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    Plan détaillé Texte intégral Précarité de droit et continuité du travail à EDL En deçà du contrat : arrangements clientélaires et personnalisation des protections Conclusion Notes de bas de page

    Le clientélisme au travail

    Ce livre est recensé par

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    Table des matières

    L’économie politique de la promesse

    p. 125-146

    Texte intégral Précarité de droit et continuité du travail à EDL Précarité et clientélisme : interactions au microscope Précarité « sous-traitée » et continuité du travail Embauche sans emploi et emploi sans employeur En deçà du contrat : arrangements clientélaires et personnalisation des protections Collecteurs et journaliers : des emplois « faute de mieux » ? La logique… et la promesse : ce sera notre tour Conclusion Notes de bas de page

    Texte intégral

    « La promesse est certainement une politique de grande ampleur, une stratégie globale d’exploitation, mais a toujours un destinataire individuel et le but de le convaincre que la sienne est une “histoire tout à fait spéciale”, l’exception possible, le choix gagnant. »

    Bascetta (2015, p. 20)1.

    Précarité de droit et continuité du travail à EDL

    1L’analyse menée jusque-là invite à interroger les réalités du travail à EDL dans les termes d’un observatoire des fabriques et des transformations des précarités laborieuses dans le secteur public libanais. En analysant maintenant de proche les situations de travail des travailleurs « précaires » d’EDL c’est précisément la notion de précarité qu’il s’agira d’interroger et de mettre en discussion. Comme le montreront ces cas de figure, la précarité n’est pas une condition figée structurant les conditions du travail et de l’emploi. Au contraire, elle est constituée par plusieurs dimensions où s’alternent et coexistent des formes de précarité et de stabilité, l’absence de droits et de protections (sociales, contractuelles) et d’autres formes de protections, clientélaires en l’occurrence. Nous verrons que la précarité statutaire peut très bien s’accompagner d’une forte continuité de l’activité de travail et que ce que j’appelle la précarité de droit, entendue comme l’exclusion de toute forme de protection sociale et l’absence de garanties contractuelles, ne se traduit pas nécessairement par l’absence de protections tout court.

    2Malgré la forte différentiation statutaire, les situations de travail des journaliers et des collecteurs peuvent être rapprochées à plusieurs égards, notamment du point de vue de leur exclusion de toute forme de protection sociale dérivant de l’emploi occupé et du risque d’interruption non justifiée du travail. C’est toutefois moins la précarité de l’activité que la continuité du travail qui caractérise leur situation sur le terrain.

    3Deux éléments participent de cette « précarité stable » et de l’effective protection de renvois discrétionnaires : leur place au sein de l’appareil productif, et leur relation étroite à des personnalités et employés influents à même d’assurer, en deçà du contrat, ce que le contrat n’assure pas. Analysons progressivement ces éléments.

    Précarité et clientélisme : interactions au microscope

    4Au tournant des années 1990, EDL remplace progressivement ses collecteurs titulaires par des employés – théoriquement – temporaires mobilisés via des contrats « de location ». La diversité des appellations utilisées pour se référer à ces travailleurs est en soi significative du statut ambigu qui leur est assigné. Ces collecteurs sont parfois appelés ġabb al-ṭalab, et plus souvent al-ǧubāt al-ikrā’, appellation qui peut être traduite par « collecteurs en location », ou encore ‘ummāl bi-l-fātūra (travailleurs sur facture) du fait de leur rémunération en partie fondée sur le nombre de factures effectivement collectées et encaissées. Considérés comme des travailleurs à leur compte (li-ḥiṣābihim), ces derniers perçoivent leur paie d’EDL, mais l’entreprise est déchargée de tout coût secondaire lié à leur emploi et, notamment, de leur inscription et des cotisations auprès de la sécurité sociale. Bien que le contrat de location soit une typologie contractuelle qui rappelle le contrat d’entreprise et implique donc un rapport de travail théoriquement limité à une prestation occasionnelle, le lien de subordination entre EDL et les collecteurs est évident et durable. En effet, les collecteurs que j’ai pu rencontrer ont tous démarré leur travail à EDL il y a au moins dix, voire quinze ou vingt ans, si bien que ces contrats jouent un rôle précis : dissimuler une relation de travail directe et « rationnaliser » les coûts du travail en les soustrayant aux obligations patronales, comme dans une externalisation qui ne dit pas son nom.

    5Comparés aux conditions offertes par l’entreprise aux titulaires, les emplois de collecteurs sont donc des « mauvais emplois », mais les obtenir ne va pas de soi : être collecteur à EDL veut dire avoir une wāṣta « d’un homme influent dans l’entreprise, que ce soit un politicien, un homme pieux (raǧul dīn), un homme d’affaire qui connaît quelqu’un, un directeur dans EDL2 ». Les collecteurs n’en font pas un mystère :

    « Personne ! Je te dis, personne ne trouve du travail à EDL par ses propres capacités [kafā’ātu, lit. compétences]. Tout le monde, et je dis tout le monde, a une wāṣta. C’est impossible d’entrer sans. Puis il y a qui a une wāṣta plus importante et qui en a une moins importante, mais tout le monde en a une. Un za‘īm, un officier, quelqu’un en somme qui puisse lui faire le lien pour obtenir ce travail3. »

    6Les recrutements de collecteurs passent par des relations sociales de proximité. Dans certains cas, les travailleurs sont embauchés grâce à la médiation d’un employé titulaire haut placé au sein de l’entreprise. C’est par exemple le cas de Maroun : « le mari de ma sœur il est un directeur de […] à Jounieh, ici dans EDL, et il m’a dit si tu veux tu peux travailler à EDL et c’est comme ça que j’ai commencé4 », ou de Nizar : « C’était une relation personnelle avec un ingénieur d’EDL. Grâce à son intermédiaire je me suis retrouvé dans un endroit précis. Et imagine que tout le monde est passé par le même type de relation5. »

    7Les collecteurs embauchés via un directeur ou un employé recouvrant un rôle de responsabilité le « suivent » dans ses déplacements au sein de l’entreprise et demeurent pour un temps sous sa responsabilité. Mounir continue : « Du coup j’ai commencé à Jounieh car le mari de ma sœur était responsable là-bas. Ensuite, il a été muté à Beyrouth et du coup moi aussi6. » Nizar me dit : « Au début, lorsqu’il était nommé responsable des opérations dans une dā’ira [circonscription de service d’EDL], il m’amenait avec lui7. » Cela dénote une forte proximité entre piston et travailleur pistonné et la relation est souvent décrite dans les termes de l’amitié : « je l’ai rencontré au mariage du fils de ma sœur, on se rencontrait dans des occasions, il venait manger avec nous… […] il y avait une véritable amitié8 ». Mais au vu du rôle joué par ces relations, il vaut mieux rappeler que les relations de clientèle sont souvent présentées comme des relations d’amitié, « ce qu’elles ne sont pas toujours » (Médard, 1998, p. 315).

    8En effet, ces relations sociales définissent l’embauche, mais aussi les transferts et finissent par jouer un rôle direct dans l’organisation de l’appareil productif. La question des déplacements est centrale dans le métier de collecteur. Comme je l’ai mentionné, il y a des circonscriptions et des quartiers dans chaque circonscription qui sont plus rentables que d’autres à cause des primes de productivités dérivants de la collecte de facture. Ainsi, du côté des travailleurs, les arrangements personnels sont fondamentaux afin « d’être assigné à une bonne circonscription9 » ou « à un bon quartier10 » mais aussi, comme nous le verrons plus loin, afin que les contrats soient reconduits. Mais ce qui distingue ces relations de proximité et arrangements personnels du simple favoritisme et en fait des véritables relations de clientèle c’est qu’elles font l’objet d’un échange social. Nous avons vu que la prime de productivité et la rotation des collecteurs d’un quartier à un autre sont censées stimuler la collecte et contrer les non-paiements qui constituent un phénomène important pesant lourdement sur les caisses de l’entreprise11. Or, d’après les collecteurs, la rotation n’a pas lieu. Chacun est assigné à un quartier suivant des logiques bien diverses : appartenance confessionnelle, politique, mais aussi en raison des connexions dont chacun peut disposer. Ainsi, dans les zones considérées comme fortement caractérisées politiquement et/ou confessionnellement, les collecteurs sont toujours issus du quartier et de la confession dominante ou du parti majoritairement représenté. D’après nombre d’entre eux, ils ne sont en outre pas en droit de demander le paiement des factures à certains individus et entreprises. Tawfiq, collecteur à EDL depuis 2000 est visiblement fâché lorsqu’il me décrit ce phénomène :

    « Lorsque je dépends d’un politicien [tābi‘ ‘alā siyyāsī12] qui m’a pistonné [illi waṣṣatnī13] à EDL, il y a quelqu’un qui a une entreprise et qui appartient à ce même politicien, ou c’est cette même entreprise qui appartient à ce même politicien… pour ce que j’en sais, les caisses de l’État ne meurent pas… tu sais, aujourd’hui [l’État] n’a pas été à même de se faire payer par ce politicien, mais un jour viendra où il devra payer14. »

    9Il n’est pas sans importance de remarquer que les travailleurs que j’ai pu rencontrer étaient issus du territoire où ils travaillaient, au point que les entretiens que j’ai pu mener avaient presque toujours lieu dans le quartier où ils travaillaient et résidaient. D’autres comme Maroun, originaire de Jounieh, ont été transférés par la suite mais ont démarré leur travail à côté de chez eux. En effet, le collecteur ne doit pas seulement faire face aux pressions exercées par le patron de clientèle qui a, évidemment, des intérêts à défendre dans ces territoires. L’appartenance à la communauté locale joue aussi une fonction disciplinaire rendant plus difficiles des conduites « zélées » de la part des collecteurs. Cela, notamment lorsqu’il s’agit de quartiers où les relations sociales sont caractérisées par l’interconnaissance et la proximité ou, encore, par le contrôle politique (et parfois armé) du territoire, comme à Dahyieh. Ainsi, placer un collecteur dans « son » quartier semblerait posséder une valeur stratégique, qui peut être directe, lorsqu’il s’agit de soustraire des individus, des industries ou des commerces au paiement du service électrique, ou encore indirecte, visant à faciliter l’entretien du statu quo sociopolitique territorial par le placement d’un collecteur qui connaît les règles du jeu localement instituées.

