Résister au départ
Dissidence et répression pionnières après le discours du 17 juin 1940 dans le mandat français
p. 103-120
Texte intégral
1Lorsqu’on évoque les pionniers de la Résistance – les premiers hommes et les premières femmes à s’être engagés contre l’occupation allemande de la France métropolitaine en juin 1940 –, l’image convoquée semble être davantage celle de civils que de militaires, que l’on pense à Étienne Achavanne1 ou au musée de l’Homme2. Pourtant, parmi les réactions individuelles de refus, il y a des soldats et des officiers dont on ne peut contester l’entrée précoce dans une forme pionnière de désobéissance. Général de brigade et sous-secrétaire d’État à la Défense3, Charles de Gaulle est le plus emblématique, mais il n’est pas le seul. D’ailleurs, dans son célèbre discours du 18 juin 1940, il appelle les « officiers et les soldats français4 » à le rejoindre à Londres.
2Contre quoi de Gaulle et d’autres militaires s’insurgent-ils dès la mi-juin 1940 ? Contre le discours du maréchal Pétain qui depuis le 16 juin occupe désormais le poste de président du Conseil. Dès le lendemain de sa prise de fonction, l’ancienne gloire de Verdun prononce, à la radio, un message resté lui aussi célèbre. Une formule, en particulier, déclenche l’incompréhension de très nombreux combattants hors de la métropole : « C’est le cœur serré que je vous dis aujourd’hui qu’il faut cesser le combat5. »
3Inconnu des Français à ce moment, le général de Gaulle n’est pas le seul militaire à envisager de poursuivre la lutte malgré l’annonce des pourparlers engagés par le gouvernement Pétain, réfugié à Bordeaux. Dans les derniers jours du mois de juin, les réactions instinctives contre la cessation des hostilités se multiplient dans l’Empire. Mais, disons-le d’emblée, seule une infime minorité choisit in fine de désobéir pour continuer de se battre. Au sein des armées, l’écrasante majorité suit « la voie de l’obéissance ».
4Toujours est-il que le discours de Pétain du 17 juin, véritable déflagration, implique bien de se rendre sans avoir tiré un seul coup de feu pour des milliers de soldats stationnés au Levant, en Afrique française ou en Indochine. C’est ce discours qui pousse en premier à continuer la lutte, et non la réponse de de Gaulle. D’abord et avant tout, la résistance pionnière plonge ses racines dans le refus de l’armistice et dans la volonté affirmée de poursuivre le combat. Au départ, les premières manifestations de rébellion de ces précurseurs ne sont pas dirigées contre le gouvernement mais contre les vainqueurs allemands et italiens. Or, l’opposition conjuguée du maréchal Pétain et du général Weygand, commandant en chef de l’armée française, puis celle de l’ensemble du gouvernement à ces manifestations provoquent, dans un second temps, une rupture et une transgression qui poussent certains à basculer dans la résistance à proprement parler.
5La distance géographique et l’absence de combat facilitent les passages à l’acte dans l’Empire. À l’été 1940, les premières dissidences militaires se produisent en effet dans les colonies françaises. Cette contribution s’intéresse au cas précis du mandat français en Syrie et au Liban, le Levant pour l’armée française, qui constitue un observatoire privilégié des premières formes de résistance militaire chez les chefs comme dans la troupe.
6Le Proche-Orient demeure un lieu ancien de la rivalité franco-britannique. À la suite des accords Sykes-Picot de 1916, Syrie et Liban passent, à la fin de la Première Guerre mondiale, sous mandat de la SDN confié à la France. En 1940, l’Italie représente désormais l’ennemi commun alors que ses troupes occupent les îles du Dodécanèse depuis 1912. Le théâtre d’opérations de Méditerranée orientale (TOMO) a été conçu de manière à riposter aux éventuelles incursions italiennes sur Chypre, le Proche-Orient et l’Égypte britannique. Si la France entre en guerre avec l’Allemagne le 3 septembre 1939, les combats en métropole ne commencent à proprement parler que le 10 mai 1940. Du point de vue du TOMO, commandé par le général Weygand depuis août 1939, le danger n’est pas imminent. Or, après les très sérieux revers du 10 au 15 mai dans les Ardennes, le limogeage du général Gamelin, commandant en chef de l’armée française, débouche sur le départ de Weygand, rappelé le 16-17 pour prendre la tête de l’armée. Son remplaçant à Beyrouth, le général Mittelhauser, est assisté du général Massiet tandis que le colonel Edgard de Larminat occupe le poste de chef d’état-major. Tout bascule le 10 juin lorsque l’Italie déclare la guerre à une France métropolitaine effondrée. Les troupes présentes au Levant se préparent à une confrontation directe. Le cours de la guerre ne leur en laisse pas le temps : le 17 juin, Pétain prend la parole, l’armistice est signé avec les Allemands le 22 puis avec les Italiens le 24. Partout, la stupeur et la sidération sont immenses, l’incompréhension et la colère dominent.
7Durant l’été 1940, au Levant comme ailleurs, notamment en Afrique équatoriale française (AEF)6, une fois le pas de la désobéissance franchi par certains militaires, la répression, pionnière elle aussi, se met en place. Pour les autorités de Vichy, il n’est pas question de laisser impunies ces premières manifestations de la dissidence gaulliste, ainsi qu’on la nomme dès 1940. De l’été 1940 à l’été 1941, cette première répression des militaires emprunte des formes variées, ainsi que le démontrent les deux procès contre le général de Gaulle. L’exemple du mandat français permet d’analyser ce caractère protéiforme de la répression. D’une part, en septembre 1940, pour juger les principaux officiers supérieurs et généraux ralliés à la France libre, le régime de Vichy instaure la cour martiale de Gannat ; d’autre part, pour les troupes passées de Syrie ou du Liban en Palestine britannique, Vichy use des tribunaux militaires permanents sur place, puis de celui séant à Clermont-Ferrand, très tôt instrumentalisé contre les civils et les militaires.
8À partir de l’exemple du Levant, les premières formes de résistance des militaires et les débuts de la répression vichyste se dévoilent au prisme des archives nouvellement accessibles de la justice militaire. L’arrêté du 24 décembre 2015 portant ouverture des fonds relatifs à la Seconde Guerre mondiale a en effet permis d’accéder sans restriction à de nouvelles sources issues des diverses procédures judiciaires7. Néanmoins, cette ouverture doit être nuancée en raison de l’impossibilité d’accéder aux documents entreposés au Dépôt central des archives de la justice militaire8 (DCAJM) entre 2020 et 2023. Certains des documents mobilisés dans cet article proviennent de ce centre, mais sa fermeture prolongée n’a malheureusement pas permis d’analyser la résistance et surtout sa répression avec l’acribie nécessaire.
