Introduction. Côté tribunes…
p. 9-19
Texte intégral
1Mi-décembre 1935 : une journée de championnat de rugby comme une autre : mouvementée. À Montrejau, en Haute-Garonne, l’équipe visiteuse de Beaumont se réfugie dans les vestiaires, prise en otage par la « foule » des supporters locaux. Seule l’intervention de la gendarmerie leur permet d’éviter la volée de bois dur promise par leurs harceleurs. À Pont-de-l’Hers, en Haute-Garonne toujours, l’arbitre, conspué, met fin au match Foix-Toulouse Marengo vingt minutes avant son terme à cause des coups échangés sur la pelouse. Bronca dans les tribunes. Dans l’Hérault, à Pézenas, les spectateurs frappent un arbitre de touche ayant eu la mauvaise idée de confirmer à l’arbitre de champ la validité d’un essai pour le camp adverse… Dans l’Aude, à Carcassonne, des rixes émaillent une rencontre interrompue par l’arbitre, ce qui suscite les récriminations des partisans et des joueurs des clubs en lice, Caussade et Bonhoure. L’arbitre est l’objet de leur vindicte : à sa sortie du terrain, les officiels constatent qu’il a « la face tuméfiée1 ». À Libourne, en Gironde, un incident entre deux rugbymen dégénère en bagarre générale. Match arrêté. Non loin, à Bègles, un arbitre de touche commet une bévue. Aussitôt, il est pris à partie par les joueurs et les supporters grenoblois. On doit l’exfiltrer.
2Chaque dimanche de championnat génère-t-il autant de faits divers ? Non. Toutefois, à l’échelle de l’année, ils sont légion et continuent d’entretenir la réputation de brutalité du rugby français, bien ancrée depuis le début des années 1920.
3Sur les terrains de football, de telles dérives, de tels tohu-bohu sont à peine moins ordinaires. Le public du ballon rond a toujours conspué les arbitres, cette bête noire. Les hurluberlus les plus acharnés n’hésitent pas à le poursuivre, à le frapper. En février 1935, à Sousse, un arbitre accorde un but de « réparation » au Sfax Olympique. Application de la règle, mais malheureuse initiative ! Les partisans de l’équipe adverse, L’Étoile sportive de Gabès, perdent leur sang-froid. Trois d’entre eux mènent la fronde. À leur suite, les spectateurs se ruent sur le terrain. Les fomenteurs de l’émeute s’en prennent à l’arbitre, insultent et bousculent les forces de l’ordre présentes. Ils sont immédiatement arrêtés et déférés pour « rébellion et outrage à agent de la force publique2 ». Un mois plus tard, dans l’Hexagone, un match de Coupe de France met aux prises Rouen et Rennes sur le stade du Havre. À la 34e minute, l’arbitre refuse un but aux Rouennais, alors menés. Leurs supporters menacent d’envahir le terrain. La police les contient mais, à l’issue du match, le pauvre « arbitre, ce pelé, ce galeux » rejoint son vestiaire accompagné par une « troupe gendarmes et d’agents » le protégeant d’une foule « de plus en plus menaçante3 ». L’année 1935 passe, émaillée d’affaires du même type, puis la ronde des litiges et des méfaits reprend en 1936. En février, une journée de matches entre Normandie et Nord en témoigne. Au Havre, le HAC reçoit Roubaix. Le club doyen perd. La furie envahit ses supporters et l’arbitre ne doit son salut qu’à l’assistance d’une « escorte4 » qui l’accompagne jusqu’à la gare. Même jour, trois cents kilomètres plus au nord : Dunkerque reçoit Calais. Les visiteurs l’emportent et, pareillement, l’arbitre, rendu responsable de la défaite, est pris en charge par un cordon sanitaire qui l’accompagne sous bonne garde jusqu’à son train, en attendant que le puissant sifflet de la locomotive sonne l’heure d’un départ salvateur…
4Le pauvre arbitre est donc souvent victime et responsable des désordres du stade, fétus de paille pris dans une « tourmente5 » qui le dépasse souvent, juge le chroniqueur sportif Jean Eskenazi. Quand ils ne s’empoignent pas les uns les autres ou passent leurs nerfs sur les joueurs, les supporters irascibles en font leur bouc-émissaire préféré. Ces colères, les fédérations de football et de rugby tentent de les juguler, plus ou moins efficacement et avec plus ou moins de conviction, depuis les années 1920. Bref, de telles scènes sont assez coutumières dans la France de l’entre-deux-guerres. Elles préludent, de très loin, aux manifestations du supporterisme contemporain, mais, jusqu’à présent, elles n’ont jamais été étudiées. En 1995, Christian Bromberger notait ainsi que l’historiographie n’offrait pas une vue claire et continue de l’histoire de la « partisanerie6 » sportive en France. Une quinzaine d’années plus tard, Paul Dietschy jugeait à son tour que, le travail des sociologues sur les spectateurs et les supporters n’ayant pas son pendant chez les historiens, des « trous béants » restaient « à combler dans la cartographie historique du football7 » – football qui catalyse l’essentiel du phénomène supporteriste. Aujourd’hui, le même constat ou presque s’impose, du moins pour la période embrassée par cet ouvrage, c’est-à-dire les années 1900-1930. Face à une assez large production journalistique et sociologique8, l’historiographie hexagonale sur le supporterisme, quoiqu’en mouvement9, est en effet en retard sur son homologue anglo-saxonne10. Il y a là quelque logique du reste : les crowd desorders d’Outre-Manche, liés au football surtout, dans une moindre mesure à la boxe et au rugby, interviennent bien avant les premières fièvres supporteristes françaises11.