    10Bien que le témoignage de Tawfiq précédemment cité fasse écho à d’autres : « travailler comme collecteur veut dire savoir à qui tu peux demander le paiement d’une facture15 », il ne faut pas non plus généraliser cette pratique. D’après d’autres collecteurs avec lesquels j’ai pu m’entretenir, elle ne concernerait pas tout le monde16. Si je m’attarde sur ce point dont il est difficile de connaitre les dimensions réelles, c’est plutôt pour souligner un autre élément. La pratique de collecte « sélective », qu’elle soit répandue ou marginale, constitue l’un des exemples les plus extrêmes du rôle joué par le clientélisme au travail. L’efficacité productive qui impliquerait la rotation des collecteurs est réaménagée sur la base d’arrangements clientélaires si bien qu’il apparaît clairement que l’organisation du procès productif n’est pas indépendante de ces arrangements. Mais le cas des collecteurs montre la prégnance de ces relations à tout niveau du procès de travail. Dès les recrutements, en passant par les transferts et les affectations à un quartier et jusqu’aux modalités d’accomplissement de l’activité de travail, les relations de clientèle travaillent constamment l’organisation de l’appareil productif. Dans un premier moment, elles accompagnent la mise au travail de personnels à statut précaire, non protégé et à bas coût et contribuent à façonner le terreau de leur exploitation. Dans un deuxième temps, cependant, elles permettent aux travailleurs de garder un emploi, le plus souvent proche de chez eux, ou d’en obtenir un plus rentable, et aux patrons de placer sur le terrain de la main-d’œuvre fidélisée, posée dans une condition de redevabilité vis-à-vis du patron/piston qui peut en l’occurrence leur demander des contre-prestations. Les liens avec les situations de travail rencontrés dans tout autre contexte à Spinneys sont évidents. Que ce soit à Spinneys ou à EDL, les rationalités politiques et sociales, productives et économiques s’encastrent dans le microcosme d’entreprise.

    11Précarisation de l’emploi et clientélisation des recrutements, exploitation du travail à bas coût et mise sous dépendance clientélaire constituent donc des éléments indissociables des situations de travail des collecteurs. Le même constat peut se faire à propos du travail de journalier. Son analyse montrera encore la nécessité de lire les processus de précarisation et de clientélisation de la main-d’œuvre en relation avec l’aménagement de l’appareil productif.

    Précarité « sous-traitée » et continuité du travail

    12Le moyen le plus utilisé par EDL afin de se fournir en force de travail bon marché est le recours à la sous-traitance. Comme nous l’avons vu, cette pratique n’est pas en soi nouvelle à EDL, mais au début des années 1990 l’entreprise abandonne le système alambiqué construit autour des entreprises préqualifiées pour embaucher de la main-d’œuvre – théoriquement – temporaire. Des contrats de gré à gré sont directement signés avec des entreprises chargées de fournir de la main-d’œuvre : « avant, les entreprises qui fournissaient de la main-d’œuvre venaient faire quelque chose à EDL : de l’asphaltage, du creusement… et amenaient aussi des gens [des travailleurs]. Après on a dit : pourquoi faire ça ? N’importe qui peut te fournir des travailleurs17 ». Pour la première fois, un système de sous-traitants composé d’entre 10 et 18 entreprises18 est spécialement créé pour disposer de ce type de main-d’œuvre. Il s’agit des travailleurs dits journaliers (al-‘ummāl al-mūyāwimīn) dont le nombre touche en 2011 les 2 200 contre 1 800 titulaires. L’appellation de journalier, employée par les travailleurs eux-mêmes, est toutefois trompeuse.

    13Les travailleurs ne sont pas, en effet, engagés à la journée ou à la demande comme le terme le laisserait croire. Ils connaissent au contraire une forte continuité du travail. Les journaliers sont embauchés pour des périodes inférieures à trois mois, l’équivalent de la période d’essai au-delà de laquelle tout licenciement doit être justifié. À la suite de cela, des listes entières de travailleurs sont passées d’un sous-traitant à un autre et les travailleurs passent sous la responsabilité légale d’un autre employeur. Malgré l’externalisation de jure, les travailleurs sont toutefois choisis directement par EDL et indiqués aux sous-traitants qui se limitent à les inscrire dans la liste de leurs employés. La possibilité d’embaucher du personnel de manière discrétionnaire fait du marché de l’externalisation un terrain fertile pour la répartition d’emplois sur une base clientélaire. En effet, tous les travailleurs que j’ai pu rencontrer ont obtenu leur emploi à EDL à travers une connexion politique, parentale ou « amicale » : « Tu veux travailler comme journalier ? Tu ne peux pas juste te présenter et déposer ton CV, il te faut un piston [wāṣta] : t’es journalier ? T’as un piston19. »

    14L’assignation de marchés par des contrats de gré à gré joue aussi sa part et favorise la clientélisation des recrutements. Comme me le dit Suleyman :

    « Je me souviens de cette période. Il y avait par exemple ce sous-traitant. Il était tout petit, et puis il a grandi et grandi, il a pris du poids quoi. L’entreprise appartenait au beyt A. très proche de Nabih Berri [Amal], tout le monde sait ça20. »

    15Ainsi, placer du personnel dans une entreprise (ou placer une entreprise) par le truchement d’une connexion dans EDL ou du ministère était à la portée des personnalités et forces politiques pivotant autour d’EDL ou du ministère de l’Énergie et de l’Eau. Au-delà de ceux ayant obtenu leur emploi au moyen de parents ou amis influents au sein d’EDL, ce sont des députés et personnalités politiques qui, me dit Samir, « chuchotent le nom de l’employé à embaucher à EDL [comme journalier]21 ». Cette pratique se serait tellement stabilisée dans le temps qu’il existerait un registre manuscrit où sont reportés les noms des journaliers embauchés et les noms des personnalités politiques qui les ont recommandés22.

    16Mythe ou réalité, peu importe. L’existence supposée de ce registre s’inscrit dans une représentation partagée bien ancrée dans les faits. Dans le câblage, le mesurage, la maintenance, la production, les journaliers que j’ai pu rencontrer avaient tous obtenu leur emploi au moyen d’une wāṣta. Il s’agissait parfois de l’intermédiation d’un employé haut placé ayant su exploiter sa position au sein d’EDL afin de faciliter un « ami » ou un « parent », mais, plus souvent, de personnalités politiques. Remarquable est l’insistance avec laquelle certains travailleurs me disent qu’ils n’auraient pas pu trouver du travail comme journaliers sans cela, ou soulignent sa primauté sur toute autre stratégie d’accès à l’emploi. Mounir, par exemple, est un militant du mouvement Amal chargé du contrôle et de la sécurité de son quartier (Chiyah)23. Lors de notre première rencontre, je lui demande comment il a obtenu son emploi, mais il esquive ma question en me disant : « je ne sais plus24 ». Un représentant très haut placé du parti me dira s’être occupé personnellement de son cas et lui avoir procuré un travail comme journalier à EDL par l’intermédiaire du parti. Lorsque je demande à Mounir s’il est au courant que d’autres sont entrés grâce à une wāṣta, c’est alors qu’il me dit :

    « Il n’y a rien qui ne demande pas de piston [wāṣta]. Regarde, la compétence [kafā’a] au Liban est importante, mais le piston l’est beaucoup plus ! Qu’est-ce que la compétence vis-à-vis du piston ? S’il y a un type qui arrive avec un doctorat, mais il ne connaît personne il reste à dormir à la maison. Et celui qui a un piston, quand il se rend au travail ils lui font même le garde-à-vous, il peut faire et devenir ce qu’il veut. Il faut que tu présentes ton CV : “Ouh, wow, c’est bien, t’as des diplômes” et tout ça. Puis arrive quelqu’un haut placé qui dit “j’ai celui-là, un proche, je veux le faire travailler” et ils lui disent on le fait entrer en priorité. Et puis celui avec la compétence, ça dépend de sa chance. Avec un piston tu entres direct25. »

    17Lorsque je participais à une mobilisation organisée par les journaliers en 2016, un groupe de cinq ou six collecteurs travaillant dans la circonscription « de » Mounir est arrivé au siège d’EDL. Au fur et à mesure qu’ils entraient dans la salle réservée aux clients Mounir les accueillait à la porte. Effectivement, ils lui faisaient le garde-à-vous26.

    Embauche sans emploi et emploi sans employeur

    18Afin de comprendre la relation entre clientélisation et précarisation de la main-d’œuvre journalière, il est nécessaire d’analyser plus en détail le modèle de sous-traitance et le système de rotation qui le caractérise. Comme je le montrerai, c’est précisément dans les lignes interstitielles d’instabilité contractuelle créées par ce modèle de sous-traitance que le clientélisme entre de pleins pieds dans l’espace de travail.

    19La rotation de journaliers d’un employeur à un autre répond en effet à deux exigences étroitement entrecroisées. En premier lieu, les travailleurs sont maintenus dans des limbes statutaires de précarité permanente visant à empêcher d’entériner une relation contractuelle de moyen ou long terme, encadrée par le Droit du travail. Pendant la période de mise à l’épreuve, tout journalier peut, techniquement, être débauché à tout moment sans besoin de justification légale. En outre, aucun des journaliers n’est enregistré auprès de la CNSS, et cette pratique est considérée normale, voire légitime par les travailleurs. Lors de mes enquêtes, il était d’opinion courante parmi eux (mais aussi parmi les travailleurs à statut précaire que j’ai rencontré à Spinneys), que pendant la période d’essai le travailleur n’a pas le droit à l’inscription auprès de la sécurité sociale. En réalité, cela n’est pas correct car l’employeur est tenu d’inscrire le travailleur à la CNSS dès le premier jour de travail, mais dispose de quinze jours pour déposer le dossier.

