieux supporters méridionaux sont accourus à Paris apporter leurs encouragements aux leurs. De Toulouse, de Bayonne, de Bordeaux, de Tarbes, des centaines de convaincus ont effectué le voyage annuel, celui pour lequel on ne recule devant aucun sacrifice18. »
20En 1924, on retrouve la même image sous la plume de Gaston Bénac. Originaire de Castelsarrasin, dans le Tarn-et-Garonne, il a fait ses armes à La Petite Gironde avant de devenir collaborateur de L’Auto et de Sporting. Cet expérimenté quadragénaire, fin connaisseur des terres et des hommes de rugby, donne alors un billet au Midi socialiste. Il y relate une réunion des responsables régionaux et nationaux du rugby tenue à Toulouse. Qu’écrit-il ? Qu’il a vu « quelques vieux supporters locaux19 » musarder au plus près du symposium, comme si, depuis des années déjà, le rugby toulousain comptait de dévoués compagnons de route, dont il a pu lui-même croiser les homologues girondins dans le Bordeaux de ses 20 ans.
21Troisième signe, rétrospectif : en 1929, dans Le Cri de Toulouse, Quassia d’Amara suggère, à son tour, l’ancienneté de l’enracinement supporteriste. Au lendemain d’un match perdu par le Stade toulousain face à Saint-Girons, le séide qu’il est regrette la défaite. Il déplore aussi le désordre régnant parfois dans les stades. Il le juge indigne d’un temps révolu et regretté où les stades abritaient plus de savoir-vivre et où la hiérarchie sportive était moins incertaine, c’est-à-dire dominée par les clubs des grandes villes, dont la cité aux violettes.
« Les champs de bataille offrent d’ailleurs un coup d’œil inaccoutumé. […] Les supporters de l’époque héroïque, même ceux d’avant-guerre, n’y comprennent plus rien [et] sont partis pour maudire la révolution et ses méfaits20. »
22Ces mentions ne sont pas foison, mais, parce qu’elles naissent sous différentes plumes, on peut écarter l’idée qu’elles seraient le fruit d’une fable ou d’un tic d’écriture. Elles suggèrent que le supporter de rugby est une figure commune dans le Midi toulousain dès l’avant-guerre.
Un couronnement dans les années 1930
23Au cours des années 1920, la presse évoque la figure du supporter de plus en plus souvent. La fréquence de sa désignation augmente de façon très significative au fil d’une périodisation à quatre temps : réapparu dès 1918-1919, le supporter est plus présent à partir de 1926-1927, connaît une publicité accrue à partir de 1933-1934, enfin, en 1937, un pic d’occurrences permet de parler de banalisation de l’expression. Le mot supporter conquiert toutes les rédactions. Économe jusqu’au début des années 1930, Le Midi socialiste se rattrape ainsi, subitement, entre 1936 et 1938, en mentionnant le « supporter » aussi fréquemment que L’Express du Midi (graph. 1).
Graph. 1. – Occurrences (766) de l’expression « les supporters » dans les quotidiens toulousains (1919-1937).

Les défauts de numérisation empêchent de mener l’observation au-delà de 1938.
24Le rythme auquel le mot supporter conquiert le lexique journalistique renvoie quasiment trait pour trait à celui qu’on repère au plan national. Toulouse et les terres de l’ovalie vont donc du même pas que le Nord, où se déploie la figure du supporter de football21. Sur cette base, on peut dire que le premier couronnement médiatique du supporter, sa « stabilisation22 » dans le langage courant, intervient en 1936-1937, tant pour le football que pour le rugby.
Tout le monde est un peu supporter
25Nous le notions d’emblée : le supporter du Midi toulousain est plus difficile à cerner que son homologue nordiste, piqué de ballon rond, pour trois raisons
26En premier lieu et comme on le verra, la définition du supporter est englobante. Le supporter est noyé dans le public du rugby. Il n’en est qu’un quantième. L’enthousiasme et le patriotisme sportif du public sont les deux principales estampilles d’un supporterisme résolument vécu sur le mode du collectif.
27En deuxième lieu, les supporters de rugby ne créent pas d’associations. Les groupes qu’ils composent n’ont donc pas une actualité propre justifiant la publication de communiqués de presse, de reportages sur leurs faits et gestes, sur la forme de leur engagement ou leur mode d’organisation. Cette spécificité n’aide évidemment pas à les cerner.
28En troisième lieu, si la lecture de centaines de brèves et d’articles permet malgré tout d’esquisser leur portrait, les journalistes ne nous éclairent ni sur leurs origines ni sur leur philosophie.
29Sous ces trois perspectives, nous sommes donc plutôt sevrés d’informations. Nul doute, néanmoins, que le supporterisme fait de nombreux émules dans les années 1920. Jean-Pierre Augustin insiste sur le processus « d’identification communautaire » du Sud-Ouest avec les clubs de rugby, sur l’importance précoce de l’identification aux clubs, à grand renfort d’hymnes, d’étendards, de « rites et de festivités ». La « spectacularisation du jeu » correspond alors à une « médiation rituelle » mobilisant de larges communautés censées incarner l’effacement des « divisions » et des « conflits23 ». On peut donc appréhender le supporterisme rugbystique comme un « mouvement social » ou, à tout le moins, un mouvement imprégnant une large partie du corps social et l’invitant à la cohésion, au solidarisme, bien au-delà des seules et ferventes chapelles situées dans le giron de tel ou tel club.
30À la lumière de ces éclaircissements, on comprend mieux la confusion supporter/spectateur et l’absence de clubs de supporters. La « mobilisation24 » autour du rugby, qui passe d’abord par le club, n’y est toutefois pas cantonnée. Elle se coule dans un projet et un processus à la fois d’identification sociale et régionale débordant le seul enjeu sportif.
Un supporter « choral »
31Le supporter de rugby de Toulouse et de ses alentours plus ou moins lointains est donc un personnage que les journalistes noient dans la masse. Ce faisant, il nous échappe souvent, comme le sable entre les doigts. Arrive-t-il qu’on le distingue nettement et délibérément du reste de la foule attirée par le rugby ? Très rarement. La presse opère en effet, de temps à autre, de subtils distinguos. En 1926, L’Express du Midi juge ainsi que les résultats des clubs toulousains satisfont leurs « sympathisants » et leurs « supporters25 ». Cette distinction floue ne nous dessille nullement sur les particularités des uns et des autres. À dire vrai, aucun des textes exploités pour rédiger ces pages – des brèves les plus sèches aux chroniques à long souffle – ne s’attache à dire les caractéristiques du supporter. Dans le meilleur des cas, des différenciations aussi sommaires et insaisissables que celles que nous venons de souligner, sont faites. En 1921, lors d’un match de division d’excellence Quillan vs Montauban, un rédacteur de L’Express du Midi note la présence d’un « important contingent de supporters » parmi le « public », surtout dans les « ailes des tribunes26 ». En 1927, une rencontre amicale entre la réserve du TOEC et le Toulouse-Cheminots-Marengo mobilise une « modeste chambrée » de spectateurs « composée essentiellement de supporters des deux clubs27 ». En 1929, Le Cri de Toulouse présente, côte à côte, le « public », le « bon populo » et les « supporters » du Stade toulousain28. En 1933, à l’occasion de deux matches de championnat régional (Dax vs Agen, Gujan-Mestras vs AS Bordelais), on signale la cohabitation de supporters « des deux camps29 » dans le « public ». On pourrait continuer à l’envi pour aboutir à ce constat : ces énoncés ne permettent pas d’isoler le supporter, au sens strict, du public.
32De là à imaginer que les journalistes évitent de décrire et définir les publics différenciés et différenciables réunis au stade, il n’y a qu’un pas30. Doit-on le franchir et penser qu’ils s’interdisent, en conscience ou non, de le faire ? Mettent-ils en œuvre une stratégie d’évitement pour valoriser avant tout la foule supportrice faisant corps ? Sans pouvoir recourir à leur témoignage, il serait très présomptueux de répondre par la positive. Certaines de leurs procédures n’en suggèrent pas moins qu’ils cèdent parfois à la tentation de neutraliser le supporter. Ainsi arrive-t-il que, décrivant la composition du public, ils mettent en scène les supporters des clubs opposés et – étrange oxymore – des « supporters neutres31 ». Sans attaches avec les équipes labourant la pelouse, ces derniers sont des amateurs de beau jeu, passionnés et connaisseurs. Ils personnifient un supporter par principe, qui fait nombre avec les non neutres pour témoigner du plein engagement du peuple du rugby, de Perpignan à Bordeaux, de Bordeaux à Biarritz et Toulouse en passant par Pau… Sous ce jour, le supporter est avant tout une équation ou une incarnation chorale.
33Ce topique est d’autant plus remarquable qu’il rejaillit de manière significative dans la presse nationale. En 1936, Paris-Soir parle de la masse indifférenciée des « 15 000 supporters toulousains32 » réunis au stade des Ponts-Jumeaux pour un match Bayonne-Pau. Ce match ne concerne pas au premier chef le public toulousain, et s’il finit par sortir de sa réserve pour embrasser la cause paloise, l’essentiel tient surtout au fait que, dominant et/ou transgressant les attaches partisanes, il symbolise la passion solidaire et massive des amateurs du rugby.
34Attardons-nous sur une autre illustration, elle aussi emblématique de cette situation. Le 6 mai 1928, Toulouse accueille la finale du championnat de France. L’Union sportive Quillan et la Section paloise se disputent le titre. Les Palois, ou « bérets », l’emportent sur les « chapeaux33 », par 6 à 4. Pas d’équipe toulousaine en lice. Mais, comme dans l’exemple précédent, le match n’en finit pas moins par être joué à trois, avec les Palois, les Quillanais et les spectateurs toulousains, donnant si l’on veut corps à l’unité du Midi et au rôle central qu’y occupe Toulouse.
35Du côté de la presse béarnaise, on ne met pas en exergue la rivalité entre les équipes et leurs suiveurs venus massivement jusqu’à Toulouse. Le Patriote des Pyrénées félicite « l’essaim des Palois », qui a offert aux spectateurs une « émotionnante partie34 ». Célèbre-t-on particulièrement les supporters ? Oui, mais en les fondant dans une large acception : « public sportif béarnais » et non strictement palois. L’Indépendant des Pyrénées louange aussi « la dernière bataille des Béarnais ». Pour le reste, on y décrit la foule accueillant joueurs et supporters en gare de Pau, à minuit et demi. On y dit la présence des officiels, la belle escorte des partisans jusqu’au centre-ville, les éclats nocturnes de la Marseillaise. Par ailleurs, les Quillanais sont félicités pour avoir rendu la finale mémorable. Dans la presse de l’Aude, pro-Quillan, le ton est comparable : on célèbre un public incarnant une ville, une région, plutôt que les supporters de l’US Quillan et eux seuls. Ainsi vante-t-on une communauté plutôt qu’un club ou une ville.
36Voyons un autre point de vue, désengagé : celui de l’envoyé spécial de L’Éclair (Montpellier). Qu’écrit-il ? Que les « supporters », reconnaissables à leurs « couleurs fièrement arborées », à leurs « jolis chapeaux Thibet » ont discuté « fermement », ont été bruyants, mais « calmes » et « corrects35 ». Et ces « supporters » semblent, en fait, avoir composé tout le public.
