Conclusion générale
p. 181-186
Texte intégral
1Les trajectoires de subjectivation politique évoquées au fil des dix contributions qui composent cet ouvrage concernent des parcours d’individus situés en marge des normes dominantes. Qu’elles soient genrées, racisées, religieuses, socio-économiques, militantes ou partisanes, les identités assignées ou revendiquées par ces individus sont minoritaires. Est-ce à dire que la subjectivation politique ne se construirait que dans la conscience d’une opposition à un système normatif, que le sujet n’émergerait que dans un geste d’arrachement par rapport à ces normes ? L’approche empirique et qualitative adoptée par les contributeurs et contributrices a mis en lumière que la subjectivation politique ne peut survenir sans l’élaboration d’un nouveau rapport à soi et aux autres, qu’elle est indissociable du développement d’une capacité d’agir, qu’elle prend appui sur un éventail de pratiques qui ne sont pas que militantes, qu’elle met en jeu les socialisations plurielles de l’individu et qu’elle imbrique de manière complexe les temporalités individuelles et collectives.
2Faisant l’effort d’une analyse empirique et ancrée dans l’expérience, les contributions réunies dans cet ouvrage montrent clairement que ces subjectivations minoritaires s’accompagnent de désancrages et de réancrages qui sont très concrètement inscrits dans l’espace : désancrages pour Élisée Reclus ou Angelica Balabanoff qui connaissent l’exil, désancrages aussi pour les « pervers civilisés » d’Europe qui sont symboliquement projetés dans l’empire colonial ; mais rattachement à un nouvel espace pour Théroigne de Méricourt à l’Assemblée nationale, pour les « faux casseurs » qui se subjectivent dans la rue ou pour les habitants qui réinventent un agir politique au sein des habitats partagés. En effet, les individus bricolent leurs subjectivités politiques à partir des espaces qu’ils traversent au quotidien ou du moins de manière régulière : le domicile, le lieu de travail, la rue… espaces qui portent la marque du commun. La notion de subjectivation inclut cette dimension spatiale et expérientielle. Ce constat corrobore la nécessité d’inscrire les sciences sociales au sein des espaces de pratiques des acteurs, comme a pu le faire la discipline historique avec le spatial turn1. La trajectoire inverse, celle de la géographie, est également stimulante : ayant longtemps perçu l’espace comme objectif, rejetant son expérience ou sa représentation, la géographie s’intéresse désormais de plus en plus à sa dimension subjective2. Elle peut ainsi accompagner la réflexion sur la manière dont la traversée d’espaces marqués par les structures sociales, productives, politiques dominantes et par leurs détournements militants, participe à la création de nouveaux gestes, de nouvelles pratiques du sujet, de nouvelles sensibilités. Ce faisant, l’espace quitté et l’espace découvert contribuent à façonner de nouvelles subjectivités qui portent la marque du commun.
3Mais si la subjectivation peut trouver à s’accrocher à des lieux, la notion oblige néanmoins à insister sur le caractère fragile du rapport du sujet au politique, sur le nécessaire travail de conversion subjective toujours recommencé. Dans sa trajectoire, la subjectivation trouve à s’articuler à des formes collectives préexistantes – qu’elles prennent la forme d’énoncés (dans l’article de Ruby Faure), de symboles (comme chez Quentin Petit-dit-Duhal), d’institutions (partis et associations chez Federico Carducci, Caroline Fayolle, Marion Labeÿ) ou d’événements (Déborah Cohen). Les formes existantes font que la subjectivation est presque toujours constitution d’un rapport à soi, d’une forme d’autonomie et d’assujettissement à une norme collective nouvelle à laquelle on s’identifie. Mais la notion de subjectivation offre ici un avantage par rapport à celle d’identification. L’analyse des processus de subjectivation permet de repérer ce qui se joue non plus comme le fait de se couler dans une identité collectivement offerte et préalablement disponible, mais comme un processus de négociation et de coconstruction de cette offre. La subjectivation politique est l’entrée dans un mode d’existence qui reconfigure le présent et même le passé puisqu’il permet de réinventer son identité. L’identité est alors conçue comme un jeu (certes contraint) avec les identités offertes. Les règles de ce jeu, ou les « stratégies » (Ruby Faure) enclenchées par les sujets sont à la fois historiques, sociales, liées à des conditions d’âge et de genre (François Brasdefer) et individuelles (Marion Labeÿ).