5Nous ne baignons pas pour autant dans un océan d’ignorance. Notre préambule en forme de florilège en témoignait. On sait en outre, grâce à la presse, des anecdotes ponctuant l’actualité dès les années 1910 : échauffourées entre partisans de rugby dans le Sud-Ouest ; heurts entre « partisans » de football lors de tel ou tel derby, comme ceux opposant le Stade rennais et l’Union sportive Saint-Servan ou Calais et Boulogne-sur-Mer ; présence parfois houleuse de « supporters » autour des rings, dans les tribunes des vélodromes ou sur les bords de route, au passage des pelotons. On sait aussi que, dès l’avant-guerre, plusieurs clubs de football, en Bretagne, dans le Nord, réquisitionnent pour leurs supporters des trains spéciaux afin d’optimiser leurs déplacements lors des matches à enjeu. Bref, le mot « supporter » s’installe peu à peu, comme les personnages qu’il désigne. Ceux-ci ont plutôt bonne presse. Ils sont associés à l’idée d’une louable « vaillance », dont le modèle est tantôt anglais12, tantôt belge13, et d’une ferveur sans excès qui caractérise le « supporter conscient14 ». Ils s’installent dans le paysage comme de nouveaux et indispensables acteurs du sport. Ainsi le coureur Jean Bouin prône dans une tribune de La Vie au grand air une meilleure organisation des championnats d’athlétisme pour que les supporters puissent mieux suivre « la marche de leurs favoris15 ». Ils donnent aussi lieu à de savoureux échos, comme ce billet de 1918 où le journaliste et dirigeant sportif Ernest Folliard explique qu’un arbitre préférera toujours « être conspué plutôt que de ne pas assumer son rôle » et qu’il aura toujours soin, « dans le Midi », d’avoir « une pointe de vitesse » lui permettant de fuir les « supporters16 » insatisfaits. On pourrait multiplier les exemples empruntés à la presse généraliste et spécialisée.
6L’historiographie nous instruit elle aussi. On sait ainsi qu’en 1914, le premier club de supporters, créé à Lille en 1912, organise d’importants déplacements : près de 1 000 supporters rejoignent Paris pour soutenir leur équipe lors d’une finale du championnat USFSA l’opposant aux Dauphins de Sète17. Six ans plus tard, ces mêmes Lillois se révèlent si exaltés que le club lance une campagne d’affichage visant à endiguer leur impétuosité et à les rappeler aux devoirs du bon supporter : être un spectateur patriote, enthousiaste, au besoin fervent, mais ni déchaîné ni agressif18. Non loin de Lille, à Lens, le football jouit aussi, à partir des années 1920, d’une popularité croissante. Elle favorise un processus d’identification collective avec le Racing Club et, finalement, en 1926, la fondation d’un club de supporters19. On sait encore que, dans l’entre-deux-guerres, le supporterisme est moins précoce et dynamique en France que dans le reste de l’Europe, parce que les affluences au stade y sont moins fortes et parce que l’identification aux équipes de football – dans une moindre mesure de rugby – des grandes villes et aux sélections nationales s’y cristallise plus lentement qu’en Angleterre, en Italie ou en Allemagne20. On pourrait aussi évoquer les premières transhumances des supporters des équipes nationales, au seuil des années 1930, dont Georges Vigarello a su nous parler21.