37À Toulouse enfin, le récit n’est pas sensiblement différent. Le Midi socialiste vante la qualité d’une « grande partie […] palpitante », avec quelques « coups de poing » certes, mais pas de « hideuse mailloche ». Ses rédacteurs se réjouissent de l’impartialité et de l’attention du public supporter. « C’est à croire, lit-on, qu’il n’y avait dans l’enceinte ni aucun Quillanais ni aucun Palois. Et pourtant, il y avait quelqu’un puisqu’on encaissa plus de 280 000 francs36 ». L’Express du Midi, pour sa part, en dehors d’une longue recension marquée au coin de la neutralité, note que cette finale a été l’expression d’un « rugby triomphant » ayant réuni de « braves pèlerins37 » dans La Mecque de l’ovalie nationale.
38La presse sportive nationale, pour sa part, ne dit rien d’autre. Elle présente la foule des supporters sous le jour le plus favorable, « animée du meilleur esprit sportif38 », « bruyante et électrique », « extrêmement sportive39 », « haletante40 », oui, mais pleine de retenue.
39La presse encense donc moins les vainqueurs et leurs supporters que les 20 000 personnes composant « le » public. Pour ne pas trop fêter Pau ? On peut le penser, surtout si le sentiment des plumes du Midi socialiste – dont la rédaction sportive est très partisane – est du même ordre que celui du Cri de Toulouse. Au fil de quatre longues colonnes, Quassia d’Amara y déploie en effet un panégéryque de Toulouse et de ses clubs. Ces derniers, lance-t-il, auraient remporté le trophée s’ils l’avaient joué. Au jeu des pronostics imaginaires, on vainc toujours ! Pour le reste, il reconnaît l’ardeur des Palois et des Quillanais, car il est beau joueur – et bon prince même, dans la « capitale » du « rugby roi ». Sa recension, comme une ode, honore, finalement et surtout, la ville rose et sa capacité à se muer, le temps de la finale, en cœur ému, jeune et heureux de l’ovalie.
« Dans la matinée, des milliers de voitures la prenaient d’assaut par toutes ses barrières, et la poussière, sur des centaines de kilomètres, couvrait nos routes. Autos de toutes sortes, somptueuses et démocratiques side-cars, camionnettes, camions. Garnis d’occupants jeunes et bien portants. Sur les trottoirs de nos principales artères, les gens se tassaient, attendant le cortège officiel. Les terrasses de nos cafés regorgeaient de sportifs qui se reconnaissaient. Les supporters des deux clubs arboraient leurs couleurs aimées. Ceux qui ont créé le rugby et l’ont développé s’étaient donné rendez-vous. […] Un air vif circulait sous un ciel lumineux et pommelé et rosissait la peau d’une robuste jeunesse. Et le célèbre cadre des Ponts-Jumeaux […] présentait l’aspect des grandes cérémonies. La poussière montait jusqu’aux longues feuilles des platanes. […] Sous le soleil, les mouchoirs et les journaux sportifs offerts à l’entrée, L’Auto, Match et Sporting, protégeaient les nuques41. »
40Le public toulousain avant tout, méridional ensuite, prime et doit, en toutes circonstances, être digne de sa réputation : « Triomphez de Toulouse, écrit le poète catalan Albert Bausil en 1921, et vous aurez l’orgueil, d’avoir été meilleurs que les meilleurs de France42. » Et c’est en son chœur et/ou dans son cœur qu’on trouve les supporters. Là encore, l’essentiel tient dans sa masse chorale, partisane et experte. Peu importe qu’elle soit béarnaise, basque, toulousaine, ou autre. Comme l’écrit en 1927 l’ex-international Adolphe Jaurréguy, c’est l’ensemble du public qui est connaisseur et supporter. Il sait jusqu’à l’adresse, le métier, la taille, l’âge, le poids, l’envergure, la pointure et le caractère de ses équipiers préférés, et il vit le rugby comme une « religion » où tout se ressent « intensément43 ». On retrouve ces traits dans un roman de Louis-Henry Destel publié en 1923, Desroches footballeur ; notamment dans cette scène où le public toulousain ne compose plus qu’un seul corps, inquiet, au moment fatidique d’une transformation déterminante.
« Soudain une chute de silence noya les bruits. Rien, un calme étrange, douloureux. Trente mille regards fixaient un morceau de ciel, le même, un petit carré bleu ; car, dans ce trou de lumière, au-dessus de la barre transversale, entre les deux poteaux, la balle allait passer peut-être entraînant dans sa courbe la suprême victoire. Rien, un silence effrayant, peuplé d’angoisse et de coups sourds dans la poitrine. La balle monta. Des cris jaillirent. La balle passa. Toulouse était champion de France44. »
41De façon plus notable que dans les recensions de football, le supporterisme de rugby est universel. Le public, d’où qu’il soit, d’où qu’il vienne, en est l’expression et le nectar à la fois. Cette dimension rejaillit encore à l’occasion de la finale du championnat de France 1925. Le Stade toulousain, sacré en 1924, n’est pas en lice. Pour autant, le peuple du rugby, de Toulouse et d’ailleurs, endosse de façon quasi missionnaire le statut, aussi curieux que révélateur, de « supporter bénévole », autrement dit un personnage soucieux de contribuer, avant tout, au bien public, et matérialisant l’immense entre-soi rugbystique, solidariste et marqué au coin du méridionalisme.
« La succession du Stade toulousain s’ouvre aujourd’hui sur son propre terrain. Les deux héritiers présomptifs sont de taille. Aussi l’affluence est-elle déjà considérable, de Perpignan, de Carcassonne et autres lieux languedociens d’innombrables supporters bénévoles ont retenu leurs chambres dans les hôtels de notre ville45. »
42À l’heure où Toulouse est la capitale sportive et politique du rugby, à l’heure aussi où le régionalisme imprime fortement sa marque sur l’autonomisme des ligues de rugby et de football (face au centralisme parisien) ; sachant aussi la charge affectée au rugby en termes d’identification et de différentialisme culturels, ces opérations de neutralisation finissent par ne plus du tout déconcerter. Elles illustrent la petite mythologie auto-entretenue par les « adeptes du rugby à XV » de la « grande famille46 » du ballon ovale. Elles renvoient aussi à cette réalité : le caractère plus « homogène » du public de rugby que celui de football47. Elles révèlent enfin une dissemblance frappante et instructive avec la définition plus partisane et clubesque du supporterisme de football.
43Ne force-t-on pas le trait à vouloir mettre en scène un unanimisme rugbystique sans faille ? Un peu… La rivalité des « petites patries » du rugby est vive en effet. La chronique quotidienne des matchs livre maintes illustrations révélant la crispation identitaire autour des clubs, des villes, voire des départements, en soi et face à l’hégémonie – vraie ou supposée selon les périodes – toulousaine48. On trouve même, çà et là, de vibrants appels à la sauvegarde du campanilisme sportif, qui serait la source des « élans les plus généreux » et des « plus sublimes aspirations49 ». Mais, aussi généreux et parfois éruptif soit-il, cet engagement emblématique de la culture des « petites patries » n’entre pas tout à fait en contradiction avec le soutien à la « grande patrie » du Midi et celle, plus grande encore, de la nation (confere le cas du Tournoi des Cinq Nations). Comme dans un jeu de poupées russes, différents types de patriotisme sportifs cohabitent donc. Ceci explique encore une fois pourquoi et comment la rhétorique du nombre l’emporte. Elle est un ressort unanimiste, régionaliste et, au fond, profondément républicain, surtout en des terres souvent radicales ou socialistes. On retrouve là, trait pour trait, le discours de certains footballeurs nordistes à propos du soutien au club, au Nord et enfin à la France et à la République50.
44Au nom de l’intérêt supérieur du rugby et sans faire tout à fait sécession, le supporter incarne donc la belle, combative et solidaire âme méridionale – dans une acception géographique engageant tout le sud. Il est un antidote à la « doctrine anti-méridionaliste51 » qui sévit dans la France septentrionale sous la forme d’une « critique virulente52 » renvoyant à des stéréotypes ou des ethnotypes engageant la personnalité du Méridional (volontiers exubérant, voire excessif, sûrement vantard, ridicule ou fanfaron, hâbleur et inconséquent, fainéant, violent de temps à autre, couard souvent…), parfois même la dureté, voire l’inhospitalité des contrées qu’il habite. Ce supporterisme conquérant et solidaire permet aussi, sans doute, de laver des affronts mensongers, de panser des blessures d’orgueil, comme la fable de la lâcheté méridionale dans la guerre53. À Toulouse, de fait, on se dresse depuis des années contre cette réputation indue. Symptomatiquement, en 1912, après que le Stade toulousain a gagné le championnat de France en battant le club de l’autre capitale, le Racing Club de France, l’adjoint au maire de Toulouse, Paul Feuga, lors de la réception municipale au Capitole, déclare :
« Vous infligez le démenti à cet incorrigible préjugé qui refuse aux populations du Midi la hardiesse et l’énergie nécessaire en présence de la difficulté et de l’effort. Il faudra convenir, grâce à vous, qu’on nous a peut-être méconnus, que nous sommes autre chose que des conteurs de fabliaux et des mandolinistes. Notre passé le prouve amplement, mais il n’est pas indifférent qu’aux preuves trop oubliées on ajoute une preuve actuelle54… »
Sous le signe des clubs et du « bénévolat »
45Au-delà de ces considérations mettant en balance identité méridionale et identité nationale, le supporter n’en est pas moins l’homme d’un club et, avant tout, un abonné de ce club, c’est-à-dire un membre de plein droit ayant accès au stade durant toute la saison et bénéficiant de facilités pour les déplacements. La carte d’abonné est le Sésame du supporter.
« Nous avisons les supporters en possession de leur carte donnant accès aux cars partant pour Saint-Girons, que le départ aura lieu devant le siège à partir de 11 h 45 très précises. Étant donné la longueur du trajet, une grande exactitude leur est demandée55. »
« Cent quarante mille francs de recettes, dimanche dernier, au match Montferrand-Perpignan, sans compter les huit mille supporters des deux clubs qui entrèrent “gratis pro Déo” sur présentation de leur carte56 ! »
46À côté du supporter permanent, il y a le « membre honoraire ». Celui-ci achète son droit au supporterisme au coup par coup. Les clubs encouragent effectivement leurs abonnés à vendre des carnets de tickets. Munis de leur précieux coupon, les honoraires se glissent, le temps d’un match, parmi les partisans les plus assidus. Ils peuvent participer aux animations du club, bénéficier de tarifs réduits sur les déplacements, etc. Ce sont, en quelque sorte, des supporters intermittents.
47Qu’il soit abonné ou honoraire, le supporter est soumis à la gouvernance du club. Il ne se réunit pas en sociabilités autonomes. Les déplacements sont ainsi systématiquement coordonnés par les clubs. Avec l’accélération de la mention des supporters dans les années 1930, la chose devient saisissante. En janvier 1936, l’Avenir Saint-Cyprien toulousain part à Beaumont pour un match junior. Il en coûte 5 francs pour grimper dans les cars affrétés par le club57. Trois mois plus tard, l’Union sportive cugnalaise convoque ses supporters au café Vincent, à Cugnaux, pour préparer un périple réservé aux abonnés58. En 1938, les supporters de Moissac doivent se rapprocher du café Massip – siège de l’Avenir moissagais – pour payer leur prochain voyage en car vers Beaumont59. De telles illustrations pullulent, à l’image encore de cette invitation adressée aux supporters du Blagnac Sporting Club (diligemment reproduite par Le Midi socialiste, solidaire d’un club affilié à la Fédération sportive et gymnique du travail) à se retrouver à la gare, le dimanche, en suivant les instructions du club et étant muni de sa carte d’adhérent permanent ou de son billet de membre honoraire60.