    20En deuxième lieu, et de manière tout aussi importante, le roulement de journaliers d’une entreprise à un(e) autre, permet de garder les travailleurs constamment à l’œuvre sur le terrain, sans qu’il y ait d’interruptions : « tous les trois mois les entreprises changeaient, mais nous, nous continuions de travailler constamment27 ». Bref, la rotation de personnel entre les sous-traitants permet – de jure – de maintenir les travailleurs dans une condition permanente de précarité statutaire mais assure – de facto – la continuité du travail à la fois du côté de l’entreprise donneur d’ordre et des journaliers. En raison de la réitération de ce processus, les travailleurs sont pérennisés à leurs postes et finissent par s’accoutumer à la stabilité dans la précarité ou, pour souligner l’oxymore, à la « précarité stable ». Tout comme les collecteurs, en 2011, la plupart des journaliers étaient employés depuis dix à vingt ans. Cela corrobore l’hypothèse portée par des observateurs comme P. Bouffartigue, S. Béroud et M. Busso dans des contextes aussi différents que la France ou l’Argentine : « occuper un emploi précaire » ne signifie pas « ipso facto, être un précaire » (Béroud et Bouffartigue, 2009c, p. 335 ; Bouffartigue et Busso, 2011, p. 31).

    21En outre, l’éclatement du rapport de travail avec le donneur d’ordre censé être produit par la sous-traitance n’est pas ressenti sur le terrain. Le travail est divisé et géré directement par les employés statutaires d’EDL : les sous-traitants sont totalement absents sur le terrain au point que les journaliers n’ont bien souvent aucune idée de qui est leur employeur légal. Certains ne sont même pas au courant de travailler pour un sous-traitant et sont convaincus d’avoir été embauché par EDL jusqu’au moment où, en 2011, à la suite de l’annonce de leurs limogeages, ils s’informent et découvrent que ce n’est pas le cas. Tout laisse croire à une relation directe à EDL : ils portent des tenues officielles d’EDL, possèdent un téléphone fourni par EDL, se déplacent avec des voitures d’EDL, pointent avec des badges d’EDL, et sont rémunérés dans un bureau d’EDL par un fonctionnaire statutaire. Les journaliers que j’ai pu rencontrer assurent n’avoir jamais signé un contrat avec leurs employeurs légaux. Quelques-uns dit avoir « peut-être » signé une « feuille [war’a]28 » au tout début29, il y a dix, quinze ou vingt ans, mais lors du passage d’un employeur à un autre, aucun contrat n’est signé. Comme me l’explique Maroun, collecteur à EDL depuis 1995, les sous-traitants restent inconnus jusqu’à ce qu’un souci se présente :

    « Enquêteur — Mais du coup, est-ce que tes collègues journaliers connaissaient leurs employeurs légaux, les sous-traitants ?
    Maroun — Au début, du moins, pas du tout, mais ensuite, par exemple, quand les salaires ont commencé à arriver tard, au bout de 5 mois il arrivait qu’ils se rendent à EDL et qu’ils demandent : “Il est où mon salaire ? Avec qui dois-je parler ?” On répondait : “Mon frère, c’est nous qui te payons, mais il y a un problème avec l’entreprise sous-traitante.” Et nous travaillons pour qui alors ? Et c’est à ce moment qu’on leur disait : vous travaillez par exemple avec Salim Al-Raai à Jounieh. Du coup ils ont commencé à savoir avec qui ils travaillaient ! Du coup, si le salaire arrivait en retard, EDL ne disait pas “allez voir celui-ci ou celui-là qui est votre employeur contractuel”, mais disait d’attendre et que c’était EDL qui allait payer. Si tu veux à cette époque [fin des années 1990, début 2000] c’était presque plus correct, car EDL ne répondait pas, je ne suis pas votre responsable, allez voir Salim al-Raai [sous-traitant], mais assumait, d’une certaine manière, la responsabilité ; disait d’attendre quoi. EDL disait : “Il y a des problèmes avec les sous-traitants, quand ce sera réglé vous aurez vos salaires.” Bref, la relation était directe avec l’Électricité [du Liban]30. »

    22Lors d’une visite au siège central d’EDL en 2015 où j’allais rencontrer un collecteur pour un entretien, je fais la connaissance de Hassan, ouvrier journalier dans une centrale de production. Lorsque je lui demande s’il a signé un contrat quand il est entré à EDL il me dit :

    « Comment veux-tu que je signe quoi que ce soit, je ne sais même pas écrire ! On ne m’a jamais demandé de signer, mon frère. On m’a recruté et je travaillais ! Tous les jours il y avait du boulot et tous les jours je travaillais, c’est tout ! Ça fait quinze ans que ça marche comme ça31 ! »

    23Comme il ressort de ces échanges, il n’est pas déterminant de savoir si les journaliers avaient ou pas signé un contrat car l’instrument de la sous-traitance visent précisément à se passer de toute obligation éventuellement contenue dans ce dernier. Le soubassement de cette pratique d’externalisation est donc le contournement du Conseil de la Fonction publique et du gel des emplois institué par le Conseil des ministres en 1998, mais aussi des protections sociales et des coûts liés à l’emploi et, plus tard, à la débauche32. En effet, le donneur d’ordre se défait de toute responsabilité légale vis-à-vis des travailleurs que les sous-traitants lui mettent à disposition, et ces derniers parviennent à contourner tout coût secondaire lié à l’emploi grâce au système de rotation soigneusement mis en place avec la collaboration d’EDL33. C’est là ce que G. Lyon-Caen, en se référant aux emplois précaires (CDD et temps partiels) et aux pratiques d’externalisation et de filialisation, appelle respectivement « l’embauche sans emploi » et « l’emploi sans employeur » (1980, cité par Cingolani, 2009, p. 67). EDL dispose de travail sans avoir à se soucier du travailleur. Cependant, et en forte discontinuité avec les pratiques d’obtention de main-d’œuvre externalisée qui avaient précédé la mise au travail de journaliers, l’emploi de travailleurs à statut précaire et non protégé n’est pas dissimulé par la mise en place de contrats de service avec des « sous-traitants de spécialité » opérant dans des secteurs où EDL ne possède pas les compétences ou les capacités techniques pour œuvrer. À partir de la deuxième moitié des années 1990, l’entreprise a recours à des « sous-traitants de capacité », mobilisés dans le but évident de contourner les protections sociales qu’EDL est censée assurer à ses employés en raison des réglementations en vigueur et des conventions collectives34.

    24Au vu de la continuité du travail assurée par ce système de sous-traitance aux travailleurs journaliers, comment faut-il finalement entendre le terme de « journaliers » ? Et pourquoi est-il employé par les travailleurs eux-mêmes ? Certes, cette appellation pose question et apparaît à tout le moins inappropriée à décrire les situations de travail réelles au sein de l’appareil productif. Le terme de journalier décrit plutôt la manière dont est calculée la rémunération de ces travailleurs, qui se base sur les heures effectivement travaillées au long d’une journée. D’après les travailleurs que j’ai rencontrés, la rémunération oscille entre 28 500 LBP et 35 000 LBP par jour pour un créneau de 8 heures, indépendamment de la tâche opérée (environ 750 000 LBP, soit 500 $ par mois). En tout cas, quelques travailleurs ne sont pas très sûrs du montant de la rémunération journalière et affirment « avoir oublié ». Ceci est dû au fait que le salaire parvient une fois par mois et ils ne se soucient pas vraiment de vérifier le montant journalier. Cet « oubli », tout comme la mensualisation de leur paie, constituent une épreuve ultérieure de la continuité de travail qu’ils ont connue tout au long de leur activité.

    25Deux éléments émergent clairement de cette discussion. En premier lieu, les processus de précarisation et de clientélisation de la main-d’œuvre nécessitent d’être lus ensemble. D’une part, le clientélisme se nourrit de la dérégulation et de la réorganisation des modalités de recrutement soigneusement mises en place par des moyens techniques (la sous-traitance et les contrats « de location »), mais, d’autre part, il favorise et accompagne la mise à disposition de main-d’œuvre non protégée (par la législation du travail) et à bas coût pour l’entreprise. Encore une fois, et comme nous l’avions constaté à Spinneys, l’entreprise est « prédatée » par les patrons de clientèle autant qu’elle profite de leurs intermédiaires pour « rationnaliser » ses dépenses salariales et les coûts sociaux du travail. En deuxième lieu, en interrogeant de près le travail « précaire », il ressort que la précarité de l’emploi n’est pas synonyme de précarité du travail. Or, ceci n’est en rien spécifique au cas des journalier d’EDL : la sociologie et l’anthropologie (du travail notamment) ont amplement montré, en des contextes divers, que la précarité et la stabilité (et vice versa) peuvent se trouver dans des relations d’étroite connexion35.

    26La question qui se pose maintenant est la suivante : le manque de protections formelles se traduit-elle par l’absence de protections tout court ? Bien que le système de sous-traitance vise à éviter toute interruption des activités de travail sur le terrain, techniquement, la précarité de l’emploi, ou de droit, permet, sur le papier, de débaucher un travailleur journalier à tout moment. Mais est-ce que cela est vrai dans la pratique ? Est-ce qu’un journalier peut effectivement être renvoyé du jour au lendemain au cas où EDL ou ses sous-traitants voudraient s’en défaire pour une raison ou une autre ? Une question similaire peut être posée à propos des collecteurs dont le statut légal ne donne aucune garantie de reconduction contractuelle. Est-ce que ces travailleurs à statut précaires, qu’ils soient « journaliers » ou « en location », peuvent véritablement être renvoyés à la fin de la journée ou du contrat ? Comme je le montrerai maintenant, c’est précisément dans cette zone d’exonération des tutelles contractuelles créée par le système de sous-traitance et par l’externalisation cachée des collecteurs qu’entrent en jeu les connexions politiques et les relations de clientèle, seules à même de protéger ces travailleurs des débauches.