7En somme, d’anecdotes livrées par la presse en petites touches de savoir offerts par les historiens, une nébuleuse d’informations s’offre au curieux. Mais, s’agissant uniquement de celles qui sont nichées dans l’historiographie, éparses, peu nombreuses, elles ne permettent pas de recomposer le paysage du supporterisme français, sauf à se contenter d’un puzzle très incomplet. Nous fîmes l’expérience de cette limite il y a quelques années en tentant d’établir une chronologie de la création des clubs de supporters dans l’entre-deux-guerres à partir des sources historiques et mémorialistes. Le résultat obtenu était inabouti et frustrant22. Reprenant ce chantier au prétexte du présent volume, en partant de l’étude systématique du Journal officiel, de sondages dans les Archives départementales et d’une exploitation – systématique – de la presse, il apparaît que ce sentiment d’inaboutissement était à la fois justifié et dépassable.
8Le supporterisme français des années 1910-1930 reste donc en grande partie une terra incognita. Pourquoi ? On pourrait se contenter de dire que chaque sujet vient à son heure, animé par les appétits convergents des chercheurs et influencé par l’air du temps. Tentons d’aller plus loin. En l’espèce, cette lacune pourrait être le fruit plusieurs causes entremêlées.
9Sans établir de hiérarchie entre ces causes, la première pourrait être la faible surface offerte au supporterisme par les médias jusqu’au drame du Heysel, en 1985, donc jusqu’à l’irruption de la question hooligan en Europe continentale. Auparavant, la figure du supporter traverse certes le récit médiatique, mais les journalistes la valorisent et la questionnent assez peu, sauf lors des épopées sportives comme celle de Reims dans les années 1950 ou de l’AS Saint-Étienne dans les années 1970. La chose est plus vraie encore dans l’entre-deux-guerres : le supporterisme, qui s’y éveille, fait rarement la une. Jusqu’au milieu des années 1930, il faut scruter la presse avec beaucoup de constance pour y voir apparaître les supporters. Les historiens du sport sous la Troisième République se nourrissant beaucoup de la lecture de la presse pour mener leurs travaux, la question supporteriste ne pouvait donc guère leur sauter aux yeux par le biais médiatique. Aussi ont-ils pu sous-estimer ou rater la prégnance croissante du phénomène à partir de la fin des années 1920. On pourrait faire le même type de remarque sur la transparence médiatique du supporter à la télévision jusqu’aux années 1980.
10Cette ignorance a pu également être favorisée par le climat historiographique. Des années 1980 au mitan des années 2000, les historiens du sport ont en effet privilégié l’étude des institutions, des pratiques sportives et de leurs déclinaisons (genrées par exemple), et bien moins l’histoire sociale du sport, dont relèvent la figure et les agissements du supporter. Ce dernier se trouve ainsi repoussé à la périphérie du champ d’interrogations. S’il figure dans le récit d’histoire, c’est souvent comme un élément de décorum, de folklore, non comme un objet d’histoire. À cette variable historiographique s’en ajoute une autre, débordant leur seul champ de l’histoire du sport : sans doute le supporterisme de l’entre-deux-guerres a-t-il pâti d’être invisible aux yeux d’une histoire sociale et culturelle accaparée par l’auscultation des cultures cultivées, dans les années 1980-1990, puis des « cultures de masse ». Or le supporterisme ne relève ni de l’un ni de l’autre dans les années 1920 ou 193023. On pourra aussi considérer que cette thématique n’est pas naturellement nimbée de noblesse et moins encore de légitimité intellectuelle. De là à penser que les historiens l’ont appréhendée avec un certain dédain, il n’y a qu’un pas.
11Autre cause possible : la prégnance de la représentation du supporterisme sous le jour plus ou moins exclusif et réducteur de la violence, et l’influence de cette représentation sur sa construction en objet scientifique. À la charnière des années 1980-1990, l’émergence de la problématique supporteriste est, en effet, le fruit de la sidération face à une violence des stades vue comme le symptôme d’une société en crise, en perte de repères. Cette violence est d’autant plus visible, troublante, agressive pour les consciences, qu’elle est exposée à flux croissants par une médiatisation du sport – football au premier chef – qui bascule dans l’hypermédiatisation avec le lancement de Canal + en 1984, puis la révolution des chaînes sportives spécialisées, dans les années 1990-2000. C’est alors et surtout en référence aux dérives du supporterisme, vu comme un symptôme d’une société en crise, qu’acteurs, observateurs et chercheurs s’inquiètent, se mobilisent et publient24. Or cette représentation simplificatrice d’un supporterisme par essence excessif, menaçant, voire dangereux, caractérisant une société et un sport malades, ne résonne ni avec l’entre-deux-guerres ni avec les années 1945-1970. On peut alors concevoir que l’équation « supporter = violence = symptôme de crise », agissant comme stéréotype et référentiel problématique à la fois, n’invitait pas les historiens à rechercher et ausculter les formes moins échevelées – moins remarquables, signifiantes, en termes de filiation de la violence – du supporterisme d’antan25. Ces remarques dépassent la seule question de l’histoire : en matière sociologique, la recherche sur les configurations ordinaires du supporterisme26 est moins bien lotie que celle sur ses formes plus éruptives27.