9En tout état de cause, la très grande richesse des fonds du DCAJM ne fait aucun doute. Sont en effet conservés à la fois les registres très synthétiques des jugements rendus par les tribunaux militaires, les minutiers qui rassemblent les formulaires (minutes) officiels des jugements, et surtout les dossiers de procédures, auxquels les problèmes évoqués ci-dessus ne nous ont pas permis d’accéder. Un grand nombre des questions et des problématiques soulevées par l’usage de la justice militaire trouvent leur réponse dans ces sources, que les historiens et historiennes envisagent une approche par le haut comme par le bas, quantitative comme qualitative.
10Les minutiers que nous avons pu consulter en 2019 fournissent d’ores et déjà d’intéressantes pistes de recherche et de premiers résultats propres à démontrer comment les hauts-gradés, qui tentent d’abord de s’opposer à la cessation des hostilités avant de se ranger derrière le gouvernement de Bordeaux, puis de Vichy, entraînent dans leur sillage une partie de leurs subordonnés. Ces derniers, qui ne font pas machine arrière pour certains, subissent en conséquence la répression mise en œuvre par leurs anciens chefs.
11Pour retracer les conséquences du discours de Pétain, il s’agira d’analyser en premier lieu les hésitations des hauts-gradés et la manière dont le Levant manque de basculer dans la dissidence. Une fois évoqués les troubles aux plus hauts échelons du commandement, la focale se resserrera autour des troupes sur le terrain afin de sonder les déterminants du refus. Enfin, l’étude de la répression déployée contre cette poignée d’hommes par Vichy donne l’occasion de mettre en perspective la portée et l’efficacité de la justice militaire sous le nouveau régime.
Que faire ? Hésitations et résistance avortée des grands chefs
12La stupeur provoquée par le discours du 17 juin prononcé par le maréchal Pétain se mesure facilement dans les sources. Dans les heures qui suivent sa diffusion, les appels à poursuivre la lutte se multiplient, notamment dans l’Empire9. Le Levant ne fait pas exception. Si l’on se réfère à son ordre no 26 du 18 juin 1940, le commandant en chef du TOMO, le général Mittelhauser, semble très déterminé :
« L’Amiral de Flotte Darlan, Ministre de la Marine, commandant en chef des forces maritimes françaises, a adressé le télégramme suivant à ses Forces : “Continuez opérations de guerre aéronavales avec énergie farouche – Vous ne vous laisserez pas ébranler par la propagande perfide des nouvelles émanées de l’ennemi – vos chefs seuls sont qualifiés pour vous donner des ordres – Faites-le savoir tout autour de vous.” Cette noble consigne s’adresse aux forces maritimes. Le général commandant le TOMO prescrit que tous les officiers, sous-officiers et soldats relevant de son commandement, devront s’en inspirer dans l’exécution de leur devoir et leur attitude10. »
13Le fait que Mittelhauser s’appuie sur un ordre de l’amiral Darlan, commandant en chef de la Marine, en dit long sur l’état d’esprit qui règne alors dans l’armée française, tiraillée entre plusieurs injonctions contradictoires. Certes, à ce moment, l’armistice n’a pas encore été signé, Mittelhauser ne transgresse donc pas directement les ordres. Il n’empêche que l’effritement de la relation d’autorité qui unit les chefs militaires de l’Empire à la métropole semble amorcé.
14Le plus haut chef militaire au Levant persiste d’ailleurs pendant plusieurs jours dans sa contestation des décisions prises par le gouvernement de Bordeaux. Il écrit au général Noguès, résident général au Maroc et commandant en chef de l’Afrique française du Nord (AFN), dans la nuit du 23 au 24 juin. Charles Noguès est le chef militaire le plus influent dans l’Empire. Dans l’esprit de Mittelhauser, rien ne pourrait se faire sans lui. À cette date, la transgression devient réelle. Alors que la signature de l’armistice avec les Allemands le 22 signifie la fin des combats, il envoie à Noguès11 : « Il me paraît urgent que quelqu’un prenne en main la conduite de la guerre et coordonne la conduite des opérations militaires, navales et aériennes en liaison avec le gouvernement britannique et organise le ravitaillement général12. » Le gouvernement de Bordeaux, qui a intercepté ce message, s’inquiète et commence à employer à propos du Levant et de son chef militaire un terme promis à un grand avenir : dissidence13.
15Le 24 juin, Mittelhauser franchit définitivement le pas et réunit à Beyrouth les officiers présents sur place pour leur annoncer « qu’il se désolidarise d’un gouvernement de capitulards14 ». Un rapport du chef de bataillon Magnillat, qui assiste à cette réunion, décrit précisément les dilemmes moraux posés par cette transgression15. Magnillat évoque en ces termes la réunion organisée dans la salle d’honneur du Grand Sérail de Beyrouth :
« Ceux qui ont assisté à cette réunion en garderont toujours le souvenir. Elle fût à la fois émouvante et pénible. En effet, le général Mittelhauser, debout devant son auditoire debout lui-même, la parole nette et ardente quoique nuancée d’une émotion légitime, nous fait part de la résolution qu’il a prise en face des événements. Il s’insurge contre la décision de la métropole, nous annonce son intention de continuer la lutte et nous avertit qu’il n’exécutera plus les ordres qui lui parviendront et qu’il a d’ailleurs dans ce but, coupé toutes les relations avec la métropole. »
16Le 24, la signature de l’armistice franco-italien a rendu caduque l’existence du TOMO, dissout au 1er juillet. Chef d’état-major de Mittelhauser, le colonel de Larminat est bien décidé à profiter de l’autorité dont il dispose pendant quelques jours encore pour pousser les troupes du mandat à continuer la lutte avec les alliés britanniques, de l’autre côté de la frontière palestinienne. Dans la nuit du 26 au 27 juin, il rédige un appel au départ et à la résistance avec, selon ses dires, l’aval de son supérieur. « Je basais ce plan sur la complicité au moins passive et la connivence du commandement. Mittelhauser, le premier, m’avait plusieurs fois exprimé sa velléité de passer en Palestine avec une partie de ses troupes16. »
17Entre-temps, le chef du TOMO, qui démentira formellement avoir donné son accord, est rappelé à l’ordre depuis Bordeaux par Pétain et Weygand, tandis que Gabriel Puaux17, le haut-commissaire du mandat, est tancé par Paul Baudouin18, le ministre des Affaires étrangères. Le 26, Mittelhauser apprend aussi de Noguès lui-même que l’AFN se plie aux ordres du gouvernement. Il décide alors, comme beaucoup d’autres, de rentrer dans le rang en même temps qu’il est remplacé par le général Massiet, son adjoint jusqu’alors, le 1er juillet. Pendant les quelques jours qui séparent l’envoi de la note de Larminat de son retour en métropole, Mittelhauser trouve le temps de faire arrêter son ex-chef d’état-major. Le futur Français libre est néanmoins parvenu à déclencher le mouvement de certaines troupes vers la Palestine pour rejoindre les forces britanniques. Après une évasion dépeinte entre grand guignol et roman d’aventure dans ses Chroniques irrévérencieuses, Larminat gagne la Palestine le 1er juillet19.