48Les clubs sollicitent aussi les spectateurs pour les soutenir, pour tenir une buvette, vérifier les tickets à l’entrée de stade, etc. Toute aide mérite compensation et, du coup, le titre de supporter. Ainsi le Racing Club toulousain appelle-t-il les bonnes volontés pour tenir ses buvettes en échange de la gratuité du déplacement jusqu’au stade61. Au soir des années 1930, à l’imitation de la stratégie mise en œuvre par le Club des supporters du TFC à partir de 1937 (on y viendra plus loin), les clubs toulousains demandent aussi à leurs abonnés-supporters de vendre des carnets à souche à la population, pour qu’elle puisse participer à des tirages au sort permettant de gagner différents lots : tickets d’entrée au stade, gratuité pour un déplacement (parfois jusqu’à l’hébergement lorsque le voyage est long). Habile opération de propagande pour tenter de fidéliser un plus large public et élargir le cercle des initiés, des supporters – que l’on retrouve hors de Toulouse, comme à Revel à l’occasion du 1er de l’an 193662. Dans le même ordre d’idée, les clubs ordonnancent les rendez-vous périsportifs (banquets, fêtes, loteries) ouverts aux supporters et, selon les circonstances, aux honoraires.
49Dans cette organisation, le bénévolat joue donc un rôle clé, sous l’étroite férule des clubs auxquels on se soumet, semble-t-il, bien volontiers. Témoins les souvenirs de Paul Voivenel. Né en 1880 à Séméac (Haute-Pyrénées), le futur neuropsychiatre, journaliste, écrivain et essayiste à ses heures, connaît la diffusion du rugby avant la Grande Guerre. Passionné au point de publier de nombreuses chroniques, dans Le Midi socialiste notamment, il se rappelle combien le club est un point de ralliement capital, une institution pour laquelle les joueurs et leurs compagnons de route se dévouent.
« Le club ne représentait alors qu’une personne morale à laquelle on se dévouait. Maillots délavés et reprisés, local minable, comme vous fûtes aimés par vos premiers chevaliers ! Le club fut cher parce qu’il personnifia le besoin d’idéal qui embrase l’âme des jeunes gens. Il leur fut cher parce qu’il exigeait tout d’eux […], le besoin d’altruisme et de dévouement63. »
50Ce dévouement au club renvoie trait pour trait à l’analyse de Jean-Pierre Augustin sur « l’identité communautaire » rugbystique. L’équipe de rugby est une « expression elliptique de la communauté en action où le groupe n’existe que par les manifestations extérieures montrant à ses membres qu’ils sont à l’unisson en partageant les mêmes émotions et en constituant une unité collective ». Les « modes organisationnels » et le partage des lieux de visibilité font la cohésion du groupe. Leur identité est déterminée par le primat du système « d’interdépendance » fondé sur des relations « en tous sens » entre joueurs, pratiquants, dirigeants de club, supporters, public et, au final, la société dont ils sont les ambassadeurs64.
Ballon rond : deux exceptions confirmant la règle
51La règle étant celle d’un supporterisme dominé par les clubs au nom de leurs intérêts et de ceux, supérieurs et fédérateurs, de l’identité méridionale, aucun club de supporter de rugby à XV ne semble avoir été créé en Haute-Garonne et dans le Midi.
52Dans un très grand quart sud-ouest, seule La Rochelle voit naître un club de supporters, en 1937, mais autour du rugby à XIII. Mais, à cette époque, le XIII et le XV entretiennent des relations si conflictuelles qu’il n’est pas pensable de voir dans ce club un cas exemplaire des modes de mobilisation autour du rugby, ne serait-ce que parce que le XIII a pris le virage du professionnalisme en 1934 tandis que le XV se voit comme un conservatoire de l’amateurisme – quelles que soient les entailles faites au contrat de la morale amateure.
53Pour le reste, entre Gironde, Cévennes, Languedoc et Pyrénées, on ne connaît que quelques clubs de supporters de football. De Bordeaux à Nîmes en passant par Toulouse, on en compte une douzaine : Allez Bordeaux (1938), le Club des supporters de l’AS des Charentes à Périgueux (1937), deux cercles haut-garonnais à Toulouse et Cazères-sur-Garonne (1937, 1938) ; plus à l’est, deux poches plus fournies, l’une héraultaise avec les clubs de Sète (1920), Bédarieux et Béziers (1934) et à nouveau de Sète (1938), l’autre gardoise, avec Grande-Combes (1929), Nîmes (1932), Alès, Aigues-Mortes, Bagnols-sur-Cèze (1933) et Molières-sur-Cèze (1934). En Haute-Garonne, à l’épicentre rugbystique, deux clubs seulement voient donc le jour.
Allez Toulouse !
54Le premier, Allez Toulouse !, est constitué autour du Toulouse Football Club (TFC) à la fin de l’été 193765. Cette date n’est pas anodine. D’une part, elle s’inscrit dans la séquence 1936-1938, très féconde en matière de création de clubs de supporters de football à l’échelle nationale. D’autre part, au regard du contexte toulousain, elle correspond au début de la première saison professionnelle du TFC. La conjoncture est donc propice et, au jour de la fondation, au café Laguerre, sous les arcades de la place du Capitole, plus de 100 membres achètent une carte et reçoivent leur « insigne66 ».
55Dans une ville dont, aujourd’hui comme hier, les ressortissants « se sentent bien plus représentés67 » par le Stade toulousain que par le TFC, l’entreprise semble malgré tout connaître un succès rapide. En octobre, le TFC est déjà escorté par des dizaines de supporters qui, pour la somme peu modique de 35 francs, vont le soutenir à Bordeaux. Ce type de déplacement existait avant à la création du club de supporters : à la fin des années 1920, les amateurs se réunissaient déjà au siège du club, le café Galy, pour partir suivre des matches à l’extérieur, sous l’égide du club, comme en rugby. En octobre encore, les supporters bénéficient d’un privilège : grâce aux négociations menées par leurs dirigeants avec le TOEC, ils peuvent assister gracieusement aux matches d’une des deux équipes phares de Toulouse, le premier étant une rencontre contre Montpellier.
56Le club mène une active propagande auprès du TFC et des Toulousains. Les relations avec les joueurs sont, en effet, marquées par des cascades de cadeaux : on leur offre des maillots frappés aux couleurs du club, des pulls aux armes de Toulouse, des jerseys de sport, etc. Quant aux Toulousains, avant chaque déplacement, les adhérents d’Allez Toulouse ! arpentent la ville pour tenter de leur vendre des carnets de tickets de « membres d’honneur », dont les souches servent à tirer au sort les bénéficiaires d’un match gratuit, à Toulouse ou à l’extérieur, tous frais compris. Relayée par L’Express du Midi68, cette stratégie rodée, héritière d’usages déjà expérimentés par le TFC et les clubs de rugby, aboutit à de rapides bénéfices. Dès le mois de mars 1938, l’adhérent no 394 gagne un voyage à Mulhouse69.
57En mars 1938, après six mois d’existence, Allez Toulouse ! semble donc avoir déjà fédéré 400 adhérents. Par ailleurs, les résultats des loteries qui leur sont réservées laissent penser que les membres d’honneur sont a minima 1 600. À cette date, Toulouse comprend 213 000 habitants70. Sans être massive, l’opération de conquête du club de supporters a pris bon vent, avec 2 000 personnes environ gravitant autour de lui et du TFC. L’Express du Midi se met alors à parler de la « caravane toulousaine71 » vue ici et là, en France et dans la région, comme à Sète, début 1938, où 8 200 Toulousains sont censés s’être expatriés pour encourager les leurs face au Nîmes olympique. Cette estimation paraît disproportionnée mais, à l’image du rugby, sans doute renvoie-t-elle à la confusion de différents types de fans : les encartés stricto sensu, les « membres d’honneur » et le chœur des tifosi d’un jour. On le pense d’autant plus que ce chiffre, publié par Le Petit Méridional, est corroboré par d’autres sources soulignant, elles aussi, la présence animée d’une foule toulousaine72.
Sur les supporters cazériens
58Le second club n’a pas la même envergure et nous ne disposons que de maigres informations à son propos. Il voit a priori le jour en janvier 1938, à Cazères-sur-Garonne, commune de 2 600 âmes73 située à une soixantaine de kilomètres au sud de Toulouse74. Sa raison d’être : soutenir l’Union sportive de Cazères (USC), un club fondé en 1903.
59Comme pour Allez Toulouse !, sa fondation coïncide avec le boom des créations de clubs de supporters en France et avec la visibilité accrue du supporter dans la presse. Si ces deux ressorts ont pu jouer dans la création de ce groupe, sans doute le doit-elle, principalement, à la bonne fortune sportive de l’USC. Ce n’est pas un club anonyme de la Ligue du Midi. Ses joueurs remportent en effet à six reprises le championnat de division d’honneur régionale : 1919, 1929-1930, 1933, 1936-1937 et 1939. Bien avant 1938, la presse note la valeur des « bleus et noirs » et les émotions qu’ils font vivre à leurs suiveurs. Autre illustration : en février 1929, une victoire arrachée sur le fil face à Revel vaut aux « supporters d’avoir eu chaud », « d’avoir senti passé le vent de la défaite75 ». En encore : en décembre 1932, après une longue série de victoires, les Cazériens rejoignent les Bouches-du-Rhône pour un match amical, obtenant un nul face au Stade marseillais au terme d’une « brillante partie qui restera longtemps gravée dans la mémoire des supporters76 ».
60Faute d’archives, l’activité cazérienne nous échappe entièrement. On sait seulement que les supporters ont élu un débit de boisson, le café des Sports, pour quartier général. En cela ils ne déparent pas de la plupart de leurs correligionnaires, du Sud au Nord de l’Hexagone. Et, pour finir, la presse, sans être très explicite, laisse penser, que le chef de file de cette amicale serait le libraire de Cazères.
Des cercles isolés
61Ces deux clubs de supporters haut-garonnais sont isolés. Par comparaison, le Languedoc est bien mieux pourvu et dynamique. En témoigne le nombre d’amicales supporteristes qu’on y trouve. En témoigne aussi et par exemple, en 1938, la relance d’un club de supporters à Sète, signe, déjà, d’une tradition supporteriste. Un premier club, créé en 1920 autour des Dauphins de Sète a manifestement fait long feu. En 1938, un nouveau club fédérant plusieurs petites chapelles ayant toutes un café pour lieu de réunion voit donc le jour77.
62Face à ce dynamisme, les deux exceptions footballistiques de Haute-Garonne mettent d’autant plus en relief la forme spécifique du supporterisme rugbystique. Elles ne permettent cependant pas de comprendre l’absence de clubs de supporters dédiés au rugby. Les clubs sont-ils à ce point récalcitrants qu’ils développent des stratégies de neutralisation pour ne pas avoir à gérer des supporters autonomes, au besoin imprévisibles ? Les supporters ne conçoivent-ils pas l’idée de se fédérer, d’être autonomes vis-à-vis des clubs ? On ne sait pas répondre à ces questions, surtout sans archives écrites et orales.
Devoirs de supporter
63Le supporter de rugby, au sens large, a donc, avant tout, un rôle d’ambassadeur incarnant la communauté et l’esprit méridional. Et pour le reste ? Une charte promouvant le fair-play, définissant la nature des rapports avec les clubs, gouverne-t-elle son comportement, ses actions ? A priori non. En dehors de l’affection qu’il doit à son équipe, le supporter n’a que deux grands devoirs : faire nombre et se déplacer.