12Partant de ces remarques, une autre raison de ce retard pourrait venir de l’histoire même des supporters. Dans l’entre-deux-guerres, l’émotion suscitée par le spectacle sportif et les fièvres supporteristes ne justifie pas une littérature analytique ou critique très abondante. Certes, régulièrement, tel éditorialiste, tel journaliste, et parfois tel romancier s’inquiète des émotions excessives qui débordent des tribunes, mais sans jamais basculer dans la mise au pilori. Il faut bien que le public du sport – à l’instar celui de la boxe – soit de temps à autre « nerveux et ombrageux28 » juge un rédacteur de Match en 1932. Ici et là, on regrette les bagarres. Elles sont effectivement assez coutumières sur les grounds de football et de rugby, dans les tribunes aussi, tout comme le sont les envahissements de terrain. En 1927, L’Humanité parle ainsi de « rugby pourri » après que, lors d’un match Arlequins Perpignanais vs Union Sportive de Perpignan ayant donné lieu à dix expulsions, les « partisans » de deux clubs en ont, à leur tour, décousu29. Mais l’idée du débordement supporteriste, de sa folie éventuelle, est finalement assez peu mise en exergue ou questionnée. On verra aussi en ces pages que, plus le temps passe, des années 1920 au soir des années 1930, moins le chœur réuni des essayistes et des journalistes critique le supporter. On s’habitue à ses frasques. Elles ne semblent pas pouvoir être le levain d’un désordre majeur. En 1936, chroniqueur sportif d’un jour, le poète Philippe Soupault dit dans la très élective Revue de Paris sa sidération face à l’effervescence d’une « foule sportive » où « ceux qu’on appelle les supporters » forment une « clientèle prête à se livrer à toutes les folies pour défendre les couleurs d’une équipe avec une ferveur et une passion que la foi sportive ne suffit pas à expliquer30 ». Mais l’expression de ce type d’inquiétude, qui est aussi au cœur d’un roman de Maurice Carême, Le Martyre d’un supporter (1928), est somme toute assez rare. Si on s’alarme de la violence au stade, c’est plutôt de celle des joueurs, surtout des rugbymen, d’assez sinistre réputation et proscrits par l’International board au tournant des années 1920-1930. Certains journalistes vont d’ailleurs jusqu’à s’émouvoir des critiques faites à l’endroit des partisans de sport. C’est le cas de Pierre Marie dans Le Populaire. En 1932, après les Jeux de Los Angeles, regrettant les dérives nationalistes liées à l’enjeu croissant des rivalités sportives internationales, le journaliste SFIO, par ailleurs cadre de l’Union des sociétés sportives et gymniques du travail, juge qu’on fait trop grand cas des « excès sportifs » – des bagarres dans le public entre autres – en oubliant trop vite que le sport a pour vertu d’éloigner les « jeunes gens » des « bistrots et des plaisirs frelatés31 ». Vieille antienne, déjà à l’œuvre à la fin du xixe siècle, au prétexte de détourner la jeunesse prolétarienne de la tentation protestataire, syndicale, politique. Quoi qu’il en soit, l’image prévalant est donc celle d’un supporterisme dont le chahut, s’il ne bascule pas dans la brutalité ou l’outrage, participe du pouvoir de séduction du sport, l’accentue au besoin, et constitue une forme de sociabilisation positive. C’est en partie le point de vue développé par le poète belge Georges Marlow en 1928. « Chaque société de football », écrit-il, « possède ainsi une turbulente arrière-garde de partisans […] et le plus beau match du monde perdrait tout attrait si aux prouesses sportives des clubs ne se mêlaient pas les hurlements de joie ou de colère des “supporters” rivaux32 ». En définitive, il n’y a pas réellement de précédent critique susceptible de marquer l’opinion des années 1920-1930, la mémoire collective, l’histoire du sport et, a posteriori, d’exciter la curiosité de ses spécialistes.