Sur le terrain, entre résistance pionnière et répression improvisée
18Pour bien comprendre la situation militaire au Levant dans les derniers jours de juin 1940, il faut revenir à la « circulaire » de Larminat, ainsi qu’il la nomme. En effet, elle succède aux premières réactions épidermiques de refus du haut-commandement et tente de traduire en actes la pluralité des discours qui soulignent la nécessité de poursuivre le combat. Moins bien informées, les troupes sur le terrain ont néanmoins connaissance de la situation dramatique de la métropole et des pourparlers d’armistice engagés par le nouveau gouvernement Pétain. La stupeur et la colère infusent dans les casernes et les campements dans tout le Levant entre le 18 et le 27 juin. Ces neuf journées représentent un temps particulièrement long durant lequel chacun a le temps de discuter de sa position et de son désir, ou non, d’obéir aux ordres de Bordeaux. C’est dans ce contexte hautement inflammable que Larminat rédige et envoie sa circulaire, le 27 juin au matin. Elle commence ainsi :
« L’armistice est accepté par la flotte et l’Afrique du Nord ; le Levant doit s’incliner. Tous les militaires français et étrangers qui refusent de se soumettre et acceptent tous les risques que comporte la rébellion […] constitueront un corps de volontaires français.
Le but de la présente circulaire est d’organiser la constitution, la réunion et la mise en route sur la Palestine d’un corps de volontaires bien armé et approvisionné20. »
19Signé de l’une des plus hautes autorités du TOMO, ce document se diffuse très rapidement dans la journée du 27. Si le texte de Larminat précède les départs de certains soldats, il ne les déclenche que dans la mesure où la situation est particulièrement incertaine, et où les officiers de contact sur le terrain ont reçu les ordres de résistance de Mittelhauser depuis le 18. Pour eux, cette initiative a reçu l’aval du commandant en chef.
20En 1939, environ 15 000 hommes sont stationnés au Levant, sans compter les troupes supplétives libanaises et syriennes (utilisées principalement pour le maintien de l’ordre). Entre septembre 1939 et janvier 1940, des renforts à hauteur de 30 000 hommes sont envoyés, portant à environ 45 000 hommes les troupes sous les ordres de Mittelhauser. Plusieurs types d’unités se côtoient : infanterie coloniale comme les tirailleurs sénégalais, troupes d’AFN comme les tirailleurs tunisiens ou les spahis marocains, éléments de la Légion étrangère, auxquels s’ajoutent des Français de métropole mobilisés et envoyés sur place, principalement dans les régiments de chars ou dans l’aviation.
21Larminat résume bien les conséquences de son initiative du 27 lorsqu’il évoque son emprisonnement dans une cellule d’un régiment du train :
« Le quartier en question offrait cet avantage d’être isolé de Damas, où casernaient de nombreuses unités combattantes […] et de Mezzé où stationnait un bataillon de Légion. J’étais à ce moment-là un matériel explosif, car en vérité tout militaire digne de ce nom au Levant était de mon parti, et me confier à la garde d’une unité proprement combattante présentait de sérieux risques. Le quartier du train m’éloignait de ces foyers d’insurrection latents21. »
22La référence à la Légion est particulièrement révélatrice. En effet, parmi les troupes qui se mettent en route vers la frontière palestinienne figurent un certain nombre de légionnaires du 6e Régiment étranger d’infanterie (6e REI), Espagnols et Allemands notamment, qui refusent catégoriquement de cesser de combattre. Larminat explique :
« La Légion était intéressée d’honneur à me faire évader. Une troupe de métier ne pouvait accepter facilement de déposer les armes sans s’en être servi et, étrangère, de les remettre entre les mains d’ennemis dont les représailles ou reprises étaient à craindre. Mon appel du 27 juin avait été reçu avec enthousiasme au 6e étranger, spécialement au bataillon Edart à Homs, qui aussitôt s’était mobilisé, avait liquidé ses biens locaux et organisé le train de camions qui porterait en Palestine l’unité et ses moyens de combat22. »
23Ces désertions vers l’étranger proviennent principalement de quatre sources : le 6e REI de la Légion, l’armée de l’air (derrière le capitaine Paul Jacquier, futur compagnon de la Libération), le 24e Régiment d’infanterie coloniale (24e RIC) stationné à Chypre et à Tripoli et, dans une moindre mesure en termes quantitatifs, l’escadron de spahis marocains du capitaine Jourdier. Pour fournir cet ordre de grandeur, nous nous appuyons sur les listes établies par les autorités militaires françaises au Levant, qui, à l’automne 1940, siègent au sein des commissions de contrôle de l’Axe, mises sur pied dans les colonies à la suite de la signature de l’armistice. Puisque la Méditerranée est à ce moment la chasse gardée de l’Italie, le général de Giorgis, installé fin août à Beyrouth, demande rapidement un état de la dissidence. À la tête des troupes du Levant depuis le 15 juillet, le général Fougères lui fournit cette liste par l’entremise du 3e bureau23. La lettre en préambule précise que seuls sont mentionnés les militaires « passés certainement en territoire britannique24 ». En tout, ce document recense 706 dissidents. Ce nombre, ramené aux 45 000 hommes présents au Levant, permet de mesurer l’écart entre les velléités de transgression affichée fin juin et leur concrétisation. Plusieurs éléments expliquent cet écart. La plupart des soldats demeurent dans l’expectative et ne veulent pas risquer le sort de leur famille, restée en métropole ou en AFN. D’autre part, la plus grande partie de l’Empire s’est ralliée à Pétain ou est en train de le faire. Enfin, entre le 29 juin et le début du mois de juillet, Mittelhauser, Massiet et les chefs de corps restés fidèles au gouvernement de Bordeaux ne ménagent pas leurs efforts pour rattraper les hommes partis en direction de la Palestine après la circulaire de Larminat.