4Le caractère minoritaire des subjectivations évoquées pose aussi la question de savoir dans quelle langue peut se dire une telle marginalité. Nous avions noté en introduction que la forme empirique sous laquelle la subjectivation apparaît en premier lieu aux chercheurs et chercheuses est la prise de parole. Celle-ci s’inscrit dans des cadres collectifs – militants, religieux, familiaux… – de différentes tailles (depuis les micro-collectifs de mères de familles monoparentales jusqu’aux églises regroupant plusieurs milliers de fidèles), ou véhicule une subjectivation plus individuelle, notamment dans le cas de pratiques artistiques. Mais dans toutes ses variations, la parole déjoue les normes. « Ils ne cessent de nous dire que nous sommes différentes d’eux », écrivait Andrea Dworkin en parlant des femmes face aux hommes ; « pourtant, nous ne parlons que leur langue et n’en avons aucune en propre, ou aucune dont nous nous souvenons ; et nous n’osons pas, semble-t-il, en inventer une, même de signes et de gestes. Nos corps parlent leur langue. Nos esprits pensent en elle3 ». La subjectivation minoritaire a à faire avec la langue de l’autre, celle imposée, voire celle de l’ennemi, face à laquelle les individus inventent non seulement un autre discours, mais un autre langage. Dans son article, Quentin Petit dit Duhal montre que c’est la tâche spécifique de l’art d’inventer une langue nouvelle qui, à partir de celle parlée par la norme, adapte celle-ci aux besoins des subjectivités marginales. Le processus même d’invention de cette langue est un parcours de subjectivation. Dès lors, la subjectivation ne passe pas seulement par la confrontation, mais aussi par des contournements et détournements du discours et du langage majoritaires. L’identité politique nouvelle peut aussi passer par la réappropriation d’une langue dont on avait jusque-là accepté d’être exclu. Ainsi chez Jacques Rancière la parole ouvrière qui s’avère la plus politiquement radicale n’est pas celle qui mime le populaire, mais au contraire celle qui cherche à s’affirmer hors des cadres qui l’enfermaient dans ce statut de parole ouvrière, contraignant ceux qui en usaient à redire le partage institué des parts et des places4. Dans son article, Caroline Fayolle rappelle, à partir des statuts des associations fraternelles de 1848, documents officiels et normés, que l’invention d’un rapport différent à soi et aux autres passe par le cadre normatif de l’ordre social lui-même, tout en contribuant à le déplacer. D’autres stratégies seraient néanmoins possibles et resteraient à explorer, telles celles qui chercheraient à « “sécuriser” un lieu d’énonciation qui signale la garantie d’une intransigeance, d’une rupture fondamentale avec l’ennemi5 ».
5En outre, par rapport à la dimension potentiellement intellectualisante que pouvaient nous faire craindre des sources très largement discursives, les enquêtes ont au contraire montré que la subjectivation ne passe pas seulement par un discours, elle n’est pas une simple prise de conscience, l’adhésion à une vérité, mais elle désigne un style de vie, au plus près du quotidien, des émotions, du corps : cela apparaît clairement dans les textes de Marion Labeÿ, Déborah Cohen, Federico Carducci, Étienne Furrer, ou encore Pierre Servain. La subjectivation politique est donc une expérience au sens fort, qui nous permet de penser le politique dans ses dimensions non institutionnelles, à partir de phénomènes éloignés de ses formes d’expression partisanes. Comme le montre Béatrice Bouillon dans son article, la nature de la connaissance par corps qu’induit l’expérience reste sans doute à creuser, en mesurant notamment toutes les implications du processus d’enquête lui-même.