Le supporter doit faire « foule »
64L’une des principales missions du supporter est de faire nombre. On renoue par là avec la dialectique faisant du public, par effet choral, l’émanation de l’identité régionale et, en filigrane, des petites patries sportives placées sous ses bons auspices. Suivant ce qui ressemble à s’y méprendre à un principe, la presse dit toujours des supporters qu’ils sont nombreux. Elle suggère aussi que le public qu’ils composent sait plus ou moins faire abstraction des rivalités qui le traversent pour se fondre dans le grand chaudron toulousain – autrement dit dans le grand solidarisme sportif tout en panache et en panachage. Ici, on se gargarise du fait que « d’innombrables supporters biterrois78 » ont pacifiquement envahi les rues de Toulouse. Là, on souligne que des supporters tarnais s’y sont retrouvés « en grand nombre79 ». Ici encore, une « foule compacte de supporters80 » fait impression lors d’un match de championnat régional opposant le TOEC et Montauban. Cette procédure n’est jamais tant à l’œuvre que lorsque Toulouse reçoit Paris. En juin 1927, le Stade toulousain rencontre le Stade français.
« Quel spectacle impressionnant que celui de l’immense foule fiévreuse se pressant vers le ground. Dès 13 heures elle était innombrable aux abords des Ponts-Jumeaux, et chaque heure la voyait grossir comme un fleuve où déferlait des boulevards un flot débordant, sans trêve, renouvelé, dans lequel on distingue nettement les supporters parisiens arrivés en nombre imposant avec leurs cravates rouge et bleu aux couleurs de leur favori81. »
65 Immense foule, innombrable, grossissante, déferlante, renouvelée, imposante… Cette insistance recouvre une réalité. Jugeons-en en nous tournant vers la presse nationale. En 1925, à la veille d’un choc Stade toulousain vs Racing Club de Paris, l’envoyé spécial de L’Intransigeant campe les « innombrables » supporters toulousains taraudés par l’angoisse de la défaite et déjà électrisés par « le frisson de la mâle mort82 ».
66La logique ne change guère lorsque Toulouse n’est pas de la partie. La presse réduit alors l’ensemble du public à une légion de supporters neutralisés83, comme ce jour de 1929 lors duquel des supporters « nombreux84 » assistent à une rencontre Pau vs Clermont-Ferrand.
67La présence et la force des supporters (plutôt que du supporter) se matérialisent donc avant tout dans l’idée d’un solide agrégat humain, jamais plus impressionnant – « record » – que lorsqu’il s’empare littéralement de Toulouse juste avant un match, comme en cette veille d’une finale de championnat de France entre Biarritz et Bayonne.
« Hier soir samedi, les belligérants sont arrivés à Toulouse en même temps par le train. Une nuée de supporters les accompagnait venus les uns avec le train, les autres par la route. L’équipe bayonnaise est descendue au Régina ; l’équipe biarrote au Grand Hôtel. Les supporters ont animé au cours de la nuit les grands cafés et le reste. Le record de foule semble devoir être battu cet après-midi85. »
68Le récit médiatique file toujours le même scénario : supporters débarquant à Toulouse, aussitôt ingérés par la ville, sans heurts ; évocation de la foule qu’ils composent, preuve de la valeur de l’événement et du magnétisme de la capitale du rugby ; fierté non feinte d’appartenir à ce saint des saints. Illustration dans cet instantané béat publié au lendemain de la petite victoire (3-0) de Biarritz sur Perpignan à l’issue de la finale nationale 1935 :
« Deux trains spéciaux et des caravanes d’autocars aux fanions “sang et or” amènent de Perpignan cinq mille supporters. Biarrots, également en grand nombre, et enrubannés de “rouge et blanc”, qui prennent contact avec le pavé toulousain. Les bureaux de location sont assaillis et dépouillés de toutes les cartes en un tournemain. De toutes les directions, de tous les coins du pays méridional – et même de Paris – les vagues humaines déferlent sans répit, sur la Ville rose. Les cafés, les restaurants regorgent de clients. Malgré la crise, le commerce toulousain ne chôme pas aujourd’hui86. »
69Des grandes aux petites affiches, le cortège des supporters est ainsi toujours plus ou moins « imposant87 », comme ce soir d’octobre 1926 où le derby toulousain Gallia-Sporting Marengo attire « la foule des supporters88 ». La chose n’est pas réservée à Toulouse. En 1924, Béziers et le Stade toulousain se disputent le titre de champion de France à Carcassonne. La presse nationale, à l’unisson de la presse locale, enveloppe dans un seul geste tous les supporters faisant « foule ».
« Carcassonne dès le matin présente une animation inaccoutumée. Les cafés regorgent de monde et on retrouve là tous les dirigeants et toutes les gloires du rugby qui habitent la région. Les trains spéciaux et les convois automobiles amènent les supporters de Toulouse et de Béziers, parés des insignes aux couleurs de leurs favoris. À midi, le stade ouvre ses portes, et bientôt tribunes et gradins sont envahis par une foule turbulente, vibrante, passionnée, dont la rumeur incessante tranche singulièrement avec la sévérité des remparts de la vieille cité qui ferment l’horizon89. »
70En définitive, l’évocation des vagues de supporters, à quelque endroit qu’elles déferlent, relève de la monomanie. Doit-on l’assimiler à un irrépressible désir de consacrer la grandeur d’un rugby passé en une vingtaine d’années « d’un type de sociabilité aristocratique à un type de sociabilité communautaire90 » ? Sans doute. Doit-on y voir le signe du militantisme pro-rugby de la presse ? Assurément. Nous y reviendrons d’ailleurs plus loin. Mais considérons aussi que tout ceci renvoie à une réalité : « le public de province se mobilise plus que le public parisien » et, à l’image des légions supportrices bordelaises, sans cesse grossissantes de la Belle Époque aux années 1930, « le rugby devient le sport capable de rassembler les foules dès lors qu’il s’agit de défendre l’ethos local91 ».
Le supporter voyage – le Toulousain surtout…
71Il revient donc aux supporters d’être de fidèles accompagnateurs. Cette culture de la migration sportive date de l’avant-guerre, au point que, comme nous le notions plus haut, elle ne disparaît pas au cours de la Grande Guerre92. Certes, le supporter de rugby ne fait pas systématiquement nombre à l’extérieur. Il arrive même que l’exercice du supporterisme tienne du sacerdoce solitaire. En 1929, « Monsieur Lombard », irréductible supporter, rejoint Toulon tout seul ! On l’y a vu « gesticulant et superbe », et il rentre à Toulouse « aphone » tant il a hurlé contre la brutalité des Varois (elle a valu aux Toulousains « côtes enfoncées » et « nez cassés ») ; « aphone », mais acclamé par 300 supporters qui ont fait le pied de grue pour l’accueillir sur le quai de la gare de Toulouse93.
72Néanmoins, les supporters – toulousains surtout – tiennent, semble-t-il, à remplir pleinement leur rôle d’ambassadeurs. La presse biarrote signale souvent la présence remarquée et remarquable des Toulousains sur ses terres. En 1923, Biarritz – à 300 kilomètres de Toulouse – est plus ou moins colonisée par les déambulations de supporters aussi sûrs de l’issue du match que les « supporters biarrots groupés dans les cafés94 ». Même scénario en 1925 : La Gazette de Bayonne aime à dire que les joueurs biarrots, avec « leur adresse remarquable, leur spontanéité et leurs contre-attaques » ont « maintes fois passé le frisson » au « nombreux supporters toulousains95 » venus à Biarritz. Même tonalité en Languedoc. En 1924, les Toulousains « accourent en masse96 » à Béziers pour voir le TOEC vaincre les Biterrois. En 1929, on les retrouve dans le Var, à près de 500 kilomètres, levés face à Toulon, « supputant », avec la même « ardeur » que les partisans varois, « la victoire des leurs97 ». En 1935, c’est à Agen, cette fois, que la « nombreuse colonie de supporters98 » toulousains se déplace.
Critique du rugby et du supporter : un débat à fleuret très moucheté
73Le supporter de rugby serait donc d’abord un ambassadeur de l’identité régionale, avec ses déclinaisons béarnaises, aquitaine, basque, catalane… et, bien sûr, toulousaine. Il se plaît en grand nombre et se plie au rituel du voyage en train, en bus, pour suivre les siens. La lecture de la presse régionale permet-elle d’aller plus loin et de mieux le définir ? Permet-elle de le rapprocher de ses cousins footballeurs ? Par ailleurs, Le Cri de Toulouse, Le Midi socialiste et L’Express du Midi regrettent-ils la réputation négative du rugby et de ses supporters ?
« Rugby de muerte » vs rugby citoyen ?
74Commençons par la troisième question en rappelant l’origine de cette mauvaise réputation. Au début des années 1920, le rugby gagne de nombreux adeptes, au point que, entre 1919 et 1923, le nombre de clubs passe de 241 à près de 900. Leurs équipiers sont issus des milieux ruraux et des petites villes lors que la greffe initiale de l’ovalie avait été l’affaire des bourgeoisies urbaines. L’entrée en scène de ces milieux plus frustes et moins privilégiés qu’à la Belle Époque pèse sur les codes et les usages du rugby, en particulier sur la montée en puissance « d’intenses rivalités99 » entre villages. Trahissant une culture où le fair-play était, originellement, une valeur cardinale, le rugby se signale de plus en plus souvent par les désordres qu’il entraîne sur le terrain, dans les tribunes et au-delà. Rixes entre joueurs, supporters se rossant entre eux, arbitres houspillés : ces désordres deviennent familiers. Le rugby est « victime de son succès100 », de sa popularisation et d’enjeux d’argent plus ou moins masqués (en dépit de l’amateurisme proclamé) qui alourdissent les enjeux sportifs et partisans.
75Ce climat relève d’abord et emblématiquement de la sélection nationale. En 1922, les Tricolores font sensation en rapportant un score nul de Twickenham (11-11). Les Anglais sont alors et surtout stupéfiés par la brutalité dont les Français ont fait preuve dans les rucks. En 1924, lors des Jeux olympiques de Paris, le match France vs États-Unis vire au pugilat. Les Français laissent exploser leur vexation après que, déjouant les pronostics, leurs adversaires américains se sont montrés plus compétitifs que prévu. L’incident marque les esprits et le rugby français est exclu de la famille olympique. Trois ans plus tard, l’arbitre écossais d’un match France-Irlande est pris à partie par la foule de Colombes. Il ne doit son salut qu’à l’intervention des forces de l’ordre. En 1930 enfin, à l’issue de France-Galles, la presse anglaise juge qu’un tel degré de brutalité gratuite n’a jamais été vu dans les annales rugbystiques. La sanction suit : en 1931, la France est mise en congé du tournoi des Cinq Nations, ce jusqu’en 1939.
76Au plan national, à tous les niveaux de championnats, de semblables incidents justifient parfois la mise en place de solides gardes policières sur les stades et leurs abords101. Le démographe Alfred Sauvy (1898-1990), ex-demi d’ouverture et amateur éclairé, a décrit le climat justifiant ces dispositifs : le monde du ballon ovale est alors travaillé par l’exaltation de la « race », par un puissant désir de victoire et un chauvinisme aboutissant, de temps à autre, aux comportements les plus sauvages102. L’obsession de la victoire légitime des logiques « d’intimidation » diligentées par des dirigeants de club, encouragées par les « cris forcenés de la foule partisane ». Bref, une « guerre rugbystique » s’empare du Sud-Ouest. De nombreux observateurs déplorent alors les « excès », les « arbitres conspués », les « équipes lapidées », les « bagarres et même des émeutes dans le public103 ». Un summum est atteint lorsque deux joueurs meurent à cause de la violence du jeu : le Quillanais Gaston Rivière en 1927 (son décès inspire à Paul Voivenel l’expression rugby de muerte, aussitôt banalisée), l’Agenais Michel Pradié en 1930.