24Avant d’en venir à cette répression improvisée et d’aborder ensuite la répression judiciaire, comment concrètement se déroule l’entrée en résistance pour ces militaires ? L’exemple des spahis du capitaine Jourdier et des hommes du 24e RIC commandés par les capitaines Lorotte et Folliot permet de plonger plus en profondeur dans les mécanismes du refus, même si la consultation des dossiers de procédures entreposés au Blanc aurait facilité l’analyse.
25Dans le cas de Jourdier ou de Folliot et Lorotte, la situation géographique joue un rôle de premier plan. Ils sont stationnés dans des espaces de contacts rapprochés avec les Britanniques, au sud du Liban tout proche de la frontière pour Jourdier, ou à Chypre pour Lorotte, c’est-à-dire dans une zone administrée en temps normal par le Royaume-Uni (Chypre est contrôlée par les Britanniques depuis 1878). Le capitaine Jourdier profite d’avoir été envoyé en exercice pour franchir la frontière. Lorsqu’il s’apprête à passer en dissidence, il est d’ailleurs tout à fait conscient que le temps presse. Dans son journal il écrit :
« 22 juin : Mittelhauser lève l’étendard de la révolte […] ça ne frappe pas beaucoup. C’est tellement normal…
28 juin : Mittelhauser se dégonfle. Consternation générale mais pas de réactions. Ce soir les bruits les plus extravagants circulent. Des unités seraient en route pour la Palestine.
29 juin : R… avait été, paraît-il, chargé de guider des bataillons de la Légion et des chars pour leur passage en Palestine. Il serait rentré bredouille. Au rendez-vous fixé il n’aurait trouvé personne. Il paraît que le colonel de Larminat est en prison25. »
26Le récit des quelques heures qui précèdent sa décision laisse entrevoir l’importance de l’initiative personnelle, de la surprise, et confirme l’existence de discussions entre les officiers sur la conduite à tenir.
« 29 juin : J’ai été voir Villoutreys, mon lieutenant en second, qui dormait dans sa guitoune. Nous nous sommes mis d’accord. Il n’y a plus à compter sur personne. Les nouvelles du lendemain décideront de la conduite à prendre.
30 juin : Un ordre de mouvement est arrivé pour l’escadron, on nous ramène vers le nord, loin de la frontière… C’est le moment où jamais. Les chevaux sont scellés et les hommes se rassemblent… Je n’ai pas eu le temps de prévenir les sous-officiers comme j’aurais voulu le faire pour qu’ils réfléchissent et se préparent à ce que nous allions faire. En avant26 ! »
27Le commandant d’un autre escadron de spahis, voisin du sien, passe le voir le 30 juin :
« — Pourquoi n’as-tu pas prévenu d’avance ? Tout le monde serait venu […].
— Je n’ai pas eu le temps, j’ai été pris de court.
— Attends jusqu’à demain, je ne suis pas prêt pour aujourd’hui.
— Aujourd’hui je pars, personne ne m’en empêchera. Demain tu ne le pourras plus27. »
28Le 1er juillet, comme Larminat, le capitaine Jourdier arrive en Palestine britannique. Mais les troupes qui l’ont suivi sont en fait très peu nombreuses. D’un escadron de presque 60 hommes passé avec lui, près de 40 font marche arrière le lendemain. Le tableau envoyé à Giorgis le confirme, seule une vingtaine de noms de « déserteurs passés à l’Angleterre » apparaît sous le titre 1er régiment de spahis marocains.
29La majorité des 706 déserteurs de l’été 1940 dans le mandat provient du 24e RIC. Stationné à Tripoli et commandé par le colonel Fonferrier, une partie du régiment est à Chypre en vertu du plan de défense franco-britannique pour le TOMO. Le capitaine Raphaël Folliot et sa compagnie, soit environ 130 hommes, sont rentrés de l’île aux alentours du 20 juin. Le 27 juin, munis de faux ordres de mission et de réquisition, ils partent de Tripoli vers la frontière et la traversent sans problème28. Ce jour-là, la circulaire de Larminat commence seulement à se diffuser et les chefs de l’armée du Levant ne sont pas encore sur les routes pour empêcher les départs. La seconde partie de l’entrée en résistance du 24e RIC se déroule début juillet. Un autre capitaine, Jean Lorotte, à la tête de près de 300 hommes, refuse de quitter Chypre pour rentrer à Tripoli. Il mesure parfaitement qu’à cette date avancée, alors que le dramatique incident de Mers-el-Kébir s’est produit entre le 3 et le 6 juillet29, un retour dans le mandat signifie la fin de tout espoir de poursuivre le combat et qu’il lui faudra se plier à l’armistice. Le 12 juillet, le colonel Fonferrier vient à Chypre pour parlementer, sans succès. Lorotte décide après cette entrevue d’aller à Nicosie, où lui et ses hommes sont accueillis chaleureusement par les Britanniques avant d’être regroupés avec la compagnie Folliot en Palestine puis en Égypte30. Ils formeront l’une des unités FFL les plus emblématiques et les plus engagées entre 1940 et 1945, le BIM, Bataillon d’infanterie de marine.
30À partir de la toute fin juin, la répression s’amorce sous une forme plutôt souple, à l’exception de Larminat emprisonné. Elle consiste, dans la plus grande improvisation, à défaire et ralentir ce qui a débuté, à savoir le départ des hommes vers la Palestine. La plupart du temps, ces derniers pensent d’ailleurs être en accord avec leurs chefs. Larminat rapporte ce qu’il a appris de ces scènes, pathétiques à ses yeux, lors desquelles des chefs supplient leurs troupes persuadées de bien faire, tel Fonferrier à Chypre, ou les arrêtent de force :
« Ce jour du 29, Mittelhauser courait les routes conduisant vers le sud, arrêtant un bataillon de chars en marche, diverses autres unités en cours de démarrage, cependant qu’un escadron du 1er spahis marocains, en manœuvre dans l’Hermon, passait tranquillement la frontière à la suite du capitaine Jourdier et du lieutenant de Villoutreys. Il fut le noyau du 1er régiment de marche de spahis marocains qui se couvrit de gloire dans la France libre.