    En deçà du contrat : arrangements clientélaires et personnalisation des protections

    27La question des protections fait émerger de manière encore plus évidente la relation étroite qui s’établit entre clientélisme et (organisation du) travail. Les exigences productives peuvent être considérées comme un premier élément à la base de la stabilité, ou de la stabilisation de facto, du travail des journaliers et des collecteurs. Le travail journalier, par exemple, est présent à tout niveau de la hiérarchie du travail, tout métier confondu, y compris dans des métiers demandant une haute qualification. Nous avons par exemple rencontré le cas de la travailleuse journalière diplômée en jurisprudence employée dans l’administration des contentieux. En outre, et en ce qui concerne les métiers faiblement qualifiés, les travailleurs ont été formés sur le tas, et toute substitution de personnel impliquerait de démarrer à nouveau ce processus de formation ou, autrement, d’embaucher de la main-d’œuvre plus qualifiée. Par conséquent, le turn-over ne constitue pas une stratégie facilement envisageable du côté de l’entreprise. La mise en place d’un système complexe et assez sophistiqué de sous-traitance afin de garder les journaliers à leur poste sans se charger de leur coût social confirme ce constat. Des affirmations et slogans que j’ai pu collecter alors que les protestations avaient déjà démarré, comme : « si nous arrêtons le travail l’électricité s’éteint » ou « c’est nous qui faisons marcher cette entreprise », ne sont pas seulement des registres performatifs de travailleurs en lutte, mais de véritables constats découlant de l’expérience du travail. Lorsqu’en 2012 et 2014 les travailleurs arrêteront effectivement le travail, les coupures de l’électricité augmenteront sensiblement (L’Orient-Le Jour, 30 juillet 2012) et les factures ne seront pas collectées pour des périodes allant de trois à six mois (Daily Star, 22 octobre 2014)36. En somme, la place de ces travailleurs dans l’entreprise n’est pas négligeable et ces derniers en sont bien évidemment conscients. Le sentiment d’être indispensables est rassurant et pallie le sentiment d’instabilité. Comme on me l’a dit une fois, être journalier ne veut pas dire travailler de jour en jour : « être journalier veut dire travailler jour après jour car tous les jours il y a du travail37 ». La logique pratique exprimée par ce témoignage implique, toutefois, aussi le constat inverse. Il n’y a aucune garantie, malgré tout, et rien n’empêche d’être renvoyé : « ça suffit que tu ne plaises pas à ton responsable pour une raison quelconque et t’es dehors38 ». Ainsi, au fil des entretiens et des longues conversations avec les journaliers et les collecteurs il émerge clairement que ce sont les relations de clientèle qui leur assurent un certain degré de protection, ces mêmes relations qui ont contribué à les faire embaucher sous des conditions de travail dégradées.

    28En effet, l’inscription dans de telles relations est envisagée par les travailleurs comme une garantie de travail : « tout le monde a quelqu’un qui assure ses arrières [kellon ‘andon ḍahr39], un piston [wāṣta] quoi, et qui n’en a pas peut se faire jeter à tout moment [ ]40 ». Se « faire jeter », se retrouver « dehors », pour reprendre les mots de Maroun, n’est pas impossible. Il m’a été rapporté par plusieurs travailleurs que parfois des journaliers ou des collecteurs ont été licenciés même s’ils avaient « quelqu’un qui assurait leurs arrières », mais « au bout de deux trois jours ils étaient de nouveau dedans41 ». Pour se faire réintégrer il suffisait de « faire un coup de fil au za‘īm42 » ou « aller le voir43 » et ce dernier « appelait le directeur général ou quelqu’un dedans, quelqu’un d’influent44 » au point que :

    « Finalement on n’essayait même plus de te virer car le responsable ne pouvait pas savoir si t’avait quelqu’un [ḍahr], une protection [ḥimāya], du coup théoriquement ils pouvaient tous nous virer mais dans les faits on ne virait personne45. »

    29Cet élément n’est pas à sous-évaluer car il dénote une déontologie partagée qui s’impose au fur et à mesure sur la base d’expériences vécues : renvoyés, les travailleurs ont recours à leur wāṣta et reprennent le travail. Au bout d’un moment il n’y a pratiquement plus de renvois ou de tentatives de renvois. Maroun me raconte un épisode très éclairant à ce propos :

    « Une fois il y avait ce collecteur qui volait, mais il volait beaucoup, vraiment sans scrupule et de manière ostentatoire. Il touchait ses pourcentages sur les factures d’un côté, et de l’autre il ne faisait pas payer certains clients et en échange demandait de l’argent pour lui. Ça donnait une image horrible d’EDL à l’extérieur. Moi je le disais tout le temps à mon directeur, il est mort maintenant, que Dieu le protège : “Tu sais, il y a du monde qui demande de l’argent plutôt que collecter les factures, mais ils le font discrètement. Lui non, lui il le donne à voir : il s’est acheté une voiture pour lui, une pour sa femme et une pour sa fille. Mais comment un collecteur peut-il payer ça ?” Quand je le lui demandais directement, il trouvait toujours un moyen d’en rire et d’éviter de répondre. Un jour, lorsque mon directeur est tombé malade d’une maladie qui l’a emporté, que Dieu le protège, je lui ai demandé : “Mais pourquoi tu ne l’as pas viré ? Toi qui as toujours été une personne bien ?” Et il m’a répondu : “Quand j’ai essayé de le virer j’ai reçu un appel des mūḫābarāt [services de renseignement] syriens. J’ai une fille, j’ai une famille, pourquoi risquer de me faire tuer ?” C’était en 2000 environ, je me souviens46. »

    30C’est donc moins le contrat « canonique » avec ses protections impersonnelles (ou leur absence) qu’il faut interroger pour envisager la question des protections et davantage le contrat de clientèle. Les arrangements clientélaires assurent en effet, en deçà du contrat, une forme de protection. Un constat qui s’est progressivement imposé lors de mes enquêtes à EDL mais aussi à Spinneys, c’est que les relations clientélaires en jeu sont fortement personnalisées et ne se bornent pas à l’échange d’emploi contre vote ou d’autres services et formes de déférence. Bien qu’il m’ait été rapporté que, parfois, des groupes de journaliers étaient embauchés en bloc par l’intermédiation d’un parti ou d’un ministre47 à des fins expressément électorales je n’ai personnellement rencontré aucune de ces situations48. Mounir, par exemple, a été embauché à travers le réseau du parti Amal, mais en effet, même dans son cas, c’est un membre haut placé dans la hiérarchie du parti, avec lequel il partage une relation étroite, qui s’est occupé de le faire recruter. Comme on le voit, donc, la limite entre machine politique, entendue comme un organisation politique « centralisée » et « spécialisée dans le clientélisme » (Bonnet, 2010, p. 10) et relation de clientèle duale est ici très mince et difficile à saisir. C’est le cas de plusieurs travailleurs que j’ai pu rencontrer qui, tout en ayant obtenu leur emploi au moyen d’une personnalité politique parfois très haut placée au sein des institutions de l’État ou des partis politiques, gardaient avec elle une relation étroite et personnalisée qui précédait l’échange de clientèle. En effet, du moins pour les cas que j’ai pu rencontrer, l’échange de clientèle n’est pas fondateur de « nouvelles » relations sociales qui se constituent sur le moment autour d’un échange intéressé. Bien au contraire, ces dernières lui préexistent, le fondent et le légitiment. Le témoignage de Hussein permet d’éclairer ce constat. Lorsque je lui demande s’il connaît le nom du sous-traitant avec lequel il a (théoriquement) signé son contrat, il me dit que non, il ne le connait pas. Mais il continue et précise :

    « Moi, personnellement, je connais la personne qui m’a fait embaucher. C’est l’actuel ministre de […]. Lui, il est un ami de mon père. J’avais terminé le service militaire et j’étais sans boulot. Le cheikh [le ministre] est passé à la maison pour nous faire une visite, tu vois il est un ami de famille, et mon père lui a dit “tu vois, j’ai ce garçon je voudrais le faire travailler quelque part”, et le za‘īm [le cheikh49] lui a répondu “viens, on le fait travailler chez EDL [comme journalier] et puis dès qu’il sera possible on va le faire embaucher”. “Qu’est-ce qu’on doit faire ?” lui a dit mon père, et le cheikh a dit “amène ta carte d’identité au siège, on parlera avec le directeur général et il va inscrire son nom. Ça suffit que [ton fils] présente une demande et il va commencer à travailler”. C’est ce qu’il avait dit à mon père. Et c’est ça l’histoire, j’ai commencé à travailler là-bas et j’y suis encore [petit rire]50. »

    31Lorsque je demande à Hussein s’il n’a pas craint de perdre son boulot au vu de son statut de journalier, il me dit : « Jamais ! Le cheikh m’avait assuré que je serai titularisé un jour ou l’autre [bukrā] ! Il ne l’aurait pas permis51 ! » En effet, Hussein connaît son « patron » depuis petit. Pendant nos conversations plus informelles dans un café beyrouthin, il revient souvent sur la relation qui le lie au ministre. Il me le décrit comme quelqu’un de très proche, qui ne manque pas de visiter sa famille : « Il vient tout le temps nous voir depuis que je suis tout petit. Il est comme mon père quoi52 ! » De son côté, il ne manque pas de l’honorer du même rituel et de lui rendre visite pendant les fêtes : « Je lui rapporte un cadeau, un truc, un symbole. Je n’oublie pas53. » Les obligations mutuelles apparaissent d’autant plus contraignantes qu’elles s’inscrivent dans des tissus de sociabilités denses et localisés qui légitiment les rôles de pouvoir sur la base d’appartenances et d’échanges précédents.