77De quelque façon qu’on nomme le levain de cette situation – campanilisme exacerbé, fanatisme sportif –, elle entache fortement l’image du rugby. Souvent critiqué par la presse nationale, par L’Auto en particulier, il s’enfonce dans une crise cadencée par de vives dissensions entre les clubs, entre les clubs et la fédération à laquelle on reproche d’être mauvaise gestionnaire, de négliger les clubs méridionaux, de mal répartir les recettes, de bloquer injustement le système des transferts, de ne pas lutter efficacement contre les enjeux d’argent (amateurisme marron, dessous-de-table). En décembre 1930, alors que le nombre de clubs s’effrite (de près de 900 à moins de 800 en 1929), douze d’entre eux, excédés, se réunissent autour du TOEC pour faire sécession et fonder l’Union française de rugby amateur. Ils réintégreront la FFR en 1932. Aussi courte soit-elle, cette scission détériore un peu plus l’image du rugby à XV, lequel a aussi à souffrir de la rivalité et, bientôt, du schisme des treizistes. Ces derniers, soucieux de rendre le jeu plus spectaculaire et de s’arracher au pouvoir des quinzistes, créent en effet la Ligue française de rugby à XIII en 1934.
78Nous mesurons aujourd’hui comme ce « rugby déchiré104 » est tributaire de l’histoire : « la violence, liée aux grands rassemblements collectifs dans lesquels entrent en jeu la dimension compétitive et le spectacle, semble être une donnée récurrente, quelles que soient ses formes : chahut, incivilités, violences symboliques, verbales, envahissements de terrains, rixes, émeutes, homicides, etc.105 ». Plongeant loin ses racines dans « les jeux de rue populaires », le rugby porte en héritage « l’intervention spontanée », souvent orageuse et parfois brutale du public106. Du coup, « dans le registre des sports collectifs d’affrontements107 », il est le sport portant « le plus fort degré d’investissement de la violence légitime ». Ici néanmoins, cette légitimité est trahie puisque le degré de violence réglementée, contrôlée du rugby, qui est une part de son sel, de son âme, enfreint la norme.
79Qu’en dit la presse toulousaine ? En dépit de cette réputation aussi noire que bien établie, elle ne tarit pas d’éloges sur l’attitude des joueurs et du public. À force de ne pas trouver en ses pages la mention des débordements évoqués à l’instant, on finit par considérer qu’elle s’évertue à allumer des contre-feux pour stopper la progression de la mauvaise réputation entretenue par les brûlots anti-rugby publiés, de loin en loin, par la presse parisienne. Si tant est qu’on accrédite cette hypothèse, alors nous revenons à l’idée que la question de la réputation rugbystique s’inscrit dans le cadre plus large de celle du rétablissement de l’honneur régional. Ne jamais souligner la mauvaise tenue des supporters reviendrait, dans le souvenir par exemple des révoltes de 1907, à rappeler que si la région est parfois combative et toujours attachée à son identité, à ses particularismes, elle s’inscrit pacifiquement dans la nation et la République, comme la foule paisible des supporters suivant ici et là le spectacle d’un rugby forcément bon enfant.
80Certes dans la région toulousaine notamment, les débordements balle au pied, à la main, s’estompent avec les années 1930. Mais cela suffit-il à expliquer la posture de la presse toulousaine ? Cela nous semble improbable, car on la devine très partisane et volontiers subjective. Ses rédacteurs portent manifestement des œillères et produisent un discours en décalage avec une réalité qui, si elle n’est pas toute pétrie de brutalité, en est mal protégée. Aussi, à de très rares exceptions près, ils soulignent méthodiquement la bonne conduite des supporters du cru, plus largement du Midi, et la bonne ambiance régnant dans les stades.
« La grande partie favorable aux représentants du Languedoc, se tint fort bien. Les supporters de l’USP arboraient des rubans, des flots, des rosettes, des cravates aux fameuses couleurs sang et or : les Tarbais se contentaient d’une fine branche de muguet à la boutonnière108. »
81Parle-t-on de violences ? À peine. D’envahissements de terrain ? Rarement. D’agressions d’arbitres ? Guère plus. Au mieux souligne-t-on que les supporters sont « bruyants109 », « ardents110 », que leur « souffle puissant111 » peut impressionner. Nonobstant, même les « supporters radicaux112 » sont plutôt respectueux du « peuple des supporters enthousiastes113 », que l’on décrit complaisamment par le brassage des couleurs de clubs, pour donner vie à un tableau joliment bariolé plutôt qu’à une toile zébrée de couleurs tranchées, rivales114.
82Bien entendu, le supporter est souvent saisi de « frisson115 », surtout quand sa « fébrilité [est] au paroxysme116 ». Souffre-t-il d’abattement, d’incompréhension si son équipe déjoue, perd ? Bien sûr, d’autant qu’il se soucie grandement de la qualité du jeu – il est « chaque jour plus difficile et plus exigeant117 », comme les Toulousains – et qu’il ne cèle pas ses émotions. Cependant, même « découragé118 », il n’est pas a priori agressif, il garde son sang-froid et reste tel qu’en lui-même : débonnaire, énergique, convaincu, patriote, sympathique, fidèle, dévoué119, parfois tonitruant et agité, bien sûr, mais se coulant toujours dans le grand vivier du bon public « familial120 » méridional.
Une presse partisane
83Ce portrait tout en amabilité s’explique par la position ambiguë de la presse. Le Midi socialiste, Le Cri de Toulouse et L’Express du Midi, auxquels ces pages doivent tant, sont en effet de fidèles compères du rugby toulousain et méridional. Rémy Pech et Jack Thomas ont déjà souligné qu’en la matière ils cèdent couramment à un supporterisme univoque et lyrique121. Ainsi, le militantisme rugbystique du Midi socialiste, placé sous le signe du régionalisme, est très notable122.
84Ce dernier ne s’exprime cependant pas qu’au prétexte du rugby, à l’image de l’assistance apportée par L’Express du Midi aux supporters du TFC. Publications répétées d’annonces et appels à la mobilisation y sont lot commun. Parfois, ce soutien vire à la propagande pure et simple, à l’image, en 1937, de ce communiqué des supporters d’Allez Toulouse !, purement et simplement endossé par la rédaction.
« Professionnels, certes, mais ouvriers, vous avez accompli votre tâche sans faiblir, afin de vous rattacher encore davantage les sympathies de cette immense foule si vibrante qui avait mis toute sa confiance en vous. À ce jour, vous avez réussi, continuez ! L’avenir vous appartient comme il appartient à la balle ronde que nous avons appris à aimer123. »
85Ce militantisme médiatique est plus sensible pour le rugby, particulièrement dans Le Cri de Toulouse. Du reste, son rédacteur spécialisé, Quassia d’Amara, avoue sans ambages être un idolâtre. Personne, selon lui, ne peut résister aux sirènes du rugby. Pour « convaincre les incrédules », il suffit, dit-il, de les immerger dans l’atmosphère d’un match, alors ils s’imprégneront de ces moments uniques où les « supporters [sont] tenus par une inquiétude qui retient leur exubérance124 ». Quant au reste, c’est avant tout un zélateur du Stade toulousain, son club de cœur, défendu sans relâche au nom du devoir de fraternité toulousaine125.
86 Le Midi socialiste et L’Express du Midi ne sont pas si ouvertement affidés. Néanmoins, ils ne dérogent jamais à cette sorte de règle : ne pas gloser sur les vicissitudes du rugby au-delà du raisonnable, pour éviter de souiller sa réputation. Ils ont toute confiance dans les équipes locales et dans leurs supporters, sûrs que leurs « couleurs seront bien défendues126 ». Ils relaient les clubs et leur propagande vis-à-vis des supporters. Ainsi, dans L’Express du Midi, outre que les communiqués abondent, ils bénéficient souvent d’un régime de faveur : en les métamorphosant en brèves, la rédaction donne le sentiment qu’elle les assume tout à fait.
« Le TOEC ne saurait assez prier ses fidèles supporters de venir nombreux encourager leur club. Voici les heures des trains : départ de Toulouse dimanche 7 h. 55. Arrivée Albi, 10 h 20. Départ 18 heures. Arrivée Toulouse, 21 heures. Au Parc des sports : TOEC contre Albi127. »
87Sous ce jour, on comprend mieux que la couverture du rugby soit si peu marquée par le roman des dérives décrites plus haut. La veine critique est cantonnée aux revues plus confidentielles, par exemple La Nouvelle Revue du Midi. En 1924, celle-ci s’émeut d’un « nouveau phénomène, le « supporter », un homme endurant « le vent, la pluie et des températures glaciales pour voir son équipe », un homme capable de « subits changements d’humeur » lui faisant perdre parfois « son sens critique », jusqu’à « attaquer les supporters des équipes adverses128 ».
88En somme, selon le mot de Valérie Bonnet – envisageant une période plus récente –, la ligne de la presse toulousaine montre combien, « en tant qu’amateur de rugby », le journaliste « est tout autant la source que le produit de l’idéologie territoriale129 ». On sait par ailleurs que, dans le domaine rugbystique, bien au-delà des terres élues de l’ovalie, comme à Lyon, « l’exacerbation du sentiment régionaliste, véhiculée à travers la presse locale130 », justifie l’absence de critique des acteurs de l’héroïsme local (les joueurs) et de leurs admirateurs. Ce faisant, la presse devient le porte-étendard de l’identité locale. À Toulouse, ce biais aboutit à une hypertrophie partisane : la presse informe autant qu’elle milite ; et cela lui est parfois reproché, à l’image de cette charge d’un éditorialiste basque jugeant que les plumes toulousaines ont l’art de trahir la réalité en amoindrissant, toujours, la dureté des équipes de rugby, toulousaines au premier chef131.
89Pour sortir du seul champ médiatique et éclairer les réflexes qu’on y décèle, évoquons la sortie, en 1928, du film La Grande Passion. Tourné en partie à Toulouse, avec les joueurs du Stade toulousain et Adolphe Jaurréguy en vedette, c’est le premier long-métrage muet prenant pour décor l’univers du rugby. Son réalisateur, André Hugon, y adapte une nouvelle de Louis Gratias et Octave Léry. Le premier est un journaliste et écrivain lotois. Le second, vétérinaire et directeur des abattoirs de Toulouse, est un ex-deuxième ligne du Stade toulousain, devenu président du comité des Pyrénées de la FFR, puis président de cette fédération (1920-1928). La Grande Passion narre les aventures d’un rugbyman pyrénéen, Jean d’Espoey, pris entre deux amours (Ariett et Sonia) et une passion si dévorante et supérieure pour le rugby qu’il réussit à hisser son équipe au firmament du championnat de France. Comme l’a souligné Claudette Peyrusse, en dénaturant quelque peu le récit de Louis Gratias et Octave Léry, le film privilégie l’intrigue amoureuse et l’aventure mondaine sur le rugby. Il en reste malgré tout une impression : la « célébration » dont le rugby est l’objet, un sport remarquable par « son énergie fédératrice et unanimiste », faisant office « d’emblème d’une décentralisation triomphale132 » organisée à partir de Toulouse.
La mort de Pradié ou le syndrome de l’autruche
90Pour ne pas écorner l’image de Toulouse et du Grand Midi, les journalistes posent donc un voile pudique sur la crise du rugby. Ce réflexe est particulièrement sensible, en 1930, dans la couverture du décès de Michel Pradié. À notre sens, ce réflexe incarne de nouveau le refus d’entrer dans des considérations susceptibles d’accréditer le préjugé que le Méridional serait moins raisonnable que l’homme du Nord et donc de renforcer « l’insularisation133 » culturelle, comportementale, politique, du Midi. Sous ce jour, au risque de pratiquer une information borgne, la presse locale défend la « petite patrie » contre le moralisme de la « grande » ; elle refuse, nettement, d’entretenir, d’une façon ou d’une autre, la vieille rengaine faisant du Méridional un être « affreux, sale et méchant134 ». En définitive, elle s’évertue, sans jamais le dire ouvertement, à repousser l’idée, récurrente dans l’histoire de la « construction de l’État-Nation », de la « dangerosité du Midi135 ».