Tout était extrêmement mouvant. L’action du commandement, mon arrestation, le bruit répandu comme quoi les Britanniques – que l’on n’aimait pas beaucoup au Levant – refoulaient les transfuges à la frontière, tout cela finalement freina et amortit l’élan ; mais le 29 cela bouillonnait31. »
31Larminat analyse assez finement les raisons qui expliquent l’essoufflement des départs.
32Par ailleurs, les archives mentionnent rarement les éventuelles poursuites visant les soldats rattrapés sur les routes. Peut-être se sont-elles limitées à des punitions d’ordre disciplinaire sans saisine de la justice militaire ? Cela étant, certaines mesures plus énergiques prises contre les déserteurs éclairent le niveau de tension atteint fin juin. Comme le rapporte le JMO des Troupes des Territoires Sud Syrie, un « peloton d’automitrailleuses parti sans ordre d’Alep est arrêté par une barricade élevée à Hama. Des coups de feu sont échangés à la suite de quoi les automitrailleuses sont reprises32 ». Sans autre précision dans le JMO, difficile d’investiguer plus avant cet incident. Une chose est sûre : dans les premiers jours de juillet la répression varie beaucoup en intensité selon les commandants et les situations.
33À l’image de leurs chefs, l’écrasante majorité des soldats reste fidèle au gouvernement de Bordeaux puis au régime de Vichy. L’État français n’entend cependant pas laisser la dissidence impunie, quel que soit le territoire où elle se développe, et même si elle ne touche qu’une poignée d’hommes. Les soldats et aviateurs du mandat qui n’ont pu être ni rattrapés ni empêchés de désobéir font l’objet de poursuites judiciaires.
Réprimer les premiers dissidents, la justice militaire instrumentalisée
34Pour résumer schématiquement, il faut distinguer trois lieux de la répression judiciaire pour le mandat. Tout d’abord, les procès qui ont lieu au 1er tribunal militaire du quartier général des troupes du Levant séant à Beyrouth, principale juridiction sur place. C’est là que sont traitées, à partir du mois d’août, les premières affaires se rapportant à des faits de désertion survenus après le 17 juin, dont certaines vers la Palestine33. En octobre 1940, les dossiers se succèdent avant que certains d’entre eux ne soient délocalisés en métropole au deuxième trimestre 1941. Les procédures relatives au 24e RIC sont ainsi jugées au tribunal militaire de Clermont-Ferrand entre juin et septembre 1941. Les procès du 24e RIC débutent donc en métropole en même temps que l’affrontement fratricide entre Anglo-gaullistes et soldats de Vichy pour le contrôle du mandat. Plus précisément, l’attaque britannique se déclenche le 8 juin 1941 alors que le premier procès d’un important groupe d’ex-soldats du 24e RIC commence à Clermont-Ferrand le 3034. Enfin, la cour martiale de Gannat, créée le 24 septembre 1940, est chargée de juger les officiers responsables de « crimes et manœuvres commis contre l’unité et la sauvegarde de la patrie35 ». Le capitaine Lorotte est condamné à mort le 5 juin 1941, tout comme le colonel de Larminat le 10 juillet36. Si l’on comprend que le colonel de Larminat soit jugé à Gannat, puisque cette juridiction d’exception, expéditive et sans recours possible, a été instaurée pour condamner les premiers chefs de la France libre issus de l’Empire, on peut s’étonner que le capitaine Lorotte, qui n’a pas la même envergure stratégique dans le dispositif militaire gaulliste, le soit également. Ce qui nous fait dire que Lorotte est jugé à Gannat parce qu’il provoque un ralliement particulièrement massif de plus de 300 hommes. Folliot est quant à lui jugé à Clermont-Ferrand.
35Les minutes des jugements rendus par la cour martiale sont remarquables. Toutes contiennent une partie consacrée à la publicité de la sentence. En effet, elle doit être affichée sur la porte du dernier domicile connu du condamné, sur la mairie de son lieu de naissance, et publiée dans le journal du département du dernier domicile. L’« ex-colonel » de Larminat, ainsi désigné par le journaliste, est donc condamné publiquement et livré à l’opprobre du public par le truchement d’un article paru le 22 juillet 1941 dans le journal Le Petit Parisien37. Cet élément est central puisqu’il éclaire en creux l’impuissance réelle de la justice militaire de Vichy à faire appliquer les peines prononcées. Faute d’arrestation spectaculaire ou de présence des accusés à leur procès – tous jugés par contumace ou par défaut –, faute d’exécution possible, la violence et la brutalité du verdict se déploient dans l’espace public et par l’écrit38. Par la publicité suscitée autour de la création de la cour martiale de Gannat ou des verdicts rendus, l’objectif de la justice et du régime de Vichy sont sans nul doute d’empêcher l’aggravation de la dissidence et de nouveaux départs vers Londres.
36Pour en revenir plus précisément aux affaires jugées à Beyrouth à la fin de l’année 1940, celles qui concernent les départs de soldats vers la Palestine sont noyées au milieu des nombreux autres délits dont la justice militaire sur place est saisie. En effet, un nombre important de condamnés sont des civils syriens ou libanais accusés de vols, de pêche ou de chasse illégales, de port d’armes ou encore d’appartenir à des groupes nationalistes syriens39. La justice militaire dans le mandat est utilisée par les autorités comme un instrument de coercition pour maintenir l’ordre colonial.