13Peut-être cette situation est-elle le fruit du caractère plutôt « consensuel » du premier supporterisme, soumis à un « ordre des stades largement maîtrisé par les dirigeants du football33 ». Ce supporterisme semble encore souvent courtois, malgré des dérives connues et débattues. Il ne semble pas poser de véritable problème34. D’ailleurs, comme le suggère Marion Fontaine, à la célébration du supporter (avec ses éventuelles colères, renvoyant à l’idée d’une foule agressive nourrissant la vieille agoraphobie des élites35) on a longtemps préféré la valorisation du spectateur bonhomme et la norme – raisonnable – d’une foule bon enfant36. Dans le même ordre d’idée, Julien Sorez note que le supporter parisien n’est jamais mieux accepté que s’il est éduqué, que s’il incarne un « supporterisme intégrateur » aboutissant à l’émergence de sociabilités positives de connaisseurs et non de tapageurs37. Bref, jusqu’au début des années 1930 et au-delà, les frénésies supporteristes passent derrière la masse chorale et rassurante des spectateurs ordinaires. Cela permet de mieux comprendre pourquoi le supporter a été repoussé aux confins de l’historiographie. Sa destinée ne méritait pas, en soi, beaucoup d’attention car elle n’offrait pas un continuum évident avec les passions ou les excès du temps présent – ou, du moins, ignorait-on ce continuum, car il y en a bien un, on le verra ici.
14Refermons ce catalogue de causes possibles au retard historiographique en pointant le frein archivistique. Olivier Chovaux souligne que, dans le Nord, pourtant principal creuset du supporterisme français, les archives de clubs antérieures à 1950 sont le plus souvent inexistantes ou perdues. Or les groupes constitués de supporters sont parfois liés de façon ombilicale aux clubs, comme à Lens et à Sète38. Même constat sous le ciel méridional. Sans archives, l’historien peut se sentir orphelin, et ne pas s’emparer d’un sujet.
15Quelles que soient les influences respectives de ces causes sur notre ignorance du supporterisme, ce dernier mérite pourtant d’être étudié et interrogé. Mesurons cette nécessité à l’aune de quelques chiffres. En 1939, près de 130 clubs de supporters sont constitués et actifs dans l’Hexagone, presque tous autour du football. On ne peut pas précisément savoir le nombre de leurs adhérents. Au demeurant, les chiffres livrés par la presse permettent de penser que les plus importants d’entre eux en fédèrent plusieurs centaines auxquels s’ajoutent, selon une expression coutumière, leurs « sympathisants » ou leurs « membres honoraires », c’est-à-dire des supporters d’un jour. Trois illustrations. Pour la première, en 1926, deux ans seulement après sa création, le Club des supporters de Douai – qui n’est pas de premier rang – revendique déjà une centaine de sociétaires. La seconde concerne un club de plus grande envergure : le FC Rouen. En 1929, ses supporters encartés sont 500 et, en 1932, alors que le club domine le championnat de Normandie et se hisse jusqu’en quart de finale de la Coupe de France, 1 500 d’entre eux suivent « leur » onze lors d’une confrontation avec Elbeuf39. Troisième exemple : lors de la finale de la Coupe de France 1935 entre Marseille et Rennes – les deux équipes jouent en première division, professionnelle –, 500 supporters bretons rejoignent Colombes pour assister à la défaite des leurs40, en une époque où 600 Rennais semblent avoir une carte de membre du Club des supporters du Stade Rennais Université Club. N’omettons pas enfin que le supporterisme s’organise aussi en association hors du football, certes moins, mais de façon significative, surtout lorsque de petits clubs, dont l’entourage est saisi par le virus des petits patriotismes sportifs, créent leurs clans de supporters. À petite échelle, pensons au club de basket d’Amfreville-la-Mivoie, une banlieue rouennaise, à partir de 193641.