91Le 4 mai 1930, lors de la demi-finale de championnat de France entre le SU Agen et la Section paloise, l’ailier agenais subit un plaquage à retardement de l’international Fernand Taillantou. Agen gagne. Le jeune homme de dix-huit ans souffre d’un grave déplacement de la colonne vertébrale et meurt dans la nuit. L’accident se mue aussitôt en symbole même si, formellement, il n’intervient pas dans un match violent. Au plan national, ce décès donne lieu à un concert critique. On dénonce les faits de jeu brutaux à l’origine de cette tragédie, trois ans après le décès déjà scandaleux de Gaston Rivière. On en débat même à la Chambre. En juin, le député Lucien Besset, ancien joueur du SCUF et international, interpelle les élus, leur demandant d’agir pour mettre fin à des « procédés qui déshonorent le sport le discréditent auprès de l’opinion136 ». La presse nationale, toutes tendances confondues, déplore une dérive présentée comme la fille de l’amoralisme et de la marchandisation du rugby137. Au-delà de la « douloureuse émotion », elle appelle au procès du « faux amateurisme » dont Michel Pradié a été victime138. Elle regrette que le rugby soit devenu « trop impulsif139 », que son « excessive dureté » fait qu’il n’a plus « rien à voir avec le sport140 ». Certains le réduisent à une « boucherie », plus proche de la « tauromachie » que du sport141. Bref, la disparition de Michel Pradié justifie les foudres médiatiques doublées d’un appel à la raison142.
92À Toulouse : aucun appel à la pénitence. À propos du tragique accident, Le Cri de Toulouse est juste « consterné143 », puis conscient de l’émoi suscité par l’affaire144. L’Express du Midi ne dit rien des conditions l’accident. Avec recul, on ne se lasse pas d’en être étonné, plus encore lorsqu’on lit une chronique affirmant que « la mort de Pradié, fauché en pleine jeunesse », est « une chose terrible », mais que plus fâcheux encore serait que le tribunal de Bordeaux condamne Fernand Taillantou pour « homicide par imprudence », car alors « l’avenir du sport en France145 » serait remis en cause146. Rien de moins, rien de plus, c’est-à-dire nul désir de tirer un autre enseignement de cette tragédie que celui-ci, pour le moins curieux et spécieux : le rugby incarne le sport et il ne mérite pas d’être condamné en raison de cette mésaventure, si funeste soit-elle. Quant au Midi socialiste, il évoque l’affaire du bout des lèvres : un articulet annonçant la mort du joueur à la suite d’un « accident de jeu147 ».
93Cette capacité – qu’on ne peut qu’imaginer réfléchie et résolue – à omettre les questions posées par la mort de Pradié révèle combien le culte du rugby vassalise le récit médiatique. Certes, la presse regrette parfois – rarement – les mauvais comportements des joueurs, des supporters. Sa capacité d’indignation n’en est pas moins atrophiée. D’ailleurs, la manière, plutôt contemptrice, avec laquelle les journalistes appréhendent les problèmes d’arbitrage et les réactions agressives des joueurs et du public-supporter vis-à-vis de l’homme en noir en attestent.
L’arbitre ? Fauteur de troubles et bouc émissaire
« Dimanche dernier, au Parc de Suzon, à Bordeaux, des incidents graves sont survenus après le match Swinton-Villeneuve. Mécontents de certaines décisions de l’arbitre, de nombreux spectateurs se jetèrent sur lui et le frappèrent à tour de bras. Cette sauvage agression nécessita l’intervention de la force armée. À grand-peine, les agents et les gendarmes – qui eux aussi ne furent pas épargnés dans la bagarre – réussirent à [le] dégager et le traîner jusqu’aux vestiaires où il put panser ses blessures. Ces mœurs d’Apache nous ramènent à l’époque pénible où on pratiquait le rugby de muerte sur les grounds français. La ligue de rugby à treize, si elle ne veut pas tomber dans les mêmes travers, doit agir avec fermeté. […] Les dirigeants du “néo-rugby” iront-ils jusque-là148. »
94Dans cette courte recension de 1935, L’Express du Midi se fait critique et semble faire, en filigrane, un tardif mea culpa. Ne nous y trompons pas… D’une part, si tant est qu’on puisse voir là des regrets, ils surgissent des années après le cœur de la crise du rugby. D’autre part, on tance ici les treizistes, renégats ayant pris leur liberté et avec qui les tensions restent vives à cause, entre autres, de « l’ostracisme institutionnel orchestré par la FFR149 ». Un ostracisme lié notamment au fait qu’on voit en lui un rugby dénaturé, corrompu par l’argent et le professionnalisme, comme le football.
95En revanche, dès qu’il s’agit de rugby à XV, l’arbitrage est traité d’une manière fort différente. Témoins les illustrations suivantes.
96En 1924, à l’occasion d’un match perdu par le TOEC, Quassia d’Amara prend la plume dans Le Cri de Toulouse. Il y assure que le TOEC a perdu par la faute de l’arbitre. Il convient qu’en « principe » un « arbitre doit être respecté », mais il note que les « mauvais arbitres » méritent d’être « blâmés ». Or, conclut-il, dans le cas de présent, la responsabilité de l’arbitre est si engagée qu’il est « moralement “brûlé” » et souhaitable que plus personne ne l’emploie150.
97En 1926, le Stade toulousain vient péniblement à bout de l’US Perpignan sur le score étriqué de 9 à 5, au terme d’un match où les joueurs se sont surtout illustrés à coups de poing. Plutôt que de les sermonner, le rubricard du Midi socialiste incrimine l’arbitre.
« La venue des Catalans avait attiré aux Ponts-Jumeaux une nombreuse assistance, qui était certainement venue voir une jolie partie. Elle dut être fortement déçue. Le match entre Toulousains et Catalans fut loin, en effet, d’être beau : on n’assista, la plupart du temps, qu’à une empoignade d’avants où les hommes s’énervèrent à un tel point qu’ils en vinrent aux coups et, ce, par la faute de l’arbitre qui se montra trop débonnaire151. »
98S’ensuit la crise du XV évoquée plus haut. Des appels au changement sont lancés par des quinzistes de renom. Ainsi, en 1930, l’ex-capitaine du Quinze de France, René Crabos appelle à rééduquer les joueurs et le public pour que l’arbitre, « directeur de jeu », soit respecté, sans quoi le « rugby » ne sortira pas de sa « terrible maladie : la brutalité152 ». Est-ce que la presse toulousaine prend son sillage ? L’a-t-elle au besoin précédé ? Nullement. En 1929, un match Marmande-Périgueux est marqué par des « irrégularités ». Elles sont, comme de bien entendu, toutes dues aux « fautes d’arbitrage153 ». En 1933, le Clermont Université Club et Carpentras font match nul « par la faute d’un arbitre » incapable de « sévir contre les incorrections et les brutalités154 ». En 1934, le Racing Club narbonnais reçoit le Racing Club toulonnais, et le bat 8 à 0 entre les « huées » des supporters et les accrochages sur le terrain. Critique-t-on les fauteurs de troubles ? Non. À nouveau l’arbitre est pointé du doigt, dans ce canevas récurrent : un public nombreux, une partie promettant d’être belle, un arbitre incompétent faisant capoter la belle perspective.
« Le nombreux public était venu […] croyant assister à une jolie partie de rugby […] a été totalement déçu. Les opérations qui se sont déroulées n’ont rien de commun avec le jeu […] et cela par la faute d’un arbitre très critiqué, quittant par deux fois le terrain, puis revenant sous les huées et les sifflets de la chambrée, après de pénibles incidents de jeu155. »
99En somme, le plus souvent, lorsque les choses tournent mal dans les tribunes et sur le terrain, l’arbitre en est responsable. L’homme en noir apparaît comme un bouc émissaire permettant de mettre à distance les maux qui gangrènent le rugby depuis l’avant-guerre, lorsque « la faute de l’arbitre156 » était déjà brandie pour justifier les mauvais comportements et les résultats décevants.
Un alarmisme en demi-teinte
100Englués dans leur partialité, les journalistes pratiquent-ils donc si systématiquement le déni ? Ne se questionnent-ils jamais sur les dérives du jeu, des supporters ? Ils le font, rarement, à l’exemple de ces lignes signées Quassia d’Amara, au terme desquelles on notera un éloge, assez exceptionnel, de l’arbitre.
« Saint-Girons s’est dignement signalé à l’attention des cliniciens sportifs. Il est d’ailleurs en bonne compagnie. Les incidents se sont multipliés. On préconise d’autant, plus la fermeté, contre les excès des “supporters”, que deux accidents mortels ont jeté un certain émoi, dans notre monde du rugby. La lecture des comptes rendus des rédacteurs locaux est assez souvent curieuse. Il est bien rare, quand le club de la localité est battu, que l’arbitre ne soit pas traité d’aveugle ou d’imbécile. Il leur faut un fameux dévouement pour tenir le sifflet dans de telles conditions157. »
101Vu la mauvaise réputation des Saint-Gironnais – elle dépasse largement le Midi – ces lignes sont motivées par la réalité. Du reste, ce type de tonalité critique est rarissime. Les journalistes usent souvent d’une stratégie d’évitement afin, tout particulièrement, de ne pas égratigner le rugby toulousain. Dans Le Cri de Toulouse, Quassia d’Amara s’en explique : « La confiance en une équipe est, pour beaucoup, un acte de foi qui ne permet pas de recevoir la leçon des réalités. » Appréhender avec distance et raison la réalité du rugby semble dès lors impossible, car ce serait toucher au cœur de la « mystique des supporters158 ». Alors, si le frisson des supporters est si prégnant qu’ils basculent dans le parti pris le plus stupide, agressif, ils doivent être absous, au prétexte de leur émotion sincère, mère de leur perte de contrôle159. Exceptionnelles sont donc les déclarations contemptrices, à l’instar des lignes suivantes – où Quassia d’Amara n’omet cependant pas de parler des faiblesses arbitrales…
« L’indiscipline, l’arbitrage, le public… Que faut-il penser de ce joueur, qui, mis en demeure par l’arbitre de quitter le jeu pour des motifs que le referee a seul le droit de juger et de sanctionner, refuse systématiquement d’aller sur la touche et continue à jouer ! Indiscipline oui, mais aussi énergie défaillante de l’arbitre. L’un est coupable, l’autre est fautif. Si aucune sanction ne suit ces actes déplorables, le mal va grandir et deviendra empirique… Pôvre rugby ! Quant au stimulant spectaculaire, il est excellent en maintes circonstances, mais ?… Le public qui paye, applaudit, encourage, suivant ses préférences, c’est son droit, mais la modération et le calme sont aussi un devoir qu’une passion, même excessive, ne doit jamais annihiler. Malheureusement, trop de supporters sont atteints de ce chauvinisme intégral, si communicatif aux joueurs et si néfaste au rugby. Les décisions de l’arbitre, toujours contestées, les menaces, voire même les coups, compliquent une situation déjà fâcheuse et entachent l’honneur de notre sport. Là, il importe d’agir160. »
102Jamais Quassia d’Amara ne donnera une suite à cet appel dans Le Cri de Toulouse. Tout juste laisse-t-il poindre, de temps à autre, de molles critiques vis-à-vis du manque de « dignité » du public, des supporters161.