37À partir de la mi-octobre 1940 à Beyrouth, des groupes de soldats sont jugés pour des faits de « désertion à l’intérieur » constatés après le 17 juin, à l’instar de huit légionnaires espagnols du groupement de légion étrangère du Levant40. Si les minutes ou les registres ne mentionnent pas explicitement qu’ils ont tenté de passer la frontière vers la Palestine, tel est probablement le cas, comme nombre d’affaires le suggèrent. Tous sont jugés par défaut et condamnés à de la prison ferme, entre 5 et 6 ans et jusqu’à 10 ans pour les chefs de complot. La date de commission des faits est presque toujours comprise entre le 29 juin et la mi-juillet 1940. Faute de pouvoir accéder aux dossiers, nous ne pouvons pas connaître la teneur de la procédure. La qualification des faits retient néanmoins l’attention. La « désertion à l’intérieur » signifie que les preuves manquent pour s’assurer du passage effectif de la frontière par ces hommes désormais absents, et, a fortiori, de leur passage au service d’une armée étrangère. Ce dernier point permettrait d’inculper les accusés pour « désertion à l’étranger » voire pour « trahison ». Cette circonstance aggravante entraînerait un alourdissement considérable des peines. Si la « désertion à l’étranger » est retenue, qu’il s’agisse de quelques hommes du 16e Régiment de tirailleurs tunisiens (16e RTT)41 ou de légionnaires du 6e REI42, les chefs de complot sont condamnés à mort et les autres accusés écopent au minimum de 10 ans de prison avec dégradation militaire.
38On l’a dit, seul Jean Lorotte est jugé à Gannat. Quant aux dossiers des soldats et officiers du 24e RIC menés notamment par Folliot43, du capitaine Jourdier, de son adjoint le lieutenant Villoutreys et de leurs hommes44, ils passent en jugement à Clermont-Ferrand. En consultant les registres de cette juridiction, on s’aperçoit que nombre de personnalités sont passées devant ses magistrats. On retiendra notamment le second procès de Gaulle45, les deux procès de Jean Zay46, celui de Pierre Mendès France47, ou encore, pour les militaires, le procès du capitaine de Kersauson48, adjoint de Larminat à l’état-major du TOMO, ou celui du futur général Beaufre49. Pour des raisons de proximité géographique avec Vichy, il ressort sans doute possible que ce tribunal est utilisé à des fins politiques par l’État français.
39C’est très probablement pour cette raison que les hommes du 24e RIC y sont jugés, par groupe, à partir du 30 juin 1941. Entre cette date et le 30 septembre 1941, on compte quatre grands procès. Tous les accusés étant absents, on juge en masse. Le premier concerne 88 individus50, le second 98, le troisième 151 et le dernier 9451, soit environ 430 hommes : c’est l’effectif des hommes qui ont suivi Folliot depuis Tripoli et Lorotte depuis Chypre.
40La qualification des faits est à la fois claire et changeante. Tous sont poursuivis pour « désertion à l’étranger en temps de guerre avec emports d’effets militaires ». Sans que l’on en comprenne bien les raisons, s’ajoute pour certains « la provocation de militaires à passer au service d’une puissance étrangère52 ». Les chefs sont en plus accusés de trahison, le plus infamant et le plus grave des crimes contre l’honneur militaire, et désignés « chefs de complot », une circonstance aggravante en termes d’intentionnalité dans la commission du délit. La trahison entraîne systématiquement la condamnation à mort, celle de Folliot et Jourdier en premier, tandis que leurs hommes sont condamnés à des peines de prison ferme et à la confiscation de leurs biens. Certaines différences étonnent cependant. Pourquoi les peines de prisons infligées aux hommes du 24e RIC sont-elles toutes de dix années, tandis que les hommes de Jourdier écopent de cinq ans ? On ne peut que supposer et retenir le caractère massif de la désobéissance du 24e RIC pour expliquer cette différence. Jourdier ne franchit la frontière qu’avec une poignée d’hommes. L’intransigeance de certains juges a pu également jouer. En tout état de cause, les circonstances sont les mêmes : le lieu (le Levant), la date (fin juin-début juillet 1940), le mode d’action (le passage en Palestine). Même les grades sont identiques. Lorotte, Folliot et Jourdier sont tous trois capitaines. L’éloignement temporel avec les faits, la distance géographique, le passage devant un tribunal dédié ou non par l’État français à la répression de la désobéissance pionnière, ou encore l’accumulation des tensions entre Vichy et la France libre entre l’automne 1940 et l’automne 1941, sont possiblement autant de facteurs qui influent sur la sévérité des peines.
41Une autre interrogation concerne les formes de cette justice dans la procédure. Juger par contumace ou par défaut 151 soldats en une audience, tout en parvenant à faire des différences entre eux alors qu’ils ont parfois le même grade – on trouve un sergent qualifié de chef de complot et un autre sergent qui ne l’est pas dans l’un des procès du 24e RIC53 – interroge sur le déroulement du procès et les preuves mobilisées. Pour faire une distinction de cet ordre, alors qu’elle ne semble pas basée sur le grade, les juges et les officiers instructeurs du dossier doivent avoir au moins une connaissance vague de l’implication des uns et des autres. Mais comment ont-ils obtenu ces informations puisqu’ils n’ont interrogé aucun accusé en personne ? La version des chefs restés fidèles à Vichy est-elle la seule prise en compte ? Comprendre comment fonctionne concrètement cette justice qui réprime les débuts de la dissidence demeure donc une recherche en chantier. Comme l’écrit Emmanuel Saint Fuscien à propos de la justice militaire de la Grande Guerre : « Les archives ne permettent pas toujours d’argumenter les différences de peines, parfois importantes, qui s’appliquent aux mêmes délits commis dans des circonstances apparemment similaires54. » Il évoque plus loin « une autorité qui tâtonne, qui hésite et qui punit selon des logiques qui échappent à la simple application des règlements militaires ». En dépit de la violence juridique des condamnations prononcées contre les premiers hommes de la dissidence gaulliste, l’argument avancé par Emmanuel Saint-Fuscien sur les logiques d’application des peines concorde tout à fait avec les premiers mois de la répression vichyste.
42Les verdicts rendus très tôt contre ces militaires de la résistance extérieure, qu’il s’agisse de prison ferme ou d’une condamnation à mort, sont annulés à la Libération, le plus souvent par la cour d’appel de Riom, à partir de la fin de l’année 1944. Presque toutes les archives de la répression consultées au DCAJM du Blanc qui sont liées à la résistance pionnière portent la trace manuscrite d’une annulation, le plus souvent en vertu d’une reconnaissance officielle par la justice et le ministère public du caractère patriotique des actes commis.