    32Le cas d’Hussein n’est pas isolé. Lorsque l’emploi est médié par une figure politique occupant un rôle institutionnel, les termes que les travailleurs emploient pour décrire leur rapport aux patrons ne sont pas neutres, ni socialement, ni sociologiquement. Dans leurs discours se mêlent souvent des registres inscrivant les relations de clientèle dans des rapports familiaux, communautaires et politiques : « c’est mon za‘īm », « c’est quelqu’un de la famille », « c’est notre leader (qā’id) communautaire », « pour moi il est comme mon père », « il est de mon sang (huwe ‘aṣabī) », des registres qu’on a déjà rencontré chez les travailleurs de Spinneys54. Chacun de ces termes porte avec soi à la fois la dimension du pouvoir et de la responsabilité, de la dépendance, de l’appartenance et de la tutelle. Tout comme nous l’avions vu à Spinneys, l’intermédiation clientélaire qui peut ou pas viser – dans la perspective du patron – le suffrage, s’inscrit au sein d’appartenances et de représentations fondées sur la parentèle (réelle ou fictive), la communauté, la ‘aṣabiyya et donc l’« esprit de corps » (Seurat, 1985), le « sang ». La dimension tutélaire que les patrons sont censés joués vis-à-vis de leurs « protégés » apparaît inhérente au pouvoir qu’ils exercent, c’est le « sang » lui-même qui scelle ces rapports et qui rend les devoirs du « père-patron », et notamment son rôle tutélaire, contraignants.

    Collecteurs et journaliers : des emplois « faute de mieux » ?

    33Pris ensemble, les témoignages des collecteurs et journaliers d’EDL montrent que le travailleur-client ne peut pas être renvoyé du jour au lendemain ou, en tout cas, que cela ne fait pas partie des arrangements de clientèle. Une dernière question se pose. Bien que le travail ne connaisse pas d’interruption et permette de procurer un « gagne-pain », les travailleurs journaliers et les collecteurs opèrent sous des conditions de travail dégradées. En présence d’un contrat annuel, comme dans le cas des collecteurs, ou en l’absence de contrat, comme pour les journaliers, ils ne peuvent pas ouvrir un crédit pour acheter une maison, une voiture, accéder aux filets de sécurité sociale, etc. Autant de « privilèges » auxquels leurs collègues titulaires ont accès. Outre la faible rémunération, l’emploi qu’ils occupent n’ouvre à aucune perspective d’évolution professionnelle à même de procurer une reconnaissance économique et sociale. Nombre de journaliers plus en particulier, réalisent des travaux dangereux dans des conditions de sécurité faible ou nulle, et les morts et les blessés sur le lieu de travail ne sont, hélas, pas rares. Mais alors, pourquoi garder un tel emploi pendant de si longues années ? S’agit-il d’un travail « faute de mieux » en situation de pénurie d’emplois ou de manque d’alternative concrète ? Ce travail est-il envisagé seulement dans les termes d’un moyen de subsistance ? Finalement, qu’est-ce qui rend tolérable cette situation pour les travailleurs journaliers ?

    34Afin de répondre à cette question, il faut interroger de près les représentations que se font les travailleurs de leur situation. Nous verrons que leurs attentes et leurs jugements de l’(in)justice et de l’(in)tolérable se fondent sur une représentation du travail exploité et de l’emploi précaire comme condition d’accès à de meilleurs conditions salariales plus tard. Cet horizon d’attente est légitimé par la « promesse » clientélaire de la titularisation, bukrā : un jour ou l’autre55, mais aussi par ce que les travailleurs définissent comme « la logique (al-manṭiq) ». Cette dernière se fonde sur l’évaluation de leur rôle et de leur place au travail : il est tout simplement « naturel (ṭabī‘ī) » et « normal (‘ādī) » que lorsqu’EDL se décidera finalement à embaucher de nouveaux titulaires en substitution de ceux qui partent à la retraite, elle puisera parmi ceux « qui font déjà partie d’EDL56 ». La permanence dans des conditions dégradées d’emploi est en effet considérée dans les termes d’un investissement. Mounir, par exemple, me dit :

    « Maintenant, c’est vrai que le gouvernement a interdit les embauches dans la fonction publique, mais d’un autre côté, comme il y a des gens qui partent progressivement à la retraite, qui, à ton avis, prendra le relais ? Qui a le plus le droit de prendre leur place ? Les gens qui font déjà partie d’EDL, c’est logique57 ! »

    35‘‘Ala’, comme d’autres, y insiste aussi :

    « Qui à ton avis aurait pu assurer ce travail autre que nous ? Moi, au début ça me prenait un après-midi pour installer 10 câbles [électriques], aujourd’hui j’en installe 10 dans une heure ! EDL a besoin de nous autant que nous avons besoin d’elle58. »

    36Ainsi, une double dimension légitimatrice est constamment mise en avant par les travailleurs afin de justifier leur attentisme et leur acceptation d’un statut précaire : le calcul ou la logique économique de l’investissement, et le droit moral à la titularisation. Les frontières morales de l’(in)tolérable (Bourdelais et Fassin, 2005) paraissent se fonder sur ce que, en tout autre contexte, M. Bascetta a pu définir comme « l’économie politique de la promesse » (2015). Cet auteur, parmi les initiateurs de la discussion contemporaine animée autour du travail « gratuit (gratuito) » en Italie, (Armano et al., 2017 ; Coin, 2017) a pu en effet mettre en lumière la manière dont la mise au travail de travailleurs non rémunérés trouve sa force dans la (re)présentation du travail gratuit comme « instrument d’employabilité » (Coin, 2017) plus tard. Le cas auquel il se réfère est la substitution de personnel rémunérés par des travailleurs bénévoles (consentie dans un accord syndical !) pour des sociétés privées à but lucratif, lors de l’Expo de Milan de 2015. Ici, la dimension de l’investissement, de « l’attente de meilleurs gains au cas où les choses devaient bien marcher » (Bascetta, 2015, p. 11), typique du calcul économique, est partie intégrée de la promesse de networking, de « visibilisation » d’artistes et aspirants artistes lors d’un événement de grande envergure international. Ainsi, la dimension économique de l’investissement et celle, politique, de la promesse se trouvent dans un rapport d’étroite connexion. La promesse de valorisation et de visibilisation de soi finit par constituer « le salaire » de ces travailleurs non rémunérés (ibid., p. 12). Sans pouvoir ni vouloir faire abstraction des diversités de contexte, l’analyse du philosophe et éditorialiste du quotidien Il Manifesto, offre une entrée intéressante non seulement pour ceux qui s’intéressent au travail gratuit en Italie, mais aussi dans le cas qui nous occupe. Les représentations que les travailleurs se font de leurs conditions objectives sont étroitement liées à la promesse clientélaire qui légitime et conforte l’idée du travail précaire comme un investissement de long terme. C’est précisément cette économie politique de la promesse qui édulcore et euphémise l’exploitation réelle dans laquelle ils plongent selon des degrés différents. C’est d’ailleurs cet horizon d’attente qui favorise des attitudes de l’ordre de l’attentisme et de l’acceptation, ce qui ne veut pas dire, toutefois, que l’injustice dérivante de l’exploitation ne soit pas vécue. Analysons cela plus en détail.

    La logique… et la promesse : ce sera notre tour

    37L’expérience de l’injustice est une expérience ordinaire, mesurée et jugée en tant que telle au quotidien :

    « Je suis journalier depuis quinze ans et ça fait quinze ans que je travaille avec des employés titulaires. Mais moi je suis plus jeune, je suis plus productif. Chaque jour, lui, titulaire, me regarde bosser, les bras croisés. Seulement, lui touche 2 000 $ par mois, quand moi je n’arrive pas à 500 $. Il n’y a ni loi, ni justice. À ce prix, pourquoi travailler quand les autres se tournent les pouces ? Ça m’a toujours soûlé, ça m’a toujours énervé59 ! »

    38Hicham a un discours similaire :

    « J’avais vraiment l’impression que tous les employés titulaires d’EDL ne travaillent pas. Ils arrivent, ils passent leur temps et puis ils rentrent à la maison. Et nous, on travaille ! […] On aurait dit qu’on était des esclaves. Si quelqu’un se faisait mal au travail et qu’il se retrouvait à l’hôpital, ils [EDL60] ne payaient pas les jours qu’il ne pouvait pas travailler. Si quelqu’un mourait, on ne donnait pas d’indemnité à la famille, on ne lui donnait pas ! On vivait… on vivait dans une condition très minable61. »

    39Ces jugements d’injustice sont largement partagés par les journaliers et les collecteurs qui côtoient constamment leurs collègues titulaires et jugent leur situation présente sur la base de ces interactions. Les collecteurs s’en prennent aussi aux titulaires qui reçoivent une prime annuelle basée sur les entrées totales issues de la collecte des factures : « c’est absurde : nous délivrons et encaissons les factures et eux prennent la prime à la fin de l’année, et nous rien62 ». En outre, tous s’indignent de ne pas avoir accès à la sécurité sociale, et la condition des titulaires est toujours prise comme exemple pour démontrer la discrimination matérielle qui est faite entre « eux » (titulaires) et « nous » (journaliers et collecteurs), plus encore du côté des journaliers qui travaillent bien souvent dans des équipes où ils côtoient leurs collègues titulaires. Or, comme l’ont montré des analyses s’appuyant sur des paradigmes interprétatifs forts divers, de l’individualisme méthodologique de M. Olson (2011) aux lectures par économies morales des dynamiques d’insoumission (Thompson, 1993a et 1993b ; Scott, 1976), en passant par la sociologie d’Hirshman (1995), il n’y a pas de relation causale et mécanique entre reconnaissance de l’injustice et passage à l’action. Ce constat sociologique est résumé par Hussein avec les mots suivants : « on fermait les yeux sur beaucoup de choses dans la mesure où nous étions en train de toucher un salaire et de travailler63 ». Cependant, si l’exigence, bien réelle, de la subsistance peut aider à envisager « ce pas de côté par rapport aux exigences de justice » (Cortesero et Mélo, 2012, p. 40), elle n’explique pas tout.