103Les rédacteurs de la presse quotidienne sont à peine moins complaisants lorsqu’ils jugent des débordements sur le terrain et dans les tribunes. Y voit-on quelques mêlées comme lors d’un match Pamiers-Montauban de 1924 ? Oui, mais on préfère louer les chants d’allégresse et du « terroir » entonnés par les supporters, la justesse de leurs « invectives » et du bruit qu’ils produisent162. Il faut attendre la seconde moitié des années 1930 pour que le sens critique des rédacteurs s’aiguise un peu plus.
« Au cours d’une rencontre, pour que tout aille parfaitement, il faut que le public y mette du sien. C’est sur les gradins des stades que ça ne va pas toujours pour le mieux. Ah ! que c’est déplaisant, ce chauvinisme, au fond plus apparent que réel, mais trop bruyant ; cet irrespect résolu des décisions de l’arbitre ; cet esprit de perpétuelle contradiction – si l’on peut dire – avec les règlements !… C’est très beau, les clubs de supporters. Les encouragements d’amis venus de loin avec vous sur un terrain étranger font du bien au cœur. Mais les supporters doivent avoir – puisqu’ils sont des deux côtés de l’arène – le respect de leurs affections particulières et de leurs préférences rivales. On demande que les matches se déroulent selon l’esprit sportif, dans les règles de la bonne éducation sportive. Ça gazera tout à fait quand la bonne éducation tout court sera la règle des foules du sport163. »
104À la fin des années 1930, la presse en appelle donc plus communément à la responsabilité des supporters, mais ceux-ci sont encore bien souvent dédouanés de leur responsabilité et investis d’une raison qu’ils n’ont pas toujours : « Le rugby à XV est assez critiqué en ce moment et les supporters se refuseront bientôt à assister à de tels pugilats164. »
Conclusion
105À Toulouse et dans sa zone de rayonnement, le supporter de rugby apparaît aussi tôt que le supporter de football dans le Nord et sa figure s’y banalise plus vite que dans le reste de l’Hexagone – du moins au regard de sa mention dans la presse toulousaine et régionale.
106Ces supporters ne sont pas organisés selon les mêmes logiques que leurs homologues amateurs de football et, dans une moindre mesure d’athlétisme, de basket, de boxe, souvent réunis en association. Le supporterisme méridional a ainsi un caractère informel. En dépit du fait que nous nous sommes appuyés sur des centaines de brèves et d’articles, il est bien plus fuyant que celui des seuls supporters organisés de la région, c’est-à-dire les supporters de football.
107Ce caractère informel met en position inconfortable lorsqu’on tente de brosser le portrait de ce supporter. Un exercice rendu encore plus difficile par sa confusion avec l’ensemble du public. On a vu cette confusion comme l’expression du désir des journalistes de valoriser non pas des individus, des groupes d’individus plus passionnés que d’autres, mais l’ensemble de la foule des amateurs de rugby, c’est-à-dire la foule méridionale et/ou, à plus petite échelle, toulousaine. Il s’agirait alors pour eux de promouvoir, avant tout, un sport renvoyant à l’idée d’une société qui fait corps, dont l’ivresse est par définition collective, une société dans laquelle se coalisent et se dissolvent à la fois toutes les formes de la jouissance sportive. De fait, le « soutien à une équipe de rugby » constitue un vertueux « vecteur » d’identité agissant comme un symbole fort de « cohésion des forces sociales165 », ce pourquoi le supporter, au sens le plus large, est d’abord une figure chorale. Son rôle est d’apparaître comme un point fusion identitaire, lequel rappelle par exemple la confusion entre sport et catalanisme soulignée par Xavier Pujadas166. Plus largement encore et selon le mot de Didier Rey, il incarne le refus de la « volonté d’assimilationnisme à l’ensemble national167 » qui gouverne une partie de l’action du mouvement sportif sous la Troisième République. On retrouve ici une des clés de l’analyse de l’histoire d’un rugby assimilable à « un processus emblématique territorial d’identification » s’appuyant à la fois « sur le club, le stade et la communauté locale168 ». Doit-on voir là une des principales raisons de l’absence de clubs de supporters ? Sans doute, car ils risqueraient de renforcer, d’outiller une partisannerie étroite d’esprit, un chauvinisme exacerbé, susceptible de rompre le cercle vertueux de l’identité méridionale et de son bel unanimisme, donc de ravitailler la critique parisienne. Le Midi rugbystique, avec Toulouse comme capitale de substitution, ne peut se payer le luxe de ce scénario, sauf à s’enfoncer dans les sables mouvants de la victimisation (un Sud méprisé, négligé) alors que, rugbystiquement du moins, il se veut et se sait conquérant, et même dominant.
108Pour le reste, on ignore si les supporters conçoivent des chartes régulant leurs actions. Du moins, la presse n’en dit mot. En revanche, cette dernière permet de voir, nettement, que les clubs coordonnent l’activité des supporters. Ce modèle existe ailleurs en France, mais il n’est pas le plus commun. Certains clubs de football ont d’ailleurs dès la Belle Époque les plus grandes préventions vis-à-vis de la confusion de leurs intérêts avec ceux des supporters, redoutant en particulier qu’ils contractent le virus de l’entrisme et veuillent participer à la gouvernance des clubs. Le supporter de rugby est donc, sous ce jour, singulier. Nonobstant, en dépit de cette distinction clé, ses grandes missions ne déparent pas de celles que s’assignent les supporters de football : encourager et défendre le club, accompagner l’équipe, faire propagande pour accroître leur aura et gagner de nouveaux soutiens.
109Notons enfin que ce flou entourant le supporterisme de rugby est profondément lié à la nature du récit médiatique à partir duquel nous avons travaillé. Comme s’il fallait à tout prix éviter de discuter la question de la réputation du rugby, des crises qu’il traverse, la presse toulousaine, on l’a vu, privilégie une ligne conjuguant déni et passion supporteriste. Elle envisage très peu les sujets qui peuvent discréditer le rugby et prolonger l’opprobre dans le Midi y compris. Lorsque les terrains deviennent le lieu de colères répréhensibles, elle en rejette la faute sur des tiers, en premier lieu sur l’arbitre qui, s’il n’est pas honni, fait figure de bouc émissaire. Au final, il en ressort un discours évitant de questionner l’identité, le rôle, les vices et les vertus du supporterisme, pour une raison assez évidente : préserver le devoir de solidarité rugbystique. En définitive, cette forme d’omerta, signe de la protection et de la « valorisation exclusive du groupe169 », nous rend orphelins de données permettant de percer un peu mieux à jour l’intimité du supporter de rugby de l’entre-deux-guerres.
Notes de bas de page
1Ces pages doivent aux relectures précieuses et stimulantes de Bruno Beaune, Stéphane Mourlane, Didier Rey et Serge Vaucelle.
2Cf. Pech Rémy et Thomas Jack, « Sport et société. Le rugby dans le Midi toulousain (1900-1940) », in Trempé Rolande (dir.), L’État et nous. Pays toulousain et instances nationales du xvie siècle à nos jours, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1996, p. 134.
3Pociello Christian, Le Rugby ou la guerre des styles, Paris, A.M. Métaillé, 1983, p. 42.
4Cf. Belhoste Jean-François, « Le rugby à Paris avant 1914. Du sport scolaire au sport spectacle », in Clastres Patrick et Dietschy Paul (dir.), Le Rugby. Une histoire entre village et monde, Paris, Nouveau monde Éditions, 2011, p. 21-39.
5L’Express du Midi, 29 avril 1903.
6Cf. Augustin Jean-Pierre et Bodis Jean-Pierre, « Le rugby français. Ses champs d’action et son autonomie », in Terret Thierry (dir.), Histoire des Sports, Paris, L’Harmattan, 1996, p. 91.
7Une partie de cet historique est inspirée par les souvenirs d’un joueur du Stade toulousain et ex-international, Marcel-Frédéric Lubin, publiés dans La Garonne le 31 janvier 1938.
8Pech Rémy et Thomas Jack, op. cit, p. 139 ; et, des mêmes auteurs : « La naissance du rugby populaire à Toulouse, 1893-1914 », in Pierre Arnaud et Camy Jean (dir.), La Naissance du mouvement sportif associatif en France, Lyon, Presses universitaires de Lyon, 1986, p. 97-126.
9L’Express du Midi, 30 décembre 1910.
10L’Express du Midi, 9 avril 1912, 3 février 1913.
11Le Cri de Toulouse, 23 mai 1914.
12Rugby, 9 mars 1918.
13Dine Philip, French rugby football : a cultural history, Oxford/New York, Berg, 2001, p. 45.
14Le Cri de Toulouse, 10 avril 1920.
15Nous employons le générique « rédacteur » pour retraduire à une réalité : nombre des recensions de sport sont signées de pseudonymes indéchiffrables, voire pas signées. Cet anonymat nous interdit, ce qui est pourtant enrichissant, de mesurer pourquoi et comment les rédacteurs s’investissent au moment d’écrire.
16L’Express du Midi, 24 novembre 1919.
17Le Cri de Toulouse, 16 avril 1921.
18La Presse, 13 mai 1923.
19Le Midi socialiste, 7 décembre 1924.
20Le Cri de Toulouse, 1er décembre 1929.
21Cf. article « Clubs de supporters ».
22Cf. Sablayrolles Jean-François, « Mots du sport : emprunts et langue courante », in Baudorre Philippe, Boucharenc Myriam et Brousse Michel (dir.), Écrire le sport, Bordeaux, Presses universitaires de Bordeaux, 2005, p. 46.
23Augustin Jean-Pierre, « La percée du football en terre de rugby. L’exemple du sud-ouest français et de l’agglomération bordelaise », Vingtième Siècle – Revue d’histoire, 26, 1990, p. 97-110 (ici p. 100).
24Ehrenberg Alain, « Aimez-vous les stades ? Architecture de masse et mobilisation », Recherches, 43, 1980, p. 25-54.
25L’Express du Midi, 10 octobre 1926.
26L’Express du Midi, 9 mars 1921.
27L’Express du Midi, 3 janvier 1927.
28Le Cri de Toulouse, 16 février 1929.
29L’Express du Midi, 13 février 1933.
30Cf. Bromberger Christian, Hayot Alain et Marionttini Jean-Luc, Le Match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples et Turin, Paris, Maison des sciences de l’homme, 1995.
31L’Express du Midi, 6 avril 1925.
32Paris-Soir, 14 avril 1936.
33Selon les raccourcis d’époque, faisant référence, d’une part à l’histoire du béret, d’origine béarnaise plutôt que basque, d’autre part à Jean Bourrel, président-mécène de l’US Quillan et entrepreneur dans l’industrie du chapeau.
34Le Patriote des Pyrénées, 8 mai 1928.
35L’Éclair. Journal quotidien du Midi, 7 mai 1928.
36Le Midi socialiste, 7 mai 1928.
37L’Express du Midi, 7 mai 1928.
38Match, 8 mai 1928.
39L’Auto, 7 mai 1928.
40Le Miroir des sports, 8 mai 1928.
41Le Cri de Toulouse, 13 mai 1928.
42Cité par Garcia Henri, La Fabuleuse histoire du rugby, Paris, ODIL, 1973 – pour ici éd. 2011, Éditions de La Martinière, p. 274. Albert Bausil écrit ces lignes après la victoire de Perpignan contre le Stade toulousain en finale du championnat de France 1921.
43Jaurréguy Adolphe, Souvenirs, Paris, Éditions Kra, 1927. Cité par Laget Françoise et Serge, Le Rugby en toutes lettres, Biarritz, Atlantica, 1999, p. 44.
44Destel Louis-Henry, Desroches footballeur, Paris, Ollendorf, 1923, p. 122.
45L’Express du Midi, 26 avril 1925.