16Sur la base de ces éléments, en prenant avec précaution les estimations livrées par la presse et malgré une connaissance encore très parcellaire du supporterisme, on peut avancer que, à la fin des années 1930, des milliers de supporters a minima, et bien plus probablement des dizaines de milliers, gravitent autour des clubs et de l’équipe de France de football (elle a son propre club de supporters à partir de 1932), mais aussi autour de clubs de rugby, de boxe, de cyclisme, d’athlétisme, voire de basket comme à Antibes et Rennes. Et encore cette image est-elle tronquée. De fait, peindre une vue complète du supporterisme suppose de s’attarder sur les sociabilités non encartées, non encadrées. Pensons par exemple à l’imprégnation de tout le Sud-Ouest par un supporterisme de rugby, remuant, souvent pointé du doigt, pas du tout organisé en chapelles associatives, mais qui relève malgré tout de la culture supporteriste et l’incarne à la fois. Pensons aussi à ces groupes auto-déclarés, mais non constitués en associations, comme à Lille où, en 1914, cohabitent le Club des supporters de l’Olympique (seul placé sous l’égide de la loi de 1901), l’Amicale de l’Olympique et le Club des Trompettes. Ce type de situation reste d’actualité dans les années 1930. Il renforce donc d’autant la démographie supporteriste, sans que nous puissions en dire très précisément le nombre et la dynamique.
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17Partant de ces constats, de ces remarques, les pages qui suivent voudraient contribuer à mettre en lumière l’histoire des supporters, chapitre méconnu et captivant de l’histoire sociale du sport, en soi et pour tenter de révéler une partie de la généalogie des passions contemporaines du stade, côté tribunes donc et, parfois, des désordres qu’elles y engendrent.
18Nous reviendrons avec longueur, en conclusion, sur les apports respectifs des articles réunis ici, en particulier sur les éléments les plus significatifs relevés au titre des points de convergence ou de transversalité qu’ils mettent en lumière. Pour clôturer cette introduction, nous ne ferons donc qu’y introduire, pour expliquer à nos lecteurs la démarche des auteurs de cet ouvrage.
19Les deux premiers articles ont une vocation introductive. On a cherché à y peindre le paysage supporteriste et à cadrer le phénomène à l’échelle nationale. Celui d’ouverture concerne la généalogie, puis l’émergence du supporterisme, de la fin du xixe siècle à la veille de la Grande Guerre. Pour l’essentiel, il s’appuie sur la principale source disponible : les traces repérables dans la presse. Le deuxième article embrasse la période allant des années 1910 à l’entre-deux-guerres. Il couvre le développement de l’univers des supporters en s’appuyant sur la presse, sur les déclarations d’associations déposées auprès des préfectures et, dans certains cas, sur les organes des clubs de supporters. On y définit l’empreinte du supporterisme réuni en association sur le plan numérique et géographique. On y fait état des premiers débats, parfois houleux, sur le bon et le mauvais supporterisme. Malgré quelques clins d’œil aux supporters de boxe, de cyclisme ou de basket, il sera là surtout question des supporters de football – de la même façon d’ailleurs que dans la plupart des articles – ; ceci pour une bonne et simple raison : le supporter est avant tout un passionné de football et le supporterisme se développe surtout, à partir de 1911-1912, sous prétexte de célébrer et de promouvoir le ballon rond.
20À ces articles de cadrage succède une série d’études monographiques fondées sur l’exploitation de la presse, des ressources des Archives départementales, des archives fédérales et, dans bon nombre de cas, de bulletins de liaison publiés par les groupes de supporters.
21Les deux premières études portent respectivement sur les supporters dans le cadre de la Coupe de France et sur les supporters dans le cadre européen, avec un essai de comparaison entre France et Italie. Il s’agit, dans les deux cas, de mesurer la cristallisation du sentiment supporteriste autour d’un événement phare, d’un club, d’une équipe nationale, d’appréhender aussi une partie de son folklore, depuis ses aspects bon enfant jusqu’à ses violences.
22Suivent sept études portant sur des zones spécifiques de l’Hexagone, d’abord le Nord et la Corse, qui présentent des profils contrastés. Au Septentrion, le supporterisme est précoce, dynamique. C’est du reste là qu’il s’enracine en France, par mimétisme avec une Belgique plus précoce encore et qui agit comme modèle. En Corse, ses formes, flottantes, révèlent une organisation plus officieuse qu’officielle, mais non moins remarquable par la passion sportive dont elle témoigne. Cinq articles sont ensuite consacrées à des villes : Marseille et Nîmes, Nice, Rennes, Paris – au titre du football –, Toulouse enfin, autour du rugby. Dans les quatre premiers cas, on verra avec quelle force le football mobilise des franges grandissantes de spectateurs fervents durant l’entre-deux-guerres avec, entre autres, le particularisme d’un partisanisme sportif parisien plus tardif et moins dynamique que ses homologues marseillais, rennais ou niçois. L’analyse du supporterisme toulousain témoigne quant à lui du caractère là encore très tôt révélé et actif, mais peu organisé sous l’égide associative, des fièvres rugbystiques méridionales.