    40Comme le remarquent R. Cortesero et D. Mélo, les sentiments de (in)justice « ne sont pas indépendants des contextes de travail » (2012, p. 35). Ainsi, si les inégalités peuvent être considérées comme des faits objectivables, il n’en demeure pas moins que l’expérience et l’évaluation de l’injustice relèvent du champ des expériences et des représentations subjectives. L’approche par entretien biographique a permis de faire émerger celles qui pourraient apparaître, au premier abord, comme des « contradictions » mais qui constituent plutôt les frontières morales à l’intérieur desquelles l’injustice perçue, et jugée en tant que telle, est « tolérée ». Malgré les différences instituées avec leurs collègues titulaires, ces précaires stables continuent de miser sur leur travail et de se donner dans l’activité. Pourquoi ? Les témoignages montrent que l’évaluation des conditions objectives dans lesquelles plongent les travailleurs ne se fait pas seulement sur la base de l’expérience présente, mais également sur la base de projections qui concernent le futur. Comme tout horizon d’attente, entendu comme « ce-qui-n’est-pas-encore » (Koselleck, 2016), les projections des journaliers et des collecteurs se fondent sur des pronostics, anticipations et calculs qui pourraient être (et qui seront en effet) déçus.

    41La condition présente est considérée comme un état transitoire ouvrant à une rémunération différée des efforts consentis plus tard : la titularisation : « EDL est vivante dans notre sang ! Si ça fait vingt ans que tu travailles à EDL, c’est clair que tu vas finir par réaliser ton rêve [la titularisation]64. » Cet horizon d’attente n’est, cependant, pas seulement l’issu d’un calcul rationnel, de la « logique », mais se trouve confortée par la promesse faite par les patrons au moment de l’embauche : « Le za’īm me disait tout le temps qu’il m’aurait arrangé65 », ou « mais oui tu seras titularisé (akīd raḥ tetṯabbat)66 », ou encore :

    « Moi j’aspirais à être embauché par EDL. C’est sur la base de cet accord que j’ai été engagé et c’est pour cette raison que j’ai accepté de travailler. Je regardais devant moi, je misais sur ce travail et je travaillais bien dans l’attente d’être titularisé. Si j’avais quitté EDL et qu’un ou deux ans après ils avaient titularisé les journaliers et que j’avais perdu l’occasion, j’aurais pété un câble67. »

    42Les « mauvais emplois » sont donc envisagés et évalués à l’intérieur d’un contrat moral qui lie les travailleurs au patron mais aussi vis-à-vis de ce qu’on pourrait définir avec Darras et al. « un bon sens économique » (2018, p. 126) : « qui mieux que nous aurait pu assurer ce travail ? », voire « une économie morale réaliste » (ibid., p. 130)68 : « qui a le plus de droit de prendre leur place ? Les gens qui font déjà partie d’EDL69 ». Cette conception située du « droit » emprunte donc au « bon sens économique » le registre de l’investissement, l’idée que cette attente payera, que « ce sera notre tour70 », et aux économies morales des relations de clientèle l’idée que cette attente est bonne et légitime : qu’elle est partie du contrat. Car en effet, s’il est vrai, comme le dit M. Bascetta à propos des travailleurs non rémunérés de l’Expo milanaise, que « la promesse est le salaire du travail gratuit » (2015, p. 12), alors celle-ci est bien partie intégrante du « contrat ». La promesse, entendue comme partie prenante du contrat clientélaire dans notre cas, est donc à la base de l’exploitation car, en la rendant « tolérable », elle participe à l’euphémiser et à l’entretenir.

    43Il n’en reste pas moins que le contrat clientélaire, avec ses arrangements, s’articulent et s’enchâssent à d’autres dimensions constitutives de l’espace productif. Le travail précaire n’a jamais servi, comme l’auraient souhaité les travailleurs, à ouvrir au travail de titulaires mais plutôt à s’y substituer. Par conséquent, les dimensions économique, productive et politique de ces relations « au » travail, constamment « travaillées » par les arrangements clientélaires, nécessitent d’être considérées ensemble car l’une s’appuie sur l’autre. La précarité et la stabilité, l’injustice perçue et son évaluation, les représentations de ce qu’est et de ce qui devrait être ou sera le travail, mettent en jeu cette double dimension des situations de travail prises entre « rationalité » productive et « relationnalité » clientélaire.

    Conclusion

    44L’observation des situations du travail à EDL montre les relations étroites qu’entretiennent, ou peuvent entretenir, des situations du travail (et des notions) souvent abordées dans des termes oppositifs. Sur le terrain, la précarité de l’emploi s’accommode d’une continuité du travail effective reconduite sur des nombreuses années, tandis que l’éviction de ces travailleurs du Droit du travail et des protections sociales qui y sont associées ne se traduit pas par l’absence de protections tout court. Bien au contraire, à « l’insécurité sociale » (Castel, 2003), c’est-à-dire à l’absence de protections impersonnelles assurées par l’État via la législation du travail et les institutions de protection sociale, se substituent des formes personnalisées, sélectives et discrétionnaires de protection s’agençant autour des relations clientélaires. Ceci pousse à repenser la notion de protection lorsqu’elle est appliquée à l’emploi et à sortir d’une vision strictement centrée sur la dimension sociojuridique. L’analyse des relations entre protection et subordination à EDL, mais aussi à Spinneys, invite à considérer, davantage que l’inscription ou l’éviction des travailleurs des dispositifs sociojuridiques de protection, les formes de « solidarités hiérarchiques » et « sans égalité » (Viti F., 2006a, p. 17) entretenues par les relations de clientèle, mais aussi les logiques de subordination à la base de protection sociabilisées. Ces dernières s’appuient sur des relations de proximité préalables et se dissimulent derrière le vocabulaire de la parenté, de l’amitié, etc., se préfigurant comme des « protections rapprochées » (Castel, 1995 ; Catusse, 2021) qui légitiment les relations de pouvoir et de subordination.

    45Dans les contextes où le travail n’est pas porteur de tutelles sociojuridiques, ces formes de protections jouent un rôle structurel (en ce sens qu’il n’est pas qu’un palliatif) permettant à la fois d’entretenir et d’euphémiser des formes d’exploitation. Partant, elles jouent un rôle central dans la construction des (in)tolérables dans l’expérience de travail. Dans cette perspective, les cas d’étude qui nous occupent ici invitent à décortiquer les relations entre arrangements tacites de nature clientélaire et exploitation.

    46Le lien entre arrangements moraux et exploitation a été souligné plus ou moins directement dans nombre d’autres contextes, ce qui offre des éléments comparatifs utiles à la fois à resituer et à désorientaliser ces cas libanais. La littérature autour du travail gratuit en Italie, par exemple, établit un lien direct entre l’exploitation et l’arrangement tacite ou, plus précisément, la promesse. Plusieurs travaux soulignent comment la gratuité du travail fourni par des assistants (assistenti) ou par des stagiaires (stagisti) dans le secteur de la presse ou académique est légitimée par des formes de gratification morale tel l’octroi de la signature (Bascetta, 2015 ; Allegri, 2015 ; Ferri et Murgia, 2017). Si le sujet souhaite devenir « employable », il doit tout d’abord se soumettre au travail non payé, dans une sorte de retournement du procès productif où l’extraction de plus-value ne se fait plus seulement au gré dudit procès, mais aussi en amont et en aval de celui-ci (Coin, 2017, p. 8).

    47La littérature autour des économies morales met aussi en jeu la relation entre arrangement et exploitation, quoique de manière plus indirecte que ce que je propose de faire ici. J. Scott (1976) et E. Thompson (1993a) n’approchent pas vraiment la question en ces termes, mais la « rupture » des normes de solidarités clientélistes (pour Scott) et paternalistes (pour Thompson) qu’ils interrogent s’inscrit, en effet, dans un contexte d’exploitation, jusque-là toléré par les paysans du Sud-Est astatique, dans le cas de Scott, ou par la « foule anglaise », dans le cas de Thompson. La question de l’(in)tolérable est donc centrale pour appréhender le bouleversement d’arrangements vécus comme protecteurs malgré des conditions d’objective exploitation. D. Fassin le remarque fort à propos lorsque, en reprenant une expression de Scott (1976), il écrit : « si la colère née de l’exploitation était suffisante pour provoquer une rébellion, la plupart des pays du tiers-monde (et pas seulement du tiers-monde, d’ailleurs) serait en feu » (2009, p. 1248). Mais à la ligne suivante, il en fait – à mon sens – une lecture contradictoire en affirmant que : « c’est lorsque l’accord implicite sur le cadre de l’exploitation tolérable est rompu que le sentiment d’injustice apparait » (ibid.). D. Fassin insiste en effet sur la nécessité de distinguer entre injustice « effective » et injustice « perçue » (ibid.). C’est sur la base de cette distinction analytique qu’il affirme que l’injustice n’est pas perçue en tant que telle tant que le cadre de l’exploitation la rend tolérable. Mes enquêtes à EDL tout comme à Spinneys montrent plutôt que le sentiment d’injustice ne surgit pas soudainement : celui-ci est ressenti comme tel au quotidien, sans pour autant qu’il ne produise une réaction mécanique. C’est l’évaluation – et non la perception – de ce qui est – et de ce qui n’est pas – considéré tolérable qui fait la différence. En déplaçant maintenant le regard vers les mobilisations advenues entre 2012 et 2017 à Spinneys et à EDL, c’est précisément aux scénarios de rupture, mise sous tension et renégociation des arrangements clientélaires rendant l’exploitation tolérable qu’il s’agira de porter l’attention.

    Notes de bas de page

    1Notre traduction.

    2Entretien avec Tawfiq, journalier à EDL, 15 mars 2016.

    3Entretien avec Nizar, collecteur à EDL, 22 avril 2015.

    4Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 10 mars 2015.

    5Entretien avec Nizar, collecteur à EDL, 22 avril 2015.

    6Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 10 mars 2015.

    7Entretien avec Nizar, collecteur à EDL, 6 décembre 2016.

    8Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 10 mars 2015.

    9Entretien avec ‘Ala’, collecteur à EDL, 27 mai 2016.

    10Entretien avec Tawfiq, collecteur à EDL, 15 mars 2016.

    11Sur cet aspect, voir l’analyse détaillée d’Verdeil (2013 ; Verdeil et al., 2009).

    12Le participe actif tābi‘ (de la racine ta-ba-‘a) contient un nombre de nuances qui se perdent dans la traduction. La racine renvoie à l’idée de « suivre, dépendre, appartenir, être subordonné » et brouille, dans ce contexte, les appartenances partidaires, confessionnelles et clientélaires. En arabe libanais, le participe actif peut avoir une fonction verbale, comme dans ce cas. C’est pourquoi je traduis par « j’appartiens ».