6Pour les sciences sociales, travailler sur la notion de subjectivation politique, c’est aussi se situer au cœur des débats liés aux évolutions du champ théorique et politique. L’hypothèse de l’émancipation par disparition des identités minoritaires dans le grand tout d’une construction de classe fait place çà et là à des stratégies de dignification des identités opprimées, qui n’en effacent pas la multiplicité mais pensent au contraire leur diversité et leur articulation intersectionnelle dans les luttes6. À l’unicité de la classe se substitue la pluralité des subjectivations politiques minoritaires, imbriquées les unes avec les autres. Si certains ont pu refuser – politiquement et scientifiquement – ces stratégies en y voyant des crispations identitaires et communautaires7, d’autres ont fait le pari politique d’un renouveau des luttes à travers l’affirmation de singularités subjectives politisées. L’un des enjeux des politiques et des recherches intersectionnelles est d’être au plus près de l’expérience des sujets en lutte, dans la diversité des formes, des lieux et des rapports sociaux en jeu, dans la reconnaissance aussi de la dimension plurielle des identifications. Si l’analyse intersectionnelle va certes « au-delà de la reconnaissance de la nature intégrée et fluide des catégories sociales de l’expérience, en les appréhendant comme partie intégrante d’un cadre plus large des rapports macro et des relations micro, des institutions et des processus impliqués dans la construction sociale de l’iniquité8 », elle s’intéresse beaucoup plus aux narrations et trajectoires subjectives que ne pouvaient le faire les analyses en termes de classe. Ces analyses redonnent toute leur dignité politique à des identités auparavant négligées et dissimulées dans l’universalité supposée de la classe. Le présent volume contribue à ce mouvement, en donnant notamment toute leur place (dans au moins six articles sur dix) aux subjectivations de genre et aux trajectoires féminines, mais surtout en accordant une centralité aux subjectivités plurielles.
7Restent néanmoins un certain nombre de questions, et notamment celle des subjectivations politiques qui peuvent apparaître « sales » au chercheur ou à la chercheuse, autrement dit non articulées à des dynamiques d’émancipation, mais bien au contraire perpétuant des rapports de domination. Réactionnaires9, fascistes10, masculinistes11, elles n’ont peut-être pas moins à nous apprendre sur les modalités de la subjectivation politique que ne le font les « associés libres » de 1848, penseurs de l’entraide et de la liberté, ou les fidèles de l’harmonie sociale et politique étudiés par Federico Carducci en Angola. Si l’on a pu noter en introduction que la sphère oppositionnelle et radicale tendait à offrir des chances de désancrage plus marquées et donc à produire des effets subjectifs plus significatifs, il faut reconnaître néanmoins qu’il n’y a pas d’axiologie progressiste nécessairement attachée à la subjectivation politique, et qu’elle peut concerner des acteurs dont on peut estimer qu’ils jouent contre leur classe ou leur genre12. C’est bien la rupture critique avec les identifications préalables et le développement d’un pouvoir d’agir qui priment, et non le contenu idéologique de la critique. Et la rupture doit être comprise par rapport à des contextes chaque fois changeants. Ainsi, par exemple, lorsque la Manif pour tout à fait descendre dans la rue des femmes pour beaucoup « primo-militantes » : elles défendaient certes l’ordre établi et n’étaient pas en rupture idéologique avec leur milieu ; cependant, leur découverte de l’action et de la manifestation publiques, si contraires aux contraintes normatives du genre tel que compris dans les milieux catholiques conservateurs, a pu déclencher une subjectivation politique. S’agit-il pour autant de processus similaires à ceux qu’on qualifierait de « progressistes » ? De cette question en découle une autre, qui a trait au rapport de la subjectivation politique aux normes. Si l’on se subjective par désancrage, comment se subjective-t-on au contraire dans la reproduction et l’ancrage aux normes dominantes ? Au travail, dans l’habitat, dans la sexualité hétérosexuelle, ou encore dans les partis politiques, les entreprises ou la bureaucratie d’État, quelles formes de subjectivation peut-on déceler ? En autorisant la comparaison dans différents cadres idéologiques, spatiaux ou temporels, le concept de subjectivation politique ouvre de nouveaux chantiers de recherche à défricher.
Notes de bas de page
1Torre Angelo, « Un “tournant spatial” en histoire ? Paysages, regards, ressources », Annales. Histoire, sciences sociales, no 63, 2008/5, p. 1127-1144.
2Di Méo Guy, « De l’espace subjectif à l’espace objectif : l’itinéraire du labyrinthe », L’Espace géographique, no 19-20, 1990/4, p. 359-373.