23Par effet de sédimentation, ces études nous ouvrent assez intimement l’univers des supporters. Elles nous instruisent des enjeux qui les mobilisent, les fédèrent, surtout le patriotisme et/ou le régionalisme sportif(s), c’est-à-dire un des principaux – sinon le principal – ferments du supporterisme.
24Deux articles thématiques complètent et referment ce volume. Le premier traite du supporterisme au féminin. La supportrice de football – mais pas seulement – est une figure qui apparaît dans les années 1920. Sans être omniprésente, elle tend à devenir ordinaire au cours de la décennie suivante. Il convenait de la croquer afin de ne pas tomber dans le piège de la sur-masculinisation du phénomène. Le deuxième article consiste en une enquête sur la façon dont la figure du supporter inspire, dès les années 1920, des écrivains, témoins de leur temps, à l’image de Maurice Carême et Philippe Soupault, inquiétés par les dérives susceptibles de naître d’une passion sportive confinant à l’idolâtrie.
Notes de bas de page
1L’Auto, 15 décembre 1935.
2Cf. L’Écho d’Alger. Journal républicain du matin, 13 mars 1935.
3L’Ouest-Éclair, 4 mars 1935.
4Le Miroir des sports, 4 février 1936.
5Paris-Soir, 30 octobre 1936.
6Bromberger Christian, Le Match de football. Ethnologie d’une passion partisane à Marseille, Naples, Turin, Paris, Éditions de la Maison des sciences de l’homme, 1995, p. 11.
7Dietschy Paul, « De la ville à la nation. Des histoires politiques et sociales du football », Vingtième Siècle, 111, 2011, p. 9.
8On verra la riche bibliographie donnée par Berteau Franck, Le Dictionnaire des supporters. Côté Tribunes, Paris, Stock, 2013.
9Confere la seconde partie de Archambault Fabien, Beaud Stéphane et Gasparini William (dir.), Le Football des nations. Des terrains de jeu aux communautés imaginées, Paris, Publications de la Sorbonne, 2016. Les exemples de supporterisme y sont cependant étrangers. Voir aussi les pages que Julien Sorez consacre aux spectateurs et supporters du football parisiens dans Le Football dans Paris et ses banlieues. Un sport devenu spectacle, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013.
10On pense à Vamplew Wray, « Sports crowd disorder in Britain, 1870-1914 : causes and controls », Journal of Sport History, 7 ; 1980 Dunning Eric, Murphy Patrick et Williams John, The roots of football hooliganism, Londres, Routledge & Keegan Paul, 1988 ; Taylor Rogan, Football ans its fans : supporters en their relations with the game, 1885-1895, Leicester, Leicester University Press, 1992.
11En témoigne l’article de Patrick Mignon sur le supporterisme anglais publié en 1990, en soi et par son cortège de références : « Supporters et hooligans en Angleterre depuis 1871 », Vingtième Siècle, 26, 1990, p. 27-48.
12Voir par exemple la chronique sportive du Journal de la Jeunesse, janvier 1909.
13Les premières mentions des supporters (année 1900) puis des clubs de supporters (années 1920) renvoient souvent à l’exemple belge, comme lors de la venue à Paris du Daring Club de Bruxelles pour un match contre le Red Star. Cf. L’Intransigeant, 5 mars 1911. La Belgique voit se développer le supporterisme avant la France.
14La Vie Sport du Nord et du Pas-de-Calais, 14 mars 1914.
15Bouin Jean, « La Crise de l’athlétisme. Comment y remédier ? », La Vie au grand air, 14 juin 1913.
16L’Ouest-Éclair, 6 décembre 1918.
17Cf. Chovaux Olivier, « Origines et enracinement du football-association dans le Pas-de-Calais (fin xixe siècle-1914) : des jeux aux sports ? », Revue du Nord, 355, 2004, p. 356.
18Cf. Dietschy Paul, Histoire du football, Paris, Perrin, 2010, p. 142. Également : Demazières Didier (dir.), Le Peuple des tribunes : les supporters de football dans le Nord – Pas-de-Calais, Béthune, musée d’Ethnologie régionale, 1998.
19Voir Fontaine Marion, Le Racing Club de Lens et les « Gueules noires », essai d’histoire sociale, Paris, Les Indes savantes, 2010.
20Cf. notamment Mignon Patrick, La Passion du football, Paris, Odile Jacob, 1998.
21Cf. Vigarello Georges, « Les premières Coupes du Monde ou l’installation du sport moderne », Vingtième Siècle, 26, 1990, p. 5-10.