    13Littéralement : « qui m’a pistonné » ou « qui a fait d’intermédiaire pour moi », verbe de la même racine du mot wāṣta.

    14Entretien avec Tawfiq, collecteur à EDL, 15 mars 2016.

    15Entretien avec ‘Ala’, collecteur à EDL, 27 mai 2016.

    16Tous les collecteurs que j’ai rencontrés, notamment lors de discussions informelles, parlent, à un moment, de cette pratique, tantôt afin de la dénoncer et s’en dissocier, tantôt pour signifier qu’ils n’ont pas de choix et doivent s’y conformer.

    17Entretien avec Samir (en français), employé cadre retraité d’EDL, 18 juillet 2017.

    18Aucun journalier n’a été à même de me donner un chiffre précis concernant le nombre de sous-traitants fournissant de la main-d’œuvre à EDL dans cette période. Après triangulation des données repérées au moyen d’entretiens avec des travailleurs et ex-travailleurs (journaliers et titulaires), leur nombre devrait se situer entre 10 et 18. Personnellement, je n’ai pu remonter qu’à huit noms d’entreprises ou entrepreneurs impliqués dans le système de sous-traitance : Lina Matta, Milad et Mouhammad al-Dawaihi, Mashur Hamdan, Mohammad Qaaqour, Salim al-Raai, entreprise al-Faris, entreprise Manko.

    19Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 19 février 2015.

    20Entretien avec Suleiman (en français), employé cadre retraité d’EDL, 22 octobre 2016.

    21Entretien avec Samir (en français), employé cadre retraité d’EDL, 18 juillet 2017.

    22Entretien avec Samir (en français), employé cadre retraité d’EDL, 18 juillet 2017. Ceci m’a été confirmé par Suleiman (entretien en français), cadre retraité d’EDL, 22 octobre 2016. Un travailleur m’a montré des photos qui, d’après lui, étaient tirées de ce registre. Je n’ai pas, cependant, pu vérifier leur véracité.

    23Je découvre cela grâce à un contact au sein du parti. Lors de notre première entretien, Mounir ne me parlera pas de son affiliation politique et me demandera de lui montrer mon passeport duquel il prendra une photo sans que j’aie un mot à redire. Grâce à un contact au sein du mouvement, je découvrirai ensuite qu’il était chargé d’enquêter autour de moi pour le parti. Ce ne sera que lorsque ce soit un membre haut placé du mouvement Amal à lui recommander de me parler qu’il acceptera de me rencontrer de nouveau, sans plus cacher son affiliation politique.

    24Entretien avec Mounir, journalier à EDL et membre du CJTC, 18 mars 2015.

    25Ibid.

    26Cahier de terrain, observation de la mobilisation des journaliers et collecteurs d’EDL, 30 mai 2016, Beyrouth.

    27Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 30 janvier 2015.

    28Prononciation vernaculaire du terme arabe warqa.

    29Conversations avec des journaliers lors d’une mobilisation, cahier de terrain, 30 mai 2016, Beyrouth ; entretien avec Mounir, journalier à EDL et membre du CTJC, 18 mars 2015.

    30Entretien avec Maroun, travailleur journalier à EDL et membre du CTJC, 10 mars 2015.

    31Conversation avec Hassan, journalier à EDL. Cahiers de terrain, avril 2015, siège central d’EDL, Beyrouth.

    32Notamment les indemnités de fin de service.

    33En effet, nombre d’exemples montrent qu’EDL était parfaitement au courant de cette pratique. C’est EDL qui passaient les listes de travailleurs à débaucher et à rembaucher aux sous-traitants et c’est EDL qui gardait les registres.

    34En suivant Tinel et al., la distinction entre sous-traitance de spécialité et de capacité peut être résumée comme suit : « Dans le premier cas [sous-traitance de spécialité], l’entreprise donneur d’ordre ne dispose pas en interne de certaines compétences particulières requises […]. Elle fait alors appel à une entité extérieure capable de produire pour elle du “sur mesure”. Dans le cas de la sous-traitance de capacité, où une entreprise achète un bien ou un service qu’elle produit déjà, l’externalisation a lieu parce que l’entreprise peut acheter à une autre entreprise ce bien ou service dont la production requiert des compétences non spécifiques pour un prix plus faible » (Tinel et al., 2007, p. 154).

    35Plusieurs travaux ont montré que non seulement la précarité de droit peut s’accompagner de la stabilité de l’activité du travail (Béroud et Bouffartigue, 2009a ; Kaba, 2014 ; Fioroni, 2017 ; Makram, 2015), mais aussi que la stabilité de l’emploi n’est pas sans entraîner d’autres formes de précarité (Benquet, 2010).

    36Lorsque je logeais dans un appartement dans le quartier beyrouthin de Furn al-Shebbak en début de 2015, je n’ai moi-même pas reçu de factures pendant six mois.

    37Conversation avec Mohammad, journalier à EDL. Cahiers de terrain, mai 2015, Beyrouth.

    38Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CJTC, 18 novembre 2016.

    39« ḍahr », inflexion vernaculaire du mot « ẓohr », lit. « dos ».

    40Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CJTC et membre du CJTC, 18 novembre 2016.

    41Conversation avec Hussein, journalier à EDL. Cahiers de terrain, mars 2015, Beyrouth.

    42Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CJTC, 18 novembre 2016.

    43Conversation avec Hussein, journalier à EDL. Cahiers de terrain, mars 2015, Beyrouth.

    44Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CJTC, 18 novembre 2016.

    45Ibid.

    46Ibid. Le directeur ayant fait embaucher Maroun était responsable de la circonscription où opérait le collecteur en question et Maroun lui-même. À l’époque, les troupes syriennes occupaient encore le Liban.

    47Notamment lorsque ces derniers étaient en charge du ministère de l’Énergie et de l’Eau.

    48Il m’a été rapporté par quelques travailleurs et par des observateurs de ladite société civile que des blocs de journaliers étaient embauchés à certains moments. Gebran Bassil aurait lui-même fait entrer à EDL une centaine de journaliers en 2009. Il se peut donc que des mécanismes assimilables au fonctionnement des machines politiques existent à EDL, cependant je n’en ai pas rencontré.

    49Significativement, les termes de « za‘īm » et de « cheikh » sont employés par Hussein de manière interchangeable. Leur usage en lieu et place du terme ministre signale également une relation plus personnalisée à cet homme des institutions.

    50Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 30 janvier 2015.

    51Ibid., 19 février 2015.

    52Conversation avec Hussein, journalier à EDL. Cahiers de terrain, mars 2015, Beyrouth.

    53Ibid.

    54Extrait de différents entretiens et conversations informelles avec des travailleurs journaliers, notamment : cahiers de terrain, janvier et mai 2015, novembre 2016 ; entretien avec Tawfiq, 15 mars 2016 ; entretien avec ‘Ala’ 27 mai 2016. Remarquons que les mots utilisés pour décrire les patrons de clientèle sont les mêmes que ceux employés par les travailleurs de Spinneys.

    55Le mot bukrā, très récurrent dans les entretiens et conversation avec des journaliers, est très expressif de leur univers de projection dans la mesure où il renvoie à l’idée de demain (le jour d’après), mais aussi d’un lendemain indéfini, au futur. Ce double significat est, bien sûr, incorporé dans le mot français « demain », sauf qu’en arabe l’usage polyvalent du terme « bukrā » est très commun, même dans les échanges quotidiens. Il n’est pas rare de dire à quelqu’un : on fera/verra/etc. ceci bukrā, sans que cela implique nécessairement le jour d’après. C’est pourquoi je traduis bukra par « un jour ou l’autre » ou une locution adverbiale comme « plus tard ».

    56Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 19 juillet 2017.

    57Ibid., 11 mars 2015.

    58Conversation avec ‘Ala’, journalier à EDL. Cahier de terrain, mai 2015, Beyrouth.

    59Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 28 janvier 2015.

    60Hicham fait ici expressément référence à EDL : le sous-traitant n’est pas envisagé dans les termes de son employeur tout au long de l’entretien.

    61Entretien avec Hicham, journalier à EDL et membre du CJTC, 18 février 2015.

    62Entretien avec Joseph, collecteur à EDL, 5 avril 2016. Il s’agit d’une prime réservée aux titulaires et calculée sur les entrées totales dérivantes des factures. Un pourcentage des gains est reparti parmi les employé titulaires d’EDL. Elle n’a donc rien à voir avec la prime de productivité que les collecteurs reçoivent mois par mois et qui est calculée sur les factures effectivement encaissées.

    63Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 19 février 2015.

    64Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 30 janvier 2015.

    65Conversation avec Hicham, journalier à EDL et membre du CTJC. Cahiers de terrain, avril 2016, Beyrouth.

    66Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 28 janvier 2015. La racine « ṯa-ba-ta » renvoie plus précisément à l’idée de « stabilité » et sa deuxième forme, employée ici, à l’idée de « stabilisation (rendre stable) », ce qui implique une continuité entre un avant et un après. Je reviendrai plus tard sur les implications de l’usage de cette racine et plus précisément du terme « taṯbīt » (lit. stabilisation) qui est employés par les travailleurs en lieu du terme « tawẓīf » (embauche) plus commun.

    67Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 19 février 2015.

    68C’est Darras et al. qui soulignent.

    69Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 19 juillet 2017.

    70Conversation avec Tawfiq. Cahier de terrain mars 2016, Beyrouth.

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    1Notre traduction.

    2Entretien avec Tawfiq, journalier à EDL, 15 mars 2016.

    3Entretien avec Nizar, collecteur à EDL, 22 avril 2015.

    4Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 10 mars 2015.

    5Entretien avec Nizar, collecteur à EDL, 22 avril 2015.

    6Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 10 mars 2015.

    7Entretien avec Nizar, collecteur à EDL, 6 décembre 2016.

    8Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 10 mars 2015.

    9Entretien avec ‘Ala’, collecteur à EDL, 27 mai 2016.

    10Entretien avec Tawfiq, collecteur à EDL, 15 mars 2016.