3Dworkin Andrea, Coïts, trad. Martin Dufresne, Paris, Syllepse, 2019, p. 153.
4Faure Alain et Rancière Jacques, La parole ouvrière, Paris, La Fabrique, 2007.
5Yousfi Louisa, Rester barbare, Paris, La Fabrique, 2022, p. 93.
6Fassa Farinaz, Lépinard Éléonore et Roca i Escoda Marta (dir.), L’intersectionnalité. Enjeux théoriques et politiques, Paris, La Dispute, 2016.
7Beaud Stéphane et Noiriel Gérard, Race et sciences sociales. Essai sur les usages sociaux d’une catégorie, Marseille, Agone, 2020.
8Hankivsky Olena et Christoffersen Ashlee, « Intersectionality and the Determinants of Health: a Canadian Perspective », Critical Public Health, no 18, 2008/3, p. 277.
9Hochschild Arlie R., Strangers in their own Land. Anger and Mourning on the American Right, New York, The New Press, 2016.
10Dechezelles Stéphanie, « Héritiers fascistes et orphelins padans en Italie », in Christophe Traïni (dir.), Émotions… Mobilisation !, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 215-235.
11Bard Christine, Blais Mélissa et Dupuis-Déri Francis, Antiféminismes et masculinismes d’hier et d’aujourd’hui, Paris, Presses universitaires de France, 2019.
12Della Sudda Magali, Les nouvelles femmes de droite, Marseille, Hors d’Atteinte, 2022.
Auteurs
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Déborah Cohen
Université de Rouen-Normandie.
Déborah Cohen est maîtresse de conférences HDR à l’université de Rouen-Normandie. Ses travaux portent principalement sur les formes de l’assignation sociale, sur leur intériorisation et/ou les stratégies de résistance qu’elles rencontrent chez les dominés, dans la France du xviiie siècle et en Révolution. Elle est notamment l’autrice de La Nature du peuple. Les formes de l’imaginaire social, xviiie-xxie siècles, Seyssel, Champ Vallon, 2009 et de Peuple, Paris, Anamosa, 2019. Elle vient d’achever une habilitation à diriger des recherches sur les enjeux sociaux et politiques de la dénonciation individuelle au xviiie siècle et en Révolution (1789-1797).
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Vincent Gay
Université Paris Cité.
Vincent Gay est maître de conférences en sociologie à l’université Paris Cité et membre du Laboratoire de changement social et politique. Ses recherches portent sur l’histoire sociale et politique de l’immigration et des mobilisations collectives liées à la cause immigrée. Il est l’auteur de Pour la dignité. Ouvriers immigrés et conflits sociaux dans les années 1980 (Presses universitaires de Lyon, 2021), et coauteur de Des vies pour l’égalité (Syllepse, 2022).
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Isabelle Matamoros
Isabelle Matamoros est historienne. Spécialiste du genre, ses travaux s’appuient sur différents registres d’écriture de soi et explorent le rapport des femmes aux savoirs. Elle a notamment publié Féministes en révolution. xixe siècle, Europe-Amérique, dossier de la Revue d’histoire du xixe siècle, no 66, 2023/1 (dir. avec Caroline Fayolle) et Le pouvoir des lectrices. Une histoire de la lecture au xixe siècle, CNRS Éditions, 2025.
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Federico Tarragoni
Uiversité de Caen Normandie.
Federico Tarragoni est professeur de sociologie politique à l’université de Caen Normandie et membre junior de l’Institut universitaire de France (IUF). Il a fondé le Centre de recherches interdisciplinaires sur le politique (CRIPOLIS) de l’université Paris Cité. Spécialiste de sociologie politique, ses recherches portent sur le populisme et les mouvements de radicalisation de la démocratie, entre l’Amérique latine et l’Europe. Il a publié L’Énigme révolutionnaire (Prairies ordinaires, 2015), Sociologies de l’individu (La Découverte, 2018), L’Esprit démocratique du populisme (La Découverte, 2019), Émancipation (Anamosa, 2021) et Sociologie du conflit (Armand Colin, 2021). Ses travaux ont été récompensés par le prix Schneider Aguirre basualdo de la Chancellerie des universités de Paris et par le « Prix du jeune sociologue » de l’Association internationale des sociologues de la langue française.
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