22Tétart Philippe, « Le “supporter de sport” en France. Émergence médiatique d’un mot et d’une figure sociale (1881-1914) », Stadion, 41, 2015, p. 73-78 en particulier.
23Il y traverse le récit cependant, comme dans Kalifa Dominique, La Culture de masse en France, t. I : 1860-1930, Paris, La Découverte, 2001, p. 53.
24On pense au colloque « Spectateurs et supporters devant la violence », organisé par l’Association française pour un sport sans violence et pour le fair-play (1989) et, entre autres, à Govaerts Serge, Foot et violence : politique, stades et hooligans, Bruxelles, De Boeck, 1995 ; Roumestan Nicolas, Les Supporters de football, Paris, Anthropos, 1998 ; Bodin Dominique, Hooliganisme. Vérités et mensonges, Paris, ESF, 1999.
25Sur ce point on peut tirer profit de Hourcade Nicolas, « Supporters extrêmes en France : dépasser les stéréotypes », Cahiers de la Sécurité, 11, 2010, p. 162-172.
26Par exemple Nuytens William, La Popularité du football : sociologie des supporters à Lens et Lille, Arras, Artois Presse Université, 2004 ; Lestrelin Ludovic, L’Autre public des matches de football. Sociologie des supporters à distance de l’Olympique de Marseille, Paris, Éditions de l’EHESS, 2010 ; et du côté de l’édition grand public : Berteau Franck, Le Dictionnaire des…, op. cit.
27On pense, parmi bien des exemples, à Hourcade Nicolas, Lestrelin Ludovic et Mignon Patrick, Livre vert du supporterisme. État des lieux et propositions d’actions pour le développement du volet préventif de la politique de gestion du supporterisme, secrétariat d’État aux Sports, 2010 ; Nuytens William, L’Épreuve du terrain. Violences des tribunes, violences des stades, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2011 ; Wittersheim Éric, Supporters du PSG. Une enquête dans les tribunes populaires du Parc des Princes, Lormont, Éditions Le Bord de l’eau, 2014.
28Lehmann Renée, « Le sport, les gens, les faits », Match-l’Intran, 21 juin 1932.
29Rubrique sportive, L’Humanité, 10 octobre 1927 (non signé).
30Soupault Philippe, « Football », Revue de Paris, novembre 1936, p. 185-186.
31Marie Pierre, « Réponse à un Dialogue sur le nationalisme », Le Populaire, 12 septembre 1932.
32Marlow Georges, « Revue de la quinzaine », Mercure de France, 1er septembre 1928, p. 486.
33Hourcade Nicolas, « Transformation du supporterisme et de l’ordre des stades en France » in Zoudji Bachir et Rey Didier (dir.), Le Football dans tous ses états, Bruxelles, De Boeck, 2015, p. 311-320.
34Joan Tumblety souligne le détachement de l’État et du gouvernement vis-à-vis de l’enjeu de la Coupe du Monde 1938, comme si la question de la consommation du spectacle sportif et des formes de cette consommation, n’était digne d’intérêt ni d’urgence. Tumblety Joan, « La Coupe du monde de football en France en 1938. Émergence du sport-spectacle et indifférence de l’État », Vingtième Siècle, 93, 2007, p. 142 notamment.
35Les membres des classes aisées promoteurs des sports modernes perçoivent généralement les foules de spectateurs comme une menace. Cf. Wahl Alfred, Les Archives du football, Paris, Gallimard/Julliard, 1989.
36Fontaine Marion, « Histoire du foot-spectacle », La Vie des idées, 11 juin 2010 [http://www.laviedesidees.fr/Histoire-du-foot-spectacle.html].
37Sorez Julien, op. cit., p. 361-371 en particulier.
38Chovaux Olivier, « Football minier et immigration. Les limites de l’intégration sportive dans les années trente », STAPS, 56, 2001, p. 11.
39L’Ouest-Éclair, 13 février 1929 et 22 septembre 1932.
40Paris-Soir, 4 mai 1935.
41Basket-Ball, 2 janvier 1936.
Auteur
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Philippe Tétart
Maître de conférences en histoire, enseigne à Le Mans université, est rattaché au laboratoire TEMOS CNRS et expert auprès du musée national du Sport. Il a notamment publié Les Pionniers du sport (La Martinière/Bibliothèque nationale de France, 2016), dirigé Histoire du sport en France (Vuibert, 2007) et La Presse régionale et le sport. Naissance de l’information sportive, années 1870-1914 (Presses universitaires de Rennes, 2015).
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