    11Sur cet aspect, voir l’analyse détaillée d’Verdeil (2013 ; Verdeil et al., 2009).

    12Le participe actif tābi‘ (de la racine ta-ba-‘a) contient un nombre de nuances qui se perdent dans la traduction. La racine renvoie à l’idée de « suivre, dépendre, appartenir, être subordonné » et brouille, dans ce contexte, les appartenances partidaires, confessionnelles et clientélaires. En arabe libanais, le participe actif peut avoir une fonction verbale, comme dans ce cas. C’est pourquoi je traduis par « j’appartiens ».

    13Littéralement : « qui m’a pistonné » ou « qui a fait d’intermédiaire pour moi », verbe de la même racine du mot wāṣta.

    14Entretien avec Tawfiq, collecteur à EDL, 15 mars 2016.

    15Entretien avec ‘Ala’, collecteur à EDL, 27 mai 2016.

    16Tous les collecteurs que j’ai rencontrés, notamment lors de discussions informelles, parlent, à un moment, de cette pratique, tantôt afin de la dénoncer et s’en dissocier, tantôt pour signifier qu’ils n’ont pas de choix et doivent s’y conformer.

    17Entretien avec Samir (en français), employé cadre retraité d’EDL, 18 juillet 2017.

    18Aucun journalier n’a été à même de me donner un chiffre précis concernant le nombre de sous-traitants fournissant de la main-d’œuvre à EDL dans cette période. Après triangulation des données repérées au moyen d’entretiens avec des travailleurs et ex-travailleurs (journaliers et titulaires), leur nombre devrait se situer entre 10 et 18. Personnellement, je n’ai pu remonter qu’à huit noms d’entreprises ou entrepreneurs impliqués dans le système de sous-traitance : Lina Matta, Milad et Mouhammad al-Dawaihi, Mashur Hamdan, Mohammad Qaaqour, Salim al-Raai, entreprise al-Faris, entreprise Manko.

    19Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 19 février 2015.

    20Entretien avec Suleiman (en français), employé cadre retraité d’EDL, 22 octobre 2016.

    21Entretien avec Samir (en français), employé cadre retraité d’EDL, 18 juillet 2017.

    22Entretien avec Samir (en français), employé cadre retraité d’EDL, 18 juillet 2017. Ceci m’a été confirmé par Suleiman (entretien en français), cadre retraité d’EDL, 22 octobre 2016. Un travailleur m’a montré des photos qui, d’après lui, étaient tirées de ce registre. Je n’ai pas, cependant, pu vérifier leur véracité.

    23Je découvre cela grâce à un contact au sein du parti. Lors de notre première entretien, Mounir ne me parlera pas de son affiliation politique et me demandera de lui montrer mon passeport duquel il prendra une photo sans que j’aie un mot à redire. Grâce à un contact au sein du mouvement, je découvrirai ensuite qu’il était chargé d’enquêter autour de moi pour le parti. Ce ne sera que lorsque ce soit un membre haut placé du mouvement Amal à lui recommander de me parler qu’il acceptera de me rencontrer de nouveau, sans plus cacher son affiliation politique.

    24Entretien avec Mounir, journalier à EDL et membre du CJTC, 18 mars 2015.

    25Ibid.

    26Cahier de terrain, observation de la mobilisation des journaliers et collecteurs d’EDL, 30 mai 2016, Beyrouth.

    27Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 30 janvier 2015.

    28Prononciation vernaculaire du terme arabe warqa.

    29Conversations avec des journaliers lors d’une mobilisation, cahier de terrain, 30 mai 2016, Beyrouth ; entretien avec Mounir, journalier à EDL et membre du CTJC, 18 mars 2015.

    30Entretien avec Maroun, travailleur journalier à EDL et membre du CTJC, 10 mars 2015.

    31Conversation avec Hassan, journalier à EDL. Cahiers de terrain, avril 2015, siège central d’EDL, Beyrouth.

    32Notamment les indemnités de fin de service.

    33En effet, nombre d’exemples montrent qu’EDL était parfaitement au courant de cette pratique. C’est EDL qui passaient les listes de travailleurs à débaucher et à rembaucher aux sous-traitants et c’est EDL qui gardait les registres.

    34En suivant Tinel et al., la distinction entre sous-traitance de spécialité et de capacité peut être résumée comme suit : « Dans le premier cas [sous-traitance de spécialité], l’entreprise donneur d’ordre ne dispose pas en interne de certaines compétences particulières requises […]. Elle fait alors appel à une entité extérieure capable de produire pour elle du “sur mesure”. Dans le cas de la sous-traitance de capacité, où une entreprise achète un bien ou un service qu’elle produit déjà, l’externalisation a lieu parce que l’entreprise peut acheter à une autre entreprise ce bien ou service dont la production requiert des compétences non spécifiques pour un prix plus faible » (Tinel et al., 2007, p. 154).

    35Plusieurs travaux ont montré que non seulement la précarité de droit peut s’accompagner de la stabilité de l’activité du travail (Béroud et Bouffartigue, 2009a ; Kaba, 2014 ; Fioroni, 2017 ; Makram, 2015), mais aussi que la stabilité de l’emploi n’est pas sans entraîner d’autres formes de précarité (Benquet, 2010).

    36Lorsque je logeais dans un appartement dans le quartier beyrouthin de Furn al-Shebbak en début de 2015, je n’ai moi-même pas reçu de factures pendant six mois.

    37Conversation avec Mohammad, journalier à EDL. Cahiers de terrain, mai 2015, Beyrouth.

    38Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CJTC, 18 novembre 2016.

    39« ḍahr », inflexion vernaculaire du mot « ẓohr », lit. « dos ».

    40Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CJTC et membre du CJTC, 18 novembre 2016.

    41Conversation avec Hussein, journalier à EDL. Cahiers de terrain, mars 2015, Beyrouth.

    42Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CJTC, 18 novembre 2016.

    43Conversation avec Hussein, journalier à EDL. Cahiers de terrain, mars 2015, Beyrouth.

    44Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CJTC, 18 novembre 2016.

    45Ibid.

    46Ibid. Le directeur ayant fait embaucher Maroun était responsable de la circonscription où opérait le collecteur en question et Maroun lui-même. À l’époque, les troupes syriennes occupaient encore le Liban.

    47Notamment lorsque ces derniers étaient en charge du ministère de l’Énergie et de l’Eau.

    48Il m’a été rapporté par quelques travailleurs et par des observateurs de ladite société civile que des blocs de journaliers étaient embauchés à certains moments. Gebran Bassil aurait lui-même fait entrer à EDL une centaine de journaliers en 2009. Il se peut donc que des mécanismes assimilables au fonctionnement des machines politiques existent à EDL, cependant je n’en ai pas rencontré.

    49Significativement, les termes de « za‘īm » et de « cheikh » sont employés par Hussein de manière interchangeable. Leur usage en lieu et place du terme ministre signale également une relation plus personnalisée à cet homme des institutions.

    50Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 30 janvier 2015.

    51Ibid., 19 février 2015.

    52Conversation avec Hussein, journalier à EDL. Cahiers de terrain, mars 2015, Beyrouth.

    53Ibid.

    54Extrait de différents entretiens et conversations informelles avec des travailleurs journaliers, notamment : cahiers de terrain, janvier et mai 2015, novembre 2016 ; entretien avec Tawfiq, 15 mars 2016 ; entretien avec ‘Ala’ 27 mai 2016. Remarquons que les mots utilisés pour décrire les patrons de clientèle sont les mêmes que ceux employés par les travailleurs de Spinneys.

    55Le mot bukrā, très récurrent dans les entretiens et conversation avec des journaliers, est très expressif de leur univers de projection dans la mesure où il renvoie à l’idée de demain (le jour d’après), mais aussi d’un lendemain indéfini, au futur. Ce double significat est, bien sûr, incorporé dans le mot français « demain », sauf qu’en arabe l’usage polyvalent du terme « bukrā » est très commun, même dans les échanges quotidiens. Il n’est pas rare de dire à quelqu’un : on fera/verra/etc. ceci bukrā, sans que cela implique nécessairement le jour d’après. C’est pourquoi je traduis bukra par « un jour ou l’autre » ou une locution adverbiale comme « plus tard ».

    56Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 19 juillet 2017.

    57Ibid., 11 mars 2015.

    58Conversation avec ‘Ala’, journalier à EDL. Cahier de terrain, mai 2015, Beyrouth.

    59Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 28 janvier 2015.

    60Hicham fait ici expressément référence à EDL : le sous-traitant n’est pas envisagé dans les termes de son employeur tout au long de l’entretien.

    61Entretien avec Hicham, journalier à EDL et membre du CJTC, 18 février 2015.

    62Entretien avec Joseph, collecteur à EDL, 5 avril 2016. Il s’agit d’une prime réservée aux titulaires et calculée sur les entrées totales dérivantes des factures. Un pourcentage des gains est reparti parmi les employé titulaires d’EDL. Elle n’a donc rien à voir avec la prime de productivité que les collecteurs reçoivent mois par mois et qui est calculée sur les factures effectivement encaissées.

    63Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 19 février 2015.

    64Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 30 janvier 2015.

    65Conversation avec Hicham, journalier à EDL et membre du CTJC. Cahiers de terrain, avril 2016, Beyrouth.

    66Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 28 janvier 2015. La racine « ṯa-ba-ta » renvoie plus précisément à l’idée de « stabilité » et sa deuxième forme, employée ici, à l’idée de « stabilisation (rendre stable) », ce qui implique une continuité entre un avant et un après. Je reviendrai plus tard sur les implications de l’usage de cette racine et plus précisément du terme « taṯbīt » (lit. stabilisation) qui est employés par les travailleurs en lieu du terme « tawẓīf » (embauche) plus commun.

    67Entretien avec Hussein, journalier à EDL, 19 février 2015.

    68C’est Darras et al. qui soulignent.

    69Entretien avec Maroun, collecteur à EDL et membre du CTJC, 19 juillet 2017.

    70Conversation avec Tawfiq. Cahier de terrain mars 2016, Beyrouth.

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