46Darbon Sébastien, « La grande famille du rugby : entre hospitalité et solidarité », Communications, 65, 1997, p. 49.
47Hourcade Nicolas, « Bordeaux et Toulouse : des supporters de football en terre de rugby », Sud-Ouest européen, 13, 2002, p. 31.
48Sur ce point, on peut lire, au fil des pages, Garcia Henri, op. cit.
49La Gazette de Bayonne, de Biarritz et du Pays Basque, 7 avril 1938.
50Cf. article « Clubs de supporters ».
51Marcilloux Patrice, « L’anti-Nord ou le péril méridional », Revue du Nord, 360-361, 2002, p. 648.
52Liens Georges, « Le stéréotype du Méridional vu par les Français du Nord de 1815 à 1914 », Provence historique, t. XXVII, fasc. 88, 1977, p. 414.
53Le Naour Jean-Yves, « La faute aux “Midis” : la légende de la lâcheté des Méridionaux au feu », Annales du Midi, 232, 2000, p. 499-516 et, du même auteur : Désunion nationale. La légende noire des soldats du Midi, Paris, Éditions Vendémiaire, 2011.
54Cité par Piot Céline, « La fabrique de l’autre : l’anti-méridionalité au xixe siècle », Klesis, 38, 2017, p. 44.
55L’Express du Midi, 9 février 1936.
56L’Express du Midi, 8 avril 1937.
57Le Midi socialiste, 30 janvier 1936.
58Le Midi socialiste, 5 mars 1936.
59L’Express du Midi, 18 janvier 1938.
60Le Midi socialiste, 12 février 1939.
61Le Midi socialiste, 26 avril 1936.
62Le Midi socialiste, 1er janvier 1936.
63Voivenel Paul, Mon beau rugby, Toulouse, Midi olympique, 1962, cité par Laget Françoise et Serge, op. cit., p. 40.
64Augustin Jean-Pierre, « D’un stade à l’autre. Le rugby français entre culture locale et spectacle mondial », Annales de la recherche urbaine, 70, 1996, p. 132.
65Voir L’Express du Midi, 20 septembre 1937 et Journal officiel de la République française, 29 octobre 1937, p. 12087.
66L’Express du Midi, 24 septembre 1937.
67Hourcade Nicolas, op. cit., p. 26.
68Voir notamment L’Express du Midi, 2 octobre 1937.
69L’Express du Midi, 25 mars 1938.
70Chiffre 1936. Source : Ldh/EHESS/Cassini.
71L’Express du Midi, 9 janvier 1938.
72Le Petit Méridional, 8 et 10 janvier 1938.
73Sources : EHESS/Cassini.
74L’Express du Midi, 22 janvier 1938.
75Par exemple L’Express du Midi, 11 février 1929.
76L’Express du Midi, 10 décembre 1932.
77L’Éclair. Journal quotidien du Midi, 3 août 1938.
78L’Express du Midi, 13 février 1922.
79L’Express du Midi, 27 décembre 1924.
80L’Express du Midi, 20 novembre 1933.
81Le Cri de Toulouse, 4 juin 1927.
82L’Intransigeant, 11 mars 1925.
83L’Express du Midi, 24 janvier 1927.
84Le Midi socialiste, 11 mars 1929.
85Le Midi socialiste, 13 mai 1934.
86L’Express du Midi, 13 mai 1935.
87L’Express du Midi, 26 octobre 1929.
88L’Express du Midi, 10 octobre 1926.
89Le Miroir des sports, 10 avril 1924.
90Cf. Augustin Jean-Pierre et Garrigou Alain, Le Rugby démêlé : essai sur les associations sportives, le pouvoir et les notables, Bordeaux, Le Mascaret, 1985.
91Augustin Jean-Pierre, « Le rugby : une culture monde territorialisée », Outre-Terre, 8, 2004, p. 268. Voir aussi Augustin Jean-Pierre et Bodis Jean-Pierre, Rugby en Aquitaine, histoire d’une rencontre, Bordeaux, Auberon et CRLA, 1995.
92Dine Philip, op. cit., p. 45.
93Le Cri de Toulouse, 10 avril 1929.
94Gazette de Bayonne, de Biarritz et du Pays basque, 30 avril 1923.
95Gazette de Bayonne, de Biarritz et du Pays basque, 9 novembre 1925.
96Le Petit Méridional, 13 avril 1924.
97Le Petit Méridional, 15 avril 1929.
98L’Express du Midi, 18 février 1935.
99Dine Philip, op. cit., p. 103.
100Dine Philip, « Money, identity and conflict : rugby league in France », The Sports Historian, 16, 1996, p. 96.
101On peut lire sur ce point Garcia Henri, op. cit., p. 291-304.
102Cité par Augustin Jean-Pierre et Bodis Jean-Pierre, « Le rugby français : ses champs d’action et son autonomie jusqu’en 1939 », in Terret Thierry (dir.), op. cit., p. 93 ici et ci-dessous.
103Pociello Christian, Le Rugby ou…, op. cit., p. 126-127.
104Garcia Henri, op. cit., p. 304.
105Bodin Dominique, Héas Stéphane et Robène Luc, « Le hooliganisme entre genèse et modernité », Vingtième Siècle – Revue d’histoire, 85, 2005, p. 66.
106Augustin Jean-Pierre et Maudet Jean-Baptiste, « Cultures rugbystiques et cultures tauromachiques : deux mondialisations partielles », Journal des ethnologues, 120-121, 2010, p. 4 (version électronique).
107Pociello Christian, « Combats guerriers, repas sacrificiels et fantasmes de dévoration – Essai d’anthropologie du rugby des villages », in Guillain Jean-Yves et Porte Pascal (dir.), La Planète est rugby. Regards croisés sur l’ovalie, Biarritz, Atlantica, 2007, t. II, p. 13.
108Le Cri, 10 avril 1920.
109Voir parmi maintes autres occurrences L’Express du Midi, 10 avril 1924.
110Le Midi socialiste, 3 février 1938.
111Voir, par exemple, L’Express du Midi, 13 avril 1936, 9 décembre 1937 ; Le Midi socialiste, 3 février 1938.
112Le Midi socialiste, 3 avril 1936.
113L’Express du Midi, 15 avril 1929.
114Le Cri de Toulouse, 19 mai 1923.
115L’Express du Midi, 4 février 1929.
116Le Cri de Toulouse, 8 décembre 1923.
117Le Cri de Toulouse, 5 janvier 1930.
118Le Midi socialiste, 15 septembre 1935.
119Le Midi socialiste, 2 octobre 1937.
120Le Midi socialiste, 20 novembre 1938.
121Cf. Pech Rémy et Thomas Jack, op. cit.
122Dietschy Paul et Tétart Philippe, « Rugby, toros et régionalisme : la trilogie sportive du Midi Socialiste », in Tétart Philippe (dir.), La Presse régionale et le sport. Naissance de l’information sportive (années 1870-1914), Rennes Presses universitaires de Rennes, 2015, p. 143-162.
123L’Express du Midi, 8 décembre 1937.
124Le Cri de Toulouse, 16 avril 1921.
125Le Cri de Toulouse, 23 décembre 1922.
126L’Express du Midi, 12 octobre 1933.
127L’Express du Midi, 24 novembre 1922.
128La Revue du Midi, 1924, citée par Holt Richard, Sport And Society in Modern France, Londres, 1981, p. 137 ; et Guttman Alen, Sport Spectators, New York, Columbia University Press, 1986, p. 109.
129Bonnet Valérie, « Rugby, médias et territoire », Mots. Les langages du politique, 84, 2007, p. 48.
130Gros Pierre-François, « Le rugby à Lyon (1890-1964). Une approche sociale et historique d’un sport confidentiel », STAPS, 58, 2002, p. 59.
131La Gazette de Bayonne, de Biarritz et du Pays basque, 30 avril 1923.
132Peyrusse Claudette, « Cent ans de cinéma en Midi toulousain : représentation régionale ou création d’un imaginaire national ? », Annales du Midi : revue archéologique, historique et philologique de la France méridionale, t. CXVIII, 256, 2006, p. 549.
133Piot Céline, op. cit., p. 46. Sur ce point on peut aussi consulter Amalvi Christian, Lafon Alexandre et Piot Céline (dir.), Le Midi, les Midis dans la IIIe République, Nérac, Édition d’Albret, 2012.
134Cf. Martel Philippe, « Affreux, sales, méchants et de gauche : une image des Méridionaux au xixe siècle », Estudis occitans, 15, 1994, p. 14-26.
135Piot Céline, op. cit., p. 71.
136Journal officiel de la République française. Débats parlementaires, 3 juin 1930, p. 2371.
137La Culture physique, juin 1930, p. 184.
138Le Populaire, 6 mai 1930.
139Paris-Soir, 6 mai 1930.
140Le Journal des débats, 7 mai 1930.
141Cœmedia, 10 mai 1930. L’expression « rugby de corrida » concurrence alors, parfois, celle de « rugby de muerte ».
142Le Journal, 9 mai 1930.
143Le Cri de Toulouse, 11 mai 1930.
144Le Cri de Toulouse, 3 décembre 1931.
145L’Express du Midi, 22 octobre 1930.
146Fernand Taillantou sera condamné avec sursis et le Conseil national des sports déclaré responsable des conséquences civiles au prétexte de n’avoir pas agi fermement contre la violence sur les terrains.
147Le Midi socialiste, 8 mai 1930.
148L’Express du Midi, 23 mai 1935.
149Fassolette Robert, « L’ovale en divergence. La dichotomie XV-XIII, les frères jumeaux du rugby », STAPS, 78, 2007, p. 42.
150Le Cri de Toulouse, 23 février 1924.
151Le Midi socialiste, 11 octobre 1926.
152Le Miroir des sports, 13 mai 1930.
153L’Express du Midi, 21 octobre 1929.
154L’Express du Midi, 11 décembre 1933.
155L’Express du Midi, 5 février 1934.
156L’Express du Midi, 9 mars 1914.
157Le Cri de Toulouse, 3 décembre 1931.
158Le Cri de Toulouse, 4 décembre 1926.
159Le Cri de Toulouse, 13 mai 1928.
160Le Cri de Toulouse, 27 octobre 1928
161Voir notamment Le Cri de Toulouse, 2 février 1929.
162L’Express du Midi, 17 novembre 1924.
163L’Express du Midi, 27 novembre 1937.
164L’Express du Midi, 29 novembre 1935.
165Cf. Pech Rémy et Thomas Jack, op. cit., p. 149 et, au fil des pages, Augustin Jean-Pierre et Garrigou Alain, op. cit.
166Pujadas Xavier, « Les relations entre le sport et le catalanisme, 1880-1975 », in Jallat Denis et Stumpp Sébastien (dir.), Identités sportives et revendications régionales (xixe-xxe siècles), Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 2013, p. 71-86.
167Rey Didier, « Le nationalisme corse et les sports ou l’impossible affirmation d’une identité sportive autonome, 1970-1998 », in ibid., p. 70.
168Augustin Jean-Pierre, « Sport, violence et territoire », Cahiers de géographie du Québec, 150, 2009, p. 377.
169Darbon Sébastien, op. cit., p. 53.
Auteur
-
Philippe Tétart
Maître de conférences en histoire, enseigne à Le Mans université, est rattaché au laboratoire TEMOS CNRS et expert auprès du musée national du Sport. Il a notamment publié Les Pionniers du sport (La Martinière/Bibliothèque nationale de France, 2016), dirigé Histoire du sport en France (Vuibert, 2007) et La Presse régionale et le sport. Naissance de l’information sportive, années 1870-1914 (Presses universitaires de Rennes, 2015).
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