Conclusion
43En guise de conclusion, nous aimerions souligner combien les archives de la répression sont importantes et indispensables pour saisir toute l’épaisseur et la complexité de la résistance pionnière. Malgré les problèmes d’accès aux sources, certains éléments caractéristiques de cette résistance émergent déjà. L’improvisation règne en réalité aux deux bouts de la chaîne hiérarchique. Dans l’Empire français, tous sont pris au dépourvu par la défaite et le discours du 17 juin. Que faire ? La spontanéité des réactions et des initiatives individuelles de résistance engendre, au départ, des réactions d’autorité et une répression désordonnées. Néanmoins, l’exemple du mandat français après l’été 1940 illustre assez bien la reprise en main par Vichy des territoires impériaux. La justice militaire s’y déploie d’abord directement sur place avant d’être délocalisée, ou plutôt relocalisée, dans les centres du pouvoir de Vichy. L’impuissance géographique du régime du maréchal Pétain à faire appliquer les sentences se compense par une publicité infamante à l’endroit des condamnés qui se déploie tout au long de l’année 1941. Dans le cadre des débuts de la dissidence gaulliste, il reste encore beaucoup à faire aux historiens et aux historiennes de demain pour analyser finement la répression mise en œuvre par une justice militaire et politique en actes.
Bibliographie
Sources imprimées
Baudouin Paul, Neuf mois au gouvernement : avril-décembre 1940, Paris, Éditions de la Table Ronde, 1948.
Larminat Edgard de, Chroniques irrévérencieuses, Paris, Plon, 1962.
Puaux Gabriel, Deux années au Levant : souvenirs de Syrie et du Liban, 1939-1940, Paris, Hachette, 1952.
Bibliographie
Albord Maurice, L’Armée française et les États du Levant, 1936-1946, Paris, CNRS Éditions, 2000.
Crémieux-Brilhac Jean-Louis, La France libre : de l’appel du 18 juin à la Libération, t. 1., Paris, Folio Histoire, 2014.
Davet Michel-Christian, La Double affaire de Syrie, Paris, Fayard, 1967.
Jackson Julian, De Gaulle. Une certaine idée de la France, Paris, Seuil, 2019.
Leconte Robin, « La justice militaire après l’armistice de 1940, un enjeu de légitimité. Regards croisés entre Vichy, Londres et les colonies françaises », in Soula Mathieu et Charageat Martine, Les écritures judiciaires. Formes et légitimités des actes de justice depuis le Moyen Âge, colloque du 16 septembre 2021, MSHA, à paraître.
Saint-Fuscien Emmanuel, À vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre, Paris, Éditions EHESS, 2011.
Trouplin Vladimir, Dictionnaire des Compagnons de la Libération, Bordeaux, Elytis, 2022.
Wailly Henri de, Syrie. La guerre occultée : vichystes contre gaullistes, Paris, Perrin, 2006.
Wieviorka Olivier, Histoire de la Résistance (1940-1945), Paris, Perrin, 2013.
Notes de bas de page
1Wieviorka Olivier, Histoire de la Résistance (1940-1945), Paris, Perrin, 2013, p. 13 et 68.
2Blanc Julien, Au commencement de la Résistance. Du côté du musée de l’Homme, 1940-1941, Paris, Seuil, 2010.
3Il occupe cette position du 5 au 16 juin 1940 dans le gouvernement de Paul Reynaud. Voir Jackson Julian, De Gaulle. Une certaine idée de la France, Paris, Seuil, 2019, p. 145.
4Crémieux-Brilhac Jean-Louis, La France libre : de l’appel du 18 juin à la Libération, t. 1, Paris, Folio Histoire, 2014, p. 60 sq.
5Pétain Philippe, Discours aux Français, éd. Jean-Claude Barbas, Paris, Albin Michel, 1989, p. 57-58.
6Létang Géraud, « Mirage d’une rébellion : Être Français libre au Tchad (1940-1943) », thèse d’histoire, dir. Guillaume Piketty, Sciences Po Paris, 2019.
7[https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/id/JORFTEXT000031691149], consulté le 1er juin 2022.
8Le DCAJM est situé dans la ville du Blanc (Indre), au sein d’un centre administratif de la gendarmerie nationale. Cette fermeture pour suspicion de présence d’amiante a fait l’objet d’une question du sénateur Pierre Ouzoulias fin 2021, à laquelle le ministère des Armées a répondu le 28 avril 2022, après presque deux ans et demi sans aucune information au public. [https://www.senat.fr/questions/base/2021/qSEQ211225726.html], consulté le 1er juin 2022. On notera aussi, sur le front des archives, que la récente loi du 30 juillet 2021 relative à la prévention d’actes de terrorisme et au renseignement (PATR) pose un certain nombre de nouveaux problèmes d’accessibilité. Sur cette question, voir le texte de la loi et notamment son chapitre 4 (article 25) relatif aux « archives intéressant la défense nationale », [https://www.legifrance.gouv.fr/jorf/article_jo/JORFARTI000043876130]. À propos de la mobilisation des archivistes comme des historiens et des historiennes, voir [https://ahcesr.hypotheses.org/2261] ; [https://ahcesr.hypotheses.org/2264] et [https://www.archivistes.org/Reaction-des-associations-a-l-origine-des-recours-au-Conseil-d-Etat-a-l], consultés le 1er juin 2022.
9Rassemblés par la commission d’épuration du ministère des Colonies, la meilleure preuve se trouve dans les collections de télégrammes en provenance de tout l’Empire disponibles aux Archives nationales de l’outre-mer, Aix en Provence (désormais ANOM), Fonds ministère des colonies, 1 TEL 808-810.
10Service historique de la Défense, Vincennes (désormais SHD), 4H271, Journal des marches et opérations (JMO) de l’état-major du commandant en chef des forces françaises de l’Orient Méditerranéen, ordre général no 26 du 18 juin 1940.
11On trouve la trace des télégrammes envoyés du Levant en AFN dans les archives du général Noguès. SHD, 1K135, Fonds Noguès, « Dossier concernant les journées du 17 au 27 juin 1940 ».
12Davet Michel-Christian, La Double affaire de Syrie, Paris, Fayard, 1967, p. 17.
13Ibid.
14Wailly Henri de, Syrie. La guerre occultée : vichystes contre gaullistes, Paris, Perrin, 2006, p. 38.
15SHD, 4H272, rapport du chef de bataillon Magnillat au sujet du Corps Expéditionnaire au Levant, 30 novembre 1940.
16Albord Maurice, L’Armée française et les États du Levant, 1936-1946, Paris, CNRS Éditions, 2000, p. 68.
17Puaux Gabriel, Deux années au Levant : souvenirs de Syrie et du Liban, 1939-1940, Paris, Hachette, 1952.
18Baudouin Paul, Neuf mois au gouvernement : avril-décembre 1940, Paris, Éditions de la Table Ronde, 1948.
19Larminat Edgard de, Chroniques irrévérencieuses, Paris, Plon, 1962, p. 73-79.
20Ibid., p. 58-59 ; Davet Michel-Christian, La Double affaire de Syrie, op. cit., p. 19.
21Larminat Edgard de, Chroniques irrévérencieuses, op. cit., p. 73.
22Ibid., p. 74.
23SHD, 4H273, Dossier – Correspondance relative à la situation des effectifs et matériels : Liste des déserteurs passés aux Britanniques du 26 juin au 31 octobre 1940, datée du 5 novembre 1940.
24SHD, 4H273, Note de service, no 4521/3.K du 3e bureau de l’état-major du commandement supérieur des troupes du Levant pour le général président de la délégation française, 5 novembre 1940.
25Davet Michel-Christian, La Double affaire de Syrie, op. cit., p. 20-21. Faute de pouvoir y accéder, nous ne pouvons que nous appuyer sur les nombreux extraits des carnets de Jourdier cités par l’auteur.
26Ibid., p. 21.
27Ibid., p. 22.
28« Dossier Raphaël Folliot », Archives de l’Ordre de la Libération, Invalides, Paris. Voir aussi Trouplin Vladimir, Dictionnaire des Compagnons de la Libération, Bordeaux, Elytis, 2022, p. 538-540.
29Plus de 1 300 marins français sont tués dans le port de Mers el-Kébir, à côté d’Oran, lors d’une tentative de la Royal Navy d’empêcher que les bateaux français en AFN ne repartent vers le port de Toulon et la métropole. Londres craint en effet qu’ils puissent tomber entre les mains des Allemands. Cet épisode empoisonne profondément et durablement les relations entre Français et Britanniques. Serodes Fabrice, Anglophobie et politique : de Fachoda à Mers el-Kébir, visions françaises du monde britannique, Paris, L’Harmattan, 2010.
30Jean Lorotte n’est pas jugé assez compétent pour commander les hommes qu’il a ramenés de Chypre. Il est rapidement écarté par la France libre début 1941. SHD, 4P4, télégramme du général Catroux, 25 février 1941.
31Larminat Edgard de, Chroniques irrévérencieuses, op. cit., p. 75.
32SHD, 4H271, extraits du JMO du commandement des Troupes des Territoires Sud-Syrie (TTSS), entrée du 4 juillet 1940.
33Dépôt Central des Archives de la Justice Militaire, Le Blanc, (désormais DCAJM), registre du 6 janvier 1937 au 28 mars 1941 des jugements du 1er Tribunal militaire du Quartier général des troupes du Levant séant à Beyrouth.
34DCAJM, registre du 17 octobre 1939 au 30 juin 1941 des jugements du Tribunal militaire permanent de la 13e région séant à Clermont-Ferrand (désormais Registre no 1 TM 13e région), jugement 880/1993 du 30 juin 1941. Concernant les jugements, la première numérotation correspond à l’ordre dans l’année civile, la seconde correspond à la place du jugement dans l’ensemble de ceux rendus par ce tribunal sous sa forme actuelle. Toutes les minutes mentionnent ces deux numéros grâce auxquels on peut retrouver aisément les affaires et les dossiers correspondants.
35Journal officiel de la République française, Lois et décrets, Vichy, 25 septembre 1940, p. 5154. [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k9617147g/f2.item], consulté le 1er juin 2022.
36DCAJM, Recueil des arrêts rendus par la cour martiale de Gannat entre le 6 janvier et le 11 octobre 1941.
37Le Petit Parisien, 22 juillet 1941, [https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k684427t/f3.item], consulté le 1er juin 2022.
38Leconte Robin, « La justice militaire après l’armistice de 1940, un enjeu de légitimité. Regards croisés entre Vichy, Londres et les colonies françaises », in colloque international Les écritures judiciaires. Formes et légitimités des actes de justice depuis le Moyen Âge, 16 septembre 2021, MSHA, à paraître.
39DCAJM, registre du 6 janvier 1937 au 28 mars 1941 des jugements du 1er Tribunal militaire du Quartier général des troupes du Levant séant à Beyrouth et Registre du 1er janvier 1939 au 31 mars 1941 des jugements du 2e Tribunal militaire du Quartier général des troupes du Levant séant à Damas.
40DCAJM, registre du 6 janvier 1937 au 28 mars 1941 du 1er Tribunal militaire à Beyrouth, jugement 933/8962 du 29 octobre 1940.
41Ibid., jugement 1009/9035 du 15 novembre 1940.
42Ibid., jugement 1015/9044 du 15 novembre 1940.
43DCAJM, registre du 1er juillet 1941 au 30 août 1946 des jugements du Tribunal militaire permanent de la 13e région séant à Clermont-Ferrand (désormais Registre no 2 TM 13e région), jugement 1158/2271 du 12 septembre 1941.
44Ibid., jugement 1269/2382 du 27 octobre 1941.
45DCAJM, registre no 1 TM 13e région, jugement 470/623 du 2 août 1940.
46Ibid., jugement 436/589 du 22 juillet 1940 et jugement 610/763 du 4 octobre 1940.
47Ibid., jugement 562/1675 du 9 mai 1941.
48Ibid., jugement 698/1811 du 6 juin 1941.
49DCAJM, registre no 2 TM 13e région, jugement 1240/2353 du 15 octobre 1941.
50DCAJM, registre no 1 TM 13e région, jugement 880/1993 du 30 juin 1941.
51DCAJM, registre no 2 TM 13e région, jugements 936/2049-937/2050, 1134/2247 et 1158/2271.
52DCAJM, registre no 1 TM 13e région, jugement 880/1993 du 30 juin 1941.
53Ibid.
54Saint-Fuscien Emmanuel, À vos ordres ? La relation d’autorité dans l’armée française de la Grande Guerre, Paris, Éditions EHESS, 2011, p. 261.
Auteur
-
Robin Leconte
ENS Paris-Saclay.
Robin Leconte est docteur en histoire, enseignant à l’ENS Paris-Saclay, ISP.
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